Le labyrinthe de Darwin - Thierry Dufrenne - E-Book

Le labyrinthe de Darwin E-Book

Thierry Dufrenne

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Beschreibung

Qui était Auguste Maillard ?

« … Sommes-nous supérieur à vous ? Nous ne comprenons pas vos sciences. Le sang des autres est notre richesse. Nous en distillons la quintessence, extirpons les souvenirs et les apprentissages. Puissants de ces expériences capturées, nous sommes enivrés de centaines de vies. Et dans ce jeu qui nous oppose, nous devinons le prochain coup… » Qui était Auguste Maillard ? Cet homme étrange avait quatre-vingt-dix-sept ans alors qu’il en paraissait trente. Et pourquoi a-t-il mordu sa victime à la gorge juste avant de mourir mystérieusement ? Jeannette aimait Auguste et se retrouve interrogée dans le bureau du capitaine Limousin. De la jeunesse d’un enfant de Semier aux plateaux de Lozère en passant par Tchernobyl, elle se souvient d’un passé qui n’est pas le sien, d’une lutte ancestrale qui finira devant sa porte, avec le sang comme seul témoin.

De la jeunesse d'un enfant de Semier aux plateaux de Lozère en passant par Tchernobyl, découvrez le parcours d'un homme étrange.

EXTRAIT

Elle se fit toute petite sous ce parapluie dont les baleines menaçaient de se retourner à chaque rafale de vent, la tempête soufflait des traînées d'eau obliques qui bernaient le maigre abri en toile tendue. L'humidité perçait déjà ses vêtements et s'infiltrait dans les chaussures lorsqu'elle parvint le long de l'avenue où trônait le commissariat. Au-dessus de la haute ramure luisante de pluie des arbres, c'était tout un ciel morne qui pleurait à sa place. Un camion passa trop près dans un bruit de papier déchiré. Le feu piéton glissa au vert, seule silhouette de couleur dans le gris de la ville.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né dans les Ardennes, Thierry Dufrenne a suivi des études paramédicales à Reims où il vit. Il travaille dans la santé depuis presque trente ans et connaît bien ce milieu. Après deux thrillers : 7 morts sans  ordonnance et Effets secondaires publiés aux éditions Ex-Aequo, voici son troisième roman, alliant policier et fantastique sans pour autant renier l’environnement médical, toujours source d'inspiration.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Le Labyrinthe de Darwin

Thierry Dufrenne

Thriller fantastique

Dépôt légal septembre 2013

ISBN : 978-2-35962-516-5

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2758

©2013-Couverture Ex Aequo

© 2013 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Editions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

Du même auteur

Chez le même éditeur

7 morts sans ordonnance – collection Rouge - 2012

Dans la même collection

L’homme qui écoutait la mer – Denis Soubieux – 2012

Nuisibles – Philippe Boizart – 2013

Le Labyrinthe de Darwin

Sommaire

Avant-propos :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Épilogue

À la mémoire de mon père, parti au moins un an trop tôt, à qui j’aurais voulu prouver que dans le labyrinthe de Darwin, les générations suivantes sont moins perdues que la sienne.

Avant-propos :

Lorsque j'ai commencé à écrire ce roman, la technologie des analyses biologiques permettait aux scientifiques d'entrevoir le passé, le présent et de deviner l'avenir d'un individu à partir de ses cheveux ou d'un échantillon de son sang.

Le décryptage du génome humain révélait que certaines personnes régénéraient leur sang, leur masse musculaire, plus vite que d'autres ou avaient des capacités sportives facilitées par un gène particulier.

Des chercheurs anglais venaient tout juste de réussir à coder un brin d'ADN pour y stocker des informations comme sur une carte mémoire.

Chaque jour, les Hommes découvrent un peu plus leur nature, pressentent leur futur et ensemencent l'imaginaire des conteurs.

Chapitre 1

Samedi 2 octobre 1999 — 10h46

Les lieux avaient beaucoup changé. Ou était-ce sa mémoire qui défaillait ? Il avait cherché cette tombe durant plus d'une heure, était passé devant deux fois sans la voir. Masquée par un monument funéraire imposant, adossée au mur d'enceinte du cimetière, la pierre tombale demeurait dans une discrétion éternelle, camouflée par une mousse verte et humide. Personne n'avait entravé la marche lente et silencieuse des lichens qui s'immisçaient jusque dans les gravures de l’épitaphe. La végétation envahissante montrait sa supériorité à celui qui reposait sous cette simple dalle. Auguste s'assit à même la sépulture et se sentit soudain chez lui, posé sur tout ce qui lui restait de son passé. Accablé par la fatigue de toute une vie, il appuya sa tête contre la pierre, leva les yeux au ciel ; il préférait la lueur orangée du soleil couchant d'octobre à cette forêt orgueilleuse de croix plantées là comme autant de banderilles meurtrissant la Terre. Il avait en horreur ce symbole. Les hommes et leurs dieux lui avaient volé sa mère. Pourchassé, exclu, l'enfer de sa destinée était la seule chose à laquelle il voulait bien croire.

Le vent s'était levé, mais Auguste n'avait pas froid. Il ne connaissait pas cette sensation. Il ferma les yeux un instant appréciant la fin du jour, l'air fraîchissant et les odeurs de terre humide qui se dégageaient de la tombe creusée juste à côté de lui. Quatre madriers obturaient sommairement le trou qui attendait un futur pensionnaire et sa pierre tombale.

Lorsqu'il les rouvrit, Auguste aperçut d'abord une petite femme replète et fardée, boudinée dans un imperméable mauve qui descendait l’allée du cimetière à pas prudents. Elle donnait l’impression d’une balle colorée qui n’aurait pas voulu rouler au bas de la pente. Il aurait pu s'en amuser quand une longue silhouette noire vint éclipser son horizon et le soleil. Une violente décharge d'adrénaline secoua le corps d'Auguste. Il fut sur pied en un bond.

De sa position qui surplombait les dernières tombes et le mur d’enceinte, une trentaine de mètres plus loin, l'inconnue en mauve aperçut la silhouette noire et maigre d’un prêtre en soutane. Aux mouvements de ses mains et de ses lèvres, elle devina qu’il échangeait des propos vifs avec un jeune homme aux cheveux étrangement blancs qui lui faisait face. Elle regretta le chuintement des rafales de vent couvrant les mots ; cancanière, elle se serait régalée de cette altercation entre le curé et cet homme qui ressemblait à un albinos.

Auguste ne voyait que la méfiance en réponse aux incantations de ce prêtre. Il plongea sa main gauche dans sa poche de pantalon et arma son doigt d'une bague prolongée par deux dards pointus. Quoi qu'il dise ou fasse, cet exalté le verrait toujours comme un démon. Le jeune homme tenta de le contourner pour s'éloigner, mais soudain, le curé sortit une longue dague de son vêtement noir, la brandit et fonça sur lui ; il esquiva de justesse, lui décochant au passage un coup de poing à la gorge.

La grosse dame vit la bague briller sur le poing qui percuta le cou, juste au-dessus du col noir de la soutane. La peau tranchée par les pointes d'acier, un filet de sang s'en écoula. L’homme aux cheveux pâles lécha la bague tandis que le prêtre qui avait porté une main sur la plaie observait maintenant ses doigts ensanglantés. Comme un animal blessé, il redoubla de fureur et reprit sa charge, son arme à la verticale. Auguste fut plus rapide. Il arracha derrière lui un piquet en forme de T qui servait de potence, les pots de fleurs accrochés volèrent quelques mètres plus loin. Il para l’attaque ; le prêtre vint s’empaler tout seul sur le fer forgé. La dague tomba à terre.

Le seul témoin assista alors à une scène aussi bestiale qu’abominable. L’homme agrippa la tête du curé par les cheveux, la tira vers l’arrière et lui mordit sauvagement la gorge. Elle pouvait voir les muscles de la mâchoire trembler sous la force de la morsure. Il finit par lâcher sa proie qui s'écroula sur les planches, en équilibre au-dessus du vide qui semblait n'attendre que lui.

Le regard d'Auguste croisa celui de la dame. Il cracha par terre ce qu’elle pensa être un morceau de chair. Avec son visage rougi du nez au menton, il ressemblait à un de ces zombies, sorti tout droit d’un film que son défunt mari affectionnait tant. Terrorisée, la grosse dame poussa un juron et trouva la force de faire un signe de croix puis elle pivota sur un pied et remonta le sentier plus vite qu’elle ne l’avait descendu. Elle cria au premier inconnu armé d’un téléphone portable d’appeler la police et se promit de voter pour qui proposerait d’augmenter la sécurité dans les cimetières aux prochaines élections.

Derrière elle, le jeune homme s’agenouilla sur la pierre tombale où il était assis quelques secondes plus tôt, se coucha sur le côté avant de se replier en position fœtale pour finir sa vie dans un utérus imaginaire.

Chapitre 2

Vendredi 8 octobre 1999 — 9h48

Il attendit simplement d’entendre un déclic sur la ligne puis le souffle de son interlocuteur avant d'entamer la conversation.

— Frère Loquier est mort ! Il a donné sa vie pour la Création. Vous êtes désigné comme son successeur !

— Et l’Autre ?

— Mort aussi ! Patrick Loquier a rempli son devoir sans jamais faillir.

— L'Autre vivait depuis plusieurs semaines avec une fille. Y a-t-il eu un coït ? Une reproduction avant la mort de l'Autre ?

— Nous ne savons pas encore ! Il faut attendre ! Soyons patients !

— Jeannette Berthus, 22 rue Marie Curie à Semier !

— Exactement ! Je constate que vous avez eu les renseignements ! Elle doit être surveillée !

— Actuellement, elle est entendue à l’hôtel de police comme témoin pour le meurtre de frère Loquier et la mort d’Auguste Maillard !

Il entendit le crachouillis d’un fort soupir dans le micro.

— Elle doit être protégée. Si elle porte un bâtard, il nous conduira aux Autres ! C’est votre mission pour les mois et les années à venir. Et puis...

— Oui... autre chose ? Je vous écoute... J'ai hâte d'obéir aux règles de notre Ordre et de remplir ma mission ! affirma l’interlocuteur pour mettre en confiance et faire préciser le contenu exact de son devoir.

— Le policier qui l’interroge est beaucoup trop zélé ! J’ai fouillé son appartement. J’ai retrouvé des ouvrages traitant de « la vie après la vie », la télékinésie, la télépathie et des ouvrages de Lobsang Rampa, des magazines ésotériques... Pas très sérieux pour un flic ! Il a, malheureusement pour lui, un côté mystique et la possibilité de croire ce qu’elle va lui raconter ou ce qu'il peut découvrir ! Il n’ira pas très loin dans son enquête, sa hiérarchie le stoppera rapidement, mais je ne veux même pas qu’il soupçonne notre existence ! Je ne veux aucune suite à son enquête !

— Vous souhaitez une solution... spirituelle ?

— Oui, par exemple ! Libérez donc cette âme tourmentée de son enveloppe charnelle !

— Je ferai mon devoir pour la gloire de Dieu !

— Je connais votre courage et je sais que vous n'avez pas peur frère Emmanuel ! Allez en paix !

Les deux hommes raccrochèrent simultanément.

Chapitre 3

Vendredi 8 octobre 1999 — 9h55

Jeannette Berthus stoppa le moteur. Les yeux rougis de larmes, elle tendit son visage vers un mouchoir en papier et souffla sa peine. Sur son cou gracieux, les veines jugulaires pulsatiles se gonflèrent de chagrin. Jeannette s’efforça de ravaler ses sanglots et s'extirpa de sa petite automobile japonaise. Elle suspendit son sac à son épaule, attrapa son parapluie et une enveloppe de l'autre main avant de traverser le parc, planté d'immenses hêtres, coincé entre deux avenues.

Elle se fit toute petite sous ce parapluie dont les baleines menaçaient de se retourner à chaque rafale de vent, la tempête soufflait des traînées d'eau obliques qui bernaient le maigre abri en toile tendue. L'humidité perçait déjà ses vêtements et s'infiltrait dans les chaussures lorsqu'elle parvint le long de l'avenue où trônait le commissariat. Au-dessus de la haute ramure luisante de pluie des arbres, c'était tout un ciel morne qui pleurait à sa place. Un camion passa trop près dans un bruit de papier déchiré. Le feu piéton glissa au vert, seule silhouette de couleur dans le gris de la ville.

Jeannette entra dans l'hôtel de police, se présenta, montra la convocation du capitaine Limousin. Le policier au guichet lui désigna une salle d'attente avant de prévenir son collègue par téléphone. Que faisait-elle ici ? Elle aurait préféré rester seule dans son appartement à ruminer sa peine.

La veille, Jeannette avait reçu une lettre qu'elle tenait précieusement. La jeune femme avait immédiatement reconnu l'écriture trop calligraphiée d'Auguste. Il avait pris soin d'envoyer une lettre à sa propre adresse au tarif lent la veille d'un week-end, pour que Jeannette ne la trouve pas par hasard et être sûr qu'elle la reçoive presque une semaine après. Une boule d'angoisse et de tristesse lui pesait sur l'estomac quand elle déplia la dizaine de feuilles au format A4 noircies par les mots de celui qui avait partagé sa vie quelques semaines.

Pourquoi avait-elle emporté cette lettre jusqu'ici ? C'était une erreur, mais la lecture lui accordait de revivre quelques derniers instants avec l'homme qu'elle avait aimé.

Car Auguste était mort.

C'était bien pour cela qu'elle était convoquée ici et aujourd’hui.

10h01

Début de la lettre d'Auguste à Jeannette

Nous sommes les Autres.

Nous sommes des Hommes, mais nous n’appartenons pas à votre Humanité.

Nous sommes des prédateurs empathiques, origine de vos sombres délires.

Nous sommes une singularité que vous ne pouvez reconnaître.

Nous avons erré, comme vous, dans le labyrinthe de Darwin, mais nous avons trouvé une issue.

Notre génétique est dominante.

Nous pourrions être les maîtres de ce Monde, mais nos projets sont moins vaniteux...

Combien de fois avait-elle déjà lu ces mots en quelques jours ?

Elle n'eut pas le temps d'aller plus loin, le capitaine Limousin se présenta devant elle. Il lui tendit la main, elle la serra avant de le suivre jusqu'à son minuscule bureau un étage plus haut. Il oublia les entrées en matière et attaqua directement sur le sujet de la convocation :

— Vous êtes ici parce que Auguste Maillard, décédé il y a six jours dans des circonstances troublantes, fait l'objet d'une enquête de la brigade criminelle de Semier. Son corps ne portait pas de trace de blessure, mais d'après les premières constatations et un témoignage, il se serait battu avec un prêtre avant de le tuer, or cet homme vivait avec vous, dans votre appartement, depuis plusieurs semaines aux dires de vos voisins. Vous êtes donc ici en qualité de témoin, j'ai besoin de recueillir des informations que vous pourriez détenir pour que la justice fasse son travail !

Le langage était très administratif, le capitaine Limousin donnait l'impression de réciter un paragraphe du manuel de l'école de police.

Elle leva une main en signe d'acquiescement.

— Allez-y ! Posez vos questions !

Laurent Limousin avait la quarantaine, était le genre de personne insipide, incolore et inodore, le passe-partout de service invisible à l’œil nu. Les cheveux châtains, ni trop courts, ni trop longs, un mètre soixante-quinze, soixante-treize kilos, ni trop gros ni trop mince, un visage ni laid, ni beau. Il cultivait les moyennes performances en guise de camouflage et utilisait cette discrétion tous les jours dans son boulot d'enquêteur. Pourtant, une intelligence légèrement supérieure à la moyenne, des qualités d'observations et de déductions lui conféraient une compétence et une efficacité que la plupart de ses collègues lui enviaient, à commencer par son supérieur, le commandant Borlin. Limousin était marié, il aimait sa femme, avait deux filles, une vie familiale banale qui le rendait heureux et une vie professionnelle où il se sentait utile. À son âge, c'était important.

La jeune femme qui lui faisait face était très jolie, brune, cheveux longs, raides, une coupe soignée, yeux noisette, il n'avait pas encore eu le plaisir de la voir sourire. Elle semblait fine et fragile pourtant en détaillant sa carrure et son visage, il perçut plutôt quelqu'un de svelte et musclé, sportive au caractère bien trempé. Un peu plus d’une vingtaine d’années d’expérience en matière d’interrogatoire de suspect lui laissait à penser qu’il allait avoir du fil à retordre avec cette jolie fille. Il consulta ses renseignements : elle avait vingt-quatre ans, travaillait dans le service de radiologie du C.H.U. de Semier. Il devina une fille sympathique et très intelligente... Il décida d'être franc, mais de jouer serré. Laurent Limousin se permit de la détailler de la tête aux pieds avant qu’elle ne s’assoie. Il aimait les brunes. Elle avait un charme certain, ses longues jambes gainées de noir y étaient pour beaucoup, pourtant il ne ressentait aucune attirance et ceci le troubla légèrement. Baisse de libido ? Il réfléchit un instant et s’aperçut qu’il l’imaginait comme un fameux morceau de jazz au rythme endiablant et irrésistible. Le capitaine Limousin savait reconnaître le génie d’un bon morceau de musique ou le bouquet d’un bon vin, mais, par goût, il n’écoutait que du hard rock, ne buvait que de la bière et n'aimait ni le jazz, ni le vin. Résister au charme féminin assis en face de lui n’allait lui poser aucun problème.

Il commença :

— Savez-vous quel était l’âge exact d’Auguste Maillard ?

Jeannette ne manifesta aucune émotion.

— Entre trente et quarante ans, il est né le 8 octobre ! Nous aurions dû fêter son anniversaire aujourd’hui, mais je ne connais pas son année de naissance, il ne me l’a jamais dite !

Elle ne cacha nullement sa tristesse.

— Vous ne le connaissiez que sous ce patronyme ?

Cette fois Jeannette ne masqua pas une certaine surprise. Elle ne comprit pas le but de la question et ne sut que répondre. Le capitaine Limousin continua en consultant ses notes posées devant lui :

— Cet homme possédait une carte d'identité « préfectorale » datant de 1935 au nom d'Auguste Pol Isabeau Maillard, né en 1902 à Semier, fils de Pol Henri Bernard Maillard et de Mariette Dulac. Le petit Auguste s'est retrouvé orphelin de mère dès sa première année. Mariette Dulac-Maillard a été sauvagement assassinée, la police de l'époque n'a jamais retrouvé le meurtrier. La photo d'origine ressemble beaucoup à Auguste. J'ai d'abord cru à une usurpation d'identité, bien que cela me semble improbable et absurde de voler un document vieux de soixante-dix ans ; puis je me suis penché sur l'état civil de cette époque, les archives de la ville de Semier et celles de la police. Quelques jours m'ont suffi à remonter le temps. Les documents officiels mentionnent bien la naissance du jeune Auguste le 8 octobre1902. Dans les archives, j'ai retrouvé une scolarisation sur Semier ! Limousin toussa et s'excusa avant de continuer son exposé :

— Autre élément : vers 1935 la police photographiait les citoyens qui troublaient l'ordre public ; une photo de face et de profil, différentes mensurations, malheureusement pas encore de dépôt d'empreinte digitale. À l'époque, mes anciens collègues appelaient ceci le « bertillonage », l'ancêtre de la police scientifique ! Auguste Maillard y est fiché pour une bagarre avec un séminariste qui s'est mal terminée pour le futur curé : un gros traumatisme crânien et une morsure ayant nécessité un passage à l'hôpital... Troublant non, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Jeannette roulait des yeux comme des billes devant l'absurdité de cette seconde question. Elle jeta un regard circulaire autour d'elle avant de répondre :

— Où avez-vous collé votre poster « La vérité est ailleurs » ? Vous vous prenez pour Fox Mulder au bureau des affaires étranges ?

Laurent Limousin ne répondit rien à cette moquerie. Blindé face aux insultes des loubards qu’il croisait régulièrement, il apprécia presque le trait d’humour et continua :

— Les photos lui ressemblent étrangement, les mensurations de son corps sont en tout point identiques et il n'y a pas eu d'autre Auguste Pol Isabeau Maillard depuis 1902, il a un homonyme sculpteur pour le premier prénom et le nom de famille, mais il est mort en 1944 et sa vie ne correspond pas... Alors bien sûr... Cet homme aurait quatre-vingt-dix-sept ans et serait plus proche du cimetière municipal que du physique de trentenaire de la jeune personne répondant à ce nom ! Je ne vous ai pas convoquée pour que vous m'aidiez à croire à ces bizarreries. Je cherche à connaître l'identité exacte de l'homme qui est actuellement dans un tiroir scellé, à la morgue du C.H.U. de Semier !

Involontairement, le policier avait haussé le ton et instinctivement, Jeannette avait reculé pour se caler contre le dossier de sa chaise.

Il était très rapide dans ses recherches et n'avait sans doute pas encore abattu toutes ses cartes. Que pouvait-elle raconter à cet enquêteur pour leurrer sa perspicacité ?

L'enfance d'Auguste, Jeannette la connaissait. Il la lui avait racontée sans en préciser l’époque. Au fil des mots et de la trame du passé d’Auguste, elle s’était aperçue des anachronismes, dès lors elle n'avait cru que partiellement son histoire.

Aujourd'hui et depuis la mort de celui qu'elle avait aimé quelques jours, elle s’en remémorait les moindres détails. Qui plus est, il lui semblait que ses souvenirs devenaient de plus en plus précis, comme s'ils lui appartenaient. Sans pouvoir se l'expliquer, elle était capable de citer les dates exactes, les heures, la couleur de la lumière, le temps qu'il faisait, par exemple ce...

Lundi 3 septembre 1906 :

— Auguste, je souhaite que tu sois très poli avec monsieur Servian ! J’aimerais qu’il ait un bon souvenir de sa première rencontre avec mon fils !

— Ai-je déjà été grossier père ? T’ai-je fait honte parfois ?

Pol observa son fils de quatre ans qui marchait à son côté en lui tenant la main. La question était-elle ironique ou impertinente ? Non ! Simplement naïve conclut-il.

— Jamais mon fils ! Je n’ai jamais eu honte de toi. Mais un père qui élève seul son enfant est plus souvent soumis au jugement des autres hommes que les mères, censées avoir un talent féminin naturel pour l’éducation ! Je me permets donc de te le rappeler.