Le paradis de Kaeru - Jessica Boutry - E-Book

Le paradis de Kaeru E-Book

Jessica Boutry

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Beschreibung

 Arielle s’acharne à chercher les ailes de Yasashii pour qu’il récupère sa place de roi du Paradis et puisse vivre auprès d’elle pour l’éternité.

Pour accomplir sa mission, la jeune femme est prête à tout et elle s’efforce de se rapprocher de Kaeru, le frère jumeau de Yasashii afin d’obtenir d’éventuels indices. Mais en jouant avec le feu, ne risque-t-elle pas de se brûler ? Après tout, Kaeru est le portrait craché de Yasashii et il n’a qu’une idée en tête : la glisser dans son lit pour se venger et achever son frère.

Entre manipulations et tentations, Arielle devra agir dans l’ombre. La menace de se faire effacer la mémoire, de disparaître dans le néant ou d’être envoyée dans cette mystérieuse salle rouge qui paralyse d’effroi les femmes s’abattra sur elle au moindre faux pas.

TW; des scènes de violences physiques, suicide,  meurtre, des abus sexuels, du sang, de la misogynie,  du racisme,  du harcèlement moral/psychique, de langage cru, vulgaire,  des scènes de sexes explicites consenties et non consenties, des agressions sexuelles, de l’emprise et des tortures psychologiques,  des propos homophobes,Il est conseillé à un public majeur.






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Seitenzahl: 523

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture par Ecoffet Scarlett

Maquette intérieure par Ecoffet Scarlett

Correction par Emilie Diaz

© 2025 Imaginary Edge Éditions

© 2025 Jessica Boutry

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

ISBN : 9782385720889

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À ma famille

et à mes amis que j’aime de tout mon cœur,

 

AVERTISSEMENTS

 

 

 

Attention, ce roman est conseillé à un lectorat adulte, celui-ci contenant :

 

— des scènes de violences physiques,

— suicide,

— meurtre,

— des abus sexuels,

— du sang,

— de la misogynie,

— du racisme,

— du harcèlement moral/psychique,

— de langage cru, vulgaire,

— des scènes de sexes explicites consenties et non consenties,

— des agressions sexuelles,

— de l’emprise et des tortures psychologiques,

— des propos homophobes,

 

Il est conseillé à un public majeur.

 

Les éléments contenus dans ce roman ne servent que la fiction, la maison d’édition et l’Auteure ne cautionnent en aucun cas les propos utilisés en ce sens.

 

1YASASHII

 

 

Ses mains couvrirent sa bouche et elle pleura comme un bébé en me voyant. Malgré ses yeux embués de larmes, elle était sublime. Sa réaction prouva à quel point elle m’avait dans la peau et j’étais tout autant dingue d’elle.

D’un coup, elle sprinta dans ma direction et s’élança dans mes bras. Je l’attrapai au vol et tournoyai sur moi-même. Mon palpitant tambourinait dans ma poitrine. Je tenais ma femme contre moi et je voulais que cet instant dure pour l’éternité.

Ça faisait tout juste un mois qu’Arielle avait été propulsée au Paradis et j’avais l’impression que des années s’étaient écoulées. Son odeur, son corps doux et chaud, ainsi que son sourire m’avaient manqué. La prochaine séparation serait encore plus difficile. Le temps me paraîtrait infini et j’avais la trouille que Kaeru l’emmerde ou tente de me la piquer. S’il osait toucher un seul de ses cheveux, je n’hésiterais pas à le démonter, mais je m’effondrerais s’il réussissait à l’attirer dans son pieu sans user de subterfuge pour parvenir à ses fins. Si je devais revivre cette trahison qui m’avait détruit il y a trente-cinq ans en arrière, je ne m’en remettrais pas.

Je contemplai Arielle. Elle n’était pas cette pétasse d’Angèle, elle m’aimait sincèrement. Il fallait que j’arrête de flipper et que je lui fasse confiance.

Helena avait aussi été expulsée au Paradis, et savoir qu’une pote d’Arielle se trouvait auprès d’elle me soulageait.

Mon ancienne servante lui permettait de ne pas sombrer dans la tristesse, cependant j’avais remarqué que ma jolie brune avait maigri. Elle flottait dans cette robe en dentelle blanche qui aurait dû épouser parfaitement sa silhouette splendide. Être loin de moi la déprimait et jouait sur sa vie ici. Elle s’en tapait sûrement que l’environnement soit moche, en revanche, ce qui concernait la bouffe me préoccupait. Elle ne graillait pas comme elle le souhaitait et ne survivrait pas longtemps sans mon aide. Je lui acheminais de la nourriture humaine via Hilda et Frida. J’étais néanmoins obligé de lui en transmettre par petite quantité pour que mon enfoiré de frère ne me grille pas, et ça ne suffisait pas pour lui remplir l’estomac.

Je cessai de tourbillonner et reposai Arielle sur la terre ferme. Elle m’embrassa, ce qui n’était pas pour me déplaire, et se lova contre mon torse. J’avais à peine entrevu ses magnifiques iris noisette et son maquillage léger. Qu’est-ce qu’elle était belle, putain ! Comment pourrais-je ne pas flancher face à ces yeux irrésistibles ? Ce sourire hypnotisant ? Ce corps de rêve ? C’était impossible !

Lors de notre baiser de retrouvaille, j’avais cicatrisé avec mes flammes guérisseuses sa lèvre abîmée à force de se la mordre.

— Mon amour, je ne veux plus jamais que tu me laisses ! lança-t-elle.

Quand je lui avais raconté mon histoire, je lui avais expliqué pour la gemme. Elle était au courant que celle-ci me téléporterait automatiquement dans vingt-quatre heures si je ne partais pas de moi-même dans le délai imparti, et qu’elle ne me reverrait pas avant trois mois. Sa phrase attestait qu’elle voulait profiter de chaque seconde dans mes bras. J’avais imaginé de nombreuses fois de l’attacher à moi pour qu’elle soit elle aussi aspirée par la pierre et je ne me leurrais pas. Ça ne fonctionnerait pas.

Je relâchai Arielle et elle eut des tics.

J’étais l’homme le plus heureux du monde aujourd’hui, mais il fallait que je m’excuse. Je me maudissais tous les jours de lui avoir caché son statut d’ange de merde de Tenshitomorie l’empêchant de rester avec moi en Enfer. J’avais la pétoche qu’elle me tarte et elle aurait raison de me flanquer une pêche. Je le méritais amplement.

— Je suis désolé, Arielle, murmurai-je. Si tu me largues, ce serait bien fait pour ma gueule. J’aurais dû te parler.

Je baissai la tête.

— J’ai craqué la nuit où tu m’as embrassé et j’ai pas eu les couilles de te lourder parce que je suis fou de toi. Je savais pertinemment ce qu’il se passerait et j’ai été égoïste. Je… je peux effacer ta mémoire pour que tu m’oublies… Tu rencontreras un mec mieux que moi…

— Stop !

Elle saisit mes mains.

— Regarde-moi ! ordonna-t-elle.

Je m’exécutai sans broncher.

— Je t’aime et j’ai envie de toi maintenant ! Alors au lieu de te flageller, fais-moi grimper aux rideaux !

Ce qu’elle venait de me balancer me scotcha. Arielle était une furie et je kiffais ça ! Son insolence ne s’était pas volatilisée, ce qui me rassura. Elle garderait son caractère de sauvage, peu importe les obstacles qui se dresseraient face à nous.

Je l’étreignis. Elle ne me boudait pas et voulait me sauter dessus. Que pouvais-je demander de plus ? J’avais vraiment une femme exceptionnelle et je me battrais pour elle.

Elle m’entraîna à l’intérieur du palais, se dirigea vers un escalier et l’emprunta. Je ne m’intéressais pas à ce qu’il y avait autour de nous et la matais. En dépit de sa perte de poids et de son cul moins musclé, je bandais tel un taulard n’ayant pas tringlé une donzelle depuis dix ans. Et dire que ce corps merveilleux m’appartenait, tout comme le mien lui appartenait. Arielle serait bientôt à poil et je la serrerais fort contre moi pour qu’elle ressente tout mon amour.

Ses cheveux dansaient et frôlaient le bas de son dos que sa robe échancrée à l’arrière dévoilait. Son parfum au muguet chatouillait mes narines. Les talons de ses escarpins martelaient le marbre, ce qui produisait un terrible écho. J’espérais que ce boucan assourdissant ne rameuterait ni Kaeru ni Angèle. Ça gâcherait cette superbe journée si je les croisais.

Je zappai complètement que j’étais en territoire ennemi et reluquai encore mon canon de femme. Le blanc lui allait bien, mais il n’égalait pas le rouge, la couleur de la passion.

Après avoir monté toutes les marches, nous nous orientâmes sur la gauche. Nous arpentions le couloir et une multitude de portes se succédaient à côté de nous. Il s’agissait des suites des autres servantes et de celle de Kaeru et d’Angèle. Je connaissais une grande partie de l’étage de ce bâtiment-là, surtout la suite de mon frangin et de sa pute, puisque c’était la mienne à la base et que ça l’amusait de bourrer ses tapins dans mon plumard. S’il avait changé certaines décorations, notamment le papier peint d’un goût douteux dans le couloir, a priori, il n’avait pas bougé la disposition des pièces.

Arielle s’immobilisa devant l’une des portes et abaissa la poignée. Nous nous engageâmes dans son antre. Elle verrouilla derrière nous, leva le bras gauche, cligna des yeux, se mordit la lèvre et son sourire éblouissant affola mon cœur. Quel effet elle avait sur moi ! J’étais comme un ado qui vivait son premier rancard avec la fille pour qui il en pinçait en secret depuis des années.

Elle s’empara du col de ma chemise et m’embrassa. Sa langue chercha la mienne, qui ne s’enfuit évidemment pas, et elles s’entrelacèrent avec entrain. Tout en continuant de me rouler un patin, elle me tira par les manches de ma veste pour m’inciter à avancer jusqu’à ce que nous tombions sur son pieu.

À présent dans une posture de dominant, je braquai mon regard dans le sien. Elle approcha sa tête et susurra dans mon oreille :

— C’est moi qui vais te chevaucher.

Elle voulait mener le jeu, cette coquine !

Je ne moufetai pas et basculai sur la droite. Elle m’enfourcha, me mangea la bouche et se frotta contre moi. Je ne pus dompter mes mains se faufilant sous sa robe, puis sous son tanga pour accéder à ses fesses et les malaxer. Ça me démangeait d’aventurer mon index et mon majeur dans son vagin.

Ses doigts serpentèrent vers mon ventre, débouclèrent ma ceinture avec une dextérité incroyable, déboutonnèrent mon froc et plongèrent dans mon boxer. Elle empoigna mon membre qu’elle astiqua avec ardeur. Lorsque nos langues se défirent, je la charriai :

— T’es impitoyable ! Je suis arrivé depuis même pas cinq minutes que tu te jettes déjà sur moi !

— Tu vas te plaindre, peut-être ? se marra-t-elle.

Je rigolai à mon tour. Quel homme se plaindrait d’avoir une femme chaudasse ?

— Je suis tout à toi.

Les yeux pétillants de malice, elle m’arracha limite mes fringues et me défendit de lui enlever les siennes. Elle avait décidé de me faire mariner ! Elle n’avait aucune pitié !

À califourchon sur moi, elle embrassa la moindre parcelle de ma peau. La chaleur et la douceur de ses lèvres semblaient s’être imprégnées pour toujours sur mon corps. Elle descendait de plus en plus, et dès qu’elle atteignit mon sexe en érection, elle l’enserra et l’engouffra dans sa bouche. Je soufflai d’extase. Ça faisait un mois que nous subissions une abstinence forcée et je jouirais en un éclair si je ne contrôlais pas mon excitation.

Sa langue parcourut mon membre et titilla mon gland tandis qu’elle me masturbait. De caresser avec lenteur mon pénis, ma libido fougueuse était au bord de l’implosion. Plus le temps défilait et plus je me contractais. J’agrippai soudain ses cheveux et mon visage se crispa. Le plaisir que me donnait Arielle m’engourdissait les sens. N’en pouvant plus, je me redressai brusquement. Elle s’interrompit aussitôt et riva son regard interloqué dans le mien. Je voulais entrer en elle. Je me cramponnai à sa taille et la retournai comme une crêpe.

Désormais à quatre pattes au-dessus d’elle, je giclai sa robe, ce qui exposa sa poitrine généreuse, Arielle ne portant pas de soutif. Ses nibards en main, je léchai ses tétons et les gobai. Elle gémit, ce qui m’incendia davantage. Je lui ôtai son tanga et le glissai le long de ses jambes tout en les baisant. Ma langue assaillit son vagin et je la pénétrai. Elle raffolait de mes cunnis. Ses cuisses s’écartèrent au fur et à mesure que je la stimulais et elle se cambrait. Sa respiration bruyante résonnait dans la pièce et elle chopa mes tifs.

Je me stoppai, car je devinai que son orgasme ne tarderait pas à surgir, me retirai et unis mon sexe au sien. Nos corps s’enchaînèrent avec ferveur. Si au début je me retenais pour ne pas remuer trop vite mon bassin, mon rythme s’accéléra, mon désir s’enfiévrant.

Le coup de reins fatal jaillit, et sans que je ne puisse me maîtriser, j’éjaculai en elle. Trois minutes top chrono, un record ! J’avais déchargé à toute berzingue1… Ma honte vira ma figure au rouge. Arielle n’avait pas eu le temps de jouir… Plus rapide qu’un lapin, le gars… J’avais la rage contre moi-même. J’étais à chier !

Son rire me sortit de mes pensées ronchonnes. Elle eut une série de tics et m’embrassa.

— Il va falloir que je patiente jusqu’au deuxième round, pouffa-t-elle.

— C’est bâtard de se payer la tête de son homme, grommelai-je.

Elle effleura ma joue, et les yeux amoureux, elle me sourit.

— Tu sais que tu es mignon avec ton visage renfrogné.

Ses bras entourèrent mon cou. Avant que je riposte, elle colla sa bouche à la mienne et nos langues s’entremêlèrent.

Nous nous envoyâmes en l’air presque toute la journée. Arielle avait été au septième ciel à chaque fois que nos sexes s’étaient emboîtés, ce qui avait rattrapé mon échec cuisant de tout à l’heure. Entre les murs qui vibraient, les cris de ma femme, et mes râles rauques, Kaeru et sa grognasse devaient péter un plomb. En plus de partager des moments intenses avec Arielle, c’était ma vengeance personnelle si mon connard de frangin et à sa murie2, qui lui obéissait comme une chienne, bouillaient d’écouter nos ébats.

Lorsque nous ne faisions pas la bête à deux dos, ma jolie brune se blottissait contre moi. Ces câlins tendres extériorisaient notre lien profond et fusionnel.

Malgré sa réticence, elle s’était résignée à becqueter les gâteaux secs que j’avais ramenés, enfin les miettes des biscuits au chocolat. Étant planqués dans la poche de ma veste, ils avaient été écrasés par nos corps en ébullition. Arielle rayonnait, ce qui certifiait qu’elle les avait adorés.

Nous avions transpiré de n’avoir fait plus qu’un. Nous nous lavâmes pour nous débarrasser de cette sueur poisseuse. La douche innocente se transforma en douche cochonne.

Pendant que nous renfilions nos sapes, les tics de ma jolie brune se manifestèrent. Je l’enlaçai et l’embrassai.

— Je t’aime plus que tout, Arielle.

Sa bouche se rua sur la mienne. Je serais capable de lui faire l’amour indéfiniment. M’éloigner d’elle une microseconde me transperçait le cœur.

Je l’emmenai dans sa piaule où nos corps s’entrechoquèrent à s’épuiser sur son pieu.

Alors qu’il ne me restait plus qu’une heure avant mon départ en Enfer, Arielle réclama des nouvelles de Tania, de Belinda et de Solange. Bien qu’Hilda et Frida lui en apportent souvent, elle avait tout de même eu besoin de m’interroger. Mes servantes lui manquaient et si j’avais pu les téléporter avec moi, je lui aurais évidemment offert ce cadeau. Elle me questionna aussi sur Bretzel. Elle considérait le dragon comme son ami.

Un blanc pesant monopolisa la suite. Ce n’était pas la période où il migrait vers le manoir, pourtant, je l’avais aperçu la semaine dernière. Je n’avais pas encore eu le courage d’aller le saluer. Je pressentais que c’était de mauvais augure s’il survolait la zone.

Je me démenai pour parler, ma gorge nouée bloquant mes mots. Mes révélations la chamboulèrent et elle se mura dans le silence, les yeux baignant dans les larmes. Je la pelotonnai contre moi pour la consoler.

Quand sa douleur s’atténua, elle aborda le sujet de mes ailes. Je la coupai immédiatement et lui interdis de fouiner partout sans moi. Je refusais qu’elle se mette en danger. Étant coincé en Enfer, je ne pourrais pas la protéger de la violence de Kaeru.

Je ne regrettais pas ces vingt-quatre heures, toutefois j’avais commis une grave erreur de faiblir face à la gourmandise d’Arielle plutôt que de farfouiller le palais. Le prochain jour où je débarquerais au Paradis, même si coucher avec ma femme me branchait plus, je devais m’activer pour dénicher mes ailes et dégager mon frère de mon trône.

Lorsqu’il fallut que je me casse, Arielle me raccompagna à l’extérieur. Je l’embrassai et elle éclata en sanglots. Mes bras la réconfortèrent. Elle gaugea3 mon torse jusqu’à ce que je prononce la formule liée à la gemme pour regagner les Enfers.

Arielle n’était pas une chouineuse, mais nos cœurs crevaient d’être séparés. Je devais me magner de me réapproprier mon royaume pour que la femme de ma vie ne pleure plus jamais à cause de moi.

2Arielle

 

 

Mon dos craqua lorsque je m’étirai tout en bâillant. Mes yeux s’ouvrirent avec difficulté et scrutèrent la chemise froissée de Yasashii qui gisait sur l’oreiller à côté de moi. Je lui avais intimé de me la laisser avant de partir, ce qui l’avait fait rire. J’avais l’impression de me lover dans ses bras quand j’étreignais le précieux vêtement rouge aussi doux que la peau de mon homme.

J’y plongeai mon visage pour sentir le parfum à la mandarine et au patchouli afin de m’aider à surmonter cette première journée sans Yasashii ainsi que toutes les suivantes pendant trois mois. Je le visualisais me blottir contre lui et mon cœur lourd s’apaisa.

Mes tics s’exprimèrent, puis mes paupières se fermèrent et je me remémorai ces vingt-quatre heures de bonheur auprès de Yasashii.

Les images du roi des Enfers, si beau et d’une tendresse chaleureuse, défilaient comme s’il se tenait devant moi. Il ne fallait pas s’étonner que je veuille toujours le câliner. Et faire l’amour avec lui, c’était le Paradis. Notre connexion époustouflante échauffait nos corps qui s’entrechoquaient avec passion dès qu’une occasion survenait. L’Arielle sage avait changé depuis qu’elle avait rencontré Yasashii. Je le désirais tout le temps et cette tension charnelle s’avérait réciproque. Elle excitait notre libido qui s’enflammait le jour et la nuit.

Je rougis en repensant à mon homme qui me pénétrait encore et encore. Mes ongles avaient lacéré son dos un nombre incalculable de fois.

Mon ventre gargouilla, ce qui me ramena à la réalité. Les gâteaux de Yasashii ne m’avaient pas rassasiée, moi qui aimais me remplir l’estomac. Ce n’était pas uniquement dû à la nourriture infecte que je ne mangeais pas à ma faim. Non, le facteur principal de ma famine forcée s’appelait Kaeru. J’évitais en effet de déserter ma suite pour ne pas le croiser et c’était pour ça que je n’avais pas cherché les ailes de Yasashii. Même s’il me défendait de le faire, je m’en moquais. Et si pour cela, il fallait que je confronte le duo infernal Angèle et Kaeru, je n’hésiterais pas une seconde. Je suerais sang et eau pour que le roi des Enfers récupère la terre du Paradis.

Je haïssais Kaeru et Angèle. Ils avaient trahi, blessé et humilié Yasashii. Ce couple diabolique s’était bien trouvé. Je n’étais pas du genre à souhaiter la mort de quelqu’un, mais je rêvais qu’Angèle soit envoyée dans le néant. Prétendre le contraire serait mentir. Ce serait un juste retour des choses que le frère de mon homme perde sa femme, celui-ci ne pouvant s’empêcher de faire souffrir Yasashii.

Je me raclai la gorge, me mordis la lèvre, levai le bras gauche et clignai des yeux.

Je délaissai mes draps qui me couvraient jusqu’alors, et en tenue d’Ève, je me dirigeai vers mon dressing, à droite de mon lit.

Des armoires en sapin sur mesure s’appropriaient la totalité de l’espace de l’immense pièce. Des spots intégrés dans les étagères enluminaient l’ensemble de mes affaires. Un gigantesque pouf marron capitonné m’encourageait à m’asseoir pour enfiler mes chaussures et je disposais d’un grand miroir.

Je sélectionnai un jean, un tee-shirt bleu électrique et des baskets. Adieu le rouge et le noir ! Je pouvais revêtir ce que je voulais ici. Par contre, pour ne pas détonner dans le paysage, je devais m’évertuer à porter du blanc, du doré ou du bleu, les coloris les plus prédominants de cette cage colossale où l’on me détenait prisonnière. Il fallait que je sois invisible pour fureter en catimini le moindre recoin du palais.

Je quittai le dressing et contournai mon lit pour m’orienter vers la salle de bains.

Mes tics fusèrent sur la route. Mon épaule et mon bras étaient encore endoloris, ma lèvre était déchiquetée à en avoir saigné, ma gorge me brûlait et une migraine atroce martelait mon crâne d’avoir papilloté des yeux.

D’un style contemporain épuré, la pièce lumineuse était parée d’une faïence murale beige et d’un sol en carreaux de marbre blanc.

J’observai la douche à l’italienne positionnée à ma gauche et je souris. Quelques heures auparavant, nous nous y étions glissés avec Yasashii et nous n’avions fait plus qu’un. Ça me paraissait déjà si loin…

Je fixai ensuite la baignoire balnéo à côté de moi, ornée alternativement de jets d’air et d’eau de diverses teintes. Mon visage s’empourpra en m’imaginant faire l’amour avec le roi des Enfers au milieu des bulles. Nous n’avions pas eu le temps de tester la baignoire, mais j’avais bien l’intention d’entraîner mon homme dedans la prochaine fois.

Je m’avançai jusqu’au meuble qui me faisait face. A priori, toutes les suites étaient agencées de la même manière : une chambre avec un coin salon, un dressing et une salle de bains. Je l’avais constaté quand j’avais exploré celle d’Helena. Par ailleurs, d’après la quarantenaire, nous étions autorisées à choisir notre décoration et notre mobilier. Je ne m’étais pas penchée sur la question, car seul mon avenir avec Yasashii m’intéressait.

Debout devant le miroir suspendu au-dessus de la vasque en pierre de rivière, je grimaçai et eus cinq tics d’affilée. Un bouton hideux avait poussé sur ma joue droite. Je pariais que le dernier repas apporté par mon amie, de la viande de bakeneko4 et des choves,5 était le coupable. La puanteur du steak et des légumes avait failli me faire vomir. Je me serais certainement plus régalée avec du crottin de licornes.

J’examinai mon corps. J’étais beaucoup trop maigre.Si ça continuait, je ressemblerais bientôt à un squelette.

Je baissai la tête. Yasashii avait des cernes et je savais que mon absence n’était pas étrangère à ses insomnies.

Je soufflai. Il fallait vraiment que je localise ses ailes.

L’esprit contrarié, je me rapprochai de ma douche. Je me lavai, m’habillai, me maquillai et vaporisai ma fragrance de muguet sur le cou. Je me coiffai quand des bruits de cognement résonnèrent.

Je levai le bras gauche, me mordis la lèvre, clignai des yeux, m’acheminai vers la porte d’un pas lent et l’ouvris. On m’enserra la taille et une voix fluette s’écria :

— Arielle !

J’enlaçai la jeune demoiselle.

— Amélia ! Tu n’as pas honte de faire peur à ta tata ?

La fillette s’écarta avec une expression malicieuse. Nous nous connaissions depuis un mois et elle s’était attachée à moi. Adorable et futée, elle respirait la joie de vivre. C’était navrant qu’Helena et sa princesse soient réunies à nouveau dans cette circonstance funeste, mais dorénavant mon amie affichait un magnifique sourire qu’elle n’avait jamais esquissé en Enfer. Oui, elle souriait lorsqu’elle regardait sa fille.

Amélia tourbillonnait désormais sur elle-même, faisant danser ses ailes d’une blancheur immaculée. Elle était fière de les exposer, pas comme moi. L’envergure des ailes des adultes était telle, qu’elles nous gênaient plus qu’elles nous servaient. J’avais vite déchanté quand je les avais déployées. Elles avaient renversé tous mes produits de beauté. Une catastrophe. Heureusement, il nous suffisait de prononcer une formule magique pour les réintroduire en nous ou pour qu’elles jaillissent dans notre dos.

Amélia cessa de tournoyer, s’éclipsa de la suite et ressurgit avec un plateau. Elle l’avait probablement laissé dans le couloir. C’était un ange. Elle copiait sa maman. Elle était contente de déjeuner de temps en temps avec moi.

Elle passa à ma gauche, abandonna le plateau sur la table basse en verre du « salon » qui faisait face à mon lit à baldaquin dont les rideaux écrus étaient accrochés aux colonnes en métal forgé doré, et s’installa dans l’un des fauteuils anglais en cuir rouge.

Mes tics déferlèrent.

D’un signe de la main, la fillette m’invita à la rejoindre. Elle était toute mignonne, et pourtant, du sang de femme autoritaire coulait dans ses veines. Si elle avait pu atteindre la majorité, elle aurait mené à la baguette son compagnon.

Je refermai la porte et exécutai les ordres de madame en m’attablant à mon tour. J’inspectai les soupes grumeleuses, des flans mauves et les gobelets en cristal parmi lesquels l’un d’eux contenait un liquide qui s’apparentait à du lait. Mon visage s’illumina. Yasashii avait l’habitude d’en boire le matin.

Je tolérais l’odeur de la pâtisserie, des soupes ou des boissons grâce à mes retrouvailles avec le roi des Enfers et à la bonne humeur d’Amélia. Ils m’avaient remonté le moral, mais je savais que ça ne durerait pas.

La petite fille me raconta sa journée d’hier. Elle s’était promenée avec Helena dans les parcs qui s’étendaient autour du palais. Elle avait joué avec un garçon de huit ans. J’enviais son insouciance. Elle savourait chaque seconde et elle avait bien raison. Elle n’était pas traumatisée après ce qu’elle avait enduré lorsqu’elle était humaine. Je supposais que sa mort brutale avait vraisemblablement verrouillé sa douleur en elle et égaré la clé pouvant les ranimer. Nous n’avions pas discuté de ça avec la superbe Asiatique et je n’osais pas l’interroger à ce propos. Tout ce qui comptait pour Helena, c’était que sa fille irradie d’allégresse. Si Amélia ressentait le besoin de se confier à sa mère ou à moi, nous serions évidemment là pour l’écouter.

Amélia projeta sa longue chevelure noire en arrière et avala une gorgée de la soupe.

— Tu es dans la lune, tata ?

Je croquai dans l’un des flans.

— J’ai la tête en Enfer ! m’esclaffai-je.

— Tu penses à tonton Yasashii ?

Mes tics se déclenchèrent. La fillette s’abstint de rire pour ne pas m’offusquer. La première fois qu’elle avait été spectatrice de mes tics, elle avait écarquillé les yeux d’effroi. Il avait fallu qu’Helena la rassure et lui explique ma maladie. Le geste qu’avait eu ensuite Amélia m’avait émue. Ses bras m’avaient enveloppée et elle s’était excusée. Notre amitié avait commencé à se tisser à cet instant.

Le visage impatient de la petite fille m’incita à me dépêcher de lui répondre. Je saisis sa main et lui souris.

— Je pense toujours à tonton Yasashii. Quand il reviendra, je te promets de te le présenter.

— J’ai hâte !

Son enthousiasme me touchait. Les enfants savaient vous réconforter même s’ils ne s’en apercevaient pas.

Elle n’avait jamais vu Yasashii, mais je lui avais parlé si souvent de mon amoureux, qui habitait à des milliers de kilomètres du Paradis, qu’elle l’aimait déjà. Lorsque je lui avais annoncé qu’il régnait sur les Enfers, elle s’était figée, complètement terrifiée. Pour elle, comme pour tout le monde, ce territoire était infesté de démons qui faisaient du mal aux gens. Je l’avais tranquillisée en lui certifiant que le royaume de Yasashii était très éloigné du portrait décrit par les humains et qu’il m’avait sauvée des griffes d’un homme méchant. Amélia ignorait l’existence du néant et je comprenais qu’Helena se soit tue à ce sujet. C’était inutile de l’apeurer.

Dès que nous eûmes fini de nous restaurer, Amélia se leva, déplissa sa robe et empoigna le plateau.

J’eus une série de tics.

Je décollai aussi mes fesses du fauteuil et ébouriffai ses cheveux. La fillette, ne supportant pas ça, ronchonna. Ses grognements me faisaient tellement rire que je ne pouvais pas me maîtriser.

— Tata ! Arrête !

Je déposai un baiser sur sa joue.

— Merci pour ce déjeuner parfait.

Mon sourire devant sa moue boudeuse déclencha celui d’Amélia.

— Je te pardonne pour cette fois.

Qu’elle était chou !

Je la raccompagnai jusqu’à la porte.

Étant encore affamée, j’éteignis le lustre monumental qui éclairait la pièce aux tons blancs, et pliai bagage. Tandis que j’arpentai le couloir, mes tics se réitérèrent.

Les soubassements en chêne s’attribuaient un tiers du mur. Les moulures carrées tranchaient avec le papier peint vieillot et kitch. Sur un fond bleu ciel, des angelots valsaient ou pressaient le bec d’une flûte contre leurs bouches afin de diffuser une mélodie inaudible. Même celui de ma grand-mère était plus moderne. Kaeru avait des goûts particuliers, pour rester polie.

Mon visage s’assombrit. Ma famille, Stella et Emilie me manquaient. Je me demandais s’ils allaient tous bien. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Yasashii m’avait propulsée en Enfer. Via la sphère lui permettant de se téléporter chez les humains, il m’avait montré mes amies et mes parents. Si les filles semblaient en forme, mon père et ma mère étaient submergés par la tristesse, ce qui avait dégradé leur santé. Leurs têtes épuisées et leurs corps amaigris en témoignaient. Je priais pour que le temps panse leurs cœurs meurtris.

J’empruntai les escaliers en marbre blanc pour gagner le hall. De nombreuses salles se partageaient le rez-de-chaussée. La hauteur sous plafond de l’étage s’élevait à environ quatre mètres, et ici, elle dépassait les six mètres.

Mes tics s’extériorisèrent.

Aucune servante ne m’avait fait visiter les lieux à mon arrivée. Je ne m’étais aventurée que dans trois pièces pour le moment : la cuisine que j’avais découverte avec Helena, sa suite et la mienne. La quarantenaire et Amélia avaient réussi à me convaincre de prendre un bol d’air à l’extérieur du palais, une routine que nous accomplissions presque tous les jours.

Lors de nos escapades, nous esquivions le quartier des plaisirs. Nous avions atterri dans cet endroit sordide par hasard. Helena avait été à un doigt de faire une syncope devant les couples de tout âge, de toute classe sociale, hétérosexuels ou homosexuels se donnant l’un à l’autre sans se préoccuper de ce qui les entourait. Nous avions immédiatement rebroussé chemin et la superbe Asiatique avait caché les yeux de sa fille.

Hormis ce quartier de dépravés, on trouvait des restaurants, des boutiques, un marché et des cybercafés. Les jeux vidéo étaient une véritable drogue pour Amélia. Je devais avouer qu’endosser le rôle d’une guerrière qui combattait des monstres et créait des armures ou armes avec ce que je dépeçais sur les créatures terrassées, ou incarner un savant fou avec un N sur le front m’amusait. Je me débrouillais plutôt bien… en solo…

Je ris intérieurement en me rappelant ma défaite cuisante contre la fillette qui m’avait défiée avant-hier sur un jeu de foot et progressais en direction de la cuisine. Comme personne ne rôdait dans les parages, je m’y faufilai.

Un îlot démesuré en inox monopolisait le centre de la pièce. Sur l’énorme plan de travail en L qui envahissait deux des murs, trônait tout un lot d’équipements. Dans les meubles en laque opaque blanc étaient sûrement stockés les aliments ainsi que le matériel nécessaire pour dresser la table et pour cuisiner.

Je me mordis la lèvre, levai le bras gauche, clignai des yeux et passai au peigne fin les placards en tâchant de ne pas faire de vacarme. Si l’on me surprenait, je pressentais que le châtiment que l’on me réserverait ne serait pas agréable. Entre ma rencontre avec Kaeru quand j’avais été expulsée au Paradis et sa cruauté envers Yasashii, je devinais que le supplice laisserait des traces indélébiles.

Soudain, je me stoppai.

Un paquet de cookies !

Je fis volte-face. J’étais seule, mais quelqu’un pourrait entrer brusquement dans la cuisine. C’est pourquoi je m’empressai de dévorer les gâteaux secs qui croustillaient sous mes dents. Les pépites fondaient et propageaient leur succulence dans ma bouche. Je revivais et remerciais Helena qui avait croisé Angèle en train d’en manger. J’avais donc soupçonné que comme Yasashii, son frère se téléportait chez les humains pour ramener de la nourriture. J’avais intimé à mon amie de ne pas fouiller les placards, appréhendant que Kaeru la punisse ou pire encore, la catapulte dans le néant s’il l’attrapait. Même moi, je n’avais pas été prudente ce matin. À partir de maintenant, je m’emparerais des cookies la nuit. Je risquais moins de tomber sur une servante ou sur le couple perfide. Par contre, je me restreindrais pour qu’Angèle ne remarque pas mes vols. Ma main étouffa mon rire. Engloutir les gâteaux de celle qui avait brisé le cœur de mon homme était ma vengeance personnelle.

La sphère qui reliait le monde des humains et le Paradis était sans doute au palais. Je présumais que Kaeru avait lui aussi aménagé une pièce secrète dans sa suite. Bien que l’idée de m’y introduire m’horrifiait, il faudrait que je m’efforce de le faire, au cas où elle renfermerait les ailes de Yasashii.

Je soupirai et mes tics se manifestèrent. Je savais que cette recherche des ailes serait compliquée.

Mon regard se posa sur la pendule.

Je rangeai la boîte de cookies, et avant de m’en aller, je me jetai sur une boisson qui ressemblait à du jus de fruits. Le nectar exquis m’enchanta.

Je remis la bouteille dans le frigo américain bleu et déguerpis. Dans une vingtaine de minutes, les servantes, Kaeru et Angèle se lèveraient pour déjeuner. Les horaires des repas étaient réglés à la seconde près. Un brouhaha et un tohu-bohu insupportable inondaient le couloir à huit heures pile.

Alors que j’avais gravi tous les escaliers et que je parcourais la quinzaine de mètres me séparant de ma suite, les jumelles, à l’interminable tresse blonde et au teint de porcelaine, fermaient la porte de la leur. La fatigue qui marquait toujours le visage de Frida contrastait avec celui d’Hilda, radieux comme le soleil.

Mes tics se déchaînèrent.

— Coucou, Arielle ! s’exclama Hilda.

Frida demeura muette, pour ne pas changer. Depuis que j’avais été expédiée en Enfer, j’avais entendu le son de sa voix rien qu’une fois, pendant un rituel de téléportation. Au début le silence de la jeune femme me perturbait. Aujourd’hui, je ne m’en souciais plus, même si j’aurais voulu pouvoir dialoguer avec elle pour apprendre à la connaître.

— Bonjour, les filles. Comment allez-vous ?

Hilda tendit son bras, jusque-là dissimulé dans son dos.

— De la part de Yasashii.

Je souris et mon rythme cardiaque s’accéléra. La sublime rose rouge sang évoquait la couleur de ses iris et de ses cheveux. Je pelotonnai la fleur contre mon cœur. En plus des denrées humaines, Yasashii me faisait parvenir des cadeaux par l’intermédiaire des sœurs. Je les conservais tous dans l’un des tiroirs de ma table de chevet et les contemplais lorsque je déprimais. Comment le roi des Enfers avait-il pu me proposer d’effacer ma mémoire en étant si attentionné avec moi ? C’était inconcevable !

Mes tics s’exprimèrent.

J’étreignis les jumelles pour les remercier et m’éraflai l’index sur l’une des épines de la rose. Une perle écarlate émergea de mon doigt et goutta par terre. Hilda approcha ses mains de la mienne. Je sentais à travers la vague de chaleur qui me sillonnait toute la douceur de la jeune femme. Quand elle les retira, je ne saignais plus et ma minuscule écorchure s’était évaporée. Elle en avait également profité pour s’occuper de ma migraine et de mon corps douloureux. Elle soulageait d’ailleurs régulièrement ma souffrance quotidienne. Les sœurs possédaient une magie de guérison similaire à celle de Yasashii. Tout comme les jumelles, j’étais une Tenshitomorie, mais je ne bénéficiais pas de ce pouvoir extraordinaire, qui en plus de soigner, était capable de gommer les souvenirs. Il valait mieux pour Kaeru, sinon je l’aurais l’utilisé sur lui. Ce n’était qu’une peine dérisoire à côté de la torture qu’il avait infligée à mon homme.

J’étais dépourvue de cette magie prodigieuse, le frère du roi des Enfers ne me l’ayant pas octroyée. En effet, lui seul désignait les anges qui auraient la chance de la recevoir. Pour ce faire, il organisait une cérémonie pour la leur transmettre. Autant dire qu’il ne me l’accorderait jamais ou il se tirerait une balle dans pied.

Tout à coup, les mains d’Hilda et de Frida s’invisibilisèrent peu à peu, puis leurs bras, et elles devinrent aussi transparentes que des fantômes avant de se volatiliser dans un nuage de fumée. J’avais paniqué la première fois que j’avais assistée à cet étrange phénomène, un jour où j’avais décidé d’aller voir Helena, et j’avais couru jusqu’à sa suite. Pour calmer mes angoisses, elle m’avait signifié que les jeunes femmes s’étaient juste téléportées en Enfer. J’en étais restée bouche bée, ce qui l’avait fait rire.

Hilda et Frida disparaissaient et réapparaissaient lorsque leur mission était terminée. J’avais gloussé en les imaginant aux toilettes quand le processus s’enclenchait. J’étais une amie affreuse. Elles faisaient énormément de choses pour moi et je me moquais d’elles.

J’aurais voulu être plus proche des sœurs, mais les navettes entre le Paradis et les Enfers les exténuaient. Et même si j’avais dîné avec elles, Helena et Amélia dans ma suite, il en faudrait plus pour développer une complicité équivalente à celle qui nous soudait avec la quarantenaire. S’il était ardu de les différencier physiquement, l’exact opposé de leur personnalité aidait pour les reconnaître avec aisance. Hilda m’avait stupéfaite avec son tempérament enjoué. La langue bien pendue, elle rigolait tout le temps. Frida, elle, très timide, introvertie et discrète, ne participait pas aux conversations. Enfin, timide, ça dépendait pourquoi, car sa jumelle m’avait révélé qu’elles avaient offert leurs corps à Yasashii. Ma poitrine s’était oppressée en les visualisant s’unir dans la salle de téléportation.

Le roi des Enfers avait eu beaucoup de partenaires avant moi. Si le savoir me déchirait le cœur, je devais toutefois l’accepter. Ses précédentes relations étaient de l’histoire ancienne, comme la mienne au lycée, il fallait avancer. Je n’en voulais pas à Hilda et Frida ni aux filles du manoir.

Je marchai jusqu’à ma suite et m’engouffrai dans la pièce. Je m’immobilisai instantanément et mes tics fusèrent.

— Salut, Arielle.

Ma gorge se noua et mes jambes se pétrifièrent. Dans un halo irisé provenant de la fenêtre, avec un sourire sadique sur les lèvres, l’homme qui s’acharnait sur Yasashii depuis des milliers d’années, au visage et à la silhouette identique à ceux de l’amour de ma vie, celui que je devais éjecter du trône du Paradis, se tenait là, devant moi.

 

3Kaeru

 

 

Je souris face à la haine se reflétant dans ses yeux.

Si elle m’assassinait du regard, serrait les poings et contractait ses muscles pour ne pas trembler, son corps la trahissait. Les poils de ses bras se hérissèrent et son visage se décomposa. Elle balisait grave.

Jusqu’à présent, je lui avais laissé croire qu’elle réussissait à m’éviter pour qu’elle soit de moins en moins aux aguets et fasse une erreur. Et aujourd’hui elle en avait commis une en ne verrouillant pas la porte de sa suite. Je m’étais faufilé dedans et je l’avais attendue bien sagement.

J’aurais pu fouiner, mais j’étais focalisé sur son pieu. Ses draps, froissés de sa partie de jambe en l’air avec Yasashii, me narguaient. Elle avait de la voix, cette cochonne.

Excité par ses cris orgasmiques, j’avais culbuté trois de mes pétasses de servantes en même temps qu’eux et avais projeté la tronche d’Arielle sur la leur. C’était elle que je rêvais de me farcir, pas ces donzelles insipides.

Son corps agitait mon chibre dans mon calbar, pourtant il fallait que je me retienne pour ne pas lui sauter dessus, sachant pertinemment qu’elle me repousserait. Je n’étais pas le genre de connard à violer une greluche. Je serais patient et je la séduirais comme l’avait fait Yasashii avant moi.

Je la voulais déjà quand elle était humaine et avait raccourci sa vie pour l’embarquer au Paradis. Et maintenant je la voulais aussi pour me venger de mon frangin. La niquer l’anéantirait et ça le détruirait davantage s’il apprenait qu’elle avait baisé avec moi parce qu’elle en crevait d’envie.

D’une pierre deux coups. Je me tapais une gonzesse bien fraîche et j’achevais Yasashii. La brunette pourrait même devenir l’une de mes favorites. Je n’avais pas eu une marchandise de si bonne qualité depuis des mois. J’étais persuadé qu’elle me déchiquetterait le dos le jour où elle finirait dans mon plumard et elle découvrirait ce qu’était un vrai mec. Et elle kifferait tellement que je l’enfile qu’elle me supplierait de recommencer. Pour exaucer son vœu, je lui défoncerais et lui boufferait la chatte à la faire jouir plusieurs fois d’affilée. Elle oublierait vite mon frère. Je la bourrerais jusqu’à ce qu’elle soit accro et la larguerais.

Je ris intérieurement. J’avais hâte de voir la trombine décontenancée de Yasashii lorsqu’Arielle le lourderait pour moi.

Par ailleurs, je ne comprenais toujours pas comment elle avait pu tomber amoureuse de lui. Ses yeux et ses cheveux rouge sang auraient dû la débecter. Quelle meuf craquerait pour cette couleur qui rappelait la mort ? Mais ce qui me trouait le plus le cul, c’était son attitude face à la violence qu’il avait déversée sur elle à cause de moi. Elle n’avait pas fui et elle s’était démenée pour le sauver de mon contrôle. Courage ou bêtise ? Je m’en tamponnais le coquillard. Cette minette qui était arrivée à délivrer Yasashii de mon emprise m’intriguait.

Mon sourire s’étira. Je la voulais et je l’aurais. Elle ne résisterait pas longtemps.

J’eus la trique en me mentalisant en train de la prendre dans toutes les positions. J’étais sûr qu’elle suçait souvent Yasashii et qu’il devait frémir quand sa langue léchait son frein. Bientôt, elle goberait ma bite avec ferveur.

Après mon « tête à tête » avec Arielle, j’irais dans le quartier des plaisirs pour me vider les couilles. Une véritable orgie, voilà ce qu’il me fallait !

Je péterais ensuite la rondelle d’Angèle. Je la négligeais ces derniers temps. J’avais besoin de pions de secours, et cette traînée, la plus utile de tous, satisfaisait le moindre de mes désirs. Je serais idiot si je la délaissais. SM, plan à trois ou plus, avec ou sans godes, me mater lorsque je pinais d’autres donzelles, se faire ramoner le fion, elle en redemandait.

Je me reconcentrai sur Arielle, toujours clouée au sol, me toisant avec hostilité. Ce qu’elle était sexy !

Je secouai la tête pour dissiper mes fantasmes et marchai en direction de la jeune femme, ce qui provoqua un déclic chez elle. Jusque-là tétanisée, elle se tourna pour se tailler. Je la contrai aussitôt, ayant anticipé sa réaction et sifflai. Le son aigu produit par le souffle qui s’échappait de ma bouche résonna dans la suite.

La porte se ferma, ce qui emprisonna Arielle dans la pièce avec moi. Mes servantes, postées à l’entrée, avaient répondu à mon signal en un instant. Je pouvais compter H24 sur elles. Ces nanas me courraient après pour que je les envoie au septième ciel le jour comme la nuit.

Arielle, qui me faisait dorénavant face, me brandit un doigt d’honneur.

— Tire-toi, sale bâtard ou je te broie les burnes !

Je fonçai sur elle, lui attrapai la gorge et la plaquai contre la porte. Le choc générant un insupportable écho dans la suite se mélangea à son cri de surprise.

— T’as pas ce symptôme, alors je te conseille de te détendre. Je t’ai observée pendant des semaines quand tu étais humaine, ma jolie.

Je ne tolérais pas que l’on m’insulte et il m’était impossible de me maîtriser. La brunette me savata les jambes et me flanqua des crochets dans les côtes pour essayer de se débattre, en vain. Je comprimais et écrasais sa trachée avec une telle puissance qu’elle suffoqua de plus en plus. Elle ne tarderait pas à s’évanouir si je ne desserrais pas mes mains.

— Calme-toi si tu veux pas que je te fume !

Si elle était en mesure de me flinguer avec ses yeux farouches, elle m’aurait canardé.

Je décidai de ne plus la malmener, mais je ne libérai pas immédiatement sa gorge et approchai ma tête de son cou. L’odeur de muguet qui s’était infiltrée dans mon nez stimula encore plus ma libido à nouveau dressée dans mon calbut.

Par mon geste, j’avais relâché ma vigilance et Arielle me dégagea avec brutalité. Sa force m’étonna. Je me doutais que l’adrénaline l’avait décuplée. Ne l’étranglant plus, elle s’effondra par terre et toussa. Je m’accroupis et raillai :

— T’es prête à discuter ou je vais être obligé de t’arranger le portrait ?

Son regard noir me transperça et elle eut des tics.

Son insolence me scotchait. Je supposais que c’était ce caractère impudent qui avait fait flancher Yasashii. Elle était sacrément différente de cette potiche d’Angèle. Ça me sidérait que mon frère puisse être attiré comme un aimant par une gonzesse au tempérament de feu.

Elle en chia pour se relever, me sourit et me cracha dessus.

— Je t’emmerde, enculé !

Je vrillai, agrippai sa douce crinière avec virulence et collai son front contre le mien. Son hurlement de douleur m’assourdit.

— Mon enfoiré de frangin est coincé en Enfer, n’espère donc pas qu’il débarque ici pour te protéger !

Pas intimidée du tout, elle me balança cette fois un mollard dans la figure et vociféra :

— Je sais très bien me défendre sans lui !

Mes sourcils se froncèrent.

— T’aurais pas dû faire ça !

Je la soulevai, tout en tenant avec plus de fermeté sa touffe de cheveux et lui administrai un pain dans le bide. Elle beugla et se courba de souffrance. Je ne m’arrêtai pas à cette pichenette et la lattai.

Si au départ elle avait replié ses bras devant elle pour amortir mes coups, elle déchanta lorsque je les déviai pour cogner ses flancs. Elle ne parvenait plus à suivre les déplacements vifs de mes horions qui percutaient aléatoirement son corps, les encaissait et échouait toutes ses tentatives de riposte.

Ses cris me filaient la migraine. J’avais démoli sa fragile garde en un clin d’œil.

Douillant face à tous les gnons qu’elle recevait, elle capitula au bout d’une dizaine de minutes, ce qui me laissa le champ libre pour la rosser. Je lui dérouillai le ventre au point qu’elle en gerba du sang. L’hémoglobine éclaboussa ma veste blanche, ce qui accentua ma rage.

— C’est malin !

Je la propulsai contre le mur à notre gauche. Elle se fracassa le crâne, ce qui la sonna quelques secondes. Le bruit sourd de l’impact se propagea tout autour de nous. Affalée sur le marbre, elle gémissait et sanglotait. Son eyeliner noir dégoulinait sur ses joues.

Je m’avançai vers elle et écrabouillai au passage la rose qui avait glissé de ses mains quand j’avais saisi sa gorge.

Une fois face à elle, la dominant de ma hauteur, je ricanai :

— C’est pas demain la veille que tu referas vibrer le palais, alors il vaut mieux pour toi que t’aies bien profité de Yasashii. Tu le reverras pas de si tôt, et le jour où il rappliquera, tu m’appartiendras déjà !

Je l’avais trop massacrée pour qu’elle réplique verbalement ou physiquement, mais je savais qu’elle bouillonnait.

Je me dirigeai vers la porte pour me casser, abaissai la poignée et lançai à Arielle sans même la regarder :

— T’as intérêt à te saper correctement ou je crame ton dressing. Robe, jupe, je m’en branle, par contre je t’interdis de te fagoter comme une clocharde.

Je faillis dégonder la porte lorsque je la refermai derrière moi et soupirai. Je lui avais fichu la pétoche en la tabassant. Je ramerais pour gagner sa confiance et pour la foutre dans mon pieu. Mon emportement violent ne m’avait pas aidé.

Je souris. Le challenge serait plus galère que prévu et la victoire n’en serait que meilleure. Mon objectif était de lui mettre une cartouche dans moins de trois mois et je ferais tout pour l’atteindre.

Je scrutai ma veste salopée par le sang d’Arielle. Il fallait qu’une de mes servantes se magne de me la nettoyer sinon l’hémoglobine s’incrusterait ; or actuellement, je n’avais qu’une chose en tête : tringler Angèle.      

 

4Arielle

 

 

Une semaine s’était écoulée depuis que Kaeru s’était introduit dans ma suite et avait porté la main sur moi. J’avais si mal que je n’étais pas arrivée à me relever pour aller chercher Hilda et Frida. Cet homme était un monstre.

Ça faisait une trentaine de minutes que j’agonisais quand Helena m’avait retrouvé le crâne en sang. Elle s’était précipitée vers moi, les larmes aux yeux. Heureusement, Amélia n’était pas avec elle. Me voir dans cet état aurait traumatisé la fillette. Mon amie m’avait enlacée et ses pleurs avaient mouillé ma joue. Je l’avais enveloppée dans mes bras et lui avais murmuré d’avertir les jumelles. Étant choquée et affolée, elle n’avait pas eu le réflexe de les prévenir.

Je m’étais recroquevillée sur moi-même lorsque Kaeru m’avait projetée sur le mur pour lui faire croire qu’il m’effrayait, et aussi pour entamer la phase une de mon plan. S’il pensait qu’il avait l’ascendant sur moi, il ne se méfierait pas d’Arielle la peureuse. Je n’en avais aucune envie, mais mon but était de me rapprocher de lui. En ne le quittant pas d’une semelle, j’étais sûre qu’il me révélerait par inadvertance un indice sur l’endroit où il avait caché les ailes de Yasashii.

Je savais que je prenais des risques. Kaeru voulait m’entraîner dans son lit et si je passais du temps avec lui, il s’imaginerait qu’il pourrait obtenir ce qu’il désirait.

Mon visage s’assombrit, mon estomac se noua et mes tics survinrent. L’embrasser pour le berner me donnerait la nausée, toutefois jeme forcerais à le faire. Par contre, je serais incapable d’aller plus loin.

Mes poings se fermèrent. J’avais l’impression d’être nulle et de ne pas aimer autant Yasashii qu’il m’aimait, de ne pas abattre toutes les cartes que je tenais dans mes mains. Si m’unir avec Kaeru permettait à mon homme de remonter sur son trône, je ne devais pas tergiverser.

J’appuyai mon bras sur mon front. Je divaguais complètement. Dévoiler à Yasashii que j’avais offert mon corps à son frère pour qu’il puisse se réapproprier son royaume déchirerait son cœur.

Quand je côtoierais Kaeru, je simulerais progressivement mon attirance pour lui, pour ne pas éveiller ses soupçons. Ce serait louche qu’une femme vous haïssant s’éprenne de vous en moins de trois jours. Il s’agirait d’une stratégie à long terme, et l’idéal serait que je localise les ailes avant le retour du roi des Enfers. Kaeru ne ferait certainement pas le premier pas de lui-même, mais s’il se montrait entreprenant et que je sentais que ça devenait dangereux, je changerais de tactique.

Je ravalai ma salive, consciente que je jouais avec le feu et que je pouvais me brûler à tout moment.

Mes vêtements en main, je m’orientai vers la salle de bains.

Mon regard s’était immobilisé là où nous avions récuré le sol maculé de mon sang avec Helena après qu’Hilda ait usé de sa magie de guérison sur moi. Frida, toujours aussi muette, n’était pas intervenue et était restée en retrait. Si elle ne se comportait pas comme ça avec tout le monde, j’aurais présumé qu’elle m’exécrait.

J’enlevai ma nuisette et me raclai la gorge face à mon gigantesque miroir. Réitérer mon tic l’avait irritée. Les autres élancements dus à ma maladie m’assaillaient également.

La glace refléta des hématomes violacés au niveau de mon abdomen. Hilda m’avait fixé avec un air perplexe lorsque je lui avais prié de les laisser. Je ne voulais jamais oublier.

Kaeru était d’une violence indéniable et sans scrupule. Me rebeller me condamnerait à être expédiée dans le néant.

Ma poitrine s’oppressa. Il ressemblait tellement à Yasashii, que pendant un instant, j’avais le sentiment de revivre l’une des crises de mon homme. Cet automatisme de s’ébouriffer souvent les cheveux, leurs parfums, leurs corps, leurs visages, leurs langages familiers, vulgaires même, et le timbre de leurs voix, étaient identiques. On les confondrait en permanence si la couleur de leurs iris et de leurs cheveux n’était pas différente.

Je grimaçai en me visualisant en train de me rendre compte que j’avais fait l’amour avec Kaeru plutôt qu’avec Yasashii, piégée par l’obscurité de la nuit. Quelle horreur ! Le pire cauchemar de ma vie !

Je secouai la tête pour chasser ces affreuses images qui avaient défilé devant mes yeux et me douchai.

Quand je fus propre, je revêtis une robe vermillon pour faire fulminer le roi du Paradis. Il savait que son frère ne jurait que par le rouge et le noir. Il voulait que je m’habille avec des robes et des jupes ? J’avais obéi à ses ordres. Bon, du coup je ne me fondrais plus dans le paysage, mais je provoquerais Kaeru afin de débuter mon stratagème. Si je captivais son regard, je créerais une sorte de connexion entre nous. Et pour que mon « opération séduction » fonctionne, j’avais décidé que j’assisterais désormais à tous les repas. Il fallait aussi que je tisse des liens amicaux avec les femmes du palais.

Comme Helena était à nouveau auprès d’Amélia, je ne la mêlerais pas à mes problèmes. J’avouais que je craignais que Kaeru les brutalise s’il s’apercevait de ma supercherie. En effet, il avait probablement remarqué que nous étions proches, ces dernières ne s’étant pas présentées de nombreuses fois aux petits déjeuners et aux dîners pour manger avec moi. S’il les envoyait dans le néant par ma faute, je ne m’en remettrais pas.

Mes tics jaillirent.

Je chaussai des escarpins vernis grenat à plateforme, puis me maquillai et me brossai mes cheveux. La fragrance de muguet qui imprégnait mon cou me talonna lorsque je désertai la pièce et ma suite.

En parallèle de ma mission périlleuse « Kaeru » et « amie-amie avec les servantes », j’explorerais le palais ainsi que l’extérieur. Si je pouvais éviter de feindre que le frère du roi des Enfers me plaisait et découvrir l’emplacement des ailes par moi-même, ça m’arrangerait. Je devrais être prudente, surtout quand je fouillerais sa suite. Il m’exécuterait s’il m’attrapait.

Je remuai la tête à gauche et à droite. Je rayai de ma liste immatérielle l’option « accéder à l’antre de Kaeru », car celle-ci signifierait que j’aurais été invitée à y entrer et ce ne serait sûrement pas pour parler de la pluie et du beau temps.

J’eus un haut-le-cœur en me mentalisant avec lui dans son lit.

Ne panique pas, Arielle, ça ne se produira pas ! Jamais !

J’inspirai et expirai. J’avais plusieurs cordes à mon arc pour récupérer les ailes, mais toutes ces solutions étaient compliquées à réaliser.

Je verrouillai la porte et m’engageai dans le couloir. Je levai le bras gauche, me mordis la lèvre et clignai des yeux. Amélia, qui sortit de la suite d’Helena, m’étreignit. La superbe Asiatique me fit la bise dès que la fillette me libéra.

— Tu vas mieux ?

— Disons que la douleur de mes bleus s’est atténuée.

Elle gesticula ses bras dans tous les sens et sa colère explosa.

— Cet homme mériterait une correction magistrale pour avoir frappé une femme !

Amélia avait sursauté et dévisageait Helena avec une mine bouleversée. La quarantenaire regretta aussitôt d’avoir hurlé.

Mon regard se riva sur Amélia. Et si ses paroles avaient ravivé les souvenirs qu’elle avait enfouis en elle ?

Helena saisit les mains de sa fille.

— Je n’aurais pas dû crier.

Amélia se pelotonna contre elle.

— Je te pardonne, Maman.

Mon amie débordait de gentillesse. J’étais persuadée qu’elle se serait interposée et m’aurait défendu si elle avait fait irruption quand Kaeru m’avait malmenée. Je la considérais comme ma mère de cœur et elle me témoignait tout son amour chaque jour. Elle voulait nous protéger avec Amélia, mais c’était à moi de les protéger. Je refusais qu’elle s’oppose au frère de Yasashii et qu’il la catapulte dans le néant. Il ne fallait pas que la fillette la perde encore une fois.

Helena s’étant redressée, elle me sourit. Je l’imitai et eus une série de tics. Amélia s’empara de nos mains.

— En route ! lâcha-t-elle.

Son ventre qui gargouillait indiquait la raison de son empressement : la faim.

Je décoiffai ses cheveux pour qu’elle ronchonne. Une totale réussite. Helena gloussa, ce qui agaça davantage Amélia.

— Maman !

Nous rîmes en chœur avec sa mère et nous marchâmes dans le couloir. J’examinai la superbe Asiatique. Je jalousais sa sublime chevelure noire. Sa robe fuchsia moulait sa splendide silhouette. Ça ne m’étonnait pas que Kaeru l’ait choisie pour le rejoindre au Paradis.

Avait-elle eu des rapports sexuels avec lui ? Je savais très bien qu’il ne raccourcissait pas la vie des humaines pour bavarder avec elles. Était-il du genre à abuser les femmes ? À utiliser un moyen de pression pour les obliger à vendre leur corps ? Et s’il avait menacé Amélia pour qu’Helena cède ? La petite fille devait être une gêne pour lui, mais il ne l’avait pas propulsée dans le néant, donc elle lui était utile d’une manière ou d’une autre.

Si j’apprenais qu’il avait violé Helena ou l’une de ses servantes, je lui assènerais un crochet dans les dents pour commencer, et je le massacrerais.

Après avoir parcouru le couloir, nous empruntâmes les escaliers. Amélia chantait cette chanson qu’elle adorait : You’ll be in my heart. On ressentait qu’elle chérissait sa mère quand elle montait dans les tours et que ses yeux la couvaient.

Lorsque nous atteignîmes le hall, nous nous acheminâmes vers le séjour et nous nous y engouffrâmes.

Mes tics surgirent.

Une nappe blanche en soie avec des motifs floraux violets, roses et jaunes accaparait la table en chêne massif qui reposait sur un tapis beige. L’argenterie avait été disposée sur toute la surface. Bol, cuillères, couteaux, verres et chandeliers brillaient.

Les servantes du palais avaient-elles des tâches à effectuer comme celles du manoir ? Kaeru ne m’avait rien spécifié à ce propos depuis que j’avais atterri au Paradis. Enfin, il n’avait pas eu beaucoup l’occasion de discuter avec moi, puisque je l’esquivais tout le temps.

J’inspectai les trois femmes assises dans les fauteuils scandinaves en tissu patchwork multicolores près de la cheminée en pierres de taille où des flammes noires dansaient, crépitaient et diffusaient de la chaleur dans la pièce.

La première, avec sa crinière rousse qui descendait jusqu’en bas de son dos, avait croisé les jambes. Sa robe indigo cintrée au décolleté outrageant exhibait sa poitrine généreuse. La deuxième, une brune aux cheveux courts, était resplendissante. Sa jupe verte exposait ses mollets musclés et son haut fleuri à dentelle mettait en valeur ses courbes sveltes. Et la troisième, une blonde platine avec des boucles à l’anglaise effleurant ses omoplates nues, sa robe ambrée ouverte à l’arrière, affichait une expression impassible qui fit frémir mon corps à en avoir la chair de poule.

Le maquillage peu naturel de la rouquine et de la blondinette contrastait avec celui de la brunette qui avait orné avec légèreté ses paupières de fard bleuté et ses cils de mascara. Sa crème teintée étalée avec finesse semblait invisible.

Elles me toisèrent toutes avec mépris.

Mes tics déferlèrent.

Se lier d’amitié avec elles s’avérerait a priori ardu. Me voyaient-elles comme une rivale ? Leurs auras meurtrières m’affirmaient que oui. J’essayerais tout de même d’échanger avec elles et de parvenir à faire de l’une d’elles mon allié.

Soudain, mon regard qui papillonnait toujours de femme en femme s’arrêta sur elle. Angèle venait de décoller ses fesses du canapé Chesterfield en cuir blanc. Son hostilité à mon égard était palpable. C’était de toute évidence à cause de Kaeru qu’elle avait cette profonde aversion pour moi. J’étais son ennemie, une potentielle maîtresse pour l’homme qu’elle aimait, alors évidemment si elle pouvait m’écharper, elle n’hésiterait pas. Elle voudra encore plus me réduire en charpie quand je me rapprocherai de lui.

Les servantes se rassemblèrent autour d’elle. Ses cheveux blond doré étaient attachés en queue-de-cheval et sa frange dissimulait presque ses yeux bleu nordique. Sa robe sirène opaline lui allait à la perfection. Sa beauté me fascina. Son corps parfait charmerait n’importe quel homme. Je me sentais hideuse à côté d’elle. Le reconnaître ne m’enchantait pas, mais ça ne me surprenait pas que Yasashii soit tombé amoureux d’elle.

Angèle fit signe aux trois jeunes femmes de prendre place à table. Je soupirai de dépit. Elles étaient ses subordonnées. Je comprenais leur réaction de tout à l’heure. Devenir amie avec l’une d’elles était utopique.

Lorsqu’Hilda et Frida pénétrèrent dans le séjour, l’atmosphère s’apaisa. Je les remerciai intérieurement.

Deux chaises s’apparentaient à des trônes dans le style baroque français. En bois d’acajou, elles étaient décorées avec des feuilles d’or. Leurs accotoirs étaient en forme de tête de lion et les coussins et dossiers en velours blancs. Ce devait être celles de Kaeru et d’Angèle.

J’attendis que l’ex de Yasashii s’attable. Je voulais être en face du roi du Paradis.

Mes tics fusèrent à son arrivée.

Son costume blanc et sa chemise azur faisaient ressortir ses cheveux blond miel.

Un homme sadique et cruel au visage angélique…

Il s’assit sur la chaise-trône de droite, et n’adressa pas un regard à Angèle, qui le contemplait. La seule femme qui l’avait hypnotisée à la seconde où il avait franchi le seuil de la pièce, c’était moi.

Il m’observa et sourit. Il savait que j’avais fait exprès d’opter pour cette robe rouge épousant à merveille mon corps pour le défier. Je lui aurais bien lancé un « donne-moi ton bite, je te baise », mais je m’abstins.

Quand ses yeux bleus d’une incroyable pureté s’ancrèrent dans les miens, je ne sourcillai pas. Je devais continuer de le braver. Si j’allais trop vite dans mon opération « séduction », il me percerait à jour et ma mission serait tuée dans l’œuf. Partager ce repas avec tout le monde était déjà suspect.