la voie de lou - Philippe Lebeau - E-Book

la voie de lou E-Book

Philippe Lebeau

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Beschreibung

Lou a 18 ans, premier prix de piano au conservatoire ! Second en chant ! Ça ouvre des portes ! Qu’en a-t-elle à faire ? Rien ! Les portes, elle les a claquées derrière elle. Elle ne veut pas de cet avenir tout tracé, elle ne veut plus de ses parents, de son histoire… Elle prend la route direction les Hautes-Alpes. Jo a 38 ans, musicien renommé ; il est marié à Joss, enceinte de sept mois. Ils sont parents d’un petit garçon de trois ans, Antoine. Tout bascule un soir d’hiver. Six mois plus tard, Jo séjourne avec quatre cents moutons, trois chiens et sa guitare à la cabane de berger de Saint-Clément.

« — Vous cherchez quelque chose ?

Sursaut ! Trouille ! Surprise ! Et la chute s’arrête entre deux bras qui l’ont empêchée de s’écraser au sol comme une fiente de mouette sur le crâne d’un baigneur alangui à la plage de Veules-les-Roses !

— T’es con, tu m’as fait peur !

Les bras la laissent tomber… Elle fait la fiente ! »

Ils se rencontrent ! Jo avec son silence et son besoin d’être seul ; Lou avec son histoire, sa jeunesse, sa repartie, son culot, sa soif de liberté, sa vie, sa voie…




À PROPOS DE L'AUTEUR

Philippe LEBEAU est né en 1954 en Normandie. Il a à son actif trois romans, dont l’action se déroule dans sa région natale : "Une semaine entre deux dimanches" (2018), "Le temps du trajet" (2019), "D’une guerre à l’autre" (2021) et un recueil de nouvelles "Histoires d’Eux" (2021).



Amoureux de montagne, il a élu domicile en région PACA où se situent ses romans "La Voie de Lou", "D’étape en étape" (2022) et sa trilogie "Pour Toujours" (2023 et 2024).












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Seitenzahl: 245

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Éditions Encre Rouge

®

CC Salvarelli – 20218 PONTE-LECCIA

Mail : [email protected]

ISBN : 978-2-487679-06-1

Dépôt légal : Septembre 2024

 

 

 

 

Philippe LEBEAU

 

La Voie de Lou

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La parole est d’argent, le silence est d’or ?

La parole est d’or, le silence est de plomb !

 

 

À tous ces alchimistes qui, un jour,

ont décidé de transformer le plomb en or.

 

 

 

 

Lacets

 

 

 

Jo

L’éclat

 

Par habitude, il ferme derrière lui la porte de la maison à double tour. Il a dans sa poche le deuxième trousseau avec le nounours au bout du porte-clés. Sur le sien, il y a une guitare. Ils les ont achetés sur un marché en Bretagne aux dernières vacances d’été. C’était… il y a presque un an.

Il traverse le jardin sans un dernier regard, ni sur le cerisier où les fruits font plier les branches ni sur l’olivier en fleur qui résonne du bourdonnement des abeilles venues par centaines s’y gaver de pollen.

Il ne remarque pas l’herbe haute de la pelouse et les pissenlits qui l’envahissent.

Il ne s’arrête pas devant le bac à poissons, encore moins au pied de la balançoire.

Il traverse le jardin sans un dernier au revoir, car il ne le reverra plus ; il ne reviendra plus.

Il tire derrière lui la petite barrière en bois qu’il a fabriquée il y a… qu’importe. Ni serrure ni cadenas. Pour quoi faire ? Il n’y a rien à voler dans le jardin si ce ne sont des cerises et du pissen-lit !

Les volets sont fermés, les portes sont closes ; la maison est vidée.

Il monte dans sa voiture. Il s’en va, sans un dernier coup d’œil dans le rétroviseur.

En chemin, il s’arrête à l’agence, y dépose les deux trousseaux et son passé avec. La maison est vendue. Une bonne affaire pour les acheteurs ? Qu’importe, il s’en va.

C’était il y a quatre mois, l’hiver jouait à l’hiver, de flocons de neige en plaques de verglas.

Il devait aller chercher Antoine à la garderie.

Un imprévu au studio d’enregistrement. Une piste de guitare à refaire, un dernier riff à peaufiner.

⸺ Allô, Joss ? Tu peux aller chercher Antoine, j’en ai encore pour une bonne heure ? Je suis désolé, mon amour.

⸺ T’inquiète, beau gosse. J’irai faire les courses avec lui. Une bonne occasion pour me soutirer des bonbons. J’achète de quoi faire des lasagnes ?

⸺ Génial. Je t’aime.

⸺ Moi aussi, je t’aime. À toute !

La finition au studio a duré plus que prévu. Deux heures, avant qu’il n’ouvre la petite barrière en bois, qu’il ne s’arrête devant le bac à poissons, qu’il ne s’étonne devant la balançoire vide, mais toujours pleine de neige et la porte fermée à clé.

Dans l’entrée ni sac à dos d’Antoine ni sac à main de Joss. Aucun manteau accroché à la patère, aucune chaussure à sécher sous le radiateur. Et le silence en guise de rire d’enfant.

Il retire sa parka noire et l’accroche sur le porte-manteau.

La sonnette vient rompre le silence.

⸺ Les voilà ! se dit-il, Joss a certainement oublié ses clés au bureau. Elle a dû m’attendre chez les voisins.

Dans l’encadrement de la porte d’entrée ni Joss ni   Antoine ; pas de rires ni de mots doux.

Deux hommes en uniforme bleu.

Deux hommes aussi blancs que la mort.

La mort !

⸺ Le semi-remorque a dérapé sur la plaque de neige et de verglas. Il a percuté la voiture de plein fouet.

… C’était p’tit, c’était bien

Tout au fond de l’univers

Des roses dans le jardin

Ta maison aux volets verts

Où j’étais bien

Ça me noie, ça me brûle, c’est la mort, je présume…{1}

 

 

 

Lou

L’éclat

 

Premier prix de piano du conservatoire !

Second de chant !

Ça ouvre des portes !

Bof…

Pour le moment, elle n’en a rien à faire. Les portes, elle les a claquées derrière elle.

Elle en a assez des heures à faire ses gammes au piano, à répéter Chopin, Beethoven ou Ravel depuis l’âge de quatre ans. Elle préfère le jazz, le ragtime et le boogie, le blues, le rock et la bossa.

Elle en a assez de chanter les classiques de l’opéra de Bizet, Rossini, Wagner et les lyriques qui n’ont rien de comique. Elle, ce qu’elle aime, c’est Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Piaf ou Barbara.

Et…

Elle ne supporte plus ses parents !

Des parents, ça ?

Son père, un alcoolique qui rentre ivre tous les soirs. Les apéros avant, puis la bouteille de vin pendant le dîner, parachèvent le travail des bières et autres boissons alcoolisées ingurgitées au cours de la journée. Il semble ne pas s’intéresser à elle… Mais ça ne sert à rien de ressasser… Toujours absent même quand il est là. En dehors de tout tenter pour la voir nue, il ne s’intéresse qu’à ses matchs de foot et ses films de cul qu’il planque dans la bibliothèque derrière la collection complète des encyclopédies de Tout l’Univers. Elle est tombée dessus un après-midi alors qu’elle cherchait le volume sur la civilisation grecque pour faire un exposé avec sa copine Jade. Par curiosité, elles ont visionné le début d’une cassette. Elles ont été dégoûtées par le traitement des femmes, et ébahies devant la débilité du scénario. Pour Lou, ce fut le choc d’une révélation. Elle avait devant ses yeux ahuris, au travers de cette collection de cassettes appartenant à son père, la confirmation de ce qu’il est, un personnage ignoble, détraqué, pervers ! Elle avait devant elle l’affirmation de son dégoût pour cet être abject dont le plaisir était de la mater dans sa chambre, la salle de bains, les toilettes… À quoi ça sert de ressasser ? De colère et de rage, elle faillit détruire les preuves de la bassesse de cette pourriture de père. Dans l’espoir d’une réaction, elle glissa un des films sous l’oreiller de sa mère. Il n’y en eut aucune… À quoi ça sert de ressasser ? La présence de Jade la retint de casser le magnétoscope, la télé et les cassettes ; finalement, le rire l’emporta. Elles avaient quinze ans. Ce jour-là avec sa meilleure amie, elles sont tombées d’accord sur le fait que pour se donner du plaisir et s’éclater toutes les deux, elles préféraient le godemichet acheté en douce dans un sex-shop à Paris lors du voyage scolaire de fin de troisième. Elles avaient quinze ans.

Sa mère, ce n’est pas mieux. Question absence, c’est pire que tout. Elle ne dit jamais rien, elle est grise, éteinte, soumise. Elle n’en a que pour son petit frère, Jean, et ne pense qu’à son travail, ne parle que de ses douleurs. Remarque, parfois elle a du mal à marcher, à tel point qu’elle reste alitée. Il lui arrive de rester enfermée dans sa chambre, deux, trois jours. Dans ces cas-là, Lou lui propose d’appeler un médecin, mais elle ne veut jamais, elle refuse d’en voir un ; elle dit que c’est sa sciatique, que ça va passer… Cela n’empêche pas « l’autre » d’être aussi exigeant et de l’enguirlander si les courses, le repas, le ménage ne sont pas faits en temps et en heure. Sa mère n’a jamais le moral, elle est triste à mourir. Lorsque Lou voit la complicité entre Jade et sa mère, elle regrette de ne pas vivre cela. Avec la sienne, elle ne va jamais faire de courses en ville, elles ne parlent jamais ensemble de toutes ces petites choses intimes qu’elle voudrait partager. Leurs échanges se limitent au quotidien : « Tu as rangé ta chambre ? » « Tu as fait tes devoirs ? » « Tu vas encore chez ta copine ? » « Tu dors chez Mamilou ? » sont ses seules marques d’intérêt à son égard. Il y a peu, elle a réalisé que jamais elle n’a vu sa mère nue, ou même en maillot de bain ou en short ; elle est toujours en pantalon. En plus, elle se plaint en rengaine de « son gros porc d’alcoolique de mari qui ne pense qu’à la bagatelle et c’est tout ». Tu penses, après le visionnage des films radadas, ce n’est pas les fraises Tagada qu’il cherche ! Et puis… Mais ça ne sert à rien de ressasser…

Jean, son petit frère, a deux ans de moins qu’elle. Couvé par leur mère, adulé par leur connard de père. « Lui, il sera au moins médecin ! » est la phrase qui tue. Les parents le rendent imbuvable. Pourtant elle l’aime, ce petit con. Ils se sont consolés, protégés l’un l’autre ; ils ont construit des plans d’enfer pour échapper à… À rien… À quoi ça sert de ressasser ? Maintenant, il a seize ans et se croit tout permis parce qu’il a eu son bac à quinze ans avec mention « très bien », et qu’il est en première année de médecine. Il n’est plus à la maison, il a une chambre dans un FJT auprès de la fac de médecine. Il n’a aucun copain ni aucune copine, c’est tout dire. Toujours dans ses livres, pénible au possible, voire plus !

Aujourd’hui, Lou a dix-huit ans. Elle est majeure. Elle est partie ! Elle a pris son sac à dos, a levé son pouce et hop, « Ils appellent ça l’auto-stop », chante Allain Leprest dans sa chanson La Retraite. Son pouce l’a déposée dans les Alpes, un coin qu’elle ne connaît absolument pas ; juste à l’entrée du Queyras, à Guillestre très précisément. Vous connaissez, vous ? Pas elle.

Elle a passé quelques jours dans une auberge de jeunesse où ils l’ont logée et nourrie gratos en échange de la plonge et de l’épluchage des légumes.

Elle n’a pas téléphoné à ses parents et ne leur téléphonera plus. Pour quoi faire ? Les rassurer ? Elle a trop peur qu’ils ne l’obligent à revenir, surtout son père, c’est un manipulateur, il sait vous persuader qu’il a raison, qu’il faut lui obéir, qu’il n’y a que ce qu’il fait qui est bien et normal. Pourtant… Faut que j’arrête de ressasser et que je commence autre chose.

En revanche, elle a joint Mamilou. C’est sa grand-mère, enfin presque. C’est la voisine du dessous, celle chez qui elle se réfugie quand elle en a assez de ses vieux, dans les bras de qui elle vient se faire consoler, raconter ses peines, ses inquiétudes, ses petites et grandes joies. Depuis qu’elle est toute petite, c’est sa Mamilou. Elle la partage avec Jean, un peu seulement. C’est chez elle qu’ils faisaient leurs devoirs et qu’ils se douchaient chaque soir, même les week-ends. Mais Mamilou ne sait pas tout, à quoi ça sert de ressasser ? Elle lui a dit où elle est, et Mamilou a promis de ne rien révéler, « Même à ta mère ? » a-t-elle demandé. « Même à ma mère ! », a répondu Lou.

Ce matin, Lou a repris son sac à dos et relevé son pouce jusqu’à Saint-Clément-sur-Durance. Un ancien de l’auberge lui a dit que de là elle pourrait monter dans les alpages, qu’il y a plein de cabanes de berger. Elle a regardé la carte, elle est montée par un sentier parsemé de fraises sauvages. Elle a rencontré un chamois ; alors elle a poursuivi son ascension.

Au bout d’une heure et demie, elle a traversé un premier torrent et un autre. Elle a escaladé la paroi qui le domine par un chemin étroit et s’est retrouvée sur un plateau surplombant la Durance. À son extrémité, presque suspendue dans le vide, une cabane en pierre, pas plus grande qu’une chambre de l’auberge de jeunesse. Elle a tenté d’en ouvrir la porte et devant sa résistance s’est dirigée vers le grenier où une échelle l’attendait. Sous les lauzes du toit, elle a glissé son sac entre deux poutres de mélèze, sur les restes d’un vieux matelas de mousse.

⸺ Vous cherchez quelque chose ?

… Terrée dans cette pièce où

Terrée dans cette pièce où je me cache

Je suis prise au piège surtout

Je suis prise au piège surtout quand je me lave

Je ne suis pas libre sous

Je ne suis pas libre sous ce regard…{2}

 

 

 

 

Jo et Lou

Rencontre

 

Sursaut ! Trouille ! Surprise ! Et la chute s’arrête entre deux bras, chacun agrémenté d’une main pourvue de cinq doigts solides qui l’ont empêchée de s’écraser au sol comme une fiente de mouette sur le crâne d’un baigneur alangui à la plage de Veules-les- Roses !

⸺ T’es con, tu m’as fait peur !

Les bras, les mains, les doigts la laissent tomber… Elle fait la fiente !

⸺ Ça ne va pas, non…

⸺ Vous cherchez quelque chose ? réinterroge la voix un bon mètre et demi au-dessus d’elle, avec un sourire ironique au coin des yeux.

Waouh, les yeux qu’il a !

⸺ Bah oui, non, enfin je ne sais pas. Je cherche un endroit pour dormir cette nuit.

⸺ Si vous voulez compter les chauves-souris toute la nuit, le grenier c’est l’endroit idéal.

⸺ Je n’en ai jamais vu.

⸺ Dans deux heures, elles vont sortir chacune à leur tour. Une fois, j’en ai compté deux cents, mais je les soupçonne de faire le tour et de rentrer par l’autre côté avant de ressortir, histoire d’augmenter leur nombre !

⸺ Je peux dormir dehors ?

⸺ Oui, pas de souci. Vous voyez les nuages de l’autre côté, sur Risoul, le vent les pousse vers nous.

⸺ Ils sont tout blancs…

⸺ Ça ne va pas durer. Je serais vous, je redescendrais avant de prendre l’orage. En tout cas, je ne vous conseille pas le bivouac pour cette nuit.

⸺ Je ne peux pas dormir dans la cabane ?

⸺ Je ronfle !

⸺ M’en fous !

⸺ Je pète aussi.

⸺ Je m’en fous aussi !

⸺ Je vais vous violer peut-être.

⸺ Vous n’avez pas la tête à ça !

C’est vrai, il n’a pas la tête à ça, il a l’air d’un type bien…

⸺ Ce n’est pas une question de tête ou alors vous la mettez en dessous de la ceinture.

⸺ Vous n’avez pas de ceinture !

⸺ Vous savez faire cuire des pâtes ?

⸺ Ouais.

⸺ Alors, allez d’abord vous laver au torrent, je n’aime pas les mauvaises odeurs la nuit, et revenez avec une gamelle remplie d’eau pendant que je rassemble le troupeau pour la nuit. La clé est au-dessus de la porte et les allumettes dans le pot à droite du poêle pour allumer le feu. Vous savez allumer un feu ?

⸺ Bah, bien sûr !

Il siffle. Un énorme molosse surgit de derrière la cabane.

⸺ Va, Dick ! C’est le dominant, lui dit-il, ne cherchez pas à faire ami-ami avec lui, il n’est pas très câlin et ses deux copains chiens non plus.

… Tombé d’en haut

Comme les petites gouttes d’eau

Que j’entends tomber dehors, par la f’nêtre

Quand je m’endors le cœur en fête…{3}

 

 

 

 

Lou

Juste après, mais aussi avant

 

Elle remonte à l’échelle afin de récupérer son sac à dos et entre dans la cabane.

On ne peut pas dire que ce soit le grand luxe, mais c’est propre et même rangé, constate-t-elle une fois à l’intérieur.

Sur le mur du fond, un lit superposé, de tout au plus soixante centimètres de largeur, occupe l’espace jusqu’à la fenêtre. Sur celui du bas, un duvet violet perd quelques plumes par un accroc au haut de la capuche.

On doit avoir bien chaud là-dedans, pense-t-elle en glissant son bras à l’intérieur. Waouh, trop cool !

Sur le lit, une guitare et pas n’importe laquelle, une Gibson.

Un berger qui joue de la guitare et en plus la reine des guitares ? Il me plaît bien ce berger. Elle n’ose pas pincer une corde… S’il entendait. Ce n’est pas l’envie qui lui manque, mais… Il ne serait peut-être pas content.

Elle pose son sac sur le lit du haut, étale son duvet qui lui n’a rien de bien chaud, pas cool, mais cold, dirait son ancien copain avec son humour à la con. Lui, elle l’a plaqué avant de partir. En fait, ils se sont plaqués, il a tout fait pour. Il lui avait promis de partir avec elle à moto une semaine à Beaulieu-sur-Mer près de Nice. Hôtel, resto, grande vie, quoi. Il peut, il est plein de fric, mais voilà, à la dernière minute, il lui a dit que ce n’était plus possible, qu’il culpabilisait vis-à-vis de ses enfants, de sa femme. Ah, oui ! Faut préciser que son copain a quarante ans, une femme et trois enfants. Il lui a déjà fait le coup l’hiver dernier. Ils devaient passer un week-end ensemble à Val Thorens. Deux jours avant, il lui a dit que ce n’était pas possible, un imprévu. Tu parles d’un imprévu… alors qu’elle faisait la queue au cinéma, elle l’a vu avec femme et enfants dans la file d’attente d’à côté pour aller voir le dernier Disney. La tête qu’il a faite en la voyant. Elle a prétexté un mal de ventre subit pour quitter sa copine Jade et rentrer chialer chez sa Mamilou. Là, le coup de Beaulieu, c’est celui de trop. Elle sait qu’il ne quittera jamais sa famille pour elle. Elle sait aussi que s’il en pince pour elle, c’est pour son âge, son corps, et pour tout dire, son cul et ses seins. Faut dire qu’au lit, ce n’est ni monotone ni l’automne. C’est même plutôt le printemps à tous les étages et des nouveautés à chaque étal avec feux d’artifice au-delà du septième ciel ! Elle qui n’avait pas eu un seul copain avant, que sa copine… Là, ce fut l’apothéose. Un an que cela durait. À la rentrée prochaine, si elle reprend le conservatoire, elle le rencontrera. C’est son prof de piano depuis six ans. Aujourd’hui, elle a dix-huit ans et lui trente-six. Pas sûr qu’elle y retourne.

Les allumettes sont bien à leur place avec du papier journal. Sous l’appentis, il y a des fagots et des bûches bien sèches. Elle en rentre et… ça se complique, elle n’a jamais allumé de feu.

Une demi-boîte d’allumettes, la quasi-totalité du papier plus tard et de la fumée plein la cabane, le feu s’est enfin décidé à attaquer la première bûche.

Elle prend sa trousse de toilette et se dirige vers le torrent. Au-dessus d’elle, le ciel s’assombrit de plus en plus, et au loin, on entend les grondements du tonnerre qui court de sommet en sommet.

Les moutons sont parqués dans leur enclos sous la garde des trois chiens que l’imminence de l’orage ne semble nullement inquiéter. Elle se dévêt et ne garde que sa culotte, sait-on jamais, si un loup venait à rôder. Prête à s’avancer dans le torrent avec prudence et une certaine réticence au constat de la fraîcheur de l’eau, elle l’aperçoit, à quelques mètres au-dessous, nu, plus que nu ! Waouh, les fesses qu’il a…, non, non, je ne suis pas une louve !

⸺ Vous avez vu ? L’orage arrive, lui dit-il. C’est pour ça que je vous ai dit de vous laver tout de suite, après il va pleuvoir. Remarquez, ce serait la douche. L’eau est fraîche, non ?

⸺ Euh oui…

En plus, il se retourne, je fais quoi moi ? Je m’assois dans l’eau ! Rahhh, elle est glacée ! Ah, mais en prime il remonte vers moi. Tout à poil !

⸺ J’ai mes affaires sur le rocher derrière vous, excusez-moi pour la tenue, je croyais que vous vous étiez déjà baignée, depuis le temps. Vous avez eu du mal pour le feu ?

⸺ Euh oui, un peu.

Mais on va papoter longtemps ici tout nus ?

Il passe devant elle, assise, grelottante dans le torrent.

⸺ Ne restez pas trop longtemps dans l’eau froide, c’est des coups à choper la courante. Vous avez amené une casserole ?

⸺ Euh oui, là.

⸺ Je vais faire chauffer l’eau. Ah oui, pour les sanitaires, il y a les buissons, n’oubliez pas de recouvrir avec une pierre.

⸺ Euh oui, d’ac.

Ouf ! il part, j’arrive même plus à faire pipi tellement j’ai froid.

 

… Qui a décidé ce qu’est la femme ?

Un bouton de rose, un brin de flamme

Aucun des deux ou bien tout à la fois

La femme, la femme, la femme…{4}

 

 

 

 

Jo

Deux semaines avant et juste avant

 

Il est 20 heures quand il téléphone à son pote, Patrick, le berger.

⸺ Je peux venir garder le troupeau avec toi pendant quelque temps ? lui demande-t-il.

⸺ Tu peux venir garder les moutons, mais sans moi ! Je me suis cassé le tibia et me suis fait un arrachement des ligaments croisés du genou la semaine dernière. J’ai voulu rattraper un agneau tombé dans le torrent de la cabane de Saint-Clément. J’avais réussi à me sortir de l’eau, mais j’ai cru crever tout seul là-haut ; c’est un randonneur qui m’a trouvé. Je cherche un remplaçant, si ça te dit ; tu as déjà fait le berger avec…

⸺ Oui, avec Joss et Antoine… Tu savais que Joss était enceinte ?

⸺ Oui… C’est trop con ! Viens, mais tu vas être tout seul.

⸺ Il y aura Dick et Manouche.

⸺ Et Toine, j’ai gardé un petit de Manouche. Ça ne t’embête pas que je l’aie appelé Toine ?

⸺ Non, t’inquiète, c’est même sympa. Tu me rejoindras quand tu pourras marcher sans béquilles ?

⸺ Pas avant fin août m’a dit le toubib. Tu peux rester tout l’été ?

⸺ Jusqu’à la Saint-Luc, en octobre ; j’ai tout annulé et avec la vente de la maison, j’ai de quoi voir venir.

⸺ Non, mais je te paye…

⸺ Rien à foutre du fric, ce que je veux c’est être tranquille pour chialer tout mon saoul !

⸺ On verra, vieux frère. Tu arrives quand ?

⸺ Je suis devant chez toi.

C’était deux semaines auparavant.

Il est monté rejoindre le troupeau à la cabane de Saint-Clément. Cédric, le berger qui remplaçait Patrick, était content de son arrivée. Il attendait la relève pour partir rejoindre sa femme au col de l’Izoard.

En fin de journée, Jo est redescendu jusqu’à la route forestière pour récupérer le reste de ses affaires dans le 4x4 de Patrick et en donner les clés à Cédric. La nuit était presque tombée quand il est parvenu de nouveau à la cabane.

Il a retrouvé les chiens, le troupeau, l’espace, la montagne et… le silence de sa solitude.

Il a chialé, mais cette fois, il ne s’est pas saoulé, il n’a pas fumé de hasch. Pour la première fois depuis… Il n’était pas out quand il s’est couché. Il a pris sa guitare, sa Gibson, la seule capable d’exprimer sa tristesse.

Le lendemain, il est allé avec le troupeau au pied de la Tête de Vautisse. Avec Joss, ils y étaient montés neuf mois avant la naissance d’Antoine.

Il a laissé le troupeau à la garde des chiens et a terminé l’ascension seul.

Au sommet, il a creusé un trou suffisamment profond pour y accueillir les cendres unies de Joss, d’Antoine et du bébé, une petite fille qui devait naître au printemps.

Il a brisé l’urne et n’en a gardé qu’un minuscule morceau qu’il porte sur son cœur.

Il est redescendu rejoindre le troupeau.

Deux jours après, il est monté vers les alpages de Châteauroux-les-Alpes. Il ne retournera pas vers Vautisse, l’herbe y est rare et insuffisante.

Depuis deux semaines, hormis deux randonneurs le deuxième jour, il n’a rencontré que des chamois, des marmottes, et haut dans le ciel, un circaète Jean-le-Blanc en chasse. Hier, le rapace était accompagné de la femelle et de deux jeunes immatures. Il a encore pleuré.

Ce soir en revenant, il l’a surprise sur l’échelle du grenier. Il aurait pu lui dire de déguerpir, mais avec l’orage qui s’annonçait, il a ravalé sa solitude.

Elle l’a surprise à poil dans le torrent… Il s’en fout. Elle aussi l’était, enfin presque. Elle a de jolis petits seins… Mais il s’en fout.

Demain, elle partira, et lui retrouvera Joss, Antoine et le bébé, sa guitare et le silence de sa solitude.

 

… Le ciel est un entonnoir

Il pleut sur les pieds du lit

Roulez les nuages noirs

Et des cascades de pluie

Dans ma mémoire…{5}

 

 

 

Lou et Jo

Première soirée

 

Dehors l’orage ! Symphonie fantastique pour pluie, éclairs et tonnerre.

Dedans, la chaleur du poêle. Petite musique de nuit du crépitement des bûches.

La lumière tremblante d’une bougie sur la table transforme leur ombre en un ballet fantasmagorique.

Ils sont face à face.

Il a partagé ses pâtes, elle, son saucisson. Il lui a donné du fromage, elle de la guillestrine. Joss aimait la guillestrine…

 

Elle est là devant lui, son sourire dessine un sillon qui remonte en douceur sur sa joue. Elle a les cheveux châtain clair, longs et fous, attachés à la va-vite avec une grosse pince à cheveux au-dessus de la tête. Ses yeux marron sont deux noisettes rondes rehaussées de sourcils épilés avec soin. Elle est fine, mais pas maigre, elle a du charme et sait en jouer, elle est belle. Elle a la vingtaine, peut-être moins, dix-huit tout au plus. Elle ne parle pas beaucoup, il doit l’intimider. Ça tombe bien.

 

Il est là devant elle, il ne sourit pas. Il a les cheveux qui n’ont pas vu le coiffeur depuis plusieurs mois. Normal, il n’y en a pas dans les alpages. Ses yeux d’un marron clair sont souvent dans les airs, ils voyagent au-dessus de lui. Il n’est ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre. Il est bien foutu. Il a quoi ? Trente, trente-cinq ans ? Il fait jeune. Il ne parle pas. Ça devient un peu lassant ce silence peuplé par l’orage.

 

⸺ Vous jouez de la guitare ?

⸺ Oui.

⸺ Moi je joue du piano et je fais du chant lyrique, mais ça me gonfle dur. Je fais également du jazz et de la variété, j’aime mieux.

⸺ …

⸺ Vous faites quoi comme style ? Rock ? Blues ? Folk ? Avec une Gibson, c’est plutôt ça, non ?

⸺ Vous avez regardé autre chose dans mes affaires ?

⸺ Euh non, pourquoi ?

⸺ Vous avez vu que c’est une Gibson.

⸺ Ouais, au premier coup d’œil j’ai remarqué. Je voudrais apprendre la guitare.

⸺ …

⸺ Vous voudriez bien me jouer quelque chose ?

⸺ Non !

La réponse est sans appel ni rappel.

⸺ Pourquoi ?

⸺ Vous voulez une tisane ?

⸺ Euh oui, je veux bien.

⸺ Vous repartez demain !

⸺ Je ne pourrais pas rester un soir de plus ?

⸺ Non !

Pas question d’y revenir… Quel ours, ce type !

Ils boivent leur tisane en silence, enfin presque, car dehors l’orage redouble de violence. Un éclair, suivi tout aussitôt d’un coup de tonnerre, fait vibrer le sol de la cabane.

⸺ La foudre est tombée tout près, dit-il.

⸺ Il n’y a pas de danger, par hasard ? frissonne-t-elle en se recroquevillant sur son tabouret.

⸺ Non, il y a des arbres plus en hauteur que nous, mais là c’est sur un rocher que c’est tombé.

⸺ Comment le savez-vous ?

⸺ Le bruit est plus profond.

⸺ Ah oui. Je n’ai pas entendu la dif…

Un nouvel éclair, un nouveau coup de canon assourdissant.

⸺ Et là, vous avez entendu la différence ? C’est certainement tombé sur un arbre.

⸺ J’ai un peu peur, je crois, prononce-t-elle difficilement en serrant son bol à le briser.

⸺ Je vais me coucher. Demain, je pars à l’aube, les bêtes vont avoir besoin de se défouler.

⸺ Je pourrais aller avec vous ?

⸺ Pourquoi pas ? Si vous tenez à crapahuter derrière le troupeau. Mais je vous préviens, je ne m’occupe pas de vous.

⸺ Même si je tombe et si je me blesse ?

⸺ Les loups sont là pour ça, dit-il sans sourire.

⸺ Euh, je fais comment pour aller faire pipi avec l’orage ?

⸺ Bah, vous vous retenez et si c’est impossible… vous sortez et vous vous soulagez devant la porte. Avec la pluie, ce sera vite rincé.

Au moment d’ouvrir la porte, un nouvel éclair vient illuminer le ciel, tout de suite suivi d’une déflagration puissante qui fait trembler la montagne entière.

⸺ J’ai l’impression que vous allez vous retenir encore un peu, se moque-t-il.

Sur ces mots il se déshabille sans plus de retenue que dans la soirée au torrent avant de se glisser dans son duvet.

⸺ Si vous avez froid, il y a une couverture dans le placard.

Un instant plus tard, un léger ronflement confirme ses propos de l’après-midi.

Manquerait plus qu’il pète, pense-t-elle en se lovant tout habillée dans son duvet sur le lit du dessus.

Dehors l’orage s’éloigne.

J’irais bien faire pipi, se dit-elle avant de s’enfoncer un peu plus sous la couverture et de plonger définitivement dans le sommeil.

… Qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là ?

Complètement toqué, ce mec-là…{6}