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Une série de meurtres dans un hôpital laisse les lieutenants chargés de l'enquête confus et perplexes...
Quel est le lien entre le cadavre d’une infirmière jeté au bas de l’escalier menant au service des Urgences, des membres humains tranchés et des corps décapités, entassés dans un ancien laboratoire désaffecté ? Les lieutenants Silaine et Legarde vont être chargés de l’enquête.
De la morgue du CHU de Semier au guichet d’accueil des patients, ils vont inverser les rouages de la mécanique hospitalière, remontant la piste d’un assassin dont ils ne comprennent pas le mobile.
« Nous ne pouvons pas prendre la place d’un mort. Est-ce cela qui a poussé de grands inventeurs comme Edison à vouloir communiquer avec eux ? Les funérailles sont créatrices. Nous ne masquons pas les morts pour nous soustraire à leur pourrissement, mais pour nous reconstruire et en édifier une nouvelle image. Les fraîches paroles d’un défunt pourraient être la matière première de cette charpente. La nécrophonie sera l’antidote aux affres du deuil. »
Un thriller incisif et terrifiant, qui vous fera redouter de mettre à nouveau les pieds dans un hôpital.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Thierry Dufrenne travaille dans la Santé depuis trente-sept ans. Passionné de médecine légale, l’univers hospitalier lui a déjà inspiré cinq romans. Il brosse ici une enquête policière dans un CHU. Avec un œil espiègle et des décors peu communs, sous le regard inquisiteur des caméras de surveillance.
Il a déjà publié chez ExAequo : Course folle, Effets secondaires, Le Labyrinthe de Darwin, La Némésis de Darwin, Le Pentacle de Némésis, Le syndôme du crocodile et Nouvelles ardennaises thanatotractrices.
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Seitenzahl: 458
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Thierry Dufrenne
Nécrophonie
Thriller
ISBN : 979-10-388-0209-4
Collection : Rouge
ISSN :2108-6273
Dépôt légal : octobre 2021
© Thierry Dufrenne pour Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
À la mémoire de Jacques Frichet.
Médecin, médecin-légiste avec qui j’ai eu le privilège de travailler, il était un peu plus qu’un collègue, il aurait pu devenir un ami. Fidèle lecteur, il attendait la publication de ce roman.
Je n’oublierai jamais sa gentillesse.
« L’inventeur s’efforce de satisfaire les demandes d’une civilisation en démence. Or la société n’est jamais prête à accueillir une invention. Elle résiste à toute innovation et l’inventeur doit lutter pendant des années pour obtenir que les gens veuillent au moins l’écouter et ensuite encore des années avant de pouvoir introduire son invention sur le marché. Une fois qu’il y est arrivé, les requins du monde des affaires se servent de nos magnifiques lois et de nos merveilleuses procédures juridiques afin de le ruiner. Ils ne lui laissent même pas assez d’argent pour s’attaquer à une nouvelle invention. »
Thomas Alva Edison
Jeudi 19 septembre 2019
9 h 33 Rue Carnot — Ville de Thelère-en-Porcien
Antoine Larive aimait s’isoler à l’arrière de sa maison, dans les cent mètres carrés de son jardin serti entre quatre murs. Sans être vu, il entendait les bruits de la ville, les rares passages de voitures dans la rue et les disputes de ses voisins, ruades verbales quotidiennes qui lui rappelaient ses différends avec sa femme. Il aurait apprécié que les abcès se crèvent aussi commodément que ces déversoirs à injures dans son foyer, avec rusticité et néanmoins une certaine efficacité. À l’opposé, Charlotte laissait s’accumuler le pus des rancunes avec classe, sans éclat de voix, pernicieusement et dans une indifférence mesquine à son égard, ne lui adressant parfois plus la parole durant une longue semaine. Leurs rapports ne revenaient jamais à la normale. Une fois les miasmes digérés, il restait toujours quelque chose d’incurablement flétri, des aigreurs agglutinées en quarante ans de mariage. C’était aussi pour cela qu’il se réfugiait parmi ses plantes, échappant à la morosité conjugale.
Les thuyas taillés, la terre humide, la sauge et le laurier, il en connaissait toutes les senteurs, changeantes au fil des saisons et de la météo. Mais ce matin-là, monsieur Larive ne parvenait pas à profiter des parfums apaisants de son enclos. La faute à une puanteur qui débordait par-dessus le muret et descendait mollement jusqu’à ses narines. Le mélange d’effluves chimiques et de viande bouillie lui rappelait la méchante facétie de sa cousine Françoise chez leur grand-mère paternelle. Ils n’étaient alors que des enfants et cette peste avait jeté une savonnette à la rose dans le pot-au-feu qui mijotait sur le poêle à charbon. Immangeable ! Autrefois, quand il pouvait encore fourrer son nez dans le cou de son épouse et les plis de sa robe, les odeurs de cuisine mêlées à ceux de la lessive lui apportaient le même désagrément. Charlotte cuisinait et lessivait comme une parfaite ménagère, mais l’addition de ces relents rendait l’équation écœurante.
À cette heure-ci, les voisins hurleurs étaient au travail, la maison d’en face était en vente. D’où pouvaient provenir ces remugles ? Déverrouillant le portillon qui donnait sur la rue Linard, Antoine Larive voulut en avoir le cœur net. Après l’avoir précautionneusement refermé à clé derrière lui, le nez en l’air, il suivit le trottoir et n’eut pas à aller très loin. Des filets de vapeur s’insinuaient dans les fentes de persiennes closes, à quinze mètres de chez lui. Aucun doute, la puanteur portée par la légère brise venait de ce grand bâtiment à l’architecture du dix-neuvième qui avait été construit par le Crédit du Nord Est, puis racheté et transformé par la commune en bibliothèque. Les livres occupaient le rez-de-chaussée, l’étage servait de débarras, l’entresol avait hébergé de beaux appartements de fonction, abandonnés dans le jus des années soixante-dix après le déménagement du dernier directeur de la banque. Monsieur et madame Larive avaient connu cette époque et fréquenté les lieux, invités plusieurs fois à y dîner par leur ancien voisin.
Comment était-ce possible ? Le bâtiment était déserté depuis un an. Son sang ne fit qu’un tour. Imaginer ce bien public dégradé par des habitants illégitimes le révoltait autant qu’il l’horrifiait. Des squatteurs ! Et toutes les idées préconçues associées. Sales, bruyants, drogués, transformant les locaux en taudis, traînant dans la rue le soir, insultant les sages résidents de sa petite bourgade ! Il ne laisserait pas faire ça. Mais bon Dieu, par où étaient-ils entrés et que faisaient-ils cuire là-dedans ? Il remonta le trottoir de quelques mètres et secoua les portes du garage. Fermées ! Les persiennes en acier ne permettaient aucune intrusion, mais les fumerolles qui s’en échappaient continuaient d’empester les alentours. Dans le quartier, des gens se plaignaient de la disparition de leur chat. La Mairie s’en était mêlée avec un rappel à la loi dans la gazette municipale et un article dans le journal local. Ces importuns étaient-ils cruels au point de faire bouillir des animaux de compagnie ? Antoine Larive crut reconnaître un relent de lavande. Avec de la lessive ? Bien plus porté par la colère que par son courage, Antoine Larive retourna vers la porte d’entrée des anciens appartements, tenta de tourner la poignée et la secoua, sans succès. Il enrageait, aucunement décidé à laisser tomber sa quête.
— Ouvrez ! Ouvrez avant que je prévienne la police et la Mairie, hurla-t-il en frappant des poings sur le bois dont le vernis partait en lambeaux.
Il continua ces vociférations durant quelques secondes avant de faire volte-face, cherchant à apercevoir des riverains, des alliés à leur fenêtre. Personne ! Sa fureur redoubla devant l’indifférence de ses voisins. Avec le sentiment d’être un héros esseulé, moralement redevable du maintien de l’ordre dans son quartier. Il s’apprêtait à cogner la porte de toutes ses forces quand une clé cliqueta dans la serrure. Il y avait bien quelqu’un de l’autre côté.
Enfin, le battant s’entrouvrit. Son cœur s’emballa. Monsieur Larive eut une décharge d’adrénaline qu’il ressentit jusque dans les reins. Loin de lui donner de la vigueur, cette inondation hormonale lui fit flageoler un peu les jambes. L’homme qui apparut dans l’encadrement était d’une stature largement supérieure à la sienne, d’autant plus qu’il le dominait d’une marche d’escalier. Antoine Larive dut lever la tête pour voir le visage de l’occupant. Sa rage disparut d’un coup, comme une baudruche crevée par l’acuité du regard que lui jetait ce grand gaillard. L’avait-il déjà croisé ? Il lui semblait que oui, mais ne se souvenait pas où. Larive s’était rarement senti aussi minable et peina à avaler sa salive. Sans le laisser réitérer ses menaces ni ajouter un mot, l’homme le détailla rapidement des pieds à la tête, puis son attention revint sur le haut de sa chemise qu’il empoigna d’un geste vif avant de l’attirer à lui et de le propulser à l’intérieur du bâtiment. Larive eut l’impression d’être aspiré par les ténèbres du couloir. Butant sur l’escalier, le riverain perdit l’équilibre pour s’affaler sur le carrelage sale. En roulant sur le dos pour tenter de soulager une douleur qui lui avait vrillé l’épaule dans la chute, il entendit la porte claquer puis sentit une aiguille s’enfoncer dans sa cuisse droite. Un violent coup de poing dans l’abdomen lui coupa le souffle. Il se recroquevilla, ferma les paupières en grimaçant et ne les souleva plus jamais.
Trois heures plus tard, lorsque Charlotte Larive ouvrit la fenêtre de sa cuisine, l’air frais lui fit du bien, il y flottait des odeurs de feuilles mortes et d’humus. Elle jeta un œil dans le jardinet, son mari ne s’y trouvait pas. Où pouvait encore traîner cet abruti ? Bricolait-il dans le garage ? Loin d’être inquiète, elle fronça les sourcils, mécontente qu’il l’ait fuie aussi longtemps et sans la prévenir. Qui plus est à l’heure du déjeuner ! Certes, sa conversation ne lui manquerait pas. Mais tout de même ! Il aurait pu respecter l’effort culinaire qu’elle avait fourni et le peu de vie commune qu’il leur restait à l’heure des repas. La faim finirait bien par le faire revenir. En fin de compte, il ne valait pas mieux que ces chats repus, méprisants envers leurs maîtres qui ne réapparaissaient que pour réclamer leur pitance. Sauf ces dernières semaines où les jérémiades des voisins les disaient manquant à l’appel.
Mariés pour le meilleur et pour le pire... Soit ! L’Antoine allait se souvenir longtemps du pire et de cette désertion. Oubliant avantageusement que les époux se doivent secours et assistance, Charlotte Larive entreprit de ranger l’assiette et les couverts d’Antoine, décida de manger seule. Les jeux télévisés étaient, de toute façon, une bien meilleure compagnie. Elle ne signala sa disparition que quatre jours plus tard.
Lundi 30 septembre 2019 — 7 h 47
Salle B07473 — CHU de Semier
« Il bat des cadavres ? »
« Oui, pour vérifier si on peut leur faire des bleus ! Je l’ai vu de mes yeux vu ! »
« Et vous dites après cela qu’il n’étudie pas la médecine ? »
Adolescent, le lieutenant Adrien Legarde avait lu Une étude en rouge de Conan Doyle et le dialogue du docteur Watson avec l’ex-infirmier militaire Stamford lui était revenu en mémoire.
Théo Frigne, le jeune interne assis en face de lui s’en était probablement inspiré aussi.
— Et vous vous êtes donc pris pour Sherlock Holmes ?
Le futur praticien fut visiblement surpris par la question.
— Pourquoi cette comparaison ?
Legarde regretta aussitôt l’allusion. Ici, on ne faisait pas qu’apprendre la médecine, on baignait dedans à longueur de journée. La connaissance de l’anatomie du corps humain et de sa physiologie avait suffi à l’interne pour douter du caractère accidentel de cette chute fatale dans un escalier du bâtiment des Urgences. Les premières pages du roman de Conan Doyle qui interpellaient immanquablement ses lecteurs étaient une évidence pour le personnel médical : les morts ne saignent pas et cette absence de fluide coloré signifie parfois beaucoup de choses.
Théo était de garde depuis la veille au soir dans les services de médecine du CHU de Semier. Vers quatre heures, l’activité déclinante lui avait permis d’envisager une pause avec un copain de promotion, affecté aux Urgences. Il était donc sorti du bâtiment d’hospitalisation, avait rejoint l’aile nord destinée aux accueils des blessés et malades. Une fois traversé un grand hall, un escalier devait le mener à l’extérieur, mais une mauvaise surprise l’attendait dans la descente : le corps fracassé d’une infirmière qui encadrait le personnel de nuit gisait à mi-étage, comme abandonné par un vil marionnettiste, pantin aux fils cassés, renversé et grotesque, bras et jambes pêle-mêle.
Il savait prendre en charge les défaillances subites des patients, mais sur ce palier, il n’y avait aucun matériel. Retrouvant les gestes de premiers secours appris en seconde année, il avait rapidement constaté l’absence de pouls et tenté un massage cardiaque puis avait appelé la ligne interne du SAMU avec son téléphone professionnel. Ce service n’était qu’à quelques mètres au-dessus de lui. Ses doigts sur la peau refroidie de cette femme effondrée à ses pieds l’avaient rendu pessimiste. Les trois minutes d’attente avaient été parmi les plus longues de sa vie.
Dès son arrivée auprès de la victime, le futur médecin avait remarqué le très faible volume de sang au sol malgré une plaie très importante du cuir chevelu et une fracture ouverte de l’humérus. Théo savait que ce type de blessure saignait abondamment et avait rapidement eu un doute sur le caractère accidentel. Mais était-il raisonnable d’écarter une simple chute suivie d’un décès subit, pour privilégier l’abandon d’un cadavre en bas des marches ? Quelqu’un aurait-il vraiment voulu laisser croire à un faux pas, dans le but de masquer un meurtre ? Comme dans un roman policier que Théo n’aurait pas eu le temps de lire depuis le début de ses études de médecine. Il avait surtout accusé son imagination trop fertile, juste avant d’avoir peur. Le manque de sommeil réveillait inexorablement les terreurs nocturnes. Dans cet escalier, seule la lumière artificielle le séparait des ténèbres et il n’avait pas accès à l’interrupteur. Et si le tueur était encore dans les parages ? Et s’il éteignait ? Il s’était soudain senti solitaire et vulnérable, avec un cadavre à ses pieds. Abandonnant momentanément le massage cardiaque, il avait collé son dos au mur pour essayer de se calmer, écoutant les frémissements de la nuit, observant le palier d’où il était venu et la porte au bas des marches qui donnait sur un long couloir sombre. Il n’avait décelé que les hoquets des tuyauteries du bâtiment, même l’atmosphère avait semblé retenir son souffle, aucun néon n’avait clignoté comme dans les scènes d’horreur des séries B. Enfin, un médecin-réanimateur et une infirmière avaient rompu l’ankylose générale en dévalant l’étage au-dessus de lui. Malgré leur ténacité, les efforts avaient été vains. Le cœur de la victime ne leur avait pas accordé le moindre soubresaut de vie.
Ce n’était pas son métier d’avancer des conclusions sur le caractère accidentel ou meurtrier de sa découverte. Lucille, sa petite amie interne en médecine légale, aurait pu aisément répondre à ces questions. Il avait failli l’appeler, mais l’imaginer dormant tranquillement au fond de leur lit avait empêché son index d’effleurer l’icône tactile du téléphone. En plus de cela, depuis plusieurs mois, leur relation s’étiolait. Curieusement, leur complicité s’affadissait déjà, leurs univers s’éloignaient. Même leurs études qui les avaient réunis en seconde année les séparaient désormais à cause des spécialités choisies. Leur dernière dispute aussi violente qu’éprouvante datait seulement de la veille au soir. La réveiller, alors qu’elle avait sans doute eu du mal à trouver le sommeil n’allait rien arranger. Il avait préféré faire part de ses doutes sur une cause accidentelle au réanimateur.
Recouvrant son sang-froid, le jeune interne en médecine s’était dit qu’il devait y avoir un protocole écrit quelque part pour un pareil cas. Il y avait toujours des protocoles écrits, exigés par les hautes autorités de la Santé, souvent tellement bien classés qu’ils en devenaient impossibles à dénicher. Le praticien hospitalier à ses côtés lui avait tapé sur l’épaule en demandant s’il allait bien puis avait pris les choses en main.
À l’arrivée du directeur de garde, la décision de prévenir la police était déjà actée. Et depuis bientôt trois heures, le couloir était bloqué par la PJ de Semier.
7 h 49
Théo bâilla, affalé sur une chaise. Le policier crut y déceler de la désinvolture.
— À votre manque d’émotion et à votre décontraction, je devine que la mort de Chantal Barbotin vous laisse indifférent ou que vous ne l’aimiez pas beaucoup, supposa Adrien, un brin provocant.
— Je ne suis pas détendu, mais simplement épuisé après une journée de labeur suivie d’une garde, se défendit l’interne. Je ne croisais pas souvent cette femme. Elle était là pour régler certains problèmes d’organisation, d’absences, de disponibilités de lits d’hospitalisation, d’accidents de travail et parfois pour apaiser les conflits. Vous savez, la nuit, la fatigue aidant, le ton monte vite. Théo jeta un œil à l’officier de police. Oui, vous connaissez, bien sûr, vous aussi vous bossez à toute heure !
La dernière phrase troubla le lieutenant Legarde. Dans sa fonction, il créait systématiquement une barrière invisible entre lui-même et les suspects, distance qui se trouvait présentement importante puisque la Santé avait toujours été un monde incompris et personnellement craint. Brutalement, cet homme venait de chambouler sa théorie des groupes en les incluant tous deux dans le même ensemble des oiseaux de nuit. Que connaissait de leur métier la population qui dormait sur leurs deux oreilles ? Bien sûr, il y avait les insomniaques qui attendaient longuement la léthargie comme le retour du fils prodigue, les veillées parfois funèbres pour les plus calmes, la fête chez les joyeux, la bringue pour les excités, seulement quelques fois dans l’année, une fatalité, un choix ou un plaisir. Mais dans tous les cas, rien de professionnel. Et autant de causes qui amenaient les travailleurs nocturnes à intervenir, afin d’apporter leurs services en cas de dérapage. Que savaient les rêveurs des va-et-vient laborieux, sous les néons blafards ou la lumière pisseuse d’une vieille ampoule, du froid qui tombe sur les épaules avec le premier coup de barre, puis les suées des dernières heures, à la limite du malaise, lorsque la moindre activité tend vers la torture, quand l’éreintement s’ajoute au manque de sommeil ? Une parenthèse contre nature où il faut se faire violence pour aider, interpeller ou soigner un congénère, tant la fatigue vous inciterait parfois à dormir quelques heures, à attendre le jour, quitte à laisser un état s’aggraver... La nuit, le temps est élastique, les fêtards ne comptent pas les heures badines tandis que les minutes besogneuses s’allongent comme les ombres du soleil levant. Il y avait pourtant une troisième catégorie qui ne manquait jamais de motivation : celles des prédateurs, des assassins qui tournoyaient à l’inverse de cette rotation planétaire, des silhouettes furtives et sinistres fuyant même les contre-jours. Il sortit de sa courte réflexion avec cette pensée et vit Théo d’un œil différent. Son ton changea, se fit moins abrupt.
— D’après vous, une dispute pourrait-elle être à l’origine de sa mort ?
— Je n’ai jamais dit une chose pareille, réagit Théo. Cependant, vous avez raison sur un point, cette femme n’était pas appréciée par les employés qu’elle encadrait.
— En faites-vous partie ? insista Adrien Legarde.
— Non ! Elle n’avait aucun pouvoir sur le personnel médical. Il eut soudain un doute. Vous n’oseriez tout de même pas me considérer comme un suspect !
Le lieutenant Legarde ne pouvait pas démentir l’idée qui lui avait évidemment traversé l’esprit. Il préféra poursuivre l’interrogatoire avec un brin d’humour.
— Pensiez-vous que le relevé de vos empreintes allait simplement enrichir ma collection ? Pourquoi n’était-elle pas appréciée ?
L’interne hésita quelques secondes en se tordant les doigts, les propos venimeux entendus çà et là n’étaient peut-être que des calomnies. Finalement, Théo les répéta.
— Tout le monde dit que sa seule façon de montrer ses compétences a été de raccourcir ses jupes.
Après une nuit amputée de sa seconde moitié, le lieutenant Legarde ne comprit pas immédiatement la périphrase et fronça les sourcils quelques instants.
— Je vois ! gloussa-t-il. Et je présume que les prétendants évincés de ce poste par ses prétendues relations sont jaloux, ou jalouses puisque le personnel est majoritairement féminin.
Théo soupira.
— Vous savez, je change de lieu de stage presque tous les six mois. Ce ne sont peut-être que des ragots, mais ils sont constants d’un service à un autre. Vrai ou pas, je m’en moque. Ses anciennes collègues racontent qu’elle a toujours voulu travailler à des boulots réputés faciles. Elle passait déjà pour une planquée avant de faire fonction de cadre. Je l’ai vue procéder avec le personnel qu’elle supervisait. Ce n’était pas un modèle d’affabilité, Barbotin était rude et ingrate, se retranchant derrière des normes et des protocoles de soins qu’elle récitait par cœur sans avoir les capacités à les mettre elle-même en œuvre, toujours aux dires de ses anciens collègues.
— Demander aux soignants de se conformer aux normes, faisait partie de son métier. Non ?
— Les normes sont là pour rassurer les cons ! ronchonna Théo. Excusez-moi, je suis fatigué, se reprit-il.
Le policier ne lui en tint pas rigueur et préféra revenir à son sujet.
— Connaissez-vous d’autres prétendants planqués, déçus au point de jeter son corps au bas d’un escalier ?
— Les vieilles rancunes, je m’en moque aussi. Je fais mon travail d’interne, c’est assez astreignant. D’ailleurs, heureusement que l’activité diminue avec l’avancée de la nuit, sinon, je n’aurais jamais pu me soumettre à vos questions.
Comme un fait exprès, le téléphone de Théo Frigne le rappela à ses obligations. Il reconnut le numéro du service de médecine. Probablement des nouvelles d’un patient en insuffisance cardiaque qui avait monopolisé son attention en début de soirée.
— Excusez-moi, je dois répondre. Je n’ai pas terminé ma garde !
Tandis que le lieutenant Legarde tendait la main pour l’encourager, le sien vibra dans sa poche.
— Drien ? C’est Lô !
Son équipière avait décidé de manger la première voyelle de son prénom depuis qu’il avait amputé le sien de la dernière syllabe.
Théo fit confiance à l’infirmière. Après avoir expédié quelques conseils et promis de passer dans la demi-heure, il raccrocha. En face de lui, Adrien Legarde, très attentif, le fixait en écoutant Laura Silaine l’informer de ses découvertes. Pensait-elle son collègue un peu sourd? Sans que le haut-parleur soit activé, le jeune interne ne perdit pas une miette de leur conversation.
— Où es-tu ? s’inquiéta Silaine.
— Au même niveau que toi, dans des locaux de consultations que le directeur a mis à notre disposition, toujours avec l’homme qui a retrouvé le corps de madame Barbotin.
Laura poursuivit.
— C’était une riche idée de visiter le bureau de la victime. Nos collègues de l’identité criminelle sont sur place. Pas besoin de loupe ! Le Blue Star a révélé une large tache de sang grossièrement nettoyée à l’intérieur, devant la porte. Barbotin a pu être frappée ici puis jetée dans l’escalier juste après. Les joints du carrelage ne sont pas encore secs. Les prélèvements sont déjà en route pour le labo ; comparer le sang de la victime avec celui retrouvé dans le bureau ne devrait pas être long. Ça corrobore les doutes de ton carabin, finit-elle.
Théo jugea opportun de s’immiscer dans leur échange.
— La plaie sur le crâne a pu provoquer le décès. La fracture ouverte du bras est peut-être une conséquence de la chute post-mortem.
Le lieutenant Legarde se montra surpris. Il ne pensait pas que la voix de Lô serait aussi audible.
— Après Sherlock Homes, vous comptez donc vous substituer au médecin légiste !
— Pardon ! Je réfléchissais tout haut, se défendit Frigne.
Il n’oserait jamais avouer que vivre avec Lucille permettait d’échanger quelques notions de base sur l’oreiller. Pour combien de temps encore ? Il avait une boule au ventre en envisageant leur rupture. Le cadavre de Chantal Barbotin allait probablement passer sous le scalpel d’Olivier Laroche, légiste au CHU secondé par sa compagne. Il préférait l’omission, la révélation aurait pu compliquer le travail de Lucille.
— M’entends-tu toujours ? s’enquit Laura, inquiète.
— Bien sûr. Peux-tu parler un peu moins fort ? suggéra Adrien en tournant le dos à Théo.
— On a fini les relevés, les mesures et les photos dans le bureau. Je boucle les lieux et je te rejoins. Tu me guides ?
Legarde peinait à lui expliquer le chemin quand Théo se leva, ouvrit la porte et sortit sans le consentement du policier qui se retourna brusquement.
— Asseyez-vous, je n’ai pas terminé ! ordonna Adrien.
— Salle B07473 ! Dites-lui que vous êtes dans le local B07473. Tous les locaux de l’hôpital ont un numéro indiqué sur leur accès.
— J’arrive ! éluda Laura en raccrochant.
L’interne en médecine referma silencieusement la porte et revint sagement s’installer en face du lieutenant qui resta perplexe devant l’indiscrétion de l’écouteur et du micro de son nouveau smartphone.
***
Je me laisse glisser pour finalement me rétablir dans le jardin, puis récupère la manivelle de cric. J’espère que personne ne guigne derrière ses volets, sinon mon escapade va rapidement être accompagnée d’anneaux aux poignets. Sous les branches basses d’un grand épineux, je sors mon téléphone de ma poche avec l’intention de l’utiliser comme torche électrique. Vite, couper la sonnerie et le vibreur ! Je n’ai ni l’étoffe d’un cambrioleur ni celle d’un membre de commando. Repérant une porte de service en partie masquée par un buisson, je m’approche. La poignée tourne sans difficulté et le battant prend un peu de jeu, sans pour autant s’ouvrir. J’ai déjà peur de ce que je vais faire. Comment réagirai-je lorsque je serai à l’intérieur ? Je ne peux plus reculer et faisant levier avec l’extrémité plate de l’outil improvisé, l’entrebâillement gagne quelques centimètres. Dès la seconde tentative, les vis lâchent. C’est presque trop facile. La porte s’ouvre sans grincer sur un couloir. L’obscurité s’y enfuit, sous la menace du faisceau lumineux. Combien de temps la batterie va-t-elle la tenir à distance ? Je m’efforce de calmer ma respiration et j’entre.
7 h 50 — Salle S00673 — CHU de Semier
Monique avait rendez-vous avec son confrère Sven pour une rencontre intersyndicale, alors que les locaux étaient encore vides de leurs délégués du personnel. La veille, ils avaient convenu d’un accord pour unir leurs forces et lutter contre l’austérité de leurs vies conjugales. Émoustillée par cette voluptueuse promesse, Monique était arrivée dix minutes en avance et attendait, l’oreille collée à la porte de son bureau, se concentrant sur les bruits environnants. Dès qu’elle entendit se rapprocher le pas lourd de Sven et tourner une clé dans la serrure voisine, elle sortit rejoindre son amant. Il fut surpris de la voir déjà là et lui sourit, puis referma le verrou sans entrer, portant un doigt sur ses lèvres pour l’inciter à ne rien dire. Main dans la main, ils s’éloignèrent dans le couloir longeant les portes de locaux qui arboraient fièrement des autocollants et des affiches aux logos — rouges pour la plupart — des centrales syndicales représentées dans le CHU.
— J’ai aperçu Valérie qui se garait en même temps que moi, on va se trouver un coin tranquille ! lui souffla-t-il avec un clin d’œil.
Le bâtiment qui abritait les laboratoires à la construction du CHU s’était peu à peu vidé de sa substance. Avec la réduction de la taille des instruments d’analyse puis du personnel, le premier niveau s’était vu d’abord déserté pour reloger récemment les bureaux syndicaux. La biologie avait ensuite déménagé vers un nouvel édifice. Depuis quelques années, au fil des modernisations, le reste des locaux se remplissaient de matériel délabré, de machines obsolètes, d’armoires métalliques bâillant sur la vacuité d’étagères gauchies. Dissimulés derrière cet attirail, Sven et Monique revendiquaient de temps en temps une montée au septième ciel. Elle savait que l’ambiance glaciale de tous ces matériels abandonnés en quinconce et figés dans la poussière excitait Sven. Il lui avait avoué que ce décor lui rappelait ses premiers ébats d’adolescent dans les greniers de l’immeuble de sa grand-mère. À vrai dire, l’idée de jouer à cache-cache en ces lieux mornes et d’y trouver un repaire secret où assouvir leurs désirs ne la laissait pas indifférente non plus.
Le jour filtrait par le verre dépoli d’une fenêtre. Elle se faufila jusqu’au fond de la pièce. Un drap tendu en guise de baldaquin leur offrit une pénombre opportune et clandestine. Sven attrapa les hanches de Monique, se collant à son dos, puis entourant un bras autour de son ventre, l’autre main glissa sous le pull, caressant la dentelle du soutien-gorge avant de pincer un téton déjà érigé. Monique se cambra, sentit la preuve d’une virilité bien présente au travers de leurs vêtements et allait se retourner pour l’embrasser quand son regard se posa sur un rayonnage métallique deux mètres plus loin. Elle se tétanisa, Sven avait vu la même chose et la lâcha en murmurant un juron.
Sectionnée sous le genou, une jambe avec un pied aux orteils noircis pleurait un liquide rosé qui suintait sur la peinture écaillée de la tôle. Monique fit volte-face avec un petit cri, poussa Sven pour qu’il sorte de ce recoin et s’enfuit en le dépassant jusqu’à l’encadrement de la porte, en redescendant son pull.
— Mais que... qu’est-ce que ça fait là ce truc ? balbutia-t-elle horrifiée, en regardant dans la direction du membre coupé et refusant de croire que ça pouvait être un morceau de corps humain.
De l’endroit où elle se trouvait, elle ne pouvait plus la voir. Une table protégée par un drap la cachait.
— C’est toi qui as amené ça ici ? l’accusa-t-elle.
Il haussa les épaules.
— Bien sûr que non ! lui répondit-il, vexé. Pour qui me prends-tu ? Et comment aurais-je pu me procurer une jambe ?
Elle aurait presque préféré que ce soit une mauvaise farce pour pouvoir le plaquer là et le laisser se débrouiller avec cette monstruosité.
— Viens, on se barre ! proposa Monique.
Sven secoua la tête, fit quelques pas qui le rapprochèrent du drap, l’attrapa de deux doigts et le fit glisser au sol.
— Oh ! Merde ! Jävla skit{1} ! pesta-t-il.
Quand il perdait ses moyens, le grand suédois retrouvait les premiers jurons entendus dans son enfance.
Sous la table étaient amoncelés d’autres tronçons de membres, des lambeaux de peau, de chairs découpées autour d’os sciés et ce qui ressemblait à des organes sanguinolents emballés dans des sacs plastiques. L’abominable amas était couvert de givre et décongelait tranquillement, en équilibre sur un cadavre qui aurait été entier s’il avait encore eu sa tête.
Monique se retourna et vomit.
***
Je voudrais oublier que le décor ressemble à ceux de Resident evil ou Eternal Darkness, le froid en plus. Un pull supplémentaire serait le bienvenu, mais il est trop tard pour reculer. J’avance de quelques pas, découvrant une grande pièce à ma gauche. Des chaises sont alignées devant un rideau rouge, comme si elles avaient accueilli un spectacle privé. De larges bouts de cartons peints en trompe-l’œil attendent contre un mur. Est-ce une ancienne salle de théâtre ? Je ne m’en étonne pas, ces lieux appartiennent à la ville. Peut-être les a-t-elle prêtés à une association culturelle ? Ceci n’apporte rien à mes recherches. Je dois continuer mon avancée. Soudain, un bourdonnement naît dans mon dos et je me retourne trop précipitamment, percutant une chaise dont les pieds raclent le carrelage. Le bruit résonne tant que je courbe l’échine, pensant que l’immeuble va s’écrouler sur moi. La terreur me submerge. Trop vite, je balaie mes arrières du panache clair de l’ampoule comme une arme radicale. Le pire n’est pas l’obscurité fuyante. Sans cesse en mouvement, les ombres projetées sont bien plus inquiétantes. Dès que le pinceau blanc frappe tout ce bazar abandonné, je ne sais plus si les photons bousculés peignent simplement des perspectives sombres ou si une veule créature file dans un coin ténébreux. Tenter de la débusquer ne ferait qu’aggraver mes craintes et amplifier un imaginaire monstrueux. Je retiens mon souffle, le sang afflue à mes oreilles en pulsations sifflantes. Je coupe le flash qui me sert de torche et j’écoute, immobile. La peur et l’adrénaline me font tourner la tête. En cherchant à garder l’équilibre, j’appuie une main contre un mur. Horreur ! La paroi est molle, s’enfonce sous la pression comme une peau, un derme qui me semble tiède, presque vivant. Je sens, avec écœurement, une chose craquer sous mes doigts. Ce n’est qu’une draperie, un tissu tendu. Je frémis à l’idée de ce que j’ai écrasé ou de ce que peut contenir l’espace libre entre cette pelure et le plâtre. Ma peur est en train de me faire perdre la raison. Avec un effort colossal, je reprends un exercice de respiration, inspiration lente par le nez, expiration par la bouche, contrôlant le sifflement de l’air. Le silence redevient à la fois mon allié, mon pire ennemi et un mystère. Cette petite ville est désormais vide de toute circulation automobile, les voisins sont loin et se sont enfermés chez eux. La vibration me parvient toujours, un ronronnement régulier que je situe au bout du couloir.
7 h 57 — Salle B07473 — CHU de Semier
Laura avait trouvé le bureau. Elle entra sans frapper, puis vint se placer aux côtés du lieutenant Legarde, sans un mot, mais fixant Théo Frigne durant tout le temps qu’elle en fît le tour. L’officier de police signifia au jeune interne qu’il préférait remettre à plus tard la fin de leur entretien. Il avait hâte de partager les informations que son équipière pouvait lui rapporter.
— Je vous ai donné mon numéro de téléphone. Je repasse voir une dernière fois un patient avant de terminer ma garde, je rentre, je prends une douche, un petit-déjeuner et je vais dormir, précisa-t-il à son interlocuteur qui voulait savoir comment le recontacter.
— Je comprends ! Je vous rappellerai. Vous devrez venir compléter et signer très prochainement ces déclarations, finit ce dernier.
Il n’allait pas le lâcher aussi vite. Dans l’immédiat, ce type était droit dans ses bottes et rien ne permettait d’aller plus loin dans les suspicions.
Théo s’évada dans le couloir, le dos voûté, accablé par une nuit sans sommeil doublée de la découverte, à l’aube, de ce qu’il considérait désormais comme un meurtre.
Laura claqua la porte, observa l’environnement tandis qu’Adrien jouait machinalement avec un marteau à réflexes posé sur le bureau. Une armoire métallique aux parois en verre fumé laissait apparaître des paquets de compresses, des boîtes de seringues et d’aiguilles, des réniformes, des flacons d’antiseptiques et d’autres matériels dont elle ne préféra pas chercher à en deviner l’usage. Une paillasse en carrelage blanc percée d’un lavabo carré et les murs peints en bleu pastel rendaient l’ambiance glacée. Un poster collé de travers vantait les mérites d’un gel désinfectant pour les mains. Un vrai décor de thriller. « L’humanisation des hôpitaux a encore une belle marge de progression possible », pensa-t-elle.
Elle appuya ses deux paumes sur un côté de la table. À la permanence du week-end s’ajoutait la fatigue de cette fin de nuit. Pourquoi les habitants de Semiers attendaient-ils son tour de garde pour s’entretuer? Le meurtre d’une jeune femme poignardée par un conjoint jaloux l’accablait depuis la veille. Laura n’aimait pas ça, redoutant le manque de sommeil comme une perte d’équilibre. Avec l’angoisse qu’un profond abattement l’obligerait à dormir une vingtaine d’heures d’affilée, lui faisant rater une échéance importante. Procrastiner était pourtant dans sa nature. Laura Silaine reportait de jour en jour, en pleine conscience, mais compensait ce défaut par une agilité intellectuelle et une mémoire quasi infaillible qui lui permettaient d’atteindre l’objectif fixé en temps et en heure. Elle terrorisait ses collègues qui la voyaient jouer avec les limites, redoutant des imprévus pour lesquels elle avait souvent la solution. Car Laura n’ajournait que les actions, pas les raisonnements.
Elle se redressa et inspira profondément, Adrien perçut la fatigue dans son souffle, lorsqu’elle entama un long monologue.
— Tu aurais rigolé à l’apparition de la substitut du procureur ! Un fantôme ébouriffé en jogging rose Chanel et en sneakers Nike. Démaquillée, j’ai failli ne pas la reconnaître! pouffa-t-elle. Je suis presque certaine qu’elle était en pyjama en dessous. Du grand formalisme ! Elle nous a salués, a penché la tête dans la cage d’escalier pour constater le meurtre de Barbotin, puis est repartie aussi vite en laissant un petit sillage numéro cinq. Bref... J’ai fouillé les poches de la victime. Ses téléphones nous renseigneront sur les derniers appels. Rien d’autre, à part un stylo quatre couleurs, un porte-clé contenant celle de son bureau et un badge d’accès aux blocs opératoires... Le légiste estime le décès aux alentours de trois heures, le cadavre n’était pas encore totalement froid et la rigidité limitée au haut du corps. La plaie du cuir chevelu correspondrait à un coup très violent infligé sur le côté par un objet lourd et lisse, type batte de base-ball. Le crâne doit être en miette, celui qui le portait lors de la mise dans la housse mortuaire dit qu’il a senti des os bouger et craquer sous ses doigts. La chute dans l’escalier a toutefois pu accentuer les blessures. Le médecin confirme que la fracture ouverte de l’humérus est post-mortem.
Soulagé d’avoir échappé à ça, Adrien grimaça tout de même, Théo Frigne était arrivé à une conclusion identique. Silaine ne fit pas attention à sa mimique.
— Elle partageait son bureau avec deux collègues du même grade. Je n’y ai pas retrouvé l’arme du crime ni aucun indice concernant le mobile du meurtre. Les tiroirs ne contiennent que de l’administratif : plannings, procédures, numéros des contacts... La serrure n’était pas forcée, elle n’était pas bouclée non plus. Il n’y a pas de trace évidente de lutte. Nos confrères techniciens ont tout de même prélevé sous les ongles à la recherche de l’ADN, elle a pu agripper son assassin. La tour de son ordinateur est partie avec les téléphones pour être examinée. De nos jours, tout est dématérialisé, sauf le sang des victimes... Le directeur de garde et l’informaticien d’astreinte sont en train de récupérer ses mails qui révéleront peut-être une piste à remonter. Ils nous les communiqueront dès que ce sera fait. Si les traces de sang retrouvées sont celles de madame Barbotin, les circonstances de sa mort sont en passe d’être élucidées. Avec ces premiers éléments, on pourrait supposer que le meurtrier l’a frappée dans son bureau, au milieu de la nuit, a essuyé la tache rouge au sol puis a traversé le hall des ascenseurs en portant le corps, sans être vu, jusqu’à l’escalier, où il l’a jetée. S’il voulait laisser croire à une chute, c’est raté ! Il nous a pris pour des lapins de six semaines, blagua Laura.
— Ce n’est pas nous qui avons relevé l’incohérence, rappela le lieutenant Legarde.
— Ouais... Mais on se serait immédiatement aperçu de l’absence de sang autour du cadavre de toute façon ! Et toi ? T’as fait quoi ? questionna Silaine en prolongeant le dernier mot.
Adrien avait moins d’éléments nouveaux à son actif. Il en était presque gêné. Le directeur de garde lui avait fait perdre beaucoup de temps en précisant que leur enquête devait respecter le secret médical, puis à lui trouver ce local avant l’entretien avec Théo Frigne.
— Les explications de l’interne corroborent ce que tu viens de me dire. Il connaissait peu la victime. Le mobile pourrait être une vengeance. Barbotin n’était pas appréciée et avait la réputation... Comment m’a-t-il annoncé ça déjà ? hésita Adrien. Ah oui, voilà ! De raccourcir ses jupes pour montrer ses compétences ?
— C’est un peu macho comme formule. Dès qu’une fille se retrouve avec un poste à responsabilités, on la suspecte d’avoir couché, réagit Laura.
— Lui-même parle de possibles calomnies, mais c’est tout ce que j’ai pour l’instant. Évidemment, j’interrogerai l’entourage. Je connais ton côté féministe, mais tu ne peux pas nier que le droit de cuissage était encore fréquent dans les hôpitaux il y a une vingtaine d’années ni ne pas admettre que de telles faveurs sont toujours proposées, lui rappela son coéquipier. De ce point de vue, une seule femme peu scrupuleuse suffit à faire s’effondrer des années de lutte pour l’égalité des sexes !
Laura fit la moue, mais en convint.
— J’ai rendez-vous dans une heure avec le directeur adjoint et le chef du service de gardiennage pour visionner les enregistrements des caméras de surveillance, annonça Legarde.
— Et en attendant ?
— Douche et café ? suggéra Adrien.
— Chez toi ou chez moi ?
— Chez toi ! J’y ai laissé des sous-vêtements de rechange.
Laura lui fit des gros yeux.
— Quoi ? Nous sommes seuls ! se défendit-il.
— Ce n’est pas une raison ! Prends l’habitude de tenir ta langue, je ne veux pas que nos collègues découvrent notre liaison, les ragots se propagent vite.
— Pas plus rapidement que le son, corrigea Adrien pour avoir le dernier mot, ce qui lui valut un coup de poing sur l’épaule.
— Aïe !
***
Peu à peu, mes pupilles s’habituent à l’obscurité, les ténèbres ne sont rayées que par les fentes des persiennes donnant sur la rue, mais le peu de lumière qui pénètre ne me permet pas de me déplacer. L’architecture des lieux m’étant étrangère, je dois rallumer le flash de mon téléphone pour progresser. Heureusement, le carrelage est plus discret qu’un plancher qui grincerait sous mes pieds. Lorsque je parviens à la hauteur de deux pièces aux portes entrebâillées, les battements de mon cœur ne se sont pas calmés. La gorge sèche, je ne peux pas avaler ma salive et fais un effort pour ne pas tousser. Sur ma droite, je découvre ce qui a été une chambre d’enfant désormais totalement vide. La moquette rose, le papier peint à fleurs qui se décolle comme des langues moisies au-dessous d’une frise Barbapapa sont horrifiantes de mauvais goût. En face, le sol bleu-marine et les murs beiges à lignes verticales ne sont guère plus engageants. Un radiateur en fonte démonté agonise à côté d’une ancienne cheminée en marbre. Toujours aucune trace de ce que je recherche. Je préfère continuer sans explorer ces pièces. Je réfléchis un instant à l’aménagement d’un appartement dans l’entresol de cette grande construction. Autrefois, c’était une banque, transformée en bibliothèque ces dernières décennies. Peut-être y a-t-il eu un logement de fonction pour le concierge ou le directeur ? Le couloir me paraît interminable et se perd dans la dilution de la clarté de mon téléphone qui n’a pas été conçu pour cette utilisation. Trois mètres plus loin, le décor de la cuisine à la mosaïque bleu-turquoise est coagulé dans le jus des années soixante-dix, le bourdonnement provient très nettement d’ici. Premier signe de vie, le bâtiment semble ne pas être totalement inhabité et cette constatation n’a rien de rassurant. Je jette un coup d’œil circulaire : un évier entartré, un vieux tabouret, une bâche grise repliée traîne au sol. Sur une étagère, un chiffon sale est figé dans la poussière accumulée. À ma droite, du matériel contraste avec la vétusté ambiante. Un long congélateur qui paraît neuf est en partie caché par la porte, le moteur tourne et je comprends enfin d’où vient le bourdonnement. Que vais-je y découvrir ? Mon imaginaire ne m’aide pas à retrouver une once de sérénité. Au bout de ce sarcophage glacé au couvercle gris un second gros appareil électroménager vertical est en marche, pimpant et avec le voyant lumineux au vert. Il est plus haut que moi, je réalise que leurs volumes peuvent accueillir des corps humains. Inutile de me leurrer, c’est exactement ce que je cherche ici ! Malgré tout, cette idée me pétrifie sur place comme s’ils étaient déjà ouverts et que leurs souffles froids me transperçaient. J’essaie à nouveau d’avaler ma salive, du moins ce qu’il en reste. Impossible ! Et cette fois, je ne peux réprimer une toux que je masque comme je peux derrière ma manche. Mes mains tremblent lorsque je tire sur la poignée du premier congélateur. L’air y entre avec un chuintement qui semble se répercuter dans tout le sous-sol.
8 h 39 — 12 rue d’Arcis
Appartement de Laura Silaine — Semier
Laura avait laissé la priorité à Adrien pour la douche. Fatiguée, elle regardait les gouttes noires pleuvoir dans la cafetière quand son téléphone vibra et indiqua un appel du commandant Duchêne. Elle supposa qu’il venait aux nouvelles et voulait savoir où étaient ses lieutenants.
— Ouais, c’est Lô !
Au même moment, Adrien sortit habillé de la salle de bain. La tuyauterie de l’électroménager toussa un nuage de vapeur parfumé au-dessus du filtre. Il remplit deux mugs, devint soucieux et fronça les sourcils en voyant son équipière livide devant les propos de leur chef de groupe. Laura avala difficilement sa salive et reprit la parole.
— D’accord, on vous y rejoint. Le temps de faire le chemin en sens inverse, regretta-t-elle.
Adrien souffla sur la surface sombre en lui jetant un regard interrogateur et commença à boire, par petites gorgées.
— On y retourne ! râla-t-elle. Un mec aurait découvert un tas de... Laura hésita avant de trouver le bon vocabulaire. Le chef m’a parlé de jambes coupées... et d’un corps sans tête. Je n’ai pas très bien compris, mais on se grouille, Duchêne est déjà sur place, je t’expliquerai en chemin.
Puis elle soupira.
— Quelle chance ! Tu es savonné ! En plus des paupières plombées, je vais puer toute la journée !
— C’est plutôt moi qui devrais me plaindre, non ? rectifia Legarde.
En lui adressant une grimace, elle attrapa la tasse, y ajouta un trait d’eau froide et engloutit le liquide en espérant y distiller la caféine en cours de route.
Elle allait être fort bienvenue.
9 h 02 — Salle S00673 — CHU de Semier
Sans les indications téléphoniques de leur supérieur, ils n’auraient jamais trouvé le lieu du rendez-vous qui était déjà barricadé par les collègues arrivés avant eux. Un homme inconnu des deux lieutenants, un peu pâlot, était assis par terre à côté de la porte. Adrien le contourna tandis que Laura le salua en enjambant ses pieds. Ils rejoignirent le commandant Duchêne. Une petite femme quinquagénaire et peu avenante se tenait proche de lui. Rondelette et raide dans son tailleur amidonné, elle ressemblait à un ballon de rugby au garde-à-vous. Peut-être était-elle aussi choquée qu’Adrien et Laura, muets de stupeur et perplexes devant l’affreux spectacle des membres coupés et entassés. Des orteils noircis pointaient vers le carrelage, le mollet disparaissait sous une seconde jambe violacée. Une main grisâtre, aux doigts recroquevillés dont le poignet sectionné montrait des os brisés et des lambeaux de tendons sanguinolents, comme arrachés de l’avant-bras, reposait sur une cuisse proprement tronçonnée. Le fémur scié débordait légèrement des muscles rétractés, pelés jusqu’au genou. Les lieutenants de police et leur commandant ne réussirent pas à reconnaître anatomiquement les autres segments. Même si la couleur en était très altérée pour la plupart, l’épiderme lisse et peu poilu laissait deviner une nature humaine. Sous cet amas de chairs mortes dépassaient les épaules d’un cadavre à la peau fripée, amputé de sa tête à la base du cou. Et malgré un nombre si considérable de membres emmêlés, aucun crâne n’avait roulé au sol.
Le commandant Duchêne ne leur accorda que quelques secondes d’adaptation, il n’avait pas de temps à perdre.
— Je résume, les briefa-t-il en consultant ses notes et en levant un pouce derrière lui pour montrer l’homme à terre dans son dos. Sven Smalmog, délégué du personnel a découvert ces nouveaux éléments de décor dans un coin de ce local destiné au stockage de vieux matériel. Via l’administration, il a appelé la directrice, madame Sauvage.
Duchêne tendit la main vers la petite femme qui pencha légèrement vers l’avant, saluant respectueusement les policiers pour finalement retrouver un surprenant équilibre sur des escarpins vernis, minuscules pour sa taille. Laura la trouva immédiatement et définitivement antipathique. Elle ressemblait à la professeur Dolores Ombrage dans Harry Potter, la couleur rose en moins.
— Monsieur Smalmog a failli faire un malaise, je lui ai conseillé de s’asseoir. Depuis il récupère un peu.
Sauvage adressa un signe de tête à l’homme à terre, ce qui la fit à nouveau osciller tout entière sans perdre en rigidité. Smalmog ne leva même pas les yeux.
— Nous avons rencontré un de vos collègues cette nuit, lui précisa Adrien.
Enfin, la directrice générale se décida à desserrer les dents.
— Oui, monsieur Karazzi ! Il est d’astreinte administrative toute la semaine. Ayant effectivement passé une partie de la nuit sur l’hôpital, il est reparti une heure chez lui pour revenir aussitôt. Actuellement, il accompagne une équipe qui fouille d’autres locaux inoccupés du bâtiment et le bureau syndical de monsieur Smalmog.
— Nous avons été aussi rapides que lui sur l’escale technique, blagua Legarde.
— Contraints et forcés par les événements, râla Laura.
Puis chuchotant à l’oreille d’Adrien :
— Parle pour toi ! Je me suis contentée d’un café. Pas d’escale pour moi, je n’ai pas eu le temps d’atterrir.
Le lieutenant Legarde continua.
— J’ai rendez-vous avec lui dans moins d’une heure pour visionner les enregistrements des caméras de surveillance et éplucher les appels téléphoniques de madame Barbotin. J’espère qu’il aura fini avec nos collègues.
— Lô peut-elle récupérer le témoignage de Smalmog ? proposa Duchêne en s’adressant à lui.
— Elle peut le faire, accepta-t-elle à la troisième personne devant la tournure que prenait le dialogue entre les deux hommes.
— Pardon ! Je ne voulais pas te vexer.
— Pas grave, je sais bien que je sens le pâté ! soupira-t-elle.
Le commandant Duchêne la regarda en fronçant les sourcils. Pourquoi se dévalorisait-elle ainsi ?
— Je ne vois pas le médecin légiste, grogna Laura en observant travailler l’équipe technique qui déclenchait un feu d’artifice de flashs. Est-il prévenu ?
— À la fin de la levée du corps de Barbotin, le docteur Laroche a enchaîné directement sur une autopsie prévue tôt ce matin. Il arrive dès qu’il a terminé.
Laura en fut presque rassurée. Elle n’était pas la seule à avoir raté la douche.
— Une morte jetée dans les escaliers, un décapité, des macchabées tronçonnés... Êtes-vous sûre que vous administrez un établissement de Santé ? provoqua le lieutenant Silaine envers la directrice.
Sans daigner répondre, Sauvage la fusilla du regard, vacillant légèrement vers l’arrière, comme sous le recul d’une arme à feu.
***
À contrecœur, je dirige la lumière de mon téléphone vers la cuve givrée. Aussitôt, les ténèbres en profitent pour s’amalgamer autour de l’encadrement de la porte. Je me décale vers le mur, incapable de tourner le dos à ma seule issue. Et si celui à qui appartiennent ces congélateurs me surveillait depuis le début de mon intrusion ? Le bourdonnement de la pompe brassant le fluide réfrigérant couvrirait ses pas. Je vérifie, il n’y a personne dans le rectangle obscur. Avec le raffut que j’ai fait en renversant la chaise à mon arrivée, il serait déjà à mes trousses. Je ne dois cependant pas traîner ! Chaque seconde perdue augmentera les risques encourus, y compris celui de croiser la maréchaussée dès ma sortie. Le coffre glacé est vide, mais mon regard s’arrête sur des traces rouges colorant l’acier galvanisé. Mes poils se hérissent. Du sang ! Est-il humain ? Un processus de défense qui fait fi des événements de ces derniers jours et des indices m’amenant ici tente de me rassurer. Un chasseur a très bien pu y stocker son gibier... Je pourrais en rire tellement cette supposition est débile ! Je referme le couvercle lentement, ce qui n’empêche pas l’air de s’y contracter avec un sifflement. Dans le second, j’ai peur de tomber nez à nez avec un cadavre congelé debout derrière la porte. Je me force à l’ouvrir. Il contient des tiroirs aux façades bleues et opaques, j’en fais glisser un prudemment. Un œil terni par le gel se fixe sur les miens, l’autre disparaît sous une paupière poilue. Le pelage tigré gris est noir et celui d’un matou. Il a encore son collier, l’air endormi, les pattes en rond au fond du bac. Comme un gros galet blanc et duveteux, un second félin ne quittera plus jamais sa pétrification. Un tueur de chats ? Je ne m’attendais vraiment pas à ça. Après un rapide coup d’œil dans les tiroirs restants, d’autres touffes de poils me le confirment. On dit que certains meurtriers en série commencent par torturer des animaux avant de s’en prendre aux humains. Est-ce le cas ? Alors que je quitte cette affreuse cuisine, le ronronnement baisse d’un ton puis s’arrête complètement. Le silence déferle, je perçois mon propre souffle comme un péril dans l’obscurité du corridor se divisant en face de moi. Il devient traversant sous tout le bâtiment. À côté d’une porte d’entrée donnant sur la rue Carnot s’élève un escalier. Le danger peut venir de là et en prévision je m’imagine refaire mon parcours en sens inverse si je dois m’enfuir. Le plus angoissant étant que je comprends précisément où je me situe. Ma voiture avec la sécurité de son habitacle est à moins de cinquante mètres derrière cette issue très certainement verrouillée. Je vérifie l’état de la batterie de mon téléphone : quarante-neuf pour cent. Si je veux grimper au premier étage et explorer jusqu’au grenier, je dois accélérer et l’économiser. Je découvre que je peux encore ajouter du stress à ma peur.
9 h 31 — Salle S01261 — CHU de Semier
Lucille sortit attristée de la salle d’autopsie, se débarrassa de sa blouse et de ses gants dans le vestiaire. Cette femme qu’elle venait de découper sous les conseils du docteur Laroche avait presque son âge. La jeune interne en médecine légale n’était pourtant pas empathique, ce n’était pas pour rien si elle avait choisi cette spécialité. Mais elle se savait émotive et lorsque ce trait de caractère, qu’elle considérait comme une faiblesse la submergeait, elle détestait se voir déstabilisée au point de perdre une partie de ses moyens. Depuis son enfance, Lucille n’avait cependant jamais voulu être l’esclave de ses humeurs et luttait quotidiennement à en repousser les assauts. La plupart du temps, elle ne réussissait qu’à les masquer. Elle espéra que les policiers et techniciens présents ne s’étaient aperçus de rien. La jeunesse n’excuse pas tout.
Le trouble persistait malgré la fin de la dissection, elle tenta de le chasser en prenant une profonde inspiration. Olivier Laroche avait souhaité la laisser se charger du dossier et rédiger le rapport d’autopsie. Alerté par un comportement hésitant, ce dernier avait essayé de la calmer en répétant que ce n’était qu’un drame de la vie conjugale. Non pas pour en minimiser l’horreur, mais pour préciser le niveau de difficulté. Le meurtrier était connu, avait avoué. Cette autopsie était une atroce formalité. Son chef ne pouvait pas deviner que c’était justement une violente dispute, la veille avec Théo, qui l’amenait à se comparer avec la malheureuse victime. Bizarrement, elle avait momentanément retrouvé un peu de sérénité en découpant la cage thoracique et l’abdomen. La description et l’évaluation de la profondeur des plaies, la pesée des organes et l’estimation du volume de sang des hémorragies l’avaient menée à se concentrer sur les techniques et oublier le terrible scénario que les dix-sept coups de couteau lui avaient raconté. Cette jeune fille avait dû commencer par se protéger, les mains devant elle. La lame de cinq centimètres de large et trente de longueur lui avait traversé un avant-bras, ripant sur le radius qui en portait la marque. Puis, cherchant à désarmer son mari, peut-être avait-elle attrapé l’acier déjà rougi ? Il avait tiré sur le manche pour récupérer le couteau, tranchant les doigts jusqu’aux tendons. Elle était tombée, probablement ivre de douleur. L’orientation des plaies montrait qu’il s’était agenouillé au-dessus d’elle. La lame s’était alors enfoncée dans les chairs, encore et encore, avec une force bestiale que l’étude de l’anatomie de la victime révélait sans ambages. Cinq cartilages costaux coupés, une côte brisée. La pointe avait dérapé une fois sur le sternum occasionnant une longue déchirure du derme, le cœur percé par quatre fois, le poumon gauche cisaillé ainsi que les artères pulmonaires, les seins et le cou avaient été atteints aussi. Évidemment, Lucille avait méticuleusement mesuré les plaies, estimé les angles de pénétration de l’arme, les mains tremblant sous le latex des gants, mais sans faillir.
Comment peut-on finalement haïr quelqu’un que l’on a aimé au point de la déchiqueter de la sorte ? Un tel crime ne pouvait plus être qualifié de passionnel, c’était une boucherie perverse. Lucille tâcherait de s’en souvenir si elle devait accompagner le docteur Laroche le jour du procès.
