Le Nid de Faucons - Ponson du Terrail - E-Book

Le Nid de Faucons E-Book

Ponson du Terrail

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Beschreibung

Des récits de chasse plein de rebondissements, à la frontière du fantastique !

Chasseur tout autant que romancier, Ponson du Terrail offre, au début de sa carrière, sa collaboration à un journal spécialisé dans les récits cynégétiques, Le Journal des Chasseurs.
Des textes en partie autobiographiques, comme Une campagne de chasse avec les bandits corses (1851), La Chasse au chamois (1855) ou Histoire d’un loup vidé et d’un évêque de Nevers (1856), voisine avec d’authentiques textes de fictions, tel Le Castel du diable (1852) — dans le registre du fantastique expliqué, — Histoire d’un couteau de chasse (1854) et surtout le court roman Le Nid de Faucons (1853) — dont le thème étonnant est celui de la chasse à l’homme !

Le recueil proposé ici est inédit : seuls deux des textes ont parus en librairie au XIXe siècle !

EXTRAIT

Après le dîner, on remonta au boudoir, où le café était servi.
Les deux époux et leur hôte y étaient à peine, lorsque reparut le majordome qui avait annoncé le dîner et servi à table.
Il portait un grand plat d’argent.
Sur ce plat était le mystérieux couteau de chasse : à côté du couteau était une de ces bagues d’homme qu’on nomme chevalières. Il plaça le tout sur la cheminée et se retira, au grand étonnement de mon grand-père, qui demeura muet et n’osa faire une seule question.
La vicomtesse ne leva point les yeux sur le plat, pas plus qu’elle ne les levait sur les trophées des murs.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ponson du Terrail est né en 1829 et mort en 1871. S'inspirant tout d'abord du genre gothique, Ponson du Terrail se tourne rapidement vers le roman-feuilleton, style dont il devient une figure emblématique. Dans la veine des Mystères de Paris d'Eugène Sue, il crée le célèbre personnage de Rocambole.

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Seitenzahl: 476

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Cet ouvrage est proposédans le cadre des ressourcesdu Centre Rocamboleaccessible par Internet à l’adresse :

www.lerocambole.net

Bibliothèque du Rocambole

Œuvres de Ponson du Terrail - 2

collection dirigée par Alfu

Ponson du Terrail

Le Nid de Fauconset autres récits cynégétiques

1851-56

AARP — Centre Rocambole

Encrage édition

© 2011

ISBN 978-2-36058-922-7

Préface

d’Alfu

Chasseur tout autant que romancier, Ponson du Terrail 1 offre, au début de sa carrière, sa collaboration à un journal spécialisé dans les récits cynégétiques — authentiques ou de fiction : Le Journal des chasseurs, dirigé par Léon Bertrand — qui accueillit également les récits du fameux chasseur Jules Gérard, dit le « tueur de lions », dont Alphonse Daudet s’inspira pour son Tartarin de Tarascon.

Cette collaboration débute en 1851, avec un récit qui doit beaucoup à la réalité du voyage que fit l’auteur sur l’île de Beauté. Une campagne de chasse avec les bandits corses, paraît en deux livraisons dans les numéros de novembre et de décembre.

Ce récit corse sera suivi, quelques semaines plus tard par la publication de La Corse et ses bandits, dans le quotidien La Patrie — qui accueillera, au total, quatorze nouvelles et onze romans de l’auteur — un récit retraçant l’histoire de la vendetta à travers les âges.

Le deuxième texte est un court roman, Le Castel du diable, qui, paru de juillet à octobre 1852, appartient au registre des « mises en scène » que l’auteur aimera développer dans sa veine para-fantastique — tout comme dans La Baronne trépassée qui est tout à fait contemporain, ou plus tard dans L’Héritage d’un comédien, publié en 1864.

Le troisième texte est plus important, tant par la taille que par la thématique assez exceptionnelle : il s’agit du Nid de Faucons. Histoire d’une rivalité de chasse, un roman qui paraît en neuf livraisons, tout au long de l’année 1853.

Son thème est surprenant — et sans doute choquant — pour l’époque puisqu’il préfigure une œuvre beaucoup plus célèbre mais aussi bien plus tardive : La Chasse du comte Zaroff (1932 ; d’après The Most dangerous game, 1924).

Pour laisser le lecteur à sa découverte, nous n’en dirons pas plus. Tout au moins peut-on ajouter que ce roman prouve tout le talent de l’auteur : ses qualités de conteur de récits cynégétiques — prenants, même pour celui ou celle qui n’est pas un connaisseur — mais aussi ses capacités à mener le suspense et à user des rebondissements.

Sans oublier des positions idéologiques intéressantes. A la fois une dénonciation de la traîtrise à l’honneur, personnifiée par le marquis de la Saulcière qui accepte de se vendre à l’ennemi pour se venger de son rival.

Et aussi une critique au sujet de la liberté de conscience, avec le rappel des persécutions dont ont été victimes les membres de la famille de Jean de Terraz qui vont devenir les Faucons.

Le quatrième texte, intitulé Histoire d’un couteau de chasse, est également une fiction qui paraît en deux livraisons, en décembre 1854 et janvier 1855.

Avec le cinquième, La Chasse aux chamois, très court, qui paraît en une seule livraison, celle de novembre 1855, on retrouve le récit vécu et légèrement romancé.

Ce qui est peut-être également le cas du sixième et dernier, Histoire d’un loup vidé et d’un évêque de Nevers, récit également court, paru dans la livraison de septembre 1856.

Nous avons donc regroupé ici tous ces textes afin de donner une intégrale inédite — seuls Le Castel du diable et Histoire d’un couteau de chasse furent réédités à l’époque ; aucun ne l’a été au XXe siècle.

S’il ne s’agit pas de textes majeurs de Ponson, du moins, compte tenu de la thématique principale autour de laquelle ils sont construits, sont-ils très intéressants à découvrir… et passionnants à lire.

Alfu

1Pour une approche complète de la carrière de l’auteur, lire l’étude qui lui est consacrée : Alfu présente Ponson du Terrail. Dictionnaire des œuvres (Encrage, 2008).

Une campagne de chasse avec les bandits corses(1851)

A M. Léon Bertrand, directeur du Journal des Chasseurs.

Sartène, 28 septembre 1851.

A l’heure où je vous écris, monsieur, je suis fort loin du boulevard des Italiens et de la rue Vivienne, où le Journal des Chasseurs a élu son domicile. Une grotte, qui joue à la caverne avec un certain succès, m’abrite des rayons d’un soleil caniculaire ; une pierre est mon pupitre, un site sauvage mon seul horizon. Près de moi dorment, un reste de cigare aux lèvres, deux bons apôtres grands chasseurs, un peu bandits, et qui vivent à la campagne, — ici c’est le mot technique, — pour éviter la rencontre de gens fort mal élevés, qui se nomment gendarmes partout, même en Corse.

Que suis-je allé faire si loin ? A tous ceux qui me l’ont demandé, lors de mon départ, j’ai répondu flegmativement : « Je vais faire un pèlerinage de flâneur, un voyage d’artiste qui s’ampoule les pieds à fouler éternellement l’asphalte du trottoir parisien. » A vous, monsieur, qui êtes le grand-veneur de notre prosaïque époque, qui embouchez encore la trompe que plus d’un disciple de saint Hubert rejette, découragé, sur son épaule, je réponds sans sourciller : « Je suis allé chasser. »

Le voyage de touriste est le prétexte de tous mes départs : la chasse, leur but véritable.

Et cependant, pourquoi vous le cacher ? Je suis un médiocre élève de la noble science : tous les garde-chasses du monde m’ont tancé vertement pour mille étourderies ; mon chien m’a souvent planté là après mainte maladresse ; je me suis longtemps servi d’un fusil à gros calibre, par la seule raison que le coup écartait un peu plus et augmentait ainsi mes chances de succès… Tarare ! j’ai une parcelle du feu sacré des veneurs d’autrefois, et je chasse toujours !

— Où fais-tu l’ouverture de la chasse cette année ? me demandait, le 19 août dernier, un mien ami avec lequel j’avais festoyé, l’année précédente, cette grande solennité aux environs de Chartres. Veux-tu venir à Fontainebleau ?

Je haussai les épaules et pris une carte. Mon doigt tâtonna la chaîne des Alpes, descendit jusqu’à la mer et finit par s’arrêter sur l’île de Corse.

— C’est trop loin.

— Point du tout ; c’est un voyage de cinq jours pour aller, cinq pour revenir, et un mois de séjour.

— Tu verras alors les fameux bandits ?

— Je l’espère bien : viens-tu avec moi ?

— Dieu m’en garde ! C’est un pays de montagnes, et j’aime la chasse en plaine.

Là-dessus, l’ami en question me quitta avec force quolibets, et je ne le revis que le jour de mon départ, le 4 septembre, au soir duquel il vint m’accompagner à l’embarcadère du chemin de fer.

Cinq jours après, le Courrier Corse me débarquait à Ajaccio ; huit jours ensuite, j’étais à Sartène, la ville belliqueuse par excellence, le chef-lieu de la Corse guerrière, la terre promise des vendettas, des bandits, et, qui mieux est, des sangliers et des mouflons. J’allai me loger à l’Hôtel de Paris, tenu par un Génois nommé Piétraneri 1.

— Ah ça, lui dis-je dès mon arrivée, peut-on tuer ici des mouflons ?

— C’est selon, fit-il avec un sourire moitié narquois, moitié bienveillant, il n’y a guère que les bandits de Cozzone qui en tuent.

— Et où sont ces bandits ?

— Tenez-vous à les voir ?

— J’arrive de Paris exprès.

— Eh bien ! tenez-vous tranquille et attendez.

Deux jours s’écoulèrent : mon hôte était redevenu muet et ne m’ouvrait plus la bouche ni des bandits ni des mouflons : souvent, j’étais sur le point de lui en parler le premier, mais il semblait éviter toute explication et me riait au nez, après quoi il me tournait le dos.

J’en étais, en attendant, réduit à tirailler quelques perdrix rouges et les cailles qui chantent, à la brune, sous les murs mêmes de la ville.

— Ma foi ! lui dis-je au soir du second jour et sans pouvoir dissimuler ma mauvaise humeur, ce n’est pas la peine de faire trois cents lieues pour tuer des cailles.

— Piano ! répondit-il, pianissimo.

Et il me quitta brusquement en m’annonçant que le dîner était servi, et que les officiers de la garnison, qui avaient bien voulu accepter ma compagnie, n’attendaient que moi pour se mettre à table. Cinq heures après, je dormais de tout mon cœur, rêvant un lancer magnifique, lorsque je me sentis toucher légèrement.

— Qui est là ? demandai-je brusquement.

— Moi, dit une voix connue, celle de mon hôte ; habillez-vous ?

— Pourquoi faire ?

— Pour voir les bandits.

— Ah ! fis-je en respirant, donnez-moi une lampe.

— Non pas, à moins que vous ne vouliez que j’aille annoncer tout de suite à la gendarmerie que vous portez mes commissions aux frères Benucci.

Je m’inclinai devant ce nom célèbre et je m’habillai à tâtons ; je trouvai facilement ma gourde, ma carnassière corse (zanio) et mon fusil.

— Prenez votre carchera ? on tire le mouflon à balle.

Je bouclai, frémissant de joie, ma cartouchière sous mon pilone (manteau corse), et je suivis mon hôte qui me conduisit à la cuisine de son établissement. Là, pas plus qu’ailleurs, de lanterne ni de chandelle ; le feu se mourait, et je ne pus voir le visage d’un homme qui fumait au coin de l’âtre, appuyé sur son fusil et la carchera au flanc.

— Voilà votre guide, me dit Piétraneri ; il a des provisions dans mon zanio : mettez ce paquet de cartouches dans le vôtre, et donnez-moi votre gourde que je l’emplisse.

Dix minutes après, mon guide et moi nous traversions les rues silencieuses du faubourg de Sartène et prenions la route de Bonifacio. Onze heures sonnaient à l’église. La nuit était obscure et orageuse, le vent de la mer soufflait, et ce n’était qu’à grand-peine que je distinguais la silhouette noirâtre de mon guide, lequel ne m’avait point encore desserré les dents.

Où allions-nous ? Je ne le savais pas d’une manière bien positive, et je ne le sus plus du tout, quand, laissant à droite la route de Bonifacio, nous eûmes pris un petit sentier à peine tracé, qui s’enfonçait à gauche de la route, surplombant une vallée et côtoyant un maquis.

Le sentier était ardu, épineux, plein d’anfractuosités et de soubresauts, que mon guide me faisait heureusement apercevoir à temps. A droite et à gauche, deux masses plus noires que les autres objets nous environnant, m’indiquaient d’une manière vague deux de ces forêts touffues de chênes verts qui sont une variété du maquis. Nous étions dans une gorge étroite. Mon guide cheminait devant, toujours silencieux, toujours fumant son cigare, et ne se tournant vers moi que pour voir si je le suivais.

Ce mutisme me déplut :

— Quelle heure est-il ? lui demandai-je, me servant de la question banale qui a tant de significations diverses dans telle ou telle bouche.

— Minuit.

— A quelle heure arriverons-nous ?

— Deux heures.

— Nous arrêterons-nous d’ici là ?

— Dix minutes à ma hutte, pour que j’aie le temps de faire les provisions des Benucci.

— Vous leur portez donc des vivres ?

— Oui, je suis leur berger.

— Ils ont un berger ?

— Ils en ont trois : ils sont riches.

— Je croyais qu’un bandit n’avait que son fusil ? murmurai-je désappointé.

— Il y en a ; mais les Benucci ont de quoi, et leurs terres sont vastes à Fozzano.

— Mais ils ne peuvent les cultiver ?

— Eux, non ; mais ils ont des domestiques.

Mon guide, fatigué sans doute d’en avoir tant dit, entonna en sourdine un air fameux du pays, nommé la Chasse corse, et ne parut plus s’occuper de moi. Je pris une résolution identique et j’allumai un cigare pour tuer le temps, comme on dit.

Malgré les ténèbres, je m’apercevais aisément que la vallée dont nous suivions les bizarres contours et les coudes brusques et inattendus, devenait de plus en plus déserte et sauvage : pas un cri, pas un bruit, pas même le glapissement d’une chouette ou l’appel lugubre d’une orfraie… rien que le chant monotone et solennel du berger corse qui marchait toujours d’un pas alerte.

— Quelle heure est-il ? demandai-je une seconde fois, impatienté de ce mutisme dédaigneux.

— Une heure, me répandit-il, et il reprit son chant.

Peu après, à un coude nouveau de la vallée, mon guide s’arrêta, plaça deux doigts dans sa bouche et siffla. Une minute s’écoula, puis soudain un coup de sifflet lointain répondit, puis un autre plus éloigné encore et tout aussitôt j’aperçus, à deux cents mètres de nous, une petite lueur rougeâtre assez semblable à celte d’une torche.

— Les maîtres attendent, dit alors le berger, et ma femme aussi. Voici ma maison.

Nous atteignîmes ce qu’il nommait sa maison : c’était une hutte en pierres sèches recouverte de fagots, avec un trou au toit pour faire du feu. Quatre pieux fichés en terre soutenaient une sorte de civière emplie de feuilles et recouverte d’une peau de sanglier : c’était le lit. A une cheville pendaient pêle-mêle un fusil, une gourde, un pilone et un stylet de forme primitive qu’on ne retrouve plus guère que dans la partie montagneuse et sauvage de la Corse.

La femme du berger l’attendait sur le seuil ; c’était une fort jolie créature, vraiment ! une paysanne que monsieur de Florian ou Byron eussent rêvée seuls. Elle avait le type corse dans toute sa splendide beauté, ce nez d’aigle, cet œil noir et profond, cette bouche rouge cerise et ces mains déliées, ces doigts longs et un peu retroussés qui feraient dire volontiers que les femmes corses sont nées pianistes. Elle avait un enfant dans ses bras, et tendit son front à son mari avec une grâce hellénique. Nous entrâmes l’un et l’autre dans la hutte, et après avoir contemplé la femme avec une certaine admiration envieuse, je songeai enfin à voir mon guide que je n’avais point encore envisagé. Il était, certes, bien digne de vivre à la campagne comme ses maîtres ; et jamais brigand d’opéra comique, jamais chef de voleurs d’Anne Radcliffe n’eut visage plus caractérisé et plus sombre. A part, peut-être, celle du maire actuel d’Ajaccio, jamais je n’avais vu une tête aussi énergiquement belle et farouche. Cet homme n’était pas bandit, mais il méritait à coup sûr de l’être plus qu’un autre.

La jeune femme me pria de m’approcher du feu et demanda curieusement à son mari, dans le patois corse, que je comprenais parfaitement du reste, qui j’étais et où j’allais.

— E un’ Francese che viagga per piacere, répondit-il,e che vole veder i banditi  2.

La femme sourit et me présenta un gâteau de châtaignes et un morceau de bruccio, sorte de fromage cuit qui équivaut à ce que les Méridionaux nomment une brousse.

— Allons ! dit mon guide, en route !

Pendant que l’un et l’autre nous nous chauffions au coin de l’âtre, car la nuit était fraîche, la femme du berger avait mis successivement dans nos deux zanios un bruccio entier, le reste du gâteau de châtaignes, un quartier de mouton et des fruits. Tout cela était destiné aux bandits ses maîtres.

Je saluai la jeune femme, qui me répondit par un sourire bienveillant et éteignit aussitôt sa lampe et son feu. Nous sortîmes donc à tâtons et nous nous trouvâmes de nouveau en pleines ténèbres.

Au bout de cinquante pas, mon guide, qui me précédait toujours, se tourna vers moi.

— Donnez-moi la main, me dit-il, nous entrons dans le maquis et vous ne vous en tireriez jamais tout seul.

Pour comprendre ces mots du berger, il faut vous dire ce qu’est un maquis : en plaine, au bord d’une rivière ou d’un étang, le maquis est un champ d’herbes marécageuses de hauteur d’homme, hérissées d’épines et tellement serrées les unes contre les autres, qu’il faut être vêtu de velours et se servir à tous moments de son stylet pour se frayer un pénible passage. A la campagne, ce qui, en langue corse, veut dire dans les montagnes, le maquis se compose de chênes verts et d’arbousiers également serrés, étalement impénétrables à l’œil, et sous les rameaux desquels se croisent mille routes invisibles que seuls le bandit et le berger connaissent parfaitement. Le gendarme n’a jamais osé s’y aventurer. Quand le bandit est au maquis, il brave impunément une légion de voltigeurs.

Ce fut par un sentier pareil que me fit passer mon guide ; en dix minutes je fis quatre accrocs à ma culotte, je laissai la moitié de mon bonnet aux épines des broussailles, et en moins d’une heure mes guêtres de toile à voile n’avaient plus ni cordons ni courroies. J’en conclus aisément que la guêtre de peau, quoi qu’on en dise, vaudra éternellement mieux.

Soudain mon guide s’arrêta et siffla de nouveau. On lui répondit, et de très près : tout aussitôt il me fit descendre dans une sorte de trou recouvert à l’orifice de plantes grasses et traînantes, et j’aperçus devant moi une lumière rouge qui, invisible jusque-là, apparaissait tout à coup comme aux entrailles de la terre et indiquait le bivouac des bandits.

Nous étions dans une de ces grottes de verdure si communes dans la Corse montagneuse. Elle était large d’environ trois mètres carrés : deux hommes et un chien y entouraient un feu de souches d’arbres.

Les deux hommes fumaient, le doigt sur la détente de leur fusil tout armé, enveloppés de leur pilone et coiffés du bonnet rouge qui remplace aujourd’hui l’ancienne coiffure nationale. Le chien, une sorte de charnaigue bâtardé, les oreilles droites et la gueule bien fendue, se dressa soudain à notre approche et, sans pousser un cri, sans exhaler un seul grognement, il se précipita vers moi, l’œil sanglant, tandis que les maîtres, m’apercevant, se dressaient d’un bond et se mettaient sur la défensive.

— Pace ! cria mon guide, sta qûi, Sargese ! Paix ! vous autres, tout beau ! Sergent ! — c’était le nom du chien.

Chien et bandits quittèrent leur pose menaçante ; mon guide s’approcha d’eux et expliqua en peu de mots pourquoi je l’accompagnais et ce que je venais voir.

Durant ce bref colloque, j’examinai les deux frères : ils formaient un contraste frappant. Le plus âgé pouvait avoir trente-deux ans. Petit, trapu, il avait le teint coloré, la barbe noire et l’œil sinistre. C’était un type de bandit que Salvator Rosa eût envié. Son attitude, singulièrement martiale, avait quelque chose de digne et de majestueux qui rappelait la Corse d’autrefois. Le second, au contraire, n’accusait guère que vingt-cinq ans, il n’avait presque pas de barbe, l’œil bleu, de petites moustaches blondes, les traits féminins, les mains blanches et longues, une certaine nonchalance dans sa taille élancée et bien prise, un je ne sais quoi de flegmatique et de petit-maître dans toute sa personne. C’était un bandit à l’eau de rose. Du reste, tous deux portaient même costume, veste et culotte de velours noir, carchera et pistolets au flanc, et béret narbonnais.

Tous deux m’inventorièrent d’un coup d’œil rapide, puis le plus jeune vintà moi et me dit :

— Vous avez donc quitté Paris exprès pour voir des bandits, monsieur ?

— Et pour chasser le mouflon, répondis-je.

— Nous tâcherons ; mais, puisque vous êtes notre hôte, vous me parlerez, en attendant le jour, de notre Paris que j’aimais tant.

— Vous avez habité Paris ? m’écriai-je en m’asseyant près du feu.

— Cinq ans ; j’y ai fait mon droit et passé ma thèse.

Je le considérai avec étonnement ; il sourit :

— Cela vous paraît extraordinaire, reprit-il, que je vive de cette vie agreste et semée de périls, sans autre abri que le ciel, sans voir autre visage que celui de mon frère ou d’un pâtre qui nous apporte des provisions.

— En effet, balbutiai-je.

— Ecoutez, continua-t-il, la vie est ce que le hasard nous l’a faite. Mon père fut assassiné il y a dix ans, j’étais enfant alors ; mon frère aîné tua l’assassin, le fils de l’assassin tua mon frère aîné : le second, celui que vous voyez là, le tua à son tour et se réfugia au maquis. Je venais d’être reçu avocat, j’habitais un joli entresol rue de la Chaussée d’Antin, j’avais pour maîtresse la plus belle danseuse de Paris : je quittai tout, j’arrivai ici, je fis un superbe coup-double sur les deux fils restant du meurtrier de mon père et je devins bandit. Je le suis pour toujours.

— Sans regrets ? demandai-je un peu ému.

— Peuh ! fit-il, lançant en longue spirale la fumée grise de son cigare, l’hiver est doux en Corse, l’été, le maquis est ombreux ; j’adore la chasse, et j’ai quelque part, sous le toit d’une hutte, une brune maîtresse qui m’a fait oublier la danseuse de l’Opéra. Notre vin est bon, nos cigares donnent une cendre blanche, le bruccio de ce quartier est supérieur à celui de l’arrondissement de Corte ; et si, parfois, je m’ennuie un peu, je cause avec les étoiles : c’est plus amusant que le digeste !

— Ecco giorne primo ! interrompit soudain le frère de mon interlocuteur, lequel avait causé avec son berger, voici l’aube : andiamo ! partons !

Nous avalâmes une gorgée de nos gourdes, nous mangeâmes sur le pouce un morceau de chèvre salée, et je glissai deux balles mariées ensemble sur le gros plomb de mon coup gauche. L’aube naissait, en effet, et lorsque nous fûmes hors de la grotte, j’aperçus le sommet de la montagne de Cozzone qui s’élevait décharné devant nous, à un quart de lieue environ.

Nous grimpâmes sur une assise de rochers qui dominait le maquis, et de là j’aperçus avec une admiration indicible, le plus beau panorama que j’eusse vu de ma vie. Je me trouvais sur un des pics les plus élevés de la Corse ; à droite et à gauche, au Levant et au Couchant, miroitaient deux mers, la mer d’Italie et la mer d’Espagne : l’une encore terne et dans l’ombre, l’autre, étincelante déjà aux rayons blancs et mélangés d’opale de l’aube. Sous mes pieds se trouvaient pêle-mêle des collines boisées, des vallées sauvages, des maquis immenses qui, vu l’éloignement, ressemblaient assez à des prairies d’un vert foncé ou, mieux encore, à des champs de luzerne : c’était un chaos gigantesque, un splendide désordre de la nature méridionale que j’esquisse à grand-peine et que je n’essayerai pas de peindre. Le charnaigue des bandits, maître Sargese, disparut aussitôt sur un sine de l’ex-avocat et s’enfonça dans le maquis.

— Tenez, me dit ce dernier, restez là, le poste est bon, et nous aurons du malheur si le mouflon que Sargese lancera ne passe point à dix pas de vous. Asseyez-vous et prenez patience.

Et les deux bandits et le berger allèrent, chacun, prendre un poste respectif. Une heure s’écoula, Sargese ne donnait plus signe de vie, le maquis était immobile et je commençais à désespérer, lorsqu’un aboiement unique, un coup de voix un peu rauque, retentit à cent mètres environ du côté du Levant et me fit tressaillir ; presque en même temps le maquis s’agita imperceptiblement. Il se fit un bruit de feuilles sèches froissées et de ronces mises en mouvement, et soudain un magnifique animal, assez semblable au chamois par la taille et le pelage, mais portant sur la tête deux grosses cornes noires et recourbées en arrière comme celles d’un bélier, bondit hors du fourré et escalada le banc de rochers sur lequel nous nous trouvions ; mais il avait été si brusque et si rapide dans cette sortie inopinée, que je fus pris de cette hésitation apathique qui s’empare de presque tous les chasseurs à la vue d’un gibier inconnu, et je n’avais pas encore épaulé pour ajuster la bête, qui n’était guère qu’à vingt-cinq ou trente pas de moi, que j’entendis un coup de fusil et la vis tomber raide morte sur les genoux, atteinte par la balle du berger.

Presque aussitôt un jurement énergique se fit entendre, et le bandit-avocat, quittant son poste, vint à moi, et tout en admonestant son pâtre, me fit mille excuses de ce manque de courtoisie.

— Eh bien ! lui dis-je en riant, mais passablement désappointé, à un autre !

— Hum ! fit-il, il nous faut, dans ce cas, faire du chemin ; car un coup de fusil tiré ici éveille tous les mouflons à une lieue à la ronde et leur donne des jambes.

— Parbleu ! je le crois bien, m’écriai-je en portant soudain, avec un geste rapide, la main à mon fusil, voilà le maquis qui remue.

Et, en effet, soudain, un nouvel animal de la même race que l’autre bondit hors des broussailles et vint nous sortir à dix pas. Cette fois j’étais prévenu ; cette fois aussi j’avais affaire à un jeune mouflon innocent et candide qui n’avait pas même de cornes et ne se doutait point du sort qui l’attendait. Je l’ajustai un peu tremblant peut-être, mais lentement et avec une méthode qui m’eût fait le plus grand honneur aux yeux d’un braconnier chevronné, et je lui envoyai mes deux balles dans l’épaule.

Le pauvre animal est mort sans pousser un cri, ce qui est un signe évident de bravoure ; il y a de cela environ trois heures, et à l’heure où je vous écris, je contemple d’un œil ironiquement féroce sa peau toute sanglante que le berger de mes hôtes a suspendue à un arbre voisin de notre grotte, et qui me fera un superbe tapis de pied à mon retour à Paris.

Quant à la chair, avouez que nous sommes de vrais cannibales, elle est aux trois quarts dévorée, et, pour mon compte, je digère, en vous écrivant, une demi-douzaine de ses côtelettes ; mais, chut ! mon hôte l’avocat s’éveille, il faut vous quitter pour causer avec lui de ce pauvre Paris où vous êtes et où, sans nul doute, je ne suivrai point ma lettre, car on m’a parlé ici de certains sangliers de belle taille avec lesquels je veux faire connaissance, et dont je vous parlerai très certainement un autre jour si vous n’avez éprouvé un trop violent besoin de sommeil en lisant ma première épure.

Agréez, etc.

Ponson du Terrail.

1  Des considérations que nos lecteurs apprécieront, nous empêchent de donner les noms véritables.

2  C’est un Français qui voyage pour son plaisir et qui veut voir les bandits.

A M. Léon Bertrand.

Sartène, 8 octobre 1851.

I.

J’ai mis dix jours d’intervalle entre ma première lettre et celle-ci, monsieur ; aussi ai-je une ample escarcelle de souvenirs à vider sous l’enveloppe qui partira ce soir d’ici, demain d’Ajaccio, et vous donnera, dans trois jours, des nouvelles de l’imprudent chasseur qui, sur la foi des récits qu’on nous fait au milieu de nos brumes du Nord, du ciel bleu inaltérable et du soleil éternel des latitudes méridionales, a fait quatre cents et quelques lieues et dépensé ses économies de six mois, pour essuyer en plein maquis une averse diluvienne dont il eût pu se passer la fantaisie gratis et sans presque se déranger sur le premier de nos boulevards.

Hélas ! oui, monsieur, je suis revenu hier au soir, à onze heures passées et par une pluie battante, d’une chasse de deux jours consécutifs, pendant laquelle j’ai eu plusieurs fois l’agrément de me voir métamorphosé en éponge. A l’heure qu’il est, encore, — et la pendule de mon hôte marque midi, — il pleut toujours de plus belle. Le golfe de Valinco, si bleu d’ordinaire ; le ciel, également d’un si bel indigo une partie de l’année ; les maquis de Viggianello, les rochers d’Arbellara, la baie de Propiano, l’immense et pittoresque vallée de Sartène, — tout ce gigantesque et sublime panorama qui se déroule sous ma fenêtre, — a revécu une teinte grise, boueuse, qui serre le cœur. Il fait un froid humide comme notre froid d’avril, et j’ai poussé la table qui me sert de pupitre tout contre l’âtre de ma chambre où flambe un monceau de javelles.

Mon fusil est rouillé des batteries à l’extrémité du canon, mon chien est sur les dents, ma carnassière sèche appendue au manteau de la cheminée ; et chasser est tout à fait impossible.

Je vais donc me résigner à une journée de coin du feu. Le bon Piétraneri a mis sur ma table une cruche du vin muscat de Tavaro, un paquet de cigares, des plumes et de l’encre.

Je vide un verre, j’allume un cigare, je taille ma plume et je mets en devoir de vous raconter les exploits… de mes compagnons de chasse.

Car il faut bien vous l’avouer, hélas ! dans cette campagne de quatre jours dirigée contre les sangliers et des plus meurtrières, au dire des chasseurs corses, la Providence a eu la bonté de me réserver sans cesse le rôle pacifique de spectateur.

Je fermai ma dernière lettre en vous disant que les frères Benucci dormaient tranquillement dans la grotte de verdure à deux pas de moi, tandis que la peau de mon mouflon séchait au soleil.

Quand ils s’éveillèrent, j’avais fini mon courrier depuis longtemps et j’attendais qu’ils ouvrissent les yeux, avec une certaine impatience.

— Eh bien ! demandai-je à l’avocat, avez-vous bien dormi ?

— Comme un moine, et vous ?

— Moi, je viens d’écrire plusieurs lettres, une entre autres au Journal des Chasseurs, dans laquelle, après avoir raconté notre chasse de ce matin, je laisse échapper quelques mots relatifs à de certains sangliers…

J’appuyai sur ces derniers mots et regardai mon hôte du coin de l’œil.

— Hum ! fit-il après deux secondes de réflexion, ceci est plus difficile que la chasse au mouflon ?

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’il n’y a que deux manières d’en venir à bout : l’affût ou le laisser-courre. Or, le laisser-courre seul a quelque attrait, — l’affût est un assassinat ; — malheureusement, il faut des chiens, et beaucoup ; les chiens mènent un train d’enfer ici ; chaque montagne, chaque mamelon, la moindre vallée a son écho : les aboiements de la meute finissent par être répercutés si souvent qu’ils ressemblent à un fracas continu de la foudre. Et si bonne envie qu’ait la gendarmerie de dormir paisiblement dans son quartier, elle est obligée, surtout si le bruit part d’ici, de se souvenir que les Benucci sont à la campagne du côté de Cozzone.

— Alors, murmurai-je l’oreille basse, j’y renoncerai.

Il y avait probablement dans ma voix tant de douleur résignée, que le bandit en eut pitié et me dit :

— Attendez, je vais tâcher d’arranger les choses. Les gendarmes traquent nos confrères, mais non pas nous. Ils nous laissent tranquilles, pourvu que nous ne nous montrions ni à Sartène ni à Arbellara, et ils savent parfaitement que nous ne faisons tort ni dommage à personne. Je vous donnerai un mot pour un mien cousin de Sartène qui est un grand chasseur de sangliers ; il invitera quelques parents et tous vous accompagneront. Vous aurez le soin de partir de Sartène en plein jour ; et comme aucun de vous n’est bandit, les gendarmes seront édifiés sur la qualité et la profession des chasseurs qui, le lendemain, feront mugir les échos de la montagne ; ce qui fait qu’ils se tiendront coi.

Cette combinaison me fit frissonner de joie, puis je jetai un regard autour de moi ; j’embrassai d’un coup d’œil ce panorama immense, cette mer de collines et de vallées, de rochers à pics et de torrents, tout ce pêle-mêle grandiose qui se trouvait sous nos pieds, et je ne pus m’empêcher de faire la réflexion suivante :

— Ah ça ! où diable chasserons-nous ?

— Ici.

— A cheval ?

— Sans doute.

— Mais je ne vois pas un pouce de plaine.

Mon hôte se mit à rire.

— Nous avons des chevaux ad hoc, me dit-il ; nos chasses à courre sont moins grandioses, moins splendides d’appareil que celles de Bourgogne, du Morvan ou des Ardennes, mais elles ont pleine et entière la sauvage poésie du danger, — et vous verrez, si vous avez le courage de nous suivre, que les coups de boutoir du sanglier sont moins à craindre peut-être que les trente ou quarante précipices que côtoierons au galop ou franchirons d’un bond en suivant la meute.

— Et à quand cette solennité cynégétique ? m’écriai-je avec une fiévreuse impatience.

— Attendez, me dit mon hôte, laissez-moi réfléchir.

Et il se mit à compter gravement sur ses doigts.

— Nous avons appris, dit-il enfin, qu’une inspection des brigades de gendarmerie de Sartène, d’Arbellara, de Sainte-Lucie et de Tallano devait être passée par un général arrivé du continent il y a deux jours. Je ne sais quel est le jour fixé pour l’inspection ; mais vous le saurez à Sartène et vous partirez la veille, en sorte que nous aurons tout le lendemain pour chasser en pleine sécurité.

Je passai à mon hôte le bandit la plume et l’encrier portatif que j’ai toujours dans mon carnier, et il écrivit quelques lignes à l’adresse de M. Piantelli 3, son cousin, lequel est à la fois le meilleur tireur de sanglier du pays et l’un des plus riches habitants.

Six heures après, je rentrais à Sartène sans mon guide de la veille, qui m’avait quitté, par prudence sans nul doute, à une lieue du faubourg.

— Eh bien ! me demanda Piétraneri avec un orgueilleux sourire êtes-vous satisfait ?

— Oui, lui dis-je ; mais je le serai bien plus encore dans quelques jours.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que probablement j’aurai tué au moins un sanglier.

Mais, au lieu de s’épanouir, la physionomie de Piétraneri s’assombrit soudain et il me tourna le clos avec un soupir.

J’ai su depuis qu’il avait eu un frère maladroitement tué à la chasse au sanglier.

II.

Le premier octobre suivant, à midi précis, M. Piantelli, son fils, son neveu et, votre serviteur, nous sortîmes de Sartène, la carchera et les pistolets au flanc, le fusil à l’arçon de la selle, et montés sur ces malingres et nerveux petits chevaux du pays qui font vingt heures de marche sans débrider.

Nous étions assez bien équipés pour aller à la chasse à courre, mais il nous manquait l’instrument essentiel : une meute. Nous n’avions d’autres chiens qu’un griffon qui marchait la queue bacs derrière le cheval de son maître, et lord Ebène, mon épagneul, que sa qualité de chien d’arrêt excluait de la fête et qui ne me suivait qu’en amateur. Deux fois je fus tenté de questionner M. Piantelli ; mais le cher homme était ombrageux et me répondait : « Pace ! pace ! » quand je voulais parler chiens.

A une lieue de Sartène, je retrouvai mon guide, le berger des Benucci.

— Bona sera, Franchi ! lui dit M. Piantelli.

— Bona sera, Piantelli ! répondit Franchi.

Franchi était à cheval. Il se rangea à mes côtés et continua la route.

Le soir, nous atteignions les limites du maquis de Cozzone et la chaumière.

— Nous allons coucher ici, me dit Franchi en appelant sa femme qui vint ouvrir.

— Vous verrez, me dit M. Piantelli, qu’Ernest Benucci viendra ici cette nuit même, au lieu de se contenter de nous assigner le rendez-vous de chasse.

— Mais, objectai-je, n’est-ce point trop s’aventurer ?

— Oh ! répondit-il en riant, soyez calme, pace ! Les gendarmes ont bien autre chose à faire ce soir ; il faut que demain leurs boutons soient irréprochablement nettoyés.

Nous avions tous mis pied à terre et déchargé les provisions que chacun de nous avait dans son zanio, placé horizontalement sur l’arçon de la selle comme un porte-manteau. Franchi fit un monceau de nos selles qu’il plaça dans un coin de la hutte, débrida les chevaux et leur cria, en les lâchant : anda ! abréviation d’andate qui signifie allez-vous en.

Les intelligents animaux n’eurent pas plutôt entendu le mot sacramentel, qu’ils s’enfuirent au galop et gagnèrent le maquis où ils disparurent.

— Et c’est là tout ce qu’ils auront à souper ? demandai-je un peu inquiet.

— Soyez tranquille, répondit M. Piantelli ; ils seront au point du jour assez repus et assez dispos pour galoper durant dix heures, pourvu qu’ils aient, au départ, une poignée d’orge ou d’avoine.

Franchi aida la jeune et jolie maîtresse de la hutte à disposer nos provisions sur la table, réunies à un bruccio et au gâteau de châtaigne qu’elle retirait du feu à l’instant même ; et nous nous mîmes souper avec cet appétit qui distingue les montagnards et mieux encore les Parisiens qui se font montagnards pour un temps donné.

Je garderai de la Corse un souvenir rempli de satisfactions gastronomiques ; je n’ai nulle part été aussi convaincu de la prodigieuse élasticité de mon estomac. Je mange et je bois comme un croque-mort.

Nous étions encore à table lorsque la porte s’ouvrit sans bruit, et je vis paraître mon bandit aux ongles roses, le licencié en droit Ernest Benucci. Il était enveloppé dans son pilone et laissait passer entre le capuchon et le pan du manteau rejeté sur son épaule, le canon de son fusil qu’il portait, non point en bretelle, — les bandits et les Corses vivant en inimitié n’ont jamais de bretelle à leur fusil, — mais l’arme au bras.

— Messieurs, nous dit-il en entrant, je vous annonce pour demain une chasse superbe… si nous n’avons pas une pluie battante avant midi.

— Oh ! oh ! fîmes-nous désappointés.

— Mon frère, continua le bandit, a passé une partie de la nuit dernière à faire le bois et a trouvé trois brisées différentes : une de ragot, l’autre de marcassin, la troisième de laie. Il est plus que probable, il est même certain que cette nuit il sera aussi heureux que la précédente et que demain, au jour, nous serons sur la voie à ragot.

— Hurrah ! m’écriai-je.

— S’il ne pleut pas… objecta M. Piantelli.

— Eh bien ! répondis-je enthousiasmé, nous nous mouillerons.

Le bandit vida un verre de vin, prit un cigare et nous dit :

— Bonsoir ! vous savez que le rendez-vous de chasse est à Campo di Diavolo ?

— Bien, répondit M. Piantelli.

— Vous partez donc ? lui demandai-je.

— Sans doute. Il faut toujours être prudent.

— Je vais vous accompagner dix minutes, j’ai besoin de prendre l’air après mon souper.

Je lui pris le bras et nous sortîmes de la hutte.

— Ah ça ! lui dis-je quand j’eus mis entre mes compagnons et moi une centaine de mètres, vous êtes un peu Parisien, partant moins ombrageux que vos compatriotes ; on peut vous questionner, vous ?

— Sans doute.

— Est-ce qu’en Corse vous chassez à courre sans chiens ? Je ne vois jusqu’ici que le griffon de M. Piantelli et mon épagneul.

— Vous verrez notre meute au rendez-vous, soyez tranquille, et vous m’en donnerez des nouvelles.

— Bien ; mais ce griffon ? qu’en ferez-vous ? c’est un chien d’arrêt.

— C’est un chien d’arrêt qui poursuit et donne de la voix au besoin. Il nous servira à relever les défauts. Mais adieu ; je vous l’ai dit, ajouta-t-il tout bas, j’ai quelque part, sous une hutte du maquis, une brune maîtresse…

— Cela suffit ! répondis-je ; à demain !

Et je le quittai pour aller me rouler dans mon manteau et m’allonger près du feu, côte à côte avec mes futurs veneurs.

A sept heures précises, le lendemain, nous étions sur pied tous les cinq et prêts à partir.

Franchi ouvrit la porte de la hutte, plaça deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet aigu et prolongé.

— Que faites-vous ? lui demandai-je.

— J’appelle nos chevaux.

Ceci me parut merveilleux et j’attachai mon regard sur le maquis voisin avec cette anxieuse curiosité d’un gamin de Paris à qui un bruit lointain de tambour annonce le passage d’un régiment et qui court se poster sur le trottoir, à l’angle de la rue par où les troupes déboucheront.

Deux minutes après, un bruit de feuilles froissées, puis une légère ondulation des jeunes pousses tout humides de rosée encore, m’annoncèrent l’apparition des intelligents animaux.

Le premier qui sortit était blanc, moucheté de larges taches café au lait : c’était celui de Franchi.

Il vint à son maître en caracolant, pirouetta joyeusement autour de lui pendant deux secondes, puis s’arrêta immobile et docile pour recevoir la selle et la bride.

Après lui sortirent successivement du maquis les quatre autres chevaux, dont trois étaient tout noirs et le quatrième bai brûlé.

Franchi se chargea de les harnacher tous l’un après l’autre ; et ce fut lestement fait.

— Andiamo ! nous cria-t-il alors, tandis que nous allumions les cigares à un tison que nous présentait notre hôtesse avec ses petites mains blanches et roses.

— Ecco ! répondis-je en sautant en selle.

Nous partîmes au petit trot, et, au lieu de suivre la route que m’avait fait prendre Franchi quatre jours auparavant pour aller retrouver les bandits dans leur retraite mystérieuse de l’Alta Cozzone, nous longeâmes le maquis pendant une demi-heure, puis tournâmes à gauche et nous nous engageâmes dans une sorte de vallée assez sauvage, encaissée entre deux autres maquis moins serrés, mais plus hauts de futaie.

Cette vallée montait par un plan incliné assez raide et presque en ligne droite au rendez-vous de chasse, le Campo di Diavolo.

Le Campo di Diavolo est une petite plaine d’un quart de lieue carrée. Au Nord et au Sud, elle est dominée par une succession de rochers aux crevasses gigantesques desquelles s’élancent, chevelus et ombreux, des bouquets de chênes verts. A l’Est et à l’Ouest, elle domine un immense horizon qui se perd dans la brume de l’éloignement.

De ce point culminant, les montagnes qui environnent Sartène paraissent à peine devoir être d’humbles collines ; le golfe de Valinco est une écuelle d’eau, la vallée et la plaine de Tavaro un paysage de carton venu de Nuremberg la veille du jour de l’an et méthodiquement étalé sur une table.

A l’Est et à plusieurs milliers de toises sous nos pieds, se déroulent, vertes et solitaires, les plaines immenses de la côte orientale, depuis Porto-Vecchio, qui apparaît comme un point blanc, jusqu’à Aleria qu’on devine dans les brumes du Nord. Au-delà des plaines, la mer d’Italie. Si bien que du Campo di Diavolo nous apercevions deux océans.

L’un, dans l’ombre encore, enveloppé de ce nuage de vapeurs qui succède à la nuit et précède le jour ; l’autre étincelant de tous les rayons du soleil qui se levait à peine et chassait les derniers lambeaux de brumes matinales, flottant et s’accrochant dans leur fuite aux angles bizarres des maquis ou aux pointes capricieuses des bancs de rochers qui se détachent çà et là, blancs comme neige, sur le vert sombre des forêts de chênes verts.

Le rendez-vous de chasse était grandiose.

Un, cavalier, soigneusement enveloppé dans son pilone et le cigare aux lèvres, nous y attendait.

C’était Ernest Benucci, — mon bandit à l’eau de rose. Il vint droit à moi comme j’allai directement à lui aussitôt que je l’aperçus, et nous nous donnâmes une franche poignée de main.

— Eh bien ! avez-vous dormi sur votre lit de fougères ?

— Parfaitement bien.

— N’avez-vous pas regretté votre édredon ?

— Quelle plaisanterie !

— Je ne plaisante point. La Corse est charmante à parcourir quand on a chaque soir un bon lit chez Piétraneri ou chez Eymieu, place des Diamants ; mais quand il faut coucher sur la dure…

— Ah ça ! lui dis-je étourdiment, et vous ?

— Oh ! moi, c’est différent : je suis bandit ; c’est-à-dire un pauvre diable sans autre feu que celui que j’allume, sans autre gîte que le maquis. Et cependant…

Il sourit avec tristesse.

— Cependant ? insistai-je.

— De toute cette existence civilisée, dorée, que j’ai menée à Paris, je ne regrette sérieusement qu’une seule chose.

— Laquelle.

— L’excellent divan de ma danseuse. Il était si moelleux et j’y ai, étendu de tout mon long, rêvé et philosophé si souvent pendant quatre ou cinq heures consécutives.

Et en me disant cela, l’ex-lion du boulevard grattait délicatement l’extrémité de ses ongles arrondis et soignés avec une petite lime à manche d’écaille.

— Et la danseuse ? demandai-je, ne la regretteriez-vous point aussi un peu ?

— Chut ! fit-il en souriant, vous savez où j’ai passé la nuit. Ne me dépoétisez pas mon bonheur présent avec un souvenir presque effacé.

Mes quatre compagnons arrivaient derrière moi.

— Et Giuseppe ? demanda Franchi en serrant la main du bandit.

— Giuseppe fait le bois.

— Et les chiens ? fis-je à mon tour.

— Ils seront ici dans dit minutes.

En effet, derrière les rochers qui s’entassaient vers le Nord et couronnaient le maquis, retentit peu après une rauque fanfare tirée des entrailles d’une corne de taureau. C’était la trompe de chasse des Corses de la montagne.

Au même instant un homme apparut sur la côte, et autour de lui bondirent une trentaine de chiens gris de couleur et zébrés de bandes noires comme le charnaigue qui nous avait servi dans notre chasse au mouflon. Ils étaient presque tous de la même taille, les oreilles droites, la tête pointue, la queue en trompette, la gueule assez bien fendue et passablement longue, malgré leur bâtardise évidente.

Ils furent sur nous en moins de dix minutes.

Ils n’étaient point couplés, contre l’usage, et pas un seul ne donnait de la voix.

Ils se groupèrent silencieusement les uns auprès des autres, obéissant au moindre signe de leur guide, qui n’avait pas même de fouet et ne tenait à la main que sa trompe.

— Ils sont peu brillants, me dit Ernest Benucci ; on ne donnerait pas cent sous de chacun d’eux pris séparément, mais vous les verrez à l’œuvre.

— Et vous entretenez cette meute ?

— Pas le moins du monde. Ce sont tout bonnement les chiens de mes bergers et de mes fermiers qu’on réunit de loin en loin pour une fête pareille à celle que nous allons avoir.

Quand la chasse sera finie, ils retourneront chacun chez leur maître et sans qu’il soit besoin de les reconduire.

— C’est merveilleux !

— Voyez-vous comme ils sont groupés et serrés, comme ils ont l’air de fraterniser et de s’entendre ?

— Oui, sans doute.

— Eh bien ! c’est pure convention. Ils ont entendu la trompe, ils savent qu’ils vont en découdre avec un sanglier ; et ils sont unis contre l’ennemi commun. Demain ils se dévoreront s’ils se rencontrent. Ils sont Corses tout comme nous.

— Mais, interrompis-je, je crois qu’ils sont peu d’avis d’augmenter leurs rangs d’un champion de plus. Voyez donc les yeux sanglants qu’ils font à maître Ebène.

Et je désignai mon épagneul écossais, qui s’était couché à l’écart avec une fierté toute britannique et commençait à hérisser son poil de jais à la vue des nouveau-venus.

— Ils protestent, répondit Ernest en riant, ils semblent nous dire qu’un auxiliaire est inutile ; mais ils ne le toucheront point s’il continue à se tenir à l’écart.

Je clouai d’un regard lord Ebène à son poste.

Le noble Ecossais fit entendre un grognement de mépris à l’adresse des charnaigues bâtardés, puis il allongea sa tête sur ses pattes et ne souffla plus.

— Nous n’attendons plus que notre piqueur, il me semble ? fit le bandit.

— Le voici, dit Franchi.

En effet, du maquis voisin, sortit Giuseppe Benucci, l’aîné des bandits.

Il était à pied et suivi du griffon amené la veille par M. Piantelli.

Il s’approcha de son frère et lui fit son rapport en patois corse.

— Messieurs, nous dit Ernest, nous avons le choix. Que voulez-vous chasser : une laie, un ragot ou un marcassin ? Giuseppe a retrouvé ses trois brisées de la veille. Le rabot est lourd, il se fera battre en deux heures. La laie est maigre, haute sur jambes et elle nourrit. La laie me semble plus féroce et partant plus présentable.

— Va pour la laie ! m’écriai-je.

Or, en Corse, l’avis de l’étranger, de l’homme à qui on donne l’hospitalité, a force de loi et prévaut toujours ; nos quatre compagnons optèrent pour la laie.

— Remarquez, me dit Ernest Benucci, que nous courons un danger en forçant la laie ?

— Lequel ?

— Celui de nous mouiller.

— Comment cela ?

— Regardez au Levant. Voyez-vous cette bande rougeâtre de nuages qui commence à franger le soleil ?

— Oui.

— Nous avons un proverbe corse qui dit : Porporeo matino agua per camino (rouge au matin, pluie en chemin).

— Je connais le proverbe, il est même de tous les pays. Mais comment nous mouillerons-nous plutôt en courant une laie qu’un ragot ?

— Parce que la laie tiendra plus longtemps. Or, il ne pleuvra pas avant midi. Il est à présent huit heures, et trois heures nous suffisent pour le ragot.

— Tant pis ! répondis-je, nous nous mouillerons.

Ce dernier mot fut le signal. Les chiens se dressèrent au son de la trompe et suivirent Giuseppe et le berger qui les avait conduits, dans le maquis occidental où ils se mirent aussitôt en quête.

Bientôt nous entendîmes une assez jolie sonnerie d’aboiements discordants entre eux et résonnant à des intervalles inégaux.

Les chiens commençaient à goûter la voie.

Puis les coups de voix devinrent plus rapides, plus saccadés, bientôt ils nous arrivèrent avec un certain ensemble et enfin ils s’unirent si bien et si vite que nous crûmes n’en plus entendre qu’un seul, et la meute s’éloigna avec un accord d’aboiements qui eût fait penser que les charnaigues avaient parmi eux un chef d’orchestre qui réglait merveilleusement la mesure de leur étrange concert.

— La bête est sur pied, dit Ernest.

Aussitôt les Piantelli et Franchi poussèrent leurs chevaux et filèrent en avant, prenant des directions diverses, mais qui toutes devaient, suivant leurs inspirations, les conduire au meilleur endroit de la fête.

J’allais les imiter quand Ernest me dit :

— Attendez-moi. Vous ne connaissez pas le pays, et il ne faut ni vous tuer, ni vous égarer.

— Merci de la recommandation.

— Au surplus, nous avons du temps de reste, et tandis que mon cousin Piantelli galope en pure perte, nous allons manger un morceau et fumer un cigare.

— Mais, fis-je avec une certaine impatience, la bête est sur pied et la chasse s’éloigne.

— La bête y sera longtemps, et nous retrouverons la chasse avant peu, croyez-moi. Je vous promets que vous assisterez à l’hallali.

Alors le bandit jeta un coup d’œil sur mon cheval.

— Vous avez une bonne bête, me dit-il ; elle a les jarrets solides ; mais elle est rétive et je vous prédis que vous vous casserez le cou avant une heure…

— C’est rassurant…

— A moins que vous ne changiez tout à fait de rôle avec elle.

— Comment l’entendez-vous ?

— Ainsi : ordinairement le cavalier conduit le cheval ; ici il faut que le cheval conduise le cavalier. Laissez-le faire et cramponnez-vous simplement à la selle. Vous allez voir d’étranges chemins.

La meute grondait toujours au fond du maquis, et quoique plus éloignés, ses coups de voix nous arrivaient distincts encore et bien assortis.

— Quand nous n’entendrons plus rien, me dit Ernest Benucci en mettant pied à terre et étalant sur l’herbe quelques menues provisions qu’il avait dans son zanio, nous partirons pour les retrouver. En attendant, déjeunons, et tout en déjeunant causons un peu de mon pauvre Paris.

Une demi-heure après nous nous étions remis en selle. Le soleil était complètement voilé par la bande de nuages rouges, l’air avait fraîchi et, au point culminant où nous étions, le froid se faisait sentir assez vivement pour nous empêcher d’ôter nos pilones.

Les aboiements des charnaigues ne nous arrivaient plus que vagues et perdus dans l’éloignement vers le Nord-Ouest.

— N’oubliez pas ma recommandation, me dit le bandit ; laissez faire votre cheval. Il suivra le mien.

Nous partîmes au trot d’abord, puis au trot succéda le galop, et ce galop acquit la rapidité d’un rêve.

Cela date d’avant-hier seulement. Eh bien ! je n’ai qu’un souvenir confus, une image tout empreinte de visions et de merveilleux, de la course à laquelle je me trouvai livré alors.

Mon guide, ce charmant jeune homme à la taille frêle, aux mains de femme, semblait rivé sur sa selle ; comme le veneur du conte allemand, il semblait emporter son cheval entre ses genoux. Le sentier qu’il suivait, qu’il dévorait pour ainsi dire, courait à la lèvre d’un précipice et était si étroit lui-même qu’à pied je n’eusse point osé y passer.

Montée ou descente, l’infernal sentier s’allongeait en mille replis au flanc d’un roc à pic ou d’un maquis sombre, suspendu sans cesse au-dessus d’un abîme ou d’un torrent qu’il franchissait parfois sur un tronc d’arbre jeté en travers comme un pont.

Et mon guide le suivait, le buvant, — passez-moi le terme, — avec le galop de feu de la monture que la mienne suivait avec la même ardeur ; et je me laissais aller à cette rapidité suffocante, ébloui, fasciné par cet océan de montagnes et de vallées, de lacs et de torrents qui tournoyaient et semblaient fuir sous nos pieds, me cramponnant avec une sorte de terreur au pommeau de ma selle et laissant flotter la bride sur le cou de mon cheval.

Celui qui nous eût, d’en bas, aperçu courant ou plutôt volant entre ciel et terre, car nous avions des brouillards au fond de la vallée, nous eût pris sans nul doute pour deux démons enfourchant des hippogriffes et se passant la fantaisie d’un voyage de quelques centaines de lieues en deux heures.

— Anda ! anda ! criait Benucci.

Nous entendions toujours la meute, et à mesure que nous approchions, la sonnerie devenait plus stridente.

Après une heure de cette course fantastique vers le Nord-Ouest et à travers maquis et rochers, Benucci s’arrêta et, comme le sien, s’arrêta mon cheval.

— Tenez, me dit-il en m’indiquant du doigt un petit bouquet de chênes se détachant en noir sur une terre rougeâtre, à quelques cents mètres sous nos pieds, voyez-vous ? le sanglier est là-bas… vous le verrez sortir tout à l’heure et bien escorté.

C’était de ce bois, en effet, que partaient les aboiements.

Peu après, le sanglier débucha.

C’était une grande laie toute noire, élancée, maigre, et qui tenait les chiens à distance.

Les chiens venaient derrière, pelotés en un seul tas et tellement serrés que Benucci me dit, en me les montrant avec un sentiment d’orgueil tout national :

— Je les couvrirais avec mon pilone.

La bête, hors du fourré, hésita quelques secondes sur la direction qu’elle prendrait, puis elle fit tête à gauche et se dirigea vers une vallée étroite encaissant un filet d’eau et encaissée elle-même par une succession de roches à pic qui lui donnaient une couleur sauvage et grandiose que les hurlements de la meute, répercutés par ses nombreux échos, faisaient admirablement valoir.

Les chiens s’engagèrent bravement dans la vallée, excités du reste par les notes rauques de la trompe dont sonnait Giuseppe Benucci, qui suivait la chasse, à cheval maintenant et serrant la meute de très près. Avec sa face de bandit, son costume pittoresque et sombre et son cheval noir d’ébène, il était superbe, galopant ainsi presque côte à côte avec ces chiens enragés qui ne perdaient jamais un pouce de terrain.

— Andiamo ! andiamo ! me cria Ernest Benucci en remettant au galop son intrépide monture.

Et nous nous engageâmes, à notre tour, derrière la meute, dans l’étroit et sauvage vallon qui s’ouvrait devant nous.

Le torrent grondait en bas, les chiens menaient un train d’enfer sur les derrières de la laie, les échos multipliés de la montagne se mettaient de la partie ; et presqu’aussitôt la pluie annoncée le matin s’annonça elle-même par un coup de foudre strident qui domina chiens et échos et fit mugir rocs et vallées ; et, à la lueur de l’éclair, nos chevaux épouvantés s’allongèrent sur notre route avec une ardeur fébrile… — et de ma vie je n’oublierai ce siècle de quelques minutes qui s’écoula pour moi au milieu de cet ouragan de bruit de pluie, de dangers, de cris qui, à cette heure, semble retentir encore à mon tympan impressionné. Le vallon se tordait en mille coudes ; tantôt nous apercevions la meute et la bête de chasse qui semblaient avoir des ailes, tantôt nous ne voyions plus que Giuseppe Benucci galopant derrière elle… tantôt encore meute et piqueur, tout disparaissait à un contour du vallon ; mais nous entendions toujours la sonnerie infernale des charnaigues et, la dominant parfois, la lourde et rauque mélodie de la trompe de chasse.

Nous franchissions les haies, les rochers et les ruisseaux, que c’était merveille ! Je n’y comprenais rien et je fus tenté bien souvent de croire que mon cheval était tout uniment le diable en personne.

— Tenez ! me dit Benucci, notre bête va se faire prendre au Saut-du-Loup.

— Qu’est-ce que le Saut-du-Loup ?

— Vous allez voir.

En effet, à cent mètres plus loin, la vallée s’élargissait brusquement et se trouvait fermée par un précipice incommensurable et descendant vers Sartène par étages de bancs de rochers formant l’escalier.

Le plus rapproché était à dix pieds de hauteur.

Arrivée à la lèvre du précipice, la laie hésita une seconde, puis, comme l’haleine embrasée de la meute venait lui mourir au visage, elle prit vaillamment son parti et bondit en avant.

Elle tomba sur un rideau de bruyères qui masquait les rochers.

Comme elle, les premiers charnaigues hésitèrent, puis le plus intrépide sauta et toute la meute dégringola avec lui.

Alors s’engagea un combat mémorable.

La seconde assise de rochers était à plus de trente pieds de profondeur, le sanglier s’y fût tué. Il se retourna et fit tête aux chiens.

Quatre furent décousus en une minute.

— Une balle ! cria Ernest Benucci à son frère arrivé le premier sur le bord du ravin. La meute y passera tout entière !

— Impossible ! répondit Giuseppe. Les chiens couvrent le sanglier.

Giuseppe disait vrai. On n’apercevait plus sur l’étroite plates forme, convertie en champ de bataille, qu’un groupe informe se roulant et se déroulant en mille bonds, tacheté de sang et d’écume, et duquel partaient de sourds hurlements. Le sanglier disparaissait sous les chiens pelotonnés sur lui et acharnés.

Comment une balle irait-elle l’atteindre ? Il y avait neuf chances sur dix de tuer deux chiens et de manquer la bête.

— Sta qui ! exclama Ernest Benucci en sautant à bas de son cheval.

Puis, avant que nous eussions eu le temps de l’arrêter par une observation ou un avertissement quelconque, il sauta lestement au bas du rocher et se trouva sur la meute.

J’eus un moment d’angoisse suprême en le voyant s’ouvrir un passage au milieu des chiens, sans tenir compte des éclairs, de la pluie et du danger auquel il s’exposait en marchant ainsi droit à la laie qui faisait autour d’elle un véritable carnage. Un moment la terreur me ferma les yeux, car je le vis face à face avec le monstre et devant sentir sa rugueuse haleine sur son visage… puis un coup de feu retentit, et soudain s’éteignirent les hurlements des charnaigues et les féroces grognements du sanglier ; un silence terrible, un silence d’une minute s’établit et me fit ouvrir les yeux.

Je n’aperçus d’abord qu’un nuage de fumée enveloppant meute, laie et chasseur, puis le nuage se déchira et je pus voir le sanglier couché sur le dos et expirant, les chiens immobiles de stupeur, et le bandit au milieu d’eux, ayant à la main son pistolet fumant !