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Né en Corse au début des années 80, l'auteur, J.M. Martin commence très tôt à aiguiser sa plume en de nombreuses circonstances. Après avoir émigré à Toulouse et suite à divers rebondissements personnels et professionnels il se lance cette fois dans l' écriture professionnelle et nous ouvre les portes d'un univers inédit. Composé d'une multitude de strates et d'une mythologie complète, il parvient à faire éditer ses premiers livres assez rapidement. Aujourd'hui scénariste pour le studio de jeux vidéo JDO-Univers, il continue malgré tout ses oeuvres littéraires complétant un univers riche et infini.
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Seitenzahl: 313
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Les manuscrits complets
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Le 18 juin 1928
À bord d'un hydravion Latham 47
De la marine nationale française.
Je me nomme Roald Amundsen et je suis un marin et explorateur polaire norvégien.
Après une tentative avortée le 8 septembre 1911 d’atteindre le pôle Sud, Bjaaland, Hanssen, Hassel, Wisting et moi-même prenons le départ le 19 octobre. Nous attelons quatre traîneaux et cinquante-deux chiens. Cette quantité nous assure une provision de viande fraîche au retour. Ouvrant une voie jusqu'alors inconnue, sur le glacier Axel Heiberg, nous arrivons sur le plateau polaire le 21 novembre après une ascension de quatre jours. Le 14 décembre à quinze heures nous atteignons le pôle Sud. Ainsi, notre expédition fut la première à accomplir cet exploit.
Voici ce que retiendra l’histoire.
Mais nous avons fait une découverte terrifiante. En ouvrant la voie sur le glacier Heiberg, nous sommes parvenus à un ancien camp de base déserté. Impossible de dire de quand il date, mais il est nécessairement du siècle passé. Nous avons trouvé le journal de l’homme qui est à l’origine de cette expédition et je vais vous en livrer certains passages dans les pages qui suivent. Je ne commenterai rien, n’analyserai rien, mais aujourd’hui, maintenant que je suis à la retraite et retiré des cercles de mes pairs, je brise le sceau du secret que notre groupe a mis sur cette terrifiante découverte.
Sachez que tout est vrai, car tous les aspects qui ont pu être vérifiés de ce journal ont été établis. Sur nous six, seuls trois autres en plus de moi-même sont en vie. Tous confirmeront à la lecture de ce récit les événements que j’y relate.
Puisse Dieu nous avoir en sa sainte garde.
Roald Amundsen
12 Octobre 1826
Le brick a touché terre au matin. Après cinquante-trois jours de navigation depuis notre départ de La Rochelle à bord du brick l’« Amandine », nous avons atteint le continent gelé. La plus grande partie des marins ne sont pas préparés à ce que nous allons affronter, c’est pourquoi ils ne nous accompagneront pas.
Le groupe ne se composera que de monsieur Vogue, naturaliste, quatre volontaires, issus du groupe de baleiniers originaires du Pays Basque, mes amis, monsieur Hudson, du Royale Collège de Londres et monsieur Van Dersen de l’académie de Dübendorf, qui a déjà participé à plusieurs explorations par le passé. Je prendrai en personne la tête de l’expédition, puisque je l’ai en partie financée et que je n’ai délégué à personne les préparatifs, m’en chargeant depuis des mois.
Nous partirons demain, dès l’aube, nous avons dix chiens en plus des quatre traineaux tirés par onze Malamutes vaillants par traineau. Les chiens sont d’ailleurs parfaitement prêts à affronter la lande glaciale et désolée. Au risque qu’ils perdent un peu de leur fougue, nous avons pris le parti de les laisser descendre du bateau dans la journée.
Durant la traversée, nous soupçonnions les Basques de nous mentir sur leurs origines. Ils ont été recrutés sur le port deux jours avant le lancement de l’expédition. Les doutes que nous avions s’étaient évanouis durant la traversée. À bord du brick, leur comportement fut exemplaire.
Nous sommes au début de la belle saison, alors que l’Europe plonge dans l’hiver, la terre du pôle Sud vit sa saison d’été. Ici, l’été est bien plus rude que le plus froid des hivers que j’ai connus.
13 Octobre 1826
Nous avons parcouru durant des heures la plaine glacée qui forme la frontière entre notre point d’ancrage et les montagnes givrées qui protègent de leurs flancs éternels le pôle que nous convoitons. Nous avons pris soin avec justesse des provisions que nous avons en quantités substantielles. Rien ne pousse et rien ne vit dans ces contrées infernales. Je touche du doigt l’impression que le dernier cercle de l’enfer a pu produire sur Dante.
Monsieur Vogue, le naturaliste, parait bien moins abattu que ce à quoi je m’attendais en découvrant l’absence de vie. Lorsque je l’ai interrogé sur le sujet, il m’a répondu que l’absence de vie était aussi intéressante que la présence de cette dernière.
La Croix du Sud a fait son apparition dans le ciel entre les pattes du Centaure.
14 Octobre 1826
Nous avons entamé notre progression vers le pôle après un contournement de près de deux kilomètres pour franchir les hauts rochers qui nous ont protégés du vent la nuit dernière.
Il n’est pas beaucoup d’hommes qui ont foulé cette terre de désolation, et encore moins qui en sont revenus. Je pense avoir découvert un passage qui nous mènera au pôle, via un glacier qui n’a toujours pas été nommé.
Un fort vent d’ouest s’est levé durant la journée, immobilisant notre convoi temporairement. Nous nous sommes établis à l’abri d’un à-pic de glace de la taille d’une grande maison. Ces tempêtes, très impressionnantes, sont rares durant la saison d’été, mais nous sommes arrivés bien tôt et les derniers vestiges de l’hiver polaire comme cette tempête sont courants.
J’ai parlé un moment avec un des Basques qui étaient dans le groupe de tête lorsque nous étions en route. Cet homme, d’une quarantaine d’années, au teint buriné et tanné par des années de mer, était un colosse. Il mesurait sans doute plus de deux mètres et semblait taillé pour affronter tout ce qui pourrait se mettre en travers de sa route. Son excellente condition physique en faisait un compagnon de choix. Monsieur Jacques, comme il s’est présenté, m’a dit avoir aperçu, au pied du glacier, une masse noire. Je note ici « masse noire », car lui, il parlait plutôt en termes de phare, sans lumière. Je ne doute pas de l’acuité de sa vision, et consignerais ici que le marin a entrevu, avant que le blizzard ne bouche l’horizon, un pic de roche sombre. Selon ses dires, nous nous dirigeons droit dessus, et demain, en reprenant la route, nous aurons rapidement une réponse.
15 octobre 1826
La tempête a perdu en intensité durant la matinée et nous avons pu reprendre notre ascension. Je me suis placé en tête de la caravane avec monsieur Jacques et nous ouvrions la marche lorsqu’il laissa échapper un chapelet de jurons en signe de surprise.
Je ne pus d’ailleurs pas contenir moi-même mon étonnement lorsque mon regard tomba sur ce qu’il désignait du doigt. À chaque mètre gagné, notre vision de l’improbable spectacle que le pôle nous offrait : deux immenses montagnes, bien trop à pic pour tenter une ascension, bordaient le glacier par lequel j’avais prévu de passer pour rejoindre le pôle tant convoité. Au sommet de ce glacier, une forme noire dominait toute la région. C’était bien trop droit pour être conçu par la nature. Monsieur Jacques avait évoqué un phare, et je comprends bien sa comparaison, mais au vu des quelques kilomètres qui nous séparaient de cette… chose, si c’était là un phare, c’était sans nul doute le plus grand que la terre n’ait jamais porté, bien plus grand que le légendaire phare d’Alexandrie.
Une nouvelle halte s’imposait alors que nous approchions de la mystérieuse structure que nous observions depuis plusieurs heures. Nous aurons atteint la construction demain dans la journée. Inutile de préciser que notre objectif premier, atteindre le pôle, n’est plus du tout le sujet de préoccupation de l’ensemble de l’équipage.
16 octobre 1826
Aux premières lueurs du jour, nous avons repris la route. Nos provisions s’amenuisent rapidement, et nous n’avions prévu que deux jours de rations supplémentaires, nous attendant à quelques aléas météorologiques. Je rédige ces lignes alors que mes collègues commencent l’étude de l’édifice étrange au pied duquel nous nous trouvons.
La glace qui le recouvre semble éternelle. Nous avons estimé sa hauteur, considérable, à plus de trente mètres. Seuls les palais somptueux et les cathédrales pourraient rivaliser avec cette étrange découverte. Nous avons demandé aux marins qui nous accompagnent de briser la glace qui protège ce qui semble être l’entrée de la tour. Messieurs Van Dersen et Hudson sont impatients de découvrir de quel matériau elle est composée. Pour l’instant, nous n’avons pu émettre que de vagues hypothèses, puisque nous l’avons observé uniquement à travers le prisme de la couche de glace qui le recouvre.
Selon monsieur Vogue, le naturaliste, certains historiens et naturalistes ont émis l’hypothèse que le continent glacé et désertique d’aujourd’hui jouissait autrefois d’un climat apte à abriter la vie. Se peut-il qu’une antique civilisation nous ait précédés ? Quels secrets sur notre histoire allons-nous découvrir dans cette tour noire ?
L’excavation progresse et nous avons pris le temps de tous nous réunir. La question de nos priorités était à l’ordre du jour. En effet, celles-ci avaient radicalement changé. Atteindre les premiers le pôle semblait désormais si futile que la décision fut unanime et sans appel.
17 Octobre 1826
Nos provisions tiendront encore trois jours.
Monsieur Van Dersen est impatient de toucher enfin du doigt la pierre noire qui a servi à bâtir cet édifice. Pour l’instant, il hésite dans ses suppositions entre l’obsidienne et le jais. Une seule chose l’intrigue au plus haut point, c’est la quantité de ces deux matériaux très rares qui a été utilisée pour bâtir la tour.
Alors que les pioches brisent la glace, couche après couche, nous pouvons distinguer une entrée à cette tour. Nous sommes tous très impatients de découvrir enfin l’intérieur du bâtiment.
18 Octobre 1826
J’ai renvoyé un homme, un des marins Basques, jusqu’au navire avec un traineau. Il a pour mission d’expliquer au capitaine de l’« Amandine » qu’il nous faut plus de provisions et de temps. Notre découverte pourrait avoir des implications que nous ne mesurons pas à l’heure actuelle.
Le brave homme avait pris la route au matin tandis que nous atteignons enfin les murailles de la tour. L’épaisse couche de glace qui protégeait la muraille a cédé sous les innombrables coups de pioche de nos compagnons. L’entrée de la bâtisse gigantesque et à l’ombre menaçante nous sera interdite encore jusqu’à demain.
Ce n’est qu’un détail pour notre ami Van Dersen qui n’a de cesse de changer d’avis et de perdre le contrôle de ses nerfs en étudiant la pierre dont est fait l’édifice. Il l’a, depuis que nous l’avons mise au jour, observée, grattée, tapée, chauffée, frottée, taillée sans jamais comprendre de quelle matière il s’agissait. Il avait collecté et étiqueté de nombreux échantillons pour une étude approfondie lorsque nous serions de retour. L’intérieur de l’édifice était rempli d’une glace sans doute aussi ancienne que l’humanité. J’ai demandé à tout le monde de rassembler du combustible et des torches aux pieds de la glace afin de la faire fondre durant la nuit demain matin, nous pourrons sans doute possible enfin pénétrer le mystérieux édifice.
Ici s’achève le journal duquel je suis entré en possession lors de notre expédition. Ces pages étaient conservées dans les débris et lambeaux du campement que nous avions découvert. Nous avons donné une sépulture chrétienne aux infortunés de cette expédition. Nous l’avons fait aussi bien que possible, car nous découvrions les morceaux de ces pauvres bougres sous chaque pierre et chaque morceau de tente ou vestiges que nous fouillons. Quelque fut le mal qui reposait dans l’édifice prêt duquel nous les avions découvert, celui-ci c’était visiblement rendormis pour une nuit sans fin dans ce tombeau plus froid que le dernier cercle de l’enfer.
Puisse certaines choses restées à jamais cachées aux yeux des hommes.
Le 18 juin 1928
Roald Amundsen
Aujourd’hui…
Jour 01 après les événements
Nous connaissons tous, un jour ou l’autre de notre vie, la perte d’un être cher, quelqu’un qui vous manque, et du jour au lendemain, les journées sont plus ternes, le soleil brille moins fort… Nous connaissons tout ça, un jour ou l’autre.
Aujourd’hui, l’humanité entière, partout sur la planète, connaît cela.
Et encore ce n’est pas vraiment le cas, je connais ce sentiment de perte, voire d’amputation, je l’ai connu après la mort d’un père, parti trop jeune. Aujourd’hui c’est différent, trop de morts, trop de victimes partout. Je sais que ma mère est morte, ma fille certainement, mais je souffre moins que le jour où j’ai perdu mon père. A priori, la psyché ne peut encaisser une si grande et si soudaine souffrance, et notre esprit ou notre organisme l’atténue.
Enfin c’est ce que je pense.
Je commence ce journal pour les générations futures. Sachez ce que nous avons vécu, comment nous avons vécu et, si nous arrivons à reprendre les choses en mains, comment nous l’avons fait.
Les chrétiens, les bouddhistes, les juifs et les musulmans, tous se sont trompés lourdement. Il y a quelques milliers d’années nos ancêtres ont dû connaître ces « dieux », le problème c’est que l’humanité les a oubliés. Dans l’ancienne citée de Nyr peut être les priait-on ?
Le fait est qu’il y a quelques heures, aux informations, on nous parlait de tremblements de terre sans précédent à six points différents du globe. Après les tsunamis et Fukushima, ce type de catastrophes retient beaucoup l’attention des médias et fait l’objet d’un suivi rigoureux.
C’est grâce aux drones des différentes chaines d’infos que nous les avons vus émerger, au coup par coup, ils se suivaient. Le premier à sortir était à l’épicentre du tremblement de terre qui a frappé la capitale britannique. Un trou s’est formé sous la Tamise et le fleuve londonien s’est déversé dedans, puis de la vapeur en est sortie, par colonnes immenses.
Cette vapeur a créé un véritable mur empêchant de voir tout ce qui se passait au-delà. Ensuite les bruits terribles et les cris des gens pris dans la tourmente ont suivi. Là j’ai compris, comme le reste de la planète, qu’il ne s’agissait en rien d’un tremblement de terre commun. Deux coups secs ont à nouveau secoué le sol, puis, au troisième choc, le gouffre béant a doublé, engloutissant plusieurs rues sur les bords de la Tamise.
Puis il a bondi.
En un instant et avec plus d’agilité qu’un chat, il a couru à travers la ville, dévastant ce qui en restait sur son passage, emportant même la Tour de Londres. Il était si rapide sur les images que le drone n’arrivait pas à le suivre. Tout ce que distinguaient les téléspectateurs, comme moi, c’était une vague ombre noire, colossale et massive. Pendant un court instant, j’ai pensé à ces documentaires animaliers qu’il m’arrivait de voir la nuit, sur le câble, lorsque les reporters traquent pour quelques images floues un animal trop prudent.
Il dévastait tout sur son passage, jusqu’à disparaitre dans la poussière. Au même moment, les médias indiens étaient eux aussi sur le pied de guerre. Dans la province de Kadapa, dans la région d’Andhra Pradesh, à l’est de l’Inde, les autorités semblaient confrontées à un phénomène analogue, la ville de Kadapa était « attaquée par Shiva », leur déesse de la destruction.
J’ai éteint la télévision.
Ça va bien deux minutes les blagues d’Hollywood. Cette fois j’y ai cru, pendant un instant, je l’avoue, mais ils ont vraiment abusé en détournant la présentation de la chaine info française. J’ai repensé à ce qu’avaient ressenti les ricains lorsqu’Orson Welles avait lancé à la radio « la guerre des mondes » en leur laissant croire que c’était un reportage comme les autres, une information au lieu d’une émission. C’était un génie, et depuis 1938, personne n’avait aussi bien fait les choses que lui.
Mais quelque chose en moi me poussait à rallumer la télévision, comme si, une fois la surprise et la crédulité exorcisées, je pouvais enfin profiter pleinement de ce divertissement.
J’ai décidé de zapper, les images que j’avais vues n’étaient pas bonnes mais ça m’a donné envie de regarder quels films passaient en ce moment. Je suis alors tombé sur l’image, sans son, d’un journaliste qui avait l’air paniqué, en train de brailler dans son micro, avec, en fond, de la fumée et des flammes. En quelques secondes, mon attention a été attirée par le bandeau déroulant. Le journaliste de terrain parlait en direct de Rome et le bandeau déroulant au fond de l’écran disait : « Plusieurs pays touchés par les tremblements de terre. L’Italie, l’Inde, la Grande Bretagne, l’Australie et l’Argentine seraient touchées par de terribles tremblements de terre dans des zones peuplées à forte densité. Certains évènements se seraient produits au plus près de l’épicentre. Certains témoins font part de choses émergeant des gouffres ouverts par ces tremblements de terre. Aucune confirmation officielle n’a été émise par les pays concernés, mais l’Inde parle d’un état de guerre totale dans la province d’Andhra Pradesh. »
Je me suis lentement assis. Quelle que soit la chaine que je regardais, peu importe sa nationalité, les images étaient les mêmes. Il semblerait que Johannesburg soit également touchée.
Le phénomène était planétaire.
En quelques minutes, les zones autour des différents épicentres avaient été rasées, plus âme qui vive. Et ces choses, celles qui étaient sorties des gouffres, se déplaçaient trop vite pour les différentes armées de terre. Certains pays avaient envoyé des avions de chasse pour les suivre. Celle de Londres avait mis moins d’une demi-heure pour franchir la Manche et les chasseurs britanniques avaient dû faire demi-tour.
Puis plus rien.
Blackout total sur toutes les chaines et à la radio. Les téléphones ont cessé de fonctionner. Dans certaines émissions sur l’astronomie et l’astrophysique, les scientifiques expliquent que cela peut arriver en cas de fortes éruptions solaires. Mais, avec les évènements surréalistes de la journée, c’était peut-être trop pour moi, et je tombais au sol en une masse inanimée de cent quinze kilos de viande.
Je me suis sûrement cogné la tête. Lorsque je me suis enfin éveillé, c’était dans un fracas assourdissant. Le sang coagulé collait au sol mes cheveux longs que j’ai eu tant de mal à faire pousser. Je ne savais pas ce que je m’attendais à voir en allant sur ma terrasse mais, étant au rez-de-chaussée, je ne distinguais bien entendu rien de fou. Il y avait juste ce bruit, terrible comme un battement de cœur régulier, mais titanesque : boum, boum, boum.
C’était des pas !
Rien au monde ne fait trembler la terre en marchant, pas même les éléphants. Cette chose, non loin de moi, devait être colossale.
Ô comme je pèse mes mots, je la voyais enfin ! Rien dans notre société, notre culture, rien au monde n’aurait pu nous préparer à ça. Ce que je contemplais évoquait un quadrupède infernal particulièrement difficile à observer. Il était rapide, et, le pire de tout, loin, très loin de moi. Ses pas résonnaient jusqu’à mes oreilles alors qu’il devait être à près d’un kilomètre, sombre, gigantesque, et surtout rapide. Dans son sillage, tout était dévasté, la fumée et le chaos l’enveloppaient, faisant de lui la parfaite incarnation de nos peurs les plus enfouies.
Les gens passaient en courant dans la rue, ils hurlaient, n’hésitaient pas à se piétiner si l’un d’eux avait le malheur de ralentir ou de trébucher. En observant cette scène, j’ai découvert à quelle folle allure l’humain civilisé peut faire place à l’animal, les pillages et la sauvagerie s’installent plus vite que la civilisation, il n’y avait plus d’ordre.
Le temps de prendre la mesure de ce chaos ambiant, une détonation interrompit brutalement la course folle de la faune urbaine. Le colosse venait de subir de plein fouet une explosion digne d’Hollywood. Un missile, je suppose, mais peu importe, celui que j’ai surnommé « Fenrir » à cause de son apparente forme de loup géant cauchemardesque n’a pas vacillé. Il a continué sa course comme si de rien n’était. Mais comment les avions pouvaient-ils voler alors qu’il n’y a plus d’appareils électriques en fonction ? J’ai tenté de rallumer ma télévision et mon ordinateur. Tout fonctionnait. Mais aucun réseau pour les téléphones et l’ordinateur, pas de signaux TV, rien.
Je me suis emparé de mon arme, un vieux .44 à poudre noire, que j’ai immédiatement chargé, j’ai accroché deux couteaux à ma ceinture, plié mon ordinateur portable, jeté quelques vêtements dans un grand sac, fermé toutes les fenêtres, volets et portes à clefs. Fenrir s’éloignait, les rues étaient encombrées de voitures abandonnées et de cadavres.
Ma première nuit, comme celle des autres survivants, s’annonce longue…
Jour 02 après les évènements 07h15 à ma montre
Je n’ai pas dormi.
À l’aube, le soleil rasant révélait toute l’ampleur du pouvoir de destruction de cette chose cauchemardesque. Toulouse, la ville en bordure de laquelle je me trouvais, avait disparu. Après m’être retranché chez moi, comme j’entendais ses pas lourds s’éloigner, je ne pensais pas un seul instant contempler un tel chaos. Les images de guerres au Moyen-Orient et dans le monde entier que les médias diffusent en bouclent depuis des années n’égalaient pas la vision que j’avais en ce moment sous les yeux. J’ai senti une larme sur ma joue. La rue était déserte. Aucun réseau ni signal n’étaient revenus. Un silence de mort planait au-dessus des gravats qui furent autrefois Toulouse. Le miaulement soudain de mon chat m’a fait bondir comme une fillette. Mon cœur battait si fort que je le sentais dans ma poitrine.
Ca y est, je déteste les chats !
Hier soir j’avais préparé un sac, j’étais prêt à prendre la fuite mais, le problème, c’est où aller ?
Il faut que je donne un ordre de priorité, puis je me mettrai en route. Londres et Toulouse, la grande ville Indienne, Rome, visiblement les endroits à forte densité de population intéressent ces cauchemars, donc on oublie de suite. Après l’attaque de Toulouse, lorsque je l’ai vu partir, il se dirigeait vers le Sud, vers les Pyrénées. Là-bas, il y a quelqu’un que je ne peux pas laisser derrière moi. Je dois établir des priorités avant de me mettre en route, vérifier mes affaires et mon sac, prendre les munitions que j’avais encore de ma dernière séance de tir, rendre au chat sa liberté devant l’immeuble de quatre étages dans lequel je vis, et prendre la direction du Sud à pieds.
Ne pas prendre la voiture me semblait une évidence, la panique et les mouvements de foule ont dû encombrer durablement les routes.
09h00 à ma montre
Après quelques minutes de marche pour quitter ma ruelle et approchant du centre-ville par lequel il me fallait passer, je constatais les petites colonnes de fumée que j’avais aperçues. Ma conclusion que la ville était réduite à l’état de gravats n’était pas erronée, il ne restait plus rien. Il y a une différence entre utiliser une expression et la contempler, c’était précisément ce que je vivais.
Il faut en moyenne trois heures pour traverser Toulouse à pieds, enfin, c’est le temps qu’il me fallait. Aujourd’hui je suis passé en deux fois moins de temps. J’avais vu juste pour les routes, la sortie du périphérique Sud est complément encombrée par des carcasses de voitures carbonisées. Tiens, j’y pense, je n’ai pas vu, à aucun moment, un seul cadavre. Les voitures, les ruines de Toulouse, les bus sur la voie, tout était vide et les seuls corps que j’ai vus étaient des survivants, comme moi, mais qui n’avaient visiblement pas tenu le choc. Ils étaient pareils à des fantômes, des ombres de leur vie passée retournant dans les rues qu’ils arpentaient autrefois dans l’insouciance. Aucune volonté ne transpirait d’eux, que ce soit pour survivre, fuir ou se battre, ils étaient l’ombre d’une ville jeune et vivante.
12h15 à ma montre
Le titan devait suivre lui aussi la direction du Sud. Partout où je passais, le même spectacle de désolation s’offrait à mon regard. Carcasses de voitures et ruines composaient un paysage surréaliste au milieu duquel les « fantômes », ces survivants que toute volonté de vivre semble avoir quitté, erraient. Le soleil est à son zénith, la faim se fait sentir, la chaleur aussi, et, à chaque pas, j’ai l’impression que le poids de mon vieux chapeau en cuir augmente.
Je repère non loin les décombres d’un hangar. J’ai pris quelques vivres mais si je peux trouver de quoi casser la croûte, ça m’évitera de taper dans les réserves. Moins d’un kilomètre me sépare du hangar et je suis rapidement au pied de l’unique mur encore debout. À ma grande déception, plus aucun vivre, rien à manger, tout à brulé.
Je me suis installé sur un petit tabouret constitué en tout et pour tout de deux parpaings empilés l’un sur l’autre, pas très confortable, mais au moins je suis assis, je pourrais me reposer un peu. Quelques minutes me suffisent à avaler une mince part d’une boîte de salade et deux cookies.
Un bruit derrière moi me fait sursauter. En me retournant, la main droite déjà posée sur la crosse de mon revolver, je vois un homme avancer lentement vers moi, mains en l’air. Ce n’est pas un fantôme.
« Salut mon gars, je peux me joindre à toi deux minutes ?
- Vous… Vous parlez ? » Je ne sais pas pourquoi je lui demandais ça. Bien sûr qu’il parlait, il venait de m’adresser la parole.
« Hé pardi, bien sûr je parle, répondit-il d’une voix claire. Mais je te comprends, t’es un des mecs les moins secoués que j’ai croisé depuis le merdier d’hier. Bon, je ne dois pas bien aller moimême, pendant la demi-heure où je t’ai observé, j’ai cru que tu étais là pour récolter les âmes sur son passage.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Récolter les âmes ?
- Bien sûr, oui, tu vois, je n’ai pas dormi depuis le merdier et j’ai analysé le truc, tous ces zombies que tu vois glandouiller sur la route sans objectif, ni volonté, le truc géant d’hier, ce… Démon, il a dû leur prendre l’âme, tu ne crois pas ? »
À ce moment, je l’ai vue, dans son regard.
Une étincelle de folie est passée dans ses yeux. Comme je comprends son geste, maintenant, je pense qu’ayant vu mon arme et ma main posée dessus, il a peut-être fait avec moi ce qu’il n’a pas pu faire seul. Il s’est jeté subitement sur moi en hurlant « CRÈVE ! », les deux mains tendues devant lui pour m’étrangler, les yeux grands ouverts.
J’ai tiré.
L’écho du coup de feu et du cri dément de l’homme, le choc de son corps heurtant le sol, firent place au silence. Plus d’un jour et demi que je n’avais parlé à personne et c’est ainsi que ça finit. Pourquoi n’ai-je rien ? Entre ces corps sans âme qui hantent les ruines et cet homme rendu fou par la vision qu’il a pu avoir hier, peut-être est-ce moi qui aie un problème ?
J’ai soigneusement fouillé le corps encore chaud de l’étranger, j’y ai trouvé un peu d’argent liquide, un téléphone cassé et ses papiers d’identité.
Je n’ai aucune raison de m’attarder plus que ça, j’ai autre chose à faire, un objectif à remplir. Je rassemble rapidement mes quelques affaires dispersées dans le feu de l’action et reprends la route vers le Sud, Saint-Gaudens, puis Lourdes, puis les Pyrénées.
20h10 à ma montre
Je voyage depuis plus de douze heures et Saint-Gaudens est enfin en vue.
Sur mon trajet, les fantômes se font beaucoup plus rares. Si je venais à trouver une moto en état de marche, je pourrais écourter de beaucoup mon périple. La ville avait subi le même sort que toute celles que j’ai pu apercevoir jusqu’ici. Un sillage de mort et de désolation laissé par ce monstre venu du chaos. Une petite ferme près du village de L’Andorthe était encore debout et sera parfaite pour passer la nuit.
Après quelques minutes de marche supplémentaires, j’y suis arrivé sans encombre. D’un coup de pied, la porte a volé et la maison vide m’était acquise pour la nuit. Non sans un certain soulagement, j’ai rapidement localisé le lit, la cheminée pour faire un feu et réchauffer mon repas, quelques conserves, un fusil et une boîte de cartouches. Après la mésaventure de ce midi, les armes et munitions étaient classées numéro deux sur la liste des choses à trouver, juste après la nourriture.
Une conserve de cassoulet fit mon bonheur et, après avoir remis plus ou moins la porte en place, je me prépare enfin à prendre une nuit de repos.
Jour 03 après les évènements 08h00 à ma montre
Je n’ai pas passé une bonne nuit.
J’ai toujours eu un sommeil plutôt léger mais, avec les événements de ces deux derniers jours, c’était mission impossible. La très longue marche de la journée ayant beaucoup contribué, la fatigue a eu tout de même raison de mes idées troublées. Je me suis réveillé à plusieurs reprises, alerté par différents bruits d’animaux en divagation et de ce que le vent pouvait projeter sur la fenêtre de la chambre que je me suis attribuée.
Je profite de mon café avant de reprendre la route pour partager avec qui les lira certaines réflexions. J’ai toujours été curieux des mythologies et religions du monde, du paganisme le plus ancien aux religions les plus modernes et curieuses. Dans mes soirées d’études et toutes mes recherches, je n’ai jamais entendu parler de choses telles que nous les vivons. Cette chose que j’ai surnommée Fenrir ne pourrait pas se trouver plus éloignée du loup mythique de la religion nordique qu’un crapaud est éloigné d’un prince. J’ai seulement succombé à une des principales maladies de l’intellect, nommer ce qu’il voit avant même de l’étudier ou le comprendre.
À travers le monde, beaucoup de religions parlent de créatures fabuleuses et titanesques, mortes ou bannies, et nous sommes aujourd’hui la proie de ces fantasmes millénaires. J’ai l’impression que l’humanité est dans une barque seule et sans lumière, dans un océan de ténèbres que par notre ignorance nous pensons vide et placide. Si nous regroupions le savoir et les connaissances des quelques milliers d’années que l’homme a passées sur terre au lieu de les compartimenter dans différents secteurs, peut-être la lumière que nous projetterions sur cet océan de ténèbres nous révélerait de si terribles secrets que nous ne le supporterions pas.
Je préfère laisser de telles réflexions derrière moi, si c’est ce qui m’a sauvé de la folie, aujourd’hui, ces même réflexions peuvent, je le sens, m’y précipiter.
J’avale la dernière gorgée de ce café infecte que j’ai trouvé dans la cuisine, fume une cigarette, réalise que je devrais rapidement m’en passer et me prépare à repartir. Je vais continuer ma route, essayer de trouver un véhicule en état de marche pour me frayer un chemin sur l’autoroute afin d’arriver avant la fin de la journée à destination.
13h00 à ma montre
En partant de la ferme ce matin, j’ai suivi une bonne demi-heure la direction du Sud avant de partir vers l’Ouest. Visiblement, ce n’est pas la route prise par le titan. À mesure que je m’éloignais de l’axe Sud, le décor de chaos dans lequel j’évoluais depuis hier s’estompait. Les fantômes, ces corps de survivants errants comme un navire sans équipage sur la mer, se faisaient de plus en plus rares. Je me suis arrêté à Lannemezan pour écrire ces quelques lignes et manger. Comme je l’ai dit plus haut, les fantômes se faisaient plus rares, mais les survivants n’abondaient pas de toutes parts, la route était déserte.
Un silence assourdissant régnait en maître.
Pas un animal ne se faisait entendre et même le vent n’osait pas déranger la moindre feuille. Je finissais une salade sous vide ouverte la veille en regardant frénétiquement autour de moi, je suppose que la visite que j’ai reçue hier dans ces circonstances m’a marquée de façon beaucoup plus profonde que je ne l’ai imaginé.
Un grondement sourd arrive à mes oreilles de très loin, comme la rumeur d’une vie qui persiste, comme pour me rappeler que je ne suis pas seul au monde. J’avale en vitesse encore deux bouchées de cette salade et range vite mes affaires, je n’ai plus le moindre doute, c’est un bruit de moteur, des véhicules lourds, approchant lentement au vu de l’amplification du vrombissement de leurs moteurs.
Dans mon esprit je visualise les villes à l’Ouest de ma position, dans la direction où je me rends et comprends qu’il s’agit probablement d’un convoi militaire en provenance de Tarbes. 13h25 à ma montre
Ils sont passés sans ralentir, les chiens de guerre sont lâchés. Je n’ai pas de doute, ils vont les chasser, celle-là et les autres, et ils vont mourir. Il est temps pour moi de reprendre la route, condamné à marcher encore quelques heures sans doute.
20h11 à ma montre
J’ai enfin trouvé un véhicule en état de marche dans l’après-midi, et bien plus.
Sur le coup des quinze heures, environ, j’approchais de Tarbes, insensiblement. Sachant la route que j’avais encore à faire, je rationnais autant ma nourriture que mes efforts. Quelques temps après mon départ, les épaves de la route ayant laissé place au désert, je me risquais à quitter l’axe principal de l’autoroute pour une aire de repos habituellement très fréquentée.
L’aire était déserte.
Quelques véhicules gisaient là, certains avec la portière ouverte, trois voitures et un camion. Les traces noires au sol montraient la précipitation du départ d’autres véhicules. Ils ont dû voir, malgré la distance, le colosse lorsqu’il est passé et la panique a certainement eu raison d’eux, ce qui en a sauvé la plupart, j’imagine.
Enfin !
J’ai trouvé exactement ce que je cherchais. Une des voitures, une Honda Civic récente, avait été abandonnée avec les clefs. J’ai immédiatement mis le contact, vu qu’il y avait essence et alimentation, et je suis parti me ravitailler en nourriture et boissons dans la boutique de la station. C’était parfait, un coffre plein de réserves, un petit casse-croute à la main, et j’étais reparti.
Je commençais à avaler lentement les kilomètres au volant de la petite citadine lorsque quelque chose au loin attira mon regard. Je ne sais pas pourquoi le convoi militaire que j’ai croisé plus tôt ne s’est pas arrêté à ma vue mais j’ai immédiatement ressenti l’obligation morale de ralentir et m’arrêter lorsque j’ai aperçu les deux silhouettes marchant côte à côte. J’ai suffisamment eu le temps d’observer les fantômes pour deviner rapidement qu’ils n’en étaient pas, puis nous étions trop loin du passage du cauchemar.
J’ai craint une seconde qu’ils soient aussi fous que ce gars, à l’entrepôt, mais ils voyageaient à deux, donc il n’y avait pas de raison de le craindre.
J’ai laissé la voiture ralentir jusqu’à les atteindre. En arrivant à leur hauteur, ils s’étaient déjà tournés trois fois. Leur prudence les honore et ravive mes doutes. Lorsque je les ai enfin rattrapés, j’ai fait descendre la vitre du côté passager grâce à la commande électrique.
C’était un couple à peine plus âgé que moi, de moins d’une dizaine d’années, ils devaient être proches de la quarantaine. Ils étaient visiblement très fatigués, leur dernière douche ne remontait pas à ce matin, et leur dernier repas non plus. Ils étaient d’allure mince et élancée, quasi athlétique. Leurs vêtements étaient sales et trop larges. Ils m’ont fait un court instant penser aux zadistes qui occupaient les sites naturels il y a encore quelques jours et dont les images faisaient le tour des réseaux sociaux.
Je me risquais à les aborder.
« Bonjour, dis-je fort et clair, je vais vers l’Ouest, jusqu’à
Pau. »
Leur réaction ne se fit pas attendre.
« Vous l’avez vu aussi ?
- Oui, vous continuez à pied ou on fait un bout de chemin ensembles ? On pourra en parler. »
Je voulais tout savoir de leur expérience, visiblement ils l’avaient vu aussi, et surtout, ils s’en sont sortis.
Ils ont accepté mon offre et sont montés en voiture avec moi. Thomas et Aurélie, les deux êtres les plus moralement blessés que je n’ai vus de ma vie. Ils étaient avec moi, parlaient, racontaient, raisonnaient, mais aucune étincelle ne brillait dans leurs yeux. Tout comme moi ils avaient contemplé l’impossible et l’inimaginable, et ils ont dû eux aussi sentir le fond de leurs âmes.
Ils étaient à moins d’un kilomètre de la trajectoire de Fenrir lorsque celui-ci est passé il y a deux jours maintenant. Ils étaient chez eux à proximité de Saint-Gaudens. Ils avaient encore beaucoup de mal à en parler, mais c’est vrai que c’est un exercice auquel je ne me suis pas encore livré moi-même. Ecrire et dire ne sont pas les mêmes choses.
J’ai enfin atteint ma destination, la ville de Pau, avec mes deux, désormais silencieux, compagnons.
Pau appartenait au passé.
Son histoire, son château du XVIème siècle, ses habitants, tout comme à Toulouse et Saint-Gaudens, balayés par le chaos surgi des profondeurs. Je ne trouvais aucune cohérence à ça, Fenrir avait poursuivi sa route vers le Sud, vers l’Andorre et l’Espagne. Qui suis-je pour vouloir interpréter la folie de ces choses ? Je pense qu’il vaut mieux se concentrer là-dessus, sur ces idées folles, plutôt que sur la conclusion qui s’offrait à moi, la perte terrible de l’héritage que je laissais au monde, celle pour qui j’ai pris la route, ma fille.