Le syndrome du crocodile - Thierry Dufrenne - E-Book

Le syndrome du crocodile E-Book

Thierry Dufrenne

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Beschreibung

Enfermé dans son propre corps, il s'évade via l'esprit d'un pigeon.

Cédric est totalement paralysé et muet à la suite d’un grave accident. Emprisonné avec ses souvenirs et ses regrets au fond de son lit, il n’a d’autre occupation que de regarder les pigeons par la fenêtre de sa chambre. Jusqu’au jour où il se retrouve propulsé dans la tête de l’un d’entre eux. Ivre de liberté, il vole avec lui … et assiste à un meurtre dont il est le seul témoin. Comment faire pour dénoncer le meurtrier dans ce nouveau corps emplumé ? D’autant plus qu’il a désormais un œuf à couver !

Découvrez l'histoire de Cédric qui, muet et paralysé, est témoin d'un meurtre...

EXTRAIT

Il a presque oublié l’horreur du meurtre, le regard affolé juste avant de tomber dans le canal, la tête repoussée sous l’eau, accélérant l’asphyxie. Aucun regret ne le torture, à croire que les remords ne flottent pas et qu’ils ont, eux aussi, coulé à pic. Pire, il est fier et c’est la première fois qu’il ressent un tel orgueil. Gonflé par son arrogance, il a voulu que les promeneurs au bord de l’eau admirent son trophée et il a bricolé un leurre. Tous le voient, mais qui oserait imaginer qu’il cache un cadavre ? Il doit juste remédier à ces deux phalanges encore visibles qui dépassent du morceau de tuyau.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

J'ai adoré ce roman dans le plus pur style fantastique [...]. Bien écrit, je suis entrée tout de suite dans le récit, passant du point de vue d'un personnage à un autre. [...] Très bien documenté, ce roman sous l'apparence d'un polar sans prétention, aborde le thème de la dignité dans la fin de vie sans pathos mais avec humanité. Il soulève des questions auxquelles il est bien difficile de répondre même avec l'aide de la loi... - Vhebersuff, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Thierry Dufrenne est né dans les Ardennes, il a suivi un cursus paramédical à Reims où il vit. Il travaille dans la santé depuis plus de trente ans et connaît bien ce milieu.
Mêlant l'étrange à de savantes intrigues policières, cet auteur ne délaisse jamais l’environnement médical, qui est toujours pour lui source d’inspiration.
Dans ce cinquième roman, Thierry Dufrenne explore la psychologie de ses personnages avec notamment le droit de chacun à disposer de sa vie et de lui-même.

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Seitenzahl: 247

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Le syndrome du crocodile

Résumé

Résumé

Cédric est totalement paralysé et muet à la suite d’un grave accident. Emprisonné avec ses souvenirs et ses regrets au fond de son lit, il n’a d’autre occupation que de regarder les pigeons par la fenêtre de sa chambre.

Jusqu’au jour où il se retrouve propulsé dans la tête de l’un d’entre eux.

Ivre de liberté, il vole avec lui … et assiste à un meurtre dont il est le seul témoin.

Comment faire pour dénoncer le meurtrier dans ce nouveau corps emplumé ? D’autant plus qu’il a désormais un œuf à couver !

Thierry Dufrenne est né dans les Ardennes, il a suivi un cursus paramédical à Reims où il vit. Il travaille dans la santé depuis plus de trente ans et connaît bien ce milieu.

Mêlant l'étrange à de savantes intrigues policières, cet auteur ne délaisse jamais l’environnement médical, qui est toujours pour lui source d’inspiration.

Dans ce cinquième roman, Thierry Dufrenne explore la psychologie de ses personnages avec notamment le droit de chacun à disposer de sa vie et de lui-même.

Thierry Dufrenne

Le syndrome du crocodile

Thriller

ISBN : 978-2-35962-814-2

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal mars 2016

©Ex Aequo

©2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Remerciements :

Eric C pour sa conférence, Mohamed et Ismael pour leurs djinns, Laurence qui sait mener une barque, Johann E pour le crocodile, Maryvonne, Muriel et l’inspecteur Colombo, l’AFPPE pour la radiographie en couverture, Agnès, Virginie et Marie-José, Sylvie, fidèles lectrices, Florentin et Jérôme qui n’ont pas su répondre à mes questions, sans me prendre pour un fou, Géraldine qui m’a prêté Lafumasse...

Tous les pigeons ont des qualités qui leur sont communes. L’amour de la société, l’attachement à leurs semblables, la douceur de leurs mœurs, la fidélité réciproque, la propreté, le soin de soi-même qui suppose l’envie de plaire, de donner des grâces, des caresses tendres, des mouvements doux… Le mâle, aimant assez pour les partager et même se charger des soins maternels, couve régulièrement à son tour et les œufs et les petits, pour en épargner la peine à sa compagne, pour mettre entre elle et lui cette égalité dont dépend le bonheur de toute union durable : Quel modèle pour l’homme s’il savait les imiter!

Buffon

XVIIIè siècle

Meurs à temps!

Voilà ce qu’enseigne Zarathoustra.

Je vous recommande ma mort, la mort volontaire,

celle qui vient à moi parce que je le veux.

Friedrich Nietzsche

1885

L’erreur dogmatique a des ailes et la vérité scientifique rampe humblement.

Professeur Debray-Ritzen

1922 - 1993

Semier est une ville imaginaire, mais certains décors, bien réels, m’ont inspiré. Avec une vue satellitaire, vous pourrez survoler la scène principale (comme le ferait un pigeon) en cherchant les coordonnées suivantes : latitude N49° 14' 14'' longitude E4° 2'22''.

***

- Lundi - Cédric

La brume envahit le vide qui me sépare du sol, ses franges cotonneuses chaloupent dans la lumière blonde.

Debout sur la rambarde du sixième étage, je me penche jusqu’à perdre l’équilibre et pousse sur les cuisses. Propulsé dans l’air moite et scintillant, la chute altère rapidement ma course horizontale. Je tombe, englouti par le brouillard, l’instant me semble interminable avant que les ailes se déploient. Je tends le cou et plane vers une destination inconnue, perdu dans ce voile gris. Puis les rémiges battent l’air, le cœur accélère son rythme comme un métronome affolé. La respiration siffle. Je reprends de la hauteur, perce la ouate humide et retrouve le soleil dans une verticale éblouissante. Les plumes légères ont triomphé de la gravité avec force et équilibre. Maintenant je plane sans effort au raz de cette brume. J’en transperce les volutes légères, y laissant un sillage subtil et vaporeux. Le vol souple, tout en courbes harmonieuses, caresse l’air frais. Ou est-ce l’air qui me caresse? C’est beau. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti une telle sérénité. Je la sais fugace, j’apprécie l’instant. En dessous, j’entends les bruits de la ville et je m’en moque. L’instant est magique, au-delà de toute espérance.

J’ai toujours aimé septembre avec ses promesses d’automne sous une lumière encore estivale, la fin d’un été chaud et doux que l’on aurait voulu éternel, comme une jeunesse et une vie que l’on croit inépuisable. Il faut pourtant se résoudre à cueillir les raisins, à l’équinoxe, aux frimas, aux feuilles mortes, au solstice de décembre...

Je pique dans le gris opaque, la vitesse me semble incontrôlable. Je frôle le sommet d’un peuplier et dégringole le long des branches. Le sol apparaît puis le chemin de halage et la berge du canal. Les rectrices et les ailes freinent la descente, les pattes finissent d’amortir un atterrissage dans l’herbe et sa rosée.

Ma vision est à la fois panoramique et suffisamment perçante pour repérer quelques graines au sol. Ma tête plonge entre les graminées, picore, se redresse. Je les sens glisser vers le jabot.

Je me suis posé près d’un homme et d’une femme. Je fais quelques pas, aux aguets, sans cesser d’évaluer la distance qui me sépare d’eux.

Leur taille est colossale, dix fois ma hauteur. Leurs mains sont des étaux qui pourraient m’attraper et me broyer d’un coup, surtout celles de l’homme qui est vraiment très gros, avec un ventre proéminent.

J’aperçois encore une graine et l’avale. De ce côté-ci de la voie fluviale, il n’y a pas d’automobile, juste quelques piétons, parfois des cyclistes et peu d’animaux dangereux pour moi.

L’homme et la femme sont seuls, isolés par le brouillard, ils discutent. Je comprends leurs paroles. Il lui explique comment il a fabriqué son bateau téléguidé que je vois flotter au milieu des eaux. Il l’invite à s’approcher du bord, pour mieux voir les manœuvres. Il fait de grands gestes. Craintif, je recule un peu.

Encore une graine que pique le bec. Zut! C’est un caillou! Il retombe.

La femme est en tenue sportive, chaussures blanches, cuissard en lycra noir et coupe-vent émeraude, sans doute une joggeuse qui s’est arrêtée pour admirer les évolutions du bateau miniature. Confiante, elle rit et fait un pas vers le bord. Peut-être connaît-elle cet homme? Il vient se placer juste à côté d’elle et manipule la télécommande. La barque se dirige vers eux. La femme tend une main, son doigt effleure le bois. L’homme fait une grimace en la regardant faire. Il ne veut pas que l’on touche à son jouet et tire brutalement sur une manette. Le bateau vire à bâbord et s’éloigne. La joggeuse glousse à nouveau. Est-ce ce rire qui irrite l’homme? Se moque-t-elle de lui? Son visage s’empourpre, il semble soudain empreint d’une vive colère. Tandis qu’elle se redresse, il lui assène un violent coup de ventre dans les reins. La femme perd l’équilibre, son rire se mue en cri alors qu’elle tente désespérément une vrille en allongeant les bras pour s’accrocher à son agresseur. Ses mains battent l’air une dernière fois tandis qu’elle semble encore suspendue au-dessus de la surface paisible puis elle s’enfonce dans les eaux vertes, masquée par de grandes éclaboussures et un bouillon d’écume.

Effrayé par le bruit, je m’envole en claquant des ailes et me pose sur la berge opposée juste pour voir la femme remonter à la surface. Une calotte de cheveux bruns bombe puis crève l’eau. La bouche grande ouverte essaie de reprendre un souffle salvateur, mais l’homme s’agenouille et la repousse vers le fond. Avec un drôle de gargouillis, le liquide froid s’engouffre dans la trachée et la femme cesse de se débattre. A-t-elle perdu connaissance ou bien est-elle déjà morte? Sa veste verte et ses cheveux s’étalent soudain à la surface comme un horrible nénuphar sans fleur. Sous quelques centimètres d’eau, les yeux fixent le ciel embrumé. L’homme la regarde flotter, une longue minute durant laquelle le corps tournoie lentement, sans aucune bulle. Elle est à sa portée, il se penche, attrape la ceinture et un pied puis la hisse sur la berge sans aucun ménagement. Le nez s’écorche sur le muret en béton, la tête retombe mollement dans l’herbe.

Posé sur le rebord de la rive opposée, j’assiste à l’horrible scène, mais alerté par un bruit suspect, une pulsion de survie m’oblige à fuir immédiatement. Le décollage est presque vertical tant le danger me semble imminent. En m’envolant, je vois, caché dans un buisson, les yeux jaunes, cruels et déçus d’un chat noir; ils suivent ma trajectoire ascendante.

Après avoir rendu grâce à cet instinct salutaire, je décide de retourner d’où je viens. Sans hésitation, mon sens de l’orientation m’indique précisément la direction.

Je m’élève, retrouve les rayons du soleil qui gagnent du terrain sur le brouillard, mais la beauté de cette mer de brume semble soudain fanée, la sérénité évaporée avec l’abominable certitude d’avoir assisté à un meurtre.

***

- Mardi -Crocodylus

Il se réveille avec un vif mal de crâne, surtout à l’avant de l’hémisphère gauche. Il n’aurait pas dû boire autant d’alcool la veille au soir. Il n’a pas l’habitude d’en consommer, mais hier sa vie a changé et il avait envie de fêter l’événement. Après le premier verre de pineau des Charentes, il s’était senti tout joyeux. À la fin de la bouteille, il dansait seul en tournant dans la cuisine au rythme d’un rap radiophonique déchaîné. Pourtant il n’aime pas la musique, encore moins les derniers tubes à la mode. Ses parents écoutaient plutôt Madie Mesplée, Michèle Torr ou Nana Mouskouri et de l’accordéon bien sûr! Pas de quoi devenir mélomane. Les trente-trois tours démodés aux pochettes écaillées et momifiées, encore alignées à côté du vieil électrophone comme des rombières au thé dansant prient, en vain, qu’il leur accorde une dernière valse sur la platine.

Il avait ensuite trouvé un reste de Marie Brizard à la fraise. Il adore la fraise, il tient ça de sa mère. La demi-bouteille y était passée avant qu’un agréable engourdissement l’emmène à l’étage, s’asseoir sur son lit et rejoindre, d’un coup, les bras de Morphée. Morphée... un beau jeune homme sur les peintures qui le représentent. À croire que même dans ses rêves et les expressions populaires, aucune femme ne veut de lui.

Il pivote ses cent-cinquante kilos d’un quart de tour et s’assoit, espérant que la migraine va glisser vers le bas puis s’échapper par les pieds; mais elle reste là, celée à son cerveau comme un clou dans un mur. Pire, son estomac le rappelle à l’ordre et une violente nausée le fait se plier en deux. Il respire à fond, ne veut pas vomir au pied du lit. Dehors, il entend le bruit sourd et martelé du moteur d’une péniche qui sort de l’écluse. Il imagine l’hélice qui retourne la boue au fond du canal, le nuage brunâtre troublant les eaux vertes, l’odeur des limons secoués... Des relents de sueur aigre remontent depuis les plis de son ventre. Lui aussi sent la vase. Il a l’habitude, ses odeurs corporelles ne le gênent plus.

La péniche s’éloigne, les nausées aussi, comme noyées dans le sillage du bateau. Il va légèrement mieux, se lève, ouvre la fenêtre, pousse sur les volets à la peinture plus que défraîchie. Il faudrait qu’il en gratte les écailles qui pèlent comme un vilain coup de soleil et qu’il les repeigne. Cette maison est en train de pourrir, le temps la rend lépreuse. Il y a trop de réparations à y faire, trop de peinture à étaler, de vis à resserrer et de trous à reboucher, alors il se décourage.

Autour de la cour trônent de vieux cerisiers que son père a plantés à sa naissance. Ils ont le même âge que lui, sont aussi cagneux, courbés. Les bourrelets où furent greffés les troncs ressemblent à ceux de son ventre renflé. Les fourches noueuses des branches reflètent la douleur de ses articulations. Ils mourront ici, comme lui, sans famille et sans amis...

Jusqu’à hier, sa vie n’avait aucun sens et il préférait ne pas chercher la raison de sa présence sur terre, mais ce matin, les choses ont changé.

Son regard glisse au centre de la cour.

Il a bien travaillé, hier à la tombée de la nuit. Il admire l’habileté et la fantaisie avec laquelle il a camouflé le corps de la noyée repêchée.

Il fronce les sourcils, car un détail le contrarie soudain. Deux phalanges sont encore visibles et, malgré le brouillard qui est revenu en fin de nuit, elles pourraient apparaître aux rares passants qui arpentent le chemin de halage, devant le portail en fer forgé de son jardin. Il doit y remédier.

Cette fille était belle. Il aurait dû continuer à la déshabiller. Aujourd’hui, ses chairs vont commencer à se dégrader.

Après l’avoir poussée dans le canal, puis sous l’eau, il l’a remontée sur la berge, dégoulinante, alourdie par ses vêtements détrempés. Jetée au fond de la remorque, il l’a recouverte d’une bâche. Puis il a posé son bateau télécommandé dessus et il a tiré le tout jusque chez lui.

En croisant un cycliste, il a eu peur. Et s’il devinait la forme du corps sous la toile plastifiée? L’autre l’a salué sans se douter qu’il transportait une femme morte, un beau gibier d’ailleurs! Il connaît les moments de la journée où les habitants de Semier se promènent sur le chemin de halage. En semaine à cette heure-là, il est quasiment désert, mais se repeuple deux heures plus tard. Et puis, avec ce brouillard tenace, la visibilité n’était que de quelques mètres. Seul un pigeon l’a vu noyer cette femme et récupérer son corps. L’oiseau a eu plus de chance qu’elle, échappant de peu aux griffes du gros chat noir qui rôde souvent sur l’autre bord.

Lui, n’a pas eu besoin de griffes, ni d’arme, ni d’agilité. Lui, le ventripotent, au sens propre, tient sa puissance de son abdomen. Il a capturé une proie grâce à son ventre! C’est à ce moment précis qu’il a commencé à ressentir une grande fierté. Sa peur s’est transformée en allégresse, puis en jouissance. Persuadé que sa vie en sera à jamais bouleversée.

Arrivé chez lui, il a basculé la remorque dans la buanderie. Le corps humide a roulé sur le ciment, les membres en vrac comme un pantin cassé. Décidément, la mort ne respecte rien!

Il est tôt. Le soleil est à peine levé. La brume de septembre, épaisse, empêche d’apercevoir les eaux vertes du canal. La péniche est loin maintenant, il ne l’entend plus.

Il l’a étendue sur le dos, a redressé les bras et les jambes, observé les formes féminines. Puis il a commencé à descendre la fermeture éclair de la veste. La fille portait un tee-shirt laissant deviner les coutures et l’armature d’un soutien-gorge. Il a voulu la déshabiller, mais n’est pas arrivé à faire glisser le tissu mouillé. Son cœur battait à tout rompre et le rouge lui montait aux joues.

Ses pas pesants résonnent sur le plancher. Il sort de sa chambre. Fidèle à son habitude, il laisse glisser le bout de son index droit sur la porte de celle de ses parents. À force, il en a usé la peinture.

Quand il était petit, son père lui interdisait de faire du bruit dans la maison lorsqu’il s’éveillait. Il devait le laisser dormir sinon la gifle précédait le petit déjeuner. Alors il avait pris l’habitude de laisser traîner un ongle le long du panneau en bois. Ce seul raclement discret réveillait sa mère qui le suivait dans la cuisine pour lui préparer son premier repas. Et quel repas! Des tartines où les copeaux de beurre étouffaient sous la confiture, des crêpes, grasses, garnies de sucre qui crissait sous les dents, englouties avec l’opulence des trois tasses de chocolat chaud. La maman exauçait tous ses désirs de gourmandises, saturait ses papilles goulues, de parfums et de goûts. Elle calmait sa gloutonnerie et ses envies bien au-delà des besoins de son corps et de son appétit.

Il s’était agenouillé devant le corps sans vie. Les yeux bleus de la joggeuse semblaient fixer maintenant les tôles en fer du toit de l’appentis, ils ne cligneraient plus jamais. Il avait posé une main à plat sur un sein et l’avait pétri. Son autre main s’était emparée du second attribut féminin et avait fait de même. Sous son ventre lourd, il avait senti son sexe durcir, ce qui ne lui était pas arrivé depuis… depuis quand? Il ne savait plus… Son ventre le précédait d’un demi-mètre. Mis à part le bout de ses pieds, il ne pouvait plus voir ce qui se passait sous la ceinture depuis très longtemps.

En haut de l’escalier, une lame de plancher grince, accablée par le poids du gros homme.

— Maman…

L’appel est aussi doux que triste, presque chuchoté, un regret. Elle n’était plus qu’un souvenir, cinq lettres qui résonnaient, rebondissaient éternellement dans un gouffre sans que jamais le mot ne reforme sa présence. Sa mère avait été la seule personne qui l’avait aimé. Dix ans déjà qu’elle avait rejoint son père au cimetière. Il n’a jamais osé ranger et encore moins débarrasser leur chambre. Tout juste avait-il pris des vêtements dans l’armoire pour les porter au croque-mort quelques jours après que sa mère soit partie en urgence à l’hôpital, pour ne jamais revenir à la maison. Il imagine les draps froissés, les plaquettes de médicaments et la poussière qui danse dans les rayons de lumière filtrant entre les volets fermés à l’espagnolette, le verre sur la table de nuit... Depuis le temps, l’eau a disparu, évaporée, laissant un dépôt sale en guise d’épitaphe. Rien ne doit entrer ou sortir de cette pièce, tombeau de son enfance. Il se force à balayer cette nostalgie en repensant à la fille.

Un puissant désir de possession envahissait son âme. Cette fille était à lui; elle était son jouet, sa poupée. Il pouvait en faire ce qu’il voulait. Son sexe continuait à le titiller, comme le jour où, enfant, il avait trouvé l’exemplaire d’un magazine érotique dans une vieille pile de journaux promise au recyclage. Son cœur battait plus fort avec la furieuse envie de voir à quoi ressemblait cette fille nue ou, plus simplement, à quoi ressemblait une fille nue… Il avait tiré à nouveau sur les manches de la veste et du maillot, mais rien n’y faisait. Impossible de décoller cette peau diaphane des fibres synthétiques humides. Son regard avait glissé jusqu’au bermuda moulant. Les cuisses étaient musclées par l’entraînement, mais gardaient un galbe gracieux. Il avait glissé deux doigts sous l’élastique et avait tiré le collant vers le bas, dévoilant une culotte mouillée qui laissait apparaître les poils pubiens par transparence. Il avait attrapé les hanches pulpeuses de la fille, les avait soulevées pour arracher ce dernier rempart vers la nudité. C’est seulement à ce moment-là, probablement surpris par la froideur des chairs, les lividités au bas des fesses et la texture rigide de la peau, où ses doigts s’enfonçaient comme dans une pâte à modeler trop dure, qu’il s’était vu caressant un cadavre.

La jolie fille était brutalement devenue une dépouille repoussante qu’il relâcha. Le bruit flasque du corps retombant sur le béton accentua l’écœurement. Il ne lui ferma même pas les paupières. Les jolis yeux bleus continuèrent de fixer le plafond…

Il n’avait jamais eu de vrais amis. Les autres gamins de l’école se moquaient souvent de lui, surtout à cause de son embonpoint. Les plus méchants attendaient les séances de sport, de saut en hauteur ou en longueur, comme une pantomime dont il était le cornecul. Lui, s’élançait sur la piste avec une volonté d’acier, espérant une performance digne de clouer le bec à ces échalas «affublés de cuisses de grenouilles», comme disait sa mère. Son effort était bien supérieur aux leurs, mais n’arrivait pas à compenser les quarante kilogrammes superflus. Les rires fusaient, inversement proportionnels au nombre de centimètres durant lesquels il réussissait à combattre la gravité terrestre, puis il retombait, gélatineux, plus alourdi par les moqueries que par son poids.

Sa mère venait le chercher tous les après-midi, à la sortie des classes, elle tentait de le consoler avec un gros goûter : les gâteaux au chocolat, babas, quatre-quarts et éclairs, épongeaient ses larmes. De la nourriture pour distraire les tourments, l’addiction avait trouvé sa voie. Elle s’était élargie, lui aussi, et continuait d’alléger sa vie à coup de pâtisserie, chips, chocolats et alourdir son corps. Depuis, il vit pour manger, engloutit sa tristesse sous la nourriture, apaise les désirs inassouvis par des douceurs sucrées et tente de boucher les lacunes d’un bien-être par des kilogrammes.

Il savait que le corps allait devenir dur comme un morceau de bois dans quelques heures; soudain il avait eu peur. Il avait pensé la remettre à l’eau, mais s’était ravisé. Désormais, elle lui appartenait. Sa chose, sa poupée devait demeurer dans la maison.

Il a presque oublié l’horreur du meurtre, le regard affolé juste avant de tomber dans le canal, la tête repoussée sous l’eau, accélérant l’asphyxie. Aucun regret ne le torture, à croire que les remords ne flottent pas et qu’ils ont, eux aussi, coulé à pic. Pire, il est fier et c’est la première fois qu’il ressent un tel orgueil. Gonflé par son arrogance, il a voulu que les promeneurs au bord de l’eau admirent son trophée et il a bricolé un leurre. Tous le voient, mais qui oserait imaginer qu’il cache un cadavre? Il doit juste remédier à ces deux phalanges encore visibles qui dépassent du morceau de tuyau.

Au bas de l’escalier, la nausée le reprend. Ce n’est pas la vue de la cuisine et du salon qui va l’apaiser. Les bouteilles vides campent sur une table basse avec un reste de paquet de cacahuètes, un verre sale, des chips écrasées et des papiers d’emballage de barres chocolatées, reliefs de son orgie en solitaire. Une dizaine de mouches s’envolent d’une part de pizza échouée près de l’évier. Aujourd’hui, le goût sucré et liquoreux des alcools l’écœure autant que le fromage figé sur la sauce tomate défraîchie. Le rangement et le ménage attendront un peu même s’il y attache une certaine importance. Il entretient peu la maison, mais son logis reste propre. Son père lui avait fait promettre d’aider aux tâches ménagères quand il ne serait plus là. Il tenait parole depuis quinze ans, étant même seul à assurer le balayage et le lavage des sols durant les cinq années où il avait vécu avec sa mère. Il y trouvait son compte. Le temps qu’il chassait la poussière et les détritus, elle s’appliquait à éplucher deux kilos de pommes de terre puis à y découper des frites aussi régulièrement qu’une machine. C’était souvent le samedi. La matinée y passait et le midi se parfumait des odeurs d’huile chaude, de steak haché, mêlées aux relents de nettoyant ménager... Nouvelle nausée, son foie n’allait pas le laisser s’en tirer à si bon compte!

Il enfile une paire de tongues et une grande veste en laine que sa mère lui a tricotée juste avant de mourir. Des fils sont arrachés et quelques mailles aussi distendues que la peau de son ventre laissent apparaître des trous qui toléreraient le passage d’une main.

Il fait froid pour septembre, mais il sort en caleçon.

Une légère brise fait tourbillonner des volutes de brouillard comme les fantômes des gens qui venaient ici autrefois, danser sur cette dalle carrée en béton. La végétation reprend ses droits et des touffes d’herbes en recouvrent aujourd’hui les coins et les bords.

Quelques années après la guerre, ses parents avaient acheté le terrain avec leurs maigres économies. Situé en contrebas du chemin de halage, il ne valait pas grand-chose et aucun promoteur n’en voulait. Son père l’avait baptisé «les Merisiers», en rapport avec les arbres qui y poussaient. Il les avait pourtant coupés, avait vendu les grumes, avant de replanter des cerisiers sans débaptiser le lieu. Il avait fait couler une dalle en béton au centre et construire un cabanon en planches de récupération. Du samedi midi au dimanche soir, le lieu accueillait des accordéonistes et des musiciens locaux. Dans l’allégresse de la paix retrouvée, les jeunes gens du quartier venaient danser à l’ombre des branches chargées de fruits aussi rouges que juteux en été. Les jours de pluie, des toiles goudronnées, récupérées après le départ de l’armée américaine et tendues entre les arbres, protégeaient les valseurs. Le droit d’entrée était modeste, mais le nombre de visites substantiel. La semaine, son père travaillait à la verrerie, en face, de l’autre côté du canal. Quelques années plus tard, ils firent construire une petite maison avec les bénéfices obtenus. Jusqu’au milieu des années soixante-dix, le lieu résonna tous les week-ends des flonflons du bal et des soupirs des amours naissantes sous les cerisiers. Il était petit, mais il se souvient des jupes soulevées par les tangos endiablés et les baisers volés dans la pénombre des arbres. Il n’en perdait pas une miette; lui aussi aurait bien aimé découvrir l’anatomie des filles sous leurs corsages et leurs jupons...

Puis «les Merisiers» se désertèrent au profit des discothèques, mais le bal musette et la buvette avaient rapporté plus gros que prévu. En retraite, son père décida d’acheter un immeuble de rapport. Il en confia la gestion à un syndic et profita des gains obtenus. Les appartements sont toujours loués.

C’est ainsi que le fils put vivre sans jamais travailler, sans jamais se soucier des moyens de subvenir à ses besoins. Il vivra jusqu’à la fin de ses jours du spectre des tangos, polkas et paso-doble, des pas de danse laissés par des jeunes gens élégants et enjoués, désormais vieux, malades ou morts.

Il a remonté le caleçon et la fermeture éclair de la veste. Les matériaux accumulés dans l’atelier lui donnèrent immédiatement une idée géniale pour cacher le corps. La chair était froide, avec répugnance, il a porté la femme sur la table de l’atelier et a commencé à l’affubler de nouveaux oripeaux. La raideur cadavérique servit ses desseins. Il avait mis des gants en cuir épais, désormais dégoûté par le contact direct avec la peau blême.

Il se dirige vers l’atelier, pousse la porte. La flaque d’eau laissée par le corps hier soir est presque effacée. L’homme en ressort avec un coupe-branche et une pelle. Il écarte les manches de l’outil, cale les phalanges des doigts trop visibles entre les lames. Sans effort, grâce à la longueur des leviers, avec juste un léger crissement au passage sur les os, les morceaux de chair tombent dans la poussière. Il est surpris, il n’y a presque pas de sang. L’acier de la cisaille est à peine taché. Les morts ne saignent plus.

La pelle glisse sous les phalanges, hors de question de les ramasser à la main. Il traverse la cour et les jette sur le tas de compost, ils finiront de disparaître sous les prochaines épluchures.

Plus aucun indice ne laisse deviner le cadavre d’une femme. Devant le portail en fer, un joggeur passe, adresse un petit signe de la main pour le saluer. Il se force à répondre par politesse. Il hait les sportifs, encore plus les sportives. Pour qui se prennent-ils? Gaspiller autant d’énergie et de temps pour rien! Dans leur entrain à courir ou pédaler, il ne voit qu’un futur prétexte pour se moquer de lui, de son obésité, de ses difficultés à marcher plus d’un kilomètre.

Il frissonne de fierté, puis sourit au coureur à pied qui passe son chemin. Le rictus ne lui était pourtant pas destiné. Il crâne, jubile, debout sous un cerisier. Bras tendus, il lève la cisaille et la pelle vers le ciel et ricane. Le cadavre astucieusement camouflé est son premier totem, il peut l’admirer de sa fenêtre, mais personne d’autre ne le devine. Sa témérité le comble, se mue en audace, l’arrogance devient désir. Il sent jaillir l’ambition de recommencer, du fond de son ventre jusqu’au tremblement de ses mains. C’est plus qu’une envie, c’est un besoin furieux et péremptoire qui va l’animer au point que son avenir servira ce seul dessein.

De futures proies passent tous les jours devant chez lui et les brouillards automnaux serviront ses projets meurtriers, comme des rideaux éclipsant la scène d’un épouvantable théâtre.

Il range ses outils et retourne vers la maison, osant esquisser un pas de danse.

C’est magique. Dans les rayons matinaux du soleil qui transpercent enfin la brume, il ressent un incroyable bonheur, primitif et universel, pour la première fois de sa vie.

Il repousse la porte du pied, elle claque dans son dos. La volupté le quitte un peu lorsque son regard tombe sur le triste chaos du séjour. Il décide de s’y attaquer. Les mouches sont revenues sur la pizza. Il faudra la jeter.

Soudain, son regard accroche la tranche d’un grand livre qui dépasse de la petite bibliothèque du hall d’entrée. La couverture orange comme un coucher de soleil sur le parc Masaï Mara met en scène une famille d’éléphants sous un immense baobab. Les pages sont jaunies, la tranche poussiéreuse est grasse des retombées de fritures.

Il le tire délicatement, l’ouvre aux trois quarts, chapitre des crocodiles. Il connaît les textes par cœur.

— Maman? Comment le savais-tu, lorsque tu m’as offert ce livre?

Il parle seul en chuchotant, les yeux soudain mouillés par l’émotion.

La comparaison a surgi d’un coup : il est comme un crocodile. Ce reptile, jeune, est une proie fragile et facile. Seul un petit crocodile sur dix survit. Varans, silures, rapaces, hérons, chacals, hyènes et mangoustes, tout ce qui rampe, vole et nage dévore cette manne protéinée à peine sortie de l’œuf. Pourtant, adulte, il devient un prédateur redoutable. Affamé, il se venge et s’empiffre de ses anciens nuisibles. Convenablement nourri, il grandit et prend du poids toute sa vie, tout comme lui. Et puis, ce redoutable prédateur au sang froid vit et chasse sur les berges...

— Je souffre du syndrome du crocodile, murmure-t-il en relevant les yeux.

C’est une révélation. Une vraie larme, pas une de crocodile, coule sur sa joue.

— Tu le savais, Maman