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Il ne passe pas un seul jour, sans qu’il défraie la chronique. Tout le monde en parle, mais chacun l’entend différemment. Les uns voient du « terrorismes » là où d’autres lisent de la « résistance ». Une seule certitude : le mot discrédite les individus ou les groupes qui en sont affublés.
En réaction contre les abus de cet usage politique, des spécialistes se sont penchés sur le phénomène. Certains tenteront de le réduire à sa visée politique, d’autres à la nature de ses cibles, d’autres encore à la spécificité de ses moyens ou modes d’action. Chacune de ses portes d’accès conduit à une impasse et mène celui qui l’emprunte à renouer avec le travers idéologique qu’il jure pourtant répudier, d’autres, plus circonspects, ont tenté d’agréger plusieurs indicateurs à la fois, pour pallier le risque de fauter par simplification ; il ne résorbent pas pour autant la difficulté.
Ce livre tente de cerner les raisons de cette impossibilité, pour ensuite chercher à « régresser » du phénomène à sa « réalité ». Une telle perspective ne peut faire l’économie d’une analyse de la genèse du fait envisagé. Dès lors, l’auteur substitue à la question ontologique, la question des conditions sociales et individuelles de son éclosion. D’où la question cruciale des mécanismes de passage à l’acte. Comment et pourquoi, à partir d’un certain seuil de désinhibassions, des individus s’emparent-ils d’une arme et s’arrogent-ils le droit et la légitimité de tuer des individus qu’ils ne connaissent pas ? De Félice Orsini à Oussama Ben Laden en passant par Netchaïev, Sophie Perovskaia, Carlos Marighela, Andréa Baader, Djamel Zitouni, Antar Zouabri et Abû Mossab al Zarqaoui, ce sont les mêmes contradictions objectives en liaison avec la même soif d’extermination née de la même volonté de puissance ; le terrorisme n’étant pas le propre d’une culture, d’une religion ou d’un groupe social particulier.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Liess Boukra est né en 1953. Titulaire d’une licence en sociologie de l’université d’Alger, il poursuit ses premières études post-grade aux Etats-Unis. Il devient assistant en sociologie à l’American University de Washington DC. Il rédige, par la suite, une thèse de doctorat d’Etat en sciences sociales à l’université Libre de Bruxelles.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Le terrorisme
Définition, histoire, idéologie et passage à l’acte
DU MÊME AUTEUR
ouvrages individuels :
Algérie : la terreur sacrée, Éditions Favre, Lausanne 2002
De la crise de la sociologie, au problème de son objet, L’Harmattan,Paris, 2003
La sociologie face à son objet : Une science en formation, L’Harmattan, Paris, 2003
Ouvrages collectifs :
« Le rapport sociologie/philosophie : un rapport de constitution qui procède d’un renversement »
Volontarisme et déterminisme dans les sciences sociales, Les éperonniers, Bruxelles, 1990
Le mouvement islamiste en Algérie, G. Gosselin & A. Van Haecht(Sous la dir. de), La réinvention de la démocratie, L’Harmattan, Paris, 1994
BOUKRA LIESS
Le terrorisme
Définition, histoire, idéologie et passage à l’acte
CHIHAB ÉDITIONS
© Editions Chihab, 2006.
ISBN : 978-9961-63-603-9
Dépôt légal : 508-2006
Introduction
Le traitement du terrorisme appelle l’urgence : urgence sécuritaire, urgence politique, mais surtout l’urgence médiatique. Au lendemain de chaque attentat, les médias se mobilisent par vocation et invitent les experts à la rescousse. Ces derniers sont tout aussi nombreux, que dissemblables les uns des autres.
Il y a d’abord ceux, habitués des plateaux de télévision, qui s’efforcent à chaque occasion de rappeler, contre l’impatience et le goût du raccourci des journalistes ou des animateurs, les mêmes éléments d’informations, forcément sommaires que le sens commun ne risque pas de démentir.
Il y a aussi un second type. L’islamologue qui vient conforter les propos de l’expert ès terrorisme. En règle générale, tout ce qu’il exprime de juste sur l’islam est déjà connu de tous et tout ce qu’il énonce de nouveau est souvent faux. Mais il a lu le Coran et parle l’arabe. Ce qui lui confère une certaine légitimité.
Enfin, il y a ceux qui, naguère, à propos du terrorisme islamiste, qui frappait l’Algérie, affirmaient mordicus qu’il s’agissait d’une résistance politique armée contre un régime corrompu et autoritaire. Ils virent même dans cette violence islamiste, une réédition de la guerre de libération nationale. Aujourd’hui, face à la même violence aveugle, ferment d’un même levain idéologique et forfait des cerbères du même temple politique, mais parce qu’elle ensanglante l’Europe et les États-Unis, nullement décontenancés, ils la rangent, sans hésiter un seul instant, sous le label de « terrorisme ».
Certains, plus avisés, ne se sont jamais laissé prendre au piège des rancœurs entretenues. On ne le dira jamais assez. Mais ils ne furent pas légion, tant la pensée unique, déferlante impétueuse et impérieuse, asphyxiait, sous ses eaux assassines, les intelligences les mieux aiguisées.
Les intellectuels occidentaux ne furent pas les seuls à cheminer sous l’étendard de cette ignominie faite pensée. Nombreux furent ceux qui, sous nos cieux, légitimèrent la cruauté des chevaliers de l’apocalypse. Ils n’avancèrent, que voilés, jamais à découvert, baquetant dans le couffin culturaliste les condiments susceptibles de conférer à leurs errements les apparats de la rationalité :
Quelques intellectuels, issus de la gauche, virent dans l’irruption de l’islamisme les prodromes d’une révolution populaire. Les membres des groupes islamistes armés n’étaient-ils pas d’humble extraction sociale ? Et, ils en étaient convaincus, sur le terreau des peuples en effervescence ne fleurissent jamais que les œillets de la révolution. Subitement, ils découvrirent, médusés, que le peuple algérien était de confession musulmane ; ils culpabilisèrent d’avoir été autres, se repentirent et rachetèrent leurs péchés en acquiesçant au meurtre de leurs pairs ; ils étaient du côté des oppresseurs contre le peuple.
D’autres encore, arguant de notre inaptitude congénitale à la modernité du fait de notre profond envasement dans le marais de la foi, nous sommèrent de renouer avec l’âge théologique comme passage obligé avant d’émerger aux lumières de la raison. Ils nous rassurèrent sur les vertus de cette régression nécessaire. Esprits sommaires, non initiés aux arcanes de la dialectique hégélienne, nous ne comprîmes pas qu’elle était féconde. Tous ceux qui s’inscrivaient en faux contre ses paralogismes étaient des aliénés : une secte d’occidentalisés, sans enracinement dans le terroir, coupée de la société, dédaigneuse des constantes nationales et servante d’un quarteron de généraux aux appétits insatiables. Des pieds noirs tardifs, disait-on. À leurs yeux, fraîchement décillés, la violence islamiste s’inscrivait dans une logique de décolonisation inachevée ou dans celle d’une modernité endogène émergente. Elle ne saurait alors être assimilée à une dérive terroriste ; elle ne pouvait être que résistance populaire armée.
Aujourd’hui, que cette vague de violence a émigré vers d’autres contrées, pour semer la mort et l’effroi dans les provinces occidentales, ses thuriféraires font acte de contrition.
Certains, sans même avouer leurs fautes, réalisent la souffrance des victimes, la frayeur des populations et se rangent à la raison des pouvoirs publics déterminés à endiguer les flots de cette déferlante meurtrière.
D’autres, encore désarçonnés, se dérobent toujours ; le temps ou l’intelligence leur fait encore défaut, pour qu’ils puissent usiner, dans l’urgence, un argumentaire plus conforme à l’air du temps.
D’autres, plus prestes, firent rapidement allégeance. Ils renoncèrent à leurs doutes d’antan et se barricadèrent derrières les nouvelles certitudes. Même à l’endroit des attentats, qui ensanglantent l’Algérie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Maroc et la Tunisie, ils parlent désormais de terrorisme. Pourtant ceux qui massacrent sont toujours les mêmes et les régimes dans ces pays n’ont pas changé d’un iota.
Alors que durant des décennies, le terrorisme était dilué dans la violence politique, aujourd’hui on a fini par dissoudre toute forme de violence politique dans le terrorisme. Un tel retournement est palpable dans la liste établie chaque année par le département d’État américain, qui recense comme terroristes toutes les entreprises d’opposition armée contre les États en place. À ce niveau d’amalgame, la définition du terrorisme conduit à une condamnation sans appel de n’importe quelle forme de résistance armée contre l’ordre établi. Le terrorisme n’est plus rien d’autre qu’un usage illégal de la force. C’est la définition que l’on trouve sur le site du CRTI : « Une utilisation illégale de la force contre des personnes ou des propriétés ou contrainte d’un gouvernement et de la population afin de promouvoir un changement ou un avancement politique, religieux ou social. »1
Pour plus de rigueur, certains essayèrent de mettre en exergue la visée politique dudit usage de la force : « Le terrorisme, dans l’usage contemporain du terme le plus généralement admis, est fondamentalement et essentiellement politique. En outre, il se rapporte nécessairement au pouvoir, et vise à sa prise et à son usage en vue de l’obtention d’un changement politique. Le terrorisme, c’est donc la violence – ou, tout aussi importante, la menace de la violence – utilisée et dirigée en vue ou au service d’un objectif politique. Ce point crucial établi on peut apprécier la signification additionnelle proposée par l’OED : “Toute personne qui tente d’imposer ses vues par un système d’intimidation faisant appel à la force.” Cette définition souligne clairement l’autre caractéristique du terrorisme : il s’agit d’une action planifiée, calculée et systématique. »2. Malgré toutes ses circonlocutions, l’auteur nous semble enfoncer des portes ouvertes à coups de bulldozer. Par ailleurs, à le suivre dans ses ergotages, on finira par confondre terrorisme, guerre, guérilla, coup d’État et insurrection. En définitive, il renoue avec la première définition, qui voudrait que le mot terrorisme signifie toute utilisation illégale de la force. C’est la vision dominante aux États-Unis qui, depuis le 11 septembre 2001, ne font plus dans la nuance.
En réaction contre ces simplifications, d’autres spécialistes ont essayé d’atteindre le mot envisagé par une autre porte d’accès : ses cibles. Ce qui nous donne la définition suivante : « Premeditated politically motivated violence perpetrated against non combatant targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience. »3 Est-ce à dire que tuer un soldat n’est pas un acte terroriste ? Pas forcément, cela dépend du contexte historique dans lequel l’acte est accompli. Par ailleurs, il est notoire que les guerres font plus de victimes civiles que militaires. Les bombardements massifs des villes irakiennes par l’aviation américaine ont exterminé un nombre considérable de civils. Il en fut de même au Vietnam pilonné par les B 52. Pis encore, fut la destruction de Nagasaki et de Hiroshima en août 1945.
L’identité de la cible est un critère qu’il faut manier avec beaucoup de circonspection. Un mouvement armé révolutionnaire, comme en Amérique latine, peut dégénérer en s’investissant dans la prédation et l’accumulation des ressources matérielle. Dès lors, la violence dont il fait usage change ; son contenu libérateur initial s’en trouve considérablement corrompu, même s’il persiste à ne s’attaquer qu’à des cibles militaires. Aujourd’hui, en Algérie, les séides du « Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC) – organisation islamiste armée affidée à Al-Qaida – sont encore très actifs dans certaines régions du Nord et de l’extrême Sud. Ils allèguent ne s’attaquer qu’à des cibles militaires. Cela signifie-t-il pour autant qu’ils ne soient pas des terroristes ? L’assassinat d’un militaire revêt une signification différente, selon le contexte particulier. Quand une organisation terroriste abat un militaire, il ne s’agit pas forcément d’un acte terroriste. Ce n’est pas tant l’identité des victimes, mais celle de leurs bourreaux, qui importe le plus. Face à cette difficulté, certains chercheurs ont exploré la piste des moyens utilisés par les terroristes : prises d’otages, rapts, détournements d’avions, voitures piégées, attentats à la bombe, etc. Il se trouve que ces moyens ou modes d’action peuvent également caractériser d’autres formes de violence. Le kidnapping est souvent l’œuvre de malfaiteurs en quête de rançon ; la prise d’otage accompagne souvent un braquage de banque, pour couvrir la fuite de ses auteurs ; le détournement d’un avion a pu être utilisé par de simples particuliers, pour obtenir l’asile politique dans un pays tiers.
D’autres, enfin, ont essayé d’agréger plusieurs indicateurs à la fois pour pallier le risque de fauter par simplification. Ils décrivent le terrorisme comme « une forme de violence qui soit par son caractère aveugle (elle touche n’importe qui au hasard, des “ innocents ”), soit par l’impossibilité d’identifier physiquement les auteurs de l’acte (au moment où il est commis), soit par le manque de capacité des victimes à pouvoir riposter (personnes désarmées) vise à créer un sentiment de terreur. Les terroristes cherchent ainsi à obtenir des concessions politiques, financières ou diplomatiques des dirigeants ou des personnes visées en dernier ressort »4.
Le terrorisme serait donc une forme de violence politique aveugle exercée par des clandestins contre des cibles civiles en vue de susciter un sentiment de terreur. Certes, nous sommes face à une détermination plus exhaustive, qui associe plusieurs paramètres à la fois : (1) la nature aveugle de la violence, (2) le statut clandestin des auteurs, (3) le caractère non-combattant des cibles, (4) l’effet terrifiant et (5) la visée politique. En résumé, le terrorisme est une forme de violence politique aveugle et illégale visant des populations civiles.
Qu’en est-il de la même violence quand elle touche des combattants armés ? Qui plus est, certaines actions menées dans le cadre de guerres conventionnelles peuvent présenter toutes ces caractéristiques. Nous évoquions, précédemment, le largage de bombes atomiques sur les villes japonaises de Hiroshima et de Nagasaki et les bombardements aveugles au Vietnam et en Irak. Il s’agit bien d’une violence aveugle et illégale touchant des civils, en vue de provoquer la terreur à des fins politiques.
En réalité, la multiplication des critères est également révélatrice de la difficulté de circonscrire le phénomène. Pris isolément, chacun d’eux peut nous conduire à des définitions absurdes ; collationnés, ils ne résorbent pas pour autant la difficulté. C’est que probablement la question est mal posée ou que les réponses données sont des réponses à des questions qui, parce qu’impensées ou sciemment refoulées, n’ont pas été posées. C’est par la quête de ces questions mal posées et/ou occultées, que s’amorcera notre réflexion ; l’objectif étant de lever les obstacles épistémologiques, qui obturent l’artère menant à une définition objective du « terrorisme ». C’est l’objet du premier chapitre.
Dans le second chapitre, nous chercherons à réduire le phénomène « terrorisme » à sa « réalité » au travers d’une démarche historique. En effet, s’en tenir au terrorisme appréhendé synchroniquement, c’est prendre le risque de ne pas sourdre du cercle des relativisations, qui s’annulent mutuellement. C’est exclusivement le travail de construction d’objet, qui procure l’éventualité réelle d’adopter un point de vue critique – instruit et réfléchi – sur l’ensemble des paradigmes en compétition.
Ce travail de construction ne peut endosser que la forme d’une analyse de la genèse du fait envisagé. Il faut substituer à la question ontologique, la question historique : celle de la structure de l’univers social au sein duquel le terrorisme fut produit. Ce qui revient à reconstruire l’espace historique dont le terrorisme – socialement défini en tant que tel – fut le résultat. Ce(s) lieu(x) et ce(s) moment(s) de sa gésine se ramènent en fait à la question des conditions économiques, sociales, politiques et culturelles de son éclosion. Il s’agit donc de décrire l’émergence progressive de l’ensemble des mécanismes sociaux, qui ont rendu possible sa survenue.
Historiciser le terrorisme, ce n’est pas le relativiser, en suggérant l’idée qu’il n’aurait de sens et consistance que référé à un contexte historique particulier ; c’est surtout lui restituer la logique de sa genèse en l’extrayant à l’indétermination d’une fausse existence transhistorique, à une « essence » abstraite. Ce mode d’analyse qui le rapporte à ses conditions historiques de production, l’arrache à l’arbitraire des points de vue normatifs (idéologiques), en le rendant à la fois nécessaire et incomparable, donc justifié d’être ce qu’il est et d’exister comme il existe. Mais, ce n’est pas tout. Un nœud gordien persiste qui, s’il n’est pas dénoué, nous projetterait dans le raisonnement tautologique.
En effet, comment penser la genèse du terrorisme, si nous ne savons pas au préalable ce qu’est le terrorisme ? Nous ne pouvons localiser le terrorisme dans les langes, qu’à travers le prisme d’une définition préliminaire du terrorisme accompli. Ce qui revient à dire, que nous découvrirons dans l’histoire ce que nous y aurions préalablement injecté à titre de conclusion sans prémisses. Tel est donc le cercle. Peut-on en sortir et forger une définition génétique du terrorisme, sans le détour, apparemment forcé, par une définition préliminaire, qui disqualifierait d’emblée cette immersion dans le passé ?
Il faut pourtant se rendre à l’évidence , « la réflexion historique est régressive, […] elle fonctionne normalement à partir du présent, à contre-courant du flux du temps, et que c’est sa raison d’être fondamental »5. L’actuel prime sur le passé, que nous interrogeons continuellement au présent. Aussi sommes-nous toujours face à un « passé actuel en devenir », de sorte que la lecture de l’histoire est forcément une « visite guidée » ; une lecture rétrospective, qui jaugerait le passé à l’aune du présent et des enjeux. S’il y a un « bout » de vérité dans cette « représentation dialectique du temps », il n’en demeure pas moins, que ce « renversement épistémologique » pourrait être solidaire d’une conception subjectiviste (idéaliste) de l’histoire/du temps ; celle qui allègue que l’histoire (le passé) n’est qu’une « vue rétrospective », sans aucune compacité objective ; ce fut la conception de W. Dilthey (1833-1911), de K. Jaspers (1883-1969), de R. Aron (1905-1983) et des phénoménologues. Pour esquiver cet écueil, nous partirons non pas d’une définition, mais d’une question : Quels sont les nouveaux solutés qui, à l’orée du XIXe siècle, sont venus se diluer dans le meurtre politique6, occasionnant ainsi une configuration inédite de la violence politique qui, à son tour, contraignit à forger un mot nouveau (terrorisme), pour la signifier ? La filiation du mot terrorisme à la notion de Terreur est avérée. Aussi commencerions-nous par cette violence qualifiée de « Terreur » qui a prévalu sous la Révolution, de septembre 1793 à la chute de Robespierre, le 27 juillet 1794. Pourquoi a-t-on qualifié ce régime de « Terreur » ? Ne s’agit-il pas d’une simple manœuvre de stigmatisation d’un gouvernement radical par les courants conservateurs ? Comment est-on passé de la « Terreur » au « terrorisme » ?
Pour éprouver la pertinence logique des éléments dégagés de l’histoire et les intégrer en une définition cohérente du « terrorisme », il est impératif de les réintégrer dans la catégorie générale de violences collectives qui, à son tour, s’encarte dans une catégorie plus générale : celle de violence. Il est clair que le « terrorisme » relève de la catégorie des violences politiques. C’est le seul point qui fasse consensus. Il se trouve que « terrorisme » et « violence » subissent au siècle dernier, une même révolution sémantique. Connotée positivement sous le règne de Robespierre, elle est affectée d’un coefficient dépréciatif, par les partisans de la Restauration et chute carrément dans l’anathème avec l’adjonction du suffixe « isme ». « Le glissement de valeurs sous-jacent à cette conversion est équivalent à celui qu’a connu le terme de “violence”. Tandis que ce mot désigne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle un “caractère impétueux insoumis aux règles”, il prend au siècle suivant son sens générique moderne d’atteinte à une norme pour désigner désormais toutes les formes de transgressions autrefois spécifiées (crime, sédition, rébellion, etc.). Il finit ensuite par ne plus désigner que la “ violence désordre ”, celle, légitime, de l’État, étant euphémisée sous le vocable de “ force”. Il en est de même des termes “terreur” et “terrorisme” qui se sont dédoublés pour désigner un usage paroxystique de la violence d’État pour l’une, de la “violence désordre” pour l’autre. »7
En réalité, c’est toujours une certaine définition de la violence, qui commande à celle du « terrorisme ». Qu’est-ce que la violence ? Les réponses fusent, diverses et diversifiées, mais se contredisent tant, qu’elles achèvent par se disqualifier l’une l’autre ; chacune éclairant une des facettes du phénomène, laissant les autres dans l’ombre de l’indéterminé. Comme pour le « terrorisme », certains prétendent la « violence » indéfinissable. À l’instar du « terrorisme », la « violence » fascine, inquiète ou révulse. Pour les uns, elle est fondatrice ; pour d’autres, elle est foncièrement destructrice. Bref, tous les chercheurs sont tombés d’accord, pour reconnaître qu’il ne saurait y avoir d’accord sur le contenu de la notion de « violence ». Pourtant, il faut au préalable dire ce qu’est la violence, pour pouvoir, par la suite, définir le terrorisme, qui n’est qu’une de ses multiples formes de manifestation. Ces considérations feront l’objet du troisième chapitre.
Après cette phase d’analyse, le quatrième chapitre est un essai de synthèse, une sorte de remontée vers le « concret » à travers laquelle nous tenterons de définir le terrorisme. Mais une chose est de circonscrire le terrorisme réalisé ou accompli, une autre est de le cerner se faisant ou s’accomplissant. Nous voulons parler du processus de passage à l’acte. Comment et pourquoi, à partir d’un certain seuil de désinhibition, des individus s’emparent-ils d’une arme et s’arrogent-ils le droit, à leurs yeux légitime sinon sacré, d’occire à des fins politiques des individus qu’il ne connaît pas ? On ne naît pas terroriste, on le devient au travers d’un processus complexe où s’enchevêtrent les nécessités psychologiques et les pesanteurs du social, le calcul et l’affectif, le rationnel et l’émotionnel, les idéologies et les idéalisations, les déconstructions et les remembrements, dans un jeu de miroir, dont les principaux acteurs s’appellent : « Je », « Moi », « Nous » et « Autres ».
L’acte terroriste se caractérise par la transgression de la règle sociale, mais aussi par un comportement à travers lequel l’impulsion interne de transgression s’extériorise en actes. La violence terroriste semble alors surgir d’un ailleurs, d’un extérieur à la réalité sociale. Face à son irruption brutale et à sa véhémence, nous sommes poussés à lui imputer un caractère de transgression et d’irrationalité, dont nous déléguons ensuite l’explication à la psychologie ou à la psychanalyse. On veut y lire l’œuvre de psychopathes ou de forcenés en rupture de ban avec la société. Qui plus est, la notion même de « terrorisme » semble, au plan sémantique, cristalliser l’idée d’une rupture radicale avec la société et la politique. Ce serait une violence, qui se nourrirait d’elle-même ; sous la pression d’idéalités cruelles8, elle devient une fin en soi. Pourtant, des chercheurs, tel que Sprinzak9, ont montré, que tous les groupes terroristes ont en commun d’être le produit de larges mouvements sociaux radicaux. La question se pose alors : Quels sont les processus, qui mènent des militants ordinaires d’un mouvement social à opter, à un moment précis de l’existence de celui-ci, pour une stratégie violente ?
L’éclosion d’une violence terroriste procède toujours d’une irruption de masse de la sphère émotionnelle et affective. Aussi, notre hypothèse de travail est-elle la suivante : aucun phénomène de violence terroriste ne peut se développer et, encore moins essaimer dans le corps de toute la société, s’il n’accroche pas à des nécessités psychologiques et affectives profondes constitutives de la formation de l’individu. Mais, au-delà de la multiplicité factorielle des passages à l’acte, nous pouvons relever la constance de certains ressorts primordiaux, l’invariabilité de certains modes d’identification à travers le jeu trouble des mêmes coefficients identificatoires, l’intrusion des mêmes instances de régulation, la permanence des mêmes procédés de précipitation et, surtout, la même ingérence de l’idéologie à titre de molécule enzymatique dont les diastases sont des socio-catalyseurs, qui déclenchent et contrôlent les réactions à l’issue desquelles les sentiments individuels se socialisent, pour cristalliser en engagements militants ouverts sur la violence. La lutte des classes est une fusée à plusieurs étages ; elle carbure à l’économique, à l’émotionnel et à l’imaginaire10. Ces aspects permanents ne sont nullement arbitraires, mais constituent une structure permanente fondamentale : le noyau commun à tous les processus de passage à la violence. Je n’ai pas l’intention de proposer quelque chose comme « le plus petit dénominateur commun » à un ensemble de phénomènes individuels. Mes intentions se rapprochent plutôt de celles de l’historien Mircea Eliade ou de celles de l’anthropologue Maurice Bloch, qui ont cherché à exhumer l’« archétype » d’une classe particulière de phénomènes apparentés. M. Eliade certifie que dans ces « archétypes », il pouvait identifier les composantes irréductibles des représentations religieuses de différentes cultures11. M. Bloch, quant à lui, atteste, que dans le noyau de la structure du rituel qu’il identifie, se trouve la clef explicative du symbolisme de la violence présente dans tous les phénomènes religieux12. Dès lors, le problème n’est pas tant de considérer quelle idéologie précise (religieuse ou séculière, de droite ou de gauche) irrigue de sa sève les veinules de la violence terroriste, que de découvrir ces « invariants » ou cette « structure formelle » commune à tous les processus de passage à l’acte, au-delà des raisons invoquées par ses auteurs. Cette relative pérennité de ladite « structure formelle » s’explique par deux raisons fondamentales.
Il y a d’abord le fait que toutes les sociétés humaines se représentent le monde – et leurs rapports au monde – à l’intérieur d’un cadre « idéel » permanent, qui déborde le moment historique et les conditions matérielles particulières de leurs existences. Il y a dans la conscience humaine un fondement anthropologique : un « invariant » qui transcende le moment historique et les conditions matérielles de sa naissance et de sa réalisation ; un « invariant », qui renvoie à une autre détermination et à une autre histoire que celles des sociétés. Une réalité qui renvoie à une autre réalité et à une autre histoire que celles des individus concrets. Une réalité enracinée dans la « dialectique de la nature », antérieure et extérieure, mais en même temps intérieure à celle de l’homme, puisqu’elle l’a doté d’une structure matérielle évoluée (le corps humain) et d’un organe complexe (le cerveau), qui lui permettent de penser la nature pour la transformer matériellement. Au cœur même de ces processus de conscience, se logent les structures de notre activité cognitives. Indépendamment des conditions historiques concrètes de son accomplissement, toute conscience sociale fabrique, en permanence, du sens, adjoignant aux données immédiates de l’expérience sensible ou première, des caractéristiques et des propriétés, qui n’y existent sous aucune forme manifeste. « Aussi, la vie sociale, sous tous ses aspects et à travers tous les moments de son histoire, n’est possible que grâce à un vaste symbolisme »13.
Le fondement anthropologique de cette fonction de la conscience n’est que le besoin de sens chez l’homme. Les hommes sont incités par leur histoire naturelle comme par leur nature historique à forger du sens, à prescrire à la réalité morcelée et chaotique qu’ils vivent une unité et un ordre signifiant et significatif. Il y a donc dans la conscience humaine, un « noyau invariant », qui correspond aux fonctions de la pensée et de ses produits (les représentations).
Après avoir rappelé qu’il y a toujours de l’ « idéel » dans tout « réel », M. Godelier précise les quatre fonctions principales de la pensée14. La première fonction des représentations est de rendre présente à la pensée les réalités extérieures ou intérieures à l’homme, dont l’acte de pensée lui-même. Leur seconde fonction est d’interpréter ces réalités ainsi intériorisées. La troisième fonction des représentations est de structurer ces réalités sous la forme de schèmes normatifs, qui conditionnent les pratiques sociales. Enfin, la dernière fonction desdites représentations est la légitimation des rapports des hommes entre eux et avec la nature, qui résultent de ces pratiques. « Or, précise notre auteur, représenter, interpréter, organiser, légitimer sont autant de manière de produire du sens. Toutes les fonctions de la pensée confluent donc vers la production de sens pour organiser ou réorganiser, à partir des significations produites, les rapports des hommes entre eux et avec la nature »15. Ce besoin de sens répond à la nécessité, pour les hommes de maîtriser (intellectuellement et pratiquement) le monde, pour leur usage personnel. Pour maîtriser concrètement le monde, l’homme a besoin de le connaître et de s’y reconnaître16.
La seconde raison tient au fait qu’à partir d’un certain seuil d’emballement et d’enkystement, la violence – quelle que soit sa forme – se déconnecte de ses racines matérielles. Elle devient autonome et se déploie selon la logique d’un « mot inducteur », condensé d’une « idée », à l’origine d’une idéologie. En effet, depuis H. Arendt17, nous savons qu’une idéologie est précisément la logique d’une idée, dont l’ultime visée est de permettre la rupture du sujet avec la perception commune et l’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience. Il est dans la nature même de ces idées (la lutte des classes comme moteur de l’histoire, la supériorité de la race blanche comme loi naturelle, le djihad comme obligation absente) à l’origine des édifices idéologiques (marxisme, fascisme, racisme, islamisme), que leurs contenus se délayent dans le procès matériel à travers lequel elles sont mises en exécution.
Ces questions seront abordées dans notre cinquième et dernier chapitre où nous essayerons de mettre en évidence ce processus de transmutation, qui, sous l’impulsion d’un « mot inducteur », fait d’un ensemble de croyances, de sentiments et d’idées, une idéologie, au sens fort du terme – un système cohérent d’idées à caractère éthique et politique –, qui substitue à l’expérience commune une « surréalité ». Celle-ci fonctionne comme un enclos idéologique, intellectuel et culturel, qui consacre l’isolement du candidat terroriste vis-à-vis des mouvements sociaux réels, dont il finit par se couper, afin de se forger, puis de protéger une identité singulière, qui, à son tour, déclenche la levée de toutes les inhibitions, qui entravaient le passage à l’acte.
Cette identité est scellée au moyen d’une sorte de solidarité par le sang, que les initiés ont versé ou verseront ensemble : une fraternité par implication dans le crime, que Dostoïevski a superbement décrit dans son roman, Les possédés(1872), parfois intitulé Les Démons. En caractérisant le sectarisme politique, Marx écrivait : « La secte voit sa raison d’être et son point d’honneur non pas dans ce qu’elle a de communavec le mouvement de classe, mais dans le schibboleth particulierqui l’en distingue »18. C’est par cette extériorité par rapport au mouvement social réel, que s’amorce le passage à l’acte.
Contrairement à la violence colérique, la violence terroriste est le résultat d’un acting out qui procède de la préméditation, du calcul et de l’émotionnel. Les facteurs qui le provoquent sont liés, on le verra, à des dispositions subjectives et à des causes objectives dans un contexte de radicalisation des antagonismes politiques. Entre ces deux facteurs, interviennent des médiations : la haine sociale, une idéologie messianique, une culture de la violence, des traditions de brutalités, une utopie meurtrière, etc. Au cœur de tout ce processus complexe, la levée des inhibitions reste le moment crucial autant à l’échelle des sociétés qu’à celui des individus. Nous aborderons ces deux niveaux séparément.
Chapitre premier
Les obstacles épistémologiques à la connaissance objective du terrorisme
Bachelard définit la catégorie d’obstacles épistémologiques comme un empêchement à produire des connaissances scientifiques19. Je propose de résumer l’analyse des obstacles épistémologiques à la connaissance objective du terrorisme, sous les six intitulés suivants : L’idéalisme, qui emmure le terrorisme dans l’univers clos de la conscience, lui contestant toute forme d’existence objective ; Le positivisme, qui, au nom de la neutralité axiologique, conclut à l’impossibilité d’ériger le terrorisme en concept ; Le relativisme absolu, qui paralyse la pensée ; le populisme, qui s’égare dans la survalorisation des « violences d’en bas » ; le point de vue occidental selon lequel le terrorisme ne saurait exister que dans les régimes non démocratiques et le substantialisme, qui consiste à figer un phénomène dont les caractéristiques principales tiennent à sa variabilité dans le temps et dans l’espace. Il ne s’agit évidemment pas d’obstacles ostensibles et conscients. Bien au contraire, ils opèrent la plupart du temps à l’insu des chercheurs eux-mêmes. Il ne s’agit pas non plus de simples afflictions d’ordre psychologique, mais bien d’obstacles réels liés au contexte historique actuel – dominé par les grands centres de recherche nord-américains – dans lequel s’effectue la recherche sur le terrorisme. La « pensée unique » et l’idéologie néo-conservatrice ont considérablement concouru à façonner et à propager ces obstacles dans lesquels s’empêtrent les chercheurs en quête d’objectivité. C’est que la définition du mot « terrorisme » est une arme politique. Elle justifie une prétention hégémonique et disqualifie les adversaires, qui prétendent la contrarier. Par le pouvoir démiurgique de ce mot, la politique n’est plus dans le réel objectif, mais dans les labels.
On devise aujourd’hui à foison sur le terrorisme, comme si ce qui a toujours été la fin de l’histoire surgissait brusquement sur le devant de la scène. Le terrorisme fait souvent la une des journaux. On installe partout des comités d’experts et des groupes de réflexion, pour en pénétrer les ressorts intimes, les causes, les modes opératoires et concevoir des stratégies de riposte appropriées. Les leaders politiques en brandissent la menace ou en dénoncent les dangers. Nous assistons, surtout depuis le 11 septembre 2001, à la prolifération d’ouvrages jasant sur une menace volontairement présentée comme un tribut caractéristique de la mondialisation ou une tare d’un islam forcément guerrier. Les fiches analytiques des bibliothèques ou les index des journaux et des revues regorgent de références et suggèrent assez bien l’ampleur du péril. La rubrique « terrorisme » s’étoffe au fil des heures. Il n’est pas de semaine, souvent de jour, où l’actualité internationale ne soit pas marquée par un événement lié au terrorisme ; arrestations de suspects, attentats à la bombe, assassinats et prises d’otage font désormais partie de notre quotidien. La certitude de la majorité des experts et des chercheurs d’être face à une nouvelle menace est tellement tenace, qu’elle n’est plus soumise à controverse. Certes, le terme est de création récente, puisqu’on le trouve, pour la première fois, dans le supplément de 1798 au dictionnaire de l’Académie française. Il désignait alors un mode de gouvernement fondé sur la « terreur ». Depuis, il a subi une série d’altérations sémantiques, pour revêtir le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, celui d’une stratégie de violence totale dirigée contre l’État, au moyen d’attentats ciblés ou aveugles visant à provoquer un climat général de terreur/panique. Indubitablement, il est un assortiment de mutations propre à notre contemporanéité, qui conflueraient pour favoriser le recours massif à cette forme de violence politique et la rendent plus engageante pour ceux qui en font usage. Néanmoins, qualifier le terrorisme de phénomène de la modernité, c’est aller vite en besogne. Autant affirmer que la gravitation universelle n’existe que depuis sa découverte par Newton (1642-1727). Les réalités préexistent aux mots qui les disent. Les mots n’inventent rien ; ils réinventent. Voilà tout.
C’est de cette itération lancinante que naît le leurre de la réduction d’une réalité complexe et composite en un concept cohérent et systématique. La notion en question n’a évidemment qu’une généralité trompeuse. Elle éclot au carrefour de discours concurrents, qui se la renvoient en l’interprétant chacun à sa manière. C’est pourquoi le mot « terrorisme » veut tout dire et en même temps jamais la même chose. Sa réalité reste énigmatique. Faut-il mettre l’accent sur le caractère aveugle de sa violence ? Faut-il mettre en avant la clandestinité de ses auteurs ? Faut-il se focaliser sur le statut civil de ses victimes ? Faut-il ne retenir que l’impact psychologique recherché au-delà de ces derniers ? Ou encore, seraient-ce seulement les moyens utilisés, qui caractériseraient l’acte terroriste ? Au gré des conjonctures et des modes intellectuelles, ces « entrées » furent successivement explorées par les chercheurs de définitions, sans qu’aucun ne parvienne à en concocter une, rigoureuse et exhaustive, qui aurait forcé le consentement unanime de ses pairs. En règle générale, ces définitions rejoignent souvent le sens commun véhiculé par les dictionnaires ou le point de vue opérationnel des officines en charge des questions sécuritaires. En somme, plutôt que de nous éclairer sur le phénomène, ces définitions nous fourvoient dans le dédale de leurs chicanes. Par ailleurs, celui qui est désigné comme terroriste par les pouvoirs établis ne se reconnaît jamais dans ce label. Il choisira plutôt de se présenter sous l’étiquette plus valorisante de « résistant », de « moudjahid », de « révolutionnaire » ou de tout autre combattant d’une noble cause. Il dénoncera, à son tour, le terrorisme de l’État dont il conteste la légitimité. Enfin, l’étiquette « terroriste » est réversible à cause de son étroite dépendance du contexte politique. L’Administration américaine a longtemps qualifié les islamistes afghans de « combattants de la liberté » avant de les anathématiser sous le label de « terroristes ». M. Begin fut commandant de l’Irgoun – organisation armée qualifiée de terroriste par les Britanniques et responsable d’actions sanglantes comme le massacre du village de Deir Yacine –, il deviendra Premier ministre d’Israël en 1977 et, à ce titre, obtiendra le prix Nobel de la paix avec Annouar Al Sadate, à la suite des accords de Camp David, en 1978.
D’emblée, la situation est aussi transparente que paradoxale : d’un côté, le « terrorisme » serait une réalité tangible, d’un autre, il s’avérerait insaisissable. Il aurait une positivité inaltérable, pour ne pas dire meurtrière et, en même temps, son contenu ondoierait et muterait au gré des convictions de ceux qui le disent. Sa réalité varierait en fonction de ce que nous en discernons, voulons y voir ou en saisir. Ladite positivité inéludable muterait selon celui qui en parle et, par-là, tendrait à se volatiliser. Il finit par y avoir autant de » terrorismes », que de sentes d’accès à son intelligibilité, voire pas de « terrorisme » du tout, quand on brandit certains critères extraits de la table des légitimités. Il se confond ainsi avec les représentations qui le déprécient ou le dénoncent et se délaye dans celles qui le glorifient ou le fardent. Dans cette alchimie, le « terrorisme » devient fantomatique, jeté en pâture aux convictions sincères ou feintes de ceux qui cherchent à l’assujettir à leurs hantises ou à leurs fantasmes. Dans ce mouvement même d’obscurcissement ou d’effacement, par écartèlement entre plusieurs définitions, le « terrorisme » se dissipe dans les brumes de l’incantation ou de la dénonciation. Dès lors, il semblerait vain d’aller le quérir dans la positivité des faits car il serait tout entier dans les consciences, qui l’appréhendent et le baptisent, le révèlent ou le dissimulent, le valorisent ou le déprécient. Pourtant, affirment certains, le bon sens fait qu’on aurait du mal à soutenir qu’il ne s’agit que d’une illusion entretenue. La réalité du terrorisme est bien là, présente et oppressante, massive et sanglante. Au plan logique, ce paradoxe ne laisse d’espace qu’à une seule alternative : (1) le terrorisme n’est pas une réalité objective, mais une simple construction idéologique au service d’intérêts pratiques, en l’occurrence ceux des pouvoirs établis, « autorités autorisées » à travestir, dans les principes comme dans les faits, les réalités qu’elles entendent prohiber et réprimer ; (2) le terrorisme est bien une réalité objective, mais fuyante, se dérobant sans cesse aux serres de l’entendement, pour s’affirmer comme une matérialité réfractaire à toute tentative de conceptualisation. La première option procède d’une approche en termes d’idéologie et de la construction d’un stigmate ; la seconde se prévaut de l’autorité d’une épistémologie. En réalité, il s’agit des deux premiers obstacles épistémologiques qui obstruent la voie qui mène à la connaissance objective du phénomène envisagé.
1. Le terrorisme : une simple construction ?
Bien des organisations armées clandestines n’étaient pas qualifiées de « terroristes ». Au contraire, elles étaient affublées de labels autrement plus nobles. Après l’attentat du 11 septembre 2001, elles furent inscrites sur la liste des organisations terroristes. En d’autres termes, elles sont passées du statut de « résistance politique armée » à celui de « terroriste » par le pouvoir démiurgique d’un label, qui leur a été apposé de l’extérieur. Les mots, disions-nous, ont bien le pouvoir de réinventer le réel qu’ils désignent, quand le pouvoir de nommer dont une autorité s’autorise est autorisé et admis comme légitime. En cela, l’autorité en question participe bien à la construction de la réalité. C’est en vertu de ce principe que des organisations armées, qui n’étaient pas terroristes, le sont devenues, alors que rien n’a changé d’un iota ni dans leurs idéologies ni dans leurs modes d’organisation et d’action. Il faut chercher la clef explicative de ce retournement dans le champ des rapports de forces politiques où le pouvoir de désigner – de dire la « norme » – est un enjeu de lutte entre les divers acteurs en compétition. Par conséquent, cette étiquette est flottante aussi bien dans l’espace que dans le temps ; elle participe des intérêts de l’autorité politique hégémonique : celle qui parvient à imposer aux autres son pouvoir de désigner et que ces derniers reconnaissent comme seule légitime. Nous le savons, aujourd’hui, le label « terroriste » jette l’opprobre et l’anathème sur celui qui en est accoutré, parce qu’il renvoie à l’inhumain. À titre d’illustration, pour l’ensemble des pays arabes, les attentats fomentés par les Brigades Al-Aqsa du Fatah, les groupes armés du Hamas et du Djihad palestinien sont des actes de résistance légitime s’inscrivant dans la matrice d’un mouvement de libération nationale ; pour les États-Unis et Israël, il ne s’agit ni plus ni moins que d’attentats terroristes. Ainsi, par le pouvoir magique d’un mot, des combattants pour l’indépendance peuvent être fustigés de terroristes et, inversement, des groupes terroristes, se revendiquant comme tels, peuvent être anoblis du titre de « combattants de la liberté ».
En vertu de ces considérations, certains concluent que le terrorisme n’est pas une réalité tangible, mais un simple label, qui procède d’une volonté politique de stigmatisation et/ou de disqualification de l’adversaire. Par conséquent, le « terrorisme » n’existerait pas ; il ne s’agirait que d’un mot fourre-tout commode, qui aurait pour seule finalité d’abuser les opinions publiques et de discréditer l’ennemi : « Le mot terrorisme est, par sa résonance affective et son extension excessive, un instrument propre à effacer le facteur politique au profit de l’élément policier. Utilisé pour désigner toutes les sortes de désordres, il minimise l’analyse sociopolitique des causes de la violence et comporte plusieurs effets pervers »20. En conséquence, A. Joxe préfère parler de « violence politique extrême », pour désigner les actes de violence, qui ne sont pas des faits de guerre, mais qui ne sont pas non plus des actions individuelles, puisqu’ils ont un objectif politique. Il est patent qu’une telle approche mène vers une double confusion : d’une part, entre le terrorisme et la violence politique et, d’autre part, entre les processus d’apposition du label et les modes réels/objectifs d’exercice de la violence visant à semer la terreur. Autant, il est nécessaire de discriminer le terrorisme des autres formes de violence politique (insurrections, guérillas, guerres, manifestations violentes), autant, il est impératif de distinguer deux niveaux différents d’analyse : celui des processus de stigmatisation des violences rebelles et celui des pratiques réelles desdites violences. La première confusion procède d’un parti pris, qui, curieusement, mène soit à une réprobation absolue de n’importe quelle forme de violence subversive soit à une victimisation du terroriste, puisqu’il serait arbitrairement lesté d’un label dépréciatif. La seconde pèche par idéalisme philosophique parce qu’elle conteste au « concret réel » toute possibilité d’existence objective. Enfin, que signifierait « extrême » ? Est perçu comme tel, tout ce qui manque de modération ; ce qui est fort éloigné d’une limite érigée en norme. Qui dit la norme en matière de violence ? Le défaut d’une telle dénomination tient précisément en ce qu’elle reconduit ce qu’elle prétend répudier : la charge idéologique, dont est affectée toute détermination dérivant d’une appréciation politique.
