Brasier - Tome 2 - Marc Gérard - E-Book

Brasier - Tome 2 E-Book

Marc Gérard

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Beschreibung

En 2061, la planète bleue est devenue un immense brasier. Les machines, avec Nov le cyborg à leur tête, régissent le monde. L’Oracle, Intelligence Artificielle omnisciente, est devenu le nouveau maître du jeu, reléguant les humains au rang de simples consommateurs. Dans ce contexte, Bouille parviendra-t-elle à retrouver les meurtriers de son frère afin de le venger ? Une chose est sûre : elle se rendra vite compte que nous ne sommes pas seuls sur Terre…

Ce roman se déroule en 2061. Il est le deuxième volet d’un cycle intitulé « BRASIER ». Il s’inscrit dans le genre littéraire cyberpunk (Philip K. Dick, John Brunner, Robert Silverberg, etc.) On y retrouve les personnages principaux et les lieux du premier volet, La part du feu : le cyborg Nov, la petite Bouille qui a grandi et surtout Mickey, le chef de la Dissidence. La double intrigue invite d’une part le lecteur à chercher la véritable identité de Bouille. En effet, en elle, cohabite une force alien monstrueuse. Et d’autre part, à se demander si l’issue de la révolte menée par Mickey et sa bande de rebelles sera couronnée de succès. Dystopie d’anticipation, Dessous la cendre aborde également divers aspects de l’organisation d’une société urbaine futuriste, violente et hypersurveillée, où les humains réduits au rang de simples consommateurs vivent sous la coupe des machines et de leur Alien Intelligence suprême : l’Oracle.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Marc Gérard est professeur des écoles à la retraite. Il écrit depuis de nombreuses années et s’est vu décerner, en 2000, un prix national (Prix de L’ANCP) pour son roman : "Les éboueurs du ciel". Depuis, il continue à œuvrer dans son domaine de prédilection, l’imaginaire, en direction de la jeunesse, mais également d’un public adulte. Il s’est notamment attelé à l’écriture de deux sagas : "Le temps de l’Œuf" et "Brasier". Blog : https://marc-gerard.com.

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Seitenzahl: 350

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Marc Gérard

BRASIER — Tome 2

Dessous la cendre

Roman

ISBN : 979-10-388-0865-2

Collection : Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : mai 2024

© Couverture Ex Æquo

© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

Avant-propos

En 2061, notre planète a bien changé…

Le grand brasier est passé par là et n’a laissé dans son sillage que ruines et désolation.

Une véritable catastrophe ! Qui n’a pas été qu’écologique. La société s’est également modifiée en profondeur. Car à force d’encourager les intelligences artificielles à calculer, réfléchir, voire penser à notre place, ces dernières ont rapidement pris toute la place. Voilà «le grand remplacement» que l’on nous avait promis ! À ceci près que ce ne sont pas des humains de couleur de peau, de confession ou de nationalité différente qui se sont substitués aux peuples dits grossièrement de «souche», mais bien des machines.

L’I.A suprême, la plus sophistiquée, nommée : l’Oracle, au terme d’autoperfectionnement de plus en plus poussé, est devenue omnisciente. Grâce à ces prédictions, elle contrôle et régente désormais la vie d’un peu plus d’un million d’humains, les rescapés du brasier et des virus venus des étoiles. L’Oracle commande aux machines qui commandent aux hommes qui commandent sur le Net.

Encore des hommes doués de raison ?

Non, de pauvres êtres relégués au rang de simples consommateurs. Certains tirent leur épingle du jeu en s’achetant, entre autres choses, une morale. Quelques-uns, les nantis, ont même la possibilité de se voir offrir plusieurs vies.

Certes, une catastrophe !

Cependant, l’espoir existe. Quelque part dans un lieu secret appelé la Zone blanche, des dissidents luttent sans relâche dans l’espoir d’une vie plus humanisée, libertaire et plus juste…

LEILA

Avalone Secteur NE — Gratte-terre602 — ApptZ28 —

61-08-04 0 h 22. AMT

1

— Hé, ma petite maman, on peut être morte trois fois et avoir meilleur caractère, tu sais !

Dans le haut-parleur central intégré au véhicule, la remarque exprimée par Leila se perdit en un crépitement désagréable à ses oreilles.

— Quoi ? Co… Com… ment ? Qu’est-ce que tu…

En tentant de lui répondre, Madame Berner ne faisait que s’époumoner en vain. Le son était encore coupé. Ses lèvres remuaient, mais sans toutefois formuler aucun mot audible.

— Maintenant que l’on t’a de nouveau ressuscitée, reprit la jeune femme en montant le volume au maximum, tu pourrais te montrer plus aimable, non ?

L’annonce du dernier décès en date de sa mère lui était parvenue plus tôt, la veille, comme dans un songe. Une simple notification s’était imprimée sur son avant-bras. Une phrase laconique disant :

Mère décédée à 18 h 34. AMT. Résurrection programmée et réalisée dans l’heure selon directives anticipées. Vous mettre en relation avec le service pour le règlement.

Même si cela devenait répétitif, on ne s’habituait jamais vraiment à ce genre de notifs, songea Leila.

— Les nouvelles vont vite, avait-elle murmuré tout en se préparant une infusion de thé vert. Et, a priori, les mauvaises sont encore plus rapides que les bonnes.

En tout cas, elle n’avait pas pleuré. Même si elle était bien consciente que, cette fois, c’était la dernière. Pas plus de trois vies !L’Oracle avait tranché. D’ailleurs, dans l’état actuel de la science, impossible d’aller au-delà.

Elle l’avait appelée aussitôt.

Enfin presque.

En vérité, elle avait soufflé sur son thé d’abord. Puis, la minute suivante, elle était allée chercher un restant de paquet de gâteaux qui traînait sur la table basse. Elle avait réussi à la joindre une première fois.

Mais, à présent, à bord de cette navette, elle avait un mal de chien à se faire comprendre. Leur conversation était devenue plus hachée qu’une viande reconstituée accompagnant un parmentier.

Au début, le peu qu’elle avait pu saisir n’était que critiques et remontrances de la part de la nouvelle madame Berner. Pas si nouvelle que cela, estima Leila. Sa mort, trop brève sans doute, n’avait pas eu le temps de modifier en profondeur son mauvais caractère.

— Je n’ent… rien… du… t…, bafouilla sa post-défunte mère.

 La jeune rédactrice stagiaire s’évertua à vouloir rétablir le contact. Pas celui avec un hypothétique purgatoire, bien sûr. Elle pratiquait l’hypnose, soit. En revanche, elle n’avait aucun don de médium. Non, tout simplement le contact avec la clinique. Disons : avec l’au-delà de cette capsule dans laquelle elle était à présent enfermée et qui traversait, comme une flèche, le carré [43].

La liaison, faut-il le répéter, était désastreuse ; elle s’interrompait de manière intempestive et sans raison apparente. Ce n’étaient, à ses oreilles, que craaac ! vruizz ! trrr !... et autres grésillements pénibles du même genre.

— Les nouvelles vont vraiment vite ! pesta-t-elle cette fois bien haut et bien fort.

Puis elle ajouta en trépignant :

— Trop, même. Si vite qu’elles n’ont pas le temps de laisser de traces de leur passage… Et cette saleté d’engin qui ne fonctionne pas !

Elle martela micro et haut-parleur.

Bientôt, ce qui au départ pouvait passer pour de gentils tapotements devint de véritables coups de poing. Il est dans la nature humaine de perdre patience et de vouloir précipiter les choses. Leila ne dérogeait pas à cet état de fait.

— Qu… quoi ? Tu… dis… ? bredouilla Mme Berner.

Leila insista en beuglant presque :

— ON SENT QUE TU VAS BEAUCOUP MIEUX… Car, à peine tu t’es racheté une nouvelle vie, et ce sont déjà tes éternels reproches qui… Allo ? ALLO ?

— Oui… je… pas…

Sur son lit d’hôpital, à l’autre bout de la connexion, Mme Inesta-Berner ne s’exprimait plus que par monosyllabes. Des bribes de mots dont il fallait deviner soit le début, soit la fin, et parfois même les deux. Comme dans ces tableaux pointillistes où chaque touche de couleur prise isolément ne dit rien, mais, placée à côté l’une de l’autre, constitue au bout du compte un décor cohérent. À croire qu’elle avait décidé de parler en braille.

Sa fille insista. Puis, examinant ses ongles, elle se dit qu’elle était à deux doigts manucurés d’abandonner.

Leila aurait beaucoup aimé prévenir son père. Hélas, c’était chose impossible ! D’une part, elle était sans nouvelles de lui depuis des années. Elle ignorait même s’il était encore vivant. D’autre part, si cela avait été le cas, sa mère n’aurait pas apprécié la démarche. Ses parents ne s’étaient pas quittés en de très bons termes. Et si Leila avait gardé le nom d’Inesta. En revanche, Steffi, sa mère, avait repris son nom de jeune fille : Berner, afin de gommer le passé.

En désespoir de cause, et après un ultime essai, seule à bord du véhicule de location qui la propulsait chez le Professeur A. Forbes, Leila se mit soudain à hurler, face à l’écran (au cas où). En dernier ressort, elle malmena ce p****n de visioconnect, avec un mépris avoué :

— Quelle engeance d’un autre âge ! Plus de réseau, j’le crois pas. Je ne demande pas de la 11 G. Même pas la 10 ! Non, mais, j’vous jure, je dois rêver !

Il n’y avait rien à faire. Rien ne marchait comme elle l’aurait voulu.

Elle se serait crue en plein cauchemar.

Dépitée, afin de calmer ses nerfs et passer son temps, elle jeta un coup d’œil rapide au-dehors. Derrière la vitre-hublot latérale, la surfacedéfilait à toute allure.

Soudain, un choc brutal la fit pivoter d’un quart de tour.

Un liquide poisseux venait d’apparaître et s’étalait sur le pare-brise panoramique du véhicule formant une tache en forme d’étoile improbable.

Un truc visqueux et brunâtre.

Un truc ressemblant à…

Du sang.

MICKEY

Reg de Hamada — Datadôme —

61-08-04 0 h 30. AMT

2

La troupe avait escaladé une petite colline ensablée et s’apprêtait à redescendre en direction du dôme. À la lueur d’une lampe-torche, chaque marcheur évitait, tant bien que mal, les plus gros cailloux.

— À partir de là, chuchota Miguel Inesta, MIkey212 aussi dit Mickey, on ferait mieux de se séparer. Kali, Manson et Tricot-rayé, vous vous dirigerez vers l’est ! Matador et moi, on prendra la direction opposée. Si ce foutu complexe est bien circulaire, comme il en a l’air, et comme l’indiquent les plans que j’ai pu me procurer, il y a forcément un moment où nous nous rencontrerons.

Grand et toujours aussi robuste malgré son demi-siècle, Mickey s’épongea le front. Ses cheveux, il y a un an encore poivre et sel, avaient laissé la place au sel tout court. Le poivre avait dû tomber en saupoudrant ses épaules sans vraiment qu’il s’en aperçoive. Et, à force de les balayer d’un geste machinal chaque matin, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait pris, en apparence, un sérieux coup de vieux.

Ce n’étaient pas tant les années qui l’avaient blanchi, mais bien les responsabilités. Il avait essayé de passer la main, tenter de motiver les plus jeunes à prendre les rênes, en vain ; il avait gardé, un peu contre son gré, le commandement de la Dissidence.

— Ben merde, alors ! commenta Manson. Je ne me l’imaginais pas si gros.

— Dire, embraya Tricot-rayé qu’ils ont bâti ce machin en même pas six mois. Énorme !

— Imprimantes 4D, expliqua sobrement Matador.

— Tu croyais quoi ? demanda Kali en souriant. Qu’il avait la taille d’un pot de yaourt ? Je te rappelle que ce dôme contient les ordI. A les plus sophistiquées du moment. Et qu’à l’intérieur de ces bécanes se trouvent les données de la population entière de la planète. Qui tient le dôme tient le monde !

— C’est vrai, renchérit Tricot-rayé, je suis d’accord. Ce truc est vraiment incroyable.

— Oh ! À peine un peu plus gros que mon sein gauche, blagua Kali.

Mickey ne goûta pas la plaisanterie. Cette expédition présentait de sérieux risques et lui enlevait toute envie de rigoler.

L’homme avait le teint buriné de ceux qui vivent dehors, même s’il devait, chaque jour, s’ensabler pour se camoufler des Œils. Il portait son éternel pantalon de toile kaki et une chemisette dont il retroussait régulièrement les manches jusqu’aux coudes, et parfois même sous ses aisselles.

— C’est pas le moment de déconner, déclara-t-il en levant la tête.

Il scruta le ciel.

— La lune est pleine. Éteignez vos torches. On y voit comme en plein jour. Sinon, du coup, on risque fort de se faire repérer. On va continuer jusqu’au grillage et, après, on se sépare.

La petite troupe lui emboîta le pas.

Dans un sable parsemé d’herbes sèches, au milieu de cette plaine rocheuse, le commandant Inesta marchait devant suivi de près par son bras droit, Matador. Venaient ensuite Tricot-rayé et Manson.

Kali fermait le ban.

Les cinq rebelles descendirent l’espèce de dune jusqu’à la limite extérieure du dôme. Un long et haut grillage les attendait, dressé comme une sentinelle. Au-dessus des poteaux, du barbelé s’enroulait afin de dissuader encore un peu plus quiconque de vouloir escalader.

Après avoir jeté un coup d’œil circulaire, Tricot-rayé sortit une grosse cisaille du sac qu’il avait emporté avec lui. Le grillage ne résista pas longtemps au colosse. Sa force, couplée aux mâchoires coupantes de l’outil, eut vite raison de la barrière métallique.

L’un après l’autre, ils s’engouffrèrent dans la brèche.

Mickey avait soigneusement préparé son coup. Il savait, par exemple, que cette portion-là de lande n’avait pas été minée. Il avait répertorié et localisé les hangars, les miradors, étudié les passages les moins risqués et en avait conclu qu’à partir de ce trou dans le grillage, leur progression serait aisée jusqu’au dôme.

— On aurait dû prendre des explosifs, suggéra Manson tout en toisant l’édifice, de loin. Comme ça, on n’aurait pas eu besoin de revenir.

Mickey sentit qu’il lui fallait, une nouvelle fois, préciser les choses.

— Cette mission est une mission de reconnaissance, dit-il en parlant encore plus bas au fur et à mesure qu’il se rapprochait du but. De reconnaissance, tu comprends ? On reviendra. Et puis ce ne sont pas deux trois pétards qui feront du mal à ce mastodonte.

— Mike a raison, dit Matador. Pour anéantir un machin pareil, il va falloir un plan infaillible. Et mettre en face de ces tonnes de béton, des tonnes d’ingéniosité. Tu penses bien que l’Oracle et ses machines ont développé des systèmes de protection hypersophistiqués, à l’intérieur. Toute tentative frontale est vouée à l’échec. Peut-être une attaque aérienne… ?

— Pétards, pétards, répondit Manson, vexé. Tout de même…

Il s’était lui-même autoproclamé artificier en chef de la Dissidence et trouva son commandant un peu soupçonneux quant aux capacités de nuisance de ses précieux détonateurs. Son manque de confiance lui parut quelque peu… désarmant.

Il insista :

— Je continue à dire que, par une belle nuit comme celle-ci, un joli feu d’artifice…

Le groupe arriva enfin au pied du bâtiment.

Kali caressa un long moment le béton lisse de l’édifice, presque amoureusement. Puis elle sortit un canif de l’une des poches de son treillis.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? s’inquiéta Tricot-rayé.

— Je me disais que je pourrais peut-être signer notre passage en gravant le chacal…

Le dessin était l’emblème de la Dissidence. Il représentait un chacal stylisé, assis sur ses pattes arrière, les oreilles dressées ; c’était là la marque de Seth, le dieu qui, selon le mythe égyptien, aurait arraché l’œil gauche d’Horus. Et depuis les tout débuts de la Rébellion, il était le symbole de la lutte contre les Œils du pouvoir en place.

— Mauvaise idée, fit Mickey en tapotant la paroi. L’enduit m’a tout l’air d’être microconnecté. La première rayure donnerait l’alerte. Il est préférable de montrer profil bas. Encore une fois, nous sommes ici en reconnaissance. Inutile de faire de la pub. L’Oracle et ses machines en font assez comme ça.

Il cessa son tapotement.

— Le but de l’opération de cette nuit, ajouta-t-il, n’est pas de faire le buzz par un coup d’éclat. Je vous demande simplement d’étudier le dôme, de noter ses failles éventuelles, ses faiblesses… de repérer les miradors, les cams s’il y en a, puis de nous retrouver de l’autre côté pour faire le point. Allez !

Il s’éloigna de quelques pas de la paroi afin de jauger, à son tour, la taille de la construction.

— Vous entendez ? demanda soudain Kali. Vous entendez le ronronnement des machines, à l’intérieur. On dirait une ruche.

— Ben moi, déclara Manson, je doute d’apprécier la gueule de ces abeilles-là. Doivent plus ressembler à des exofrelons.

Comme il leur avait annoncé un peu plus tôt, le commandant fit comprendre par signes, à ses compagnons, que leurs chemins se séparaient ici.

Le trio composé de Tricot-rayé, Manson et Kali, prit donc à droite. Tandis que le duo restant commença à contourner le dôme par la gauche.

LEILA

Avalone Secteur NE — Gratte-terre602 — ApptZ28 —

61-08-04 0 h 24. AMT

3

Lorsque la navette stoppa, la passagère contempla encore longtemps le pare-brise maculé. En plein milieu, il y avait comme du sang mêlé d’une substance douteuse. Avec la chaleur, l’ensemble commençait déjà à sécher et à former une croûte brune sur le verre.

Par-delà la tache, elle scruta, hagarde, le paysage de cette zone semi-aride.

S’étirait une plaine qui, jadis, gardait encore une certaine blondeur, dominée par de hautes herbes et parsemée d’arbres nains. Désormais, d’entre les broussailles calcinées, une silhouette d’animal sauvage rescapé du dernier brasier surgissait, de temps à autre, en boitillant. Les acacias noircis succédaient aux acacias noircis, sans fin. Dans n’importe quelle direction où portait le regard, la terre n’était plus que cendres et désolation.

Qu’y avait-il dessous la cendre ? De la vie ? On prétendait que oui. Mais quelle forme prenait-elle ? Ça…

— Nom de dieu, ils ont drôlement dégusté, par ici ! souffla Leila.

— De quoi… tu parles ? questionna la voix de sa mère, dans le haut-parleur. Et de manière grossière… en plus. Je ne t’ai pas appris à…

— T’es encore là ?

— Eh bien, mais oui… Où veux-tu que je sois ?

— Excuse, maman. Je t’avais oubliée. Il faut dire qu’il m’arrive un drôle de truc… Allo ? ALLO ?

Le coin avait mauvaise réputation. On racontait que, dans ces carrés déserts, on pouvait facile se faire égorger pour un demi-verre d’eau.

Leila avait cela en tête lorsqu’elle scruta une dernière fois l’horizon.

Elle frissonna. Puis elle ravala sa salive et délaissa le haut-parleur au profit de l’ordI. A. De toute façon, plus aucun son ne sortait des enceintes.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est quoi ce choc ? demanda-t-elle à l’ordinateur de bord.

— Percussion.

— Ça, j’ai compris. Mais on a percuté quoi au juste ? interrogea-t-elle à nouveau.

— 3,4 % de chance pour que ce soit un oiseau. 7 % un gros reptile. 23,9 % un mammifère. 65,7 % un autochtone.

Elle sortit de son sac une gourde isotherme, la déboucha, but rapidement une lampée et se signa comme pour conjurer un mauvais sort.

Étrangement, elle ne sentit pas le liquide s’écouler dans sa gorge. Drôle d’impression !

— Qu’est-ce que tu me chantes ? Un autochtone. Il n’y a pas un chat, dans le secteur.

— Affirmatif ! Seulement 0,03 % de chance pour un chat.

Leila, perplexe, ne savait que faire. Elle ne pouvait mettre en doute les observations de l’I.A embarquée directement connectée à l’Oracle. Elle se sentait paumée, dans tous les sens du terme et transpirait beaucoup.

— On peut faire demi-tour afin d’aller vérifier, dit la voix. Ou bien reculer et…

— Taratata ! Non, non et non ! On ne fait rien du tout. Laisse-moi réfléchir.

Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps.

D’ailleurs, c’était un exercice que les humains comme elle, les Originels, ne pratiquaient plus beaucoup. Elle n’aurait pas tenu la distance.

Elle aurait été bien en peine de prolonger très longtemps une quelconque réflexion. Savoir la navette immobilisée sur le bord de la chaussée la perturbait au plus haut point et paralysait son cerveau. Pourtant, malgré son accablement, Leila était sûre d’une chose : pour rien au monde, elle ne sortirait.

Trop dangereux !

Elle imagina la troupe de zombies susceptibles de traîner dans le secteur. En outre, ici, l’air était pratiquement irrespirable. Rester dehors, même avec un masque, serait une pure folie.

Sans compter la chaleur étouffante… On ne stationnait pas dans le désert du carré [43]. Pas un coin pour passer des vacances ! On le traversait ou on y restait.

Elle rangea la gourde qu’elle avait emportée et entamée dans son sac, puis vérifia la présence d’un autre bidon, plein celui-ci, sous la banquette. Ensuite, elle fit apparaître un clavier virtuel sur son avant-bras et se mit à pianoter nerveusement.

Tout d’abord, elle nota les coordonnées inscrites sur l’écran de contrôle afin de se faire géolocaliser. À l’aide du menu déroulant, elle valida le nom et l’adresse du garage propriétaire de la navette :

Superloc, GIV 1045 Avalone.

Juste après, elle rédigea un message de demande de secours et l’envoya, comme un naufragé, une bouteille à la mer…

Je dois absolument interviewer le Professeur A. Forbes !

Maintenant qu’elle était si près du but, cette pensée l’obsédait. Bizarrement, elle mettait l’argument devant même celui de, tout simplement, sauver sa peau, alors que l’un n’allait pas sans l’autre.

C’est alors que quelque chose cogna la vitre latérale.

Un urubu ? Un lézard ? Impossible ! Une pierre ? Une grosse branche morte emportée par le vent du désert ?

Leila étouffa un cri de terreur. Elle n’osa pas regarder et se recroquevilla.

Les coups redoublèrent.

Prenant son courage et les bandoulières de sa sacoche à deux mains, la jeune femme, en position fœtale, risqua malgré tout un œil prudent.

Derrière le plexiglas, elle vit très nettement une main décharnée, noire comme la suie, dont l’index replié s’évertuait à frapper la paroi translucide.

Elle fouilla très vite à l’intérieur de sa sacoche, dans l’espoir d’y trouver une arme quelconque ou, au minimum, une bombe antiagression. Malheureusement, les seuls aérosols dont elle disposait servaient davantage à laquer les cheveux qu’à aveugler les importuns.

Leila venait rarement en surface. Elle n’avait pas l’habitude du danger.

À côté de la main apparut un second membre tout aussi noir et maigre. Puis, jaillissant comme un diable de sa boîte, ce fut un crâne ensanglanté et à demi ouvert qui vint s’encadrer entre les deux mains.

Un crâne d’abord.

Un visage, ensuite.

Un visage ? se demanda Leila. Vraiment ?

Pouvait-on nommer ainsi ce qu’elle entrapercevait plaqué contre la vitre-hublot ? Car c’était tout sauf un visage.

Ou alors le visage de la mort.

La première image qui lui vint à l’esprit fut celle d’une barbecue-party. Sans doute cela était dû au fait que la peau de cette horreur surgie de nulle part avait tout de l’enveloppe d’une merguez laissée trop longtemps sur un grill. Elle en avait la consistance, la couleur… et peut-être même l’odeur.

Leila s’abstint d’aller vérifier sur-le-champ. La face repoussante n’invitait pas à la proximité.

Comment pouvait-on être aussi laid ? Même accidenté…

Dans l’esprit de Leila, cette remarque n’avait rien d’une phrase toute faite, d’une formule dédaigneuse, voire carrément monstrueuse, ou hors propos. Non, elle exprimait une incompréhension sincère. Pour la jeune femme, la laideur était l’ennemie jurée. Celle qu’il fallait combattre, patiemment, jour après jour, comme une maladie honteuse. C’était un mal évitable. Il existait des procédés ou des produits pour cela. Chirurgie et chimie avaient fait d’énormes progrès en cent ans.

Mis à part quelques déficients irresponsables, tout un chacun pouvait désormais se donner les moyens d’être au minimum présentable et, dans la tête de Leila, pas moins que désirable. Pour qui, comme elle, s’employait à plein temps à éradiquer la laideur et la vilenie, il n’était pas concevable qu’un être humain, quel qu’il soit, et dans n’importe quel état, puisse exhiber une telle disgrâce.

Il y avait des limites à tout !

Elle avait décidé de vouer sa vie entière à embellir son prochain. C’était pour la future influenceuse plus que la perspective d’un simple métier, mais bien un véritable sacerdoce. Elle se sentait pousser des ailes lorsqu’il s’agissait de combattre la médiocrité esthétique.

Une voix faible se fit alors entendre, la rappelant à ce qui semblait être la réalité :

— S’iiiil vous plaît !

Leila ne broncha pas et se cramponna à son sac.

— S’il vous plaît ! répéta la voix geignarde.

La pauvre tête du suppliant roulait désormais de droite et de gauche contre le hublot vitré laissant des traces brunâtres, rouges, et gluantes. Si bien que, non contente d’être hideuse, elle déformait encore un peu plus les traits du visage en venant s’écrabouiller sur le plexi verre.

— Vous êtes blessé ? hasarda bêtement Leila.

Aussitôt les mots prononcés, elle se rendit compte de toute l’incongruité de sa demande.

En effet, le malheureux avait le nez écrasé, les lèvres collées aux gencives, la mâchoire en bouillie. De la bave s’écoulait des commissures à la pointe de son menton pressé, donnant au tableau un rendu surréaliste, pour ne pas dire carrément cubiste.

Cette face dévastée n’avait plus rien d’humain et répondait muettement à la question de l’occupante de la navette.

Pourtant, la bouillie réussit à articuler :

— Non, j’crois pas… Ou pas trop.

Horrifiée, Leila s’empressa de détourner le regard et de scruter plutôt son avant-bras dans l’espoir d’y voir apparaître une notification, peut-être même un conseil.

Mais rien ne s’y afficha.

La voix, à l’extérieur, réitéra sa supplique :

— À boire ! Quelque chose à boire…

Leila hésita un court instant. Voilà donc pourquoi ce pauvre hère s’était jeté en travers de la piste ! La soif. Il n’était peut-être pas seul. C’était sans doute un piège.

Dès qu’elle aurait entrebâillé la porte du sas, des dizaines de zombies, une armée de zombies, cachés quelque part, allaient très certainement déferler pour lui voler son eau et la tuer.

— Allez-vous-en ! cria-t-elle.

— S’il vous plaît. À boire…

Leila cacha son visage dans ses mains en grimaçant. Elle tremblait de tous ses membres.

Puis ce fut le silence.

Un silence total, glaçant.

Au bout d’un moment, croyant en la disparition du monstre, son évanouissement — à sa mort peut-être ? — elle se décida à ouvrir ses mains et à risquer de nouveau un œil, entre ses doigts aux ongles en friche, en direction de l’extérieur.

Il était toujours là, haletant.

En y regardant mieux, il restait malgré tout quelque chose d’humain dans cette face desséchée : le regard.

Le vieil homme, car c’en était bien un selon les apparences, avait conservé dans le bleu de ses yeux une part d’humanité. Et c’était cette partie d’Originel qui suppliait l’une de ses semblables de lui venir en aide.

Leila perçut de la détresse chez le vieillard. Elle sentait que le désespoir lui mettait des larmes sèches au bord des yeux.

Elle fit rouler le bidon à ses pieds, s’en empara et lui proposa :

— Si je vous le donne, vous ne me ferez pas de mal ?

Le vieux ne répondit rien, hypnotisé qu’il était par le jerricane en plastique.

Ce n’était plus un quelconque récipient qu’il avait devant les yeux, mais la promesse de boire durant plusieurs jours, voire une semaine entière.

— Vous me le promettez ? insista la jeune femme.

Très vite, elle entrouvrit le hublot et laissa tomber la nourrice au-dehors.

Le vieil homme la saisit au vol puis disparut avec une rapidité déconcertante.

Leila resta prostrée un long moment avant d’oser regarder de nouveau, par la vitre, là-bas, entre les arbustes noircis.

Les questions se bousculaient dans sa tête : qu’était devenu le zombie ? Où avait-il pu aller ? Comment avait-il fait pour disparaître aussi rapidement ? Était-il seul ou bien y en avait-il d’autres comme lui… plein d’autres ?

Il n’y avait rien qui permette de se planquer, dans ce néant. D’où avait-il surgi ? Avait-elle fait la connaissance d’un fantôme qui hantait ces dunes ? Peu probable ! Les fantômes n’ont pas soif.

Par contre, elle savait que les déficients des carrés désertiques avaient développé des techniques de survie exceptionnelles. Et qu’ils étaient capables de s’ensabler aussi rapidement que des scorpions. Cependant, elle n’avait jamais fait l’expérience d’en croiser un.

Jusqu’à aujourd’hui…

Pendant ce temps, le pare-brise s’était autonettoyé.

Après cette rencontre aussi troublante que traumatisante, en tremblant toujours, Leila commanda, en mode vocal, à la navette de repartir.

Puis elle s’appliqua tout de même à terminer le vernissage de ses ongles. La jeune femme se sentant ainsi confortée dans sa lutte contre la laideur.

*

Soudain, quelques notes de synthétiseur résonnèrent dans l’habitacle et lui firent dresser l’oreille…

MICKEY

Zone blanche

61-08-04 7 h 30. AMT

4

— Qu’est-ce que j’en ai à foutre des prédictions de l’Oracle !

De retour tôt dans la matinée de son expédition nocturne, Mickey était d’une humeur massacrante. Il accéléra l’allure dans le labyrinthe que formaient les couloirs sombres de la Citadelle. Certains propos avaient vraiment le don de lui hérisser le poil. Ce n’était certes pas à sa pomme, à un plus que quinqua comme lui, qu’on allait servir la soupe de la propagande.

— C’est pas moi qui le dis, avança timidement Manson, marchant à ses côtés autant que le permettaient les étroits tunnels qu’ils empruntaient, ce sont les médinfos. D’après un calcul poussé de probabilités, nous devrions être découverts avant l’automne. Pour le sabotage du dôme, on ferait peut-être mieux de reporter, pour le moment. Ou alors, au contraire, accélérer les choses…

— Probabilités, mon cul ! répliqua vivement l’aîné des frères Luebig qui les suivait tous deux. Il tirait la patte, gravissant les marches quand ça montait, mais péniblement à cause de son ancienne blessure au genou. Aucun algorithme n’aura raison de notre détermination. D’ailleurs, une probabilité ne pèse pas lourd face à mon maser.

— Il a raison, appuya Tricot-rayé, un peu en retrait, lui aussi. Nos fusils d’assaut valent bien tous leurs calculs. Et on a des drones, en plus.

— Tu crois que notre «visite» du dôme a précipité les événements ? demanda Manson.

— Ça m’étonnerait, réfuta le commandant en grognant. Nous avons été un modèle de discrétion. Non, il faut voir ailleurs… Et puis, si les machines avaient voulu nous coincer cette nuit, elles nous auraient pris en flag.

Regrettant déjà son emportement, il s’arrêta soudain et prit quelques instants pour commenter :

— Bon ! Il va falloir réfléchir à tout ça, à tête reposée. Il faut reconnaître que, jusqu’à présent, l’Oracle ne s’est jamais trompé dans ses prédictions. Grâce aux algorithmes et aux datas, le carburant des applications analytiques et des activités de la Main, on peut dire qu’il a assuré. La qualité de ses données a garanti des actions de vente et de fidélisation efficaces. À tel point qu’il a aboli toute forme de politique en transformant chaque citoyen en consommateur. Aujourd’hui, plus personne ne doute, ne pense même. En revanche tout le monde achète.

Mickey tourna son chapeau dans ses mains. Il lui rappela des souvenirs anciens. Ce couvre-chef était un cadeau de sa femme, au temps où ils étaient encore unis. Un cadeau bonus dont elle avait bénéficié, dès lors qu’elle avait souscrit plusieurs abonnements à des boîtes de ventes par correspondance. Où était-elle à présent ? Et sa fille ? Elle avait quoi maintenant, dix-neuf ? Non, vingt ans ! À quoi ressemblaient leurs vies ?

— Il est possible, fit-il soucieux et revenant à ce qui le préoccupait dans l’instant, que les brouilleurs qui, jusqu’à présent, nous ont dissimulés aux derniers Œils du pouvoir soient devenus obsolètes. Car, effectivement, cela voudrait dire que l’Oracle et les machines nous ont identifiés.

Il se mit de nouveau en mouvement et pressa encore le pas dans le couloir voûté du fortin, tout en parlant et gesticulant.

— Cela voudrait dire aussi, ajouta-t-il en passant par une ouverture taillée dans la roche, que nous ne sommes plus en sécurité, ici.

Arrivé au terme de sa déambulation, Mickey regarda machinalement autour de lui le béton lisse et éclairé au moyen de lampes grillagées de la grande salle de réunion sur laquelle débouchait le couloir.

La plupart des chefs de groupe l’avaient devancé. Leurs ombres dansantes s’y dessinaient comme d’étranges araignées.

Ils furent rejoints par Manson qui avait déclenché malgré lui la polémique. Mais également par le colosse calédonien Tricot-rayé, haletant, et les deux frères Luebig. Quant à Rita, Matador, Kali et son imposant tour de poitrine, ils patientaient sagement dans leur coin. Tout le monde avait répondu présent, sitôt que Mickey les avait convoqués afin de faire le point.

Le commandant devint d’un coup pensif, silencieux. Puis il reprit à l’intention de Manson, assez fort afin que tous entendent :

— Si jamais c’est la fin, faisons en sorte qu’elle soit belle. En feu d’artifice, comme tu dirais. Apothéose. Bouquet final ! Et si jamais on se fait baiser par les machines, Zeph Bonnefoy aura au moins eu la chance de ne pas assister à cela…

Chacun savait qu’il faisait ici référence au professeur poète qui les avait aidés au tout début de la Rébellion et qu’un mal terrible avait emporté. Lui qui aimait la poésie et le lait tiède avait succombé à une infection de la gorge.

— Sa protégée, Asilia, non plus d’ailleurs, continua Mickey, mais pour d’autres raisons. Je suppose que personne n’a de ses nouvelles ?

Les têtes se secouèrent de gauche et de droite en cadence.

— Je m’en doutais. Bien ! Voyons les choses point par point.

Après que Manson eut pris le parti de s’entêter à reprendre en détail les différents aspects de la propagande officielle, Mickey tint, à son tour, à revenir sur l’historique de la Dissidence.

— Camarades rebelles ! commença-t-il avec beaucoup d’emphase. Notre Organisation a bientôt près de dix ans. Et avant que nous décidions quoi que ce soit, j’aimerais vous en rappeler la genèse. Il est toujours bon de savoir d’où l’on vient. Vous dire aussi quelles en sont ses faiblesses, mais aussi ses forces.

Il s’assit au centre de la salle, sur un tabouret pliant doté d’une armature en bois, pendant que les autres membres écoutaient debout.

— Au commencement, dit-il, nous n’étions qu’une poignée. On pouvait se compter sur les doigts d’une main. La Main… justement ! Vous voyez ce que je veux dire : ce consortium qui prétend tout régenter. Le groupe des cinq plus gros vendeurs de la planète ayant pour objectif de transformer le monde en supermarché. Pour cela, à ses débuts, la Main, à coup de milliards et de fake news propagées par les machines, avait su faire élire démocratiquement ce salopard de Brumaire qui fut vite à sa botte. Être à la botte d’une main, cela aurait pu être risible si cela n’était pas devenu si tragiquement pathétique.

Mickey parut se tasser légèrement sur son tabouret. Même la dérision finissait par le fatiguer.

— Très vite, reprit-il, ce psychopathe a institué une dictature. Certainement que la démocratie qu’il avait vue naître quelques années avant la Rébellion l’avait dissuadé de renouveler l’expérience. Réprimée par la force, elle avait laissé place à notre organisation : la Dissidence. Mais cette charogne a continué d’écraser toute opposition dans le sang. Et, aussi vite, les rares rebelles se virent persécutés, emprisonnés et recyclés.

L’orateur se redressa pour lancer :

— Fumier ! J’espère qu’il brûle en enfer.

Ses yeux s’embuèrent en repensant à son camarade Platon qui avait subi le triste sort des recyclés{1}.

— Oui ! ajouta-t-il, la Dissidence comme la Rébellion a eu ses martyrs. Brumaire aurait pu réussir à l’aide de son armée de cyclopes. Le pouvoir, grâce aux recyclages de plus en plus nombreux, savait multiplier ses Œils à l’infini. L’Oracle et les machines qui s’étaient servies de lui en décidèrent autrement… Une fois le dictateur déchu, les choses auraient dû s’arranger, le peuple aurait pu regagner la gouvernance du pays. Mais il n’en fut rien. Au lieu de cela, injustice et violence perdurèrent de plus belle. Le despotisme des machines dépassa très rapidement celui de Brumaire. Si bien qu’il n’existât plus nulle part sur les Terres d’Ouest, un endroit de liberté. Aucune place pour la réflexion, le doute, la contestation, la mesure… Fort heureusement, parmi nos principaux membres, se trouvaient des ingénieurs de premier ordre. Des savants capables de développer un système de brouillage opérationnel et efficace. Bénéficiant de cette technologie, les rangs de l’Organisation se mirent peu à peu à grossir. L’espoir renaissait. L’espoir de trouver et investir une partie de désert inaccessible aux machines et à leurs Œils : La Zone blanche. Et vous êtes là, mes amis…

S’arrêtant de parler brusquement, Mickey, visiblement ému, embrassa du regard tous les participants. On sentait qu’il était fier de ses troupes. Et ceux-là le lui rendaient bien. S’il n’avait pas voulu devenir leur chef, à présent, il s’imposait à tous comme une évidence.

Chacun vouait au commandant une admiration sans bornes. Après tout, n’avait-il pas renoncé à femme et enfant pour venir s’enterrer dans les sables brûlants du désert et perdre ainsi toute identité. Il avait laissé également au passage son emploi de brocanteur-antiquaire, un emploi certes qui ne faisait pas de lui une Élite, mais qui avait bien nourri et son homme et sa famille, de par le passé.

— Certains d’entre nous n’étaient vraiment pas prédisposés à devenir des rebelles, fit-il encore en souriant. Zeph Bonnefoy était de ceux-là. Il avait presque accidentellement abattu son Œil au moyen d’une simple fronde. C’est tout con quand on y réfléchit. Souvenez-vous ! Malgré lui, il rejoignit nos rangs, accompagné d’Asilia, la fille au manteau de fourrure en peau de lapin. Elle, ce qui la motivait, c’était la vengeance. Après la bataille de Roche, ils sont devenus quasiment des héros, malgré eux, en éliminant Linzmann, le Chef de la Sûreté.

Le commandant se tut encore un bref instant, laissant passer quelques souvenirs.

— Si nous avons eu la faiblesse, continua-t-il, d’inclure dans nos rangs des personnes pas toujours franchement acquises à la cause, en revanche, ces personnes ont été aussi notre force. Ne l’oubliez jamais.

— Gloire à Zeph ! crièrent de concert les membres de l’assistance.

— Et gloire à Asilia ! Conclut le commandant Inesta, en guise d’amen laïque.

LEILA

Avalone Secteur NE — Gratte-terre602 — ApptZ28 —

61-08-04 6 h 24. AMT

5

Aux premières notes de musique de son éveilleur, Leila ouvrit les yeux.

En appui sur les coudes, elle chercha du regard la longue piste de sable qui aurait dû lui faire face. Les acacias noircis, le pare-brise, les commandes de la navette, la tête horrible du zombie, le jerricane d’eau…

Tout avait disparu.

Évanouis.

Envolés.

Les dernières images de son rêve étaient encore si réelles, si prégnantes dans son esprit qu’elle fut prise d’un long doute. Visiblement, elle était tout bonnement allongée sur son lit, dans la chambre de son appartement, au cœur du gratte-terre 602.

— Saleté de cauchemar ! grommela-t-elle en émergeant peu à peu et en remettant, à la fois, progressivement de l’ordre dans son cerveau et ses cheveux ébouriffés.

La jeune femme se débarrassa de son caskasonges.

En dessous, sa tignasse était trempée.

La notif avait pourtant spécifié :

Avec le caskasonges de chez Morphes et la literie de chez Douillet, faites de beaux rêves dans de beaux draps.

Les beaux draps étaient à tordre. Quant aux beaux rêves…

— Des beaux rêves, tu parles !

Elle s’assit en tailleur sur sa couchette et ôta le haut de son pyjama, bon à essorer, lui aussi. Elle le fit passer par la tête sans prendre même la peine de le déboutonner et l’envoya valser à travers la pièce.

Les seins à l’air, elle décida de compulser ses notes avant de prendre la douche qui s’imposait.

Ce n’était pas le jour, mais après avoir transpiré autant, au diable le règlement et son quota d’eau ! Par contre, elle trouva qu’elle pouvait se permettre d’attendre encore un peu. Rien ne pressait plus. Maintenant qu’elle était quasi nue, elle se sentait presque fraîche.

Elle scrolla ses fichiers, faisant défiler les pages web à une vitesse vertigineuse :

F… Fo… For… Forbes… A. Forbes. On y est !

Elle lut la fiche.

Depuis plus de soixante-dix ans, ce touche-à-tout avait révolutionné le monde scientifique, dans de nombreux domaines, toujours en restant d’une retenue absolue.

En fait, on savait très peu de choses sur son compte. Même pas son âge réel. On supposait qu’il avait dans les quatre-vingt-dix cycles. Cent, peut-être davantage. L’homme invisible, en quelque sorte. L’Arlésienne des neurosciences. Il y avait bien quelques clichés, des photos prises de loin, qui circulaient sur la métatoile. Mais, rien de plus. En outre, elles étaient de si mauvaise qualité, si peu pixellisées, que la silhouette, dessus, se révélait méconnaissable. Dès lors, derrière son respireur opaque, ce pouvait être n’importe quel autre homme de couleur.

Sa discrétion légendaire était due davantage à un sale caractère plutôt qu’à de la timidité ou un manque de confiance en soi.

Dans son Cloud, pour ses dernières publications, le vieil intellectuel avait choisi comme avatar un animal disparu, de la famille des plantigrades. Quant à sa Constellation, elle comptait peu de followers, moins d’un kilo en tout cas.

Pas de hasard possible, trancha Leila en se levant et en tirant sur l’élastique de son mini-short.

Encore un ours mal léché !

Cependant elle ne désespérait pas de le dompter. Elle était certes jeune, fluette et fragile, mais également volontaire et habile. Et, s’il était ours, elle savait, quand elle le voulait, se montrer pot de miel.

N’avait-elle pas déjà interviewé Prinzess, la compositrice à la retraite qu’aucun rédacteur n’avait pu approcher depuis sa seconde ménopause. Après l’avoir apprivoisée, elle lui avait même refourgué vingt boîtes de comprimés Reboot 200 et du Plasfon en gélules.

La novice en pubs se demanda si celle faite autour de cette exclusivité n’avait pas convaincu Forbes de sortir de sa grotte et de son hibernation volontaire, provoquant chez lui un intérêt soudain à son égard. Sa méfiance avait dû fléchir. Il avait baissé la garde.

Dans tous les cas, depuis quinze jours, il avait passé pas mal d’appels afin de se renseigner sur son compte. Jusqu’à encore hier au soir.

Leila traversa la chambre d’un pas lourd, direction la salle de bains.

*

Plus tard, dans l’après-midi, blottie au fond de la capsule et pas très rassurée, Leila Inesta avait hâte d’arriver à bon port.

Cette fois, elle ne rêvait plus. Elle s’était bien embarquée dans une aventure, une vraie : flirter avec l’extérieur. Elle s’en serait bien passée, mais comment refuser de voir The Professor. Inimaginable !

S’il était vrai que sa mère venait de mourir pour la troisième fois (ça, elle ne l’avait pas rêvé), en revanche elle n’avait pas eu de ses nouvelles de la journée. Elle se décida pour un appel vidéo en fin de soirée. Certainement qu’elle avait besoin de se reposer.

Et puis, elle devait reconnaître que ça l’arrangeait bien. Elle n’avait pas très envie de se prendre le chou avec sa mère. Leila ne connaissait que trop ses réveils post-mortem. En général, elle n’était pas à prendre avec des pincettes.

Au matin, après la douche, elle avait enfourné un petit déjeuner frugal et rapide. Par contre, elle avait passé plus d’une heure avant de choisir ses vêtements, incapable de se décider.

Pour finir, elle avait opté en faveur d’une tenue à la fois décontractée et habillée, un pantalon de lin écru et une chemise légère. Il fallait faire bonne impression sans paraître bêcheuse.