Nouvelles ardennaises thanatotractrices - Thierry Dufrenne - E-Book

Nouvelles ardennaises thanatotractrices E-Book

Thierry Dufrenne

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Beschreibung

Légendes contemporaines.

Un arbre vengeur, les dernières minutes de vie d’un as de l’aviation, une dédicace catastrophique, un crime inavoué, le pacte méphistophélique d’une aïeule, des mains guérisseuses, un crâne qui bouge et une fillette terrorisée... La vallée de la Meuse ou de la Semoy, univille, le Sedanais et l’Argonne sont les décors où l’auteur a boulonné ces étranges récits, comme des légendes contemporaines.

Découvrez un recueil de récits étranges et plongez dans de nombreux décors différents.

EXTRAIT

Je sors de l’église de Mohon et inspire une grande goulée d’air. J’en ai besoin après la sensation d’avoir subi la cérémonie en apnée. L’odeur de cire, d’encens et de cierges éteints, mélangée aux relents de sueur, pas assez couverte par le parfum bon marché des grenouilles, remontant l’allée centrale à petits pas clapotant comme l’eau croupie et sacrée du bénitier m’a donné la nausée. À moins que ce soit la peur de la mort, tout simplement, qui m’effleure de son doigt décharné…
Je prends place à côté de ma mère et serre la main de gens que je ne connais pas. Elle s’arrange pour les appeler par leur nom ce qui m’aide un peu à situer les liens qu’ils entretenaient avec mon père. Je l’ai parfois entendu parler d’eux. Elle m’a toujours dit de ne rien accepter venant d’inconnus… Qu’il en soit ainsi. Je ne veux pas de leur pitié et me réfugie derrière un blindage, froid et indifférent à leur compassion, sincère ou surfaite. Le dernier de la file, cheveux gris plaqués au-dessus d’un visage inconnu m’écrase les métacarpiens, et s’éloigne sans se retourner. Ma mère ne pleure plus et hausse les épaules en grimaçant, signe qu’elle ignore aussi qui il est. Elle me prend le bras, m’incite à avancer vers le parvis en me félicitant pour le petit texte que j’ai eu beaucoup de mal à lire devant l’assemblée de fidèles. J’y ai évoqué mes souvenirs d’enfance, ce que mon père représentait pour moi, ma ressemblance…
— Tu as la même voix que lui et les mêmes expressions, affirme-t-elle. Et plus les années passent, pire c’est.
— Oui, je sais ! Surtout quand je grimaçais en me rasant le matin… C’est bien pour ça que je garde la barbe.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Thierry Dufrenne : Je suis né à Montcy-Notre-Dame, j’ai grandi à Mohon et habité Charleville. Avant de quitter cette ville, j’ai empoché des graines avec l’envie de faire pousser ces courtes histoires. Elles ont germé en donnant de bien tortueux plants. Leur écriture a débuté sans qu’elles soient géographiquement situées dans les lieux où j’avais volé la semence. Puis, j’ai estimé que ce qui appartenait aux Ardennes devait revenir aux Ardennes, dans la terre de mes anciennes racines, avec nostalgie très souvent.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Les thanatotractrices ardennaises

Le Mal-Hêtre

Nouvelle lune

L’ange ardennais

Premier croissant

Dédicasse

Gibbeuse

La malle de tous les diables

Pleine lune

La Mariette

Dernier quartier

De la terre sous les ongles

Nouvelle lune

Avis aux lecteurs

Notes :

Résumé

Un arbre vengeur, les dernières minutes de vie d’un as de l’aviation, une dédicace catastrophique, un crime inavoué, le pacte méphistophélique d’une aïeule, des mains guérisseuses, un crâne qui bouge et une fillette terrorisée... La vallée de la Meuse ou de la Semoy, univille, le Sedanais et l’Argonne sont les décors où l’auteur a boulonné ces étranges récits, comme des légendes contemporaines.

L’auteur : Je suis né à Montcy-Notre-Dame, j’ai grandi à Mohon et habité Charleville. Avant de quitter cette ville, j’ai empoché des graines avec l’envie de faire pousser ces courtes histoires. Elles ont germé en donnant de bien tortueux plants. Leur écriture a débuté sans qu’elles soient géographiquement situées dans les lieux où j’avais volé la semence. Puis, j’ai estimé que ce qui appartenait aux Ardennes devait revenir aux Ardennes, dans la terre de mes anciennes racines, avec nostalgie très souvent.

Thierry Dufrenne

Nouvelles ardennaises thanatotractrices

Nouvelles

ISBN : 978-2-37-873-401-5

Collection Atlantéïs : 2265-2728

Dépôt légal mai 2018

© couverture Ex Aequo

© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Les thanatotractrices ardennaises

Je suis né à Montcy-Notre-Dame, j’ai grandi à Mohon et habité Charleville. Avant de quitter cette ville, j’ai empoché des graines avec l’envie de faire pousser ces courtes histoires. Elles ont germé en donnant de bien tortueux plants. Leur écriture a débuté sans qu’elles soient géographiquement situées dans les lieux où j’avais volé la semence. Puis, j’ai estimé que ce qui appartenait aux Ardennes devait revenir aux Ardennes, dans la terre de mes anciennes racines, avec nostalgie très souvent.

Enfin, la vérité s’est mêlée à la fiction{1}, car il m’est ennuyeux de décrire la vie et les problèmes de mes congénères dans leur cuisine, ou ailleurs, sans y ajouter des épices ou les passer eux-mêmes à la casserole. Pour qu’un récit prenne, il faut augmenter la température, faire mijoter, saupoudrer des levures, du piment, afin que d’un mot à un autre, le lecteur franchisse une frontière vers l’imaginaire, l’étrange, l’invisible, sans trop de douleur, si possible avec plaisir. Parfois, j’ai laissé le Diable s’occuper lui-même de la friture…

Donc, ne comptez pas sur moi pour vous décrire la beauté du vieux massif, ni ses admirables forêts, la rudesse du climat, et encore moins l’odeur des galettes au sucre ou de la salade au lard. Pour tout ceci, il y a des professionnels. Enfilez un gros pull, passez chez votre boulanger, puis le charcutier. Vous trouverez sans peine des recettes et de beaux livres qui vous aideront pour le reste.

Tournez la page et je vous emmène vers d’autres gourmandises, avec Thanatos au programme.

Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire. Fils de Nyx (la nuit), frère d’Hypnos (le sommeil), de Moros (la fatalité) et des Kères (certaines Furies), il est le dieu de la mort chez les Grecs. Mais, comme les divinités n’ont pas pour habitude de rester en place sur leur territoire, il se pourrait bien que Thanatos soit venu faire un tour dans les Ardennes. Pour Freud, les thanatos sont des pulsions de mort, visant à réduire les tensions pour ramener l’être vivant à un état inorganique proche du repos absolu… Je n’ai vraiment compris que les premiers et les derniers mots de sa phrase, ils me suffiront pour mes nouvelles. Le féminin, thanatose, désigne le simulacre de mort de certains animaux consistant à se raidir et rester immobiles, allant parfois jusqu’à expulser un liquide nauséabond, pour décourager les prédateurs qui ne se nourrissent pas de cadavres… Le subterfuge ne marche pas toujours. Bon appétit !

Passons à la tractrice. C’est une courbe, que Newton et Huygens ont étudiée. Elle est la ligne incurvée suivie par un bateau, tiré par des chevaux sur un chemin de halage. Un autre exemple, plus approprié, est le tracé que laisserait une montre à gousset posée sur une table et dont on ferait glisser l’extrémité de la chaîne parallèlement au bord de celle-ci. Inexorablement, le boîtier va se rapprocher du vide, vite au début, puis plus lentement. Le cadran ira-t-il se fracasser au sol ? En théorie, il faudrait un plateau d’une infinie longueur pour que l’objet tiré atteigne un point d’équilibre parfait. Une force infime suffirait alors à le faire basculer (une goutte de pluie, la brise, le poids d’une plume, une vibration…) ou à le laisser intact sur le bord. S’il tombe sans explication, arrivent ensuite les convictions, les superstitions, le souffle de Dieu, la flamme d’un démon, l’attraction du néant.

Il faut se méfier des tractrices, entre courbes et fourbes, il n’y a qu’une lettre de différence. Les formules sont compliquées, nourries de logarithmes et de racines qui s’enfoncent dans le sol à la recherche des Enfers. Les courbes, ce sont les seins d’Ève, la rondeur de la pomme, l’arc de Cupidon, la sinuosité du serpent, une inflexion entre deux univers parallèles.

Regardez autour de vous, souvenez-vous. Comptez ces situations, ces objets, ces sentiments, qui furent capables, qui peuvent encore, vous attirer vers la mort, vous pousser vers la Faucheuse plus rapidement qu’en suivant les pointillés de votre propre courbe, celle que nous possédons tous. Vous l’avez échappé belle ? Plusieurs fois dans votre vie ? Chacune de ces forces est un vecteur thanatotracteur, tangent au tracé. En mathématique, le vecteur s’écrit avec une flèche au-dessus de son nom. Sa longueur détermine sa puissance, sa facilité à percer une armure, sa précision, sa résistance aux vents.

Mes personnages n’ont pas tous eu votre chance… Promenez-vous avec eux jusqu’à un point d’équilibre, celui où vous pourriez basculer. Funambule à mi-chemin sur un fil, il ne serait alors pas prudent de vous retourner

Le Mal-Hêtre

Je m’appelle Jean, les villageois aux alentours m’ont surnommé «l’Ermite».

Je vis seul dans ma cabane sous un bosquet d’arbres, séparé de la forêt par une route autrefois goudronnée, comme un Robinson qui verrait revenir un éternel jeudi, sans jamais parvenir au vendredi.

«Cabane» et «Ermite» sont très exagérés. J’ai des amis et de la famille dans les villages de Sommauthe, Belval, Vaux en Dieulet, l’électricité, l’eau courante, le téléphone et la télévision.

Je ne manque de rien. Avant de prendre cette retraite champêtre, j’ai fait prospérer mon entreprise de papeterie. J’ai amassé de quoi vivre confortablement le reste de mes jours en fabriquant et en vendant des cahiers de brouillon, des centaines puis des millions de cahiers de brouillon… Des feuilles de papier blanchâtre de mauvaise qualité, aux lignes baveuses qui se remplissaient avec l’encre de milliers d’écoliers.

J’ai pris Boileau à contre-pied : ce qui ne se conçoit pas bien s’énonce malproprement et les mots pour le dire vous viennent difficilement… Griffonnez, barbouillez, composez, grattez, crayonnez, gribouillez, tartinez, esquissez, croquez ! Le cahier d’essai a un avenir certain. Le brouillon, c’est le papier hygiénique de l’âme.

J’ai transformé des milliers d’arbres en pâte avant de revendre ma fabrique à un groupe industriel international.

J’ai une famille qui profite bien de cette manne financière, préférant vivre au soleil. Je fais partie de ces hommes qui sont plus aimés pour ce qu’ils ont fait que pour ce qu’ils sont. Je ne leur en veux pas. À la différence d’un naufragé sur son île déserte, j’ai choisi cet isolement. Il ne me pèse pas. Après tout, un ours passe sa vie en solitaire et n’en souffre pas.

Il est tard. Je m’apprête à me coucher. Cette nuit le vent souffle trop fort pour que je dorme paisiblement. L’air s’engouffre dans la forêt. Elle devient un monstrueux instrument à cordes, siffle des arpèges dissonants aux tonalités inquiétantes. J’ai peur des bourrasques depuis une certaine tempête achevant un millénaire que j’ai cru être la fin du monde. Pour me rassurer, j’ai toujours imaginé que les murs de ma petite maison se serraient, la charpente se ratatinait, elle se recroquevillait, prenait soin de moi. D’habitude, je m’y sens comme dans le ventre d’une mère, un retour dans l’utérus, une poche impénétrable à l’abri des arbres. Elle est confortable, facile à chauffer. En lisière de forêt, ce n’est pas le bois qui manque, englouti par la bouche gourmande du poêle qui ronfle. Pourtant, ce soir, des raclements et grattements incessants sur le toit m’inquiètent. Depuis une heure, le vent prend une dimension matérielle et essaie de peler les tuiles. C’est pire que l’histoire des trois petits cochons, le loup ne fait pas que souffler, désormais il a un outil ! J’imagine une haute créature noire aux longues pattes poilues armées d’une pelle ou d’une pioche frapper le faîtage avec un sourire carnassier. Ce ne sont que des peurs enfantines, mais ce soir j’aimerais tant me sentir aussi protégé qu’un bambin. Je prends mon courage à deux mains et je sors, accueilli par une bourrasque qui fait gonfler mon pyjama. Je frissonne, pourtant il ne fait pas si froid en cette nuit de début novembre. Sous l’éclat fade de la lune qui se faufile entre les nuages bas, j’aperçois deux grosses branches dépouillées de leurs feuilles qui se balancent, ébouriffées au-dessus du toit. Elles frappent en rythme, leur haine attisée par la tempête.

J’enrage ! Le Mal-Hêtre !

Mon père a acheté ce terrain avant ma naissance, il venait déjà s’y reposer. Au début, sous une tente canadienne, surplus de l’armée, puis ce fut une caravane, avant qu’il y fasse construire la petite maison. J’ai toujours connu ce hêtre difforme planté comme un majordome renfrogné devant le portail. Je l’ai surnommé le Mal-Hêtre.

Depuis mon enfance, cet arbre ne m’apporte que des ennuis. Ce fut d’abord une grosse bosse sur le front en apprenant à faire de la bicyclette. Mon père a dit que je ne l’avais pas évité à temps ; moi j’ai eu l’impression qu’il m’avait volontairement barré le chemin. C’est idiot, un arbre ne se déplace pas. Un an plus tard, la branche où y était suspendue ma balançoire cassa sans raison. Bilan : fracture du coccyx. Je me suis assis sur une bouée pendant trois semaines. Le hêtre aussi a gardé une cicatrice, un grand ovale sombre sur le tronc entouré de bourrelets qui ressemble à une gueule affamée. C’est peut-être ridicule, mais depuis, je ne l’approche qu’avec méfiance.

Les bourrasques redoublent de vigueur. Penchées sur ma maison, les deux branches aux longues terminaisons griffues grattent toujours, comme si elles voulaient trouer ma carapace, s’emparer du logis, en violer l’intimité. Le Mal-Hêtre balance sa tête, grince, ricane. Le vent a dû lui briser des racines et le faire pencher dangereusement. Soudain, une ramure de la taille d’un pouce casse et me cingle l’épaule. J’en ai assez de cette tige tordue ! Cette nuit, je ne peux rien entreprendre, mais demain le jour se lèvera sur un duel. Ce sera lui ou moi !

J’ai mal dormi. Vers quatre heures, le vent s’est enfin calmé, laissant place à la pluie.

Aux premières lueurs de l’aube, j’ai sorti l’échelle. Fini le loup qui veut manger le petit cochon, aujourd’hui, je suis le prédateur. La tronçonneuse mord la première branche, juste après la fourche. La chaîne dentée défile. Le bruit résonne dans la forêt voisine, me revient en écho. Les copeaux blancs jaillissent. D’abord, leur odeur suave se mêle à l’haleine fétide du moteur deux temps puis un liquide noirâtre m’éclabousse. Il s’en dégage un remugle insupportable. Avant que je relâche la manette des gaz, la branche se détache et s’écrase au sol. Je tousse, manque de vomir. Je descends de l’échelle, je dois me laver.

Après plusieurs douches, j’ai fini par me débarrasser de la puanteur. Je retourne sur le champ de bataille. Le Mal-Hêtre semble moins tordu que cette nuit. Drapé dans son indignation, il me regarde, hautain et rancunier. Soulagé du poids de la branche coupée, il s’est redressé. Sur le tronc amputé bée un trou d’où s’écoule une sève brune et épaisse, une émanation nauséabonde s’en échappe toujours. J’ai l’impression d’entendre glouglouter, comme s’il voulait me cracher toute sa haine au visage. Je réfléchis un instant, pour finalement conclure que ça ne peut être qu’une charogne dans un creux du tronc.

Ce n’était qu’une bataille. Je redémarre la tronçonneuse. Exalté par la puissance du moteur, je tranche, je taille, je déchire, je divise, jusqu’à ce que la ramure tombée à terre ne soit plus qu’un tas de bois informe. Il séchera là, déchiqueté à son pied, symbole de mon triomphe. Je suis en sueur. J’ai des copeaux collés partout, jusqu’à l’intérieur de ma chemise. Il ne lui reste que les branches les plus hautes. Je lève un regard méchant avec le sourire coriace d’un pillard repu. Vaincu, il ne pourra plus s’attaquer à mon toit et ressemble à un géant qui essaierait de ramasser des champignons sans se baisser. La tronçonneuse ronronne encore, mais pris d’un peu de pitié pour ce vénérable qui m’a vu grandir, je l’arrête et lui laisse la vie sauve. Ne jamais humilier un adversaire, disait mon père. Le Mal-Hêtre sait désormais qui est le maître.

La nuit est tombée. Le vent est revenu à la charge, assourdissant.

C’est à ce moment-là que les premières douleurs ont commencé, d’abord dans le bras gauche, puis dans le cou et enfin violentes dans la poitrine. Mon cœur est fatigué. Durant ma vie, j’ai multiplié les excès, mon médecin parle plutôt de risques cardio-vasculaires. Si le vocabulaire est différent, techniquement, ça revient au même… J’ai peur. Une sueur froide coule sur mon front. J’ai envie de vomir, mes jambes se dérobent. Malgré tout, je parviens à attraper le téléphone sur le rebord de la fenêtre.

Composer le 15. Vite !

C’est simple, mais affaibli par mes artères coronaires rétrécies, ça ressemble à un marathon. Je décroche, j’attends la tonalité qui ne vient pas. Je repose le combiné pour le soulever à nouveau. Cette difficulté me semble insurmontable. L’écouteur reste muet, pourtant le téléphone est branché. Je jette un œil sur mon portable, pas de réseau. Le relais le plus proche m’a toujours snobé. Je me penche et regarde à l’extérieur. La douleur sous mes côtes devient intolérable. D’abord, je vois le tronc anormalement incliné du Mal-Hêtre à quelques centimètres de ma fenêtre, puis ses racines, à moitié déterrées au pied, levées comme des tentacules, un Kraken végétal. Sa dernière branche passe dans mon champ de vision avec, emmêlé dans ses ramures tortueuses, le câble du téléphone arraché à son poteau. Il le balance comme le drapeau de la victoire devant ses frères de la forêt qui sifflent un chant de triomphe.