Les Fils de Judas - Ponson du Terrail - E-Book

Les Fils de Judas E-Book

Ponson du Terrail

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Beschreibung

Un roman fantastique aux teintes comiques

Roman qui débute de manière très classique mais où il est bientôt question d’une religion devant succéder à toutes les autres, où le personnage principal est un mythe antique, où perce même la science-fiction, Les Fils de Judas est à coup sûr le chef d’œuvre de Ponson du Terrail qui, cette fois, manie en virtuose le fantastique mais aussi la dérision.
La complexité de sa construction, la solidité de son rythme tendent à prouver que ce roman a bel et bien été conçu et rédigé d’une seule traite, et se démarque ainsi de la production la plus courante de l’auteur.

Découvrez ce classique de la littérature française, entre anticipation et comique

EXTRAIT

Maître Callebrand avait plusieurs fois déjà ouvert sa fenêtre et s’était penché au dehors avec inquiétude, murmurant parfois :
— Pourquoi donc Tony ne revient-il pas ?
Onze heures du soir venaient de sonner cependant et la pluie torrentielle qui tombait depuis huit heures, entremêlée de rafales et d’éclairs, avait rendu les rues désertes dans ce quartier toujours solitaire qu’on appelle l’île Saint-Louis.
Maître Callebrand était seul dans son laboratoire, situé dans un vieil hôtel qui faisait l’angle de la rue des Deux-Ponts et dont les croisées donnaient à la fois sur la Seine et sur l’extrémité de la Cité qu’on appelait jadis le Terre-Plein.
Le laboratoire, vaste pièce à panneaux de boiserie et à plafond traversé par de grandes solives peintes, était plongé dans l’obscurité.
Au milieu seulement, ou apercevait un point lumineux rougeâtre. C’était la braise d’un fourneau, sur lequel était un alambic.

A PROPOS DE L'AUTEUR 

Ponson du Terrail est né en 1829 et mort en 1871. S'inspirant tout d'abord du genre gothique, Ponson du Terrail se tourne rapidement vers le roman-feuilleton, style dont il devient une figure emblématique. Dans la veine des  Mystères de Paris d'Eugène Sue, il crée le célèbre personnage de Rocambole.

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Seitenzahl: 520

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Cet ouvrage est proposé dans le cadre des ressources du Centre Rocambole accessible par Internet à l’adresse :

www.lerocambole.net

Bibliothèque du Rocambole

Œuvres de Ponson du Terrail - 12

collection dirigée par Alfu

Ponson du Terrail

Les Fils de Judas

1866

AARP — Centre Rocambole

Encrageédition

© 2012

ISBN 978-2-36058-917-3

Préface

d’Alfu

Apremière lecture, on peut considérer Les Fils de Judas comme un feuilleton assez ordinaire basé sur le thème, fréquent chez l’auteur, de la captation d’héritage. Certes, cette captation va tourner à la chasse au trésor et l’action, née à Paris, se transporter en Méditerranée, et il faudra décrypter un mystérieux manuscrit, mais il s’agit là d’une aventure somme toute banale.

Oui, mais… le trésor n’est pas n’importe quel trésor : il s’agit d’une richesse mise à l’abri durant plusieurs siècles afin de permettre la résurrection d’une religion qui, malheureusement, n’a pu s’imposer au monde de son époque — le XVe siècle.

Cette religion n’est pas commune, puisqu’il s’agit d’une religion destinée à remplacer les principales religions monothéistes : le christianisme, l’islamisme et le judaïsme. Le but final étant de faire cesser tout antagonisme religieux partout dans le monde.

« Au bout de six ans, ma doctrine s’était répandue à travers l’Orient. Tel le premier rayon de soleil qui glisse du sommet des montagnes resplendit tout à coup sur la plaine entière. Les hommes devenaient meilleurs et abjuraient leurs vieilles haines. Musulmans et chrétiens se donnaient la main sur les deux versants du Liban, et le juif n’était plus regardé comme un paria. »

Ce thème-là, Ponson du Terrail ne le choisit pas par hasard et ne le traite pas à la légère. On sait que lui-même avait perdu la foi mais aussi qu’il était obsédé par les guerres de religions. Elles sont le décor de plusieurs de ses romans et, entre autres, les descriptions qu’il fait — principalement dans Les Orphelins de la Saint-Barthélemy — sont marquantes et prouvent sa sincère révolte contre les crimes commis au nom de la religion.

Dans ce roman, l’idée que le XIXe siècle est désormais un temps possible pour la construction de cette nouvelle religion, rejoint les idées de progrès qui, au fil des pages, imprègnent l’œuvre de l’auteur.

On verra toutefois si l’opération peut ou non réussir.

Ensuite, cette chasse au trésor n’est pas menée par des personnages communs, mais par quelques figures particulièrement intéressantes.

Le premier à entrer en scène est Tony, un jeune délinquant — digne confrère du jeune Rocambole à ses débuts — qui ne va pas hésiter à trahir son père adoptif. Il tente de lui voler son invention pour en tirer un profit marchand.

Soit dit en passant, cette invention elle-même est une formidable création de Ponson du Terrail puisqu’il ne s’agit rien moins de ce que Franquin, le principal créateur de Spirou, baptisera plus d’un siècle après le Métalmol, un procédé permettant la malléabilité des métaux à froid 1.

« Ma découverte ne s’étend pas seulement au platine, elle s’étend à tous les métaux. Le fer, le cuivre, le bronze lui-même deviendront de la cire sous mes mains. J’ai trouvé la malléabilité des métaux sans le secours de la fusion. »

Tel donc le Judas présent dans le roman au sujet de la religion avortée, Tony vend l’invention de son maître — ce qui équivaut presque à sa vie, puisque le vieil homme sombre dans la folie.

Et, là encore, l’auteur utilise un élément novateur : il plonge son personnage dans l’angoisse et presque le repentir en l’envoyant revivre ce qu’a vécu le vrai Judas Iscariote. Par un procédé qui, cette fois, fait songer à celui qu’a employé Jack London, dansLe Vagabond des étoiles, il le transporte à l’époque du Christ et lui fait revivre comme acteur les scènes des Evangiles.

« La veille et le rêve se confondirent pour lui, et Tony se trouva transporté dans un lieu inconnu, et il se vit couvert d’autres habits. Et les habits qu’il portait ressemblaient à ceux dont le maître émailleur avait revêtu Judas Iscariote, l’apôtre du Christ. »

Cet aspect fantastique du roman va se trouver conforter avec un autre personnage : celui d’Aléa — ou Alaséa de Hoffstein.

Création étonnante aussi que cette jeune femme, riche princesse tenant salon à Paris, très courtisée, mais qui porte malheur à ceux qui tombent amoureux d’elle.

Rien d’étonnant à cela puisque, sous cette identité banale, se cache un être qui ne l’est pas du tout et qui n’est autre qu’Atropos, une Parque, une des trois filles du Destin, celle qui coupe les fils de la vie humaine et qui a demandé à son père de venir sur Terre pour voir les effets de son œuvre.

« — Eh bien, dit-il, tu tueras malgré toi… et sans le vouloir… et sans t’en douter… et non plus ici, comme par le passé… mais sur la Terre où je t’exile… et où quiconque t’aimera mourra… va !… »

Fidèle à ses habitudes, Ponson laisse planer le doute, joue avec ses personnages et s’amuse du lecteur. Car qui est en fait Aléa : une aventurière ou un être descendu du Ciel ?

Ce jeu avec le fantastique — dont on trouvera de magnifiques exemples dans l’œuvre de Gaston Leroux — prouve, s’il en est besoin, que Ponson du Terrail, habile conteur et honnête écrivain, n’en applique pas moins dans ses romans des principes de distanciation.

Et c’est avec le personnage de sir Archibald qu’il va le mieux se dévoiler sous cet angle. En l’envoyant au fin fond de la Méditerranée et dans le fin fond d’une grotte où il faut laisser le lecteur pénétrer avec lui, il nous prouve qu’un grand écrivain populaire n’est jamais dupe des effets qu’il produit pour atteindre son succès.

Cigare empoisonné, marque de naissance, manuscrit coupé en deux : toutes les recettes sont là. L’asile d’aliéné, la croisière mortelle, la cave où se réunit une société secrète aussi. Et tout ceci dans une narration qui ne cesse d’emporter le lecteur de mystères en révélations.

Les Fils de Judas est publié dans Le Moniteur universel du soir, en 103 feuilletons, du 17 juillet au 8 novembre 1866 — à l’époque du Dernier mot de Rocambole, — avant d’être édité en deux volumes par Dentu, l’année suivante 2.

La complexité de sa construction, la solidité de son rythme tendraient à prouver que ce feuilleton est bien une œuvre conçue et rédigée d’emblée intégralement, contrairement à d’autres feuilletons écrits au jour le jour, et sont également des preuves de la qualité littéraire d’un roman qui reste, selon moi, l’une des plus grandes réussites de Ponson du Terrail.

1Ilest remarquable de constater que Ponson du Terrail a mis dans son œuvre : le Métalmol de Spirou, le wagon décroché du train de Tintin (dansLes Voleurs du grand monde) et la course des bateaux à vapeur sur le Mississippi de Lucky Luke (dansLes Héros de la vie privée) !

2Ponson du Terrail le dédie alors à Elie Berthet « comme un témoignage de respectueuse camaraderie et de sympathique estime ».

Prologue

La vision

1.

Maître Callebrand avait plusieurs fois déjà ouvert sa fenêtre et s’était penché au dehors avec inquiétude, murmurant parfois :

— Pourquoi donc Tony ne revient-il pas ?

Onze heures du soir venaient de sonner cependant et la pluie torrentielle qui tombait depuis huit heures, entremêlée de rafales et d’éclairs, avait rendu les rues désertes dans ce quartier toujours solitaire qu’on appelle l’île Saint-Louis.

Maître Callebrand était seul dans son laboratoire, situé dans un vieil hôtel qui faisait l’angle de la rue des Deux-Ponts et dont les croisées donnaient à la fois sur la Seine et sur l’extrémité de la Cité qu’on appelait jadis le Terre-Plein.

Le laboratoire, vaste pièce à panneaux de boiserie et à plafond traversé par de grandes solives peintes, était plongé dans l’obscurité.

Au milieu seulement, ou apercevait un point lumineux rougeâtre. C’était la braise d’un fourneau, sur lequel était un alambic.

Mais, si le fourneau était sans rayonnement, parfois un violent coup de tonnerre retentissait au dehors, un éclair déchirait la voûte noire du ciel, et alors, pendant une seconde, le laboratoire resplendissait et laissait voir son monstrueux et pittoresque amalgame de cornues, de vases, de fioles, de livres couvrant des tables, jonchant le sol, de parchemins épars çà et là, et d’instruments de physique et de chimie dont le cuivre répondait au feu céleste par des myriades d’étincelles.

Enfin, debout, près du fourneau, les bras croisés, la tête rejetée en arrière, lemaître ! c’est-à-dire Callebrand, le grand chimiste, le Flamel moderne aux prises avec la science, le chercheur infatigable, qui depuis vingt années tourmentait la nature pour lui dérober un secret.

C’était un homme de haute taille, au front dégarni par une calvitie prématurée, aux rides profondes creusées par l’étude et la méditation ; sa joue amaigrie, sa bouche qu’un sourire mélancolique plissait quelquefois, témoignaient chez lui de ce dédain sans amertume que les âmes fortement trempées ont pour les vulgaires intérêts et les passions mesquines de ce monde.

Avait-il soixante ans ou quarante ?

Nul peut-être n’aurait pu le dire.

Quand il méditait, le temps semblait appuyer sur lui son lourd genou.

On eût dit un vieillard.

Quand il avaittrouvé,lorsque son long effort aboutissait à une de ces victoires sans bruit, sans éclat, et plus glorieuses par cela même que celles des champs de bataille, que l’homme remporte sur la nature, alors sa taille voûtée se redressait, son œil avait un éclair et tout son visage s’éclairait des rayonnements de la jeunesse.

Maître Callebrand était sans lumière.

Les ténèbres plaisent à ceux qu’étreignent de fortes pensées.

L’œil fixé sur le fourneau, il paraissait attendre avec anxiété quelque mystérieux résultat.

Parfois, il soulevait le couvercle de l’immense chaudière placée sur le fourneau et dans laquelle bouillonnait une liqueur noirâtre.

Puis, il disait avec une sorte de découragement :

— Pas encore ! me serais-je donc trompé ?

Alors, rappelé aux choses de ce monde, il revenait à la fenêtre demeurée ouverte et plongeait son regard dans la nuit.

La pluie tombait toujours et les pavés étaient luisants.

Au-delà du quai, la Seine roulait bruyamment son flot bourbeux.

Le vent courbait la flamme des réverbères, qui souvent paraissaient s’éteindre.

C’était un de ces splendides orages du mois de juin, qui convertissent en quelques heures les rues de la grande cité en torrents.

— Le pauvre enfant se sera abrité sous le porche de quelque maison ! murmura maître Callebrand, qui revint auprès du fourneau.

Mais tout à coup le maître jeta un cri de joie.

Un cri du triomphe longtemps attendu, longtemps disputé, et souvent désespéré.

Une flamme bleuâtre, semblable à celle qui se dégage la nuit d’un bol de punch, courait légère comme un feu follet autour de l’alambic.

Puis elle changeait de couleur, devenait d’un violet tendre, puis d’un rose vif, pour retourner à un bleu d’azur mêlé de reflets argentés.

Un moment immobile, la sueur au front, le cœur battant avec force, maître Callebrand demeura à trois pas de l’alambic, les yeux fixés sur cette flamme.

Puis la flamme s’éteignit et tout rentra dans les ténèbres.

Cependant maître Callebrand n’osait bouger. On eût dit qu’une émotion terrible le dominait. Enfin, il fit un effort suprême, courut au fourneau, se baissa, et plongeant dans le brasier une tige de fer, il l’y laissa quelques minutes, la retira ensuite incandescente et l’approcha d’un flambeau.

Puis il fit un soufflet de ses joues enflées, et une étincelle arrachée par son souffle puissant à la tige de fer rougie alluma la bougie.

Alors encore tout frémissant, pâle et l’œil en feu, il souleva le couvercle de la chaudière.

La matière noirâtre était maintenant éblouissante comme de l’argent auquel on aurait mélangé des paillettes de cristal.

Et le maître gonflant sa poitrine, les narines dilatées, prononça le mot fatidique :

Eurêka !

Maître Callebrand venait de trouver ce qu’il cherchait depuis vingt années avec une héroïque obstination.

Et tandis qu’il demeurait là palpitant, penché sur son œuvre, la porte du laboratoire s’ouvrit et un jeune homme ruisselant de pluie entra et s’arrêta un moment sur le seuil.

Le maître courut à lui et lui prit vivement la main.

— Tony ! Tony ! dit-il, j’aitrouvé.

— Ah ! fit le jeune homme, dont le visage amaigri et blême devint livide.

— J’ai trouvé ! répéta le savant.

— Et qu’avez-vous donc trouvé, maître ? demanda le jeune homme d’une voix altérée.

— Le grand secret que je cherchais, celui qui doit faire de moi un des grands hommes de ce siècle et immortaliser mon nom.

Et le savant pressa dans ses bras son élève chéri, qu’en ce moment mordait au cœur la plus infernale et la plus basse de toutes les passions : l’envie !

2.

Quel était ce jeune homme ?

Il s’appelait Tony et n’avait pas d’autre nom.

C’était un de ces enfants perdus qu’on appelle un enfant trouvé.

Le maître l’avait rencontré un soir, il y avait vingt ans, pleurant et mourant de faim, dans une rue d’un des plus populeux quartiers de Paris : la Villette.

La jolie figure de l’enfant avait séduit le savant, il l’avait emmené avec lui, l’avait pour ainsi dire adopté, et lui avait donné le pain d’abord, l’éducation ensuite.

Tony était le meilleur élève de Callebrand au temps où Callebrand professait.

Lorsque Callebrand avait quitté sa chaire pour se consacrer entièrement à la recherche de grandes découvertes, Tony était resté chez lui comme opérateur.

A voir ce pâle jeune homme aux cheveux blonds, à l’œil d’un gris clair, aux lèvres minces armées d’un sourire amer, on devinait qu’il était tourmenté par un ver rongeur.

Tony avait le sentiment de son obscurité et il maudissait son sort.

Tony était pauvre et il eût voulu être riche.

Jusqu’à ce jour, son travail, ses recherches, ses études n’avaient-elles pas été simplement une pierre ajoutée à l’édifice du maître ?

Qui donc en avait profité ? Callebrand.

Et quand ils sortaient tous deux, ce qui était rare, du reste, qui donc saluait-on ? Callebrand, toujours Callebrand !

Car c’était le maître, lui, l’homme, dont la renommée allait grandissant de jour en jour et comme épaississant l’obscurité de l’élève.

Et l’élève, dans son ombre, haïssait au lieu d’aimer, enviait au lien d’admirer.

C’était un serpent que Callebrand avait lentement, patiemment et amoureusement réchauffé dans son sein.

Mais les âmes fortes, les natures d’élite, en même temps qu’elles sont exemptes d’envie, sont pleines de bonhomie et de confiance.

Callebrand aimait Tony comme son fils. Tony haïssait Callebrand comme l’ombre hait la lumière.

Haine sourde, mystérieuse, enveloppée de sourires et de marques de respect ; haine terrible comme seuls en inspirent les hommes de valeur aux impuissants.

Mais Callebrand, plein d’abandon et de foi, avait pris la main de son élève et répétait avec un naïf enthousiasme :

— J’ai trouvé, tu vas voir.

Tony se taisait.

Le maître alluma plusieurs flambeaux et les plaça autour de la chaudière qu’il retira du fourneau.

Tony vit alors cette matière brillante qui, un moment, avait eu des reflets argentés et qui crépitait encore dans la chaudière.

— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.

— Du platine avec un alliage d’argent. Aide-moi.

Et Callebrand prit une des anses de la chaudière.

— Que voulez-vous faire, maître ?

— Refroidir ce métal.

Tony et Callebrand portèrent la chaudière dans un angle du laboratoire, où un immense baquet d’eau froide ressemblait, sous les feux des flambeaux, à un miroir liquide.

Puis ils versèrent dedans son contenu.

Le métal en fusion siffla, s’enveloppa de fumée et, comme disent les forgerons, s’éteignit.

— Eh bien ? dit Tony avec une interrogation marquée.

— Attends…

Et Callebrand alla prendre une aiguière dans laquelle était une eau d’une belle couleur violet tendre, semblable comme aspect à celle qui brille à la vitrine des pharmaciens.

Puis, ayant placé cette aiguière sur une table, il plongea ses deux mains dans le baquet.

L’eau était chaude de tout le calorique dégagé par le métal, qui n’était plus que tiède.

— Prends ce bloc, fit Callebrand en désignant le lingot qu’il venait de poser sur la table à côté de l’aiguière.

Tony appuya ses deux mains dessus et jeta un cri d’étonnement. Le métal, bien que n’étant plus en fusion, était demeuré malléable et souple comme de l’argile ! Les deux mains y avaient laissé leur empreinte, comme si elles avaient été moulées dans l’argile.

Callebrand regardait son élève avec un sourire de triomphe.

— Ecoute-moi bien maintenant, dit-il. Ma découverte ne s’étend pas seulement au platine, elle s’étend à tous les métaux. Le fer, le cuivre, le bronze lui-même deviendront de la cire sous mes mains. J’ai trouvé la malléabilité des métaux sans le secours de la fusion. Comprends-tu ?

— Mais, à quoi cela vous servira-t-il ? demanda Tony, qui regardait son maître avec inquiétude.

— Comment ! mais tu ne comprends donc pas que la sculpture n’aura plus besoin de faire une maquette, et après la maquette, un moule ? que le graveur, au lieu d’un burin solidement trempé, pourra se servir d’une palette d’ivoire ? que le travail de plusieurs mois se fera en deux jours ? et que l’artiste, s’attaquant lui-même au métal, sera dix fois plus sûr de son œuvre que lorsqu’il employait un metteur au point, toujours vaniteux de substituer sa pensée à celle de l’artiste ?

— Tout cela est fort beau, murmura Tony, dont l’accent avait une aigreur extraordinaire. Mais comment rendrez-vous au bronze devenu statue, à l’acier converti en gravure, leur rigidité première ?

Callebrand continua à sourire.

Puis il prit le bloc de métal et, avec un ciseau à froid, il se mit à en couper un morceau aussi facilement que s’il eût entamé un pain.

— Ce n’est pas du platine, dit Tony, c’est du beurre.

Callebrand prit ce morceau, l’étendit sur la table, le roula, le pétrit, et Tony vit sortir des mains du chimiste, au bout d’un quart d’heure, une statuette.

Puis Callebrand trempa la statuette dans l’aiguière qui était pleine du liquide violet et l’y laissa quelque temps.

Tony attendait avec une sorte d’anxiété.

— Tu peux la retirer maintenant, dit Callebrand à son élève.

La statuette avait acquis la dureté du diamant.

Callebrand prit un marteau, plaça la statuette sur une enclume et frappa à coups redoublés. Tony le regardait avec ébahissement. Ses yeux glauques dardaient des éclairs sur le bloc.

La statuette résista ; elle ne fut ni bosselée ni entamée.

Le visage de Callebrand rayonnait :

— Ma fille, s’écria-t-il, sera bientôt assez riche pour épouser un prince, si bon lui semble !

A ces derniers mois, Tony mordit ses lèvres minces et sa pâleur nerveuse augmenta.

Le maître demeurait en contemplation devant sa découverte, peu sensible à l’ouragan qui faisait rage au dehors et oubliant de demander à Tony le résultat du voyage qu’il lui avait fait faire de l’autre côté des ponts.

— Maître, interrompit celui-ci de sa voix aigre, il est plus de minuit et Mlle Marthe doit vous attendre depuis longtemps.

— Elle me pardonnera quand je lui dirai que je lui apporte une fortune.

Cependant rappelé aux choses de ce monde par son élève chéri, Callebrand avait pris son manteau et son chapeau, car il n’habitait pas la maison où était son laboratoire.

— Mon enfant, dit-il à Tony, qui couchait dans cette pièce, en toute saison, sur un lit de camp, plus que jamais veille bien à ce que les indiscrets ne pénètrent point ici. Je sais des gens qui payeraient bien cher pour me voir travailler.

— Moi aussi, dit Tony.

— Je serai de bonne heure ici demain, ajouta Callebrand.

Et, s’enroulant dans son grand manteau, se couvrant de son large chapeau, il ouvrit la porte et sortit.

Tony, appuyé sur le rebord de la fenêtre, la tête appuyée sur ses coudes, regardait la pluie tomber et les éclairs déchirer le ciel.

— Quelle nuit ! murmura-t-il.

Il avait éteint les flambeaux après le départ du maître, et le laboratoire était retombé dans l’obscurité.

Et, dans l’obscurité, Tony se prit à songer.

— Ils avaient donc raison, ces hommes que j’ai vus ce soir et qui m’offraient une somme d’argent pour les laisser pénétrer, la nuit, dans le laboratoire ? Le maître était donc à la recherche d’un secret qui révolutionnera la science ? Et ce secret, il l’a trouvé !… Et il deviendra plus célèbre encore, et il continuera à grandir en fortune et en renommée ; et je demeurerai, moi, humble, obscur, rampant ; vil reptile se traînant à la surface du sol, je verrai le maître monter, monter toujours ! Oh ! si ces hommes pouvaient venir !…

Et, comme il parlait ainsi, un coup de tonnerre ébranla la vieille maison jusque dans ses antiques fondations, et un éclair illumina le laboratoire.

Tony ferma les yeux, ébloui, puis il les rouvrit…

L’éclair durait encore et faisait resplendir un cadre de cuivre doré enfermant de merveilleux émaux, qui représentaient un Chemin de Croix.

Et parmi tous ces personnages que Tony put voir distinctement pendant une seconde, il y en eut un qui fixa son regard et le fascina.

C’était le treizième apôtre, Judas, l’infâme qui avait vendu son maître et son Dieu pour trente deniers.

3.

Quels étaient ces hommes qui avaient offert de l’argent à Tony pour qu’il les laissât pénétrer dans le laboratoire ?

Il nous faut, pour le savoir, nous reporter au moment où Tony avait quitté son maître dans la soirée.

Callebrand, comme tous ceux qu’absorbe la science et qui vivent constamment dominés par une pensée unique, marchant vers un but sans relâche et se préoccupant à peine des nécessités de la vie, Callebrand ne se doutait même pas qu’il eût des ennemis acharnés.

Calme et souriant dans sa force, il marchait le front haut dans la vie et n’avait jamais entendu résonner à ses oreilles les murmures et les imprécations des envieux.

Mais la science ne donne le pain quotidien qu’à ceux qui font deux parts de leur temps.

Ainsi faisait maître Callebrand, car il avait une fille venue au monde au prix de la vie de sa mère.

Et Callebrand, qui n’avait besoin de rien, lui, était ambitieux pour sa fille.

En attendant la réalisation de ce grand-œuvre qui devait mettre le sceau à sa réputation de chimiste et faire sa fortune, le maître était obligé de faire face aux nécessités quotidiennes ; pour cela, il faisait divers travaux pour une vaste usine qui était située à la Villette, dans la rue de Flandre.

Cette usine, qui était située à gauche en entrant, portait sur son fronton cette inscription en grosses lettres :

Baül, Tompson et Cie

Métallurgie

Deux fois par semaine, Tony allait à la Villette chercher les commandes de la maison Baül et Tompson.

M. Tompson était un de ces bons gros hommes, à figure épanouie, à favoris roux, à l’œil gris, qui rappellent les plus joviales créations des peintres flamands.

C’était un de ces Anglais qui passent un jour mystérieusement le détroit et ne retournent jamais dans leur patrie, où les attend quelque châtiment, justement mérité.

M. Baül était l’opposé de M. Tompson.

Grand, sec, le ton doctoral, portant la cravate blanche à ravir, membre d’une foule de sociétés philanthropiques et savantes, M. Baül passait pour un homme austère, qui n’avait pas moins le mot pour rire et était complètement dévoué au progrès.

Depuis vingt ans ces deux hommes étaient perpétuellement lancés dans de colossales entreprises.

On les voyait jour et nuit ensemble, faisant une cote mal taillée, l’un avec sa rondeur, l’autre avec sa pédanterie.

Cependant plus d’un bruit fâcheux s’était élevé vaguement dans l’opinion publique.

Un jeune fondeur en cuivre s’était pendu de désespoir et avait, à sa dernière heure, accusé la maisonBaül et Tompsonde lui avoir volé une invention.

Ils avaient eu souvent des procès avec des contremaîtres.

Plus souvent encore on les avait accusés de manque de charité.

Un jour, naïf comme le sont les savants, maître Callebrand avait laissé échapper quelques mots devant eux, ayant trait à la découverte qu’il rêvait.

A partir de ce moment, les deux industriels avaient poursuivi lentement, mais d’une façon acharnée, un but mystérieux.

Tantôt l’un, tantôt l’autre, arrivait à l’improviste chez le savant.

Mais Callebrand les menait dans une petite pièce attenant à son laboratoire et ne les laissait jamais pénétrer dans cette dernière pièce.

Un jour Baül avait regardé Tony par-dessus les lunettes bleues qui abritaient son œil indécis.

Tony avait tressailli en rencontrant ce regard.

Le jeune homme parti, Baül avait dit à son associé :

— Je crois bien que c’est là qu’il faut frapper.

Et dès ce jour Tony avait été reçu à l’usine avec des ménagements, des égards et une affectuosité auxquels rien ne l’avait habitué.

Ce jour-là, comme il arrivait à l’usine vers sept heures du soir, la pluie commençait à tomber.

Les deux associés étaient à table.

— Vous n’avez donc pas de parapluie ? lui dit Baül.

— Auriez-vous donc déjà dîné ? demanda le joyeux Tompson.

— Non, répondit Tony.

Le dîner paraissait bon ; il y avait du vin jaune comme de l’ambre dans les carafes.

— Dînez donc avec nous, fit Baül.

Tony se défendit quelque peu, mais M. Tompson était si accort, si rondement avenant, que le jeune homme céda.

Le vin était bon, on lui en versa d’amples rasades.

En profond connaisseur du cœur humain, Baül jugea que le meilleur moyen de savoir si le jeune homme aimait son maître était de se livrer à un éloge sans réserve de celui-ci.

Tompson, le gai convive, ne perdait pas Tony du regard, et Tony palissait et se mordait les lèvres.

Il est jaloux ! pensa Baül.

Au dessert, Tony s’exprimait sur le compte de son maître avec une certaine amertume. Callebrand le payait mal.

Ce qu’il lui donnait était plutôt une aumône qu’un salaire.

Tompson crut le moment arrivé.

— Mon garçon, dit-il, vous devriez vous établir.

— C’est impossible sans argent, répondit Tony.

— Si on vous commanditait…

— Et qui donc, bon Dieu ?

— Nous, dit froidement Baül.

Tony les regarda avec étonnement.

— Il vous serait bien facile de gagner vingt mille francs, ajouta Tompson.

Tony ouvrit de grands yeux.

— Non pas en un an, ni en un mois, mais en une heure, reprit Baül.

— Et comment ?

— Attendez. Callebrand ne couche pas dans son laboratoire ?

— Non ; j’y couche seul.

— Eh bien, dit nettement Tompson, si vous voulez nous y recevoir tous deux une nuit, pendant une heure seulement, les vingt mille francs sont à vous.

— Jamais ! dit Tony dominé tout d’abord par un sentiment de loyauté.

— Comme vous voudrez, répondit Baül.

Et ils n’insistèrent pas.

Seulement, comme le jeune homme se retirait, Baül le suivit jusqu’à la porte de l’usine et lui dit :

— Un mot encore !

Prêt à franchir le seuil, Tony s’arrêta.

— Connaissez-vous une chanson appelée la Faridondaine ?

— Oui, dit Tony un peu surpris.

— Il est possible, poursuivit Baül, que, chaque soir, vers minuit, vous entendiez chanter ce refrain sur le quai, sous les fenêtres du laboratoire.

— Eh bien ? fit Tony en frémissant.

— Vous réfléchirez à notre proposition chaque fois que vous l’entendrez… et…

— Et ? demanda Tony avec une émotion croissante.

— Si vos réflexions vous amènent à des idées plus raisonnables, vous ouvrirez la fenêtre.

— Et puis ? demanda Tony d’une voix étranglée.

— Vous répondrez à la chanson par le refrain, acheva Baül.

Et il poussa le jeune homme dans la rue et ferma la porte.

Tony s’en revint, malgré la pluie, dans l’île Saint-Louis, où nous l’avons vu entrer dans le laboratoire au moment où Callebrand s’écriait joyeux :

— J’ai trouvé le grand secret !

4.

Ainsi donc Tony était rentré, et il avait trouvé son maître joyeux, et il avait souffert de cette joie comme souffrent les envieux du bonheur des autres. Puis, le maître parti, nous l’avons vu prendre son front à deux mains et rêver à quelque infâme trahison, lorsqu’un éclair avait illuminé le Chemin de Croix que maître Callebrand possédait sur un des murs de son laboratoire.

Ce Chemin de Croix était une merveille déjà ancienne, l’œuvre d’un maître émailleur contemporain du grand Bernard Palissy.

Callebrand, qui ne se contentait pas d’être un savant, qui était aussi un grand artiste, avait rapporté cet objet d’art d’un de ses voyages en Allemagne.

Les peintures étaient d’une admirable pureté. Chaque scène de la passion respirait le mouvement, la vie… On eût dit que les apôtres marchaient. Et il sembla à Tony que cette figure de Judas, que le feu du ciel avait un moment éclairée, se montrait lumineuse, après que tout était rentré dans les ténèbres, et qu’elle le regardait à son tour.

Une heure s’écoula.

Tony immobile, les yeux fixés sur le Chemin de Croix, tantôt perdu dans l’ombre grise, tantôt violemment arraché aux ténèbres par les éclairs, car l’orage continuait avec violence, Tony était en proie à un malaise indéfinissable.

A quoi songeait-il ?

Et pourquoi cette obstination à regarder cette figure de l’apôtre infâme, chaque fois que la voûte plombée du ciel s’entrouvrait pour laisser passer le feu céleste ?

Tout à coup, dominant les bruits de l’orage, une voix s’éleva sous la fenêtre demeurée ouverte.

Cette voix chantait le refrain de la Faridondaine.

Tony se rejeta vivement en arrière et ferma la fenêtre.

— Non ! non ! dit-il, jamais ! jamais !

La voix s’affaiblit et les pas qui avaient retenti sur le quai s’éloignèrent peu à peu.

Alors Tony reporta son regard obstiné sur le Chemin de Croix.

De nouveau, Judas lui apparut ; de nouveau les éclairs lui brillèrent les yeux.

Puis ses yeux se fermèrent, et il arriva une chose étrange : la veille et le rêve se confondirent pour lui, et Tony se trouva transporté dans un lieu inconnu, et il se vit couvert d’autres habits.

Et les habits qu’il portait ressemblaient à ceux dont le maître émailleur avait revêtu Judas Iscariote, l’apôtre du Christ.

Le laboratoire avait disparu.

L’horizon s’était agrandi, les vapeurs du soir montaient lentement de la plaine et estompaient les collines bleues, et Tony, qui ne s’appelait plus Tony, Tony, revêtu des habits de Judas et ayant pris son nom et son visage, se trouva dans ce lieu dont parle l’Ecriture et qu’on appelait Gethsémani.

Il était là, seul d’abord, assis à l’ombre d’un olivier, ayant à ses pieds Jérusalem, la ville des prêtres et des pharisiens.

Et Tony-Judas regardait la ville et semblait lutter contre une tentation suprême.

Enfin il se leva et se mit à marcher droit devant lui à travers le jardin des Oliviers où le Christ avait été pris d’une grande tristesse le lendemain de la Pâque.

Et son pas était farouche, et la terre tremblait sourdement sous ses pieds.

Et à mesure qu’il approchait de la ville, les femmes et les enfants qui se trouvaient sur son passage se détournaient de lui.

Et Tony qui n’était plus Tony, mais qui se nommait Judas, avançait toujours…

Et lorsqu’il se trouva dans la ville, la nuit était venue, et le peuple qui encombrait les rues continua à s’écarter de lui avec une sorte d’horreur.

Judas marchait toujours et son pas était inégal et brusque.

Il arriva ainsi chez les princes des prêtres, hésita un moment à la porte de leur maison, puis frappa trois coups et entra.

La porte se referma sur Judas, et le rêve de Tony s’obscurcit un moment, ou plutôt un lourd sommeil s’empara de lui.

Puis ce sommeil devint lucide de nouveau, et Tony redevenu Judas se vit sortant de la maison des prêtres, où il avait accompli sans doute quelque odieuse action.

Et il reprit sa course à travers les rues de Jérusalem, et la terre continuait à trembler sous ses pieds.

Et toujours le peuple se détournait de lui. Et à mesure qu’il marchait, un bruit métallique l’accompagnait.

C’étaient les trente deniers, prix de la trahison, qui se heurtaient sous ses doigts crispés, dans la poche de sa tunique.

Il arriva dans une maison où il y avait beaucoup de monde, et quand il fut entré il vit le maître et ses disciples qui mangeaient ensemble le pain de la Pâque.

Et le traître s’assit parmi eux, à la droite de celui qu’il appelait son maître et dont il était jaloux.

Et le maître disait en ce moment :

— Je vous le dis, en vérité, l’un de vous me trahira.

Et Judas tressaillit.

Et chaque disciple ayant dit :

— Serait-ce moi, seigneur ?

Le maître répondit :

— C’est celui qui met la main au plat avec moi.

Et Judas pâlit et retira vivement sa main. Et le maître et les disciples continuèrent leur repas, et le premier dit encore :

— Je vous serai à tous, cette nuit, un sujet de scandale.

— Maître, répondit Pierre, auprès de qui Judas s’était assis, quand vous seriez un sujet de scandale pour tous les autres, vous ne le serez jamais pour moi.

— Vous, dit le maître avec tristesse, avant que le coq ait chanté vous m’aurez renié trois fois…

Et Tony s’éveilla en jetant un cri.

Un cri terrible…

Car un coq venait de chanter trois fois de suite à ses oreilles effrayées.

Et son chant avait éveillé Tony en sursaut.

Tony, qui se trouvait maintenant seul et dans les ténèbres.

L’orage avait passé, les éclairs s’étaient éteints.

Et Tony était couché sur le sol, dans le laboratoire, dont il ne voyait même plus les murs, tant la nuit était épaisse.

Tony sentait bien qu’il avait rêvé ; Tony savait maintenant qu’il était bien l’élève de maître Callebrand et non Judas Iscariote.

Mais Tony avait entendu le chant du coq, tout près de lui, vibrant, prophétique, railleur…

Et Tony frissonnait de tous ses membres et n’osait faire un mouvement.

5.

Pendant une demi-heure, Tony, ivre d’épouvante, n’osa faire un mouvement.

Puis un rayon blanchâtre glissa par les fenêtres du laboratoire, et vint projeter de vagues lueurs sur tous les objets environnants.

Alors Tony se leva, et tout à coup il tressaillit et se mit à pousser un éclat de rire convulsif.

En même temps, le coq chanta quatre fois de suite.

Mais, cette fois, Tony n’eut pas peur et il haussa les épaules en se disant :

Suis-je niais !

En effet, il avait devant lui, accroché au mur qui faisait face aux croisées, un de ces naïfs coucous d’Allemagne dans lesquels les horlogers de la Forêt-Noire logent un coq mécanique, lequel, au moment où l’aiguille arrive sur l’heure, entrouvre une lucarne, se montre une minute, chante et disparaît, pour ne revenir qu’à l’heure suivante.

Il était quatre heures du matin et le jour arrivait fort à propos pour mettre un terme aux visions et aux terreurs folles de Tony.

Tony se redressa et ses regards furent attirés par le bloc de métal demeuré sur la table.

Il s’en approcha et se mit à le palper en tous sens.

Le métal avait conservé sa malléabilité.

La portion, au contraire, que Callebrand avait détachée et dont il avait fait une statuette, avait, en passant dans le bain mystérieux que renfermait l’aiguière, acquis une dureté si grande que la tentation de recommencer l’expérience du maître s’empara de l’élève.

Tony prit le marteau et essaya de briser la statuette. Elle résista.

Alors la jalousie revint au cœur de Tony

— Oh ! cet homme, murmura-t-il, cet homme sera donc grand et illustre ? Cet homme a donc conquis une place au soleil de la renommée ? Et j’ai aidé à son œuvre, et je n’aurai pas ma part de son triomphe ?

Et Tony se souvenait de ces longs travaux que le maître lui donnait depuis de longs mois et qu’il exécutait en aveugle, sans savoir à quel but ils tendaient.

Et une rage folle s’empara de Tony.

Puis à l’accès de rage succéda une morne prostration, et l’envieux se prit à réfléchir.

Et ses réflexions pouvaient se traduire ainsi.

Ce n’est plus vingt mille francs qu’il faudra que ces hommes me donnent pour pénétrer ici. Car je vais leur vendre un secret qui fera leur fortune. Je veux la moitié de la découverte.

Puis il s’arrêta comme si un obstacle insurmontable eût surgi tout à coup devant lui.

— Mais ce secret, dit-il, je ne le possède pas. Voilà le résultat, voilà la découverte ; mais par quel moyen cet homme l’a-t-il obtenu ?

Et il prit son front à deux mains, ajoutant d’un air découragé :

— Il ne me dira pas son secret.

Et Tony enfonçait ses ongles dans sa poitrine mise à nu et ses lèvres crispées se frangeaient d’une légère écume.

Mais, tout à coup, se frappant le front, il s’écria :

— Moi aussi, je trouverai ! ne suis-je pas chimiste ? Je remettrai ce métal à la fonte, je le décomposerai, je saurai quel mystérieux alliage s’y mêle…

Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres :

— Et la maison Baül et Tompson fera ma fortune ! acheva-t-il en relevant la tête avec orgueil.

Alors il prit le couteau dont s’était servi Callebrand pour détacher le morceau dont il avait fait sa statuette, et il coupa un fragment du métal, si petit, que le maître ne pouvait s’apercevoir du larcin.

Puis encore il ouvrit une armoire et y prit une fiole de cuivre qu’il plongea dans l’aiguière et qu’il remplit de cette eau violette qui rendait au métal devenu argile sa rigidité première.

Puis il ferma soigneusement la bouteille, enveloppa le morceau de métal dans un linge et cacha le tout dans ses vêtements.

Après quoi il se déshabilla et se coucha sur le lit de camp qu’il dressait chaque soir dans un coin du laboratoire.

Une heure après, et comme Tony feignait de dormir, une clef tourna dans la serrure et Callebrand entra.

Le maître jeta un regard ami sur son élève qui avait le visage tourné vers le mur.

— Pauvre garçon ! murmura-t-il, comme il dort !

Et, sans vouloir éveiller Tony, il se mit au travail, approchant avec précaution son fauteuil d’une grande table sur laquelle il y avait plusieurs livres ouverts. Tony ne bougeait.

Callebrand, tout en travaillant, parlait à mi-voix, habitude qu’il avait toujours eue.

— Je ne sais pas pourquoi, murmurait-il, Marthe n’aime pas ce pauvre garçon. Elle l’a presque en horreur…

Il s’interrompit pour soupirer.

— Un moment, cependant, j’avais fait un rêve, poursuivit-il, celui de les marier. Tony est un bon sujet, il est travailleur… il est savant…

Et, soupirant de nouveau :

— Allons ! il n’y faut plus penser !

Tony écoutait ces paroles et demeurait immobile.

Mais, à mesure que le maître trahissait ainsi le secret de son âme, une voix criait à l’oreille de son élève :

« Voilà pourtant l’homme que tu vas trahir ! »

Mais cette voix n’était pas celle du remords.

Tony avait une de ces natures mauvaises solidement trempées pour la haine et qui considèrent la bienveillance comme une insulte et le bienfait comme un châtiment dont il est bon de tirer vengeance tôt ou tard.

Ah ! ta fille ne m’aime pas ! pensait-il ; ah ! elle me dédaignerait pour mari !… Voilà une bonne note de plus pour toi, cher maître !…

Et Tony se réjouissait par avance de voir son maître spolié de sa découverte, privé de sa gloire ; et il lui semblait que l’heure n’était pas loin où Callebrand mourrait de désespoir.

Callebrand, pendant ce temps, continuait à travailler.

Et les heures passaient, et à chacune le coq du coucou chantait, le coq qui avait si fort épouvanté Tony pendant la nuit.

Enfin un rayon de soleil pénétra dans le laboratoire, et se heurta joyeux aux fioles et aux cornues, ricochant sur le cuivre rouge des instruments de physique et de chimie.

— Huit heures ! murmura Callebrand.

Et il se leva et alla toucher du bout de ses doigts l’épaule de Tony, qui parut s’éveiller.

— C’est vous, maître ? balbutia-t-il.

— Il y a longtemps que je suis là, répondit Callebrand en souriant.

— Excusez-moi ; tant que l’orage a duré, je n’ai pu dormir.

— Mon garçon, reprit Callebrand, tandis que Tony s’habillait lestement, tu es allé hier chez M. Baül ?

— Oui, maître.

— Que t’a-t-il dit ?

— Qu’il ne pourrait vous avancer la somme dont vous avez besoin que si vous lui consacriez le reste de la semaine prochaine pour différents travaux à faire sur place dans l’usine.

— Oh ! dit Callebrand, ceci est tout à fait impossible ; tu comprends bien qu’après la découverte que j’ai faite, il faut que je m’occupe de prendre un brevet et que je n’aurai pas une minute de temps à moi pendant quelques jours. Tu vas y retourner, Tony…

L’élève tressaillit.

Callebrand le poussait dans le chemin de la tentation.

— Tu vas y retourner, poursuivit Callebrand, et tu lui diras que la semaine prochaine je serai tout entier à sa disposition ; mais j’ai absolument besoin de la somme que je lui ai demandée.

— J’irai, dit Tony.

Et il acheva de s’habiller.

— Vas-y tout de suite, dit Callebrand.

— Comme vous voudrez, maître.

Tony se dirigea vers la porte, mais le maître se rapprocha.

— A propos, mon garçon, dit-il, tu sais que c’est aujourd’hui la fête de ma fille ?

— Oui, maître.

— Tu viendras dîner à la maison, n’est-ce pas ?

— Vous êtes trop bon…

— Je le veux, dit Callebrand en souriant. N’es-tu pas un peu mon enfant, toi aussi ?

Tony ne répondit pas ; mais il vint baiser son maître au front.

Puis, comme il s’en allait, ses regards tombèrent sur les émaux représentant le Chemin de Croix, et il lui sembla que la figure de l’apôtre infâme était tournée vers lui et lui souriait, et semblait lui dire :

« Tu viens de lui donner le baiser de Judas. »

6.

— C’est pourtant un joli denier, vingt mille francs, cher M. Tony, disait l’excellent Tompson en sirotant son café, dans lequel il avait versé un grand verre de gin.

— J’ai travaillé dix années pour amasser cette première somme, ajoutait M. Baül.

Tony demeurait impassible, tandis que les deux associés se regardaient avec inquiétude et d’un air qui voulait dire :

Serait-il fidèle et nous serions-nous trompés sur son compte ?

Cela se passait une heure après le départ de Tony du laboratoire de maître Callebrand, dans le cabinet de MM. Baül et Tompson.

Tony avait un petit air sec et suffisant, joint à un flegme parfait.

Il était venu s’acquitter de la mission que lui avait donnée Callebrand, et il attendait une réponse.

Mais M. Tompson répondait :

— Nous parlerons de maître Callebrand tout à l’heure. Causons de vous d’abord. Voyons, mon jeune ami, l’exemple de votre patron, ayant, à son âge et après sa carrière si laborieuse, besoin d’une misérable somme de quinze cents francs, devrait vous décider.

— Et puis, reprenait M. Baül, remarquez ce que nous vous demandons : rien, ou presque rien ; pénétrer une heure dans le laboratoire. Vous pensez bien que nous ne sommes pas des voleurs ; nous n’emporterons rien, soyez tranquille.

— Rien de matériel, peut-être ; mais un secret, dit froidement Tony.

Les associés tressaillirent, et le jovial M. Tompson fixa sur Tony son petit œil gris.

Mais Tony reprit, sans se départir de son calme :

— Encore une fois, messieurs, voulez-vous, oui ou non, faire cette avance sur les travaux de maître Callebrand ?

— Impossible, dit Baül.

— Nous sommes très gênés, ajouta Tompson.

Un sourire railleur passa sur les lèvres blêmes de Tony :

— Il paraît, dit le jeune homme, que quinze cents francs sont une somme beaucoup plus importante que vingt mille francs.

— Vous plaisantez agréablement, jeune homme, dit M. Tompson.

— Et nous sommes en affaires, pourtant, fit d’un ton de reproche le doctoral M. Baül.

— L’affaire est finie, puisque vous refusez, dit Tony.

Et il fit un pas de retraite.

— Mais pas précisément, dit Baül qui le retint par le bras. Asseyez-vous donc, nous allons voir… que diable ! Toute chose demande réflexion.

Tony ne se fit pas prier. Il se rassit.

— Voyons, reprit M. Tompson, ne nous avez-vous pas dit tout à l’heure que le laboratoire de votre maître renfermait un grand secret ?

— Peut-être.

— Et vous craindriez, en nous laissant entrer…

— Il est bien certain que vous n’y viendriez pas pour autre chose, répliqua froidement Tony, et vous feriez une trop belle affaire.

— En vérité !

— C’est donc un secret bien important ? demanda le naïf M. Tompson.

— C’est une découverte qui fera la fortune de maître Callebrand.

— Allons donc !

— Il a besoin de quinze cents francs aujourd’hui, poursuivit Tony. Dans six mois, il aura des millions.

L’inquiétude s’empara de nouveau des deux honnêtes associés.

Tony ajouta d’un ton dédaigneux :

— Vraiment ! si j’étais capable de vendre les secrets de mon maître, je vous demanderais un autre prix.

Tompson regarda Baül. Baül dit, semblant faire un effort :

— Si on doublait la somme ?

Tony eut un petit rire sec qui leur donna le frisson :

— Vous êtes généreux ! dit-il.

Et il se leva de nouveau.

— Allons ! dites-nous vos prétentions, mon garçon, reprit vivement M. Tompson.

Et il avala un verre de gin, comme pour se donner du courage.

Un changement subit s’opéra alors dans ce jeune homme pâle, au regard indécis, aux vêtements de pauvre apparence, et qui avait toujours eu, jusque-là, un air souffreteux et malingre.

Il redressa sa taille un peu voûtée, son œil s’éclaira, ses lèvres minces s’armèrent d’un sourire à demi protecteur.

M. Baül et M. Tompson se sentirent dominés.

— Messieurs, dit Tony, vous m’avez donné hier un bon conseil.

— Nous n’en donnons jamais de mauvais, fit M. Tompson d’un ton modeste.

— Aussi je veux le suivre et m’établir.

— Ah ! ah !

— Seulement, il me faut des associés et j’ai pensé à vous.

M. Tompson fit un soubresaut sur son fauteuil à dossier de cuir, et M. Baül crut avoir mal entendu.

— J’ai pensé, poursuivit Tony, toujours calme, que vous pourriez passer un petit acte de société nous concernant tous les trois.

— Mais… monsieur… hasarda Tompson.

— Hum ! hum ! fit Baül.

— Si vous ne le rédigez pas aujourd’hui, acheva Tony, il est inutile que vous veniez chanter ce soir la Faridondaine sous les fenêtres du laboratoire.

Cette fois, il fit tout de bon un pas de retraite.

Les deux associés se regardaient avec une sorte de stupeur.

— Mais, un mot encore, fit Baül.

— J’écoute.

Et Tony s’arrêta.

— Quel sera le but de l’acte de société dont vous me parlez ?

— L’exploitation de la découverte, répondit Tony.

— Vous ne voulez donc plus les quinze cents francs de ce pauvre Callebrand ? demanda Tompson.

— Mais si, au contraire.

— Alors, faites-moi un reçu en son nom.

M. Tompson ouvrit la caisse, y prit trois billets de cinq cents francs et les tendit à Tony qui les prit et les mit dans sa poche.

Puis il s’en alla en disant :

— Vous réfléchirez, messieurs…

Cette fois, Baül ne le reconduisit pas.

Les deux associés, bien longtemps après son départ, se regardaient encore d’un air consterné.

Tony, lui, cheminait d’un pas leste et s’en allait à pied, par les rues de Paris, comme un homme à qui la fortune vient de sourire.

Il arriva au laboratoire où maître Callebrand attendait avec une certaine anxiété, car il avait un pressant besoin de la somme demandée.

— Voilà, dit Tony en posant sur la table les quinze cents francs. Mais ça n’a pas été sans peine, je vous assure. Ces gens-là sont horriblement serrés.

Callebrand eut un sourire d’orgueil :

— Bientôt, dit-il, je n’aurai plus besoin d’eux.

Et il ajouta :

— Je vais sortir. J’ai différentes courses à faire. Je ne rentrerai pas ici. Mais souviens-toi que Marthe t’attend pour dîner à six heures.

— J’irai, répondit Tony.

Quand le maître fut parti, Tony s’aperçut que les lingots de platine avaient disparu.

En même temps, il constata que Callebrand avait fermé un grand bahut à clef, ce qu’il ne faisait jamais.

Se méfierait-il de moi ? pensa-t-il.

Puis, ayant suivi des yeux son maître qui tournait l’angle du quai, il revint au fourneau dans lequel il remua la braise à peu près éteinte sur lequel il posa un petit réchaud.

Voyons à décomposer le travail du maître, se dit-il.

Et il jeta dans le réchaud le morceau de platine qu’il avait volé le matin.

7.

Suivons maintenant Callebrand chez lui.

Le maître, on le sait, habitait à l’autre extrémité de l’île Saint-Louis, dans une vieille maison mitoyenne du célèbre hôtel Lambert.

Son appartement, plus que modeste, comme loyer, avait cependant assez grand air. Un escalier de pierre à cage de fer y conduisait, des portes à deux vantaux avec dessus peints à la manière de Boucher reliaient entre elles les pièces à haut plafond, et de vieilles boiseries couvraient les murs.

L’île Saint-Louis a encore quelques-unes de ces anciennes demeures.

On y trouve pour douze cents francs des appartements qui valent ailleurs deux mille écus 1.

Malgré les magnifiques transformations qui ont depuis quelques années assaini Paris, tandis que l’on perce des rues aussi larges que des voies romaines et que la capitale recule indéfiniment ses barrières, la pauvre petite île, encaissée dans son enceinte liquide, conserve quelques-unes des ruelles de son passé et ses vieilles maisons possédées par des propriétaires qui ont l’air aussi vieux qu’elles.

Callebrand habitait donc pour la modique somme de six cents francs un appartement fort convenable au premier étage, avec vue sur les quais.

Il vivait seul avec sa fille et une vieille servante qui avait été sa nourrice et dont l’âge ne se calculait plus — robuste Alsacienne, en dépit de la neige qui couvrait sa tête, et qui en eût remontré encore, pour la vaillance de ses services et la fidélité, à tous les domestiques du quartier.

Marthe, sa jeune fille, était blonde.

Avez-vous vu les madones de Raphaël peintes d’après la Fornarina ?

Ou plutôt, vous représentez-vous Eve, avant la pomme, lorsqu’elle courait pieds nus sur les tapis d’herbe aux mille fleurs du paradis terrestre ?

Marthe avait dix-sept ans, un sourire qui rayonnait comme le soleil levant après la pluie, des joues rosées, des yeux d’un bleu sombre qui rappelait ce double azur de la mer et du ciel sur les plages napolitaines.

Vive et rieuse presque toujours, elle avait cependant ses heures de mélancolie profonde.

On eût dit trop souvent la Mignon de Goethe, regrettant sa patrie.

Marthe adorait son père et ne vivait que pour lui.

Mais ne rêvait-elle pas, à côté de cette affection sainte, quelque chaste et pur amour ?

A dix-sept ans, que ne rêve pas une jeune fille !

Pourtant, elle sortait rarement.

Rarement les bonnes gens de ce quartier, qui ressemble si fort à une ville de province, la voyaient passer accompagnée par la vieille Gretchen, qui la menait à la messe.

Tout le monde la saluait, et elle ne connaissait personne.

Occupée de travaux d’aiguille une partie du jour, elle dirigeait la maison avec une intelligente économie.

Callebrand lui rendait au centuple l’affection qu’elle lui donnait. Elle, toujours elle. Son bonheur était le but unique de son travail.

Jamais adoration ne fut poussée aussi loin.

C’était du fanatisme.

Pour elle il avait rêvé la fortune et la gloire. L’homme qu’elle devait épouser ne serait jamais assez accompli.

Et Marthe soupirait quelquefois, quand son père se laissait aller à ses rêves d’ambition et de richesse.

Quelquefois elle jetait un long regard au-delà du fleuve qui roulait son large flot jaune, entre l’île Saint-Louis et la grande ville, comme si là-bas, de l’autre côté de l’eau, la réalité du rêve du père eût été entrevue par elle. Les yeux de jeune fille ont une double vue.

Callebrand avait gardé pour lui seul tous les soucis de la vie.

Marthe n’en connaissait ou plutôt n’en devait, selon lui, connaître que les joies.

Il savait lui cacher les besoins d’argent impérieux, les déboires, les espérances qui attendent l’artiste et le savant à chaque pas qu’il fait vers son idéal.

Un jour qu’il lui disait :

— Je poursuis une découverte qui bouleversera la science, me donnera des millions et me permettra de te chercher un prince pour époux.

Marthe répondit :

— Cher père, trouvez-moi simplement un honnête homme qui sache m’aimer !

Et, à ces mots, le vieux savant dit tout à coup :

— Je sais un garçon laborieux et modeste qui peut-être te rendrait heureuse.

Marthe ne répondit pas.

Callebrand se crut encouragé par ce silence et poursuivit :

— Tony serait peut-être un bon mari.

Mais, à ce nom, Marthe devint rouge comme une cerise et s’exclama :

— Ah ! mon père ! que dites-vous ?

— Je sais bien, reprit-il un peu déconcerté, que c’est un pauvre enfant trouvé…

— Oh ! ce n’est pas pour cela qu’il me déplaît, dit-elle.

Et elle eut dans toute sa personne quelque chose d’une colombe effarouchée par le cri de mort d’un épervier.

— Mon père, dit-elle, Tony que vous aimez, que vous appelez votre enfant…

— Eh bien ?

— Tony n’est pas fait pour être mon mari.

— Mais pourquoi ?

— Je ne sais… Mais, père, je vous en supplie, ne parlons plus de cela… J’ai bien le temps d’attendre pour me marier.

Un grand silence se fit.

Marthe n’avait pas voulu s’expliquer davantage, et jamais plus Callebrand n’avait reparlé de Tony.

Pourtant, ce matin-là, comme il sortait à cinq heures, après cette terrible nuit d’orage, pour retourner à son laboratoire, la porte de la chambre de Marthe s’ouvrit, et la jeune fille, enveloppée à la hâte dans un long peignoir, vint se jeter au cou de son père :

— N’oublie pas que c’est ma fête aujourd’hui, dit-elle, et apporte-moi un bon gros bouquet.

— Oui, dit Callebrand, et nous aurons un petit dîner bien exquis comme sait en faire notre vieille Gretchen les jours de fêtes carillonnées.

— Oui, petit père.

Puis elle ajouta :

— Invite Tony, si tu veux.

Marthe savait qu’en parlant ainsi elle causait une grande joie à son père.

Et Callebrand s’en était allé radieux.

Toute la journée, après que Tony lui eut rapporté les quinze cents francs avancés par MM. Baül et Tompson, Callebrand avait couru Paris.

Il avait payé diverses dettes et acheté plusieurs produits chimiques d’un prix assez élevé dont il avait besoin pour continuer ses expériences, en même temps que plusieurs saumons de cuivre et trois ou quatre gueuses de fonte.

Il voulait obtenir avec le fer et le cuivre le même résultat qu’avec le platine.

Il était près de six heures lorsqu’il rentra harassé.

Marthe était seule encore.

Tony n’avait point paru.

Callebrand était armé d’un énorme bouquet acheté sur le quai aux fleurs.

Marthe lui sauta au cou, toute rayonnante de joie ; mais la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre en ce moment, et le sourire de la jeune fille s’effaça subitement.

Pourquoi ?

Gertrude venait d’ouvrir à Tony, qui, lui aussi, apportait un bouquet et balbutia un maladroit compliment. Chez les bonnes gens le cœur fait bien dire les plus petites choses.

Marthe prit le bouquet, remercia du bout des dents et baissa les yeux.

Puis elle murmura tout bas :

— C’est plus fort que moi, je ne peux pas surmonter l’aversion qu’il m’inspire.

— Allons ! mes enfants, dit Callebrand après avoir rangé dans son laboratoire ses nouvelles emplettes, à table, et que ce jour soit un vrai jour de fête.

— Tu es donc bien joyeux, cher père ? dit Marthe.

— Oui, mon enfant, dit l’artiste, car, Dieu aidant, je crois avoir trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps.

— Vrai ?

— Et bientôt, acheva-t-il, il ne tiendra qu’à toi d’être princesse si bon te semble.

Un méchant sourire de doute glissa sur les lèvres minces et blêmes de Tony, comme le maître disait cela.

Marthe surprit ce sourire, et elle frissonna jusque dans la moelle des os comme si un vent glacé l’eût pénétrée.

1 Soit six mille francs. (NdE)

8.

Callebrand ne remarqua ni le sourire infernal de Tony, ni l’effroi subit qui s’empara de sa fille.

Tout entier à cette joie suprême de l’homme qui a longtemps erré, longtemps tâtonné et se trouve tout à coup face à face du but qu’il désespérait enfin d’atteindre, le chimiste se mit à parler de son invention, laquelle, disait-il, devait révolutionner le monde savant.

Et Tony l’écoutait attentivement et ne s’apercevait pas lui-même que Marthe l’observait avec ténacité. Callebrand développa de nouveau son système, mais il ne souffla mot de cet agent mystérieux qu’il employait pour rendre les métaux malléables.

En vain Tony lui fit-il des questions perfides.

Callebrand se bornait à répondre :

— A ma mort, on connaîtra mon procédé ; pas avant.

Et Tony avait une fois encore entre les lèvres ce sourire qui épouvantait Marthe.

Le repas fut gai, néanmoins, grâce à la joie de Callebrand, à la bonne humeur que Tony s’efforçait de montrer.

Marthe elle-même dissimulait de son mieux la vague inquiétude qui s’était emparée d’elle.

Vers dix heures, Callebrand se leva de table, ouvrit la fenêtre et se mit à fumer.

Tony alors demeura presque seul avec Marthe, car lorsque Callebrand fumait, il était comme isolé du reste du monde.

Son âme s’envolait au pays des rêves sur la fumée de la pipe.

Tony osa dire à Marthe :

— Réjouissez-vous, mademoiselle, car rien n’est plus certain que ce qu’a dit le maître.

— Et qu’a-t-il donc dit ? fit-elle avec indifférence.

— Mais, reprit Tony avec une pointe d’amertume, que bientôt vous seriez assez riche pour épouser un prince si bon vous semblait.

— Je ne songe pas à me marier, dit sèchement la jeune fille.

Et elle parut, elle aussi, vouloir se recueillir comme son père, et elle n’ajouta pas un mot. Mais Tony ne se tint pas pour battu :

— Mlle Marthe, dit-il tout bas, mais d’un ton ferme et résolu, vous me haïssez donc bien ?

A ces mots elle tressaillit et le regarda avec un mélange de dédain et d’effroi.

— Qui vous a dit que je vous détestais ? fit-elle.

— Mais… je le vois bien…

— Vous vous trompez… je ne déteste personne…

— Vraiment ? fit-il avec ironie, pas plus que vous n’aimez personne ?

— J’aime mon père, dit-elle.

— Rien que… votre père ?

Et Tony riait d’un mauvais rire.

Marthe devint toute pâle.

— M. Tony, dit-elle, cette conversation m’est pénible.

Et elle se leva de table et se mit à ranger différentes pièces de la vaisselle qui était sur la table, sur les étagères d’un dressoir.

Tony était tenace.

D’ailleurs, ce soir-là, il avait plus d’audace encore que de coutume.

— Oh ! dit-il, il faudra bien que je sache pourquoi vous me haïssez.

Marthe ne répondit pas.

— Vous me haïssez et me méprisez, dit-il encore.

Elle gardait toujours le silence.

— Je suis pourtant l’esclave, le serviteur dévoué, le chien fidèle de votre père.

A ces derniers mots, elle le regarda de nouveau.

— Vous ? fit-elle.

Et cette exclamation fut si pleine de doute, si ironique et si dédaigneuse tout à la fois que Tony se dit :

Je ne la convaincrai jamais. C’est peine perdue.

Marthe continuait à ôter la table. Tony se leva et fit un pas vers elle.

— Mademoiselle, dit-il, vous me jugez mal. Dieu vous pardonne !

La jeune fille demeura impassible.

En ce moment, Callebrand se retourna.

— Vous êtes bien silencieux, mes enfants, dit-il.