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À force de raccourcir les mots, les Mutiks, habitants de la planète Afasi, ne parviennent plus à communiquer. Ainsi, lorsque l’un d’entre eux commande un kilranges*, il peut se faire livrer un kilt à franges ou un kilo d’oranges. Ce qui, vous en conviendrez, n’a rien à voir. Comme remède à cette communication désastreuse, le A, Chef Suprême, envoie sur Terre, aux sources du « bien parler », trois de ses meilleurs jeunes éclaireurs. Bientôt, Alfa, Gama et Bêta, atterrissent au Nouveau-Lexique, chargés d’une mission très spéciale…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Je m’appelle Marc Gérard et Marc Gérard est mon nom… Comme mes amis hobbits, je vis dans un trou, mais un trou de verdure où chante une rivière. Retraité de l’Éducation Nationale depuis peu, j’ai désormais tout le temps de m’adonner à ma passion : l’écriture. Si « tous les enfants sont des extraterrestres », alors mes récits sont pour eux…
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Seitenzahl: 171
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Marc Gérard
Mutiks
Roman Jeunesse
ISBN : 979-10-388-0549-1
Collection : Passerelle
ISSN : 2729-2843
Dépôt légal : janvier 2023
© Couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
À mon fils…
Prolude*{1}
Il existe, très très loin de la Terre, une planète nommée Afasi…
Un jour, ses habitants, les Mutiks, furent frappés par un mal étrange. Ils se mirent peu à peu à perdre leurs mots. Rien ne sortait plus de leur bouche légèrement tordue, ou alors un faible chuchotis, l’été, et un nuage diffus de buée, l’hiver. Au mieux, ceux qui parvenaient encore à parler mélangeaient les syllabes et jouaient au bonneteau avec les phonèmes. À tel point que le langage des Mutiks devint vite un joyeux charabia. Une bouillie composée de phrases sans verbes, de verbes sans conjugaison et d’adjectifs inqualifiables.
Quelle était la cause de ce curieux mal ? Était-ce parce que les Mutiks fixaient l’écran de leurs cacophones* à longueur de journée, sans jamais lever le nez ? Du coup, ils ne regardaient plus où ils mettaient les pieds et se cognaient souvent la tête. Ils gagnaient en bosses ce qu’ils perdaient en neurones et, au bout du compte, ne trouvaient même plus les mots pour jurer. Ou était-ce parce que, bien avant la révolution déjà, sur la planète orange, personne ne prêtait plus attention à personne ? Dans les transports, au restaucroute*, dans les rues… on ne ressentait plus le besoin de se parler. Un pouce levé, un némopticon* souriant, un rapide SMS, deux ou trois tortillages sur TipTop suffisaient bien pour communiquer. Inutile donc, mon doux Prince, dans ces conditions, ni de créer des liens ni de tenter d’apprivoiser un renard ; tous semblaient devenus infréquentables, sauvages.
Lorsqu’ils étaient obligés de prononcer quelques phrases, qu’ils commençaient toujours par : « En fait », les Mutiks le faisaient sobrement, en bafouillant la plupart du temps. Pour gagner du temps, ils étaient même allés jusqu’à comprimer leur vocabulaire, raccourcir leurs mots.
Laissez-moi vous donner un exemple ou deux de ces contractions.
Chez les Mutiks, par commodité, un caméléon polisson était vite devenu un camélisson. Un hérisson de passage : un hérissage. Un vieil ordinateur, un ordinosaure. Une comédienne en costume, une costumédienne. Du chocolat noir, du chocoloir… Par contre, un hérisson polisson restait un hérisson. Bref, vous aurez compris le principe.
Au début, cela n’avait pas trop posé de problèmes. Mais, à force de raccourcir phrases et mots, les Mutiks perdirent progressivement le sens du langage. Bientôt, quand un Mutik, pour son anniversaire, demandait un kilranges, il pouvait se voir offrir un kilo d’oranges ou un kilt à franges. À la cantine, s’il commandait un plat de cervelade, on lui servait soit de la cervelle à la marmelade soit du cervelas rémoulade. Ce qui n’a pas le même goût, vous en conviendrez ! De même, à la chasse, pour parler d’un cerf peureux, on employait au choix : cerfrousse ou cerf-les-fesses.
Donc, pour résumer, en voulant simplifier la langue, c’était tout le contraire qui s’était produit. Il n’en résultait que fâcheux malentendus, confusions et quiproquos. À la longue, on peut dire qu’un Mutik sorti tout droit des grandes écoles d’Afasi avait le niveau de langage d’un gamin de cinq ans. Et, pour finir, plus personne ne comprenait personne.
À la suite d’une révolution, le A majuscule, le nouveau Chef Suprême des Mutiks, décida donc que cela devait cesser de toute urgence. Touché lui-même par ce fléau, il prit conscience de la gravité de la situation. Perdre les mots, c’était se condamner à ne plus pouvoir commander ni les êtres ni les choses — car vous remarquerez qu’on utilise le même verbe pour une armée ou une paire de baskets. Il fallait des mots pour donner des ordres. Des mots parlés, criés, hurlés, aboyés pourquoi pas ?
Pour les remplacer, il tenta bien d’amples mouvements de bras, des saluts saccadés de la main, des hochements de tête, des mimiques grimaçantes, mais en vain. Perdre les mots… bien plus délicat que perdre les eaux ! se dit-il. Cela n’engendrait que le néant. C’était stérile et ne débouchait sur rien, sinon de l’air.
Accablé, il ne pouvait se résigner à voir les plus beaux esprits Mutiks réduits au silence. Des intellectuels pourtant reconnus n’accouchaient plus que de vides paroles dénuées de sens. Les philosophes en chemise blanche se désespéraient. Afin de se faire comprendre, certains d’entre eux, arrondissant leurs lèvres épaisses, s’étaient résolus à siffler sur tous les tons. D’autres se lançaient dans d’hypothétiques transmissions de pensée très approximatives. Mais, même en se concentrant, ils ne s’envoyaient tout au plus que de quoi choper une bonne migraine.
Des savants réputés ainsi que des politiciens experts voulurent prendre les choses en main. Ils prétendirent, sur tous les plateaux d’holovision*, que l’incompréhension étant leur domaine — le plus souvent, personne ne saisissait rien de ce qu’ils disaient — ils étaient donc les mieux placés pour remédier au mal. Malheureusement, eux aussi échouèrent.
Grâce au peu de mots qui lui restait, le A majuscule réussit malgré tout à confier une mission urgente aux meilleurs de ses jeunes éclaireurs. Cette mission quasi impossible s’ils l’acceptaient — mais en fait, ils n’eurent guère le choix et on se garda bien de trop leur en dire — était de retrouver, en volant à d’autres peuples de l’Univers, le secret des mots afin de rétablir un minimum de communication.
Cela devenait, chez le Suprême, une véritable obsession. Il n’avait plus que cette idée en tête. Et une seule idée, pour un chef, vous en conviendrez, c’est peu. Mais comment lui en vouloir ? En perdant toute capacité à pouvoir exprimer sa pensée, il en était venu, comme ses administrés, à ne plus réfléchir du tout. Et là encore, un dirigeant sans réflexion est chose inconcevable, même si l’Histoire nous a parfois démontré le contraire.
L’univers est grand, l’espace infini… On n’en a pas encore fait le tour, loin de là. Les planètes qui le composent sont légion. Pourtant, les trois Mutiks, envoyés contre leur volonté par le A, furent dirigés tout droit vers la Terre. On estima sans doute que, chez nous, ils se rassasieraient de bonnes langues riches et variées. Des langues qui iraient bien à leurs bouches, même légèrement tordues, puisqu’ils nous ressemblaient presque en tous points. Sur Afasi, leurs radars surpuissants espionnaient depuis fort longtemps nos poètes, romanciers et chanteurs célèbres.
Hélas, répétons-le : l’univers est grand et l’espace infini ! Parfois, le temps de réponse de ces échos qui traversaient le cosmos demeurait bien long. Et c’est la raison pour laquelle les extraterrestres croyaient de bonne foi que, sur Terre, on maniait toujours la langue de Ronsard, d’Hugo ou de Brassens alors que ceux-ci avaient laissé, depuis longtemps déjà, la place à Gims, Jul et, plus tard, à leurs descendances.
À plusieurs reprises, les grandes oreilles des radars avaient également capté une information de la plus haute importance : il existait un être, sur Terre, dont on buvait les paroles et dévorait les livres. Le A, ayant été averti de ce grand prodige, s’était donc mis dans l’idée de kidnapper ce Terrien exceptionnel. Il faut dire aussi qu’Afasi se transformait peu à peu en un désert aride où l’eau devenait rare et où il ne poussait plus rien. Pour le bien de son peuple, il se devait de réagir au plus vite.
Pour toutes ces raisons, en ce septième jour de Grabuge, trois jeunes Mutiks s’apprêtaient donc, sans le savoir, à voler en direction de la Terre afin de revenir à ce qu’on pensait être les sources du « Bien parler ».
Ils avaient pour nom : Alfa, Bêta et Gama.
Ceci est leur histoire…
***
Comprends-tu le Mutik ?
Prolude : prologue et prélude :
Cacophone : terminal mobile de communication
Restaucroute : restaurant où l’on casse la croûte
Némopticon : émoticon
Holovision : télévision holographique
Chapitremier*Décollage
— t moins 125 !
— Tout le monde bien couché ? demanda l’ingénieur Mutik Wrag en examinant à la hâte les coffres de plastikaï*.
Disposés en arc de cercle, les trois berceaux chromés trônaient au milieu du vestibule de repos. Au-dessus d’eux, dans la pénombre, seules quelques diodes clignotaient par intermittence. Leur couleur verte témoignait du bien-être de leurs occupants endormis.
— Parés à roupilloser* ! s’exclama son élève-stagiaire adjoint, Krox, un jeune en phase terminale d’apprentissage.
— t moins 110 !
Le bleu — mais, ne l’étaient-ils pas tous sur cette planète, de l’extrémité de leurs douze doigts de pieds jusqu’à la pointe de leurs oreilles ?— referma soigneusement la porte du sas en s’assurant une dernière fois de son étanchéité. Puis, tous deux inspectèrent l’ensemble du dispositif, après avoir, point par point, listé les quarante-huit vérifs à exécuter, préalables à un décollage réussi. Enfin, le duo de scientifrics* descendit précipitamment du vaisseau par l’échelle métallique extérieure.
Il fallait se dépêcher. La mise à feu des réacteurs était désormais imminente. On avait déjà annulé puis repoussé celle-ci à trois reprises. La première fois parce qu’un voyant s’était allumé à t moins 65, signalant un dysfonctionnement de la réservaugipale*. Les responsables de l’intendance n’avaient pas réussi à s’entendre sur ce terme. Pour le plus ancien, et donc le plus chevronné, il n’y avait aucun doute : on parlait bien de la jauge du réservoir principal. Pour d’autres, il fallait comprendre : ogives à pales réservées, c’est-à-dire que l’on pouvait se trouver là devant une défaillance du système d’armement auto défensif de l’appareil. Afin de mettre tout le monde d’accord, il avait été décidé que l’appellation définitive serait désormais : RJP.
— t moins 80 !
Les deux annulations suivantes avaient résulté d’une météo défavorable : des avis successifs de tempêtes de sable. D’ailleurs, au loin, une troisième venait de prendre naissance, derrière le haut rideau de dunes, se préparant de nouveau à balayer tout sur son passage. Le phénomène n’était pas rare sur Afasi et s’expliquait par une activité sismique intense. En son noyau, la planète renfermait suffisamment de nickel et de fer en fusion pour la secouer pendant encore des millénaires. Ces secousses en plissaient la surface au point de faire s’envoler dans l’air des tonnes et des tonnes d’un sable fin et brûlant. Il ne restait plus au vent du désert qu’à concentrer ces résidus en un nuage épais et doré puis à le diriger où bon lui semblerait.
Peu à peu, la fenêtre de tir se réduisait encore au point de prendre des allures d’étroite lucarne. On devait donc précipiter les choses avant qu’elle ne devienne pas plus large que le chas d’une aiguille.
Dans son micro, l’ingénieur en chef donna alors le signal de départ à la tour de contrôle.
— t moins 40 !
— Risque grosse surprise au réveil, se marra Wrag, à part.
— En effet, Terre pas porte à côté ! confirma le stagiaire.
— Go ! résuma l’ingénieur. Direction Nouveau-Lexique !
— 25 ! 24 ! 23 !
Le vaisseau s’ébranla dans un vacarme assourdissant et l’on procéda au largage des amarres. Les quatre bras métalliques qui retenaient l’appareil se désolidarisèrent lentement et de manière saccadée. Des câbles tombèrent à terre. Des élingues épaisses comme des cuisses furent arrachées. On pouvait ressentir toute l’impatience dont semblait faire preuve l’astronef à vouloir se détacher de ses entraves. L’engin piaffait tel un cheval fougueux coincé dans son box de départ, les naseaux fumants.
— 15 ! 14 !
À cause de son souffle, la poussière orange d’Afasi ne tarda pas à tourbillonner avant de recouvrir le pas de tir. Par contre, au sol, les véhicules d’approvisionnement accélèrent afin de ne pas être aspirés par la contre-puissance des réacteurs. En effet, à l’inverse, et à l’aplomb des moteurs, une force centrifuge s’exerçait, contredisant ainsi toutes les lois de la physique. Il s’agissait de fait de la conséquence directe de l’emploi de carbolysium*, le nouveau comburant issu de l’antimatière.
La manœuvre, quoique coutumière, s’avérait malgré tout délicate. Ce n’était certes pas la première mission d’exploration dont avaient la charge les techniciens responsables, du haut de leur tour hexagonale. Cependant, entre ses murs, on pouvait noter une grande fébrilité. Chacun s’agitait un rapport à la main ou derrière des écrans aussi bleutés que leurs visages inquiets. Les plus anxieux restaient encore les météorologues.
Des compagnies de coursiers se croisaient en tous sens comme des fourmis besogneuses. Leurs cris couvraient en partie le décompte final. Ils gesticulaient tant et plus, se bousculant et manquant de chuter. L’instant était crucial. Personne, du plus important ingénieur au plus humble des relayeurs d’informations, ne pouvait s’offrir le luxe de se rater.
— 4 ! 3 ! 2 !
Dans un fracas assourdissant, L’Explorer, avec à son bord son trio de passagers, indifférent au tumulte, décolla sans peine et sans cette fois le moindre accroc au protocole établi. Très vite, il ne fut plus qu’un point lumineux, minuscule, tout là-haut dans le ciel. Cette vision aurait dû être celle des mécanos restés au sol s’ils avaient levé la tête et ôté leur casquette à visière. Mais leurs regards convergeaient désormais vers un même point : le sommet du rideau de dunes.
Les trois astronautes, profondément endormis, ne purent contempler avec eux l’impressionnant nuage de sable qui venait juste de se lever au-dessus d’Afasi. Plus haut que la plus haute montagne, le colosse s’était dressé, menaçant. Et ce monstre avait bien l’intention d’engloutir, une nouvelle fois, tout ce qu’il trouverait à se mettre sous la dent.
***
Comprends-tu le Mutik ?
Chapitremier : chapitre premier :
Plastikaï : plastique et skaï
Roupilloser : dormir et se reposer
Scientifrics : savants qui ont un bon salaire
Réservaugipale : RJP
Carbulysium : carburant à base de lysium
Chapitreux*Alfa
Bien plus tard, et loin, bien loin dans le cosmos…
—
Alfa avait mal dormi. Il avait été dérangé par de méchants rêves aussi noirs que l’anthracite.
— Saletés de couchemarres* ! jura-t-il, à peine éveillé.
De drôles de songes en vérité. Des rêves plus sombres encoreque la nuit cosmique qui guettait derrière les hublots de l’Explorer. Du genre à vous laisser un arrière-goût amer dans le gosier et la désagréable impression d’être resté empêtré au cœur de l’immense toile d’une araignée affamée, en attendant que celle-ci vienne vous bouffer.
— Pas moyen rêvader* tranquillos !
Tout au long de son repos artificiel, l’aspirant lieutenant Mutik avait été très agité. Sans doute n’avait-il pas bien digéré son repas, son dernier d’avant cryogénisation.
— Maudite tartiflage*, assura-t-il tout haut en articulant difficilement chacun de ses mots, les mâchant presque.
Une négligence ! Il savait pourtant qu’on ne s’aventure jamais dans l’hyperespace le ventre trop rempli. Surtout de tartiflage. C’était un plat rustique qui ne supportait ni le froid ni l’apesanteur, et des coups à trimballer une haleine de yorch durant toute la traversée. D’un autre côté, s’il s’était bourré l’estomac de ce mélange indigeste, c’était aussi parce qu’il ignorait de quoi demain serait fait. La contrepartie étant qu’il s’exposait de la sorte à faire des songes étranges et pénétrants. Et, à présent, il pouvait le confirmer.
Ce qu’il exprima en ces termes :
— Tartiflage* procurer mauvrêves* !
Un instant, l’une de ces affreuses images l’avait même secoué d’un long frisson fort désagréable. Dans un demi-sommeil, en se tordant le cou, il avait cru apercevoir un serpent s’insinuer dans son caissonge* pour ensuite le sentir contre sa jambe. Un serpent annelé rouge et vert, et froid surtout. Froid comme la mort. La bête s’était furtivement glissée dans sa combinaison par une patte du pantalon et remontait lentement le long de son corps. Alfa, coincé dans son réduit, et ligoté par une ceinture de survie connectée, ne pouvait esquisser le moindre geste. Le malheureux n’avait d’autre option que de suivre, impuissant, l’inexorable progression du reptile, de ses pieds à sa veine jugulaire externe. Après la jambe, la cuisse. Ensuite il frôlerait la hanche, les côtes. La caresse bientôt fatale de l’animal allait en s’accentuant. Il tenta de crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge nouée.
Une goutte de sueur perla à sa tempe.
Ce fut cette goutte-là qui le réveilla tout à fait. Ça et une voix de crécelle qui répétait en boucle :
—
Après avoir cessé de se débattre, il ouvrit péniblement les yeux.
— Esprit encore englué de lambrume* ! constata le jeune pilote.
Il hésita un bon bout de temps entre deux mondes. Entre celui des songes qu’il venait de quitter, la sensation du serpent collant à sa peau, et celui de la réalité floue du vaisseau.
Tout autour de lui flottait un épais brouillard. Il demeura donc un moment sans se décider. Sa nuque raidie ne lui permettait pas d’avoir une vision globale du vestibule d’éveil. De plus, en haletant de peur à cause de l’image obsédante du serpent, une légère buée s’était formée sur la vitre du caissonge*, devant ses yeux, comme dans un scaphandre mal pressurisé.
— Moi vite émerger de cette rêvalité*, pensa-t-il encore en déglutissant à plusieurs reprises.
Alfa respira alors profondément, quatre ou cinq fois, pour se détendre, ainsi qu’il l’avait appris lors de ses stages d’apnée. D’abord en inspirant très doucement comme s’il sirotait un cocktif*, mais bien à fond, jusqu’à ce que sa cage thoracique soit totalement remplie. Il bloqua sa respiration et relâcha l’air en chuintant tel un pneu qui se dégonfle.
Il patienta ensuite un court instant et ordonna :
—Robéveilleur*, ouvrir couvercle caissonge* !
Obéissant, le robot s’exécuta en continuant malgré tout de claironner de sa voix métallique :
—
Alfa se redressa en appui sur un coude et répondit à son bonjour en bâillant. Machinalement, il inspecta rapidement l’intérieur du berceau de peur d’y faire une horrible découverte, prêt à bondir. Mais non, rien ! Pas de reptile en vue. Il avait bien rêvé.
Encore à moitié assoupi, il détailla enfin le robot à la lueur des tubes fluorescents renvoyant une étrange lumière.
— Bizarre cette lumièrdâtre* ! pensa-t-il.
À cet instant seulement, il reconnut F6X dans la machine qui attendait patiemment la suite de ses ordres.
Il s’agissait d’un droïde pas très récent. Un de ces modèles à tâche unique que l’on trouvait toujours sur Mazone* pour quelques krakcoins*. Il avait été construit à la hâte, avec du matériel de récupération, dans le but de rendre de menus services.
Le droïde ressemblait en fait comme deux gouttes d’huile à une ancienne boîte aux lettres montée sur roulements à billes. Une paire de boyaux de caoutchouc en guise de bras (de vieilles durites) s’agitait tandis qu’il parlait. Les tubes dépassaient de chaque côté de la boîte. Sur le dessus, on avait logé l’ordinateur principal (un PC recyclé). Au sommet trônait l’ensemble des centres nerveux de la bécane. Les fabricants avaient trouvé amusant d’intégrer une demi-sphère translucide (un ancien aquarium) laissant apparaître les circuits et les diodes (provenant d’une guirlande lumineuse). Pour rire, ils étaient allés jusqu’à implanter sur ce bocal une sorte de moumoute coiffée en brosse (vestige d’un antique balai).
La voix du robot se fit insistante :
—
Très vite énervé par les cliquetis, l’éclaireur de l’espace retrouva une vague conscience. Il se souvint avoir déjà voyagé avec cette engeance, lors d’un essai de pilotage, et des ordres à donner et gestes à exécuter en pareil cas.
Il voulut se lever, sortir du caissonge* pour aller déconnecter le « brailleur » qui répétait inlassablement, dans sa langue codée : « Bonjour, chef ! Bonjour, chef ! Bonjour, ch… » Mais à peine eut-il détaché sa ceinture, que l’aspirant lieutenant se mit à flotter au-dessus de son sarcophage de verreunpeu comme unballon de baudruche.
Il avait oublié de réactiver le système gravitationnel. Quel idiot ! C’était la première chose à laquelle penser si l’on ne voulait pas passer ses prochains chronos à marcher au plafond. Du pur réflexe.
— Aïe ! Collé pire qu’un moustron* !
Il le savait pourtant. Alfa n’était plus un stagiaire de seconde zone. Il mit cette grossière erreur de débutant sur le compte de la fatigue. Puis, quand cet oubli fut réparé et que ses pieds touchèrent enfin le sol, il s’étira et contempla la salle de réveil.
Depuis un sacré paquet de cycles, l’éclaireur Mutik ne s’était pas retrouvé en position verticale. Ses articulations craquèrent. Elles firent malgré tout leur possible afin de lui permettre de déplier des membres trop longtemps immobilisés. Ainsi, il put esquisser quelques pas dans le sas, d’une démarche de sumnambule*
