Le Journal de l'Observateur Tome 2 - Jean-Michel Martin - E-Book

Le Journal de l'Observateur Tome 2 E-Book

Jean-Michel Martin

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Le voyage continu au delà des mers et des déserts. Quels mystères sommeillent enfouis depuis des millénaire sous le sable .. ?

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Le Journal de l'Observateur Tome 2

Le Journal de l'Observateur Tome 2Page de copyright

Journal de l’observateur II

Le théâtre des Ombres

Jean-Michel Martin

Jour 22

   13h30 à l’horloge du « Saladin »

Je suis revenu vivant au sloop.

Eve a été aussi enchantée de me revoir que moi de retrouver le navire dans la noirceur de cette nuit perpétuelle. Son sourire de soulagement m’a ravi, mais en voyant mon visage, il s’est évaporé.

 « Qu’est-ce que tu as vu ? Tu as trouvé les chanteurs ou les moines qu’on entend ?

Salut Eve, commence par me dire ce qu’il s’est passé ici, ce que tu as vu et entendu. 

Ici, rien, j’ai entendu ce que tu entends maintenant et qu’on entend depuis que nous sommes à l’arrêt. Ce que j’ai vu, c’est la nuit qui nous entoure, ce paysage désolé et pas âme qui vive. 

C’est ce que je pensais, en ce qui me concerne, j’ai marché deux heures dans le désert en suivant les chants. 

Quelle direction ?

A vu de nez, je dirais Ouest-Sud-Ouest, mais la boussole m’a lâché à quelques centaines de mètres de là. Donc j’ai suivi les chants, marché, marché, marché, j’ai compté deux heures environ. Là, il y a un cratère dont je n’ai pas pu évaluer le diamètre à cause des ténèbres. Je me suis placé à la crête de ce cratère pour observer. »

Je lui ai servi par le menu la vision qui m’a été donnée, je vais la dire ici sans rapporter de paroles superflues et sans les ornements du dialogue. Avant de passer la crête et savoir ce qui se trouvait devant moi, je compris que j’étais sur les flancs de l’impact de l’arme qui avait frappé l’Egypte. 

J’ai rapidement franchi les quelques mètres qui me séparaient de la crête et devant moi je ne pouvais rien voir. Une épaisse fumée d’un noir parfaitement opaque me bloquait la vue. Plus aucun doute ne subsistait sur l’origine de ce chant fou qui résonnait sur les parois de cette plaie béante et purulente à la surface du globe. Sous moi, les choses, qui étaient visées par l’arme la plus puissante que l’humanité n’ait jamais créée, chantaient et visiblement dansaient au rythme de leurs chants. Autour de moi la terre tremblait et la poussière se mélangeait au Sillage Noir.

Dans le sac que j’ai préparé hier avant de quitter le bateau, il y avait de l’eau et de la nourriture, mais pas de masque ni de tenue qui me protégerait, si tant est que ce soit possible, de ce sillage. J’ai patienté jusqu’à ce que le sommeil m’emporte quelques courtes heures, puis me rende à la réalité. Et nous avons joué cette valse toute la nuit. 

Lorsque j’ai pris la décision de m’éloigner de cette folie et de rentrer au bateau, rien n’avait changé, ni les chants, ni les danses, et les mêmes bruits au même rythme continuaient. 

          « Voilà, Eve, tu en sais aussi peu que moi maintenant. »

   20h00 à l’horloge du « Saladin ».

Le grondement sourd se faisait toujours entendre. Notre sentiment à ce moment était qu’il se ferait entendre jusqu’à  la fin des temps.  

Nous avons réfléchi à un moyen de pénétrer dans le cratère sans risque, mais n’y sommes pas parvenus. Il n’y avait plus rien à piller à des kilomètres à la ronde, aucune aide ne nous parviendrait et nous ne pourrions probablement pas rejoindre la mer en empruntant le fleuve. Depuis que le

« Saladin » s’était immobilisé dans les eaux épaisses et souillées du Nil, aucun courant, aucun vent et aucun tour d’hélice du petit moteur n’avait pu le déloger de là. Nous étions, quoi qu’il arrive, condamnés par nos réserves limitées. 

Il nous restait en moyenne huit à dix jours d’eau et autant de nourriture et, même si nous raffinions l’eau du Nil, c’est la nourriture qui manquerait. 

Nous avons partagé les tâches. Eve allait rester les prochains jours à bord du sloop et essayer de trouver un moyen de le déplacer vers la méditerranée. Quant à moi, je ferai un allerretour par jour au point d’impact. Je vais devoir me charger en calories. Il faudra inventer un moyen de savoir ce qui se passe dans ce gouffre. 

   00h00 à l’horloge du « Saladin »

Un souffle nous a atteint et a malmené le gréement du sloop. Le souffle était accompagné d’un hurlement puissant, une chose inhumaine appelait et brisait la longue plainte monotone qui constituait un fond sonore pour toute la région. 

Eve a hurlé en même temps et, lorsque ce cri aussi puissant qu’une bombe a pris fin, Eve s’est tue et s’est rendormie. 

Jour 23

   10h00 à l’horloge du « Saladin »

Je me prépare à me rendre au gouffre pour essayer d’observer et comprendre ce qu’il s’y passe.  

Après l’explosion, le cri, je ne sais pas comment décrire ce qui m’a réveillé cette nuit, j’ai mis un temps considérable à me rendormir. Je n’ai pas cessé de penser à la réaction d’Eve. 

Ce matin, à son réveil, nous en avons discuté. Elle n’a pas le souvenir d’un hurlement comme moi, mais d’un chant envoutant, d’un appel d’un amour incommensurable. 

J’ai mis plus de hâte dans mes préparatifs et je vais me rendre sur place voir ce qui a changé. Ma marche s’effectuera à nouveau dans une nuit parfaitement noire et opaque, malgré l’heure. 

   21h35 à l’horloge du « Saladin »

Je suis reparti au cratère et j’ai mis moins de temps que la première fois pour m’y rendre. 

Sur les bords du cratère, il y avait des traces. Des empreintes par milliers, comme si, entre hier et aujourd’hui, une légion était passée par là, sans que nous ne l’ayons remarquée. 

Les traces étaient de taille humaine et venaient de toutes les directions à portée de la lumière que ma lampe fournissait. Elles démarraient subitement à une centaine de mètres du bord du cratère et semblaient se diriger droit dedans. 

Je les ai suivies pour découvrir ce que la crête cachait comme nouveau mystère. Le nuage de Sillage Noir qui me bloquait la vue était beaucoup plus fin que lors de ma dernière visite, ce qui m’a permis d’avoir une meilleure vue. 

La scène qui se déroulait en contrebas était hermétique à la raison. Je vais tout de même essayer de la décrire. Le cratère était très profond, Fenrir, lorsqu’il a balayé la Tour de Londres, a donné une idée de sa taille. Il était d’une hauteur équivalente à l’emblématique bâtiment. La profondeur du cratère était de deux fois sa taille. 

Le monstre que je poursuivais depuis des jours se trouvait là sous mes yeux. Il était immense, fait d’obscurité et de flammes. Je ne pouvais pas distinguer correctement ses contours, le Sillage Noir prenait naissance tout autour de lui et le rendait flou. Il était toujours à quatre pattes, une queue épaisse et longue fendait l’air à l’arrière de son corps. À l’avant, une gueule béante et disproportionnée vomissait le chant psalmodié et il faisait de grands cercles, couvrant le fond du gouffre infernal de Sillage Noir et de poussière.

D’autres chanteurs allaient à sa suite et, un à un, ils allaient passer à portée de mes yeux, décrivant le même cercle au fond du cratère que le destructeur de Londres.

Le premier après Fenrir dans cette ronde infernale sautait plus qu’il ne marchait, ses membres supérieurs plus longs que ses membres inférieurs. Le Sillage Noir émanait aussi de son corps et suintait par toutes les parties visibles de celuici. Il avait l’air moins vaporeux que le Sillage de Fenrir. Cette Ombre-là ressemblait à un singe, bondissant, dansant et frappant de ses poings la terre.

Je me suis laissé tomber, mes jambes ne me portaient plus, il m’a fallu quelques minutes pour me remettre de ce que je voyais. Notre esprit humain ridiculement étroit n’est pas fait pour contempler ces choses qui nous dépassent. Nous ne sommes rien et, même au-delà de rien, nous faisons simplement partie du décor, comme les feuilles d’un arbre, et nous subissons aujourd’hui la première tempête d’un hiver glacial. 

Je pense que j’ai perdu connaissance à ce moment-là. 

Lorsque je me suis remis à regarder au-dessus de la crête, les formes, que je distinguais à peine dans la tempête de poussière et de brume noire au-dessous de moi, n’avaient aucune cohérence.

J’ai repris le chemin du bateau. 

J’ai informé Eve de mes observations. Elle n’a rien trouvé à dire,  tandis que de son côté, les choses avancent, visiblement l’eau s’éclaircit de façon imperceptible, mais elle devient moins épaisse à chaque heure qui passe. Peut-être pourrionsnous, d’ici quelques jours, nous laisser porter par le courant. 

Le fait que les Ombres soient au fond de cet immense cratère retient sûrement le Sillage Noir et, petit à petit, la partie contaminée du fleuve va certainement finir diluée dans l’intarissable lit du Nil.

Nos réserves abondent et nous avons bu ce soir la seconde bouteille de vin. 

Jour 24

   10h00  à l’horloge du « Saladin »

Eve a proposé une interprétation de ce que j’ai vu hier dans le cratère. « Peut-être qu’ils creusent ? » m’a-t-elle dit. Simple, efficace et surtout extrêmement percutant. Elle a peut-être, avec cette simple question, percé un grand mystère. C’est vrai que par leurs tailles phénoménales, dans leurs danses, ils creusent. 

Je vais y retourner aujourd’hui et je me montrerai plus fort face à ces visions folles qui se tapissent dans ce trou. 

Eve a voulu à tout prix venir avec moi, elle n’avait pas grandchose à faire sur le bateau, le Nil s’éclaircissait et la curiosité la dévorait.

Nous allons prendre la route ensemble.

   22h00 à l’horloge du « Saladin »

Lorsque nous sommes arrivés, les traces dans le sable étaient toujours là, un peu couvertes de poussière.

Au fond du cratère, toujours le même bruit assourdissant. Les pas des titans frappant le sol faisaient trembler la terre. Le cratère avait gagné en profondeur mais le Sillage Noir et la poussière nous bloquaient complétement la vue. 

              « Oui c’est ça, c’est eux.

Comment ça ? Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire.

Je les entends, ils chantent et ils appellent. L’autre nuit, c’est eux qui ont appelé, mais tu n’as pas compris.

Et pourquoi je n’aurais pas compris l’appel ? On était proche et moi, tout ce que j’ai entendu et ressenti, c’est un genre d’explosion et un cri terrifiant. 

Oui, mais toi tu ne les as pas touchées et tu n’as pas été en contact avec le Sillage Noir, moi je suis restée des jours accrochée à eux, plus ça va, plus mes souvenirs me reviennent et c’est comme de faire du rodéo sur une comète. Un truc dément. Et pendant tout ce temps, j’entendais ces prières.

Prières ? Tu veux dire que ce sont des prières ? »

Nous avancions dans la compréhension de toute cette folie. Nous en avons parlé ainsi toute la journée. Les prières qu’Eve entendait lors de sa captivité sont les même que celles qui sont psalmodiées autour de l’immense trou. 

Nous avons essayé de les retranscrire sur plusieurs pages, mais je les ai arrachées. C’est impossible. Elle et moi n’entendions pas la même chose. 

Tout en parlant, nous avons entrepris de faire le tour de la bordure du point d’impact.

Les traces de pas qui étaient subitement apparues sur le versant le plus proche du Nil faisaient elles aussi le tour du cratère. Notre marche a été interminable. 

Une fois que nous sommes revenus à notre point de départ, nous avons repris, avec plus de questions que de réponses, le chemin du fleuve. 

Sur le chemin du retour, le souffle d’une terrible explosion nous a mis à terre, propulsés de près de deux mètres vers l’avant. C’était à nouveau ce hurlement, ni bestial, ni humain, qui avait déchiré deux nuits plus tôt la quiétude et la tranquillité des chants réguliers.