Le Pentacle de Némésis - Thierry Dufrenne - E-Book

Le Pentacle de Némésis E-Book

Thierry Dufrenne

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Beschreibung

Enquête en milieu hospitalier

Quelques mots de Cathy suffirent au lieutenant Loufti pour entrevoir une similitude entre ses enquêtes en cours et celle de son ancienne collègue.
Si ce n’était pas le fruit du hasard, alors qui avait tissé ces liens entre un crime en Corse, deux morts suspectes et un banal vol dans une cave ?

Plongez dans le dernier volet de cette saga de thrillers fantastiques, après Le labyrinthe de Darwin et La Némésis de Darwin !

EXTRAIT

Lisa fut coupée par une sonnerie. Sur le tableau derrière elle, un voyant clignotait. Christiane sursauta et gémit :
— C’est encore lui qui appelle, moi je n’y vais plus, avec ce que Maryse vient d’insinuer !
Lisa se leva spontanément en souriant.
— Même pas peur ! Elle était bien vivante cette fille. Je pourrais la reconnaître.
L’aide-soignante s’éloigna dans le couloir encombré de chariots et de pics à perfusions.
Maryse grimaça, l’aide-soignante partit rassurer le patient.
— Personne ne rentre en réa sans autorisation. Quelqu’un aurait accepté une visite hier de bonne heure chambre onze ? Non ? Pas besoin de lobotomie, il lui manque déjà un bout de matière grise à celle-là, jugea-t-elle méchamment.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Thierry Dufrenne est né dans les Ardennes, il vit à Reims et travaille dans la Santé. Le monde médical qui l’inspire est toujours très présent dans ces romans. Le pentacle de Némésis vient clore une trilogie commencée avec le labyrinthe de Darwin puis la Némésis de Darwin.

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Seitenzahl: 245

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Le pentacle de Némésis

Résumé

Quelques mots de Cathy suffirent au lieutenant Loufti pour entrevoir une similitude entre ses enquêtes en cours et celle de son ancienne collègue.

Si ce n’était pas le fruit du hasard, alors qui avait tissé ces liens entre un crime en Corse, deux morts suspectes et un banal vol dans une cave ?

Thierry Dufrenne est né dans les Ardennes, il vit à Reims et travaille dans la Santé. Le monde médical qui l’inspire est toujours très présent dans ces romans. Le pentacle de Némésis vient clore une trilogie commencée avec le labyrinthe de Darwin puis la Némésis de Darwin.

Thierry Dufrenne

Le pentacle de Némésis

Thriller fantastique

ISBN : 9782378730352

Collection Atlantéïs : 2265-2728

Dépôt légal mars2018

© couverture Ex Aequo

© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370Plombières-les-bains

www.editions-exaequo.fr

Prologue

Lundi 3 juillet 2017

2 h 01

Minuit n’était qu’un leurre, bien mal nommé. Deux heures du matin sonnaient vraiment la moitié du temps travaillé pour l’équipe de nuit du service de réanimation, Le plus gros des tâches nocturnes était fait, mais Christiane savait que la seconde partie restait la plus difficile, six heures à négocier âprement contre la fatigue et le manque de sommeil. Elle se réfugia près de ses collègues en salle de garde pour une pause.

— Le patient du onze, il me fout la trouille ! Il s’énerve et me raconte la même histoire de fantôme depuis hier soir, ça fait quatre fois qu’il sonne pour geindre.

Maryse avait une théorie :

— Tu sais ce qu’on dit ? Juste avant le passage, la porte s’ouvre et les moribonds voient déjà les morts…

— N’importe quoi ! Il est de plus en plus fringant ce monsieur ! Demande simplement à l’interne de lui prescrire un somnifère ! suggéra Bénédicte en haussant les épaules.

Maryse sourit à sa mauvaise blague, fit de son mieux pour la rassurer :

— Il sera transféré en neurologie demain, tu n’as plus longtemps à le supporter. C’est vrai que tu es un peu pâle !

Christiane se servit un café, mais ne changea pas de couleur.

— Ce qu’il raconte me fait froid dans le dos. Il dit qu’il a vu, ce matin, une fille en blanc qui le regardait à côté de son lit !

— Sûrement une stagiaire ou une externe dont il a eu peur, il y en a une moche toute boutonneuse en ce moment, continua sa collègue moqueuse, en lui tendant la boite à sucre.

Christiane secoua la tête.

— Non ! J’y ai pensé et il est affirmatif, elle n’avait pas de blouse ! Et puis tu as déjà vu une stagiaire entre six et sept toi ?

Il insiste sur la robe blanche, avec de la dentelle sur le col. Remarque, il est rigolo, sourit Christiane, il dit que la fille l’aurait réveillé quand elle a mis son doigt dans son nez.

Les deux collègues froncèrent les sourcils, perplexes. Elles ne comprenaient pas bien à qui appartenaient respectivement le doigt et le nez. L’aide-soignante fut la plus rapide à deviner :

— Tu veux dire que la fille aurait mis un de ses doigts dans le nez du patient ?

L’infirmière hocha la tête derrière son mug. Maryse et Bénédicte éclatèrent de rire.

— Chez les lobotomisés frontaux, on en a entendu des fantasmes rocambolesques, mais celui-là, jamais !

— Oh chérie, vas-y, enfonce ton petit doigt dans ma narine… encore, encore! gémit Maryse, imitant un début d’orgasme.

— Le onze n’est pas lobotomisé, précisa l’infirmière qui ne partageait pas leur hilarité.

— Ah oui, merde ! jura Maryse en retrouvant son sérieux.

— Une vieille baroudeuse en réa comme toi a toujours des frissons quand un malade délire à son réveil? Pourtant tu en as vu plus que nous, je te croyais blindée comme un char Leclerc.

— Je préférerais les grossièretés et les obscénités à ces fables de filles en blanc… Je déteste les histoires de fantômes ! Christiane sembla soudain épuisée et contrariée, ses peurs la rattrapaient.

Lisa entra sans un mot et alla s’asseoir au bout de la table, à l’écart, comme toujours, personne ne savait vraiment si c’était le choix de cette aide-soignante ou une réaction à l’attitude de l’équipe. Les avis différaient en fonction des affinités que chacune portait à cette femme, un peu boulotte, qui parlait peu et passait pour peu maline.

Maryse ne lui prêta aucune attention, mais crut judicieux d’apporter une nouvelle explication ésotérique qui fit râler Christiane :

— Ce n’est pas si idiot cette explication avec une dame blanche ! Vous vous souvenez de cette jeune femme enceinte décédée dans la même chambre l’année dernière?

— Celle dont les gynécologues ont réussi à sauver le bébé, précisa Bénédicte.

— Ouais, justement ! Je vous avais bien dit d’ouvrir la fenêtre pour que son âme s’envole quand elle est morte, mais vous ne voulez jamais m’écouter, donc son esprit est resté ici à chercher son bébé… C’est normal que le patient du onze l’aperçoive, les opérés du cerveau sont dans les limbes quand ils se réveillent. Ils devinent des choses que les vivants ne voient pas.

— Mais, arrête avec tes théories sinistres ! ordonna l’infirmière, de plus en plus pâle et horrifiée, qui se cachait maintenant derrière sa tasse de café.

— Un spectre qui met son doigt dans les nez… pour y chercher un bébé, résuma Bénédicte, levant les yeux au plafond, en espérant détendre l’atmosphère.

Étonnamment, Lisa lui coupa la parole :

— Ce n’est pas une blague… Moi aussi je l’ai vue !

Trois regards se tournèrent vers l’aide-soignante qui se sentit brutalement mal à l’aise et piqua un fard.

— Raconte! ordonna Maryse, avide de sensationnel malgré le peu d’estime qu’elle portait à sa collègue.

— Hier matin, j’étais toute seule au huit pour donner le bassin et il y avait une jeune fille au pied du lit dans la chambre en face : la onze. Je n’ai rien dit, j’ai cru que c’était de la famille. À cette heure-là, ça m’a étonnée, mais parfois…

Lisa fut coupée par une sonnerie. Sur le tableau derrière elle, un voyant clignotait. Christiane sursauta et gémit :

— C’est encore lui qui appelle, moi je n’y vais plus, avec ce que Maryse vient d’insinuer !

Lisa se leva spontanément en souriant.

— Même pas peur ! Elle était bien vivante cette fille. Je pourrais la reconnaître.

L’aide-soignante s’éloigna dans le couloir encombré de chariots et de pics à perfusions.

Maryse grimaça, l’aide-soignante partit rassurer le patient.

— Personne ne rentre en réa sans autorisation. Quelqu’un aurait accepté une visite hier de bonne heure chambre onze? Non? Pas besoin de lobotomie, il lui manque déjà un bout de matière grise à celle-là, jugea-t-elle méchamment.

1

Mardi 12 septembre 2017

3 h 59

Sur un plateau en formica traînait une cafetière, le filtre en papier était auréolé, mais sec, le liquide noir devait être imbuvable, aussi glacé que les lieux. Il leva les yeux, une vitre le séparait des deux tables en inox où reposaient les corps de deux victimes par balle : un adulte à l’état général très altéré et à sa gauche, un adolescent. Camille Dulcine commença son travail – qu’il jugeait aussi utile qu’ignoble – sur celui de droite. Abdel lui cria de ne rien faire, mais la légiste n’entendit rien. Il hurla de plus belle, frappa la paroi. Sous son souffle, le verre se couvrit de buée, un instant, il ne la vit plus. D’un coup de manche de chemise, le policier essuya la vapeur. Trop tard ! Sur les bras, les cuisses et même dans le dos, grâce à l’aide de son assistant qui tourna le corps sur un côté, le docteur Dulcine dessina de longs sillons rouges, les crevées, à la recherche d’hématomes sous-cutanés. Les coupures s’élargirent, laissant apparaître des tissus adipeux et jaunes. Quelques gouttes de sang dégoulinèrent. La légiste arrêta son travail, fronça très fort le nez, mimique dont elle s’accoutrait au moindre désagrément. Prise d’un doute, Camille agrippa un doigt du cadavre, souleva l’avant-bras, le secoua comme celui d’un pantin en caoutchouc.

Troublée, elle observa attentivement les berges de la peau tranchée puis fit non de la tête pour chasser l’idée bizarre qui l’intriguait. De l’autre côté, le lieutenant de police vociférant à s’arracher les cordes vocales, frappait du poing la vitre qui résistait. Sa protestation se mua en plainte puis, avec un gémissement, il se laissa glisser le long de la surface transparente. En cinq coups de lame précis, l’abdomen livra ses secrets. Regard en biais, la légiste reprit le même air suspicieux… Trop tard ! L’horreur allait commencer…

Le mort souleva les paupières, se cambra, ouvrit la bouche, chercha un souffle qu’il ne trouva pas, s’appuya sur ses avant-bras suppliciés, sa mâchoire tremblait. Puis le dos retomba, sur l’inox, la mandibule allait et venait, tentant d’articuler un mot sans qu’aucun son ne fût audible.

Pauline, l’agent de service, recula de trois pas, buta sur l’autre table et se retint de tomber en s’appuyant sur le second cadavre. Elle poussa un petit cri, et se réfugia dans un coin de la pièce, craignant peut-être qu’il se mette aussi à bouger. Le photographe de la police lâcha un juron, mais ne pensa malheureusement pas à faire un cliché de cette abomination, «avant que l’immobilité du mort revienne», contradiction que personne n’oserait écrire sans un brin de folie.

Derrière la cloison vitrée, Abdel pleurait. D’abord stupéfaite, Camille Dulcine demeura bouche bée, bras ballants, le droit toujours armé du scalpel. Puis, fronçant soudain les sourcils, elle plongea le gauche dans le ventre ouvert, plaqua sa main gantée entre l’estomac et le diaphragme.

— Nom de Dieu, le cœur bat encore ! blasphéma-t-elle. Qui est l’abruti qui a rédigé le certificat de décès ? Mais… sa température corporelle ne dépasse pas quinze degrés… On est en plein délire là !

Pauline osa se rapprocher.

— C’est impossible ! murmura-t-elle. Dans sa housse plastique, il ne pouvait pas respirer.

— Un autre battement, témoigna le médecin en pointant son scalpel vers le thorax du mort-vivant. Le diaphragme bouge, je le sens. Et… du sang suinte des plaies, lentement, mais il s’écoule !

Pétrifiée, la légiste échangea des regards interrogateurs avec les personnes qui l’entouraient, incapable de comprendre et encore moins d’expliquer ce qui venait de se passer. Un interminable silence s’installa. Le supposé mort ne bougeait plus.

— C’était la dernière systole. Je ne sens plus rien, affirma Camille au bout d’une longue minute. J’aurais dû approfondir mes premières constatations et douter devant cette rigidité incomplète, le peu de lividités cadavériques… et les gouttes de sang qui perlaient.

Le docteur Dulcine retira sa main du ventre ouvert.

— C’est une grossière erreur… Non, c’est une faute professionnelle! lâcha-t-elle dépitée. J’ai achevé cet homme à coups de bistouri !

Abdel s’assit dans le lit, en sueur et les yeux mouillés. Il avait pleuré, mais ne s’était pas trop agité, car Yasmina dormait encore paisiblement à côté de lui.

Quatre heures! Il n’arriverait probablement pas à retrouver le sommeil avant l’aube. Depuis deux mois, le même cauchemar revenait plusieurs fois par semaine. Il se réveillait toujours avec les dernières paroles de la légiste : j’ai achevé cet homme à coup de bistouri!

Le lieutenant Loufti se sentait aussi coupable qu’elle et aurait voulu remonter le temps pour empêcher cette boucherie. S’il avait été soigné à temps, il aurait peut-être fini par révéler son identité et celle de l’adolescent mort.

À la différence de son rêve, ce jour-là, il n’avait pas crié. D’abord terrorisé, puis hagard derrière cette vitre, il s’était avachi sur un tabouret, bouleversé, anéanti, luttant contre un haut-le-cœur. Peut-on parler d’erreur ou de bavure quand on tue un mort ? Car la victime était considérée comme telle. Depuis le début, cette affaire n’était qu’un cloaque où venaient s’écraser tous les étrons de la fatalité en éclaboussant ses protagonistes. Du gardien de la paix qui abat un agresseur armé d’un simple bâton, au médecin urgentiste qui rate les derniers signes de vie, en passant par le légiste qui voit le mort se relever, puis lui-même, démoli par ses cauchemars, depuis que le procureur avait préféré confier l’enquête au SRPJ{1} de Semier, peu enclin à subir l’IGPN{2} dans sa ville. Toutefois, personne ne lui en avait reparlé, les comptes avaient dû se régler en interne. Le lieutenant Abdel Loufti imaginait très bien la vindicte caustique de Camille Dulcine contre son confrère qui avait signé le certificat de décès. Néanmoins, pour lui, le mal était fait et il se demandait quand il finirait par oublier d’avoir été au mauvais endroit, au mauvais moment.

2

Mardi 12 septembre 2017

20 h 56

Cathy sursauta. Un bogue du marronnier sous lequel stationnait sa Toyota venait de frapper la tôle du toit et la châtaigne, libérée de sa robe épineuse, roula sur le pare-brise, finissant sa course sur un essuie-glace. Elle sourit et éjecta le fruit sur le trottoir d’un coup sur la commande du commodo.

Il n’y avait pas que les marrons qui tombaient, la température, comme attirée par la gravité, chutait elle aussi, dans l’habitacle.

Depuis quinze minutes, elle attendait Marie-Jeanne devant la maison, mal garée sur le trottoir de la rue Marie Curie. Que faisait donc la jeune fille? Sa mère, Jeannette, avait-elle changé d’avis en lui interdisant de la rejoindre?

À l’automne 2012, à la suite de la disparition d’Augustine, jumelle de Marie-Jeanne, et d’une enquête mal ficelée, Jeannette et Cathy s’étaient liées d’amitié, l’une aidant l’autre dans les bouleversements de leurs vies. Blessée en essayant de neutraliser l’homme qui allait enlever Augustine, Cathy s’était réveillée à l’hôpital et malgré l’estime et la confiance que Jeannette lui accordait, l’ancienne policière se jugeait responsable du drame. Ses qualités d’enquêtrice n’avaient pas suffi. Une série d’imprudences et de fautes professionnelles l’avait empêchée d’utiliser son arme face au meurtrierle jour de leur rencontre. Cathy Thomassin avait démissionné et le vingt-cinq octobre 2012, elle menait sa dernière investigation dans la PJ{3}.

Son activité d’enquêtrice privée ne lui assurait pas des revenus aussi réguliers que ceux d’officier de police, mais elle redécouvrait qu’une journée comportait autre chose que dix ou douze heures de travail, au mieux sept de sommeil et des repas pris sur le pouce. Elle avait surtout eu le temps d’aider Jeannette pour tenter d’évacuer une solide culpabilité et l’accablement quotidien après la perte d’un enfant. Augustine avait laissé un vide aussi étrange qu’amer.

Cathy se rassura en rabâchant la conclusion à laquelle elles étaient arrivées au cours de leurs pérégrinations verbales nocturnes :

— Ce n’est pas un enlèvement, mais une fugue! Pas un enlèvement, mais une fugue !

Car Augustine était complice de l’empoisonnement qui avait endeuillé Semier et sa présence était confirmée sur le lieu d’autres meurtres. Entraînée, complaisante ou instigatrice? Cathy et Jeannette étaient peut-être encore les seules à la voir comme une victime.

— Ce n’est qu’une enfant, soumise, poussée vers les méfaits et la marge par un assassin supposé mort depuis plus de quarante ans.

Elle était certaine d’avoir reconnu un meurtrier roumain des années soixante-dix, étudié en criminologie pour ses tendances à la lycanthropie. Jeannette, peu physionomiste ne démentait pas la ressemblance, mais s’accordait avec les anciens collègues policiers de Cathy sur l’impossibilité de retrouver cet homme en vie aujourd’hui. Alors quoi? Elle n’avait ni rêvé ni halluciné, mais avait renoncé à un débat stérile qui, de toute façon, ne ferait pas revenir Augustine.

Elle eut envie de klaxonner pour accélérer la venue de la jeune fille puis se ravisa. Dans cette rue calme, le voisinage allait finir aux fenêtres. Cathy s’impatientait pour rien. L’horloge digitale du tableau de bord n’affichait pas vingt et une heures et il ne servait à rien de démarrer cette planque trop tôt.

Marie-Jeanne avait toujours manifesté un intérêt certain pour ses enquêtes et, avantage d’une activité privée, ce soir-là et pour la première fois, sa mère lui avait donné l’autorisation de l’accompagner. Il n’y avait aucun risque, d’ailleurs, l’annonce de l’observation d’un supposé revenant prévue cette nuit avait beaucoup amusé Jeannette.

— D’accord, mais je veux un selfie de toi avec le fantôme ! avait-elle réclamé entre deux éclats de rire.

Cathy acceptait toutes les missions dès qu’un acompte couvrait ses premiers frais. Lorsque son travail satisfaisait le demandeur, il payait sans trop rechigner. Adultères, parents qui espionnaient leur progéniture, rejetons qui faisaient surveiller leurs aïeux suspectés de dilapider leur futur héritage, querelles de voisinage, recherche de disparus et tout ce que les mœurs produisaient de malsain s’essuyait les pieds sur le paillasson de son nouveau bureau. C’était encore le moins dangereux… Car lorsqu’elle s’était attaquée aux constatations de concurrence déloyale, espionnage industriel, fraudes et escroqueries en tous genres, Cathy Thomassin avait réalisé à quel point le monde des affaires était bien plus épineux que celui des sentiments humains.

Puis le hasard avait voulu qu’un illuminé, soi-disant hanté par le poltergeist de sa première femme, vienne un jour lui demander de l’aide pour photographier l’ectoplasme frappeur, comptant par la suite dénoncer les intrusions répétées à la police dès qu’il pourrait en apporter la preuve. Pour faire quoi ? Quémander des indemnités au diable ou à Saint-Pierre? Elle s’interrogeait encore. La détective avait encaissé un gros chèque pour les images obtenues par caméra infrarouge, sur lesquelles le veuf mystique avait été le seul à distinguer une forme diaphane et errante. Par la suite, un grand éclat de rire les avait agrafées au dépôt de plainte officiel. Elle n’en avait plus jamais entendu parler; le chèque du solde s’était dissout sur son compte aussi vite que le spectre traversait les murs…

Cathy n’avait aucune attirance pour l’étrange ou l’ésotérisme, mais elle devait reconnaître qu’il la poursuivait depuis sa première enquête{4} jusqu’à la dernière{5}. Dans la police judiciaire, ses chasses aux fantômes dans le CHU de Semier avaient failli mal tourner… Cependant, encouragée par l’argent gagné si facilement avec quelques photographies floues, elle avait ajouté «expertise mystique» sur sa carte de visite. Les demandes avaient afflué par dizaines. Jamais elle n’aurait imaginé qu’autant de mystères dévoraient les âmes, bien cachés derrière les fenêtres de sa ville. Aucune étude de marché n’avait jamais été faite sur le sujet, peut-être par peur du ridicule. Non seulement il ne la tuait pas, mais il lui permettait de vivre.

Et puis Marie-Jeanne elle-même prétendait avoir des capacités particulières. Cathy l’avait vue apprivoiser et guider des oiseaux avec une facilité déconcertante. La jeune fille disait tenir ceci de son père avec d’autres facultés bien plus étonnantes. La détective restait très perplexe sur ses affirmations et aurait aimé en discuter avec elle depuis longtemps… Peut-être pourrait-elle profiter de cette soirée ?

Enfin, une porte claqua, une silhouette glissa derrière les thuyas et Marie-Jeanne apparut, sourcils froncés, l’air contrarié, consciente de son retard, songea Cathy.

La jeune fille s’installa côté passager sans un mot.

Elle repensa à sa carrière dans la police, les planques ne se faisaient jamais en solo. Elle aimait particulièrement la présence d’Abdel ou de William, avec ses anciens collègues le temps s’écoulait plus vite…

Et à propos de temps qui file, en gagner n’avait pas été suffisant ce matin-là. Il aurait fallu le replier pour que le lieutenant Loufti fût à l’heure au briefing de son équipe. Trop tard pour une douche, quelques coups de gant de toilette bien placés avaient estompé les odeurs corporelles. Il se souvenait parfaitement avoir éteint le réveil, ouvert les yeux, mais son bras et ses paupières étaient retombés à l’unisson. Son cauchemar redondant l’avait encore torturé au milieu de la nuit et comme à chaque fois, il s’était rendormi à l’aube. Il avait sauté dans son jean, boutonné la chemise en dévalant l’escalier. Yasmina ne travaillait pas ce jour-là, il avait opté pour la tasse isotherme de sa femme, y avait fait couler un expresso, ridicule au fond du cylindre, et avait visé un paquet de cookies destiné au goûter de sa fille. Le temps de trajet avait servi cet ersatz de petit-déjeuner. Le commandant ne l’avait pas raté à son arrivée, ce n’était pourtant pas la remontrance qu’il encaissait le plus mal.

À chaque fois, ce mauvais sommeil éraflait la journée, traînait ses sillons boueux jusqu’au soir et les prémices de la nuit, où il redoutait de s’endormir. Le cauchemar en faisait naître un autre le jour. Faire l’autruche n’était pourtant pas dans sa nature, alors pourquoi avait-il perdu autant de temps avant de prendre une décision et essayer de briser ce cercle ? Peut-être devait-il en discuter avec le docteur Dulcine ? Les morts ne ressuscitent pas, la légiste devait avoir un début d’explication à lui donner. Qui aurait pu deviner que le cœur battait encore chez un homme dont le cou avait été traversé par une balle de neuf millimètres et placé deux jours en chambre froide ? C’était totalement irrationnel.

Inutile de relire le rapport de police relatif à la prétendue mort de ces hommes non identifiés, il le connaissait par cœur. Abdel avait le numéro de portable personnel du docteur Dulcine. Sans être vraiment amie, Camille ne lui refuserait pas un coup de fil professionnel, même hors temps de travail, si elle ne donnait pas une amorce d’explication à l’horreur de l’autopsie, il allait rester seul avec ses hantises nocturnes. Machinalement, avant de composer son numéro, il consulta encore une fois le système d’analyse des liens de la violence associée aux crimes. Y avait-il eu des cas semblables enregistrés depuis deux mois ? Les items de recherche vérifiés, il lança la requête d’un clic, imagina le flux électrique dans les câbles et les fibres. Les octets, tels des trousseaux de clés, longeaient des corridors électroniques, furetaient derrière les portes des processeurs lointains pour accéder à des mémoires endormies. Dans quelques secondes, une étincelle allait illuminer les circuits et lui revenir comme un chien de chasse ramène la proie.

Le logiciel lui proposa une seule concordance.

Objectivement, l’informatique faisait fi de l’omerta, car les correspondances portaient sur une affaire de meurtre diligentée par la police judiciaire de Bastia : une violation de domicile privé, la similitude de taille et de description des agresseurs, leur défaut d’identification et à chaque fois, un couple comme victime. Les violences s’étaient soldées, en Corse, par le meurtre d’un touriste et à Semier par celles des deux assaillants. Ce rapprochement inattendu l’intrigua un peu, même s’il ne recelait nulle trace de mort-vivant qui se relève sur l’inox de la morgue. L’officier de police connaissait de nom le village évoqué, ce qui attisa sa curiosité. Y avait-il vraiment un lien entre les deux enquêtes et y trouverait-il de quoi expliquer l’impossible ? En réalité, il aspirait bien plus à se rassurer qu’à faire avancer les recherches. En cette fin d’après-midi, les locaux se vidaient de leurs fonctionnaires, répondant furtivement à un collègue qui le salua en passant devant la porte ouverte de son bureau, le lieutenant Loufti posa un index sur le zéro du clavier téléphonique. Pouvait-il espérer joindre l’auteur du rapport à la PJ de Bastia à cette heure-ci ? Il pianota les neuf chiffres suivants, donna son nom, demanda le bon interlocuteur. Cliquetis, nouvelle sonnerie.

— Beauger, j’écoute !

Si la chance était une denrée commensurable et épuisable, il venait sans doute d’utiliser une grosse part de sa dotation. Seconde séance de présentation. Précis et concis, l’officier de police de Semier expliqua à son collègue bastiais la raison de son coup de fil, signala la coïncidence entre les deux affaires, sollicita des détails et reçut une réponse totalement inappropriée après un court silence :

— J’en ai connu des Abdel quand je bossais à la PAF{6}… Ce n’était pas les plus récalcitrants à bazarder dans l’avion !

Habitué aux remarques peu ou prou xénophobes, Loufti fut tout de même pris de court, ne s’attendant vraiment pas à être assimilé à un immigrant clandestin.

— Euh… En arabe, mon prénom signifie serviteur de Dieu, mais je vous avoue qu’il ne correspond pas plus à ma nature que votre comparaison, lieutenant Beauger !

— Pas lieutenant ! Beauger tout court, grogna le Bastiais. Enfin, tout court, façon de parler, finit-il avec un rire gras. Alors toi aussi, t’es encore au boulot ou bien ?

Abdel aurait aimé terminer rapidement la conversation et se demanda si la chance lui avait vraiment souri en joignant ce drôle de zigoto. Beauger traînait un curieux accent qui raccourcissait la première syllabe et allongeait la voyelle finale, tout l’inverse du corse.

— Bon ! Qu’est-ce que tu m’veux à c’t’heure-ci ? T’appelles d’où ?

Le lieutenant Loufti indiqua sa ville, répéta le motif de son coup de fil.

— T’habites pas si loin d’chez moi ! Ça m’réjouit de discuter avec un continental… un peu coincé, mais sympathique. J’vais t’raconter c’qui s’est passé dans c’te village.

Si Beauger n’avait pas fait carrière dans la police, il aurait pu être conteur. Avec la molette de la souris, Loufti faisait défiler le rapport et derrière les lignes au vocabulaire technique, juridique et administratif, la voix de son auteur fut copieuse en détails pittoresques. Abdel imagina vite le soleil, l’air tiède méditerranéen qui lui manquait, et le drame vécu par madame Valsi :

Haute Corse, samedi 17 juin 2017, 8 h 53

Tous les ans à la fin du printemps, les Tulaconi grimpaient jusqu’au Falconaghju, une habitation troglodyte perchée à six cents mètres, désormais en ruine, mais qui aurait servi jadis de refuge à un bandit, si la légende avait un fond de vérité.

À la fraîche, le milan royal tournoyait déjà au-dessus du village. Ses cris perçaient la légère brume qui se dissipait à vue d’œil. Le sac garni d’un quignon de pain, d’un morceau de lonzu, de deux Pietra et d’une bouteille d’eau, le couple attaquait fièrement le dénivelé pour une inutile conquête de la montagne corse, comme un pèlerinage ou un hommage aux pentes minérales qui collectaient les rares pluies et accordaient la vie à ses pieds. C’était aussi l’occasion de repérer l’état du sentier de randonnée que les touristes juillettistes et aoûtiens n’allaient pas manquer de piétiner. Il fallait jouer du bâton pour repousser les épines des genévriers et les ronces pour atteindre la châtaigneraie où le ruisseau Reginu coulait encore généreusement, puis, juste avant de toucher au but, aplatir les envahissantes fougères jusqu’aux anciens pâturages, se restaurer au sommet, en se rassasiant aussi, comme d’une ambroisie, des grandioses paysages de la Balagne dont même les morts ne se lassaient jamais, à en croire les mausolées qui champignonnaient à flanc de collines.

Bien en dessous d’eux cette fois, le milan continuait à dessiner des rosaces célestes.

Habituellement, la musette vide, l’estomac plein et les yeux comblés par la beauté de leur montagne, ils dégringolaient le sentier pour un retour, avant la fin de matinée, avant la chaleur écrasante du soleil méditerranéen au zénith qui changeait les cailloux en braises et la poussière en cendre. Une douche précédait une sieste méritée.

Pourtant cette année-là, le cœur n’y était pas. Les Tulaconi étaient aussi tracassés par un événement inhabituel que le Monte Grosso par les menaçants nuages gris qui s’accumulaient sur son sommet. Chantal avait même cru entendre le tonnerre gronder au loin. Philippe ôta ses lunettes de soleil et observa sa femme en fronçant les sourcils. L’altitude n’avait fait que diminuer la taille des maisons tassées en bas de la pente, mais pas leurs soucis.

Le couple s’approcha de la rambarde et baissa les yeux. Cinq cents mètres en dessous d’eux, Philippe et Chantal repérèrent la villa Ventafiori, petite pièce d’une mosaïque de toits perdue dans le haut du village. Un point de la taille d’une fourmi venait d’apparaître sur la terrasse, l’air qui tremblait déjà de chaleur gênait l’observation.

— C’est la touriste arrivée hier soir ! affirma Chantal en pointant un doigt vers le bas.

La femme sembla lever la tête et madame Tulaconi crut croiser son regard, ce qui lui valut un coup de stress supplémentaire.

En l’absence des propriétaires, le couple Tulaconi assurait l’entretien, le ménage et l’accueil des continentaux qui louaient cette ancienne demeure corse réaménagée en lieu de villégiature. Cette activité de quelques heures le week-end permettait un complément financier sur les fins de mois d’été. La veille, les premiers visiteurs lui avaient donc téléphoné en débarquant du ferry, Chantal avait ouvert les volets, remis le réfrigérateur en fonction et contrôlé la propreté des lieux, du grenier au sous-sol. C’est justement du soubassement que venait son inquiétude ! Cette partie de la maison avait été squattée à son insu. Le canapé était déplié, des couvertures stockées en réserve traînaient en boule, un réchaud à gaz, une casserole et des assiettes grossièrement essuyées témoignaient de la présence d’intrus.