Le temps de l'oeuf - Tome 3 - Marc Gérard - E-Book

Le temps de l'oeuf - Tome 3 E-Book

Marc Gérard

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Beschreibung

Les ptères, Dip, son oncle Folavoine et l’ami Groslabre parviendront-ils à déjouer le plan démoniaque du Roi carabe ? Nymphéa l’ondale pourra-t-elle les aider ? Satine, la nymphe, va-t-elle être sacrifiée au nouveau dieu, Just ?

Sous la menace d’une Guerre sainte, c’est autour du Puits de l’Équilibre que nos héros Ailés devront se montrer maîtres de leur destin.

Nécrophore le Noir est le troisième et dernier volet de la trilogie « Le Temps de l’Œuf », qui comprend également : Dip le ptère (Tome 1) et Nymphéa l’ondale (Tome 2).

À PROPOS DE L'AUTEUR

T. Sturgeon disait : « Tous les enfants sont des extraterrestres ». Je me suis donc mis à écrire des récits fantastiques pour la jeunesse, dont "Les éboueurs du ciel" qui s’est vu attribuer un Prix national.

Aujourd’hui, la saga « "Le Temps de l’Œuf" » s’adresse au plus grand nombre…

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Seitenzahl: 184

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

 

Page de titre

 

 

 

Marc Gérard

 

LE TEMPS DE L’ŒUF – Tome 3

 

Nécrophore le Noir

 

Roman

 

 

 

 

ISBN : 979-10-388-0943-7

Collection : Passerelle

ISSN : 2729-2843

Dépôt légal : octobre 2024

 

 

 

 

© Couverture Ex Æquo

©illustrations Ex Æquo à partir d’images générées par l’IA

© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite

 

 

 

 

 

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

www.editions-exaequo.com

 

 

 

Aux autres insectes de ma connaissance…

 

 

 

PERSONNAGES PRINCIPAUX

 

 

LES AILÉS

 

LES PTÈRES

(de Gougeville et du Pays du Centre)

 

Dip Bourgeon : jeune ptère orphelin, viticulteur et

éleveur de poules.

Folavoine Vif-argent : oncle maternel et tuteur de Dip.

Groslabre Ravet : dit «Grol» voisin et ami de Dip et

de Folavoine, magicien à ses heures.

Finrieur Bourgeon : père de Dip.

Brindille Vif-argent : mère de Dip et sœur de

Folavoine.

Satine Poche : nymphe du chef du village Mâche

Poche.

Mâche Poche : chef de Gougeville et père de Satine.

Anthémis Poche : née Anthémis Loche, mère de Satine.

Locuste Charançon : cigarier aveugle prisonnier de la

Courtilière.

Sirex : élagueur.

 

LES GRANDES-AILES

(de Mangroville et du Pays de l’Eau)

 

Altise : bailli de Mangroville.

Perle : fille d’Altise et de Petits-yeux.

Petits-yeux : femelle d’Altise.

Crocs-pointus et Métallin : deux pêcheurs.

Alen : père de Nymphéa.

Fêned Brisevent : ami de Nymphéa.

 

LES LONGUES-CORNES

(des Champs-Herbeux)

 

Coléo : le lucane, fils de Mauvin.

Brume : fiancée de Coléo.

Mauvin et Sans-pinces : père et mère de Coléo.

Syrphe : sœur cadette de Coléo.

Grâv : pêcheur, frère de Sans-pinces, oncle de Coléo.

Megalo : capitaine embios.

 

 

LES RAMPANTS

 

LES CANCRELATS

(du Pays d’Est)

 

Spatule : grand cancrelat jaune, protecteur de Satine.

La Tique : chef du commando chargé d’enlever la

nymphe.

Mange-bois : troisième larron, xylophage.

Jacotin : conteur.

 

LES CARABES

(d’Hégra et de la montagne noire)

 

Nécrophore le Noir : «la Griffe Noire», roi des

carabes.

Thogort : général d’armée.

Humi et Hémi : les chambellans.

Morga : reine et épouse de Nécrophore.

Gyris : confesseur du roi, adepte du dieu Just.

Cul-noir : marin, capitaine du Vent-debout.

Berd : mousse à bord du Vent-debout.

Brise-tarses : fantôme d’un ancien officier de cavalerie.

Linule : fantôme de la servante de Brise-tarses.

Dos-rayé : grand-père de Nécrophore, ancien roi et inventeur de l’arc Sourcil.

Harpalus : marin sur la Sentinelle.

Gurval : armurier du roi.

Krôil : soldat.

Colem et Syphon : deux cousins.

 

 

LES AQUATIQUES

 

LES HYDROPTÈRES

(Des marécages de l’Ouest et des Hauts-Prés)

 

Nymphéa : ondine (ou ondale), locataire du Courlis,

championne dans la confection de beignets de cresson.

Ambre : mère de Nymphéa.

Pérégrille : grand-mère de Nymphéa.

Fang : oiseau rapace ami de Nymphéa.

Les dytiques : monstres aquatiques d’eau douce.

Le gyrmar, la nèpe… : monstres marins.

 

 

LES TERRESTRES

 

LES SÉDENTAIRES

(Habitants de Tertre et ses environs)

 

Hymen : reine despotique des Terrestres.

Flix2047 : propriétaire de la cabane de Nymphéa.

Herbine : fée et magicienne, sans cesse à la recherche

des «rêveurs».

 

LES NOMADES

(Habitants du désert, au sud)

Les ténébrions

 

 

LES OBJETS MAGIQUES

 

Sourcil

 

 

Pierre gemme du cigarier

 

 

 

Collier d’Anthémis

 

Pendentif du chaman

 

 

CHRONOLOGIE

 

  TEMPS DE L’HOMME                       TEMPS DE L’ŒUF

1973

Premières expériences de transferts de gènes

2058

Fin du cycle «Humanité»/Début du cycle «Insectes»/Ponte de Génésis la mouche mère modifiée génétiquement, et de Blatto le Cancrelat, sur l’Éponge de Vie.

1995

La «mouche méditerranéenne» est le second insecte à avoir été manipulé génétiquement. Ceratitis capitata, de son nom latin. Une bestiole connue pour être le fléau des vergers californiens. Fin décembre, des biologistes ont annoncé avoir réussi à lui greffer un gène… qui lui donne les yeux blancs…

Travaux publiés dans Science, le 22/12.

2059

 

Débuts de vie de leurs descendants à l’origine d’une longue lignée d’insectes mutants, dans un laboratoire abandonné du sud de la France.

Naissance de larves dont le croisement de leur ADN avec de l’ADN humain engendrera les peuples primitifs.

1998

Le génie génétique compte déjà des paquets de virus, bactéries et levures, des brassées de tabacs, maïs, tomates et choux, des flopées de brebis, chèvres, souris, lapins, porcs et carpes, il ne pouvait s’enorgueillir que d’un seul invertébré : la mouche du vinaigre, Drosophila melanogaster, Un diptère devenu célèbre, tant il s’est soumis avec brio aux manipulations génétiques les plus diverses, donnant en spectacle des drosophiles à quatorze yeux, à quatre ailes, aux membres inversés ou à la longévité accrue… Depuis maintenant trois années de recherche, les expérimentations sur un autre diptère, la «mouche méditerranéenne», donnent également d’excellents et de surprenants résultats…

Travaux publiés dans

Science 15/01

2060

 

 

 

 

 

2075

 

 

 

3083

 

 

 

 

3154

 

 

 

 

 

3946

 

3951

 

Évolution des 4 sociétés initiales :

Le Peuple Ailé :

– Les Ptères

– Les Longues-cornes

– Les Grandes-ailes

Le Peuple noir :

– Les Rampants : carabes, cafards…

Apparition des premiers hydroptères…

 

Élévation par les Ailés du Phare de la Connaissance. Parallèlement, perçage du Puits de l’Équilibre par les Rampants. Phare et Puits se trouvant chacun sur les bords opposés du Monde connu.

 

Édification de Gougeville.

Rapt de Damoiselle.

Guerre des saules.

Victoire du Peuple Ailé.

2018

Cette année-là, pas moins de 60 % de vertébrés, dont de nombreux animaux sauvages, ont disparu de la surface du globe.   Source WWF, 13/03.

4060

Résurgence du Fléau.

Dos-rayé se fait fabriquer «Sourcil», l’arc mortel.

2035

Dérèglement climatique.

Apparition du virus CORMAM3V8. 3ème Pandémie mondiale en deux ans.

Site du Ministère de la Santé 04/02.

4063

Invention de l’écriture par

Folavoine Vif-argent.

2057

Année de la disparition totale de tous les mammifères…

Naissance de Génésis et Blatto

4082

Rapt de Satine Poche par trois cancrelats.

 TEMPS DES LARVES                                  TEMPS DES

CHRYSALIDES

 

 

 

On peut désormais voler plus haut que ses rêves !

 

 

 

 

PRÉLUDE

 

1

 

 

Dans tous les mondes, et de toutes les époques, partout où brûle un feu de bois dans un âtre ou au centre d’un simple rond de pierres, il y a toujours un conteur non loin. C’était également le cas à Hégra-la-basse, ce soir-là, au pied de la Montagne noire…

 

— C’est commencé ? questionna timidement une larve en s’asseyant au fond de la salle.

Elle se cala comme elle put entre deux carapaces, bousculant au passage les derniers arrivants qui venaient de s’installer.

— Chut !

— Ben quoi ? J’ai bien le droit de demander…

— Tu as surtout le droit de te taire, lui rétorqua une jeune blatte passablement irritée.

Elle se serra bon gré mal gré — et plutôt mal gré que bon gré — en rouscaillant.

Devant elles, les spectateurs, en cercle, se retournèrent comme un seul Rampant. Des milliers de facettes désapprobatrices brillèrent soudain en laissant, au fond des yeux, refléter les flammes du bûcher, dans l’âtre. De nombreuses antennes pointèrent en direction de la retardataire puis se mirent à crisser. Des élytres s’entrechoquèrent de mécontentement.

La larve se tassa, consciente d’avoir fâché la quasi-totalité des auditeurs. Penaude, de ses quatre menottes, elle défroissa le joli plastron blanc qu’elle avait choisi puis endossé pour la circonstance.

— Qu’est-ce que j’ai raté ? insista la jeunette.

— Chut, à la fin !

Au centre de l’assistance, et malgré le désordre naissant, Jacotin, le conteur, conservait le même regard bienveillant. A priori, cela ne le dérangeait pas d’être dérangé, comme il aurait si bien dit. D’ailleurs, le spectacle n’avait pas réellement commencé; il n’avait pas encore ouvert la bouche. Les mandibules au repos, il s’était contenté d’écarter les pans de son vieux manteau mité. Puis, comme à chaque fois, il avait pris différentes poses, tel un modèle dans l’atelier d’un peintre. Ensuite, l’air inspiré, il avait marché de long en large afin de circonscrire, en arpentant l’espace, son aire de jeu. Impassible, donc. Seule l’extrémité de son rostre avait légèrement frémi lorsqu’il avait reniflé la bonne odeur de crêpes qui se dégageait de la cuisine voisine.

Jacotin passait de villes en villages pour narrer les aventures des héros légendaires. Les vies de Beryl le fou, de Sacarban le terrible ou des sœurs Heurtebise n’avaient pas de secrets pour lui. Il contait leurs exploits augmentés d’anecdotes (réelles ou imaginaires) croustillantes. Il décrivait l’extraordinaire Guerre des Saules comme si vous aviez vous-même fait partie des troupes des Rois Rampants de l’époque. Il vous donnait alors l’impression de sentir la méchante caresse des flèches ennemies ou celui du fil des estocs. Il modelait son propos tel un artiste-potier, lui conférant des formes si suggestives qu’il s’inscrivait au plus profond des esprits. Ses mots étaient choisis et faisaient mouche en allumant de petites étoiles au fond des crânes.

Comme ici, ce soir…

 

Au cœur de l’unique pièce à vivre, une bonne vingtaine d’âmes s’étaient entassées dans la cabane pour l’entendre déclamer son histoire. Il savait si bien se mettre dans la carapace de ses différents personnages. Leur faire susurrer les secrets les plus intimes, hurler les insultes les plus vachardes, moduler les silences… qu’à chaque représentation de sa part, tout son petit monde s’en trouvait remué jusqu’aux tripes.

De plus, l’hiver venant, il faut admettre qu’il n’y avait pas grand-chose à faire à Hégra. Les occupations étaient trop souvent d’une monotonie affligeante et triste comme un jour de brouillard, et les spectacles se faisaient rares. Parfois, un jongleur ou un dresseur de phasmes s’annonçait telle une éclaircie. Et alors, on poussait les tables et les tabourets pour lui faire de la place. Mais cela n’arrivait pas fréquemment. D’ordinaire, les soirées s’étiraient en jeux d’ombres sur les murs, en partie de souffle-pomme ou en concours de devinettes. C’est pourquoi la venue de Jacotin était un événement que personne n’aurait voulu rater.

Lorsqu’il racontait le désert, il gardait toujours en poche un peu de sable qu’il sortait à bon escient afin de le laisser dégouliner d’entre ses doigts griffus, devant les mines ébahies des plus jeunes. S’il évoquait la mer de Laebtec, il parvenait à arroser (on ne sait comment d’ailleurs, peut-être en postillonnant) les premiers rangs. Quand il parlait des redoutables crocs, on avait l’impression de les entendre hurler avec lui, à la lune. Et enfin si, comme il avait prévu de le faire aujourd’hui, son récit relatait les aventures des trois brigands kidnappeurs de la petite nymphe du chef Ailé, alors tous les regards convergeaient vers l’objet scintillant de mille feux qu’il avait pris soin d’apporter.

— Chuuuut ! répétèrent en chœur les Rampants réunis à l’adresse de la larve à la carapace encore molle.

— Mais, mais je n’ai…

— Chuuuuut, zriiiing et bruuuuuuzz !

 

L’objet en question qu’exhibait le vieux cancrelat n’était autre qu’un magnifique collier de vraies perles. Jacotin le tendait loin de lui, à hauteur de son thorax. Le collier pendouillait au bout d’un long bâton que tenait l’un de ses deux bras droits. Comme s’il avait eu peur de le toucher. De l’approcher même, un tant soit peu, de sa personne.

Après s’être éclairci la voix en crachotant un peu autour de lui, directement sur la terre battue, il s’essuya d’un revers de manche et débuta ainsi son conte :

— Petits et grands. Adultes ou jeunes Rampants. Nymphes, larves ou vieillards séniles, oyez l’histoire extraordinaire du collier d’Anthémis Poche, la veuve de Mâche le bottier…

Nombreux dans l’assistance connaissaient déjà cette histoire ainsi que la réputation du conteur. Certains sur le bout des griffes, à tel point qu’ils auraient pu réciter le texte sans erreur. Les plus fidèles allant même jusqu’à anticiper les mots de Jacotin, voire les prononcer à sa place, dans le même ordre, avec des inflexions de voix pareilles à celles de l’auteur. Pourtant, le silence était de mise. Chacun se taisait pieusement. Au moins autant que lors des fêtes de La grande Vitrine, quand les très religieuses mantes officiaient dans les grottes ou bénissaient les récoltes.

L’attention vira vite à son comble.

Les effluves des crêpes au lait de pucerons dorant dans les cuisines ne suffisaient pas à divertir les auditeurs. Pas plus que le crépitement de la pâte versée dans les grandes poêles. Un tremblement de terre n’aurait pas détourné leur regard du vieil orateur tenant sa perche, avec à son extrémité le fabuleux bijou. Je crois même dire, sans risquer de me tromper, que l’annonce de l’arrivée imminente du roi Nécrophore le Noir n’aurait pas perturbé leur concentration extrême.

— Ce collier, continua à clamer le cancrelat avec emphase, est bien le témoin de la tragédie qui s’est jouée à Gougeville, en Pays du Centre, au début de l’automne dernier. Il ne s’agit pas d’une vulgaire copie. C’est le vrai, l’original. Rappelez-vous… rappelez-vous…

Jacotin faisait de grands gestes. Son ombre tournoyait sur le mur du fond de la cabane. On l’aurait cru possédé par une force démoniaque. Son bras toujours tendu s’employait à faire danser la parure en la balançant au-dessus des têtes et des antennes des spectateurs ébahis, assis sagement par terre.

Dehors, il s’était mis à neiger. Comme par enchantement, la nature devenait son alliée en enfermant son auditoire dans un silence douillet. Ainsi, le ciel avait décidé de préserver ce moment rare dans un écrin de blancheur.

Tassés les uns contre les autres, les plus jeunes spectateurs montraient une écoute remarquable pour des larves d’ordinaire plus chahuteuses. Aucune d’entre elles n’avait l’envie de se divertir en regardant, par la croisée, la danse des flocons. Toutes n’avaient d’yeux et facettes que pour le collier.

Soudain, l’autre bras droit du conteur se tendit alors à son tour. Sa main sortit brusquement de sa manche montrant trois longs doigts maigres et raidis, laissant le dernier replié.

— Trois ! cria-t-il. Trois… Trois cancrelats. Trois des nôtres parmi les Rampants. Trois brigands chez les Ailés. Trois rase-prairie au milieu des caresse-nuages. Que pensez-vous qu’ils fissent ces trois-là… ? Le mal, bien sûr ! Le mal. Le mal, puisque le Fléau resurgissait. J’ai bien dit le FLÉAU.

Jacotin s’arrêta net, content de son effet. Il venait de hurler le dernier mot en laissant traîner la dernière syllabe. Il sentit très nettement trembler les carapaces autour de lui. Il y eut une sorte de vague qui se mit à se propager en ondulant. Les paires d’antennes ressemblaient à des épis de blé pris dans les caresses d’un vent fort d’été, se couchant pour mieux ensuite se redresser.

— Eh oui, le Fléau, reprit-il plus doucement afin de stopper la vague. Rappelez-vous. Ils avaient pour noms : La Tique, Mange-bois et Spatule. Ce sont eux qui ont tué le bottier et dérobé ses économies. Eux encore qui ont enlevé sa nymphe, Satine. Eux enfin qui ont laissé son épouse Anthémis Poche pour folle, hagarde, près de la cabane incendiée, après lui avoir volé ce collier de perles. Vous allez voir que cela ne leur a pas porté chance…

 

Jacotin s’arrêta de nouveau.

Il posa délicatement sa perche au sol puis s’empara d’un trépied qui traînait là avant de s’asseoir dessus, en prenant garde de replier confortablement ses grandes pattes sous ses élytres.

— Le Fléau, disais-je. Il a parfois bon dos. On pourrait croire que le Mal a refait son apparition juste après la mise à jour de Sourcil, l’arc démoniaque. Personnellement, je pense que la découverte des deux jeunes cousins Colem et Syphon n’est que fortuite. Les Rampants n’ont nul besoin d’une arme magique ou d’une quelconque malédiction pour être mauvais. C’est dans leur nature. Et notamment les cancrelats. Je sais de quoi je parle…

Il dégrafa complètement son manteau. Maintenant que, dans son dos, les flammes réchauffaient sa carapace grise en la faisant luire, il n’en avait plus besoin. Son regard caressa les assis du premier rang. Il grimaça comme si une vilaine douleur soudaine venait de l’assaillir.

Était-ce parce que lui aussi faisait partie de la tribu des cancrelats qu’il semblait avoir du mal à poursuivre son récit ? Connaissait-il, dans ces instants, la honte de son clan ? Ou bien était-ce simplement les affres d’une colique ou d’une indigestion qui déformaient les traits de son visage ? Difficile à dire. Il est vrai que Jacotin profitait de ces haltes pour se rassasier. Et ce soir-là, avant d’entrer en scène, il avait bourré son estomac de plusieurs rations d’une potée de légumes, ne sachant guère de quoi le lendemain serait fait.

Toujours est-il que, cette fois, il ne semblait pas simuler la souffrance. Celle-ci était bien réelle.

Pourtant, son visage n’avait guère l’obligation de faux-semblants pour exprimer la douleur ni pour paraître torturé. Il était déjà bruni et ridé depuis fort longtemps d’avoir trop erré dehors, par les sentiers de montagne. Chaque hiver, quand le temps hésite entre deux saisons, le soleil se reflétant sur la neige laissait forcément sa marque. Les sillons de son front s’étaient creusés encore davantage que les torrents avoisinants; sa peau craquait comme celle d’une vieille momie séchée par les ans.

Et le reste du corps ne valait pas mieux.

Que dire, sinon que sa carapace était fendue en de nombreux endroits ? Qu’ajouter d’autre, à part que ses six membres avaient le plus grand mal à plier ? Certes le vieux cancrelat montrait d’évidents signes de fatigue. Cependant, lorsqu’il contait, une nouvelle vigueur semblait l’habiter. Le vieil arbre noueux retrouvait une sève de jeune bouleau.

Ainsi, il entreprit malgré tout de continuer à voix presque basse.

— Trois brigands… Mange-bois, le premier, connut un triste sort. Il périt, si l’on en croit les racontars de marins, noyé en mer de Laebtec après avoir grignoté le plancher qui lui servait de radeau. L’imbécile ! Le grand Spatule, lui, tomba du haut d’une falaise et mourut dignement sur le dos, comme un bon cancrelat, mais tout à fait aplati. Paix à ses âmes ! Quant à La Tique, le chef de la triste expédition, on raconte qu’il s’est étouffé dans son sommeil. Ne priez pas pour La Tique, Mange-bois ou Spatule ! Ni Just ni les anciens dieux. Ils n’en valent pas la peine.

Il marqua un temps d’arrêt.

— Mais l’histoire ne s’arrête pas là, poursuivit-il au bout de plusieurs dizaines de grains. Sinon le conte serait trop courant… La Tique, avant de mourir, avait cédé le collier de perles au patron d’une auberge de Bergsen. Ce dernier, dit-on, aurait aussitôt contracté une terrible maladie, si bien que sa carapace se serait refermée sur lui, le claquemurant comme une noix à l’intérieur de sa bogue. Mort étouffé ! Ensuite, le bijou serait tombé entre les mains d’un riche commerçant qui aurait connu à son tour une fin horrible. Sans parler de cette femelle de marin ayant fait main basse sur les perles et que l’on retrouva pendue au grand-mat du bateau de son époux. Je vous le dis, ce collier est maléfique. Vous comprenez mieux désormais pourquoi je le brandis au bout d’une perche pour narrer son histoire.

Jacotin reprit son souffle et le bâton en main.

Il bougea le collier du bout de sa perche, le titillant comme on le ferait, de loin, d’un serpent sournois et venimeux. Méfiant.

Il se leva enfin en dépliant ses grandes pattes. Puis il arbora un air mystérieux avant d’ajouter :

— Je vois bien que bon nombre d’entre vous se demandent encore comment j’ai bien pu entrer en possession de cette relique. C’est une longue histoire. Plus longue que mon ombre sur ce mur. Sachez simplement que le marin dont la femelle s’est pendue était l’une de mes connaissances. Jadis, et bien avant qu’il ne décide de prendre la mer, nous avions ensemble parcouru la lande. Il aimait les légendes et les histoires, lui aussi. Par contre, il se serait bien passé de cette dernière qui le rendit veuf. Il a vite compris que le collier de perles était la cause de son désastre. C’est pourquoi il me le céda en me faisant promettre de ne jamais le porter. J’ai promis. Depuis, j’ai tenu parole. Je ne m’en pare jamais le col et, si je dois le manipuler, l’exhiber, je le fais le plus souvent comme devant vous ce soir. De loin, du bout d’un bâton.

Jacotin ferma les yeux.

— En vérité, dit-il, je vous l’annonce solennellement, il se pourrait bien qu’à chaque perle de ce bijou soit associé un très grand malheur.

Le conteur rouvrit les yeux et ramena la parure à ses pieds, tout doucement, à l’aide de l’extrémité de sa perche, en la faisant glisser au sol, sur la terre battue, tel un reptile étincelant.

— Alors, fit-il pour conclure, qui en veut ? Personne ? Vrai, il n’intéresse personne ?

Il récupéra le collier et le remit en poche avec un sourire malicieux.

 

 

DIP

 

2

 

 

Dip, son oncle Folavoine et son ami Groslabre, accompagnés du lucane Coléo déambulèrent un long moment entre les cabanes incendiées et les ruines encore fumantes des habitations de Touat.

Après les prairies verdoyantes de leur Contrée, la forêt profonde de Bellesfeuilles, après le Pays de l’Eau, le désert d’Alipandres et les Champs Herbeux, les Ailés auraient sans nul doute apprécié de trouver un paysage beaucoup plus accueillant. Mais tout, en l’état, n’était que décombres et désolation. Devant ce spectacle, les trois ptères affichaient des mines affligées, compatissant à la douleur de leur compagnon. Le puissant lucane contemplait son village dévasté. Et sa douleur se mélangeait à une rage intérieure, une formidable soif de vengeance envers le roi du Peuple noir.

Coléo, le grand Longues-cornes, n’était pas le seul à vouloir fendre par le milieu la carapace de Nécrophore, le responsable du massacre des siens. Depuis qu’il avait appris la vérité sur l’assassinat de ses parents, Dip ruminait également de bien coupables pensées à l’encontre du grand carabe nommé aussi la Griffe.