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"Le Livre de maman" de Julie Gouraud est une œuvre touchante qui explore les relations familiales à travers le prisme de la maternité. L'auteur, en utilisant un style intime et poétique, nous plonge dans les souvenirs d'enfance et les réflexions sur la figure maternelle, alliant des éléments de la prose autobiographique à des touches de fiction. Dans un contexte littéraire contemporain où les émotions sont souvent mises en avant, l'œuvre de Gouraud se distingue par sa capacité à évoquer la complexité de l'amour et du sacrifice, tout en naviguant avec délicatesse au sein des enjeux psychologiques et sociaux. Julie Gouraud, elle-même mère et consciente des défis de la maternité, puise dans ses expériences personnelles pour tisser un récit qui résonne avec beaucoup. Son sens aigü de l'observation et sa sensibilité sont des atouts qui enrichissent sa prose, permettant au lecteur de s'identifier aux joies et aux peines de la vie de famille. En abordant des thèmes universels comme la nostalgie et le lien intergénérationnel, elle touche une corde sensible, faisant écho à l'expérience collective des mères. "Le Livre de maman" est vivement recommandé à ceux qui cherchent à comprendre la profondeur des relations familiales, tout autant qu'à ceux qui désirent se remémorer leur propre parcours. L'œuvre saura toucher le lecteur par son authenticité et sa profondeur, offrant une réflexion sur l'amour maternel qui transcende les âges et les cultures.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Chaque saison nous apporte des impressions nouvelles: s’approcher du feu, revoir la grande table où brille la lampe, entendre le vent et la pluie qui ne peuvent nous atteindre, causer et rire de mille riens, tel est le charme des soirées d’automne.
Ce tableau de famille existait en réalité au château de Saint-Meury, dans la vallée de Graisivaudan, où nous allons faire connaissance avec M. et Mme d’Ernemont, entourés de leurs enfants.
Une lecture sérieuse avait été achevée la veille; tout le monde était d’accord pour y faire succéder quelque récit amusant. Chacun disait son mot, prenait et rejetait les nombreux volumes entassés sur la table, lorsqu’Yvonne saisit un gros cahier qui avait jusque-là. échappé à tous les regards. Un souvenir vague traversa son esprit: «Mère, dit-elle, serait-ce là le Livre de maman que j’ai aperçu un certain jour?
— Oui, ma fille.»
Yvonne rougit et devint sérieuse en considérant cette œuvre de patience qu’une mère seule avait pu entreprendre et achever. La jeune fille était bien sûre de l’indulgence de sa mère, et pourtant la pensée d’entendre cette lecture l’intimida; cette crainte amena un sourire sur les lèvres de son père. Henri et Auguste prirent la chose autrement: ils brûlaient de connaître leur histoire.
On était parvenu à rétablir le silence, lorsque l’infortuné Black eut le malheur de le rompre par un aboiement qui n’était peut-être qu’une approbation. Yvonne n’en jugea pas ainsi et, malgré les réclamations du pauvre animal, elle le mit dehors. Mme d’Ernemont commença alors la lecture du récit suivant.
Vous étiez encore bien petits, mes chers enfants, Yvonne avait huit ans, Henri entrait dans sa septième année et Auguste avait cinq ans, lorsque nous trouvant à Ems, votre père et moi, nous fîmes connaissance de la comtesse Caroline M...; quoique habitués à faire le charme de la société de Cracovie, cette jeune femme et son mari ne voyaient presque personne aux eaux: circonstance qui amena entre eux et nous des relations intimes.
Une après-midi, votre père et le comte étaient allés jusqu’à Mayence; nous visitâmes seules la forteresse de Marxbourg.
Assises sur un banc, nous contemplions en silence le Rhin sillonné par des barques, la belle route qui borde le fleuve, et les montagnes du Haar, faisant le fond du tableau, lorsque des enfants vinrent dérober quelques chétives pensées au parterre du jardin de la forteresse.
Ils étaient gracieux et polis. Quand ils se furent éloignés, Mme Caroline me parla de ses enfants, absents comme les miens. «J’ai si peur, dit-elle, d’oublier les bons mots et les gentillesses de Casimir, de Léon et de ma petite Ziunia, que je les écris soigneusement; je ne me sépare jamais de mon cahier, car c’est pour moi la plus intéressante des lectures; si vous le voulez, je vous en ferai juge dès ce soir. Et pourquoi ne feriez-vous pas comme moi?»
J’écoutai effectivement avec intérêt ce récit d’un genre nouveau. Les enfants de Mme Caroline ont de l’esprit et un bon cœur.
Tout en leur rendant justice, je pensais à vous, mes chéris, et je me disais que ma mémoire me fournissait mieux encore.
J’étais décidée à suivre l’exemple de la comtesse, lorsque de sérieuses réflexions m’arrêtèrent: «De quelle utilité serait ce journal? N’était-ce pas simplement une œuvre d’amour-propre, une vanité maternelle, une perte de temps?»
Malgré tout, il m’en coûtait beaucoup de renoncer à ce joli travail. Je n’avais qu’à prendre la plume pour écrire des mots, des traits dignes de passer à la postérité dans plusieurs langues!.., Je résistais aux sollicitations de mon cœur, lorsqu’une pensée sérieuse me vint en aide: «Si j’ajoutais aux gentillesses de mes enfants les défauts que j’aperçois déjà, mon journal serait infiniment supérieur à celui de Mme Caroline. Il y aurait avantage et pour mes enfants et pour moi à faire cette étude.»
J’étais ravie! tous les brevets d’invention obtenus jusqu’à ce jour me semblaient puérils.
Dès que je vis la comtesse, je lui développai mon plan; il me tardait d’avoir son approbation. Je ne doutais pas qu’elle aussi ne voulût ajouter quelques ombres à ses gracieux et naïfs tableaux.
Pas du tout: elle accueillit froidement mon projet: «Des défauts, ma chère! mes enfants n’en ont pas; et, s’ils en avaient, je n’aurais certes pas le courage de le constater. Ce livre est un bouquet dont le parfum doit me réjouir chaque fois que je l’ouvre: je n’y veux point d’épines.»
Mme Caroline parlait avec conviction; je me sentais à moitié vaincue, lorsqu’elle ajouta: «Ne gâtons pas notre bonheur! Plus tard, hélas! nos enfance nous causeront des peines qu’il faudra bien endurer.»
Je laissai ses paroles sans réplique: j’étais décidée à écrire l’histoire vraie de mes enfants.
Ne craignez rien: les mères n’ont pas la vue très-longue, et beaucoup d’imperfections leur échapperaient, si Dieu ne les éclairait, ne les aidait à former votre cœur.
Je fis part de mon projet à votre père, qui l’approuva et se plut à me développer toutes les conséquences heureuses que pouvait avoir ce travail. Il me promit son concours et me fournit du papier et des plumes: c’était déjà une manière de collaborer au Livre de maman.
Nous retournâmes en Dauphiné : c’était pendant l’automne; je me mis un matin à mon bureau, et je ne tardai pas à me convaincre que mon projet n’était pas aussi simple à réaliser que je me le figurais.
Après quelques hésitations, après avoir contemplé les montagnes et la vallée, témoins des premières joies que mes enfants ont données à mon cœur, je me recueillis et je commençai.
Il me semble encore voir ma petite Yvonne au berceau. Quelle joie me causa son premier sourire! Je ne la quittais qu’à regret, et il ne se passait pas une heure sans que je revinsse auprès d’elle. Ce fut seulement alors que je compris tout ce qu’il y a de tendresse dans le cœur d’un père et d’une mère.
Tailler et coudre devint ma plus douce occupation. J’étais contente aussi d’avoir une belle voix pour chanter auprès du berceau de ma fille. Quand je voyais ses yeux se fermer, c’était pour moi un succès qui effaçait tous ceux que j’avais obtenus dans le monde.
Mes airs n’étaient pourtant pas ceux qui plaisaient le plus à Yvonne, et j’en vins promptement à emprunter au répertoire de Suzanne certaines rondes bretonnes dont l’effet était immanquable.
Quelle que soit l’admiration du père et de la mère pour leurs enfants, celle des grands-parents la surpasse et dégénère souvent en une faiblesse qu’ils n’ont point eue pour nous.
Mon père, fort occupé et naturellement sérieux, perdait beaucoup de temps avec Yvonne. Il sortait gravement de son cabinet pour la voir endormie, espérant assister au réveil et jouir de son premier sourire.
De petites querelles entre ce bon père et ma mère nous égayaient beaucoup. Ils se reprochaient l’un à l’autre l’idolâtrie et l’enfantillage dont ils donnaient des marques égales.
La première bouillie fut un événement de famille. Nous étions en cercle autour de l’enfant, ouvrant la bouche comme par l’effet d’une commotion électrique.
Nous n’épargnions à nos amis, et même aux étrangers, aucun détail touchant notre bonheur. Maintenant que j’y songe, il me semble que c’était peu convenable et même ridicule. Toutefois, je n’en ai pas le moindre regret. Un jour ou l’autre, ils auront certainement la même faiblesse.
La première bouillie. (Page 8.)
Bientôt nous eûmes la prétention d’être reconnus de l’enfant, d’être l’objet d’une préférence, et pour cela nous avions recours à mille petits moyens. Mon père eut un succès tranché en posant sa montre sur l’oreille d’Yvonne; ce fut bien autre chose lorsqu’il la lit sonner. Jamais je n’oublierai le regard qu’il nous lança. Ma bonne mère rougit tout en essayant de sourire. Il était aisé de voir combien un pareil succès l’eût rendue heureuse. Elle aurait cependant pu trouver une consolation dans sa supériorité très-marquée à souffler dans la classique trompette de carte. Quand mon père était là, elle s’évertuait à imiter le cor de chasse, à sonner la retraite; car, il faut bien le dire, tous les efforts du respectable grand-père étaient inutiles pour acquérir ce talent d’agrément. Quoi qu’il en soit, mon excellente mère ne pouvait supporter le triomphe de la montre à répétition. Elle me dit un jour: «Moi aussi j’en aurai une.» Je crus que c’était une plaisanterie, et je lui répondis: «Vous ferez bien.»
Le lendemain, ma mère, cette femme si modeste et si raisonnable dans ses goûts, avait une montre à répétition. Mon père déclara que c’était la première folie qu’il voyait faire à sa femme Par malheur, Yvonne fut bien vite blasée sur ce jeu fréquemment répété.
Pauvre mère! comme on la plaisantait! Il n’était question que de sa montre. Vieux et jeunes lui demandaient vingt fois par jour de la faire sonner.
Ma mère, ennemie déclarée du luxe, m’avait donné un trousseau fort simple qui n’avait point été mis en étalage le jour de mon contrat. La pensée que beaucoup de petits êtres n’ont point de quoi protéger leur faiblesse avait suffi pour éloigner du berceau de ma fille une élégance excessive. Les principes de la grand’mère s’affaiblirent promptement; chaque jour, je la voyais arriver avec un nouvel objet de toilette destiné à Yvonne: c’était une pelisse dont l’effet serait gracieux, un bonnet de forme nouvelle qui encadrerait mieux le visage de la petite. La maison se remplissait d’objets inutiles. J’essayais de me fâcher. «Allons, allons, disait ma mère, tu es enchantée. » Et prenant Yvonne dans ses bras, elle la tournait, la retournait, s’extasiait, et me faisait partager son admiration.
Cependant mon père conservait toujours sa supériorité sur nous: à huit mois, Mlle Yvonne était une fière amazone. Dès que mon père disait: «La cavalerie!» elle lui tendait les bras et partait au galop.
Nous aspirions au jour où ma fille, prenant les sentiments de modestie qui sont le plus bel ornement d’une jeune personne, passerait dans l’infanterie.
Tout en rendant justice à la manière dont je m’acquittais de mes nouveaux devoirs, ma mère conservait la haute main sur les soins qu’exigeait Yvonne.
Je redevins enfant moi-même, me laissant guider en tout, demandant des conseils pour les choses que je pressentais utiles. Cette condescendance filiale ne passait pas inaperçue et faisait la joie de celle qui en était l’objet.
Je ne tardai pas à reconnaître que si nous avons le sentiment inné de la première éducation de nos enfants, l’expérience nous manque sur beaucoup de points, et bientôt je pus constater que les conseils de ma bonne mère avaient la plus heureuse influence sur la santé de mon enfant.
Aimons à être conduites et dirigées; apprécions cette douce autorité ; marchons lentement vers l’indépendance que le temps nous apportera nécessairement et qui, hélas! ne s’acquiert qu’au prix de bien des larmes.
Les petites filles parlent généralement plus tôt que les garçons; s’il m’est arrivé d’être froissée des observations plus ou moins piquantes des hommes à ce sujet, ma rancune a cessé lorsqu’Yvonne a dit papa et maman. Ces deux mots valent à eux seuls les plus beaux poëmes que puisse produire l’intelligence humaine; tout le reste nous semblait superflu. Quelle joie, quel intérêt nous inspirait ce langage imparfait! Une syllabe suffisait pour nous faire connaître les désirs de notre enfant; des mots incorrects et charmants se succédèrent bientôt; le bavardage commença. Il n’est fauvette ni rossignol qui puisse lutter avec ce caquetage délicieux.
Le développement de l’intelligence de ma fille était mon étude de tous les instants. Je passais des heures à écouter ses petits raisonnements, à suivre ses désirs; ses pleurs me touchaient moins que sa joie: cette confiance, ce bonheur que fait naître un chat empaillé, une image, une fleur, m’attendrissait. Pauvre enfant! pensais-je, tu avanceras dans la vie et tous ces bonheurs s’évanouiront. Tu connaîtras la souffrance et les larmes. Cette réflexion m’a plus d’une fois aidée à résister aux caprices d’Yvonne.
Une jeune femme me disait un jour, en considérant sa fille âgée de cinq ans: «Je voudrais qu’elle restât ainsi pendant dix ans: c’est si gentil!»
Moi, j’aurais voulu qu’Yvonne restât petite, parce qu’elle était heureuse: ce n’était pas plus raisonnable.
Yvonne était docile; un regard la rappelait à l’ordre, et, comme jusqu’ici sa santé était excellente, nous n’étions point troublés par des cris.
Chère petite fleur, que tu es jolie! tu es la parure de ta mère, l’ornement de la maison. Ton âme, sans avoir la conscience d’elle-même, reçoit déjà les bonnes impressions; déjà tu joins tes petites mains. Que c’est beau un enfant à genoux à côté de sa mère, répétant après elle le nom du bon Dieu!
Le bonheur que m’a donné Yvonne, Henri et Auguste nous l’ont donné aussi.
Quelle joie nous causa la naissance de notre premier fils! Quel beau et frais poupon était ce cher enfant! A un an, il annonçait cette humeur douce et gaie qui a fait le charme de sa petite enfance et qui lui est restée jusqu’à présent.
J’étais fière de mon garçon: ses beaux yeux bleus, son aimable physionomie et sa gentillesse lui valaient des compliments qu’il m’était bien doux d’entendre. Partout mon [fils était fêté, entouré,... gâté.
Je crois que ma mère a raison: les bonnes natures n’ont rien à craindre de ces faiblesses passagères.
Henri parla beaucoup plus tard qu’Yvonne; celle-ci s’efforçait de lui enseigner ce qui lui semblait si facile. Elle s’étonnait et riait de ce commencement de langage, de cette pantomime ingénue à l’aide de laquelle il se faisait comprendre. La petite n’en revenait pas d’avoir débuté de la même manière dans un talent qu’elle possédait si bien.
Henri avait à peine deux ans, et déjà la tranquillité de la maison était fort compromise: les dadas, les ballons et les sifflets jouaient un grand rôle. Yvonne s’associait très-volontiers aux jeux de son frère. Elle embouchait la trompette et montait à cheval sans selle anglaise.
Mon cher petit Auguste a été une frêle créature qui tenait d’autant plus de place dans la maison. Pauvre chéri! pendant six mois ton existence fut incertaine. Les soins et l’amour de deux mères triomphèrent enfin de ta faiblesse.
Chers enfants, au jour de votre naissance comme aujourd’hui, vous nous étiez également chers; et je me plais comme Mme Caroline à citer quelques traits naïfs de votre première enfance.
Yvonne a montré de bonne heure beaucoup de raison: ce qui me charme bien autrement que la beauté.
Un jour, Henri s’insurgea contre la soupe du matin, et entraîna Auguste dans sa révolte. Tous deux frappaient sur la table et demandaient du café au lait; la voix de Suzanne était méconnue. Yvonne a rétabli l’ordre par ces mots prononcés avec calme: «Ne faites pas de tapage; vous êtes des enfants; vous aurez de la soupe, et pas de café comme les grandes personnes.» Joignant l’exemple au précepte, elle a mangé sa soupe. Les mutins en ont fait autant.
Je m’étais flattée quelque temps d’échapper à l’enfant terrible. Vaine illusion!...
Henri avait cinq ans, je l’emmenai avec moi dans une maison où il espérait trouver un camarade; le camarade était sorti. Mon fils ne tarda pas à me dire: «Maman, je m’ennuie.» On s’empressa de lui donner un livre d’images qu’il regarda à peine; et peu d’instants après, mon terrible enfant me dit: «Maman, je m’ennuie toujours; allons-nous-en.» La maîtresse de la maison admira beaucoup cette sottise dont moi j’étais fort embarrassée; et, sans avoir l’air de céder, je partis plus tôt que je ne le souhaitais.
Cette petite humiliation n’est rien cependant en comparaison de celle qu’Yvonne m’avait fait subir quelques années auparavant.
Nous donnions un grand dîner et recevions le soir. Les enfants furent amenés au salon; ils étaient charmants, élégants: nous étions tout glorieux. Une dame étrangère, coiffée d’un turban, caressait Yvonne et sollicitait son regard. La petite la considéra quelques instants et lui dit: «Tu as l’air d’un vieux Turc!...» Mme X.... a eu l’esprit de rire et de répéter le compliment qu’elle avait reçu de ma fille.
Une autre fois, je l’ai emmenée chez la vieille duchesse de *** pour qui j’ai une affection toute filiale. La duchesse a toujours sur un guéridon une bonbonnière très-bien fournie, ma petite fille y a fait honneur d’une façon tout à fait discrète.
Comme ma visite se prolongeait, Yvonne a fait l’inventaire du salon, et ses yeux s’arrêtant longtemps sur la duchesse qui porte ordinairement une immense capeline, elle lui a dit: «Madame, ton bonnet ne te va pas bien!...»
La duchesse a pris un air triste et lui a répondu: «Mademoiselle Yvonne, je ne le savais pas; car je ne me regarde jamais dans la glace.... Vous m’avez fait de la peine.»
Ma fille a baissé les yeux et est devenue fort rouge.
En partant, elle a dit à la duchesse: «Madame, voulez-vous m’embrasser tout de même?»
La patx a été faite et cimentée par une nouvelle dose de bonbons.
Yvonne n’a pas été loin dans la carrière des enfants terribles.
Elle ne pouvait pourtant pas encore comprendre que la franchise ne consiste pas à dire tout ce qu’on pense; son bon cœur lui a seulement fait sentir qu’elle avait fait de la peine à ma vieille amie. Pendant huit jours elle m’a demandé si la duchesse avait encore du chagrin.
Les bonnes actions de mes enfants doivent aussi trouver une place dans mon journal.
A trois ans, Henri rencontra un garçon de huit ans qui marchait nu-pieds dans nos montagnes; il ôta ses souliers et les offrit au petit paysan, qui ne vit dans cette action généreuse que l’ignorance de mon enfant, rit beaucoup, et montra son grand pied à Henri désolé de remettre ses souliers. Suzanne pleurait de joie en racontant cette anecdote.
Le bon cœur d’Yvonne se montrait autrement. Le goût très-prononcé de ma fille pour les confitures lui faisait croire que les enfants qui n’en mangent pas sont très-malheureux. Que de tartines n’a-t-elle pas distribuées! Peu à peu la charité se développa dans son cœur: dès qu’elle apercevait un pauvre, elle venait me dire: «Maman, donnez-lui de l’argent pour acheter ce qu’il voudra.»
Toi aussi, mon cher petit Auguste, tu donnas de bonne heure des marques de générosité, mais d’une tout autre nature. Tu prenais fait et cause dans les querelles de nos petits paysans. Ton père t’arracha l’autre jour d’une mêlée de gamins qui maltraitaient un enfant plus faible qu’eux; sans consulter tes forces, tu t’étais avancé résolûment pour prendre la défense de l’opprimé, et peut-être que sans ton père les méchants t’auraient aussi maltraité.
Ici se termine le chapitre de mes souvenirs; je vais maintenant écrire d’après nature.
Novembre. La neige nous a chassés de nos montagnes, les enfants ont témoigné au départ autant de plaisir qu’ils en avaient éprouvé à l’arrivée; ils s’amusent en ce moment avec les marrons et les noisettes qu’ils ont rapportés. La forêt, la terrasse, la grande avenue, la basse-cour même sont déjà oubliés.
Je ne sais si le séjour de la ville exerce sur moi une fâcheuse influence; mais ce journal qui n’a encore été qu’une agréable distraction, me semble aujourd’hui un travail rempli de difficultés; je veux les surmonter, et d’abord j’étudie les caractères de mes enfants.
Yvonne a du bon sens naturel; elle écoute les observations qu’on lui fait; elle est docile. Ma fille a de la suite, même dans ses jeux. Je ne remarque point en elle les caprices si naturels à l’enfance. Sa première poupée est toujours l’objet de sa tendre affection. Je n’ai pas peur que la mésange rapportée de la campagne soit oubliée. Chaque matin, Yvonne assiste aux soins que Suzanne donne à l’oiseau: la petite n’a pas tort de se croire indispensable au bonheur de la captive.
Nos leçons se prennent régulièrement. Quels sont les défauts d’Yvonne? Je ne les vois pas.... Je les cherche, je les trouverai un jour.
Henri est un gros garçon de bonne humeur, parfois d’une gaieté folle, espiègle, hardi, courageux sans témérité ; il ne résiste pas à une larme, il cherche à lire dans nos yeux si nous sommes contents ou fâchés; sa mémoire est admirable, et son intelligence déjà fort développée.
Notre petit Auguste est d’une vivacité, d’une turbulence qui nous alarme. Il n’a rien des goûts de son frère; les livres et les images qui font le bonheur d’Yvonne et d’Henri lui servent à bourrer son fusil. Il est obstiné, colère; lui seul connaît notre sévérité ; cependant il revient vers nous le cœur plein de tendresse. Ses joujoux sont brisés et détruits en un instant; mais tout animal vivant est l’objet de sa sympathie, voire même les souris, au grand désespoir d’Yvonne qui a hérité de mon horreur pour ces insectes, comme dit Suzanne.
Ce matin, Yvonne est entrée gravement chez moi: son air embarrassé me fit pressentir un aveu pénible. Je ne m’étais pas trompée. Voici la confidence que j’ai reçue:
