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Oscar fronça les sourcils et se remémora à voix haute les actes de barbarie auxquels nous venions d’assister.
— Des réunions secrètes, une assemblée qui crie des mots bizarres, un personnel soignant qui y participe et torture des patients. On dirait les prémices d’une secte.
— Les prémices ? Leurs adeptes me semblent déjà bien organisés. Ils ont des locaux sécurisés, un service d’ordre, probablement la complicité de la direction de l’hôpital. Ils y reçoivent des malades et un chirurgien y opère comme un boucher.
— Oui… et dans un de leurs laboratoires, j’ai fait des photos de cette cuve où sont conservés des morceaux de chair humaine.
Dans une société peinant à se relever d’une pandémie mondiale, Oscar et son ami vont aider un père à sortir sa fille d’un centre de soins peu scrupuleux, dédié aux suites graves de l’épidémie. Ils se retrouvent pourchassés par quatre tueurs d’un groupuscule violent dont les membres adoptent d’étranges comportements.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Thierry Dufrenne a travaillé dans la Santé pendant quarante ans. Le monde médical lui a inspiré de nombreuses nouvelles et cinq précédents romans, tous publiés aux éditions Ex Æquo. La pandémie de 2019 lui a inoculé cette fiction violente et horrifique à l’allure de complot mondial apocalyptique.
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Seitenzahl: 255
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Thierry Dufrenne
HECNOP
Thriller d’anticipation
ISBN : 979-10-388-0806-5
Collection : Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : janvier 2024
© couverture Ex Æquo
© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Soudain, interrompant la rumeur comme on brise un pot, le déluge survint et sa fureur dévastatrice comme la guerre s’abattit sur les hommes.
Les uns perdaient de vue les autres, l’on ne reconnaissait personne dans cette catastrophe.
L’été, les humains à peau blanche souffrent de coups de soleil. Or, l’été les humains mangent plus de crème glacée. Donc les crèmes glacées provoquent des coups de soleil uniquement chez les humains à peau blanche.
Cette corrélation farfelue vous amuse-t-elle? Peut-être simplement parce que vous savez qu’elle est fausse et que vous connaissez les effets de l’astre solaire, les plaisirs d’une gourmandise estivale et qu’il n’y a aucun lien direct entre eux. Elle est pourtant l’exemple même des déductions hasardeuses qui servent les milieux complotistes. Recommencez maintenant cette expérience de covariances saugrenues avec des sujets très pointus de physique quantique, de droit international ou pénal, d’astronomie, de génétique, de virologie... Des domaines que vous ne maîtrisez pas, ou pas tous. Serez-vous aussi perspicaces?
Les corrélations, les constatations simultanées de variables ne peuvent mener à des déductions que par la preuve d’un lien de cause à effet.
Ces incohérences, je les ai vécues de l’intérieur, lorsque j’étais encore soignant au cours de la pandémie de SARS-Cov 2. Médias, youtubeurs mal informés et sans scrupules, avides d’audience, conspirateurs, personnalités politiques ou publiques, artistes en mal de reconnaissance, j’ai entendu leurs dérapages vers des marges nébuleuses, vers un obscurantisme intriqué de vérités, car ils sont malins et savent hameçonner l’auditoire; une assistance pressée par la peur et le temps, pas toujours consciente des tâtonnements très excusables de la médecine face à une pathologie infectieuse inédite, inconnue, pandémique, donc terrifiante.
Avec du recul, je crois désormais que ce sont ces cabaleurs qui m’ont fait le plus souffrir. J’ai vu leurs avis irrationnels et conclusions ineptes mener des couples à la mort, décimer des familles, clouer des vieillards dans leurs grabats, visser des couvercles de cercueils. Je les observe encore aujourd’hui. Toutefois, les derniers variants étant moins dangereux que le virus initial, les conséquences sont moins funestes.
J’ai rarement cédé à Panurge, préférant le vide d’une ignorance qui peut être comblé aux mouvements inconsidérés d’une multitude. Je suis d’une nature curieuse, j’aime analyser, observer les rouages. Et après quarante années travaillées dans le milieu hospitalier, il m’était facile de rechercher — et de comprendre — des connaissances sérieuses en infectiologie pour séparer le vrai du faux.
Je suis cependant parvenu à une constatation inattendue : les complotistes de tous poils ont une bien maigre imagination. Mais peut-être est-ce cette pondération elle-même qui les rend crédibles? J’ai donc eu envie de céder à ce jeu, de laisser libre cours à des pulsions chimériques, libérant la place à des corrélations fantasques, mêlant réalité, vérités et purs produits fantasmagoriques romanesques, donc licites.
Ne vous méprenez pas sur les textes à la première personne! Cette farce, cette tartuferie construite de briques rationnelles, employées à des fins fantaisistes, je n’en suis pas et n’en serai jamais le héros.
Enfin, je n’ai pas voulu affoler les lecteurs avec le tristement célèbre SARS-Cov-2, préférant inventer un autre miasme relevant des démons mythologiques. Mais, qu’importe la bestiole et sa virulence, l’humain reste au centre de mes délires.
Situé dans un proche avenir, je n’ose qualifier ce récit de roman d’anticipation, car l’avenir qu’il décrit, je n’en voudrais pour rien au monde.
Soyez les bienvenus dans mon univers horrifique post-pandémique!
氍
Nous sommes en guerre…
Au bout de l’acier noir, les flammes et les déflagrations m’ont meurtri les tympans. Mes oreilles en sifflent encore. J’ai peur, car je crains de ne plus entendre les conseils et les ordres de mes compagnons de lutte. Gustavo se baisse derrière le muret et rentre la tête dans le cou, son regard furtif vers moi en dit long. Il n’est pas certain de l’issue du combat et son rictus m’avertit que sa blessure au pied le fait souffrir. Du sang gicle d’un trou dans le cuir de sa chaussure montante. Chaque mouvement de sa jambe gauche dessine des signes rouges sur le carrelage. J’aimerais comprendre ces runes pourpres et y déchiffrer notre destin. La perte est abondante, j’y devine une blessure grave. Quarante ans à observer les pathologies et les meurtrissures des autres, ça laisse des cicatrices. Pourra-t-il poursuivre la bataille ?
La réalité me revient, brutalement, comme un élastique qui se détend. Comment ai-je pu en arriver là ? Je ne savais ferrailler qu’avec des mots, des phrases, des tactiques, des procédures ou des plaintes. Mes poings n’avaient jamais fracassé de dents, percuté un menton, ni fait souffrir d’un crochet au foie. Pas même lorsque j’étais gamin. Le rejet de toute violence physique a été un credo, toute ma vie. L’affrontement de ma chair contre une autre chair n’était pas envisageable. Mes muscles n’ont rien d’exceptionnel. En revanche, je bénéficie d’une grosse volonté et une belle force mentale. Pour me décourager et déboulonner ma motivation, il faut une clé de trente et un puissant bras de levier.
J’ai fait mes études dans cet hôpital, j’y ai défendu les conditions de travail, dénoncé les incohérences, les défauts de sécurité… Pourtant je viens d’y tirer une rafale de fusil mitrailleur contre d’anciens collègues.
Avant-hier, j’ai redécouvert la colère et la haine. Elles m’ont prouvé que j’étais capable de tuer, sans scrupules, à mains nues en frappant un autre humain. Voir la vie le fuir, avec mes yeux dans ses yeux, en le précipitant dans le vide.
Hier, j’ai frôlé la mort, violant les frontières d’une pondération confortable.
Entre mes mains, le poids de l’acier bleui me rassure. J’ai appris rapidement le fonctionnement de cet outil massacreur dont j’ai oublié le nom exact et le calibre. Il est si puissant que le recul a réveillé une douleur dans mon épaule. Les esquilles de bois et les éclats de plâtre arrachés par les balles sont jouissifs, aussi magiques qu’un feu d’artifice. Et c’est émouvant lorsque le projectile pénètre la chair humaine, les cris et le sang répandu apaisent mes craintes d’être moi-même touché. On dira peut-être que je suis un terroriste, mais je ne regrette rien.
Après les coups de feu tirés par mes compagnons, je me recroqueville instinctivement. La réponse ennemie arrive en rafale, les impacts déforment la tôle du brancard renversé, comme un bunker de fortune. Heureusement, nos adversaires n’ont pas de balles blindées, l’acier a résisté aux billes de plomb. Mes poils se hérissent et la colère me gagne à nouveau.
Je vois Oscar, mon malchanceux ami de ces derniers jours, me faire un signe de la main pour m’affirmer son soutien. Il semble serein. Un sourire éclaire son visage. Après les épreuves traversées et l’enfer qu’il a vécu, je trouve son attitude presque indécente. Quelle folie couve-t-il ? D’autres coups de feu éclatent, un projectile ricoche sur le mur derrière lui. Il baisse la tête. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre des combattants et n’avons pas le réflexe de riposter alors que nos adversaires sont à découvert. Mais, les quatre autres membres de notre commando l’ont eu et se déchaînent. Le tonnerre éclate, les projectiles zèbrent l’air lourd de poudre brûlée.
Le silence revenu, Oscar ose un regard par-dessus le muret qui le protège et se relève. Gustavo lui hurle aussitôt de se baisser.
— Ils se sont barrés ! nous crie-t-il. Et il y a un blessé, les gars ! Un de moins ! Et pas n’importe qui !
Je me redresse et souris à mon tour. Un ennemi est à terre. La démoniaque femme en rouge gît sur le flanc. Plusieurs balles l’ont atteinte dans les lombes et lui ont déchiqueté l’abdomen en ressortant. Le pourpre de la flaque dans laquelle elle baigne semble un peu plus foncé que les vêtements écarlates dont elle est constamment parée. Un vernis carmin enrobe sa main gauche avec laquelle elle retient ses tripes. Ses doigts poisseux ripent sur le manche de son long poignard à la lame courbe. Ses dernières forces ne lui permettent plus de combattre, elle est aussi inoffensive qu’une larve engluée, un insecte empalé.
Je contourne mon abri de fortune et ses yeux s’assombrissent quand elle me voit approcher. Je perçois enfin de la terreur dans son regard. Elle geint alors que j’ai l’odeur de son sang dans les narines, souffrant autant de sa blessure que de la peur de mourir. Pourtant, son agonie n’est pas assez abominable à mon goût. Les gémissements de ce démon androgyne m’agacent, ils ne me suffisent pas. Elle aurait mérité un trépas bien plus atroce, lentement et après une longue torture. Soudain, sa voix se perd dans un gargouillis de larmes et de sang qu’elle expulse en un jet grenat. Dans ses yeux affolés flotte un voile d’impuissance lorsque Gustavo achève cette femme en rouge d’une balle dans le crâne. Affamé de vengeance, je ne l’ai pas entendu approcher. Pour moi, cette miséricorde a presque le goût d’une trahison.
Il offre un clin d’œil à Jérôme, l’air de dire « cette fois, je l’ai fait ! »
Oscar a assisté à la mise à mort.
— J’ai retrouvé le nom de cette pourriture ; elle s’appelait Nergal, me murmure-t-il.
J’approuve. Je garderai le sang coagulé sur ma chaussure en souvenir du châtiment.
— Ils se sont repliés dans la salle des incubateurs pour protéger la fusion ! grimace Gustavo dont le pied blessé ne semble pas altérer la motivation.
Nous sommes désormais à six belligérants contre six. Les forces s’équilibrent.
— Nous devons détruire le golem ! C’est le but de notre intervention, réaffirme-t-il.
Hermine enclenche un nouveau chargeur. Oscar s’éloigne, troque son fusil mitrailleur contre une arme de poing, plus légère, tandis que Jérôme tire une sphère grise de son sac à dos et lui tend. Une grenade ? Je n’ose y croire. Je ne savais pas que nous disposions de cette arme. Pourquoi n’en ai-je pas une ? Soudain, je comprends sa tactique. Lors de la préparation de notre attaque, Oscar avait laissé des sous-entendus quant au projet de mourir en terrassant l’ennemi, en vengeant son frère et sa famille. S’il a exposé son désespoir au chef du groupe, ce dernier a pu miser sur un dévouement sans limites.
Il m’observe en souriant. Je secoue la tête pour le décourager. Un sacrifice est toujours une solution extrême. J’ai longtemps été amateur des parties d’échecs, donc je sais que cette stratégie sera payante. Une immolation pour cinq morts et pour un mat ne se refuse pas. Ce serait une fin victorieuse avec une seule offrande humaine. Dans ce jeu ancestral, il n’y a pas de morale, mais juste des soldats. Que combattons-nous réellement ? Mes doutes ressurgissent. Gustavo et sa bande ne pourraient être que de dangereux gourous m’ayant embrigadé avec de trop belles paroles.
« Stopper le balancement du pendule guidant l’Humanité dans sa marche rétrograde et le repousser vers la lumière».
Hier, j’en étais convaincu. En cet instant et devant l’adversité, la phrase me semble creuse. Ce n’est pas dans ma nature de suivre l’exaltation de mes congénères. Je suis solidaire de leur lutte, mais la peur me fait perdre mes certitudes. Je regarde ma chaussure, le sang humain s’assombrit en séchant. Puis-je vraiment reculer?
Oscar n’a aucun doute en soupesant la petite bombe. Il lève le pouce, nous signifiant que tout va pour le mieux, avec une folie dans les yeux que je découvre à nouveau ; une possession enragée et grandiose qui me fait hésiter entre l’humilité du héros et la dégaine d’un dément, probablement ce même éclat horrifique qui l’a déjà mené à l’asile.
Tout se passe alors très vite. Il court vers nos ennemis retranchés dans la salle contigüe.
— Couvrez-moi ! rugit-il en vidant le chargeur du pistolet devant lui.
Je vois son souffle chahuter les volutes bleues. Il sait qu’il va mourir, mais rien ne l’arrêtera désormais. J’admire un courage que je n’aurai jamais. Nos passés étaient divergents, le présent nous a unis dans la fureur. Si mon existence a frôlé l’insipidité, Oscar tanguait entre le sel d’un destin guignard et l’amertume d’une villégiature en psychiatrie dont il ne voulait pas de ricochet. Il a un trop plein de douleur à dégorger et court vers la mémoire de celles et ceux qu’il a aimés et qui sont morts. Où le reverrai-je s’il existe une vie après la vie ? Au Paradis ou en Enfer ?
Il tient la grenade, fait sauter la goupille. Elle s’envole comme une virgule au-dessus de sa tête, avant le point final.
Je presse à nouveau la gâchette avec une haine infinie, pour couvrir sa progression. La puissance des détonations n’a d’égal que la frénésie destructrice des billes d’acier. Malgré cette déferlante de poudre en feu, je l’entends hurler le décompte mortel.
— 10... 9... 8…
L’expérience dont chacun d’entre nous se vante contient les prémices d’un jugement que nous nous autorisons trop souvent à porter. Aurions-nous pu deviner ce qui allait arriver dans les trois années suivant la pandémie de SARS-Cadmos ? Entre « aurais-je pu ? » et « j’aurais dû », il y a une nébuleuse à traverser, un système qui va de l’impossible au possible en flirtant avec la négligence, de l’homicide involontaire à l’assassinat, en passant par la non-assistance à personne en danger. La Justice voyage dans cet univers et rend trop souvent un verdict tardif, relaxant ou punissant celui qui n’a pas pris la bonne décision et n’a pas deviné ce qu’il avait parfois sous le nez, alors qu’il voyait trop loin, scrutant l’avenir au télescope. Où me situais-je il y a encore quelques mois, quelques années ? Aurais-je cru plausible ce que j’ai compris ces derniers jours ? Avec l’expérience aurions-nous pu tenir compte des découvertes en macro-génétique et des recherches dans ce domaine qui ont débuté bien avant le choc pandémique ? Le corps humain contient plus de microbes que de cellules vivantes et ce microbiote influence sa digestion, ses humeurs, sa santé, les relations avec ses congénères. Donc, moitié cellules, moitié microbes, qui sommes-nous vraiment ? Nous abritons dix mille milliards d’êtres en interaction dans nos intestins et sur notre peau, à tel point que certains chercheurs en biologie parlent de macrobes pour désigner cet ensemble animé et son comportement. Les scientifiques connaissaient les symbioses des virus, bactéries, champignons, plantes, parasites, insectes et mammifères entre eux. Les futures découvertes dans cette vaste sphère vivante promettaient de nouveaux traitements. Primitivement basés sur des eurythmies, les chercheurs en ont rapidement maîtrisé les réactions chimiques par de solides formules.
Alors comment avons-nous pu croire qu’un virus ayant attaqué l’humain puisse disparaître sans laisser aucune trace dans nos vies cellulaires ? Chaque bouleversement d’un équilibre en perturbe un second et la cascade de dominos qui s’ensuit peut déclencher une bombe à retardement. Surtout quand on ne veut rien voir d’autre que le sauvetage d’une économie capitaliste mondiale déifiée et délétère aussi bien pour le climat que pour l’Humanité. Les parasites, camouflés bien au chaud dans les chairs, se nourrissent autant de l’ignorance de leur hôte que des ressources de son corps. Au début, le nuisible a tout intérêt à laisser vivre son logeur. Muet, sournois et furtif, il ne se dévoile qu’à un point de non-retour et l’anéantissement de la chair qui l’a nourri, juste avant sa dissémination vers d’autres organismes à infecter. J’espère que nous n’en sommes pas encore arrivés là. Rien n’est moins sûr quand je vois la violence avec laquelle il nous a fallu combattre ces derniers jours pour rester en vie, Oscar et moi.
Les premières expériences, je les ai vécues au travers du témoignage d’une mère, dans le récit d’une femme blessée et d’un médecin victime d’une tentative de meurtre, il y a tout juste quelques mois.
Je me souviens bien de cette mère désappointée par un fils qui avait essayé de la tuer. Ce jour-là, je travaillais avec une collègue qui se nommait Anna. Nous avions été appelés pour réaliser une radiographie de contrôle dans la chambre d’une septuagénaire. Un drain lui traversait la paroi thoracique, aspirait le sang et l’air qu’une blessure à l’arme blanche avait laissé couler et fuir. Le poumon droit encore meurtri, pourquoi cette patiente s’est-elle confiée à nous alors que nous ne l’avons croisée que quelques minutes et n’allions peut-être pas la revoir ? Peut-être justement pour ces mêmes raisons. Car elle avait l’air d’avoir aussi honte de son fils qu’être moralement abattue par cette tentative d’assassinat sur sa propre mère ? Entre deux sanglots qui secouaient ses cicatrices et lui arrachaient des grimaces, elle a eu besoin de nous raconter son histoire. Surpris, nous avons laissé filer le temps, brisant notre rythme de travail pour l’écouter. Cette dame nous a émus. Le bandage sur son crâne avait glissé. Il ne tenait plus que par un sparadrap collé sur une mèche de cheveux, étrange couvre-chef informe et taché d’antiseptique qui dévoilait des points de suture allant du coin de l’œil à l’oreille droite.
Son fils, intelligent, ingénieur de formation, divorcé, sans enfant était retourné vivre chez sa mère en 2019, le temps d’avoir la force de rebâtir son avenir sur les ruines de sa déception amoureuse. Il approchait de la trentaine et les désagréments, bourlinguant souvent en meute, lui avaient fait perdre son travail à la suite du premier confinement. Cette année-là avait été difficile et il n’avait pas retrouvé d’activité en rapport avec son diplôme. Je ne me souviens plus du domaine dans lequel il était expert, mais ce détail n’a aucune importance. Puis il avait souffert du Cadmos en novembre de la même année. La seconde vague avait été sournoise et brutale. Le fils en était ressorti harassé, abattu, décrivant un manque de motivation, des troubles de la concentration, une fatigue dès les premiers efforts. Les médecins nommaient ce syndrome le brainfog. Le « cerveau dans le brouillard » traduisait assez bien cette perte d’acuité cérébrale et de vision de l’avenir. Professionnellement fini, il s’était alors mis à boire. Peu de temps avant son accès de barbarie, elle le suspectait même de se droguer, son comportement ayant beaucoup changé. Attristée comme une mère peut l’être en observant la déchéance de son fils, elle avait tenté de le tirer de la fange dans laquelle il s’enlisait. Elle disait l’avoir toujours soutenu et aidé. Nourrissant l’espoir fou qu’elle pouvait le sauver de ses addictions, elle lui a interdit de sortir de la maison. Quelques jours plus tard, le drame s’est produit. Certes, l’alcool était devenu une échappatoire, mais il jurait n’avoir jamais consommé de drogues. À court d’arguments, il lui tint alors des propos qu’elle qualifia d’incohérents, des mensonges éhontés sans queue ni tête. Le fils disait vouloir « aller à la messe », assister à une cérémonie initiatique avec de nouveaux amis. Une messe ? À vingt-trois heures, un soir en semaine ? La mère avait fait barrage de son propre corps. Pris de furie, le fils avait alors ramassé le couteau à pain et avait frappé. Elle avait évité de peu le premier coup qui visait le visage. La lame avait glissé sur l’os temporal. L’intention de tuer était évidente. La vieille dame n’avait pas eu le temps d’esquiver la seconde attaque qui trouva un espace entre deux côtes et perça le poumon droit. Il la laissa ainsi pour morte et s’enfuit. Les voisins, alertés par les cris de leur dispute, avaient appelé les secours.
À ce jour, la police cherchait encore l’homme de trente ans et c’est cela qui effrayait la mère, l’affligeant bien plus que ses blessures.
— J’ai peur, vous savez ! Je crains qu’il revienne me poignarder dans mon lit où je suis clouée avec cette perfusion et ce drain. Pourrais-je un jour l’aimer à nouveau ?
Honteuse, elle nous avoua que pour le moment, la mort de son fils lui procurerait un soulagement. Est-il plus terrible dilemme pour une mère que celui de souhaiter la disparition de la chair de sa chair ?
Comment ne pas voir une similitude entre ce récit et ce qu’un autre collègue et moi avions d’abord qualifié de tentative de suicide par défenestration chez une patiente ? C’était un matin, au début du printemps. Par facilité, nous avions décidé de travailler en binôme pour l’examen postopératoire d’une dame lourdement fracturée : bassin, avant-bras gauche, coude et tibia droit. Un monstrueux hématome sur le front lui dégoulinait sous les yeux et à la racine du nez en un arc en ciel bleu vert et jaune. Une guirlande de tubulures pendait d’un sapin de Noël de perfusions au-dessus de sa tête. Cadeau hors saison d’antalgiques, d’antibiotiques, de solutés qui se mélangeaient dans une robinetterie en labyrinthe avant de se diluer dans son sang. J’avais tenté de la rassurer sur les manipulations à venir et les précautions que nous allions prendre pour lui éviter des douleurs lorsque Maxime lui demanda ce qu’il lui était arrivé. La curiosité fait avancer le monde, mais elle est vraiment un vilain défaut parfois. La patiente avait répondu du tac au tac et ses propos sont restés longtemps dans nos mémoires. Par la suite, nous avons repris cette phrase si déroutante en racontant notre surprise à nos collègues, la répétant presque comme une blague.
— J’ai tout pété ! J’ai sauté du troisième !
Les personnes qui ont tenté de se suicider sont pour la plupart taiseuses. Devant un mutisme composé de turpitudes et bien souvent de regrets, par pudeur et humilité, je me contentais de commenter mes gestes et d’expliquer au patient les radiographies à réaliser. Mais ce jour-là, la volubilité de cette dame cassée contrastait avec le désespoir d’un tel acte d’autolyse. Elle était alors partie dans une description de sa vie conjugale et des raisons qui l’avaient poussée à enjamber une rambarde pour se lâcher dans le vide. Nous avons écouté son délire, nos quatre yeux ronds comme des billes.
— Mon mari, il fait que picoler et regarder la télé, avachi dans le canapé. Il ne fait rien de ces journées et en plus, il ne voulait pas que je sorte pour « aller à la messe»! Moi, je voulais, alors j’ai ouvert la fenêtre et j’ai sauté.
Je m’étais permis une ironie qu’elle n’apprécia pas.
— C’est une solution très expéditive, une sorte de victoire à la Pyrrhus.
Elle me fixa droit dans les yeux cherchant à comprendre un vocabulaire qu’elle ne connaissait pas, certaine que je me moquais d’elle.
Maxime m’avait regardé en fronçant les sourcils et puisque cette patiente en parlait aussi librement, il voulut des détails.
— Nous sommes vendredi, vous avez été opérée hier, à la suite de votre chute. La messe c’est le dimanche, non ?
Elle lui avait jeté un œil courroucé, comme si mon collègue ne comprenait rien à rien.
— Ouais enfin... Je dis la « messe », mais c’est la « fusion », là ! La cérémonie où on chante des cantiques. J’aime bien ces trucs-là. Et puis, moi, à l’école j’étais une brêle ! Pas fichue d’apprendre un poème ou une table de multiplication. Ces machins-là qu’on récite à la « messe », je les ai retenus tout de suite. Un peu comme si je les connaissais depuis toujours.
La « fusion ». Le mot avait été lâché pour la première fois. Mais de quoi parlait-elle ? Et les cantiques ? Quels cantiques ?
Nous n’avons pas cherché à approfondir. Sur le coup, nous avons juste souri devant ses propos incompréhensibles et changeant de sujet, nous avons terminé son examen.
La « messe », la « fusion », les « cantiques », nous allions bientôt découvrir de quoi elle parlait. Et il n’y avait rien d’incohérent.
Peu de temps après, le hasard des plannings avait voulu que j’assiste au réveil d’un homme en réanimation, arrivé pour un accident de voiture, retrouvé inconscient dans un ravin. Trois matins de suite, j’avais contrôlé l’état de ses poumons puisqu’il avait subi un gros traumatisme thoracique. Le dernier jour, il me reconnut et réclama de pouvoir regarder l’image qui s’affichait sur l’écran de mon appareil mobile. Étonné par cette demande, il m’apprit qu’il était médecin. J’accédai à sa requête, mais ce fut difficile pour lui, la minerve qui bloquait ses vertèbres cervicales en miettes empêchait tout mouvement de tête. Constatant que sa poitrine ne retrouverait probablement jamais la vigueur d’un soufflet de forge, il se mit spontanément à évoquer une tentative d’homicide. J’avouai mon étonnement puisque son infirmière avait parlé d’un accident de la voie publique.
— Celui-là, je ne le laisserai pas ressortir de taule ! J’ai versé dans un fossé de dix mètres, poussé par un autre véhicule. D’ailleurs le conducteur s’est arrêté, est descendu jusqu’à la carcasse de ma voiture et, me jugeant mort, a renoncé à m’achever avec le gourdin qu’il avait garni de fil de fer barbelé. À la façon de Negan et Lucile dans The Walking Dead. Vous voyez l’horreur ?
Oui, je me souvenais de l’insoutenable violence des épisodes de la saison dix de cette série télé.
— Je ne dois ma survie qu’à mon inconscience à ce moment-là.
Il poursuivit son explication, ses propres paroles le soulageaient.
— C’est un patient dont je me suis occupé. Au début de la pandémie, il a développé une forme longue du Cadmos long avec une fatigue insurmontable et une sorte de narcolepsie incompatible avec une vie active. Pour essayer de contrer ces accès de sommeil incoercible, il se procurait de la caféine pure puis le fameux « pot belge », le dopage du pauvre des années 2000 ! ironisa-t-il. Quand son dealer, certainement déniché sur le dark web, lâcha l’affaire, il se tourna vers moi. Bien évidemment, je refusai la prescription de substances illicites et dangereuses. Alors il partit dans un délire paranoïaque, évoquant des cérémonies de fusion, de messes auxquelles il ne pouvait plus participer à cause de sa narcolepsie, il me parla des cantiques qu’il ne chantait plus et finit par sortir en claquant la porte du cabinet. Je ne le revis pas les jours suivants malgré mes appels et mes messages sur son téléphone, l’exhortant à revenir en discuter pour trouver une solution acceptable. J’ai appris hier par la police venue quérir mon témoignage qu’il m’a observé durant tout ce temps, pour finalement me suivre en voiture et me pousser dans le fossé, sans aucune discrétion. Beaucoup de gens ont vu ce qui s’est passé. Pour ça, il n’était plus narcoleptique ! se désola le médecin.
Je restai silencieux, aussi effaré par le récit que d’y trouver à nouveau ces mêmes paroles : fusion, messe, cantiques… Au vu des actes agressifs qui y étaient liés, ces mots évoquaient plus une inquisition, une dérive sectaire ou une guerre de religion.
Épuisé par les révélations qu’il avait tenu à me faire, il se mit à pleurer.
Que pouvais-je lui dire ? Que j’espérais aussi que ce criminel ne retrouverait jamais sa liberté, que je lui souhaitais un bon rétablissement et que ce ne serait pas moi qui allais lui réaliser un nouveau contrôle demain ? J’aurais pu revenir le voir par sympathie, pour lui apporter du courage, tant il m’avait ému. Mais je ne le fis pas, trouvant cette visite indiscrète et donc déplacée.
Seule la coïncidence de quelques mots dans les descriptions de ces comportements excessifs, dans trois drames de la misère familiale ou conjugale, de la violence humaine, aussi triste qu’elle pouvait être banale, aurait pu nous alerter. Si les évènements auxquels se rapportaient ces messes et ces cantiques provoquaient tant de barbarie, je ne devais pourtant pas être le seul à me poser des questions. Combien y en avait-il eu pour que je croise plusieurs victimes en quelques semaines ? Probablement beaucoup, et pas uniquement dans ma région. J’en eus la confirmation très peu de temps après.
Mémoires de guerre
La veille du confinement, je suis rentré seul chez moi, comme tous les jours depuis trente ans. Célibataire et sans enfant, j’avais quelques amis, des collègues, peu d’amourettes et donc une vie quasi monacale depuis un divorce dont j’avais oublié la date. On enterre vite les mauvaises expériences; celle d’une union sous le soleil du Sud en fut une. Mariage pluvieux, mariage heureux. Je vous laisse en déduire la suite. Martine était née à Mallemort. Deux os entrecroisés, une jarre renversée et une tête de mort, le blason de cette ville est à lui seul un mauvais présage. Sa peau caramel perdit sa couleur gourmande sous les nuages du Nord-Est et lorsqu’elle voulut retourner en Provence, je ne trouvai pas d’hôpital susceptible d’accepter mon métier et d’y exercer mes fonctions assez vite pour ses impatiences. Impatiences qui l’amenèrent à faire le plein pour prendre l’A7. Je la perdis de vue dès que l’arrière de sa berline disparut sous l’horizon des plaines crayeuses qui entourent ma ville. J’acceptai l’échec quelques mois plus tard, encore devant un juge à cette époque, avec un paraphe au bas d’une page. Libre et seul, sans descendance qui me léguerait ses problèmes, je ne souffris pas outre mesure de ce vide. Du moins pas à ce moment-là. Ma prochaine mise à la retraite allait me laisser beaucoup de temps vaquant. Entre cette future aisance horaire et la vacuité d’une existence, la frontière serait subtile. Pour mes collègues et moi, l’annonce gouvernementale d’un confinement n’allait pourtant pas encore être un excellent moyen d’en tester les prémices. J’exerçais un métier consenti comme alimentaire, mais qui m’assurait une identité sociale. Manipulateur en radiologie médicale, des mots compliqués que les patients ne retiennent pas. Les plus flatteurs nous appellent «docteurs», bien à tort, ignorant que la pommade n’est pas toujours onctueuse ni requise. Les autres nous prennent pour des infirmiers un peu spéciaux, voire ratés. Tant qu’ils n’y voyaient pas de manœuvres perverses dans le mot «manipulateur», l’honneur était sauf.Diplômé dans les années quatre-vingt, j’avais longtemps été le plus jeune dans mon service. Quand je partirai, je serai le plus vieux. La réforme des retraites avait été un sujet qui m’avait inquiété. Finalement, l’apparition d’un nouveau virus allait me laisser un peu de répit en retardant le vote de la loi. J’ai toujours eu une tendance perverse à chercher un point positif dans les pires moments, une manière bien à moi d’éclaircir les gris. Les gris, c’est la base des images dans mon métier et il y a bien plus que cinquante nuances.
Mais, remontons quelques jours en arrière. Le vendredi 13 mars, j’étais en rage devant l’absence de décision des autorités gouvernementales. Qu’attendaient-ils pour freiner l’épidémie? La fin des élections municipales? Est-ce que ce monde est sérieux
