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La panique gagne le personnel et les patients d'un hôpital de l'Est de la France, lorsque survient une série de décès mystérieux.
L’énorme électro-aimant développait cent mille fois le champ magnétique terrestre et une force phénoménale collait les quatre paires de menottes en acier à la paroi de plastique. Suspendu à l’avant de la machine, un mètre au-dessus du sol, le fer lui entaillait la peau des chevilles et ses pieds commençaient à bleuir par manque de circulation sanguine. Il avait attrapé les chaînes des menottes emprisonnant ses mains et tirait dessus de toutes ses forces, mais malgré sa forte musculature, il ne parvenait à soulager ses jambes endolories que quelques instants. Il ne connaissait pas bien la technologie des appareils d’IRM. Son métier d’infirmier anesthésiste ne nécessitait pas ce savoir. Cependant, il s’était aperçu, en accompagnant les malades dont il s’occupait, que le personnel de ce secteur prenait garde à la force magnétique colossale se dégageant de l’énorme aimant de trois mètres de diamètre percé d’un tunnel de soixante centimètres où il aidait souvent à installer le patient pour son examen. Il aurait dû s’en souvenir plus tôt et se méfier. Désormais il était trop tard ! La traction qu’il exerçait de tout son poids sur les chaînes ne suffisait pas à les faire glisser de quelques centimètres. La force physique étant une cause perdue, il se résigna à implorer...
Plongez dans ce thriller en milieu hospitalier. Le suspense vous tiendra en haleine jusqu'à la dernière page !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Alors les cadavres s'amoncellent, et l'intrigue se complique, et le lecteur a du mal à lâcher les pages de ce roman qui commencent en trombe avec des morts qui s’enchaînent, mais devient de plus en plus psychologique. Pourquoi, voilà la question qu'on se pose, et dont la réponse ne sera donnée que dans les dernières pages, qu'on aura dévoré avec un plaisir un rien sadique jusqu'à la chute plutôt inattendue." - Liliba, Babelio.
"J'ai été assez conquise par ce livre, dont j'ai aimé l'originalité. Tout d'abord, grâce au personnage principal qui au lieu d'être médecin ou infirmier, est manipulateur en radiologie." - Deidre, Babelio"Un bon polar qui se passe dans le milieu hospitalier avec un fin surprenante." - vhebersuff, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né dans les Ardennes, Thierry Dufrenne a suivi ses études paramédicales à Reims où il vit. Il travaille dans la santé depuis presque trente ans et connaît bien ce milieu.
Sept morts sans ordonnance est né lorsqu'il était adolescent mais il n'est pas parvenu à écrire plus de trente pages... Pourtant il a toujours conservé ce germe créatif dans un coin de sa cervelle. Dans sa carrière professionnelle, il a arpenté les hôpitaux et leurs coulisses, il y a croisé des hommes et des femmes remarquables ou méprisables, examiné des corps malades, douloureux, moribonds, froids...
Nous ne rencontrerons vraiment la mort qu'une seule fois. Il la voit toujours comme un mystère, et lorsque son ombre insolite disparaît au bout du couloir, il est trop tard...
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Seitenzahl: 322
Veröffentlichungsjahr: 2017
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7 morts sans ordonnance
Thierry Dufrenne
Thriller
Dépôt légal mai 2012
ISBN : 978-2-35962-280-5
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
©Couverture hubely
© 2011 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Corrections établies par Elodie Guillot
pour A la loupe Corrections - avril 2012–
email : [email protected]
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88 370 Plombières les bains
http://www.editions-exaequo.fr
www.exaequoblog.fr
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Table des matières
Mardi 5 janvier 1988
Mercredi 6 janvier 1988
Jeudi 7 janvier 1988
Mardi 19 janvier 1988
Vendredi 29 janvier 1988
Jeudi 4 février 1988
Vendredi 5 février 1988
Mercredi 10 février 1988
Mercredi 10 février 1988
Mardi 16 février 1988
Mercredi 17 février 1988
Lundi 22 février 1988
Jeudi 24 février 1988
Jeudi 24 février 1988
Jeudi 24 février 1988
Vendredi 25 février 1988
Lundi 28 février 1988
Mardi 1er mars 1988
Jeudi 3 mars 1988
Vendredi 4 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Mardi 8 mars 1988
Vendredi 11 mars 1988
Lundi 14 mars 1988
Mercredi 16 mars 1988
Dans la même collection
L’enfance des tueurs – François Braud – 2010
Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010
Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010
Résurrection – Cyrille Richard — 2010
Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011
Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011
La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le carré des anges – Alexis Blas – 2011
Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011
Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011
Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011
Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011
À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011
Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011
Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011
Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011
Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011
PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaize – Alain Audin- 2012
…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012
La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012
L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012
Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012
La mort en heritage – David Max Benoliel – 2012
Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012
7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne - 2012
Remerciements
Je remercie :
Celle qui partage ma vie depuis vingt-neuf ans. Sans le savoir elle a été la muse qui m'a inspiré ce roman.
Mes filles qui, par leurs idées, ont sorti de l'ornière certains chapitres embourbés par manque d'inspiration.
Agnés qui fut la lectrice de la première version et une correctrice acharnée. Elle m'a appris la ponctuation et donné le courage de continuer le chemin.
Lorsque j'ai envoyé ce roman à quelques éditeurs, il était brut de décoffrage. Merci aux éditions Ex-aequo et particulièrement à Laurence qui a pris le temps de le lire. Grâce à ses conseils avisés, j'ai repris mes outils pour polir les surfaces, ébavurer les angles, affûter les lames et huiler la mécanique.
1
04:07
Le téléphone piaillait comme un oiseau de mauvais augure. Un son strident filtrait à travers le sommeil de Luc sans parvenir à le sortir d’un rêve fangeux. Lorsque sa perception de la réalité reprit enfin le dessus, il eut peur qu’on le crût absent. Il sauta sur le combiné, un long soupir accompagnant l’effort consenti pour s’éveiller. Il espérait toujours une erreur quand la sonnerie retentissait en pleine nuit.
— Allô ?
— Luc ?
— Oui !
Il reconnut la voix du radiologue de garde et l’espoir d’une erreur s’évapora.
— Désolé de te réveiller à nouveau, mais nous avons encore une urgence !
Le médecin lui expliqua de quoi il retournait en quelques mots. Luc se leva, s’habilla à la hâte. Il jeta un œil sur une petite table basse au pied de son lit où trônait un jeu d’échecs. Une partie était commencée, dans la faible lueur de la lampe de chevet, les rois somnolaient entourés de leurs sujets stratégiquement disposés sur les cases noires et blanches. La veille au soir, il avait joué seul, comme d’habitude, alternant les coups blancs et noirs. La tour noire avait mis la reine blanche en fâcheuse posture et il manquait d’idée pour répliquer avec une pièce blanche. L’heure n’était pas au jeu. Luc s’entoura de son écharpe, ferma son manteau jusqu’au dernier bouton et enfila son deuxième gant dès qu’il eut fermé à clé la porte de son appartement.
Le givre figeait la nuit de janvier et Luc Fraxin grattait la glace sur son pare-brise pour la troisième fois de la nuit. Quatre heures du matin, et cette garde lui semblait interminable. D'astreinte à domicile, Luc avait déjà été appelé deux fois ; l'hôpital comptait sur lui pour certains examens radiologiques en urgence et sur ce troisième déplacement la fatigue et le manque de sommeil l'accablaient. Des petites mouches noires voletaient devant ses yeux depuis ce dernier réveil téléphonique après seulement une paire d'heures de sommeil. Il devait pourtant récupérer tous ses esprits, car le scanner réclamé par le médecin du SAMU, en accord avec le chirurgien, semblait très urgent. Pour une question de rapidité dans l’intervention, il devait ouvrir en pleine nuit l'unité de radiologie annexée aux blocs opératoires ; il ne croiserait pas ses collègues qui travaillaient sur le site central, inutile donc de compter sur leur aide.
Le trou dans le givre se limita à la longueur de son bras, il ne fit pas le tour de son coupé japonais pour dégager la vue côté passager, la chaleur du moteur ferait le reste...
Si Paris s’éveille à cinq heures, à quatre la province est déjà en partie debout. Quelques camionnettes commençaient leurs tournées de livraison, des travailleurs peu chanceux arpentaient les trottoirs et partaient gagner leur vie, silhouettes sombres dans des cônes de lumière, emmitouflées elles aussi dans des écharpes et des bonnets. Quatre heures et on ne sait plus si la nuit finit ou si la journée commence.
Luc s'engagea dans l'avenue qui le menait jusqu'au CHU de Semier. Même à faible allure son véhicule glissait un peu à chaque rond-point.
Dans la loge jouxtant le porche en brique rouge à l’entrée du CHU, le concierge reconnut la voiture et ouvrit la barrière avant qu'elle soit arrivée en face de lui.
Luc se gara devant l’entrée de l’aile qui abritait la chirurgie et le service de radiologie. La masse sombre des huit étages du bâtiment principal masquait la lune, mais sa clarté l’auréolait d’un halo rectangulaire. Les fenêtres empilées comme un jeu de cubes laissaient échapper çà et là de la lumière ; à son intensité et sa couleur, Luc pouvait deviner ici un soin donné par l’infirmière de nuit, là un insomniaque et sa veilleuse. Au premier étage, des photons dansaient au plafond, fade écho lumineux d’une télévision. Jetant sa blouse sur son épaule il se dépêcha de traverser le hall d'entrée, contourna les ascenseurs et prit un couloir à sa droite. Francis, l’interne de garde cette nuit-là, attendait, appuyé dans un coin de l’entrée. À ses cheveux ébouriffés sur le côté droit de son crâne, on devinait sa dernière position sur l’oreiller. Il ouvrit rapidement les deux battants de la porte qui menait au scanner, car il entendait dans le hall des voix qui se rapprochaient et le bip-bip caractéristique des appareils de surveillance cardiaque. Le patient du SAMU arrivait sur un brancard poussé par un ambulancier, accompagné d’un infirmier et du médecin réanimateur. Ce dernier surveillait les paramètres vitaux sur l’appareil portatif, la patiente respirait avec beaucoup de difficultés. Il enregistra l'identité de la patiente sur la console de commande. La jeune femme avait son âge jour pour jour. Encore un détail qui relativise la vie, la chance, la malchance... Qu'avait-elle fait pour en arriver là, et lui, qu'avait-il fait de sa vie ? Fallait-il vraiment comparer d'ailleurs ?
— Marfan, recherche de dissection ! furent les seuls mots que le réanimateur donna à Luc et à l’interne comme explication, mais le ton était donné. La patiente connaissait probablement sa maladie, grave, mortelle, elle salua Luc d’un signe de tête et un bonjour murmuré lorsqu’il s'occupa de la placer dans le scanner pour son examen qui ne prit que quelques minutes. Le médecin constata l'ampleur des dégâts sur les artères, l’interne en radiologie confirma la gravité, leur silence perplexe laissait transpirer un grand pessimisme.
Soudain, la patiente s’agita, haletante. Dans de grands moulinets des bras et des jambes, elle tentait de se relever. Luc retourna près d’elle en toute hâte, elle était en proie à une terreur insurmontable, toute l’équipe accourut. Elle montra la fenêtre.
— Là ! dit-elle en pointant du doigt. Il y a quelqu’un à la fenêtre, dehors, dans la nuit !
Luc tourna la tête vers l’ouverture, mais son angle de vision ne lui permettait de voir qu’un coin, l’énorme volume de l’appareil de scanographie cachait le reste.
— À la fenêtre, regardez, il y quelqu’un dehors qui me regarde ! ... Des yeux très sombres… Un visage tout blanc, un spectre… Je ne sais pas si c’était un homme ou une femme… mais… ses yeux me fixaient ! Qui est-ce ?
La patiente parlait à bout de souffle, mais elle était paniquée par sa vision. Luc s'approcha de la fenêtre : personne derrière la vitre ! L'ouverture donnait sur une terrasse en béton servant de toit au niveau inférieur ; l'accès était réservé au personnel technique. Qui s'y serait aventuré en pleine nuit ? Sûrement pas du personnel en blouse blanche... Elle avait rêvé ou halluciné, sans doute l’effet des drogues distillées par sa perfusion pensa Luc.
— Il n’y a pas âme qui vive ! lui affirma-t-il.
Si la patiente entendait par « un spectre » un fantôme, sa phrase ne la rassurerait sûrement pas, il reprit en d’autres termes :
— C’est inaccessible derrière cette fenêtre, et il fait nuit, personne ne circule sur cette terrasse !
Le regard de la malade allait de Luc à la fenêtre, elle aurait bien voulu en être persuadée, elle aurait préféré croire à une hallucination, mais ses yeux apeurés lui disaient le contraire. Maintenant la patiente faisait non de la tête, trop essoufflée pour parler. Elle devait commencer à discerner l’absurdité de sa vision et la futilité d’insister face à son état maladif plus préoccupant. Elle jeta un dernier coup d’œil vers le rectangle noir de la fenêtre, en murmurant « Non ». Elle voulut sans doute signifier qu'elle non plus ne la voyait plus. Malgré tout, ses yeux affolés, ses larmes et son menton qui tremblait avaient collé un gros frisson à Luc !
Le médecin réanimateur intervint.
— Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de fantôme au CHU de Semier ! affirma-t-il.
Les mots étaient simples, mais fermes. Puis il continua sur le ton de la plaisanterie et pour l’amener à l’écouter le temps qu’il lui injectât un sédatif :
— Vous seriez à l’hôpital de Caen, je ne serais pas aussi catégorique ! Des habitants déclarent voir un fantôme, une dame, dans un abribus à côté du centre hospitalier en allant vers Luc-sur-Mer !
Luc releva bêtement le nez en entendant son nom.
— Des automobilistes témoignent l’avoir prise en stop, elle reste muette et s’affole dans un virage où elle disparaît du siège ! Elle serait morte il y a une vingtaine d’années à cet endroit…
— Tu veux nous coller les foies pour le reste de la nuit ? râla l’ambulancier.
— C’est très connu dans la région ! C’est une légende urbaine, mais comme dans toute légende, il doit y avoir une part de vérité…
Le médecin anesthésiste se moquait de lui en continuant son récit.
La patiente s’était endormie, les sédatifs y étaient pour beaucoup plus que l’anecdote. L’ambulancier voulut reprendre la parole, mais l’anesthésiste lui rappela qu’une autre équipe les attendait au bloc opératoire, il n’y avait pas de temps à perdre.
L’équipe médicale reprit sa route dans les couloirs de l'hôpital.
Luc s'activa sur les procédures d'arrêt des processeurs du scanner et resta seul à regarder la baie vitrée où les reflets géométriques lumineux sur l’opacité de la nuit dessinaient un tableau qui aurait plu à Pierre Soulages.
La réaction de la malade était si brutale, si loin d’une hallucination qu’il décida de jeter un œil sur la terrasse. Il voulait en avoir le cœur net. Les fenêtres étaient bloquées dans cette pièce climatisée, mais il connaissait un autre accès. Il traversa le local technique du scanner, les ventilateurs des ordinateurs de calcul ronflaient encore avant de s’arrêter. À l’autre bout, deux battants donnaient sur une salle de repos et de garde, il reconnut l’odeur familière des relents de café mélangée à celle du tabac. Sans allumer la lumière, il s’arc-bouta pour faire glisser la fenêtre en aluminium un peu grippée. La bise glaciale lui gifla une joue, mais il se pencha malgré cela par-dessus la rambarde pour observer la terrasse. Les murs des huit étages du bâtiment principal enclavaient la petite cour comme les parois d’un grand puits. À sa gauche il voyait les fenêtres de la salle du scanner où la patiente avait cru apercevoir un fantôme, et leurs lueurs éclairaient la terrasse en béton sur une dizaine de mètres. À droite, l’obscurité avait gagné la bataille et Luc ne distinguait pas le mur opposé. Une fine pellicule de givre recouvrait le ciment verdâtre de mousse, Luc se pencha pour observer la forme qui se dessinait dans la glace.
— Non ! Ce n’est pas possible ! dit-il tout haut.
Il courut à l’autre bout de la pièce, actionna l’interrupteur et revint à la fenêtre. Son cœur battait plus fort, la peur l’envahit soudain, seul dans l’enceinte du service de radiologie il ne se sentait plus en sécurité. Pourtant ce qu’il voyait était très banal : le givre fondu témoignait des empreintes de pieds nus. Les traces commençaient sous les fenêtres éclairées, défilaient sous le rebord au-dessus duquel il se penchait et finissaient par se perdre dans la pénombre. Luc recula vivement, claqua la vitre et fit un effort pour ne pas s’enfuir à toutes jambes, réussissant à maîtriser sa peur.
— Les pieds des fantômes ne sont pas chauds et ne font pas fondre le givre ! Évidemment puisque les fantômes n’existent pas ! Tu es complètement idiot d’avoir peur ! articula-t-il tout haut pour lui-même.
Alors qui traînait sur ce toit il y a une quinzaine de minutes ? Les pieds nus lui faisaient penser à un patient hospitalisé perdu ou échappé. Mais comment aurait-il réussi à accéder ici ? Une grande partie des locaux techniques étant bouclée durant la nuit !
Sa raison retrouvée, la peur s’effrita et Luc songea à prévenir les gardiens qu’un individu se promenait pieds nus dans l’hôpital dans des endroits dangereux. Mais sur quelle base le croiraient-ils ?
De toute façon, si un malade errait dans les couloirs ou sur les terrasses extérieures, il n’allait pas tarder à être retrouvé par la ronde de surveillance des vigiles. Luc ouvrit à nouveau la fenêtre, se pencha et observa à nouveau les environs ; rien ne bougeait, aucun bruit ne résonnait dans la partie obscure. Quelqu’un était passé, mais n’était plus là. Luc ignorait comment cette personne était apparue aussi vite qu’elle avait disparu. Aucun fantôme évidemment ! Les spectres n’existent pas. Pas dans la réalité en tout cas. Pourtant lui, il avait un fantôme dans la tête, un spectre qui lui hantait ses rêves, mangeait ses joies depuis un an, enchaîné à son cerveau comme un boulet.
2
22:41
Le lieutenant de police Christian Borlin attendait de sombrer dans le sommeil ou l'inconscience... ou les deux. Un mélange de colère et de peur l'empêchait de se laisser submerger. À nouveau, il remplit son verre d'un rhum agricole bon marché. En fin d'après-midi, il s'était vu confier une enquête sur la mort suspecte d'un bébé à l'hôpital de Semier. Pourquoi fallait-il que ce soit lui ? Il avait essayé d'échapper à cette investigation, mais ses arguments n'avaient pas convaincu sa hiérarchie.
Borlin avait peur des hôpitaux, peur des médecins, des infirmières même jolies, et le mélange d'odeurs d'alcool et d'éther qui traînait dans les couloirs finissait par lui donner la nausée depuis qu'il avait été opéré des amygdales dans son enfance.
Demain, il allait devoir interroger le personnel du CHU et affronter ces vilaines phobies. Il rumina son mécontentement pendant encore un bon quart d'heure, insulta à haute voix son supérieur hiérarchique, le commissaire Durand de « gros feignant qui brasse du vent ».
— Pas étonnant qu'il se prénomme Zéphyr ! dit-il en riant de sa blague.
Il avala une gorgée de rhum qui lui brûla la gorge. Enfin, ses pensées s'embuaient un peu. Le lieutenant Borlin se laissa tomber tout habillé sur son lit défait. Par habitude, il savait que le sommeil allait l'engloutir aussi vite qu'il avait ingurgité la moitié de la bouteille d'alcool.
***
Luc Fraxin avait commencé sa vie active dans l’hôpital où il avait étudié. En deux ans et au fil des stages dans les différents services du CHU de Semier, il avait appris à bien connaître ce monde de la santé. Il aurait pu s’y sentir à l’aise, continuer à construire sa vie. Mais un an plus tôt un événement avait bouleversé son équilibre. Depuis, Luc traînait une douleur, une plaie ouverte qui ne cessait de saigner et ne voulait pas cicatriser.
Il avait gardé le petit studio loué lorsqu’il était étudiant et n’avait jamais voulu déménager. Trop de souvenirs l’engluaient dans ces trente mètres carrés surannés. Luc attendait. Il ne savait plus très bien quoi, mais il ne voulait pas changer de rue.
Sur la table basse au pied de son lit, tous les soirs, il continuait seul une partie d’échecs entamée un an plus tôt. Ce soir-là, la reine blanche étouffait sous les menaces des tours et des fous noirs. Épouvanté, il avait longuement réfléchi avant de jouer une pièce blanche, presque au hasard, car rien ne pouvait entraver la chute de la dame. Demain, il déplacerait un simple pion noir et la reine blanche chuterait hors de l’échiquier, marginale et impuissante.
***
23:00
Luc Fraxin aurait aimé s’endormir, la garde de la veille avait été éprouvante tant physiquement que moralement. Au matin, il s’était renseigné par téléphone sur l’état de la dernière patiente examinée. Elle avait succombé pendant l’intervention chirurgicale, sans souffrance physique, mais était-ce l’essentiel ? Elle s’était endormie pour toujours sans avoir eu la confirmation qu’elle n’était pas folle, car elle avait réellement vu quelqu’un par la fenêtre, qu'il y avait des traces de pieds nus dans le givre. Ses pensées divaguaient alors qu’il aurait dû s’endormir. Difficile de trouver le sommeil dans ces conditions d’autant plus que sa vieille voisine qui approchait les quatre-vingts printemps, sourde comme un pot, avait tellement augmenté le son de son poste de télévision que Luc subissait l’émission de variétés de l’autre côté du mur. Copieusement énervé par ce manque d’oreille et de respect pour les voisins, il avait tenté les boules Quiès. Le tapage lui arrivait assourdi, mais il ne parvenait pas à se détendre, de plus il craignait de ne pas entendre son réveil le lendemain matin.
Soudain la vieille se mit à crier avec les applaudissements du public. De mieux en mieux ! pensa Luc. Manquerait plus qu’elle chante avec le prochain musicien maintenant !
Second cri. Cette fois Luc retira les boules et écouta. Dans le noir, il reçut le tintamarre comme une véritable agression. Des casseroles et de la vaisselle dégringolaient de l’autre côté du mur, la télévision hurlait toujours à tue-tête. Il entendit la vieille dame se lever, son pas frappait le plancher et ses savates raclaient par terre. Elle continuait de crier, mais moins fort, comme désespérée devant ce qu’elle avait sans doute fait tomber.
Quelques secondes s’écoulèrent sans autre bruit que le petit écran qui beuglait et des coups sourds résonnèrent, frappés sur un mur proche.
— Mais qu’est ce qu’elle bricole ?
L’exaspération avait amené Luc à parler tout haut.
Il s’assit dans son lit, prêt à se lever pour aller lui demander de se calmer, mais le silence revint brusquement avec la phrase de l’animateur laissée en suspens par le zap de la télécommande.
Plus aucun bruit ne lui parvenait. Un silence torpide l’enserra avec la même force que l’obscurité. Ce soudain retour au calme lui fit craindre le pire pour sa voisine. L’ouïe aux aguets, il parvint malgré tout à distinguer quelques grincements et frottements dans l’appartement voisin. Il supposa qu’elle s’était couchée et la tranquillité des minutes suivantes lui firent penser qu’elle dormait.
Penser à quelque chose d'agréable ! songea Luc. Difficile. Depuis janvier 1987, il vivait avec une mélancolie boulonnée à l’âme seize heures par jour. Il imagina qu'il planait, parfois le sommeil était au bout des paysages qui défilaient sans efforts. Il y avait un peu de soleil, mais pas trop. L’air était doux, pas trop chaud. Il finit par se détendre, quelques muscles tressautèrent, il coula à pic vers un sommeil qu’il espérait sans rêve, soulageant sa tristesse régulièrement, pas toujours.
3
08:22
La communication n’était pas bonne, des grésillements couvraient par moments la conversation téléphonique, mais Luc reconnut immédiatement la voix de sa mère.
— As-tu lu le journal ce matin ?
— Non ! Tu sais bien que je ne l’achète jamais, et je ne suis pas encore sorti de chez moi aujourd’hui. Pourquoi ?
— Il y a un article sur un enfant mort en radiologie hier, pendant un examen, à Semier… Tu es au courant ?
— Ah bon ? Non, pas du tout. Hier je ne travaillais pas. Il raconte quoi cet article ?
— Je te le lis : un bébé de trois mois décède au cours d’un examen d’angi…angio…
— Angiographie ! finit Luc.
— Oui, angiographie…dans des circonstances curieuses… La direction de l’hôpital ne veut pas commenter cet accident pour l’instant, mais une enquête judiciaire a été ouverte… C’est grave !
— Ce sont des examens qui ne sont pas banals et qui présentent toujours des risques. Je ne sais pas ce qui a pu se passer !
Luc réfléchissait vite, il passait en revue les facteurs qui pouvaient provoquer un tel drame.
— Tu…tu n’y es pour rien ?
Luc soupira d’agacement et répéta qu’il ne travaillait pas la veille.
— Ah tant mieux ! J’ai eu peur que tu sois impliqué là dedans !
Elle avait dit cette phrase comme elle aurait dit « Dieu soit loué » soucieuse de l’honneur de sa famille.
— Tant mieux …que l’enfant soit mort ? provoqua Luc, irrité par ces termes inappropriés.
Confuse, sa mère tenta une explication. Luc ne l’écouta pas. Il coupa court à l’entretien
— Je dois te laisser, je commence mon travail dans quarante minutes, je n’ai pas encore pris mon petit déjeuner, en plus ma voisine à fait un boucan de tous les diables hier soir !
— Bon courage alors ! Tu nous tiendras au courant ?
— Au courant de quoi ? feignit Luc qui avait très bien situé la curiosité malsaine de sa mère.
— Pour l’enfant mort !
— Tu le connaissais ?
— Non, mais c’est l’hôpital où tu travailles alors les gens vont me poser des questions…
Luc ne répondit rien. Il n'aborderait plus ce sujet avec elle si c'était pour alimenter les ragots.
— Maman, il faut vraiment que je te laisse !
— À bientôt alors ?
Il raccrocha.
La mort accidentelle d’un adulte au cours d’un examen inquiétait déjà la population, mais celle d’un enfant l’indignait copieusement. Cette ambiance délétère devait se ressentir dans tout le CHU.
Luc engloutit une tartine et son café tout en observant les pièces du jeu d’échecs et l’agonie de la dame du camp blanc. Les noirs allaient prendre l’avantage, c’était certain ! À moins que les petits pions anodins ne réagissent et ne concourent à corriger la perte d’un élément du jeu aussi important. Pour l’instant, le travail l’attendait.
Il sortit de la triste pièce où il vivait depuis trois ans. Sur le palier, il y avait des traces de chaussures et de plâtre qui semblaient provenir de l’appartement de sa voisine bruyante.
Elle n'a tout de même pas gâché du plâtre en pleine nuit ? s'interrogea Luc. Plutôt renversé de la farine quand j’ai entendu ce tohu-bohu, elle a marché dedans puis est sortie tôt ce matin ! Au moins elle va bien ! se rassura-t-il. Et moi je ne laverai pas ses cochonneries !
Il descendit rapidement l’escalier vers le rez-de-chaussée et démarra son coupé japonais stationné devant la maison.
Feu rouge en bas de la rue : la boulangerie du coin vendait L’éclaireur, le journal de Semier. Un panneau en V renversé affichait le gros titre du jour : « Un bébé meurt au cours d’un examen radiologique au CHU ».
Plus aucun doute possible sur l’info. Une simple photo de la façade de l’hôpital illustrait parfaitement l’absence sérieuse d’information dont le journaliste devait disposer.
L’importance de l’affaire allait sûrement faire tache d’huile jusqu’aux infos nationales.
Sans aucune responsabilité dans ces faits, les sentiments de Luc oscillaient pourtant entre l’appréhension, la honte de travailler dans une institution qui faisait un gros titre dépréciatif dans la presse et l’absence permanente de gratitude, car jamais on ne lisait : « Le CHU de Semier sauve de la mort vingt patients par jour ! »
Feu vert. Luc redémarra. Il allait arriver en retard, comme d’habitude son chef lui radoterait qu’il était né avec dix minutes de retard et qu’il n’arriverait jamais à les rattraper.
Il traversa le couloir d’accès au service de radiologie. Des patients attendaient leur tour, les bien-portant sur leurs pieds, les malades sur des chaises roulantes, les blessés sur des brancards et les cas plus graves dans leurs lits stationnés sur les côtés. À la taille des roulettes, on pouvait presque juger de leur état de santé.
Le vestiaire était vide, en moins de trois minutes il fut en blouse blanche.
Luc s’attendait à une atmosphère lourde. Il n’en était rien. Bon nombre de ses collègues travaillaient naturellement, certains n’étaient peut-être même pas au courant de la mort du bébé la veille.
Il jeta un œil en passant devant la salle d’angiographie où il œuvrait souvent, l’ambiance y était différente.
Jean-Claude et Patrick, deux collègues, l’air grave, s’entretenaient à voix basse.
— Salut Luc ! T’as eu vent du drame ? commença Patrick.
— On m’a juste averti ! Qui bossait hier ? interrogea Luc.
— Les deux Lise avec Frédéric Petit comme radiologue ! balança Jean-Claude.
Il n’y avait pas de secret, il suffisait de consulter les plannings pour avoir l’information.
Élise Stein et Élise Lenoir avaient le même âge, elles avaient obtenu leur diplôme ensemble et avaient été embauchées au CHU le même jour. Chacune d’elle connaissait les habitudes de l’autre, elles formaient un binôme efficace sans redondance de gestes. Les deux Lise : quatre bras, deux têtes, des neurones qui fonctionnaient à l’unisson ! Une équipe pourtant sérieuse !
— Élise Stein est en arrêt maladie, elle ne supporte pas bien ce qui est arrivé !
«Ce qui est arrivé », une bienséance qui aidait Patrick à enfouir le négatif.
Jean-Claude le prévint :
— Ne va pas tout de suite en salle de garde, Élise Lenoir y est interrogée par un policier patibulaire, je la plains !
Patrick reprit :
— Je ne comprends pas ce qui a pu se passer, Lise a un doute sur la fiabilité de ses gestes… On a parlé hier avant de quitter le boulot. Elle va mal ! Hier, c’est elle qui a appelé le service de réanimation infantile. Ils n’ont rien pu faire, partis en laissant le bébé sur place. Lise lui à fait un scanner cérébral post-mortem. Puis elle a trouvé le courage de le cacher dans un drap pour le porter à la morgue. Le chef n’a pas voulu l’aider, trop occupé, il a dit ! …L’enfoiré !
Ce mot fut dit à mi-voix, mais le sentiment y était.
Luc n'ajouta pas de commentaire, terrorisé par la mort de ce bébé. Si des accidents de ce genre arrivaient à des collègues expérimentés, à quoi devait-il s'attendre au cours de sa carrière qui ne faisait que commencer ?
La salle de garde était sombre, les vitres donnaient sur une pelouse et un parking. Des noisetiers plantés à la construction atteignaient désormais une taille imposante, masquant la lumière et les regards, mais on pouvait à l’automne y cueillir leurs fruits rien qu’en ouvrant les fenêtres.
Élise Lenoir était attablée sur un coin. À ses yeux on aurait pu croire qu’elle avait trimé toute la nuit. En jouant avec les marcs de café au fond de sa tasse, elle espérait embuer ses remords derrière les dessins qui se formaient et se déformaient au fil des rotations.
Le policier revint s’asseoir devant le petit carnet et le crayon de papier qu’il avait laissés sur la table.
— Je sais que c’est pénible de revivre la journée d’hier, mais j’ai besoin que vous répondiez à toutes mes questions le plus précisément possible ! Reprenons voulez-vous ?
Élise secoua la tête mais la négation n’était destinée qu’à elle-même :
— J’ai beau passer et repasser la matinée d’hier en boucle, ce que j’ai fait, ce que j’ai pu oublier, je ne comprends pas pourquoi il y a eu de l’air injecté dans la carotide de cet enfant !
Dès qu’elle avait vu les premières images du scanner, Elise avait deviné immédiatement les circonstances de l’accident : de l’air ! Source de vie dans nos poumons, mais mortel lorsqu’il est injecté dans les artères et les veines.
— Tout se passait normalement lorsque soudain, l’enfant a été pris de convulsions puis a fait un arrêt cardio-respiratoire…
Borlin prenait note simultanément.
— Car…diorés…piratoire ! balbutia-t-il.
Élise savait qu’il n’avait pas compris le terme et elle lui expliqua :
— Il a arrêté de respirer et le cœur a cessé de battre ! précisa-t-elle.
— Continuez ! ordonna le policier qui ne voulait rien laisser paraître.
— En accord avec le docteur Petit, j’ai appelé la réanimation pédiatrique. L’équipe est arrivée très rapidement. Ils ont injecté de l’adrénaline, placé l’enfant sous oxygène, fait un massage cardiaque… Le réanimateur a pensé au caisson hyperbare, mais il était trop tard, l’enfant était en mort clinique depuis dix minutes. S’il avait survécu, il aurait été lourdement handicapé à vie, un légume...
Le lieutenant Borlin avait arrêté de retranscrire, à vrai dire, il n’avait rien compris aux termes médicaux. Cette pièce sentait le café et le tabac froid mélangés à l’odeur familière des hôpitaux. Il avait presque la nausée et n’arrivait plus à concentrer son attention sur l’interrogatoire. Comment faisaient ces gens pour supporter cet environnement à longueur d’année ? Il plongea ses lèvres dans sa tasse, but une grosse gorgée de café puis se permit d’allumer une cigarette. Il recracha la fumée en l’air pour en saturer l’atmosphère.
— Ensuite ? Poursuivez !
— Ensuite, l’équipe de réanimation est sortie en nous laissant l’enfant !
— Nous ?
— Moi-même, Élise Stein et le docteur Petit ! Sur son ordre, j’ai transporté le bébé au scanner… On a constaté le désastre… Puis je l’ai porté à la morgue, emballé dans un drap avec le certificat de décès rédigé par le médecin réanimateur.
Au fil de l’explication, Élise avait eu la voix qui tremblait de plus en plus. Elle fondit en larme dès la phrase terminée, cachant son visage derrière ses mains.
— Selon vous, c’est accidentel ou criminel ?
Élise tenta de calmer ses sanglots pour répondre.
— Il y avait bien plus qu’une bulle oubliée et injectée dans l’artère. On a mesuré presque dix centimètres cubes d’air dans le cerveau. Toute une seringue ! Pourtant tout était préparé consciencieusement depuis le début de l’examen !
— Répondez à ma question : accidentel ou criminel ? relança Borlin, agacé.
Élise secoua la tête. Elle ne voulait ni ne pouvait répondre à une telle demande.
— L’air injecté vient bien de quelque part ? s’inquiéta le policier qui commençait à cerner le problème.
— Oui ! Mais je ne comprends ni quand, ni comment, ni pourquoi il est arrivé dans les artères du bébé !
Élise avait haussé le ton sans le vouloir.
— À part votre collègue, le médecin radiologue et vous-même, quelqu’un d’autre est-il entré dans la salle d’examen ?
— Lise a quitté la salle au début de l’examen, sortie pour régler un problème de dossier incomplet sur le patient suivant. Elle n’a pas pu toucher à la seringue par erreur. Je suis sortie cinq minutes pour trouver du matériel spécial, c’était un bébé… tout petit…
La gorge d'Élise se serra, à nouveau elle n’arrivait plus à parler à l’évocation de ce corps minuscule martyrisé.
— En revenant de la réserve j’ai croisé le docteur Ledoune à l’entrée de la salle.
— Ledoune ! L.E.D.O.U.N.E. ? épela le policier.
— Tout à fait ! C’est le neurochirurgien qui s’occupait de l’enfant ! Ledoune a demandé au radiologue où en était l’examen. Ils ont échangé quelques mots… Rien d’important ! Frédéric était énervé parce qu’il le dérangeait dans son travail. Et après « ça s’est produit » !
— Ce chirurgien aurait pu saboter le matériel ?
Le lieutenant de police allait vite en besogne. Élise ouvrit des yeux comme des billes cernées de rouge.
— Pourquoi aurait-il fait ça ? Le bébé était dans son service… C’est absurde !
Borlin eut un petit sourire.
— Pas plus que les mères qui massacrent leurs enfants, les pères qui violent leurs filles…et cetera, et cetera ! dit-il en écartant un bras pour estimer la taille de la liste des atrocités qu’il pouvait encore évoquer.
— Je vais devenir folle avec toutes ces questions ! conclut-elle en se prenant la tête à deux mains.
— Je vais vous laisser tranquille pour aujourd’hui, mais je vous convoquerai au commissariat pour finir l’interrogatoire et vous le faire signer !
Élise le remercia pour ce qu’elle crut être de la bienveillance. En réalité, le lieutenant Borlin avait surtout pitié de lui-même. Il avait soif, très soif, et sa flasque de rhum était restée dans son véhicule de service. Il imaginait déjà la brûlure des premières longues gorgées et l’apaisement apporté par l’alcool lorsqu’il se mélangerait à son sang. Il rangea son carnet et son crayon de papier d’une main tremblante et sortit sans dire au revoir.
Élise se leva aussi, rinça la tasse. Le marc de café coula dans l’évier sans lui montrer son avenir.
— C’est aussi de ma faute ! gémit Elise.
Elle avait vu mourir un bébé, impuissante, sans pouvoir rien faire. Et même si elle ne s’expliquait pas l’accident, Elise se sentait coupable. Quelle négligence avait-elle pu commettre ? Avec les mois, les années, son tourment s’apaiserait, mais elle allait garder une cicatrice toute sa vie. Pour l’instant, elle entrait dans un long tunnel où personne ne l’accompagnerait vraiment.
***
Luc profita de sa journée en poste au scanner pour jeter un œil sur les images du cerveau du bébé décédé la veille. L’air apparaissait comme des trous noirs dans la matière grise. Ils avaient absorbé la vie et leur quantité y était véritablement anormale, sans rapport avec une bulle accidentelle. S’il y avait eu une négligence, elle était monstrueuse !
Il savait que les catastrophes médicales étaient souvent une nébuleuse d’incidents qui entraient en résonance parfois jusqu’à la mort. La loi de Murphy !
Mais cette histoire restait sans explication.
***
17:00
Luc rentra directement chez lui.
On était le sept du mois. Et Luc comptait les mois, les jours comme on regarde tourner la trotteuse d’une pendule. Cela faisait deux cent cinquante-six jours que la fille dont il était éperdument amoureux avait disparu de la surface du globe. Bientôt un an qu’il tournait lui aussi dans une boucle d’amertume et portait une croix. L’avait-il mérité ?
Devant sa porte, la voisine n’avait pas nettoyé le palier et les traces de plâtre ou de farine piétinée s’étalaient désormais sur tout le couloir du premier étage.
Il se déshabilla, passa un jogging et se concentra sur la partie d’échecs en cours depuis plusieurs mois. Les blancs devaient absolument construire une nouvelle stratégie de défense et d’attaque suite à la perte de leur pièce la plus importante après le roi.
4
06:22
Luc jeta un œil à sa montre. Il s’était assoupi trois quarts d’heure, mais un bruit l’avait réveillé. Une douleur sourdait en arrière des globes oculaires dès qu’il roulait les yeux de haut en bas ou de droite à gauche. Au manque de sommeil venait s’ajouter la fatigue de l’activité. Son collègue avait allongé le dossier de son fauteuil lui aussi. À son léger ronflement, Luc déduisit qu’il dormait. Patrick avait un sommeil lourd, inutile de compter sur lui pour entendre un bruit anormal. Ils avaient radiographié les blessés, saouls, migraineux, angoissés, schizophrènes, constipés, occlus, opérés, cognés, agressés, tombés, fracturés, tuméfiés, fiévreux, infectés, moribonds… Tous ceux que la ville et ses environs dirigeaient vers un monde meilleur : le service d’urgence le plus proche.
Vers cinq heures, le défilé prit fin. Ils avaient enfin pu s’asseoir, grignoter une fin de sandwich, un morceau de chocolat, puis le sommeil avait lancé un assaut qu’ils n’avaient pas eu envie de combattre.
Il lui semblait que les bras de Morphée l’avaient accueilli beaucoup plus longtemps. Il faisait toujours nuit et ses dix dernières heures de garde lui pesaient. Il se pencha en avant, le dos voûté. Le manipulateur en electroradiologie se frotta les yeux, persuadé que sa journée de repos lui serait profitable.
