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Découvrez les oeuvres et la vie du grand romancier noir Léo Malet
Léo Malet (1909-1996) est le père de Nestor Burma, le premier grand détective privé de la littérature française, immortalisé à l´écran et en bande dessinée. Son parcours, de la poésie surréaliste au roman d´énigme noir, se caractérise par une personnalité littéraire hors du commun. Véritable figure tragique, c´est seulement à la fin de sa vie, abandonné par l´envie d´écrire, qu´il connut le succès que mérite son œuvre.
Après Fantômas, les séries d´espionnage et Gaston Leroux, Alfu (Alain Fuzellier), fondateur et directeur de la revue
Encrage puis d´Encrage Edition, continue d´explorer la littérature « populaire » et son influence sur l´imaginaire de notre temps.
Pour la première fois, un ouvrage d'Encrage Edition entièrement consacré au père du détective Nestor Burma
EXTRAIT
Dans l’éditorial du n°8 de la revue
Polar(janvier 1980), François Guérif déclare : « Il est un des tout premiers (sinon le premier) à qui l’amateur de polar français se doit de rendre hommage. Son apport dans ce domaine est considérable. » Michel Lebrun et Jean-Paul Schweighaeuser écrivent dans
Le Guide du polar (Syros, 1987) : « Léo Malet ne doit rien à personne, mais le roman policier moderne lui doit tout. »
A PROPOS DE L'AUTEUR
Fondateur d’Encrage,
Alfu est un spécialiste de la littérature populaire française. On lui doit, entre autres,
L’Encyclopédie de « Fantômas » (1981) et
L’Encyclopédie de SAS et du Commander (1983).
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Seitenzahl: 284
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Références
collection dirigée par Alfu
Alfu
Léo Maletparcours d’une œuvre
1998
Alfu & Encrageédition
© 1998
ISBN 978-2-36058-940-1
Que soient remerciés, pour l’aide apportée à l’élaboration de ce livre : Joseph Altairac, Jean-Luc Buard, Daniel Compère, Jean-François Gérault, François Guérif, Thierry Maricourt, Jean-Jacques Schleret ainsi que toute l’équipe de la BILIPO et les Editions Fleuve Noir.Sans oublier chés geins d’Encrage.
Le père du polar français
Dans l’éditorial du n°8 de la revuePolar(janvier 1980), François Guérif déclare : « Il est un des tout premiers (sinon le premier) à qui l’amateur de polar français se doit de rendre hommage. Son apport dans ce domaine est considérable. »
Michel Lebrun et Jean-Paul Schweighaeuser écrivent dansLe Guide du polar(Syros, 1987) : « Léo Malet ne doit rien à personne, mais le roman policier moderne lui doit tout. »
Jean-Patrick Manchette affirme, dans sa préface à la réédition deLa Mort de Jim Licking : « A travers les années 40, les années 50, les années 60, Léo Malet demeure le seul et unique auteur français de romans noirs. »
Les lecteurs abondent dans le même sens. Cette année encore, les romans de Léo Malet sont réédités par le Fleuve Noir, tandis que l’intégrale de son œuvre chez Bouquins entame sa 7e édition. La parution, l’année dernière, duJournal secret— sur l’opportunité de laquelle nous aurons l’occasion de revenir — a provoqué un nouvel engouement pour l’auteur.
Et, dans ce dernier cas, la presse, dans sa grande majorité, s’est fait l’écho de la notoriété bien acquise de Malet : de tous horizons sont venus des avis qualifiant, dans l’ensemble, cette publication de pierre indispensable à l’édifice « Malet ».
Désormais, Léo Malet fait donc partie des écrivains contemporains reconnus. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur l’homme — et dans ce domaine, les polémiques sont parfois vives, — on le considère comme l’un de ceux qui ont apporté une réelle contribution à la littérature française duxxe siècle. Statut conforté par le passage de son œuvre à d’autres médias : le cinéma tout d’abord, puis la télévision, mais également la bande dessinée.
Enfin, Malet reste non seulement comme un grand romancier de la littérature policière mais également un grand historiographe de la première ville de France, peintre intimiste du Paris des années 40 à 60, aujourd’hui en grande partie disparu. Maître de la nostalgie, il a laissé des pages qui immortaliseront une époque.
Aujourd’hui, de nombreuses études — universitaires ou journalistiques — lui sont consacrées. Il apparaît dans tous les livres de référence. Ses interviews — pour la plupart regroupées en un livre — cernent le personnage et sa production. Rares sont les voix qui s’élèvent pour contrecarrer cette gloire acquise.
L’échec d’une carrière
Mais cette notoriété aujourd’hui évidente de Léo Malet ne doit pas faire oublier que sa carrière n’aura été qu’une suite d’échecs entourant quelques fort courtes plages de réussite et de bonheur.
A la sortie de son adolescence, alors qu’il arrive à Paris, Malet veut devenir chansonnier. Il le sera mais peu de temps et sans grand succès. Il avouera lui-même qu’il n’avait pas le talent nécessaire.
Autodidacte, il parvient à rejoindre le groupe des surréalistes et à participer à ses activités mais en restant dans l’ombre. Anarchiste obligé de vivre de petits boulots, il n’est pas tout à fait du même monde et, en dépit d’authentiques amitiés, il ne se retrouvera jamais sur le devant de la scène.
Avec la guerre, l’opportunité lui est donnée de poursuivre sa carrière littéraire en occupant un espace soudain devenu libre : le roman populaire. Lui-même issu de cette culture qui le fit apprendre à lire dansL’Epatant, Malet fonce tête baissée dans cette expérience et produit, en peu de temps, un nombre considérable de textes dont certains très importants, tel le célèbre120 rue de la Gare.
Mais, en 1949, c’est la fin de cette belle aventure : il ne peut plus frapper à la porte d’aucun de ces petits éditeurs éphémères de l’époque. Privé de débouchés, Malet doit retourner à des activités purement alimentaires. Et lorsqu’il s’essaie à un exercice classique destiné à lui faire obtenir le non moins classique Prix du Quai des Orfèvres, c’est encore l’échec.
Malet sait rebondir, car il est pugnace et possède un agent efficace. Ainsi naissent lesNouveaux Mystères de Paris, qui resteront son œuvre maîtresse. Mais l’affaire tourne court : les trois quarts du projet seulement seront réalisés. Une panne quasi définitive d’inspiration et de motivation s’ensuit.
Car l’ultime époque de sa production, placée sous les auspices de la seule maison populaire d’après-guerre ayant réussi à se maintenir et à se développer, le Fleuve Noir, est elle-même symbole d’échec. Malet au Fleuve ! Destin dérisoire qui se traduit par le recours à un « ressemelage » littéraire peu glorieux.
Et c’est la fin. Arrivé à la soixantaine, Malet, qui a encore plus de vingt ans à vivre, n’écrit plus et se contente de jouer le jeu d’une gloire tardive, trop tardive pour réparer la « vache enragée » si longtemps au menu de sa vie. Il aurait tant voulu faire profiter sa femme, Paulette, qui l’a soutenu toute sa vie, des bienfaits de ce succès : « … Je regrette tellement de n’avoir pas eu le succès financier auquel je crois pouvoir prétendre qui me permettrait de lui assurer une fin de vie heureuse… » et d’ajouter : « Enfin, ça ne sert à rien de remâcher tout ça. » 1
Le chaînon marquant
Léo Malet est-il de ces précurseurs que la postérité rattrape dans les dernières années de leur vie ou après leur mort ? Non, Malet est un auteur bien ancré dans son époque et qui y joue un rôle majeur avant de devoir céder la place à d’autres.
Sans Malet, pas de néo-polar, mais Malet ne se reconnaissait pas dans le néo-polar. Et il était amusé mais étonné de devoir son succès tardif aux « enfants de Mai 68 ». Il en devint une sorte de vieux sage du polar quelque peu cabotin.
Sans cesse sollicité ces dernières années, Malet est apparu à certains comme un personnage surestimé, à d’autres comme une figure gênante — eu égard à des positions idéologiques contredisant un passé anarchiste et trotskiste. La publication de sonJournal secret— qui aurait mérité de rester secret — a relancé la polémique.
Mais, au delà de ces considérations dont l’historien doit se détacher, force est de constater le rôle objectif joué par Malet au sein du mouvement littéraire français contemporain. Un rôle voulu par l’Histoire, amplifié par sa forte personnalité.
Le roman policier avait déjà acquis une grande audience à la veille de la Seconde Guerre mondiale : les collections se multipliaient, les grands auteurs anglo-saxons étaient de plus en plus traduits, des auteurs français de talent apparaissaient — sans oublier les classiques déjà célèbres. Brutalement, avec la guerre, cette production cessa, ou presque, et l’opportunité fut donnée à Malet, jusque-là simple poète surréaliste, d’entrer en littérature policière.
Or Malet n’a pas avant tout choisi cette littérature ; il n’est pas parti avec l’idée de poursuivre une tradition. Son projet, au contraire, est d’utiliser le roman policier à des fins autres, sinon surréalistes du moins poétiques. En tout état de cause : de faire venir à lui le roman policier et non d’aller vers lui.
Sa forte personnalité, construite sur des valeurs libertaires refusant toute contrainte, lui permettait de s’imposer avec bonheur dans cet exercice. Se métamorphosant lui-même en personnage « à l’américaine » mais bien parisien, il a créé un genre unique, personnel et admirable… que seul un public d’amateurs pouvait apprécier.
La Série Noire le refusera et avec elle toutes les institutions littéraires. Seul Laffont, peu spécialisé dans la chose, acceptera l’expérience étonnante — mais risquée — desNouveaux Mystères de Paris. Mais pour le (gros) public, il restera un auteur comme un autre noyé dans la masse.
Une forêt de paradoxes
Du citoyen Léo Malet, peu de choses demeurent inconnues. Ayant abondamment répondu aux interviews des journalistes et aux questionnaires deses amis, Malet a tout livré, ou presque, de sa vie. Orphelin de Montpellier, chansonnier montmartrois, anarchiste puistrotskiste, poète puis romancier, etc. Il ne reste plus grand’ chose à chercher,sinon la date exacte de l’obtention deson certificat d’étude.
Surses intentions littéraires et ledétail de sa carrière, sur ses influences et la préparationde ses romans : làencore peu de mystères. Malet a réponduà tout, en détail etsans se contredire.
Alors, on lui reprochera peut-être d’avoir voulu se forgerune certaine mythologie. Depuis sa placede secrétaire d’unmaître chanteur analphabète jusqu’à sonstatut de locatairemaudit des HLM de labanlieue parisienne. Certes, on ne peutsavoir la réalité exacte de tous les petits métiers qu’il exerça et l’on pensebien que ses explications sur sa « panne » littéraire ont souvent été simplistes. Mais quelle importance cela peut-il avoir pour quiconque est à même de juger sur l’ensemble des informations disponibles ?
Faudrait-il enconclure que Léo Malet et son œuvre sontdésormais à portéede tous et compris par tous ? Rien n’estmoins sûr. Homme etauteur de paradoxes, Malet mérite qu’ons’interroge sur cecocktail très subtilque propose son œuvre intense, incontournable et inimitable.
En effet, il ne faudrait surtout pas penser que le magnifique arbre planté depuis presque vingt ans à la gloire du bonhomme ne cache pas une forêt de questions, de problèmes, d’hypothèses sur le fonctionnement de ses romans et leur place réelle dans la littérature contemporaine.
1Sauf indication contraire, les citations de Léo Malet illustrant notre propos sont extraites deLa Vache enragée(Hoëbeke, 1988 ; Julliard, 1990)
L’orphelin de Montpellier
Auteur précoce
Le 7 mars 1909, à Montpellier, naît Léon Jean Malet,fils de Gaston Maletet de Louise Refreger. Le père est employé de commerce, lamère couturière. Ilsse marient l’annéesuivante, le 6 juin1910, légitimant leur enfant. Le 19 décembre de la même année, naît leur secondfils, Marcel Gaston.
Cette famille modeste et laborieuse aurait pu vivre dans uncertain bonheur sila maladie ne s’était dramatiquement abattue sur elle. En effet, le 27 mai 1911,le père, seulementâgé de vingt et un ans, meurt des suitesde la tuberculose ;son fils Marcel décède à son tour deuxjours plus tard. Etla tuberculose emporte enfin la mère, l’année suivante, le 18 octobre 1912. Le petit Léon reste doncseul et va être élevé par ses grands-parents maternels, lesRefreger. Ceux-ci,ainsi que leur entourage, craignent quel’enfant ne succombeà son tour.
« Comme je restais le seul solide au poste, j’étais la cible des regards navrés des parents, amis et connaissances : “Celui-là aussi, ça ne fait pas un pli, il va passer l’arme à gauche !”. Ma grand-mère Marie me couvait et achetait pour moi les meilleurs morceaux de viande qu’elle pouvait trouver. […] Elle n’avait qu’une peur, que je calanche moi aussi. »
Le grand-père, Omer, est ouvrier, mais pas unouvrier comme les autres. Et son influence intellectuelle sur le petit Léon va se révéler fondamentale.
« Mon grand-père était ouvrier tonnelier. Physiquement, il ressemblait à la fois à Lénine et à Poincaré, à cause de sa petite barbiche. Il travaillait régulièrement et devait gagner convenablement sa vie, sans toutefois être très riche. Un peu bohème d’esprit, il avait un comportement différent du reste de la famille. Par exemple, son frère, qui était receveur des Postes à Marseille, ne serait jamais allé voir deux pièces de théâtre dans la même journée. Or, c’est ce qui m’est arrivé deux ou trois fois avec mon grand-père. »
Et c’est ce même Omer Refreger quiva amener son petit-fils à fréquenter les livres.
« Mon grand-père, c’est lui qui m’a donné le goût de la lecture. Ce n’était pas un intellectuel, mais un grand liseur. »
De ce fait, l’écolier Malet sera précoce.
« J’ai su lire et écrire de bonne heure, et, à partir de là, j’ai toujours lu, je me suis toujours intéressé à la lecture. A force de lire, l’envie vous prend un jour d’écrire. Etait-ce un don ? Personne n’écrivait, dans ma famille, où on ne comptait non plus aucun artiste. J’ai été sans doute l’exception.
Dès huit ou neuf ans, j’étais à la fois l’auteur, l’éditeur et l’illustrateur de petits romans fortement inspirés de mes lectures. »
Avec les anarchistes
Léonest élève à l’écolecommunale Auguste-Comte, rue Emile-Zola.Il passe avec succès le certificat d’études et se retrouveà l’école primaire supérieure Michelet.Là, l’ambiance n’estplus la même et lefutur romancier ne s’entend pas très bien avec certains de ses professeurs. Il se met à manquer lescours et se fait même renvoyer quelquesjours pour avoir diffusé (à trois exemplaires !) un petit journal satirique mettant en cause l’établissement.
Finalementles études ne lui plaisent pas et il choisit d’entrer sansplus attendre dans la vie active : c’estle début d’une longue série de petits boulots. Il est toutd’abord commis calicot (apprenti vendeur) dans un magasin detissu. Mais sa maladresse le fait renvoyer. Il rejoint alors un copain à la Banque Castelnau où iloccupe, selon ses propres dires, un « emploi obscur ».
Dansle même temps, il entreprend de concrétiser ses rêves. Il veut être chansonnieret écrit des chansons dont une première,Y a des poires cheznous, est publiée.
A Paris, le 24 novembre 1923, Philippe,le fils du dirigeantroyaliste d’ActionFrançaise Léon Daudet, qui vient de rejoindre les anarchistes, est retrouvé mystérieusement mort dans un taxi. Cette affaire va avoir un retentissement nationalconsidérable et, àMontpellier, le jeune Léon Malet, voulant en savoir davantage, se met à lireLeLibertaire. Il trouve alors, dans ce journal anarchiste, despropos et des idéesqui s’accordent avec ses propres sentiments.
Du coup, il vaà la rencontre desanarchistes au caféoù ils se réunissentrégulièrement et devient vite membre duGroupe d’études sociales. Il se met à vendre la presse anarchiste, à distribuerdes tracts, à coller des affiches. Comme on l’appelle d’emblée Léo, il finit par admettre que Léo Malet sonne mieux queLéon Malet.
En mai 1925, André Colomervient donner une conférence à Montpellier. Malet qui a été fort impressionné parla lecture de son livre,A nous deux Patrie, l’aborde pourlui parler de sa propre production. Lesdeux hommes sympathisent et bientôt fontrégulièrement échange de correspondance. Léo vend même desexemplaires deL’Insurgé, le journal dissident dirigé par Colomer.
Et lorsque, fin novembre, le jeune Malet décide de passer outre l’avis défavorable de son grand-père et d’aller tenter sa chance comme chansonnier à Paris, c’est chez Colomer qu’il débarque à la descente de son train.
Le chansonnier parisien
Chansonnier, manœuvre et vagabond
Très vite, Malet se fait indiquer le Foyer végétalien de la rue deTolbiac où il peutloger et manger pourun faible prix. EtColomer le recommande auprès de MauriceHallé, directeur ducabaret montmartroisLa Vache enragée ;ainsi Léo Malet peut-il faire ses débutsde chansonnier.
« Le soir même, j’ai débuté avec des chansons dont je me souviens pas, qui n’étaient pas très bonnes mais qui ont eu un très gros succès d’hilarité, à cause de mon accent épouvantable. En 1925, les Parisiens n’entendaient pas beaucoup l’accent du Midi. On me prenait pour un étranger. »
Seulement, ce cabareta la particularité de ne pas payer ses artistes. Aussi Maletse met-il à chercher du travail. Pendant quelques mois, ilva être manœuvre dans des ateliers ou des usines où le labeur s’avère trop rudepour sa faible constitution. Il utilisealors pour subsisterla technique des faux accidents du travail : il « pique desmacadams ». Il racontera cela plus tarddans l’un des volets de laTrilogie noire,Sueurs aux tripes.
Par ailleurs, ilcollabore, de manière irrégulière, à diverses publications anarchistes :L’Insurgébien sûr, mais aussi l’En-Dehors, laRevue anarchiste,L’Homme aux sandales.La fréquentation del’imprimerie qui fabriqueL’Insurgéluiaurait même permis de rencontrer un maître chanteur qui feraappel à sa collaboration. C’est en toutcas ce qu’il a toujours affirmé et qu’il a rappelé dans trois de ses romans.
Comment vivait Léo Malet à cette époque, c’est ce que l’intéressé lui-même semblene pas pouvoir expliquer précisément :
« C’est curieux ! Quand on me pose la question : “De quoi viviez-vous en 1925-26, puisque vous étiez à moitié vagabond, moitié manœuvre, moitié chansonnier ?”, eh bien, aujourd’hui, plus de soixante ans après, je me la pose aussi, car je ne sais que répondre ! Je ne sais vraiment pas de quoi je pouvais vivre ! »
En fait sa situation matérielle est très difficile et le contraint à coucher sous les ponts. Un jour qu’il a élu domicile sous le pont Sully, lapolice l’arrête pour vagabondage et ilse retrouve à la prison de la Petite Roquette. Un épisode qui sera abondamment décrit dans un autrevolet de laTrilogienoire,Le Soleil n’est pas pour nous.
Libéré grâce à l’intervention de son grand-père, il décide dequitter Paris et semet cette fois à « brûler le dur », c’est-à-dire à voyagerpar le train sans billet. Débarqué de force à Mâcon, il se retrouve embauché enusine. Puis il atteint Lyon. De là, il rejoint Valence à l’appel d’un ancien amide Montpellier quiveut l’entraîner dans une bizarre affaire de commerce. Aprèsquoi, il revient àLyon et, de là, à Paris, où il retrouveses petits boulots en usine (entre autres chez Félix Potin àPantin) et son activité de chansonnier.
Paulette
C’est au sein d’une bande de fêtards venus perturber son spectacle dans un petit cabaret du Quartier Latin, qu’il fait la connaissance de Paulette Doucet avec laquelle ilne tarde pas à se mettre en ménage et qui va devenir sa femme et la mère de sonfils.
« Je l’ai échappé belle deux fois dans ma vie : ce jour où mon grand-père m’a réclamé à la Petite Roquette. Et le jour où j’ai rencontré Paulette : j’étais plus ou moins sans domicile. J’ai couché chez elle, on s’est mis en ménage, elle m’a sauvé de la cloche. […] Je suis sorti complètement de la cloche, dans la mesure où j’avais un domicile [un hôtel minable de la rue des Portes-Blanches]. A partir de cette époque, je n’ai pratiquement plus bougé de Paris. »
Paulette estmécanographe à la société Maggi et le reste tout en étant co-fondatrice d’un cabaret baptiséLe Cabaret du poète penduqui va fonctionner durant le printemps et l’été 1929. Malety fait une de ses dernières expériencesde chansonnier :
« Je chantais l’actualité sur des airs connus, qu’on appelait alors des pont-neufs. Nous égratignions Cécile Sorel, Maurice Rostand, ou encore Marcel Cachin que nous appelions la Cachinchinoise… » (La Rue) 2
Cette expérience peu probante va céderla place à une nouvelle passion. Maletne cesse d’entendreparler du surréalisme. Comme beaucoup degens à l’époque, ilne sait pas trop dequoi il s’agit maisil va se renseigner. Il achète à la librairie Corti le dernier numéro de laRévolution surréalisteet fait — comme autrefois avec l’anarchisme — une découverteétonnante, une rencontre d’esprit.
Dèslors, ce ne sont plus des chansons de cabaret qu’il va écrire mais des poèmes surréalistes.Le Soliloque du poète penduparaît dans le numéro de juillet de laRevue anarchiste. Réformé par l’Armée pour « faiblesse irrémédiable », et après avoir passé un mois à Limoges comme chansonnier, Malet finit parécrire à André Breton pour solliciter une entrevue. Le 12 mai 1931, il est convoqué à une réunion du Groupe, au caféLeCyrano, place Blanche.
Inquiet, malgréle culot qui l’animeet qui lui vient desa conviction d’être avant tout et surtout un poète, Maletse rend auCyranoet… ne le regrette pas.
« En fait, je me suis trouvé plongé dans une atmosphère immédiatement très fraternelle et, peu à peu, je me suis intégré au groupe. Ce premier soir, il y avait là, autour d’André Breton, Yves Tanguy, Paul Eluard, René Char, Alberto Giacometti, également Aragon […] »
Le surréalisme
Enmars 1932, Léo Malet signe son premiermanifeste surréaliste,L’Affaire Aragondevant l’opinion publique. A cette époque, le couple Léo-Paulette est au chômageet vit de modiquesindemnités. Malet s’est mis à son comptevendeur de journauxpour arrondir ces maigres revenus. C’est ainsi qu’il va découvrir l’angle de larue Sainte-Anne etde la rue des Petits-Champs où viendra le voir Salvador Daliet où, plus tard, il situera les bureaux de l’Agence Fiat Lux.
En 1934, Malet invente le procédé decréation plastiquebaptisé « décollage » qu’André Breton, dans leDictionnaireabrégé du surréalismeédité à l’occasionde l’Exposition internationale du surréalisme de 1938, définit ainsi :
« Leo Malet a proposé de généraliser le procédé qui consiste à arracher par places une affiche de manière à faire apparaître fragmentairement celle (ou celles) qu’elle recouvre et à spéculer sur la vertu dépaysante ou égarante de l’ensemble obtenu. »
A l’issue du vernissage del’exposition Yves Tanguy à la Galerie des Cahiers d’art, le5 juin 1935, Malet fait la connaissance,au Café de Flore, de Jacques Prévert etde Louis Chavance.Les jours suivants,il rencontre les autres membres du groupe qui se réunit régulièrement en ces lieux, parmi lesquels on trouve Henri Filipacchi, Pierre Prévert, Mouloudji, MarcelDuhamel…
En 1936, il signe plusieurs manifestes surréalistes et se joint aux interventions provocatrices qui perturbentcertains spectacles. En mai, il participe à l’Exposition d’objets surréalistesà la Galerie Charles-Ratton. Il a fabriqué pour l’occasion plusieurs « objets-miroirs ».
« Le procédé consiste à promener sur une photographie de visage ou de mains, par exemple, un miroir tenu verticalement ; on obtient ainsi une vision dédoublée de la photo, et il faut remarquer que ces “objets-miroirs” prennent toujours un caractère très érotique. » (La Rue)
Trotsky
La fréquentation des surréalistesva conduire Léo Malet à rallier les trotskistes, selon un cheminement simple.
« Quand je suis arrivé chez les surréalistes, ils étaient encore pour la plupart membres du Parti communiste, mais au bord de la rupture. Ils ont rallié Trotsky surtout après les procès de Moscou de 1936, procès qui ont ouvert les yeux à beaucoup.
C’est dans ces conditions que j’ai adhéré au POI, le Parti ouvrier internationaliste, section française de la Quatrième Internationale. Je voulais me rendre utile. Je trouvais les anars trop utopiques. Je suis passé de l’anarchie au trotskisme par suivisme, épousant sans trop m’interroger les thèses du groupe surréaliste. »
Les grandes grèves de1936 éclatent alorsque Léo Malet est employé de bureau à la France Mutualiste.
A l’époque, il publie un premier recueil de poèmes surréalistes,Ne pas voir plus loin que le boutde son sexe, puis unsecond, en 1937,J’arbre comme cadavre.En janvier 1938, ilparticipe à une nouvelle exposition surréaliste alors mêmeque Rudolf Klement,secrétaire de Trotsky qu’il a hébergé chez lui, disparaît mystérieusement pour ne jamais reparaître.Et, à l’automne, Malet adhère à la Fédération Internationale des Artistes Révolutionnaires (FIARI),créée à l’initiative d’André Breton etde Léon Trotsky.
Accessoirement, et grâce à Prévert, Léo Malet se retrouve figurant dans plusieurs films :ForfaituredeMarcel Lherbier,L’Affaire du Courrierde Lyonde Maurice Lehmann & Claude Autant-Lara,Quai des brumesetLe Jour se lèvede Marcel Carné,etc. Il le sera encore à son retour d’Allemagne.
En 1939, la guerre s’annonce.Sans cesse tracassépar la police, Maletdoit abandonner sonactivité de vendeurde journaux ; il retourne en usine, chez Messier à Montrouge. Il signe les manifestes de la FIARI.A la fin de l’année,avec Paulette, il doit une fois de plusdéménager « à la cloche de bois » et s’installe à Châtillon-sous-Bagneux. C’estdans cette ville, le 16 avril 1940, quele couple se marie.
Le 25 mai, Léo Malet est arrêté pour « atteinte à la sûretéintérieure et extérieure de l’Etat ».
« En effet, Jean-François Chabrun, des Réverbères — un groupe qui essayait de réanimer l’esprit dada, — vivait à Rennes à ce moment là et avait prêté à un de ses condisciples de faculté un livre entre les pages duquel avait été oublié un tract défaitiste d’inspiration trotskiste. Ce camarade de faculté, qui était d’opinion toute différente, n’a rien eu de plus pressé que de dénoncer Chabrun. Lequel a été arrêté. Et, de fil en aiguille, grâce à des carnets d’adresses et des correspondances, la police en est arrivée à arrêter un certain nombre de personnes qui ne se connaissaient pas entre elles, dont Diamant-Berger, Benjamin Péret, Bruno Stenberg et moi-même. Les autorités affolées à l’époque par la percée allemande, voyaient des complots partout. »
Il est conduit à laprison de Rennes oùil est tenu au secret. Toutefois, à la mi-juin, lorsque lestroupes d’Occupationentrent dans la ville, les gardiens libèrent les prisonniers. Malet se retrouvesur la route où, malheureusement, il est repéré par les Allemands à la recherche des déserteurs etconduit au camp de prisonniers d’Auvours, dans la Sarthe.
Quelques semaines plustard, Léo Malet arrive au stalag XB, àSandbostel, entre Brême et Hambourg, oùil retrouve les copains de Saint-Germain-des-Prés, dont l’acteur Yves Deniaud. Avec ce dernier et quelques autres, il netarde pas à monterune troupe de théâtre. Mais ils n’ont qu’une idée en tête :quitter le camp et retourner en France.Pour ce faire, ils décident de se portermalades. Malet peutarguer du souffle au cœur qu’on lui a découvert avant-guerre et qui a entraînésa réforme. Seulement le Dr Robert Desmond qui l’ausculte, lui apprend qu’il nel’a plus ! Toutefois, sympathisant du poète surréaliste, illui trouve officiellement autre chose.
« Très obligeamment, il m’a établi un diagnostic dans lequel entrait un soupçon d’épilepsie, une syphilis ancestrale et je ne sais quelles autres maladies à des stades et degrés divers, maladies que, bien entendu, je n’avais pas et que je n’ai pas contractées depuis. »
Malet se retrouve donc dans un convoi sanitaire qui le ramène en France ; c’est en quelque sorteune évasion, mais,comme il le reconnaîtra lui-même, une évasion peu glorieuse.Il reprend sa vie auprès de Paulette avec laquelle il décide d’avoir un enfant.
Le romancier du privé
Fin surréaliste
Léo Malet va reprendrecontact avec le surréalisme par l’intermédiaire de la Mainà plume, un groupe littéraire fondé parJean-François Chabrun dans le but de perpétuer l’esprit du mouvement que ses leaders historiques, réfugiés en Amérique,ont provisoirement abandonné. Il retrouve Oscar Dominguez etles autres et signeun certain nombre de lettres-manifestesdu groupe animé parNoël Arnaud.
Toutefois, ses relations avec les surréalistes vont bientôt se dégrader pour finalement s’interrompre. Tout d’abord, en mars 1942, la RAF effectue un terrible bombardement de Boulogne-Billancourt. Choqué, Malet écrit une lettre dans laquelle il exprime son désaccord face à ce genre d’intervention. Et cette lettre est communiquée à Paul Eluard, proche du groupe, qui lui signifie aussitôt sa rupture avec un traître « hitléro-trotskiste, collaborateur et contre-révolutionnaire ». Malet, parti sur le tournage d’un documentaire en Auvergne, apprend la chose à retardement.
Maissurtout, Malet devient romancier et plusprécisément auteurde romans policiers.La réaction de sesamis surréalistes n’est pas immédiate mais, finalement, en février 1944, le groupe de la Main à plume envisage son exclusion au motif qu’ils’adonne à la « pédagogie policière ». On se contente de l’écarter de l’anthologieL’Avenir du surréalismedont la parution, prévue à l’automne, n’interviendraqu’au début 1945. Ceque l’intéressé nesaura que beaucoup plus tard.
De son côté, Malet considère qu’il a lui-même rompu avec l’esprit du mouvement.
« Je n’ai pas voulu revoir Breton lorsqu’il est revenu d’exil en 1946, pour une question de rigueur. J’estimais qu’écrire des romans policiers, du point de vue surréaliste, c’était un manque de rigueur. On est surréaliste, ou on écrit des romans policiers : les deux me paraissaient incompatibles. […] J’ai estimé que j’avais tourné une page, que j’avais pris une autre voie. Je ne voyais donc plus Breton ni le reste du groupe. »
Pourtant,il reconnaîtra plustard qu’il a toujours été surréaliste et que ces romans, après tout, ne sont pas si étrangers que cela à l’esprit du mouvement.
« Il est vrai que si je n’avais pas été surréaliste et poète, je n’aurais pas écrit les romans que j’ai écrits. […] Mais, en fait, comme les surréalistes aimaient beaucoupFantômaset d’une manière générale la littérature à sensation, c’était peut-être moins grave que je ne le croyais… »
L’arrivée de Nestor
Au printemps 1941, Léo Malet, qui vient tout juste de rentrer d’Allemagne, retrouve sesamis du Café de Flore et, parmi eux, Louis Chavance, le scénariste du film de ClouzotLe Corbeau. Chavance est devenu directeur d’une collection de romans policiers chez l’éditeurVentillard, et propose à Malet d’écrireun roman qui lui sera payé 3.000 francs.Malet est partant,même s’il a quelquesdoutes, puisqu’il adéjà tenté l’expérience avant-guerre sans parvenir à la mener à terme. Mais ilsuit le conseil de Chavance qui consisteà s’inspirer du cinéma américain des années 30. D’autant que le projet de la collection est de fournir au public français, sevré d’auteursanglo-saxons — interdits en zone d’Occupation depuis la publication de la listeOtto, — des romans prétendument américains.
Malet choisit designer Harding, comme le président américain et l’actrice jouant dansPeter Ibbetson, et d’appelerson héros Metal, anagramme de son proprenom. Il écrit à lapremière personne qui lui semble plus aisée à manier et plusdynamique. Mais latâche reste ardue.
« C’est ainsi que sous la signature de Frank Harding, j’ai écrit mon premier bouquin,Johnny Metal. C’était mon premier roman, et c’est celui qui m’a donné le plus de mal. Certains chapitres ont été refaits plusieurs fois. »
En décembre, Malet touche non pas 3.000 mais 7.000 francs pour ce premier titre publiédans la collection “Minuit” de Ventillard. C’est une somme inespérée et conséquente. Elle permet aucouple Malet, qui attend la naissance d’un enfant, d’emménager dans un logementconvenable de Châtillon, au n°4 de la rue du Ponceau. C’estlà que Malet va écrire la quasi totalitéde ses romans.
Le 13 février 1942, naîtdonc Jacques LionelMalet, fils uniquede Léo, auquel il necommuniquera pas lafibre créatrice.
Pour prolonger le succès de sonJohnny Metal, Malet écrit un second roman pseudo-américain qu’il signecette fois Leo Latimer. Mais très vitel’envie le prend designer de son nom unroman qui se passerait dans un décor qu’il n’aurait pas à inventer et qui lui semble en parfaite osmose avec le roman policier : le Paris de l’Occupation.
« Il y avait aussi autre chose : le côté “artistique” de l’Occupation. Dans les romans policiers d’avant-guerre, manquait l’ambiance qui était l’apanage des romans policiers anglo-saxons : le fameux brouillard… […] Or, qu’est-ce qui remplaçait le brouillard […] : le black-out de l’Occupation. Ce noir absolu, voilà un décor dans lequel pouvait se dérouler un roman policier, plutôt qu’en plein soleil. Je me suis décidé à utiliser ce décor et j’ai écritL’Homme qui mourut au stalag, premier titre de120 rue de la Gare… »
Au départ, le manuscrit de ce roman estdestiné, dans l’esprit de Malet, à gagner le Prix du romanpolicier créé par les éditions Jean-Renard. Mais, en l’absence de réponse de cette maison, il se laisse rapidement convaincre de lui donnerune autre destination. Henri Filipacchi,secrétaire généraldes éditions Hachette — qui a déjà placéChavance chez Ventillard — propose à Malet de le soumettreà Jacques Catineau,directeur de la SEPEpour sa collection“Le Labyrinthe”.
Leseul problème est que cette collection est dirigée par Jacques Decrest, lui-mêmeauteur de romans policiers, digne émule, avec son inspecteur Gilles, de l’écoleduwhodonit. Maletpense avoir peu de chance d’être accepté ; et, effectivement, la réponse se faitattendre. Toutefois, le livre finit parparaître, en novembre 1943.
« Ils avaient dû estimer qu’il ne fallait faire aucune peine à un ami de Filipacchi, et s’en débarrasser élégamment en acceptant ce roman, sans intention de lui en demander d’autres. Seulement, surprise ! Les dix mille exemplaires de mon bouquin sont partis dans la semaine, alors que les autres titres mettaient plusieurs mois à s’épuiser.
J’ai eu une excellente presse. On n’avait, paraît-il, jamais rien vu de ce genre, c’était tout à fait nouveau. Cela, rappelons-le, se passait en 1943. C’était un style “Série Noire” avant la “Série Noire”. Les Lemmy Caution et Cie, personne ne connaissait, en tout cas pas moi. Et j’ignorais l’existence deBlack Mask, cette école américaine du roman policier. Le seul Américain que j’avais lu était Dashiell Hammett. »
Dans lemois qui suit, Malet, grâce à ses relations, réussit à faireacheter les droitscinématographiques du roman par la maison Sirius. Le film nesera tourné qu’après la Libération et,malheureusement pourl’auteur, n’inaugurera pas une série.
