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Extrait : "Nous habitions alors une maison predue dans une des plus pittoresques vallées des Vosges, la plus mystérieuse, la plus recueillie, et cependant la plus gaie qu'on puisse imaginer, dans son silence et dans sa solitude. Le chalet, c'était ainsi qu'on appelait notre retraite d'été, était adossé à la forêt..."
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Seitenzahl: 280
Veröffentlichungsjahr: 2015
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EAN : 9782335050455
©Ligaran 2015
AVENTURES D’UNE FAMILLE DANS LES VOSGES
Nous habitions alors une maison perdue dans une des plus pittoresques vallées des Vosges, la plus mystérieuse, la plus recueillie, et cependant la plus gaie qu’on puisse imaginer, dans son silence et dans sa solitude.
Le chalet, c’était ainsi qu’on appelait notre retraite d’été, était adossé à la forêt. Il semblait avoir poussé au milieu des sapins. Il n’avait que deux étages et n’était ni grand ni petit. Chaque étage avait son balcon circulaire, et tout autour du rez-de-chaussée courait une véranda un peu plus profonde que les balcons du premier et du second. La maison tout entière était habillée de lierres, de clématites, de vignes et de rosiers qui, grimpant autour des poteaux de soutien et des balustrades des balcons, faisaient à chacun des détails du chalet une toilette spéciale de verdure et de fleurs.
Le doux nid que cette chère maison ! C’était notre paradis. Quatre fenêtres éclairaient à chaque étage chacune de ses façades.
On entrait dans le chalet par un péristyle d’où l’on avait vue sur la route et sur toute la vallée.
De chacune de nos fenêtres l’œil remontait les pentes de la forêt et s’arrêtait sur la vieille tour du château de Nideck, debout sur sa base de rochers, et, quand le temps était clair, sur le rideau argenté de la cascade. Que de souvenirs cette vue éveillait en nous ! La tour et la cascade étaient le but favori des promenades que mon père ménageait aux visiteurs du chalet des Sapins. Que de fois, quand nous nous y étions attardés, un beau feu de branches sèches avait illuminé et réchauffé, pour nos hôtes et pour nous, cet admirable et mystérieux décor ! Plus haut nous apparaissaient, dans une brume bleuâtre, les cimes du Schneeberg, et tout autour, aussi loin que la vue pouvait porter, des feuilles et encore des feuilles, et de grands massifs boisés qui s’allaient perdre par des ondulations décroissantes jusqu’aux limites les plus reculées de l’horizon. Deux sapins géants, les parrains du chalet, faisaient faction l’un à droite, l’autre à gauche de la façade. Nous autres enfants, nous habitions le deuxième étage. La chambre à coucher de mon père, son cabinet de travail et sa bibliothèque particulière occupaient le premier.
Au rez-de-chaussée se trouvaient, d’un côté, la salle à manger, l’office, la cuisine ; de l’autre, la salle d’étude, grande, claire, aérée, et la bibliothèque commune.
Le jardin comprenait un hectare (dix mille mètres de terrain). Ce n’était pas très grand, mais tout y était si bien disposé que c’était pour nous le résumé même de toutes les beautés de la création.
Mon père y avait fait la part du potager et du verger assez large pour les besoins de la maison. Le reste appartenait aux fleurs, aux arbustes, aux gazons, à quelques beaux arbres qui ombrageaient les points où l’on allait chercher la vue de l’extérieur ; partout où il pouvait être agréable de s’arrêter, on trouvait des bancs et des tables rustiques. Au pied d’un grand saule, s’étendait dans ses rives vertes et fleuries ce que nous appelions notre lac ; c’était un petit réservoir d’eaux vives, ménagées par notre père pour l’arrosement et ta fraîcheur du jardin, et qui semblaient sortir d’un rocher de ce beau grès vosgien aux reflets de pourpre, haut de trois mètres, ma foi, que nous appelions la Montagne rouge.
Pour tout bruit, du matin au soir, la chanson des merles et du rossignol, et nos cris, nos chants à nous, moins harmonieux, auxquels venaient de temps en temps se mêler les voix plus graves des belles vaches de notre ferme, dont les bâtiments, les étables, la basse-cour, la buanderie et les granges s’alignaient à une demi-portée de fusil de notre maison d’habitation.
Le vaste enclos de la ferme était lui-même entouré d’un mur d’enceinte assez élevé, fait en pierres reliées par du ciment. Ce n’était pas que mon père craignît beaucoup la visite des maraudeurs, bien que, à ces époques encore troublées, les vagabonds ne fussent pas rares ; mais, outre qu’il vaut toujours mieux être chez soi, il avait voulu, dans les premiers temps de son arrivée, donner du travail aux ouvriers alors sans ouvrage de Niederhaslach. La maison y avait gagné de faire l’admiration de tous ceux qui avaient contribué à l’édifier et à l’embellir, et son propriétaire avait du même coup conquis les sympathies des bonnes gens de Niederhaslach.
Tous les ans, à la mi-avril, sitôt que le gai soleil commençait à réchauffer les bois, nous quittions Saverne pour cet Éden. Nous arrivions avec les feuilles, et nous ne consentions à leur dire adieu qu’à l’époque où à la pointe des branches dépouillées s’accrochaient les premiers cristaux de givre. À vrai dire, notre père ne se sentait heureux que pendant ces quelques mois de vie champêtre. Les changements qui s’étaient succédé dans l’état politique de la France l’avaient depuis plusieurs années écarté des affaires publiques. La vie au grand air, les travaux de la ferme et les soins de notre éducation étaient une compensation nécessaire aux habitudes d’activité de son existence passée.
Mon père avait servi dans les armées de la Révolution ; la grande levée de 1792 le trouva en possession d’un emploi d’ingénieur qu’il devait à son seul mérite. Âgé de trente ans à peine à cette époque, il était plein d’ardeur, de vie et de dévouement, et avait mis au service de la patrie en danger son bras et ses connaissances. Entré dans le corps du génie, pour lequel le désignaient ses aptitudes spéciales, il fit la campagne de l’Argonne, puis le siège de Toulon et enfin l’expédition d’Égypte. Capitaine à Toulon, il était colonel à Aboukir, quand une blessure grave vint le condamner à l’inaction.
La blessure fut lente à guérir. Ce ne fut qu’après le 18 brumaire que mon père put rentrer en France ; les idées pour lesquelles il avait versé son sang étaient persécutées. C’est alors qu’il avait pris le parti de se retirer à Saverne. Il s’y était marié, et s’était remis dès lors avec ardeur aux études qui avaient marqué le début de sa carrière. Les dernières années de l’Empire l’avaient confirmé dans ses goûts de retraite, mais notre pauvre mère était morte peu de jours après la naissance de Maurice, et de cette époque datait sa rudesse involontaire, qui n’était, à vrai dire, qu’une attitude d’esprit sous laquelle se cachaient ses tristesses.
Ces brusqueries d’ailleurs n’avaient rien de bien terrible ; c’étaient des averses qui ne mouillaient guère. Tout le monde savait, et nous ses enfants nous savions mieux que tout le monde encore, que de bonté cachait cette sévérité apparente, que d’indulgence couvraient ces dehors un peu rudes. Nul n’ignorait non plus à la suite de quels évènements le meilleur de sa gaieté naturelle s’était envolé avec le charme de sa vie.
Notre père avait été jusqu’à l’époque où commence ce récit notre seul maître. Il dépensait, dans le métier difficile de faire soi-même l’éducation de ses enfants, le plus pur de sa patience. Et Dieu sait ce que Maurice et moi, et même Marguerite notre sœur, avions dû lui fournir d’occasions de l’exercer. Cher père ! la patience n’était certes pas sa principale vertu, celle qui lui était le plus facile ; mais, quand il prenait sa grosse voix, nous n’avions garde de nous y tromper. Un rire mal étouffé de Maurice l’avait bientôt apaisé ; un baiser de Marguerite achevait le désarmement, et, tandis que son grand fauteuil était pris d’assaut, nous l’entendions qui grommelait sous nos caresses : « Faites-donc de la morale à ces mioches ! Il n’y a véritablement plus moyen de gronder dans cette maison-là ! »
Tel qu’il était, nous adorions, et notre amour parfois indiscipliné n’en était pas moins tendre. Quand il nous racontait, le soir, à la veillée, ses vieux récits de batailles (les enfants n’aiment que les histoires qu’on leur a contées cent fois), nous ne le quittions pas des yeux ; il nous semblait le voir, à la tête de son régiment, au milieu du danger. Parfois l’illusion était si forte qu’un frisson nous prenait pour de bon et qu’il adoucissait aussitôt sa voix, à la fois inquiet et heureux de nous trouver l’imagination si impressionnable.
Depuis notre arrivée dans la vallée du Nideck, c’était notre éducation qui lui prenait le meilleur de son temps. La tâche n’était quelquefois pas plus aisée pour les élèves que pour le maître. Mon père professait là-dessus des maximes un peu militaires, sur lesquelles notre sœur Marguerite n’avait jamais réussi à lui faire entendre raison.
Bien que plus jeune que moi de deux ans, grâce à sa douceur angélique, à son esprit précoce, notre sœur Marguerite avait pris sur notre père une sorte d’ascendant supérieur à celui qu’autorisait son âge.
« Si tu ne ressemblais pas tant à ta mère, si tu n’avais pas sa voix, à ce point que quand tu parles je crois l’entendre, et si tu n’étais pas si bonne et si sage au fond, comme je t’enverrais promener avec tes observations sur le genre d’éducation qu’il convient de donner à des garçons ! Cela serait joli, si je t’écoutais ! Sachez, mademoiselle, que pour aller à l’eau il faut savoir nager, et que pour leur apprendre à nager le meilleur est encore de jeter les poltrons en plein courant, quitte à leur tendre la perche quand on les voit trop barboter. Rapporte-t’en à moi ; s’ils ne se tirent pas d’affaire du premier coup, au deuxième essai tout ira bien. »
Il est bon de dire que j’avais à l’époque où commence ce récit quatorze ans ; Marguerite en avait douze ; Maurice marchait et plus souvent courait sur sept ans.
Et quand Marguerite se récriait sur ce qu’ont de trop sommaires de pareils procédés :
« Je ne te les applique pas, lui disait-il ; de quoi te plains-tu ? Tu es venue au monde tout élevée, toi, et tout exprès pour remplacer ta pauvre mère dans la maison ; fais ton affaire, mais laisse-moi faire la mienne à ma façon. »
Le rêve de notre père était de faire de moi et de mon frère deux petits hommes alertes et courageux, deux lurons, disait-il, et en même temps deux savants, façonnés de bonne heure aux choses du corps comme aux choses de l’esprit, capables de digérer cinq ou six problèmes sans migraine et de sortir de l’eau par tous les temps, fût-ce après y être tombés, sans éternuer.
L’hiver comme l’été, si nous nous couchions avec les poules, nous nous levions avec les coqs ; peu s’en fallait que ce ne fût la basse-cour qui pour nous marquât les heures. J’ai vu dans ce temps-là plus de levers de soleil, je puis le confesser, que je ne l’aurais souvent voulu.
Sitôt levés, la toilette se faisait à grande eau, puis tout de suite la soupe arrivait ; après la soupe, une promenade un peu accélérée ou quelques exercices de gymnastique pendant une bonne demi-heure, pour nous éclaircir les idées, disait mon père.
Cela fait, la classe et l’étude alternaient. Jusqu’à midi, la salle d’étude ne s’ouvrait plus que pour laisser entrer le déjeuner. Le soleil avait beau se glisser frauduleusement à travers les rideaux blancs des fenêtres, le tentateur en était pour ses frais d’agaceries. Il eût fallu voir que l’on violât la consigne ! Cet écureuil de Maurice avait fini lui-même par emboîter le pas.
Il est vrai qu’à partir de midi, la journée nous appartenait. Mais aussi comme nous en usions, comme nous nous en donnions à cœur joie de ces vacances quotidiennes ! La grande vallée de Niederhaslach était à nous : c’était notre bien, notre propriété. La maison forestière de Christian Bauer, l’un des gardes de la montagne du Nideck, les chemins de schlitt, la clairière où travaillaient les bûcherons, étaient nos promenades favorites. Nous n’allions pas bien loin, car à cette époque les chemins étaient difficiles, et sans un guide expérimenté on avait bientôt fait de se perdre. À force de mettre un pied devant l’autre, nous en étions arrivés à faire de nos jambes des instruments de voyage perfectionnés qui expédiaient une lieue et même deux le plus lestement du monde. C’est vous dire que Maurice et moi nous ne ressemblions guère à ces petits hommes craintifs qui n’auraient pas le courage d’aller au bois la nuit venue, et qui, au lieu de tâcher de voir clair, même dans tes ténèbres, ferment sottement les yeux et se prennent à trembler, sans savoir pourquoi, dès que l’obscurité les entoure.
Le plus souvent mon père nous accompagnait ou nous confiait à la surveillance d’un de nos garçons de ferme, Locker, Schmidt ou tout autre. Mais il nous arrivait parfois de partir seuls, et ces occasions-là n’étaient pas les moins recherchées.
Le grave défaut de cette éducation tout américaine eût été de nous changer peu à peu en de vrais petits sauvages, eu des enfants de la forêt, dans toute l’acception du mot, si la petite fée de la maison, notre sœur Marguerite, ne s’était trouvée là pour conjurer ce que cette liberté pouvait avoir d’excessif.
Avec ses douze ans, ses petits airs timides, sa voix caressante, Marguerite s’arrangeait de façon à nous conduire tous ensemble par le bout du nez, y compris peut-être notre père lui-même, qui, sans vouloir toujours en convenir, ne voyait que par ses yeux. Que de pardons cette petite fille souriante savait obtenir ! Combien de nos garçons de ferme lui ont dû de garder leur place, après s’être entendu signifier un congé définitif ! Que de fois encore, grâce à elle, la main levée, au lieu de retomber sur nos têtes coupables, se bornait-elle à un simple geste de remontrance ou de menace !
Je me suis souvent demandé par quel prodige d’activité Marguerite, aidée d’une seule bonne, la vieille mais alerte Salomé, trouvait moyen d’être partout, du matin au soir, donnant un coup d’œil à la cuisine, à la laiterie, à la salle d’étude, au jardin, félicitant les uns, grondant les autres, et cela sans avoir l’air d’y toucher, avec la prévoyance d’une ménagère accomplie. Je la vois encore, assistée de son aide de camp Salomé, convoquer, dès la première heure, le ban et l’arrière-ban des servantes de la ferme, et, suivie de cet état-major en jupons, distribuer à chacune la besogne de la journée. Puis, quand les choses allaient bien, comme ses yeux brillaient de plaisir, quelles belles couleurs animaient ses joues, comme elle était radieuse et fière de son petit gouvernement, et quelle joie, la lâche finie, de déposer son sceptre, pour s’en venir avec nous sans plus de cérémonie jouer au colin maillard ou au chat perché !
Ce n’était pas petite affaire pourtant que d’être la petite maman de deux écervelés tels que nous. La pauvre Marguerite n’avait pas toujours à compter sur l’appui de notre père : je vous ai dit qu’une fois nos leçons expédiées, nous devenions libres de nos mouvements comme jamais écoliers en vacances ne l’ont été. Aussi longtemps que nos escapades avaient pour théâtre le jardin et qu’elle n’avait à craindre pour nous qu’un bain de pieds dans le petit lac ou une dégringolade du haut de la Montagne rouge, Marguerite respirait à l’aise ; mais quand, malgré ses prières, nous nous avisions de partir sans tambour ni trompette pour une expédition dans la vallée et dans la forêt, voilà que des inquiétudes terribles la prenaient. Elle courait à mon père et le suppliait d’intervenir. Mais lui, tout en riant :
« À qui la faute, Margot ? Si tu veux garder ces moineaux-là, je te conseille de faire comme moi, le matin : de fermer la porte et de mettre la clef dans ta poche.
– Mais, père, ils ont passé par-dessus le mur !
– Pas possible, et sans échelle encore ! Ah çà, mais ce sont des gaillards ! Et le petit Maurice, comment s’y prend-il ?
– Ne m’en parle pas, père ; mon grand frère, moins raisonnable encore que lui, lui fait la courte échelle. Ton mur n’est pas assez haut…
– Que diable, Marguerite, je ne puis pas pourtant me ruiner à leur faire des murs de prison !
– Tu as beau rire… S’il allait leur arriver malheur !
– Bah ! Ne dirait-on pas que les voilà déjà dans la gueule du loup ? Sais-tu le moyen de les attraper, pour peu que leur absence t’inquiète ? Eh bien, va sonner la cloche, comme si le dîner était prêt, et tu les verras bientôt revenir, et au triple galop encore. »
C’était tout ce que Marguerite pouvait tirer de lui.
Le fait est qu’à part quelques accrocs à nos pantalons et quelques bosses ou quelques égratignures gagnées dans les descentes un peu précipitées, nous nous en étions toujours tirés à très bon compte. Marguerite elle-même se voyait obligée de convenir que ces misères, qui nécessitaient tant de reprises et de sermons, ne méritaient pas une punition.
Un matin du mois de mai, nous étions comme de coutume enfermés dans la salle d’études. Nous avions encore deux bonnes heures de travail en perspective. Et le temps était si doux, le ciel si charmant ! Il eût fait si bon enjamber la croisée, pour aller, ne fût-ce que cinq minutes, nous dégourdir les jambes dans le jardin rempli de soleil et de parfums ! Par les fenêtres ouvertes entraient de si soudaines bouffées du vent frais qui avait passé sur les sapins avant d’arriver à nous ! Que de gros soupirs s’échappaient involontairement de la poitrine du petit Maurice ! Les miens y auraient bien répondu ; mais la consigne était sévère, et le beau mérite d’ailleurs qu’une vertu qui ne nous eût coûté ni peine ni sacrifice ! Nous savions que notre père n’était pas d’humeur à plaisanter sur le chapitre de l’école buissonnière ; nous nous étions donc attelés à notre besogne avec un courage proportionné à notre triste situation, et Marguerite, qui pressentait peut-être de quelles tentations nous pouvions être assiégés, était venue nous prêter contre les suggestions du mauvais esprit l’appui de sa présence et l’encouragement de son sourire.
Il y avait bien une heure que pas un de nous n’avait ouvert la bouche, quand un bruit confus de voix, se fit entendre dans la chambre voisine, c’est-à-dire dans la bibliothèque, qui le plus souvent servait de salon de réception.
Au premier moment, nous fîmes ce que de petits hommes bien élevés doivent à leur éducation en pareille circonstance. Chacun se renfonça dans son livre, Marguerite continua son ouvrage, et l’on s’arrangea de façon à écouler le moins possible. Mais bientôt les voix s’élevèrent, et il nous fut impossible de perdre un mot de ce qui se disait. Nous aurions pu, me dira-t-on, nous boucher les oreilles ; notre vertu n’alla pas jusque-là.
« Je vous affirme, mon colonel, disait une voix que je reconnus pour celle du père Girolt, le maire de Niederhaslach, que les gueux ont pillé partout comme des Cosaques…
– Sans compter, ajouta un autre, que la grange de Gottlieb a brûlé comme une allumette.
– Eh bien !… que voulez-vous que j’y fasse ? répondit mon père d’un ton bourru.
– Mes poules, reprit un troisième, les belles casseroles neuves de ma femme, et la salade et les fruits, tout a disparu !… Et dire qu’une heure plus tard nous les tenions, ces bandits-là !…
– Cela vous apprendra à mieux veiller une autre fois et à faire exécuter les règlements. Est-ce qu’il n’y a pas une loi pour interdire le pays à ces vagabonds sans feu ni lieu ?
– Je ne dis pas, certainement, vous avez bien raison, mon colonel ; mais qui aurait pu s’attendre à ça !
– Je vous reconnais bien là, répondit la voix de mon père ; l’idée ne vous vient de crier « au feu ! » que quand la baraque est brûlée !…
– Dame, bien sûr que les choses iraient autrement si vous vouliez être notre maire ?
– Merci bien : le joli métier que celui de maire avec des paroissiens pareils !… Voyons, reprit-il d’un ton radouci, de quoi s’agit-il ?
– Rien que de venir au village et de voir les choses par vous-même… Il faut prendre des précautions, c’est sûr, et un bon conseil de vous nous dirait ce qu’il faut faire.
– C’est entendu, je viendrai.
– Ce soir ? répéta le père Girolt.
– Eh oui ! vieil entêté, ce soir même. Là-dessus, que le bon Dieu vous bénisse, vous, vos casseroles et ces gueux de bohémiens, par-dessus le marché. Bonsoir. »
Des bohémiens ! C’est pour le coup que notre curiosité se mit en éveil. Que de récits merveilleux nous avions entendu faire sur ces créatures étranges, sur cette race de Juifs errants, toujours en voyage, propres à tous les métiers, disait-on, mais incapables d’une résidence fixe et de tout travail suivi !
L’imagination des enfants voyage avec une rapidité qui laisse loin derrière elle les prodiges de la télégraphie électrique : je voyais déjà leur lourde voiture, véritable maison roulante, arrêtée au bord d’un champ, le cheval dételé, cherchant sa pitance dans les jeunes pousses des buissons, puis le feu allumé, et ces sauvages accroupis en cercle, la femme ravaudant des guenilles, l’homme tressant avec une activité silencieuse un panier d’osier, tandis que les enfants allongés dans l’herbe, comme des lézards, l’œil brillant sous la forêt ébouriffée de leurs cheveux, couvaient d’un regard de convoitise la marmite juchée au-dessus de la flamme.
« Mon Dieu, nous dit tout bas Maurice, si seulement papa pouvait avoir la bonne idée de nous emmener avec lui ! »
Ce désir répondait certainement à tous nos vœux, mais Marguerite n’était pas sœur à oublier ses devoirs de bonne conseillère.
« Le meilleur moyen d’obtenir cette récompense, monsieur Maurice, c’est de bien apprendre ta leçon. Veux-tu que je te fasse réciter, pour voir ? »
Le pauvre Maurice eût été fort en peine de répondre, si la porte ne s’était ouverte et si mon père n’était apparu sur le seuil, très à propos pour le tirer d’embarras.
« Qui veut venir au village ? Qui veut planter là ses livres et ses cahiers pour aller faire une visite au vieux père Girolt ? »
Je n’ai pas besoin de vous dire la réponse. L’empressement fut tel, que nos voix confondues n’en tirent qu’une.
« Qu’on se dépêche alors, et que le déjeuner soit prêt le plus tôt possible. Il faut qu’avant une heure nous soyons partis. »
Marguerite arrangea si bien les choses qu’elle trouva moyen de nous faire gagner vingt bonnes minutes. Le temps de mettre son chapeau, elle nous avait rejoints, et nous voilà tous quatre en route, par le gai soleil de midi, vers ce joli village de Niederhaslach, dont le clocher pointu brillait au loin à travers les arbres.
Tout en marchant, mon père crut devoir nous mettre plus au courant que nous ne l’étions de l’aventure qui nous valait cette aubaine inespérée. L’histoire ne laissait pas que de lui causer de certaines inquiétudes. Pas plus tard que la veille, une caravane de bohémiens avait fait, de grand matin, son apparition à l’entrée du village. Comme ces vagabonds avaient l’apparence débonnaire, et que, malgré les troubles de cette triste époque, nos paysans avaient la confiance facile, le garde champêtre Gottlieb avait été assez sot pour oublier de leur demander leur permis de circulation, et les gens du village, de leur côté, s’en étaient allés aux champs comme d’habitude.
Le soir venu, plus de bohémiens. La bande s’était envolée, et avec elle bon nombre de menus objets de ménage et toute une légion de volatiles de basse-cour. L’expédition avait été conduite de main de maître, car les femmes elles-mêmes, occupées à la laiterie ou à l’étable, ne s’étaient doutées de rien.
Ce n’est pas tout : vers huit heures, une odeur de fumée s’était répandue dans la grande rue du village, et on avait vu tout à coup des tourbillons de flammes sortir de la grange de Gottlieb. Évidemment l’incendie couvait depuis quelques heures. Peut-être ces gueux l’avaient-ils allumé en partant ; peut-être aussi, en faisant leur cuisine, avaient-ils jeté, sans y prendre garde, une allumette près de la paille. Mais un incendie est l’effroi des campagnes ; tout cela demandait ; à être examiné de près. Le plus clair de l’affaire, c’est que ce pauvre Gottlieb était à peu près ruiné : qu’il y eût eu mauvaise intention ou simple accident, son sort n’en était pas meilleur.
Les jeunes gens de Niederhaslach avaient fait de leur mieux pour retrouver la piste de ces voleurs, les plus irrités disaient : « de ces incendiaires. » L’entreprise avait paru tout d’abord offrir quelques chances de réussite, car, dans leur fuite précipitée, les bohémiens avaient oublié derrière eux, en guise de nièces à conviction, un chapeau de foutre qui avait dû coûter la tête d’un enfant, un sac d’avoine à demi rempli et cinq à six ustensiles de leur cuisine nomade. Mais allez donc suivre la trace d’un chariot dans des chemins qu’on venait de pierrer ! Avaient-ils pris à l’est ou à l’ouest ? tandis que l’on battait les bois dans la direction des Vosges, n’étaient-ils pas déjà sur la route du Rhin, empressés de mettre la frontière entre leur dernier vol et les poursuites dont ils ne pouvaient manquer d’être l’objet ? Toujours est-il qu’après bien des efforts infructueux, en présence de traces qui semblaient se contredire, les plus intrépides avaient de guerre lasse abandonné la poursuite à la tombée de la nuit.
Tel était le résumé des explications que le père Girolt avait apportées au chalet le lendemain matin et dont nous avions involontairement entendu une partie. Il s’agissait maintenant de prévenir le retour de surprises semblables : mon père seul pourrait donner les ordres nécessaires et peut-être aussi aider à réparer dans une certaine mesure le mal commis, car on le savait toujours empressé à venir au secours des pauvres gens.
Ce qui avait donné à mon père une véritable autorité morale dans tout le pays, ce n’était pas seulement la supériorité de ses connaissances, a promptitude de son esprit, son grade de colonel d’une arme savante et son titre d’ingénieur, c’était surtout parce qu’on le savait homme à ne mesurer ni son temps ni sa peine. Ce n’était pas en manière de plaisanterie que le père Girolt lui avait proposé d’abdiquer en sa faveur la dignité de premier magistrat de Niederhaslach, c’était la certitude que ce serait un grand bien pour la contrée. Le père Girolt ne faisait pas fi de son écharpe municipale, bien au contraire, mais il en eût fait le sacrifice au bien public, et cela dit assez que le père Girolt, par le caractère, sinon par les connaissances, était supérieur en son genre à la plupart de ses administrés. Il aurait voulu que, par une fonction quelconque, l’assistance de mon père fût assurée à la commune. Éconduit, on l’a vu, en ce qui concernait les fonctions de maire, il avait repris la question qui lui tenait au cœur par un autre côté. Il n’était pas facile à décourager, le père Girolt. « Quel malheur, avait-il ajouté, puisque vous ne voulez pas être maire, quel malheur que l’envie ne vous prenne pas d’être conservateur des forêts ! oui, mon colonel, conservateur de nos belles forêts. Ce n’est pas à dédaigner pourtant une fonction pareille, on y peut faire grand bien. Le sous-préfet disait, il n’y a pas huit jours encore, que si vous vouliez dire seulement deux mots, moins que cela, faire la moitié d’un geste, le gouvernement n’aurait rien à vous refuser.
– Laissez-moi donc tranquille, père Girolt, avec votre gouvernement ; si vous aviez l’esprit de les surveiller vous-même, vos forêts, vous n’auriez pas besoin qu’un fonctionnaire fût appelé à les garder et à les aménager pour vous. C’est une misère pour un pays que ses habitants laissent tout à faire, même leurs affaires privées, aux gouvernants. La fonction et le fonctionnaire tiennent trop de place chez nous, père Girolt. »
La vérité est que ni garde ni conservateur n’eût pu se vanter de connaître la forêt comme mon père. Forestiers, schlitteurs, ségares et bûcherons ne juraient que par lui.
Dès les premières maisons du village, tout le monde vint à nous. Quand vous irez à Niederhaslach, j’ai bien peur que vous ne reconnaissiez pas mon village d’autrefois. À l’époque dont je parle, les maisons groupées autour de la vieille église gothique, comme des poussins autour du nid, avaient encore leur fraîche toilette de vigne grimpante, leurs fenêtres à petits carreaux encadrées de feuillage, l’escalier extérieur dont les six marches conduisaient à l’étage unique. L’eau des fontaines mêlée à l’eau du ciel courait librement dans les rues, et ne prenait le lit du ruisseau que quand bon lui semblait. Sur le grand pas de la grange communale, les voisins se réunissaient le soir pour causer des grands évènements de la journée, de la pluie qui ne voulait pas tomber ou du soleil qui se taisait attendre. Le village entier n’était qu’une famille. Il y régnait encore cette simplicité cordiale qui était moins rare alors à la campagne qu’à la ville, et quand Maurice et moi nous traversions la grande rue avec notre belle veste bleue des dimanches et nos chapeaux de paille à la marinière, nous étions bien vite rejoints pour aller à l’église par des camarades de notre âge, fiers de leur blouse de toile écrue et de leurs sabots tout luisants de neuf.
C’était toujours une fête que notre arrivée ; mais ce jour-là mon père, qui avait sa façon d’expédier les affaires tambour battant, n’était pas d’humeur à perdre de temps en bavardages inutiles. Tout en distribuant les bonjours à droite et à gauche, il alla droit à la mairie, entra dans une salle basse, suivi du père Girolt et de son adjoint, et ferma, sans plus de cérémonie, la porte au nez des curieux, Marguerite, Maurice et moi nous étions du nombre.
Heureusement nous n’en étions pas à nous demander l’emploi que nous ferions de nos personnes pendant cette attente forcée. C’est incroyable le nombre de choses intéressantes qu’il y a à voir dans un village, quand on sait ouvrir les yeux. Le moulin que fait tourner l’eau du torrent, les greniers à foin où l’on peut exécuter des cabrioles sérieuses sans crainte de se rompre les os, et le rucher bourdonnant d’abeilles autour duquel Marguerite rôdait déjà, avec sa bravoure accoutumée, et l’âne du père Girolt que j’allais oublier ! Avions-nous fait assez de promenades, juchés tous trois ensemble sur son dos, surtout depuis que Maurice, à force de recommandations, s’était résigné à ne plus lui tirer, selon la place qu’il occupait, ou la queue ou les oreilles ! Tout le monde sait que les ânes n’entendent pas volontiers ce genre de plaisanterie, et qu’il faut savoir respecter la juste susceptibilité des bêtes et des gens, si l’on veut être digne de leur amitié.
Quand mon père reparut, il nous sembla que son absence n’avait pas duré dix minutes. Nous sautons à bas de l’âne, Marguerite accourt en fourrant dans son panier un beau gâteau de miel dont la bonne Mme Girolt lui avait fait cadeau sur sa bonne mine, et nous voilà tout oreilles.
L’heure avait été mise à profit. Tandis que nous nous amusions à cœur joie, mon père était allé de sa personne se rendre compte des dégâts commis. Le père Girolt n’avait rien exagéré. La grange de Gottlieb était bel et bien brûlée, il n’en restait que les murs et quelques poutres noircies. Le mal était fait ; il s’agissait d’en prévenir le retour. De grandes affiches allaient être posées sur les murs des villages voisins. Elles recommandaient aux maires et aux gardes champêtres de faire exécuter des rondes de surveillance pendant la nuit et d’arrêter impitoyablement toute caravane de Zingaris qui ne justifierait pas d’une autorisation de voyager dans le pays ; elles donnaient le signalement des principaux membres de la bande de bohémiens dont on avait à se plaindre, comme aussi celui de la voiture avec laquelle elle voyageait et des bêtes qui traînaient cette voiture. Chaque dimanche, après la messe, le maître d’école devait lire cette instruction sur la place du village : en outre, une plainte en bonne forme avait été rédigée à l’adresse de M. le procureur du roi, et l’on pouvait compter que la gendarmerie prévenue ne tarderait pas à se mettre aux trousses des fuyards.
« Sans compter, ajouta le père Girolt, que, sur les indications du colonel, Gottlieb a été envoyé dans la direction de la frontière, porteur des instructions nécessaires à l’arrestation des coupables. Gottlieb étant le meilleur marcheur du canton, qui sait s’il n’arrivera pas à temps et ne nous rapportera pas la bonne nouvelle qu’il a devancé les fuyards ! Il est plus intéressé qu’un autre à ne pas perdre de temps.
– Ce n’est pas impossible, dit mon père ; mais le plus sage est de ne pas trop compter sur l’arrestation des bohémiens. Ils sont malins, les bohémiens, et les grandes routes ne sont pas celles qu’ils préfèrent quand ils ont quelque chose à craindre.
– Tout de même, dit le père Girolt, ça va donner du cœur et des jambes à Gottlieb, de penser que, grâce à vous, sa grange est payée tout comme s’il l’avait assurée. Ah ! tenez, mon colonel, voilà des choses…
– Si tu tiens à remercier quelqu’un, répliqua mon père en coupant sans façon le discours de M. le maire, remercie la petite. C’est elle qui tient la bourse. »
Le père Girolt, déconcerté, promenait alternativement son regard de mon père à Marguerite, avec un air d’embarras si comique que ma petite sœur ne put s’empêcher de rire.
« Monsieur Girolt sait bien, dit-elle, que la bourse que je tiens ne s’ouvre que sur ton ordre. Tu ne veux pas de ses remerciements ; eh bien, moi, je les accepte, mais pour ton compte, et à mon tour je remercie monsieur Girolt de te savoir gré d’être bon. »
Après quoi elle alla embrasser sur les deux joues son vieil ami le père Girolt.
