Le lecteur d'âmes - Tome 3 - Alain Manuelle - E-Book

Le lecteur d'âmes - Tome 3 E-Book

Alain Manuelle

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Beschreibung

Alex a une faculté très particulière, un pouvoir, celui de voir les âmes des êtres vivants autour de lui. Il va tenter d'utiliser ce don a bon escient...

« Je m'appelle Jack. Je suis chef d'entreprise. Un homme que l'on respecte. Et, justement, le jeune Alexis a mis dans ma vie bien réglée un chaos indescriptible qui dénote un manque de respect évident. Pour faire court, j'ai tout perdu à cause de lui. Je ne le laisserai pas s'en tirer à si bon compte. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que mon existence retrouve les sommets qu'elle mérite, même si je dois poursuivre ce “lecteur d'âmes” au bout du monde. »

Le lecteur d'âmes est une histoire palpitante que l'on peut dévorer dès 12 ans mais sans aucune autre limite d'âge. En effet, ses différents niveaux de lecture en font un ouvrage également fort apprécié des adultes. Refusant de se cantonner à un genre en particulier, elle mêle habilement le suspense, le fantastique, le policier et l'humour. Écrite en grande partie au présent et à la première personne, elle se lit très facilement grâce à ses chapitres courts et dynamiques. « Âme y es-tu ? » est le troisième et dernier tome de la trilogie débutée avec « Premières a(r)mes » et poursuivie avec « L'ombre du sept »

Une série fantastique palpitant, plein d'aventures, d'humour et de rencontres, que l'on peut dévorer dès 12 ans mais sans aucune autre limite d'âge !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Manuelle est pianiste, chanteur et compositeur. À la naissance de ses filles, il écrit des contes qu'il présente avec succès dans les écoles de métropole et d'outre-mer. De la chanson au conte et du conte au roman, il n'y a que deux pas, franchis allégrement par cet artiste aux multiples talents.

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Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Alain Manuelle

Le lecteur d’âmes

Tome 3 : Âme y es-tu ?

Roman fantastique

ISBN : 979-10-388-0165-3

Collection Atlantéïs

ISSN :2265-2728

Dépôt légal : juin 2021

© Couverture Suzanne Max pour Ex Æquo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

Préface

Enfin le voilà ! Le troisième et dernier tome du cycle du Lecteur d’âmes ! Deux ans après le tome 2, L’Ombre du sept, nous retrouvons enfin Alex, Johanna et, inévitablement, Jack… pour une dernière aventure haute en couleur (d’âme) ! Le ton reste le même, et l’auteur nous régale encore de son humour ravageur à travers les jeux de mots attendrissants de son protagoniste.

Ayant repris la direction d’Atlantéïs en septembre dernier seulement, je n’ai aucunement participé à la parution des deux premiers tomes. Quel honneur et quelle fierté donc que d’être présente pour la clôture de ce cycle emblématique de la richesse de cette collection : mélange des genres, valorisation de l’imaginaire, ouverture et découverte culturelles, sociales et sociétales.

Entre enquête, amours de jeunesse, drames familiaux et don fantastique, ce dernier tome nous entraîne également dans une véritable quête spirituelle et un voyage animé sur les plus hauts sommets de l’Himalaya. Inclassable, l’œuvre d’Alain Manuelle est décidément pleine de surprises jusqu’au bout, et c’est avec une satisfaction mêlée de tristesse que l’on referme ce cycle, dont le dénouement est à la fois inattendu… et tellement évident.

Faustine Galicia

Prologue

Alex

Un an s’est écoulé depuis que Johanna est redevenue ma petite amie officielle. J’ai passé une année d’attente lorsqu’elle devait me rejoindre à Besançon. Une année de voyages en train lorsque je la rejoignais chez sa grand-mère. Accessoirement, une année d’études clôturée par l’obtention du bac. Un bon bilan.

Cette année à venir sera consacrée à la préparation et la réalisation de mon voyage en Inde, quinze jours à la recherche de ce moine que j’ai vu dans mes visions de méditation. Départ prévu pour le mois de mai. Pierre et Sophie m’accompagneront.

Johanna

Un an s’est écoulé depuis que Lilian a failli mourir. J’ai passé une année fantastique à le voir grandir, parler, jouer. Une année de voyages aussi lorsque je retournais à Besançon, logeant d’abord chez mon père, puis de plus en plus souvent chez Alex. Je dois avouer que mon lecteur d’âmes a fait beaucoup d’efforts pour s’attirer les bonnes grâces de ma grand-mère lorsqu’il venait ici. Un bilan positif.

Cette année sera consacrée à l’obtention du bac, mais surtout à réfléchir sérieusement à ce que je veux faire plus tard.

Jack

Un an s’est écoulé depuis le fiasco du château. Une année de démêlés administratifs pour tenter de sauver mon entreprise après le lâche abandon de mes investisseurs. Une année d’attente du moment où mon procès aurait lieu. Une année à mûrir ma vengeance sans avoir le temps de la mettre à exécution. Un mauvais bilan.

Cette année sera consacrée à tenter d’échapper à la justice et à me venger de ce gamin qui a détruit ma vie.

1. Mélodie en majeur

Alex

— Happy birthday to youuuuuu !

Comme vous l’aurez compris sans difficulté, c’est aujourd’hui mon anniversaire. Pas comme la majorité des anniversaires ! Plutôt comme l’anniversaire de la majorité. Dix-huit ans, une famille aimante qui m’entoure, une petite amie sexy et des bougies à souffler sur un gros gâteau plein de crème. Tout le monde chante, plus ou moins juste. J’emmagasine autant d’air que mes poumons peuvent en contenir et je l’expulse en direction des flammes. Dix-sept d’entre elles s’éteignent et une récalcitrante m’oblige à réitérer l’opération.

Applaudissements nourris pour cet exploit !

— Les cadeaux ! Les cadeaux !

Ce refrain est bien entendu lancé par ma grenouille préférée. Je crois qu’elle est encore plus pressée que moi de découvrir ce qui se cache dans les paquets entassés sur le petit banc du jardin.

Tous ceux qui, comme moi, sont nés en été savent quels en sont les avantages et les inconvénients. Le plaisir de se retrouver autour d’un repas dans le jardin fait partie des points positifs. Au rayon négatif il y a bien entendu l’impossibilité d’inviter les copains d’école qui sont presque tous en vacances. Cette année mon ami d’enfance est pourtant présent. C’est probablement la dernière fois que nous pouvons nous voir avant longtemps, car l’année prochaine, Léo part à Lyon. Qu’importe la quantité des invités, la qualité prime. Et comme j’ai passé l’âge des goûters d’enfants, je profite pleinement du moment présent.

— Les cadeaux ! Les cadeaux !

Je ne couperai pas à la cérémonie de déballage. Le plus important étant de se composer, pour chaque paquet ouvert, le visage que l’offrant attend de vous. Surpris, content, intrigué, content, faussement fâché, content, amusé, content…

J’avoue qu’aujourd’hui mes expressions sont en adéquation avec mes sentiments. Pas d’erreur de casting dans les objets que j’extirpe de leur carton. Reste à décacheter quelques enveloppes dont le contenu est souvent monétaire, donc sans risque d’incompatibilité entre le donneur et le receveur. J’y trouve sans surprise une notification de virement bancaire, d’un montant de trente mille euros, provenant de l’étude de Maître Duclos. Le cadeau de Claude Carbonnier pour avoir retrouvé son âme. Cet argent servira à financer mon expédition indienne et à m’acheter, entre autres, une petite voiture. Au milieu des rectangles colorés, un blanc bordé de noir attire mon regard. Ça ressemble à une carte de condoléances. Certainement une blague d’un goût douteux avec à l’intérieur un message sur mon grand âge et sa proximité avec le cimetière. Je déchire le rabat et en sors une feuille A4 pliée en huit. J’imagine déjà l’auteur de la missive plié en deux lorsque je lirai sa prose. Je rends au rectangle blanc sa taille d’origine et commence ma lecture.

— C’est écrit quoi ?

— Attends, Armelle, laisse-le lire !

— Il a qu’à lire tout haut, qu’on entende !

— Bonne idée, et mets le ton Alex !

— Vous l’aurez voulu : Every breath you take

— Ça veut dire quoi ?

— Chut ! Laisse-le continuer !

— Every move you make

— Tu pourrais au moins le chanter !

Tout le monde lève la tête vers mon géant préféré. Je l’ai invité, bien entendu. Surtout que nous avons un voyage à préparer ensemble.

— Pourquoi, c’est une chanson ? Jamais entendu !

— Police !

— Présente ! Quelqu’un a besoin de moi ?

Là, c’est Sophie qui intervient. Elle aussi, je l’ai invitée. De toute façon, ils ne se quittent plus.

— Non, ma chérie. Pas la police. The Police, le groupe !

Et là, sans chef d’orchestre, mon père, ma mère et Pierre commencent à fredonner un air qui me dit vaguement quelque chose. Je les laisse s’amuser avant de m’interroger à voix haute.

— C’est vous qui m’avez écrit cette carte ? Qu’est-ce que ça signifie exactement ?

C’est mon père qui répond.

— Non ! Ni ta mère ni moi en tout cas. Et vous, Monsieur Petit ?

— Non plus. Mais je pense que notre héros du jour a une admiratrice secrète, à moins que ce ne soit toi, Johanna.

— Désolée, je suis comme Alex, cette chanson ne fait pas partie de mon répertoire.

Elle se tourne vers moi.

— Mais j’aimerais bien qu’on parle de cette admiratrice secrète… C’est quoi la suite du texte ?

Cette question est une mauvaise idée puisqu’elle relance la chorale improvisée et son cortège de canards.

— Oh ! Can’t you seeeeee ! You belong to meeeee !

Plus la chanson avance, plus ma jolie copine fait la moue.

— Une vraie déclaration d’amour ! Qui a envoyé ça ?

— Je te jure que je n’en sais rien. Il n’y a pas de nom d’expéditeur.

Mon érudite de maman intervient alors :

— Ce n’est pas une chanson d’amour.

Et voilà. Prof un jour, prof toujours. En une phrase, elle a capté l’attention de tous. Elle n’a plus qu’à développer.

— Lorsque, au début des années 1980, Sting écrit ce texte pour son groupe, il parle de surveillance. Ce que tout le monde prend pour une déclaration d’amour aborde le sujet des personnes obsédées par le contrôle. Every breath you take, every move you make, every bond you break, every step you take, I’ll be watching you. À chacune de tes respirations, à chacun de tes gestes,à chaque lien que tu briseras, à chaque pas que tu feras, je te surveillerai.

— Ça ne veut pas dire que pour Alex ce ne soit pas une déclaration d’amour !

— Dans une enveloppe de condoléances ?

Là, ma mère marque un point. Je ne peux pas m’empêcher d’exprimer tout haut ce que tous pensent.

— Je ne vois qu’une seule personne susceptible de m’envoyer un message disant : quoi que tu fasses, je te surveille !

— Tu as raison mon lecteur d’âmes, mais hors de question que mon beau-père vienne casser l’ambiance de ton anniversaire.

Johanna a raison, bien entendu, mais cette chanson va quand même nous trotter dans la tête un moment.

2. Revers divers

Jack

J’espère que le gamin a bien reçu ma gentille carte de vœux. J’espère surtout qu’il mettra un certain temps à comprendre de quoi il retourne. Qu’il se torturera l’esprit avec cette énigme et qu’il sera d’autant plus effrayé lorsqu’il l’aura résolue.

Avant qu’il entre dans mon existence, l’avenir me souriait. J’étais certain d’hériter d’une fortune conséquente qui me permettrait de réaliser mes rêves de réussite et de pouvoir. J’ai toujours aimé commander, diriger, imposer ma volonté. J’ai toujours mis tous les moyens à ma disposition pour y arriver. Lorsque mon charisme ne suffisait pas, j’avais recours à la ruse. Jamais à la force, qui paradoxalement est l’apanage des faibles. Des faibles en intelligence et en esprit d’entreprise, pour être précis.

Pendant qu’il planche sur mon cadeau d’anniversaire, j’ai un dossier vital à préparer. Mon visiteur de quatorze heures ne devrait plus tarder. Il est treize heures cinquante-trois et il sait que je déteste le manque de ponctualité.

D’ailleurs, le grésillement de l’interphone interrompt mes réflexions.

— Monsieur, votre rendez-vous est arrivé.

— Bien ! Faites-le patienter !

Je le laisse bien entendu attendre jusqu’à quatorze heures cinq. La ponctualité a aussi ses règles. Quelques minutes de retard permettent à celui qui les impose de prendre l’ascendant, avant même le début de l’entretien.

L’homme que ma secrétaire introduit dans mon bureau ne semble pas se formaliser du temps attendu. Il me tend une main ferme et s’installe ensuite sereinement dans le fauteuil que je lui indique.

— Café ?

— Volontiers.

— Clotilde, s’il vous plaît, apportez-nous deux expressos !

Mon visiteur sort un dossier de sa mallette et le pose sur mon bureau.

— Résumons votre affaire. La partie civile est représentée par un cabinet notarial, lui-même représentant l’héritier de votre oncle, héritier que vous êtes soupçonné d’avoir tenté de faire disparaître à deux reprises. Correct ?

— Correct.

— Vous êtes, de surcroît, supposément impliqué dans le décès du directeur d’un établissement scolaire en Haute-Saône, dans le petit village de Bourguignon-lès-Conflans.

— C’est un suicide !

— Mais vous apparaissez dans la lettre d’adieu du mort.

— Et j’ai perdu sept cent mille euros dans cette histoire !

— Si vous en parlez à la barre, ne dites pas que vous les avez perdus, mais que vous avez permis à cette institution de perdurer !

— Ne vous inquiétez pas, je sais noyer le poisson ! Et donc, votre avis ?

— L’accusation n’a rien de solide…

— Mais ?

— Mais la défense n’est pas très étayée non plus. Vous sortir de ce mauvais pas ne va pas être aussi simple que cela.

— Vous y parviendrez ?

— Je ferai mon possible.

— Je ne suis pas certain de pouvoir me satisfaire de cette réponse.

La phrase que je viens de prononcer n’a d’autre but que d’affirmer à nouveau notre différence de niveau hiérarchique. Je le vois tiquer. Il se penche alors vers moi, et je n’aime pas ce que je lis dans son regard.

— Monsieur Fischer, vous n’êtes pas en position d’exiger plus. Et je vais même être plus clair. Je vais vous défendre parce que vous êtes client de notre cabinet depuis de longues années. Ma conscience professionnelle vous est acquise, mais pas ma loyauté ni de surcroît ma sympathie. J’ai accepté ce dossier parce que je pense que nous pouvons raisonnablement espérer un non-lieu.

— Vous ne croyez pas en mon innocence ?

Son sourire en coin suffirait à répondre à ma question. Il prend toutefois la peine de confirmer.

— Vous n’y croyez pas non plus. Sans moi, je ne vous donne pas cinquante pour cent de chances de sortir libre du tribunal.

— Et avec vous ?

— On doit monter aux environs de soixante-quinze.

3. À l’orée des auras

Alex

Mais qu’est-ce qui pousse les filles à vouloir à tout prix nous emmener en balade en forêt ? Et pas n’importe quelle balade ! Cette balade-là nous mène d’un centre hippique à, tenez-vous bien, un centre hippique. C’est vrai qu’à Besançon et alentour, il y a le choix pour qui aime les chevaux. Johanna a donc décidé que notre promenade partirait de la carrière de dressage du centre omnisports et arriverait au centre équestre de Château Galland en passant par les bois.

Nous marchons donc pas à pas, côte à côte et main dans la main sous une arche de feuillus qui filtre la lumière et la chaleur du soleil. Finalement, malgré mes réticences à l’énoncé du projet, j’apprécie l’instant. Le silence, uniquement troublé par les chants des oiseaux, est apaisant. Je repense à l’afflux de couleurs que provoquent en moi les endroits trop peuplés. Comme si elle lisait dans mes pensées, ma chérie m’interroge.

— Les animaux, tu les perçois aussi bien que les humains ?

— Oui. Pour moi il n’y a aucune différence.

— Aucune différence de couleur ?

— Si ! Je voulais dire qu’il n’y a aucune différence dans les différences. Il y a les mêmes différences de couleurs entre les âmes animales qu’entre les âmes humaines.

— Et là, en ce moment, autour de nous, il y en a beaucoup ?

— Il y a les oiseaux, mais tu les entends aussi bien que je les vois.

— Rien d’autre ?

— Tu veux savoir si je suis capable de repérer le centre hippique grâce aux âmes des chevaux ? Les auras du haras ?

Elle ne relève même pas ma splendide allitération.

— Non ! Juste savoir si tu peux deviner où sont les animaux sauvages.

— Je n’ai jamais pensé à essayer ça. Il va sûrement falloir s’éloigner des chemins.

Nous quittons donc les sentiers en essayant d’être le plus silencieux possible. De temps en temps, je m’arrête et ferme les yeux pour me concentrer sur les couleurs invisibles. Au bout d’un quart d’heure, je repère deux échos importants. Me souvenant de mes lectures d’aventuriers chasseurs, je mouille mon index et le lève pour savoir d’où vient le vent. Je fais signe à Johanna de me suivre et me glisse entre les arbres sur ma droite pour contourner les animaux. Je ne sais absolument pas de quoi il s’agit. Je souris intérieurement en pensant que nous allons peut-être déranger deux amoureux qui croyaient avoir trouvé un coin tranquille.

Nous approchons sans bruit quand, au détour d’un arbre, nous les voyons enfin. Deux superbes biches occupées à brouter l’herbe d’une minuscule clairière. Nous nous aplatissons au sol pour ne pas les déranger et profitons pleinement du spectacle. Un instant, la plus grande lève la tête et tourne son regard vers nous. Nous retenons notre souffle, persuadés d’avoir été découverts. Le magnifique animal reprend son repas sans aucun signe de frayeur. Johanna et moi respirons à l’unisson et retenons un fou rire devant cette synchronisation. De longues minutes s’écoulent avant que les cervidés ne s’éloignent dans le plus grand calme. Nous les regardons partir.

— Et maintenant ? Tu as une idée pour retrouver le chemin du centre hippique ?

La forêt n’est pas si grande. Nous croisons rapidement un sentier qui nous ramène directement à notre point de départ. Raté pour le sens de l’orientation. Comme nous avons du temps, nous décidons malgré tout de rejoindre notre destination. Johanna repart demain, autant passer du temps ensemble.

— On se revoit quand ?

Je me demandais qui poserait la question en premier. Cette fois c’est elle qui a craqué.

— Tu sais que je suis libre comme l’air jusqu’en mai.

— Je sais ! Le mec n’a pas commencé ses études et prend déjà une année sabbatique.

— Non ! Une année à la recherche de mon moi spirituel.

— Quand tu auras trouvé ton moi spirituel au sens métaphysique, tu pourras chercher ton moi spirituel au sens drôle !

Je lui adresse ma plus belle grimace. Elle rit. Un point pour mon moi spirituel.

— Maintenant que j’ai 18 ans, je vais pouvoir ouvrir un compte BlaBlaCar, ça m’évitera peut-être trois changements de train pour venir te voir.

— Si tu trouves quelqu’un qui accepte de voyager avec ton moi spirituel et ses jeux de mots pas toujours très fins.

Nouvelle grimace et nouveau rire. Je progresse en comique de répétition.

— Je sais que ta grand-mère ne verra pas d’un très bon œil que je débarque n’importe quand. Mais si c’est toi qui lui demandes, elle m’accueillera peut-être pour les vacances de la Toussaint.

— Elle t’intimide encore tant que ça ?

— Non ! Pas du tout !

— OK, je lui en parlerai.

— Et pour les chambres ?

— Je lui demanderai aussi.

Deux mois plus tard, voyage sympa suivi d’une semaine en amoureux. Mais dodo sur le canapé du salon. La grand-mère est intraitable et l’escalier grince.

Avant de reprendre la route, je planifie les prochaines vacances. Johanna ne veut pas passer Noël loin de son petit frère, mais viendra à la maison dès le 26 et restera avec moi jusqu’au Nouvel An. J’ai hâte.

4. Sans cette occasion…

— Je viens avec toi. J’apporterai un peu de poids dans la négociation.

Pierre ne se lasse pas de ce genre de plaisanterie. J’accepte son offre avec plaisir. Aller voir une voiture d’occasion pour un jeune sans expérience est toujours compliqué. Et la carrure de mon compagnon a certainement le pouvoir de dissuader les tentatives d’escroquerie. J’en parle quand même à mon père qui me confirme ce que je pensais, il n’est toujours pas fanatique de mécanique automobile et accueille la proposition de Pierre avec une joie teintée de soulagement.

L’annonce nous emmène à Saint-Vit dans un lotissement où les maisons se ressemblent toutes. Heureusement, le GPS de la Toyota RAV4 Hybride, la voiture qui a remplacé le Patrol polluant de mon ami, nous conduit à bon port. La petite Peugeot 107 rouge est garée devant la maison. Le vendeur tout en rondeurs nous accueille avec le sourire.

— J’espère que c’est pour le jeune homme parce que vous ne rentrerez jamais dedans.

Encore un petit rigolo. Mon géant lui engloutit les phalanges dans sa main immense.

— Ne vous inquiétez pas pour vos amortisseurs, je suis juste là pour regarder le moteur. Vous l’avez depuis longtemps ?

— Le moteur ?

— Amusant ! Oui, le moteur, et ce qu’il y a autour.

— C’est la voiture de ma mère. Elle n’aime plus conduire. L’occasion parfaite. Pas toute jeune, mais pas de longs voyages et jamais maltraitée.

Je regarde Pierre en priant pour qu’il n’ose pas. Perdu. Il ose.

— Votre mère ?

Éclat de rire de l’homme. Ses abdominaux d’amateur de bière en tressautent. Il me tend les clés et m’invite à m’installer au volant. Il ne me demande même pas de lui montrer mon permis de conduire, fraîchement obtenu, que j’aurais pourtant été fier de lui présenter. La voiture est très propre. Le tour du quartier que nous faisons ne me pose aucun problème. Je me gare, satisfait. Pierre jette un œil sous le capot, s’enquiert de la pompe à eau, fragilité de ce modèle, qui a été changée récemment, facture à l’appui. Il vérifie ensuite l’état d’usure des pneumatiques et finalement conclut que rien ne m’empêche de réaliser ma première acquisition motorisée. Un peu de marchandage s’ensuit pour arriver au prix qui avait certainement été prévu à l’origine et majoré sur l’annonce.

— Entrez pour signer les papiers ! Je vous sers une petite mousse ?

J’avais donc vu juste sur la physionomie du bonhomme.

5. Pas l’heure !

Johanna

Novembre n’a pas encore laissé sa place, mais déjà les lumières brillent dans les rues, les yeux des enfants brillent tout autant. Lilian a bientôt trois ans. L’année prochaine, il entrera à l’école maternelle. Combien de temps encore avant qu’il ne croie plus à la magie de Noël ? Aujourd’hui, c’est visite chez le médecin pour un contrôle de routine. Juste pour voir s’il pousse bien. Aucune raison de s’inquiéter.

Dans la salle d’attente, quelques livres pour enfants me permettent d’occuper le bambin. Mamy est plongée dans un roman. Elle dit toujours que, tant qu’à lire, autant choisir ce qu’on lit. Les revues proposées et leurs gros titres accrocheurs ne la tentent pas.

Notre tour arrive.

Deux minutes suffisent au praticien pour se rendre compte que quelque chose ne va pas.

— Depuis combien de temps Lilian est-il aussi pâle ?

Mamy et moi nous regardons. Nous avions bien remarqué qu’il manquait un peu de couleurs, mais attribuions cela à l’hiver. La question inquiète ma grand-mère.

— Depuis environ trois semaines. Le manque de soleil sans doute.

Le ton de sa voix contredit la légèreté de ses propos.

— Ne vous inquiétez pas madame, ce n’est sans doute pas grand-chose, un peu d’anémie par manque de fer. Je lui prescris quelques examens et nous serons vite fixés.

Trois jours plus tard, les résultats de la prise de sang nous entraînent vers d’autres examens.

Une semaine de plus. Résultats. Convocation. Diagnostic. Nous sortons de l’hôpital sous le choc. Leucémie. Le mot a été prononcé. Mon frère est malade et je ne peux même pas pleurer avec ma mère. Je sais que je suis injuste de penser ça alors que mamy est là, tout près, et qu’elle accuse le coup autant que moi.

L’oncologue a été très bien, très humain. Il a répondu à nos questions de façon que nous comprenions bien tout ce que cela impliquait. Il nous a dit plusieurs fois qu’il y avait plus de cinquante pour cent de chances que Lilian s’en sorte. Il nous a parlé des traitements et des analyses pour suivre leur efficacité. Il nous a parlé, en dernier recours, de greffe de moelle osseuse. Des tests de compatibilité sont prévus pour moi si cela s’avère nécessaire. Mamy est trop âgée. Il nous a dit qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir de médecin.

Ce n’est pas ce que je veux entendre.

Je veux qu’on me dise que c’est une erreur.

Je veux qu’on me rende ma vie d’avant. Avant de savoir.

Je veux apprendre à mon frère à faire des bêtises, à rouler à vélo, à dire des bêtises, à écrire son prénom, à écrire des bêtises, à parler aux filles, à leur murmurer des bêtises.

Je veux le voir grandir.

Je veux qu’il soit heureux et en bonne santé.

6. Bon sens

Alex

— J’annule mon voyage !

— Non, c’est important pour toi. Tu dois y aller. Que tu sois là ou pas ne change rien pour Lilian. En plus, ton départ n’est que dans six mois.

— Je ne suis pas docteur, mais je peux te soutenir. Toi et moi c’est sérieux. En tout cas pour moi.

— Pour moi aussi, mais ce n’est pas le problème.

— Je prends ma voiture et je descends. Comme ça, on en discute face à face.

— …

— Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire. Est-ce que ça t’aiderait si je venais ? Je peux être là demain après-midi.

— Oui, ça me ferait du bien de te voir.

Sitôt raccroché, j’expose la situation à ma mère qui fait très bien semblant de ne pas avoir entendu ma conversation.

— Reste là-bas aussi longtemps que tu voudras ! Mais sois prudent sur la route ! Tu ne connais pas encore bien la voiture. Et pense à t’arrêter toutes les deux heures !

7. Mauvais sang

Jack

— J’ai demandé à ne pas être dérangé, Clotilde !

— Je sais, Monsieur, mais c’est un hôpital qui veut vous joindre.

— Bon ! Passez-le-moi !

Je suis comme tout le monde, si l’hôpital m’appelle, je passe rapidement en revue mes problèmes de santé passés. Il n’y avait rien dans mon dernier check-up, le médecin m’avait déclaré en pleine forme, juste un peu fatigué par le manque de sommeil. Mais mes insomnies, j’en connais les causes et je sais les gérer.

Je m’attends à avoir un docteur en ligne. C’est une voix féminine qui se présente comme secrétaire du service d’oncologie. Là j’avoue que j’ai un instant de frayeur. Elle me rassure.

— Nous sommes juste à la recherche de personnes compatibles pour une éventuelle greffe de moelle osseuse.

— En quoi cela me concerne-t-il ?

— Il s’agit du jeune Lilian Varèse, mais il y a une occurrence d’état civil le concernant qui mentionne votre nom en tant que père. L’êtes-vous ?

— Je ne suis que son père adoptif.

— Dans ce cas, je suis désolée de vous avoir dérangé.

— Non, pas du tout ! Mais que lui arrive-t-il ? Si mes souvenirs sont bons, la greffe de moelle c’est un traitement des cancers du sang ?

— Oui. Mais... vous n’avez pas été prévenu ?

— Pas encore. C’est grave ?

— Je ne peux rien vous dire pour l’instant. Merci d’avoir pris le temps de me répondre, Monsieur Fischer.

Voilà une nouvelle intéressante. Pour l’instant, je suis encore le père adoptif de ce gamin. La succession est donc toujours possible jusqu’à l’annulation de l’adoption. J’ai foi en la lenteur de l’administration française. Et là, on m’annonce qu’il est malade. Ma bonne étoile a peut-être décidé de briller à nouveau.

8. Sentiments et assentiment

Alex

C’est chouette la Peugeot 107, mais je comprends maintenant la notion de citadine. La ville, c’est son truc. Les longs trajets un peu moins. Je me gare devant la maison de mamy Varèse. Je m’extirpe du véhicule en ayant l’impression d’avoir cent ans. J’exécute quelques mouvements d’étirement, sors mon sac du coffre et sonne à la porte.

Johanna vient à ma rencontre. Je pose mon sac à côté du canapé et la serre dans mes bras sans rien dire. Il y a des moments où la présence est plus utile que les paroles. Elle a les traits tirés et les yeux rougis par les larmes qu’elle a versées. Elle ne dit rien non plus, me prend par la main et m’entraîne vers la chambre de Lilian.