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Quand le vent est porteur de mauvaises nouvelles, quand une malédiction menace leur peuple, alors Dip, Folavoine et Groslabre, les ptères, n’hésitent pas à quitter leurs chau-mières afin de se lancer dans l’aventure. Ils n’auront de cesse de retrouver Satine, la nymphe du chef de village, qui a été enlevée, afin de l’arracher des griffes de Nécrophore, l’impitoyable roi du Pays Noir. Pour cela, ils affronteront la cruelle courtilière, le désert d’Alipandres, la Montagne Noire… Avec une unique certitude : de leur réussite dépend l’avenir de leur monde, menacé par le terrible fléau de la guerre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Marc Gérard - T. Sturgeon disait : « Tous les enfants sont des extraterrestres ».Il s'est donc mis à écrire des récits fantastiques pour la jeunesse, dont Les éboueurs du ciel qui s'est vu attribué un Prix national. Aujourd'hui, la saga Le Temps de l’Œuf s'adresse au plus grand nombre. Dip, le ptère en est le premier volet.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
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Marc Gérard
LE TEMPS DE L’ŒUF – Tome 1
Dip, le ptère
Roman
ISBN : 979-10-388-0782-2
Collection : Passerelle
ISSN : 2729-2843
Dépôt légal :
© Couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
LES AILÉS
LES PTÈRES
(de Gougeville et du Pays du Centre)
Dip Bourgeon : jeune ptère orphelin, viticulteur et éleveur de poules.
Folavoine Vif-argent : oncle maternel et tuteur de Dip.
Groslabre Ravet : dit « Grol », voisin et ami de Dip et de Folavoine, magicien à ses heures.
Satine Poche : nymphe du chef du village Mâche Poche.
Locuste Charançon : cigarier aveugle prisonnier de la Courtilière.
Finrieur Bourgeon : père de Dip.
Brindille Vif-argent : mère de Dip et sœur de Folavoine.
LES GRANDES-AILES
(de Mangroville et du Pays de l’Eau)
Altise : bailli de Mangroville
Perle : fille d’Altise et de Petits-yeux
Petits-yeux : femelle d’Altise
Croc-pointus et Métallin : deux pêcheurs.
Alen
LES RAMPANTS
LES CANCRELATS
(du Pays d’Est)
Spatule : grand cancrelat jaune, protecteur de Satine.
La Tique : chef du commando chargé d’enlever la nymphe.
Mange-bois : troisième larron, xylophage.
LES CARABES
(d’Hégra et de la Montagne noire jusqu’au désert d’Alipandres)
Nécrophore le Noir : dit « la Griffe Noire », roi du Pays noir.
Thogort : général d’armée.
Humi et Hémi : les chambellans.
Morga : reine et femelle de Nécrophore.
Gyris : confesseur du roi, adepte du dieu Just.
Cul-noir : marin, capitaine du Vent-debout.
Berd : mousse à bord du Vent-debout.
Brises-tarses : fantôme d’un ancien officier d’infanterie carabe.
Linule : servante de Brises-tarses.
Dos-rayé
LES AQUATIQUES
LES HYDROPTÈRES
(Des marécages de l’Ouest et des Hauts-Prés)
Nymphéa : ondine (ou ondale), locataire du Courlis, championne dans la confection de beignets de cresson.
Ambre : mère de Nymphéa
Pérégrille : grand-mère de Nymphéa.
Fang : oiseau rapace ami de Nymphéa.
Les Dytiques : monstres aquatiques.
LES TERRESTRES
LES SÉDENTAIRES
(Habitants de Tertre et ses environs)
Hymen : reine des Terrestres
Flix2047 : propriétaire de la cabane de Nymphéa.
Herbine : fée et magicienne, sans cesse à la recherche des « rêveurs »
On peut désormais voler plus haut que ses rêves !
Par souci de transparence, je dois vous avouer que les dialogues qui vont suivre ne sont pas des originaux. En ce Nouvel Âge du Temps de l’Œuf, les protagonistes de cette aventure qui peuplent la Terre sont, entre autres, les ptères, dignes représentants du Peuple Ailé. Il m’a donc fallu entièrement retranscrire leurs conversations avec nos phonèmes à nous, à défaut d’autre chose. J’espère avoir été fidèle dans ma traduction. De toute façon, faisant partie de « Ceux qui ne pondent pas », j’aurai disparu bien avant leur apparition et ne risque donc pas d’être traîné devant un tribunal de taons ou de mouches. Même si cette perspective pourrait s’avérer pour le moins risible.
Car ce ne sont pas vraiment des mots qui sortent de la bouche des ptères. Même s’ils communiquent aisément, ils ne possèdent pas un langage que l’on qualifierait d’articulé. La forme de leur mâchoire, la courbe de leur palais, ainsi qu’une langue et un nez (plutôt un rostre) trop petits, ne leur permettent pas de former un grand nombre de sons. Non, il faut de préférence parler de bruits de toutes sortes, tantôt stridents quand ils sont heureux, tantôt graves dans le cas contraire. Un genre de gazouillis, de babillage qui taquine l’oreille. La palette des différentes combinaisons de ces sons est quasiment infinie. Pourtant, n’attendez pas d’un ptère qu’il vous roule un [r] ou vous chuinte un [z]. Ce serait peine perdue. S’il fallait trouver des analogies, disons que le [z], chez eux, ferait un peu le bruit d’une scie circulaire, quand le [r] ressemblerait à celui d’un lavabo qu’on vidange. Ce mélange sonore souvent contrasté est, en partie, la cause de leur caractère taiseux.
Mais, taiseux ou pas, je crois qu’il faut d’abord dire qui sont les ptères…
Afin de les décrire avec des mots qui sonnent bien, et sans heurter vos pavillons ou maltraiter vos tympans, comment pourrait-on les présenter ? Comment les dépeindre fidèlement ? Si l’on n’est pas trop regardant sur les apparences, voire légèrement myope, on pourrait les identifier tels de futurs lointains cousins. Des cousins ailés, bossus, avec du rab de bras, affublés d’une carapace dure comme pierre et de deux antennes frétillantes. Donc, physiquement, assez éloignés tout de même, je vous l’accorde. Mais, somme toute, encore une fois avec beaucoup d’imagination, un mélange harmonieux d’Hommes et d’Insectes. Puisqu’aussi bien, ils ont du cœur (trois !) et montrent de temps à autre de l’empathie envers leur prochain. Ils aiment la bonne chair, tombent amoureux facilement et ne se querellent que pour des histoires graves. Ils rient quand ils sont gais et pleurent dans le cas contraire. Souvent trouillards, quelquefois trop centrés sur leur petite personne, ils ne se mêlent guère des affaires du monde. Car malgré leurs deux paires d’ailes, les ptères sont des êtres casaniers. Il leur faut une bonne raison pour voyager loin. Ils ne les déploient qu’en cas de nécessité ou pour le plaisir, parfois, de sentir le vent dans leurs antennes.
Mais, quand ce même vent est porteur de mauvaises nouvelles, qu’une malédiction menace leur peuple, alors certains d’entre eux, les plus hardis, n’hésitent pas à quitter leurs chaumières afin de se lancer dans une quête, comme celle qui va suivre...
1
— On ferait peut-être mieux de rentrer ? proposa Colem en guettant le bleu du soir, l’air pas tranquille.
Sans un regard pour son cousin qui manifestement trouvait le temps long, Syphon s’évertuait à creuser et à creuser encore.
— Pas avant d’avoir déterré ce truc, fit le jeune carabe. Ça se termine forcément quelque part ! Tout a une fin dans la vie, comme dirait l’aïeul.
À genoux dans l’herbe humide, le Rampant montrait toutes les peines du monde à mettre à jour l’objet de sa convoitise. Mais il n’en démordait pas. Maintenant qu’il avait commencé, il irait jusqu’au bout. Il avait juré de ne pas repartir avant de l’avoir complètement sorti de sa gangue de boue. En général, il tenait parole.
— La nuit va tomber, Siphon. Tu connais la patience de l’aïeul ; elle est légendaire, ironisa l’autre carabe toujours de bout, à ses pieds. Tout a une fin, d’accord ! Mais je redoute que la nôtre soit plus proche que tu ne le crois si on ne rentre pas avant que cent grammes{1} ne se soient écoulés du sablier témoin. Car, dans le cas contraire, ça va chauffer pour nos antennes, fais-moi confiance.
— Tu n’es pas curieux… ?
— Si, bien sûr, répondit Colem en se grattant le menton de l’une de ses mains droites.
Il se pencha et précisa :
— Je me demande juste ce qu’il va prendre pour nous fouetter le derrière : le martinet, une branche de saule…
— Ce que tu peux être dégonflé ! reprit le carabe, maintenant allongé au sol, sans cesser de gratouiller. C’est pas la peine de compter trois cycles de plus que moi pour être aussi trouillard. Et pis, si tu me filais un coup de main, au moins, tu ne penses pas que j’irais deux fois plus vite.
— Tu as raison, plaisanta l’autre, on sera plus vite rentrés pour prendre la dérouillée.
Il se décida et s’agenouilla à son tour. Il ne pouvait rien refuser à son petit cousin. Leurs quatre paires de bras se mirent simultanément en action. Ils s’aidèrent de morceaux de bois trouvés non loin comme de pelles. Puis ils expulsèrent de grosses mottes de terre enherbées abritant des lombrics tout surpris de cette soudaine agitation. À force de gratter et de creuser, les contours de l’engin apparurent plus nettement.
Les deux terrassiers improvisés étaient complices depuis qu’ils étaient des nymphes, voire des larves. Les cousins étaient connus pour leur entente. On les voyait rarement l’un sans l’autre ; ils partageaient tout : les secrets du cœur, mais également les bons coins à champignons ou les places à sandres. Jamais une dispute ! Pas la plus petite querelle ne venait embrouiller leur amitié. Ces deux-là font vraiment la paire ! s’écriait volontiers l’aïeul, en les voyant grenouiller dans son atelier. Plus que des cousins : des frères ! Quand l’un d’eux était en peine, l’autre le consolait immédiatement. À l’inverse, chacun se réjouissait des bonheurs de son alter ego.
— Regarde ! observa Siphon, le visage au ras de la boue, ce machin commence ici et finit, à mon avis, à peu près par là. Mais méfie-toi, ça m’a tout l’air d’être trompeur. Je pense que ça fait comme un coude.
— Je vois, fit l’aîné. Qu’est-ce que tu crois que ça peut être ?
— J’en sais rien ! Mais on va le découvrir bientôt.
L’excitation commençait à monter. Tout en se dévoilant, leur trouvaille conservait cependant un côté mystérieux. Cela ne ressemblait en rien à quelque chose de connu des deux jeunes carabes.
— Drôle d’engeance !
— Oui, confirma Siphon en passant l’une de ses mains gauches, à la faveur du trou qu’il venait de creuser sous l’objet. Je vais tirer doucement. Normalement ça devrait venir.
— Fais gaffe, ne casse rien ! s’écria Colem. Ce serait bien moche. Ça a peut-être de la valeur. Imagine ! On pourrait gagner quelques épis facilement, en récompense. Je sens qu’on tient là de quoi ripailler une lune entière. Car, sans savoir à quoi correspond ta découverte, je suis certain que l’aïeul nous en donnera un bon prix.
— Bon ? Prix ? Lui ? Ça m’étonnerait, lui fit remarquer son jeune cousin. Il ne connaît pas ces mots. Ou alors il les confond avec d’autres. Sinon, il ne nous exploiterait pas comme il se permet de le faire, sans vergogne.
— On a été placés en apprentissage dans son atelier, rappela Colem, l’air triste. C’est comme ça. Y a pas grand-chose à ajouter.
— Ce n’est pas une raison pour profiter de la situation comme il le fait. Si tu avais encore tes parents, et si les miens n’étaient pas aussi loin et aussi pauvres, il ne se permettrait pas de nous rançonner de la sorte ni de nous traiter en esclaves. La cochenille farineuse soit de ce fichu cancrelat terreux !
— C’est bien vrai, ça ! T’as raison, s’excita Colem. Si j’étais un peu plus costaud et un peu moins lâche, c’est lui qui la prendrait, la raclée. Pour sûr ! Pour sûr, pour sûr… confiture de pourriture !
Sitôt le juron lancé, il éclata de rire. Puis il se fit un grand silence.
— Ça y est ! souffla Siphon. Je l’ai.
Dire qu’il avait été à quelques pouces de passer à côté ! C’était parce que l’extrémité de la chose enterrée lui avait fait un croche-pied qu’il l’avait remarquée, fichée bien profondément en bordure du ruisseau.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Au départ, les deux carabes étaient venus relever leurs nasses. Ils aimaient beaucoup, en saison chaude, laisser baigner le bas de leurs carapaces dans l’eau fraîche, avant de s’arroser. Ce qui aurait pu être une corvée de plus décrétée par l’aïeul avait vite tourné au jeu et à la rigolade. Ils n’avaient en tout et pour tout récolté que quelques écrevisses et autant de poissons-chats gluants en prélude à la découverte de leur trésor.
— En tout cas, c’est drôlement bien foutu.
— Ouais, sûr, ça a d’la gueule !
Enfin, l’objet se présentait devant eux, en entier, encore sale par endroit, mais malgré tout suffisamment dégrossi pour donner une bonne idée générale de la chose, à qui connaissait les armes de jet. Ce qui n’était pas le cas de deux jeunes Rampants.
Il s’agissait d’une sorte d’arc en bois, d’au moins trois pieds{2} de longueur, monté sur un fût. L’arbrier qui maintenait la corde était un métal et ne se trouvait encoché que d’une vulgaire entaille, certainement afin de conserver celle-ci tendue une fois l’arc bandé. Le mécanisme se révélait simple, mais ingénieux. On devinait que la gâchette grossière libérait le filin de chanvre tressé qui propulsait des traits jaillissant de l’arc avec une puissance et une vitesse insoupçonnées.
— C’est pas un instrument de musique…
Le fût en bois avait été joliment gravé de délicates arabesques décoratives, tandis que toute la partie métallique, quant à elle, se recouvrait d’un beau cuivre martelé et également porteur de fines ciselures. Un carreau restait engagé dans l’arme.
— Non, t’as raison. Un ustensile de cuisine, non plus…
La flèche, épaisse et d’une rectitude parfaite n’avait à première vue pas bougé depuis des lustres. Elle était munie à une extrémité d’une redoutable armure en fer, alors qu’à l’autre bout un empennage fait de plumes de corneille la terminait de fort belle manière.
— Tu as une idée de ce que ça pourrait être, alors ? questionna l’aîné des cousins en se relevant, les quatre poings sur les hanches.
Au lieu de répondre, Siphon, le cadet, fit tourner l’arbalète lentement dans ses mains. Puis il se mit à la caresser.
— Ni à quoi ça sert ? insista Colem. Laisse-moi jeter un œil…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le plus jeune carabe se retourna alors brusquement et ses deux poings droits, serrés, fendirent l’air en même temps. Surpris, Colem ne put esquiver les coups. Le premier le toucha à la tempe, le second (une fraction de seconde plus tard) au poitrail. Si bien qu’en un clin d’œil, il se retrouva sur le dos, au bord du ruisseau, en équilibre sur sa carapace.
Le cadet, paniqué, voulut aussitôt s’excuser, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il se contenta alors de fixer ses doigts serrés sur l’engin, sans comprendre.
Et lorsqu’il reprit ses esprits, confus, il ne sut que répéter bêtement : Confiture de pourriture ! Sûr ! Sûr…
Ce soir dans la clairière cernée par la forêt,
Se sont réunis, en grand conciliabule,
Les adeptes les plus sélectes
De la secte des insectes…
J.Higelin
2
À Gougeville vivait un jeune ptère prénommé Dip…
Il habitait un vieux moulin, au milieu des siens : les Ailés. Dip passait le plus clair de son temps à se nicher au cœur de grands saules afin de jeter sa ligne dans l’eau verte de la rivière. Il cultivait également un potager de quinze pas de long sur dix de large dans lequel poussaient toutes sortes de savoureux légumes. Mis à part ces deux occupations, si l’on excepte le soin porté à sa basse-cour et à la taille de sa vigne, il ne faisait pas grand-chose sinon dormir, rêver et… voler. Et parfois même, il s’employait à ce pour quoi il était le plus doué : ne rien faire du tout.
— On ne doit pas voler plus haut que ses rêves !
— Mais…
— Non, tu m’entends, en aucun cas on ne le doit ! répéta le vieux Folavoine, l’oncle de Dip, à son neveu. Il faut me croire. Voler et rêver sont des dons exceptionnels qu’il ne faut ni galvauder ni prendre à la légère. Voler, c’est sérieux. Quant au rêve, c’est lui qui donne la direction au vol.
Dip, dans un coin de la pièce à manger, écoutait en bougonnant. Il venait de débarrasser la table et rechignait à faire la vaisselle. Comme tous les jeunes de son âge, il n’aimait pas plus le ménage que les remontrances.
Même s’il n’était pas encore un adulte fait, il avait dépassé depuis longtemps le statut de nymphe. Désormais, ses hormones travaillaient au quotidien à le rendre indépendant et susceptible. À ces deux mots, le neveu savait pertinemment que l’oncle lui en préférait d’autres, moins aimables comme : irresponsable et stupide, soutenant toutefois que tout n’était pas perdu, qu’il gardait espoir de le voir grandir un jour, peut-être…
Qui aime bien châtie bien ! Une fois de plus, le vieux ptère ne se gêna pas, ce soir-là, après le repas, pour le sermonner sans délicatesse :
— Enfin, il faudrait être un parfait inconscient ! déclara-t-il en soulevant sa carapace du tabouret et en se dirigeant vers la porte du bas du moulin. En somme, si je comprends bien, tu me demandes de reproduire les mêmes imprudences que celles de ton père. Et qui plus est avec mon consentement.
— Mais pas du tout, protesta Dip, sur ses talons, je ne serai pas parti longtemps. Et ce n’est guère loin… Je ne vois vraiment pas ce qui te tracasse.
— Seul, il n’en est pas question, rétorqua Folavoine.
— Et si…
Le vieil oncle s’arrêta et se retourna brusquement.
— J’ai dit non ! Pas la peine de me seriner.
Dip savait que son état ne durerait pas. Avec un peu de patience, encore quelques lunes s’effaceraient du ciel nocturne et il deviendrait aux yeux de tous un être fini et sensé. Alors, il irait où bon lui semble, au gré du vent, sans demander la permission. Il débarrasserait la table, le plancher… et tout ce que l’on peut débarrasser sur cette Terre. Mais, en attendant…
— Oui, je maintiens, inconscient ! Même si je conçois, se radoucit le vieil Ailé, qu’il faut bien que chrysalide se passe.
— M’enfin… mon oncle, s’il te plaît, implora Dip en joignant deux de ses mains.
Dans un geste d’impatience, Folavoine croisa, lui, tous ses bras ; il fit mine de réfléchir puis ajouta :
— D’ailleurs, tu dois en convenir : tes sens ne sont pas, en totalité, aboutis. Hein ? On est d’accord ? Ce ne serait pas prudent.
— Comment cela ? De quel sens parles-tu ? l’interrogea Dip, sans comprendre.
— De celui de l’ouïe, par exemple. Cela fait au moins vingt fois que je te fais la même réponse et tu sembles ne pas l’entendre.
L’oncle sourit avec malice.
— Très drôle, maugréa le jeune ptère. Très drôle. Vraiment, je me marre…
— Tiens ! insista Folavoine, reprenant sa marche à pas lents. Tu vois, en voilà un autre.
— Quoi ?
— J’observe que celui de l’humour te manque également. Ça en fait déjà deux. C’est beaucoup pour quelqu’un qui, comme toi, présente, en plus, un gros handicap de raisonnement.
Pour ce qui était de l’humour, Folavoine, lui, savait le manier tel un bûcheron sa hache, frappant fort et droit. Ou bien, il jouait de l’ironie comme d’une arme de précision, ne décochant ses traits que lorsqu’il était sûr de faire mouche.
Dans le sillage de son parent, Dip, grognon, se forçait à trottiner en fixant ses griffes d’orteil afin d’éviter de lui rentrer dedans. Pourtant, il aurait bien aimé. Mais, il n’avait pas suffisamment de repartie pour le contrer. Il se contenta de ronchonner, la tête baissée :
— Faut-il vraiment que je t’aime pour supporter tes railleries continuelles et tes rabâchages incessants. Pas tous mes sens, pas tous mes sens… tu parles !
Sans l’écouter, l’oncle s’arrêta devant le pas-de-porte et contempla, immobile, le ciel qui s’assombrissait. Il était redevenu d’un coup très sérieux et semblait même inquiet.
Dip se figea à son tour, dans son dos.
Il réfléchit et se trouva vite satisfait d’une formule qui lui vint et dont il était fier par avance :
— S’il existait quelque part des tournois ou des compétitions de morale, poursuivit-il, nul doute que je devrais t’y inscrire, mon oncle. Tu y ferais un malheur ! Tu as le don de laisser pleuvoir les reproches comme des ondées un soir d’orage.
— Eh oui la pluie, fit le vieil Ailé, pensif, la tête dans les nuages et des regrets dans la voix. La pluie. Ah ! si seulement…
*
Folavoine scruta une dernière fois le ciel puis sortit sa longue pipe en terre ; il l’examina en silence durant une bonne dizaine de grammes, descendit les quelques marches donnant sur la terrasse, et retourna à la table-établi qu’il avait quittée pour aller dîner.
Dip, qui n’avait pas envie de lâcher l’affaire aussi facilement, continua en glosant avec beaucoup d’insistance.
Il se sentait en verve.
— Pas plus haut que ses rêves ! Pas plus haut que ses rêves… tu me la bailles belle ! Je vais bientôt boucler mon quinzième cycle. En conséquence, ma carapace bleu nuit commence juste à posséder ce qu’il faut de solidité pour affronter le monde. Mes antennes pointent chaque jour plus performantes. Je sens monter la sève en moi. Ma lymphe n’est pas loin du point d’ébullition. Et à mon âge, dis-moi à quoi peuvent bien servir deux paires d’ailes robustes et non froissées si ce n’est à côtoyer les nuages, danser la nuit sous les étoiles ou virevolter au clair de lune.
Folavoine connaissait l’envie pressante qui comme tous les ptères de sa génération — ainsi que les plus anciens avant que de vilains rhumatismes ne les clouent au sol — obsédait son neveu à toute heure de son existence : voler vite, haut et loin.
Pourtant, l’oncle était bien décidé à ne pas transiger.
— Je te la baille belle… Vraiment ? Eh bien, tu parles drôlement correct quand tu es en colère ! se moqua-t-il. Mais je te le redis pour la dernière fois : c’est non. Tu n’as pas que deux paires d’ailes, que je sache. Tu dois également posséder un cerveau sous ta caboche, en cherchant bien. Tu pourrais essayer de t’en servir quelquefois. Pour réfléchir, par exemple. Le monde peut être dangereux ; tu devrais le savoir mieux que quiconque…
Folavoine déplia deux tréteaux en bois qu’il plaça près de l’établi.
— Tu as aussi quatre bras. Alors, tiens, aide-moi plutôt à faire de la place !
Le vieil Ailé sortit d’un panier traînant sous la table toutes sortes de flacons aux formes alambiquées emplis de poudres multicolores dont certaines semblaient pailletées d’or. Il les plaça délicatement, un à un, au milieu du plateau posé sur les tréteaux, près d’une marmite en fonte qui bouillait déjà au-dessus d’un réchaud et s’obstina :
— Crois-moi, fiston, c’est pour ton bien. Une telle escapade ne serait guère sensée. Le renoncement est parfois le début de la sagesse… Ouvre-moi celui-là, s’il te plaît.
— Pas plus haut que ses rêves, répéta une dernière fois Dip en s’échinant à tirer sur le caoutchouc séché du vieux bocal… Mais dis-moi, il me semble que tu es mal placé pour me donner des leçons ! Aurais-tu oublié tes jeunes cycles ? À la fleur de l’âge, dès que tu l’as pu, tu as, toi aussi, dépassé de loin les limites de l’horizon et celles du raisonnable.
Dip aimait son oncle plus que quiconque. Pas seulement parce que celui-ci l’avait élevé comme son propre fils. Non plus, à cause de l’intérêt qu’il éveillait en lui sur chaque chose de la nature. Ni pour son côté fantasque et original. Ou encore parce que la même lymphe bleu-vert coulait dans leurs veines, à tous deux. Non ! Tout cela comptait bien sûr. Mais, principalement, si le jeune Ailé l’aimait c’était pour la tendresse dont il savait faire montre à son égard. Elle était bien cachée chez Folavoine et, sous ses airs bourrus, ne se dévoilait pas souvent. Pourtant, elle était là, présente, comme une source claire, prête à jaillir en résurgence au cœur de gros rochers. En un mot, l’amour que portait Dip à son vieux parent était réciproque et largement partagé.
Après avoir aidé l’oncle, à peser, puis mélanger, les poudres d’au moins une demi-douzaine de flacons dans un gros pot en terre, une fois de plus, Dip, la mine renfrognée, alla s’isoler en grommelant comme une nymphe de trois cycles. Il se réfugia en haut des marches, la carapace vissée à même une pierre meulière qui lui rafraîchit aussitôt le fondement.
Quelle ingratitude ! pensa-t-il. Lui qui aidait Folavoine dans ses projets les plus fous. Qui l’encourageait lorsque ses inventions n’intéressaient personne. Qui le remotivait sans cesse après ses nombreux échecs. Pour une fois qu’il lui demandait de déroger à ses principes, sa réponse était un non catégorique.
Leur complicité à tous deux n’offrait pas que des avantages au jeune Ailé. L’affection que lui portait son oncle n’en finissait plus, ces derniers temps, d’éteindre ses ardeurs. Elle étouffait chez lui, dans l’œuf, la plus petite envie, mouchait le moindre embrasement de sa part. Et il vivait cela comme une punition, une injustice.
— Tu peux bien bouder dans ton coin, tu sais. Ce n’est pas de moi qu’il est question. Tu m’entends, à la fin, Dip Bourgeon ? tonna l’oncle, penché, et versant le contenu du pot dans la marmite, sur le feu.
Il se redressa soudain dans un sursaut d’autorité.
— J’aimerais que tu cesses de n’en faire qu’à ta tête. Et ce n’est pas la peine d’y revenir. Je ne changerai pas d’avis. Ton père, déjà, adoptait une attitude semblable. On connaît la suite.
— Mon père ne rêvait pas, lui. En ce qui me concerne, je n’ai rien vu de fâcheux dans mes derniers songes, cria Dip du haut de sa pierre.
— Cela m’est égal !
Folavoine, certain d’avoir clos la conversation, ajouta un liquide épais et blanchâtre à sa préparation. Puis il s’installa confortablement dans son fauteuil, alluma sa pipe, et tira deux longues bouffées.
— Là, il n’y a plus qu’à attendre ! De mon temps… commença-t-il alors, pour lui-même.
*
Une autre marotte de l’oncle Folavoine était que, jusque dans ses réprimandes, il ne pouvait s’empêcher de convoquer l’ancien temps, même quand celui-ci se montrait parfois douloureux. Il l’abordait volontiers, le soir, dans sa chaise à bascule. Cette antiquité en bois vermoulu lui servait, en somme, d’embarcation.
Folavoine adorait, plus que tout, longer les rivages calmes du passé ou emprunter les méandres plus risqués de souvenirs enfouis. Pour cela, il n’avait pas à aller très loin. Il déplaçait simplement le fauteuil du salon à la terrasse. Il posait ensuite une lampe à alcool sur le muret, en réglait la luminosité. Enfin, il s’asseyait en fumant, ses ailes repliées sous ses élytres{3}, sa carapace brune bien calée dans le dossier évidé.
Ce soir-là, depuis l’escalier de pierre en surplomb, où se découpait dans la pénombre la haute silhouette de la bâtisse ancestrale, Dip, la mort dans l’âme, écoutait donc les divagations de l’oncle Folavoine.
Le plus souvent, il faisait semblant. Pour lui, la nostalgie n’évoquait que le nom d’un pays lointain. Il était trop jeune pour ruminer des regrets. Quant aux remords, il en ignorait jusqu’à l’existence. Le passé de l’oncle n’était pas le sien. Il lui paraissait distant, vaste et sans partage, comme l’océan qu’on lui avait décrit. Il ne lui allait pas, ou alors tels des habits beaucoup trop larges.
3
Têtu, Dip revint vite à ce qui le préoccupait et qui tournait désormais carrément à l’obsession. Il ne savait plus exactement pourquoi il tenait tant à cette virée, mais en faisait désormais une affaire personnelle.
— Je ne te demande pas la lune, se plaignit-il. Juste une petite escapade. Le Saut de la Muette ne se trouve qu’à quelques lieues du village. J’ai des amis plus jeunes que moi qui ont pris l’habitude d’y aller seuls et…
— Non ! trancha Folavoine en arrêtant net son balancement. D’ailleurs, l’été est déjà mourant. Les mauvais jours seront bientôt là et nous ne pourrons plus voler. Ce n’est pas le moment d’entreprendre une petite escapade, comme tu dis, surtout en solitaire.
— Mais, se rebiffa Dip, l’automne commence à peine et…
— Il suffit ! Et puis, ce n’est pas seulement une question de saison. J’aimerais que tu m’écoutes, voilà tout… Après l’automne, c’est bien l’hiver, il me semble ?
— Ben oui, mais…
— Et l’hiver est notre saison terrestre, n’est-ce pas ? Celle qui nous interdit de voler…
— En effet ! Cependant…
— On est d’accord, c’est bien ce que je disais !
Devant tant de mauvaise foi, Dip se tut à nouveau, vaincu. Que pouvait-il ajouter ?
Il reprit sa bouderie, la tête basse tandis que l’oncle marmonnait sans répit dans ses mandibules :
— Des escapades… toujours des escapades… Tu es bien le fils de Finrieur !
*
Un peu plus tard, Folavoine se leva afin de surveiller sa mixture.
— J’aimais ton père comme un frère, se défendit-il en bêlant presque. Tu peux me croire. Je ne pourrais préciser exactement combien. Mais sache que ce sentiment avait la puissance du souffle des vents de novembre. Lui et moi n’étions ni du même rang ni de la même lymphe. Il faisait partie du clan Bourgeon, alors que je suis un Vif-argent. Nous n’avions pas non plus le même âge. Il était un freluquet qui s’était uni à ma très jeune sœur, voilà tout. Toutefois, c’était un adorable freluquet et nous comptions l’un pour l’autre. Oui, Finrieur comptait énormément pour moi. Il m’obligeait. Et c’était réciproque. Complices, nous nous amusions à nos plaisanteries, voire répétées cent fois.
Soudain, Folavoine se trémoussa devant la table. Une substance pourpre débordait de la marmite. Elle se répandait sur les parois et semblait ne jamais vouloir se tarir.
— Tiens, t’ai-je raconté la farce que nous avions imaginée concernant le gros Imago ?
— Pas ces derniers jours, non ! maugréa Dip en lorgnant de loin sur le bouillonnement inattendu.
— Et quand nous nous étions déguisés pour…
— Aussi, oui !
— Alors, peut-être, le soir où Groslabre a voulu exécuter son fameux tour de…
— Ah ! s’agaça Dip, tu as déjà mentionné tout cela ainsi que vos blagues plus usées que ton plastron. Bientôt, tu vas encore me décrire comment vous avez pêché un silure par la queue... Dis voir, tu ne veux pas stopper ça ?
— Quoi donc ?
— Cette… mousse. Vraiment, ça pue. J’ai l’impression qu’elle va monter jusqu’ici et engloutir jusqu’au moulin, si on ne fait rien. Et que...
— Penses-tu ! le coupa Folavoine, vexé, en considérant le produit de son expérience d’un autre œil. Je te répète simplement qu’on ne doit pas voler…
— Plus haut que ses rêves, je sais.
— Un petit rappel à l’ordre n’a jamais fait de mal à personne !
Le vieux ptère se gratta l’extrémité de l’espèce de rostre qui lui servait de nez.
— Tu as raison, ça pue. Quant au silure, précisa-t-il en esquissant un demi-sourire, je peux t’assurer que…
4
Folavoine n’en finissait plus de radoter tout en essayant d’éponger et de contenir ce qui semblait être un début de catastrophe. Il tirait vivement sur sa pipe. Au milieu des relents nauséabonds de l’étrange mixture, sa fumée sentait les épices et montait dans la nuit. Il paraissait heureux comme une larve découvrant la peinture. Mais, parfois, il existait une version différente. Quand, par exemple, un tabac plus amer et un air plus humide l’obligeaient à rentrer en grommelant. Cependant, été comme hiver, propos et plaintes variaient peu. Aux évocations plaisantes, succédaient immanquablement des rappels plus pénibles.
— C’était le bon temps, résuma Folavoine. Jusqu’à ce triste jour…
— Nous y voilà ! soupira Dip, sachant à l’avance quelle suite son aîné allait donner à son récit.
Il pensa alors s’envoler jusqu’à la cime d’un arbre afin de se protéger du magma informe qui, désormais, avait recouvert la table et dégoulinait sur le sol de terre battue. De là, il aurait pu ensuite pousser jusqu’à la taverne afin d’y retrouver des amis et partager avec eux une pinte de bon cidre et trois ou quatre refrains de chansons. Il n’en fit rien. Certainement qu’un soupçon de politesse, une once de solidarité, ainsi que deux doigts de paresse, le clouèrent sur sa pierre. Car Dip, était hésitant, comme toujours. Il possédait certes les gènes d’aïeux téméraires et fous, mais également d’autres, plus sages. Il ressemblait à ces baies redevenues sauvages conservant malgré tout, çà et là, des tiges dépourvues d’épines au goût doux et sucré.
Après un moment, il se releva et décroisa ses fines antennes. Dans une meilleure disposition, il s’approcha prudemment de la table.
De son côté, l’oncle s’affairait à bourrer l’intérieur de deux gros bambous évidés, de la pâte qu’il venait de créer. Il lâcha les quatre spatules de bois qu'il manœuvrait avec insistance, cracha sa pipe dans un bocal se trouvant sur le plan de travail — ce qui fit un joli bruit cristallin —puis s'essuya les avant-bras et toutes les mains, en faisant glisser alternativement un large torchon à fleurs, de haut en bas de l’extrémité de ses membres.
Il fit durer ce petit manège quelques grammes sans plus dire un mot, se concentrant sur les espaces souillés, entre ses doigts longs et fins. Les mains collantes, il faisait désormais grise mine et grinçait presque autant que les tréteaux sous le poids du récipient qui, en vibrant, dégueulait maintenant de partout.
— Pourquoi ton père n’a-t-il pas voulu m’entendre ce jour-là ? implora-t-il en préambule. Fichu obstiné ! Il avait vraiment la tête plus dure que la carapace. Et surtout pourquoi a-t-il entraîné Brindille avec lui ? On ne sort jamais par temps d’orage ou par gros grain. Même une larve sait cela. C’est une évidence.
*
La lune finissait de s’arrondir. Au loin, le crépuscule bleuissait les cabanes d’été perchées dans les arbres. Aux temps chauds, quelques villageois aimaient s’y retirer. Les ptères les construisaient en rondins au cœur de gigantesques érables ou de tilleuls touffus. Chacune des armatures était réalisée au moyen de cordes, ficelles, pour éviter d’en blesser les troncs.
D’une manière générale, les ptères prenaient grand soin des arbres. Il n’était pas question, par exemple, d’y planter un clou tant qu’aucune nécessité ne se faisait sentir. On les respectait, leur vouait une sorte de culte, conscient de l’importance qu’était la leur. Ainsi, vous n’auriez jamais surpris un ptère en train d’uriner contre un arbre. Les hautes fougères suffisaient bien.
Nul de ces admirables spécimens n’était mis à bas plus que de raison. On prélevait le strict indispensable : ce qu’il fallait pour chauffer et construire donc les demeures principales ainsi que ces abris estivaux. Les petites cahutes servaient, en période caniculaire, à se rafraîchir au maximum en y faisant circuler un air moins étouffant. Pour sa part, Dip avait renoncé à se bricoler une telle résidence secondaire. Le moulin possédait une bonne cave tempérée, le meilleur refuge qui soit. Pour dormir à la belle étoile, il se contentait par très grosses chaleurs de tendre son hamac dans une fourche, entre deux branches hautes. Il passait à la cime des arbres, des nuits plus exquises qu’un miel d’acacia. Il n’y avait alors aucun ptère plus heureux au monde lorsqu’il contemplait, au crépuscule, le ruisseau serpenter et les coteaux où mûrissait sa vigne.
— Je n’ai jamais prétendu vouloir imiter mon père, affirma Dip… Et si je te promets d’être très prudent ?
— Tu recommences ? s’esclaffa Folavoine, empêtré dans son espèce de glu à paillettes. Tu me fatigues à la longue. Si je t’interdis d’aller au Saut de la Muette, c’est que j’ai d’excellentes raisons pour cela. Des raisons que tu ignores.
— Je t’écoute. Vas-y ! Dis-moi !
— Non, répliqua le vieil Ailé d’un air mystérieux. Il est trop tôt pour cela… Ou trop tard.
Il considéra longuement les deux tubes de bambou pleins de pâte et annonça d’un air pénétré :
— Pas encore prêt ! Il faut attendre.
5
En contrebas des cahutes, dans les chaumières du village, les mâles ronflaient déjà bruyamment. Épuisés de labeur, les ailes douloureuses, ils avaient fait du sur-place au-dessus des champs de rabioles mûres à souhait et gorgées de sucre. Leurs quatre pelles à main étaient entrées simultanément en action afin d’en assurer la récolte.
Levés dès l’aube pour profiter de la fraîcheur, ils avaient survolé les rangs, bourdonnant et arrachant, de leurs deux paires de bras costauds, les tubercules dans un ballet aérien organisé très efficace. À présent, ils goûtaient un repos bien mérité. À leurs côtés, de jeunes femelles plumaient quelques volailles ou préparaient le repas, leurs petits dans les pattes.
Les anciens commentaient l'aspect du ciel, la sécheresse plus tenace que le liseron dans la haie, les grains de temps qui passent, le chant des grenouilles… Les vieilles brodaient en râlant après la fumée du tabac qui empestait les pièces à vivre. Tout ce beau monde attendait que la Terre tourne encore un peu jusqu’au lendemain matin afin que se lève un nouveau soleil sur Gougeville. Et chacun, du coin de l’œil, guettait les éclairs au loin en espérant la pluie.
Car depuis trop longtemps, à chaque crépuscule venant, le ciel mouvant prenait les mêmes teintes violacées que les varices des jambes de Mycélie, une vieille lavandière réputée revêche. Les nuages s’assombrissaient autant que son regard. Une méchante électricité circulait dans l’air, comme entre ses antennes. Le tonnerre grondait aussi fort que sa voix. Mais l’atmosphère demeurait aussi aride que sa personne, aussi stérile que ses entrailles. Chaque soir, l’orage menaçait sans éclater. Et le même processus se répétait sans cesse.
Quelle alchimie secrète pouvait ainsi transformer le ciel, le faisant passer d’une étoffe pour larve en une cape de guerrier, sans que la raison ait eu le temps d’y composer ses mélanges, d’y adoucir ses contours ? Quel curieux bouleversement métamorphosait aussi soudainement un caractère de jeune nymphe en celui de cette vieille sorcière acariâtre ? Pour Dip, les réponses à toutes ces questions se trouvaient très certainement dans l’humeur de forces obscures et supérieures qui le dépassaient.
N’était-ce pas leur œuvre et plus précisément celle d’un démon ? Cela aurait expliqué la couleur du ciel. D’ordinaire, les démons se dépêchaient de se vêtir de leurs habits pourpres, pressés de venir danser avec les mortels, pour faire la fête et pisser tout leur soûl comme le disaient les anciens, semant au passage quelques graines de mal. Il y avait à coup sûr du démon là-dessous, étant donné que le même spectacle se reproduisait inévitablement, de soir en soir, comme un vice coupable. Mais pour ce qui était de pisser tout son soûl, les anciens pouvaient aller se reboutonner. Les vieilles prédictions ne tenaient plus. Le climat changeait. Les arbres roussissaient. Les fleurs courbaient la tête et fanaient. Oui, il fallait bien se résoudre à chanter des louanges. Chanter pour qu’il pleuve, même si c’était en vain.
Il ne pouvait y avoir qu’un démon pour torturer ainsi les fleurs, pensa Dip. Il faudra que je pense à interroger les Saintes Punaises, ou leurs sœurs les Mantes, les très religieuses, la prochaine fois que je me rendrai à la Grotte, se dit-il tout bas. Et plus particulièrement Mère Lisia. Elle commandait aux Punaises depuis des cycles et les mauvaises langues — celle du voisin Groslabre, par exemple — avançaient qu’elle n’avait eu aucun mal à prononcer ses vœux, notamment celui de chasteté. Il faisait ainsi référence à sa carapace gondolée et, entre autres choses, à ses cuisses de héron peu attirantes.
*
Tandis que Folavoine continuait inlassablement d’évoquer le passé, son neveu contemplait, comme les villageois, les zébrures blanches qui déchiraient l’horizon bleuté. Il secoua longuement ses hauts-de-chausses afin que disparaisse du fin tissu toute trace de poussière. Son léger plastron était bien en place et, par-dessus, il portait une belle ventrière grenat assortie à sa cape.
Dip soupira, désolé :
— Il ne pleuvra encore pas ce soir.
— Pas sûr ! rétorqua Folavoine en jetant un œil à ses tubes.
— Mais, qu’est-ce que tu fabriques, à la fin ?
— C'est pour faire fuir les chouettes, confia simplement le vieil Ailé. J’en ai assez de les entendre commenter l’actualité des sous-bois, hululant chaque nuit tombante. Ces satanées bestioles troublent mon précieux sommeil. Mais, cela peut servir également à condenser les nuages…
— Pour ?
— Eh bien, mais… faire tomber la pluie, évidemment. Faut juste que je trouve un moyen de leur permettre d’exploser le plus haut possible, dans le ciel.
Les mises en garde et bavardages de l’oncle gonflaient Dip au moins autant que ses ailes par grands vents. Quant au souffle de ceux de novembre… Nous n’étions pas encore en octobre, mais il était loin de se douter qu’il allait bientôt les découvrir et s’apercevoir qu’ils pouvaient être aussi terribles que précoces.
Folavoine persista :
— D’ailleurs, n’essaie pas de changer de conversation en parlant de la pluie et du beau temps. Eh oui ! Je maintiens. Tel père, tel fils ! Des irresponsables, tous les deux.
À cette nouvelle allusion concernant Finrieur, Dip ne put s’empêcher de se rebeller pour prendre sa défense.
Il répliqua vivement :
— Était-ce sa faute si l’aventure l’attirait encore davantage que ta lampe à pétrole les papillons ? Il possédait une âme d’aventurier. C’était dans son caractère. Il a payé le prix. C’est triste, mais c’est ainsi.
