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Dans "Le grizzly", James Oliver Curwood nous plonge au cœur des vastes étendues sauvages de l'Amérique du Nord, où il explore la relation complexe entre l'homme et la nature. À travers les péripéties de son protagoniste, l'auteur dépeint un récit à la fois palpitant et introspectif, mettant en lumière la majesté des grands mammifères ainsi que les dangers du choc entre la civilisation et la vie sauvage. Le style de Curwood, riche en descriptions évocatrices et empreint d'une poésie naturelle, invite le lecteur à ressentir chaque frisson de l'aventure tout en réfléchissant au respect dû à la faune. Ce roman s'inscrit dans un contexte littéraire où le penchant pour l'aventure et la nature est en pleine effervescence au début du XXe siècle, période où la préservation des animaux sauvages devient un enjeu sociétal majeur. James Oliver Curwood, fervent défenseur de la nature, a été profondément influencé par son amour pour l'environnement et ses expériences dans les contrées sauvages. Écrivain prolifique, Curwood a su capturer la beauté des paysages et la richesse de la faune tout en dénonçant les effets dévastateurs de l'exploitation humaine. Son engagement pour la protection de l'écosystème a amené l'auteur à aborder des thèmes écologiques dans ses œuvres, faisant de "Le grizzly" une belle illustration de sa passion pour la faune et son désir de stimuler la conscience écologique. Je recommande vivement "Le grizzly" à tous les amoureux de la nature et de la littérature d'aventure. Cette œuvre, à la fois captivante et réfléchie, offre une réflexion sur notre place dans le monde naturel et sur la responsabilité que nous avons à l'égard des créatures qui habitent notre planète. La prose de Curwood, alliée à une intrigue palpitante, fait de ce roman un incontournable pour quiconque s'intéresse à la beauté sauvage et au défi de la coexistence entre l'homme et la nature.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Silencieux et immobile comme un grand roc teinté de roux, Tyr laissait errer son regard sur l’étendue de son domaine.
Il n’avait pas la vue perçante ; les grizzlys ont des yeux trop petits et trop écartés pour bien voir.
A une distance d’un demi-mille, il eût certes pu distinguer une chèvre alerte des « Rocheuses » ou bien un mouton de montagne ; mais, par delà, le monde pour lui n’était plus qu’un vaste mystère, un brouillard léger de soleil ou bien un rideau de ténèbres.
Grâce à Dieu, pour sa sauvegarde, son ouïe très fine, son odorat particulièrement développé, lui avaient permis d’estimer à coup sûr ce qui se passait hors de son champ de vision.
S’il s’immobilisait ainsi, c’est que montait de la vallée et lui parvenait aux narines une senteur inusitée, une odeur qui ne s’associait avec aucun de ses souvenirs et qui l’émouvait étrangement.
En vain son esprit lent de brute avait cherché à la comprendre.
Pas celle d’un caribou, sûrement… il en avait tué maintes fois. Pas celle d’une chèvre ni d’un mouton. Encore moins celle d’une marmotte paresseuse et grasse se chauffant au grand soleil sur un rocher.
Les marmottes constituaient son ordinaire favori.
Non, c’était un fumet bizarre qui ne l’irritait pas, somme toute, qui ne l’effrayait pas non plus !
Il en était curieux ; pourtant, il ne s’était pas mis en quête. La prudence le retenait.
Si Tyr avait eu le pouvoir de distinguer clairement les choses, même à une distance de deux milles, ses yeux ne l’eussent pas renseigné sur l’origine de cette odeur venue, apportée par le vent, des fonds lointains de la vallée.
Il s’était arrêté au bord d’un petit plateau en cuvette creusé au flanc de la montagne, et qui s’évasait, verdoyant, à l’issue d’un col escarpé.
Il se tapissait, ce plateau, — on était au début de juin — d’herbe douce parsemée de fleurs: violettes pâles, myosotis, jacinthes et ancolies sauvages.
Au centre s’étalait une mare de boue liquide où Tyr aimait à patauger toutes les fois que ses pattes lui faisaient mal.
A l’Est, à l’Ouest et au Nord, s’étageaient les hauts contreforts si grandioses des Montagnes Rocheuses, dont la rudesse s’atténuait sous la caresse du soleil.
Du haut en bas de la vallée, des brèches entre les grands pics et des crevasses sinueuses, des éboulis monstrueux, du dessous des neiges éternelles, provenait un murmure berceur. C’était la musique de l’eau.
Les trilles des sources brodaient gaiement sur l’air allègre des ruisseaux, se mêlaient au chœur des cascades.
Dans l’air flottaient de chauds parfums.
Juin et juillet se mariaient, fin de printemps, début d’été ; la terre éclatait de verdure.
Les premières fleurs éclaboussaient de taches violentes rouges, jaunes ou pourpres, le flanc ensoleillé des monts. Et tout ce qui vivait chantait… les marmottes issues de leur trou, les loirs pompeux sur leurs terriers, les gros bourdons qui butinaient de fleur en fleur, les éperviers dans la vallée et les aigles au-dessus des pics.
Oui, Tyr lui-même avait chanté en pataugeant dans la boue tiède quelques instants auparavant: ce n’était ni un rugissement, ni un grognement, ni une plainte. C’était une sorte de ronron qu’il émettait toutes les fois qu’il avait lieu d’être content. Les ours chantent comme ils peuvent ! Or, cette odeur mystérieuse avait soudain troublé pour lui la paix de ce jour idéal.
Immobile, il flairait le vent.
Elle l’intriguait, elle l’inquiétait sans pourtant l’alarmer vraiment. Et il était aussi sensible à cette nouvelle odeur étrange que la langue d’un enfant peut l’être à la première goutte de whisky.
Enfin un grondement de menace roula comme un tonnerre lointain aux cavités de sa poitrine.
Monarque absolu sur ses terres, il avait fini par comprendre qu’il ne devait pas tolérer l’intrusion de cette odeur dont il ignorait la nature et dont le possesseur n’était pas soumis à sa souveraineté.
Il se souleva lentement, développa ses neuf pieds dix pouces, et s’assit sur son arrière-train comme un chien dressé l’eût pu faire, croisant ses pattes formidables de devant sur ses pectoraux.
Depuis dix ans qu’il était né et qu’il vivait dans la montagne, jamais, mais jamais il n’avait flairé une odeur analogue.
Il la défia. Il l’attendit, sans se cacher, sûr de sa force.
Il était de taille monstrueuse, musclé comme l’étaient ses ancêtres redoutables, les ours des cavernes, et beau en sa toison nouvelle, d’un beau brun doré sous le soleil.
Ses avant-bras avaient au moins le diamètre de la taille d’un homme ; les dix plus longues de ses griffes étaient des poignards acérés. Ses deux canines supérieures, aiguës comme des pointes de stylet, mesuraient largement deux pouces ; et, entre ses mâchoires puissantes, il pouvait broyer sans effort le cou d’un caribou robuste.
Comme la plupart des grizzlys, il ne tuait pas pour le plaisir. D’une horde de caribous, il choisissait une seule victime et la dévorait entièrement jusqu’à la moelle du dernier os.
C’était un monarque paisible.
Il n’imposait qu’une seule loi:
—Laissez-moi vivre ! disait-il.
Et son attitude l’exprimait impérieusement, cette loi, tandis qu’assis sur l’arrière-train, il flairait cette odeur étrange !
En sa force massive, en sa solitude et en sa suprématie, il était semblable à la montagne. Il n’avait pas plus de rivaux sur son territoire de chasse qu’elle n’en avait dans le ciel.
Comme elle, sa race dominait depuis des âges et des âges. Leur histoire était parallèle.
Nul n’avait osé contester ses droits à la suzeraineté sauf des mâles de son espèce. Avec de pareils adversaires, il s’était battu loyalement plus d’une fois en duel, à mort.
Il était tout prêt à combattre de nouveau quiconque refuserait de se plier à ses décrets sur l’étendue de son domaine. Jusqu’au jour où il serait vaincu, il était dictateur, arbitre ou despote, comme il lui plaisait.
Sa dynastie était maîtresse, depuis des millénaires peut-être, des riches vallées et des pentes vertes. Il était roi de droit divin, seigneur suzerain de son fief, et avait prouvé sa maîtrise par la force, ouvertement, sans cautèle ni stratégie.
Il était détesté et craint ; mais il ne détestait personne et ne connaissait pas la crainte. Au surplus, il était honnête. C’est pourquoi il pouvait attendre, de pied ferme et sans émotion bien apparente, l’être qui venait et dont l’odeur lui parvenait des profondeurs de la vallée.
Cependant qu’il humait toujours l’air de son nez brun si sensible, un vague instinct héréditaire, legs de générations passées, se réveillait confusément en sa conscience obscurcie.
Bien que jamais il n’eût flairé ce fumet tout particulier, il finissait par lui sembler qu’il le reconnaissait pourtant.
Non pas qu’il pût se figurer l’être nouveau dont il émanait, mais il savait confusément que cet être lui serait nuisible.
Pendant dix minutes, Tyr garda une immobilité de pierre ; puis le vent changea quelque peu, et l’odeur s’atténua pour s’en aller progressivement.
Tyr souleva ses oreilles plates. Il tourna son énorme tête, lentement, afin d’embrasser d’un regard la pente verdoyante et la petite plaine en coupelle.
L’odeur étrange était déjà oubliée maintenant que l’air parfumé n’en gardait pas trace.
Il retomba sur ses quatre pattes et commença sa chasse aux loirs.
Il était comique au possible… lui qui pesait huit cents kilos… de se donner autant de mal pour capturer ces bestioles de dix centimètres de longueur !
Et pourtant Tyr n’hésitait pas à creuser pendant plus d’une heure avec la dernière énergie, pour pouvoir savourer enfin un loir, cette friandise suprême !
Il découvrit un trou situé à sa convenance et se mit à gratter la terre comme un chien.
Il était sur la crête d’une pente.
Une ou deux fois peut-être, au cours de la demi-heure qui suivit, il leva la tête et flaira… mais l’odeur qu’avait apportée le vent venu de la vallée ne polluait plus l’air léger !
La haute futaie s’éclaircissait ; la vallée s’élargit soudain ; Langdon arrêta son cheval, fit entendre un clapement de langue, signe chez lui du plus vif plaisir, passa sa jambe droite par-dessus le pommeau de bois de sa selle et attendit tranquillement.
A deux ou trois cents mètres derrière, encore masqué par les sapins, Bruce avait des difficultés avec « Poêle-à-frire », une jument de bât fort peu disciplinée.
Jim Langdon sourit joyeusement en entendant vociférer son camarade, qui menaçait d’étriper ou d’écarteler l’animal récalcitrant.
Le vocabulaire imagé dont Bruce se servait pour décrire les châtiments qu’il promettait à ses bêtes indifférentes faisait le bonheur de Langdon… car son brave compagnon n’eût pas gratifié d’un coup de houssine cette gale de « Poêle-à-frire » elle-même, s’il lui avait pris fantaisie d’aller se rouler sur le dos, avec sa charge, dans la boue.
L’un après l’autre les six chevaux sortirent de la haute futaie. Bruce montait le dernier des six.
Il était assis sur sa selle comme un pantin dont les ficelles se seraient cassées partiellement, attitude qu’il avait acquise à bourlinguer dans la montagne, parce qu’il avait quelque peine à distribuer gracieusement ses cinq pieds huit de chair et d’os sur le maigre dos d’un cayusse[1].
[1] Cheval de montagne mâtiné de mulet.
Dès qu’il parut, Langdon sauta de son bidet et se tourna vers l’évasement de la vallée.
Les picots de sa barbe blonde, une barbe d’homme qui se rase, ne cachaient pas le hâle profond, produit de cinq semaines passées en plein air dans la montagne.
Il avait ouvert sa chemise à la gorge, exposant son cou tanné par le soleil et le vent.
Ses yeux perçants étaient gris-bleu et il fouillait le paysage qui s’épanouissait devant lui, avec l’ardente expression du chasseur né, ou bien encore de l’explorateur de terres vierges.
Il pouvait avoir trente-cinq ans, passait une partie de sa vie dans le Far-North encore désert, et l’autre à décrire dans les livres ses sensations de voyageur et d’amoureux de la nature.
Son compagnon, guide et ami, était de six mois son cadet, et son inférieur par la taille. Bruce, fier de son anatomie, lui contestait cet avantage et ne ratait pas l’occasion d’affirmer à propos de tout:
—Dame, j’ai pas fini de grandir !
Il rejoignit Jim, redressa son long corps de pantin cassé.
L’écrivain, d’un geste expressif, désigna l’espace devant lui.
—As-tu jamais vu quelque chose qui vaille cela ? demanda-t-il.
—Beau pays, acquiesça le guide… et un chic endroit pour camper. Il doit y avoir du caribou de ces côtés-ci et de l’ours. Nous avons besoin de viande fraîche. Passe-moi une allumette, veux-tu ?
C’était une habitude chez eux que d’allumer, toutes les fois qu’il était possible, leurs deux pipes avec une unique allumette.
Ils accomplirent donc gravement cette cérémonie rituelle en étudiant le paysage.
Cependant que, voluptueux, Langdon exhalait les premières bouffées de fumée odorante, Bruce désigna d’un signe de tête la haute futaie dont ils sortaient.
—Chic endroit pour planter sa tente, je t’assure old top… Du bois sec, de l’eau courante… et des sapins. On pourrait lâcher les chevaux dans la jolie petite clairière que nous venons de traverser. L’herbe à buffle y est haute en diable…
L’écrivain regarda sa montre.
—Il n’est que trois heures… on devrait peut-être continuer un peu ! Mais si t’as envie de rester, faisons la pause deux ou trois jours et voyons ce que le pays a dans le ventre… Ça te va ?
—Tu penses ! Non, mais est-ce épatant ?
Il se laissa choir, en parlant, se cala le dos à un roc, et braqua une longue-vue de cuivre, relique de la guerre civile, en l’appuyant sur ses genoux.
Langdon décrocha de sa selle une jumelle prismatique achetée très cher à Paris.
Ensemble, épaule contre épaule, bien acagnardés, ils se mirent à étudier les pentes boisées et les vertes déclivités de la montagne devant eux.
Ils étaient sur le territoire du gros gibier, dans le pays que Langdon appelait « l’inconnu » et qu’à son avis aucun blanc n’avait dû fouler avant eux.
C’était une contrée tourmentée où chaque vallée s’encaissait entre des chaînes prodigieuses. Il leur avait fallu vingt jours d’ascensions, de marches forcées, pour parcourir cent milles à peine.
L’après-midi même ils avaient franchi la passe du Divide, qui fend le ciel d’Est en Ouest, et ils contemplaient maintenant les pentes et les pics prestigieux de la chaîne du Firepan.
Ils avaient quitté le 10 mai les avant-postes extrême-Nord de la civilisation et l’on était au 30 juin. Depuis un mois, les traces de l’homme se raréfiaient de plus en plus. Ils avaient enfin réussi à atteindre un territoire vierge ! Jamais chasseur ni prospecteur n’avait foulé cette vallée.
Elle s’étendait, mystérieuse et prometteuse, devant eux.
Langdon, au moment de percer cette énigme et de soulever le coin du voile, sentait en lui naître une joie profonde et rare que seuls comprendront ceux qui purent, faunes indiscrets, surprendre nue la nature encore inviolée !
Pour son ami et camarade, le bon guide Bruce, avec lequel il s’était enfoncé déjà cinq fois dans les déserts du Nord, toutes les vallées, toutes les montagnes étaient à peu près analogues. Il était né au milieu d’elles, y avait vécu, y mourrait.
Bruce rompit d’un brusque coup de coude la contemplation de Langdon.
—J’ai vu la tête d’un caribou… dans une échancrure de rocher à environ un mille et demi ! annonça-t-il sans quitter l’oculaire de sa longue-vue.
—Et moi j’aperçois une chèvre et ses chevreaux sur l’éboulis de la première montagne à droite, répliqua Langdon… et… par George !… Voilà-t’y-pas un bouquetin qui la considère tendrement du haut d’un piton de grès rouge ! Il a une barbiche aussi belle que celle de ce brave Oncle Sam !… Bruce, sans blague, c’est un Paradis que nous avons découvert là.
—Ça m’en a l’air, accorda Bruce en repliant ses longues jambes pour mieux appuyer sa lorgnette. Si y a pas de l’ours par ici… je veux bien qu’on me coupe la main…
Pendant cinq minutes, ils se turent. Derrière eux leurs chevaux broutaient, tout en s’ébrouant, l’herbe épaisse.
La musique de l’eau les berçait et la vallée semblait dormir sous un océan de lumière… sommeiller plutôt. Elle était pareille à un grand chat paisible qui se fût chauffé au soleil, et qui ronronnait doucement.
Langdon continuait à observer le bouquetin en sentinelle lorsque Bruce parla de nouveau:
—J’aperçois un grizzly, mon vieux, et un fameux, annonça-t-il sans se départir de son calme.
Langdon se dressa en sursaut.
—Où ça ? demanda-t-il, alerte.
Il se pencha pour évaluer la direction de la longue-vue avec un frisson de plaisir.
—Tu vois cette espèce de pente verte sur le deuxième épaulement ? par delà le ravin, là-bas ?… indiqua Bruce un œil fermé, l’autre toujours à l’oculaire. Il est à mi-hauteur en train de chasser le loir… tu vois pas ?
Langdon braqua ses prismatiques sur la pente, et l’instant d’après il poussa une exclamation…
—Eh ben ! mon vieux.
—T’as vu ?
—Tu parles… Je le distingue comme s’il était à quatre mètres de mon nez. C’est le roi de tous les grizzlys qui hantent les Montagnes Rocheuses.
—Si ce n’est lui, c’est donc son frère ! déclara le guide. Tabernacle ! Y dépasse ton « huit pieds deux pouces » d’une douzaine de centimètres. Écoute, veux-tu que je te dise…
Il s’arrêta à cet instant psychologique afin d’extraire une énorme chique de sa poche et y mordit à belles dents sans quitter de l’œil sa lorgnette… Veux-tu que je te dise… Eh ben ! le vent est en notre faveur, et il se soucie de nous comme d’une pomme !
Il décroisa ses longues jambes et se leva, prenant son temps. Langdon était déjà debout.
En de pareilles occasions, il y avait entre eux une entente, une compréhension tacites qui rendaient les mots inutiles. Ils ramenèrent leurs huit chevaux à la lisière de la futaie, les attachèrent par leurs longes, sortirent leurs courtes carabines des fontes de cuir et les chargèrent en glissant dans le magasin douze cartouches, par précaution.
Puis, pendant deux ou trois minutes, ils étudièrent à l’œil nu la pente, où l’ours chassait le loir, et ses approches immédiates.
—Nous pourrions nous glisser peut-être par le ravin, suggéra Jim.
Bruce approuva.
—Oui, ça vaut mieux ; on l’approchera à trois cents mètres avant qu’il ait pu nous flairer… Il nous sentirait, y a des chances, si nous montions juste derrière lui.
—On l’aura sûrement.
—Peut-être bien !
Ils s’engagèrent, sans se cacher, dans des prairies d’herbes vivaces. Tant qu’ils ne seraient pas à moins d’un demi-mille du grizzly, celui-ci ne pouvait les voir. Le vent avait changé d’ailleurs et leur soufflait dans la figure.
Leur marche rapide devint bientôt une espèce de pas gymnastique et ils se mirent à côtoyer le bas de la pente, de telle sorte que, pendant un petit quart d’heure, un boqueteau leur cacha l’ours.
Dix minutes plus tard, ils étaient à l’entrée même du ravin: une crevasse, une rigole creusée dans la montagne par le passage d’une cascade printanière, tarie après la fonte des neiges.
Bruce souffla en un chuchotement:
—C’est toi qui vas monter, Jimmy… Cet ours ne peut faire que deux choses, trois au maximum si tu le rates ou que tu le blesses légèrement: ou bien il te cherchera noise… ou bien il filera par le col… ou bien il dévalera la pente pour se trotter par la vallée.
Nous ne pouvons pas l’empêcher de se défiler par le col.
S’il t’attaque, tu n’as qu’à te laisser dégringoler par la ravine. Tu iras toujours plus vite que lui. Mais j’ai une vague intuition qu’il se défilera par ici si tu ne l’as pas du premier coup ! C’est pourquoi je m’en vais l’attendre… Bonne chance, vieux Jim, et au revoir !
Sur ce, il alla s’embusquer derrière un rocher, point duquel il pouvait surveiller notre ours.
Et Langdon, s’agrippant des mains et des pieds aux aspérités, s’aidant des coudes et des genoux, commença son ascension.
De toutes les créatures vivantes en cette vallée endormie, Tyr était le plus occupé. S’il dormait d’octobre à avril, tout l’hiver, sans interruption, et si, d’avril en mai encore, il se permettait fréquemment de faire la sieste en se chauffant au grand soleil, sur un rocher, il déployait sans fermer l’œil, plus de quatre heures sur vingt-quatre, une activité formidable.
Il était fort occupé lorsque Jim Langdon commença son ascension de la ravine.
Il venait juste de réussir à capturer son loir, vieux mâle à la bedaine d’échevin dont il n’avait fait qu’une bouchée, et terminait sa collation en avalant quelques limaces et en happant avec sa langue des fourmis rouges au goût de poivre qu’il capturait en retournant de grosses pierres avec ses pattes.
Quatre-vingt-dix pour cent des ours sont gauchers. Tyr était droitier. Il en tirait un avantage dans la lutte, la pêche et la chasse, car la patte droite d’un grizzly est bien plus longue que la gauche, tellement plus longue même qu’il serait réduit à voyager en cercles s’il perdait son sixième sens infaillible de l’orientation.
Tout en quêtant de-ci de-là, Tyr s’avançait vers la ravine. Sa grosse tête se balançait à quelques centimètres du sol.
A une courte distance, sa vision avait une acuité, une netteté microscopiques, et ses nerfs olfactifs étaient d’une telle sensibilité qu’aveugle il eût pu attraper facilement une fourmi rouge.
Il choisissait de préférence les pierres plates. Sa dextre formidable aux longues griffes était adroite et préhensile comme une main !
Sitôt la pierre soulevée, il reniflait, dardait sa langue rouge et râpeuse, une fois, deux fois, et passait à la pierre suivante.
Il prenait sa tâche au sérieux, très semblable à un éléphant qui eût cherché des cacahouettes au milieu d’une balle de foin.
Au moment où il s’apprêtait à retourner une nouvelle pierre, Tyr s’arrêta, la patte en l’air.
Pendant une pleine minute, il demeura immobile. Puis il tourna lentement la tête, le nez presque contre le sol.
Il avait senti vaguement une odeur des plus agréables. Elle était si vague qu’il eut peur d’en perdre la trace s’il remuait. Aussi demeura-t-il sur place jusqu’au moment où il fut sûr qu’il ne pouvait pas se tromper.
Alors il parcourut deux mètres à contre-pente, en balançant doucement sa tête de gauche à droite et en reniflant fréquemment.
L’odeur devint beaucoup plus forte. Deux mètres encore et Tyr la put localiser exactement.
Elle émanait de sous un roc, un roc qui devait bien peser deux cents kilos au minimum.
Tyr le déplaça sans grande peine… Aussitôt, tout effarouchée et poussant un cri suraigu, une gerboise s’enfuit sautillante. Mais le gros Tyr n’en avait cure, ayant découvert, soigneusement empilés dans un creux de mousse, près d’un buisson, des tubercules dont l’odeur l’avait attiré.
C’étaient des sortes de pommes de terre de la grosseur d’une cerise, sucrées et riches en amidon. Tyr s’en régala, émettant un ronron profond de plaisir ; puis se mit en quête d’autre chose.
Il s’approchait de plus en plus du débouché de la ravine sans entendre ni sentir Langdon, lorsqu’un bruit insolite le fit tomber en arrêt brusquement.
