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Découvrez les œuvres et la vie du grand romancier d'aventures Gaston LerouxCe premier volume propose une présentation courte mais complète de l’œuvre du célèbre père de Rouletabille et de Chéri-Bibi, après un rappel de sa biographie, selon le plan commun à tous les volumes de la collection : introduction (enjeux actuels), biographie, présentation thématique de l’œuvre, réception critique, bibliographie commentée complète et détaillée, filmographie.Ce présent ouvrage est le premier en France entièrement consacré à Gaston Leroux, grand journaliste, homme de théâtre à la vocation contrariée et perpétuel joueur qui devint le plus troublant des romanciers d’aventures de notre siècle.Pour la première fois, un ouvrage entièrement consacré à Gaston Leroux par Encrage EditionEXTRAITGaston Leroux n’échappe pas à la règle des romanciers prolifiques dont le public ne lit avant tout que les œuvres les plus célèbres, oubliant de s’intéresser à d’autres titres pourtant tout aussi intéressants si ce n’est plus.Leroux, pour beaucoup, est surtout le père de Rouletabille, le petit détective français qui dame le pion à ses aînés anglo-saxons, et de Chéri-Bibi, le bagnard innocent poursuivi par une fatalité tout droit descendue de l’Olympe. Il est encore l’auteur du Fantôme de l’Opéra dont le cinéma s’est de nombreuses fois emparé pour des adaptations fidèles (le film avec Lon Chaney de 1925) ou lointaines (Phantom of the paradise de Brian de Palma), et de La Poupée sanglante, roman pseudo-fantastique qui a connu la gloire du petit écran.A PROPOS DE L'AUTEURFondateur d’Encrage, Alfu est un spécialiste de la littérature populaire française. On lui doit, entre autres, L’Encyclopédie de « Fantômas » (1981) et L’Encyclopédie de SAS et du Commander (1983).
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Seitenzahl: 243
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Références
collection dirigée par Alfu
Alfu
Gaston Lerouxparcours d’une œuvre
1996
Alfu & Encrageédition
© 1996
ISBN 978-2-36058-938-8
Que soient remerciés, pour l’aide apportée dans la recherche des informations sur Gaston Leroux : Joseph Altairac, Jean-Luc Buard, Patrice Caillot, Raymond Chabert, Daniel Compère, Jean-Pierre Croquet, François Ducos, Jacques Papin, Jean-Jacques Schleret et pour son aide dans l’exploration du « populaire » en général, Francis Lacassin. Sans oublier toute l’équipe d’Encrage.
Le père de Rouletabille
Gaston Leroux n’échappe pas à la règle des romanciers prolifiques dont le public ne lit avant tout que les œuvres les plus célèbres, oubliant de s’intéresser à d’autres titres pourtant tout aussi intéressants si ce n’est plus.
Leroux, pour beaucoup, est surtout le père de Rouletabille, le petit détective français qui dame le pion à ses aînés anglo-saxons, et de Chéri-Bibi, le bagnard innocent poursuivi par une fatalité tout droit descendue de l’Olympe. Il est encore l’auteur du Fantôme de l’Opéra dont le cinéma s’est de nombreuses fois emparé pour des adaptations fidèles (le film avec Lon Chaney de 1925) ou lointaines (Phantom of the paradise de Brian de Palma), et de La Poupée sanglante, roman pseudo-fantastique qui a connu la gloire du petit écran.
Il faut reconnaître, à la décharge de ce public, que, presque soixante-dix après sa mort, l’entreprise d’édition intégrale de l’œuvre de Gaston Leroux n’a toujours pas abouti. Et qu’il n’y a pas si longtemps encore, plusieurs romans très importants étaient tout à fait introuvables en librairie, et rarement en bibliothèque.
Bref, Leroux, pour célèbre qu’il soit, tout au moins chez les amateurs de littérature de fiction, demeure peu connu pour un grand nombre de ses romans. Et non pas pour le motif que ces romans-là seraient mineurs. Son chef-d’œuvre absolu — de l’avis des meilleurs spécialistes —, La Reine du sabbat, est fort peu souvent cité, Mister Flow rarement évoqué, La Colonne infernale ou Le Capitaine Hyx presque toujours ignorés.
Mais le plus étonnant, encore une fois, n’est pas là. On sait qu’Alexandre Dumas est surtout connu pour ses Trois mousquetaires, Paul Féval pour Le Bossu, Jules Verne pour Vingt mille lieues sous les mer, etc. Le plus étonnant est que ce qui est vrai pour les simples lecteurs l’est souvent aussi pour les commentateurs.
Tout d’abord, à ce jour, aucun livre n’a été entièrement consacré soit à la vie, soit à l’œuvre de Gaston Leroux. Pour sa vie, on doit se contenter d’une longue préface de Jean-Claude Lamy à la récente édition des Histoires épouvantables et, pour l’œuvre, de trois anthologies critiques parues au fil des années, de 1953 à 1981. On peut aussi compter sur le travail précieux de Francis Lacassin, maître d’œuvre de l’édition complète en cours, qui propose entre autres une redécouverte du Leroux journaliste, mais cela ne suffit pas encore à faire connaître suffisamment l’auteur.
Les commentateurs, eux aussi, semblent s’être souvent contentés de ne voir en Leroux que l’auteur de quelques œuvres. On nous parle souvent de Rouletabille, un peu de Chéri-Bibi, souvent du Fantôme de l’Opéra, parfois de La Poupée sanglante ; plus rares sont les appréciations sur L’Epouse du Soleil, La Mansarde en or, Mister Flow ou Le Sept de trèfle. Et qui s’intéresse à La Farouche aventure ?
Tout se passe comme si Gaston Leroux n’était pas un auteur à percevoir dans sa globalité, comme si sa trentaine de romans ne formait pas un tout. Or, bien au contraire, Leroux est l’homme d’une sorte de système, d’une manière de faire qui ne peut se bien percevoir que sur la durée, sur le retour, sur la répétition. La bonne compréhension de l’univers de cet auteur ne peut passer que par une vision globale sur son œuvre et non des coups de projecteur, si habilement braqués soient-ils.
On lit aussi que Leroux n’a pas écrit de romans intéressants à la fin de sa vie. Ce qui surprend quiconque admet qu’un auteur au terme de sa carrière est plus à même de livrer des œuvres fortes que lorsqu’il était débutant — et souvent pressé de produire. Et ce que les faits, concernant Leroux, infirment.
On lit enfin que Leroux s’est fourvoyé pendant la Première Guerre mondiale à écrire des œuvres de circonstance. Il est facile, avec le décalage du temps, de penser que ceux qui ont vécu des époques troublées n’ont commis que des « erreurs » et ne de pas essayer de comprendre la logique et la cohérence de leur démarche.
De tout ceci on retiendra que Gaston Leroux peut être redécouvert par ses lecteurs et peut aussi encore être analysé par ses commentateurs. Aux uns comme aux autres, il reste même beaucoup de chemin à parcourir.
Gaston-Georges Larive
Parmi les auteurs « populaires » dont les pratiques reposent sur la diversité et la rapidité de production, Gaston Leroux semble presque une exception en cela que sa carrière est limpide. Journaliste d’un grand quotidien national, Le Matin, il débute sa carrière de feuilletoniste dans les colonnes de ce journal et devient bientôt un écrivain professionnel qui donnera, toujours dans la presse en premier, une trentaine de romans. Pas de carrière parallèle, pas de pseudonyme ou de faux-départ.
Bien que les informations soient lisibles par tous, il aura fallu fort longtemps pour rétablir un fait simple : Leroux a publié sous le pseudonyme de Gaston-Georges Larive son premier feuilleton en 1897. Ceci est l’information la plus spectaculaire mais les autres éclaircissements nécessaires sur la vie de l’auteur sont nombreux. En fait, même après une longue recherche, des éléments biographiques restent inconnus.
On a pu retrouver la première œuvre imprimée de Gaston Leroux, mais d’autres textes de ses débuts littéraires et journalistiques demeurent introuvables. Les indications fournies par Leroux lui-même à la fin de sa vie sont erronées et ne font qu’induire en erreur le chercheur. Bon nombre de points d’interrogation persistent donc.
Leroux mit brutalement un terme à sa carrière de journaliste au printemps 1907, nous dit-on, en refusant de partir une nuit pour Toulon afin de rendre compte de l’explosion du croiseur Liberté. Outre le fait qu’il est encore envoyé officiel du Matin à Berlin en août 1907, force est de constater que la tragédie du Liberté a eu lieu le 25 septembre 1911 !
Plusieurs de ses manuscrits posent problème. Un lot d’inédits nous restent mais ils ne sont pas datés, à l’exception d’un seul qui laisserait croire que Leroux fut sur le front pendant la Première Guerre mondiale, information que rien, en l’état de nos connaissances, ne recoupe. D’ailleurs on ne sait pas avec précision ce que l’auteur fit pendant ces années de guerre, sinon qu’il divorça et se remaria.
L’étude détaillée des deux versions du Coup d’Etat de Chéri-Bibi (la strasienne et la parisienne) reste à faire. Elle éclairera sans doute beaucoup la fin de la carrière de Leroux.
Enfin, l’affaire du Fantôme de l’Opéra n’est pas close. Annoncé par Leroux dans une lettre d’avril 1908, il n’aurait été rédigé qu’un an plus tard pour paraître dans Le Gaulois en septembre. Pourquoi ce contretemps ? Pourquoi cette infidélité au Matin ? Ne s’agit-t-il pas d’une reprise, comme pour Un homme dans la nuit — mais d’un inédit authentique, cette fois ?
Ainsi, la recherche se poursuit et, personnellement, j’assume les lacunes encore présentes dans les pages qui vont suivre et appelle instamment les lecteurs à me fournir toute information qui pourrait être en leur possession — essentiellement la correspondance — et qui permettrait de lever au moins un morceau du voile.
Cela dit, rien d’essentiel ne semble manquer. L’homme est connu par de nombreux témoignages, sa carrière aussi dès lors qu’il signe de son nom et tout ce que nous découvrirons désormais ne devrait malgré tout pas influer de façon importante sur la connaissance de l’auteur Gaston Leroux.
Un cocktail étonnant
Le projet de ce petit livre — le premier donc entièrement consacré à Gaston Leroux — est dans un premier temps de faire le point des connaissances sur sa vie. Grâce à un certain nombre d’informations vérifiées et de témoignages dignes de foi, il est en effet possible d’aller un peu plus loin que ce qui avait été fait jusqu’à présent.
Mais l’objectif majeur est de donner une large présentation de l’œuvre. Et, pour ce faire, j’ai opté pour la mise en exergue des principales facettes de l’écrivain-Leroux. Des facettes — journaliste, homme de théâtre, joueur, romancier — qui n’ont séparément pas une originalité absolue mais qui, regroupées et mêlées, expliquent l’étonnante personnalité littéraire de Gaston Leroux.
Car ce qui frappe aussi bien le lecteur occasionnel que le lecteur averti est le génie unique de Leroux. Par la construction de ses récits, par l’ambiance qu’il crée, par un certain nombre de « trucs » qui lui sont personnels, il offre des textes que nul n’a jamais pu imiter.
Gaston Leroux, auteur d’une époque bien précise de l’histoire du roman, est avant tout un des plus brillants journalistes de sa génération. Il laisse un demi millier d’articles sur quantité de sujets qui, chaque fois, démontrent l’acuité de ses observations et l’intelligence de ses analyses.
Il est aussi un homme de théâtre, critique, auteur, témoin, qui, s’il n’a pu réussir une carrière dans la discipline reine des hommes de lettres de son temps, n’en restera pas moins à jamais imprégné par les mécanismes de la scène, leur vitalité et leur efficacité.
Joueur, il ne pourra non plus cesser de l’être ; dissipateur de son héritage, c’est ensuite son œuvre qu’il n’hésitera pas à jeter sur le tapis, prenant parfois des paris insensés dont il nous reste à juger s’ils furent ou non gagnés.
Tout cela fit de lui un romancier, héritier soucieux de ses aînés, tant français qu’anglo-saxons, mais choisissant d’écrire avec une distance que servirent la démesure, l’humour et l’accumulation narrative.
De cette personnalité-là, il nous reste des chefs-d’œuvre qui ne laissèrent pas indifférents bon nombre de littérateurs de notre temps, à commencer par les surréalistes. Seulement, le débat reste encore aujourd’hui ouvert pour savoir si Leroux fut un écrivain exceptionnel et mal compris ou un faiseur populaire de premier ordre.
Mais quelle que soit l’opinion que l’on ait, force est de reconnaître que Gaston Leroux est historiquement en France l’un des pères de la littérature policière classique et de la littérature d’espionnage auxquelles il a donné des textes fondateurs, célèbres comme Le Mystère de la chambre jaune, ou moins connus comme Rouletabille chez Krupp.
Nous allons donc tenter de voir dans le détail cette personnalité littéraire qui reste à découvrir et cette œuvre dont la richesse est souvent sous-estimée.
Gaston Leroux meurt à trois semaines de fêter ses soixante ans au terme d’une vie marquée par trois étapes de longueur sensiblement égale. Il a juste un peu plus de vingt ans quand il se lance dans le journalisme, à peine quarante quand il l’abandonne pour devenir romancier professionnel et il ne connaîtra pas le temps de la vieillesse.
Enfance et adolescence normandes (1868-1889)
Un brillant sujet
Gaston Leroux naît à Paris le 6 mai 1868, un mois avant le mariage de ses parents à Rouen. Il est l’aîné de ce couple établi en Normandie, à Fécamp puis au Tréport, qui aura trois autres enfants, dont un second fils, Joseph, chansonnier, comédien et futur complice en littérature de Gaston.
Ces années passées au bord de la mer à côtoyer les marins et leur tragique existence, il les évoquera un jour dans Le Matin :
« [Le vent] Je le reconnaissais bien. Je l’ai entendu quinze hivers. Tout petit, puis adolescent, je l’ai entendu quinze hivers aboyer à mes oreilles. C’était la voix terrible, la menace rauque et subite qui secouait là-bas les maisonnettes des pêcheurs, et il avait les stridences, les apaisements menteurs suivis tout à coup d’un déchaînement de colère quand il se ruait contre la falaise, contre la vieille église romane… C’était la voix terrible qui réveillait les femmes et les jetait affolées sur les quais, les quais du petit port vide de ses barques. […]
Et moi, je songeais maintenant à ce qui se passerait dès l’aube, l’aube plus tragique encore que cette nuit tragique. Tous les hivers j’avais vu cela. Bien souvent la grande paix était revenue sur la mer, caressait et calmait et aplanissait les flots. Et le troupeau des femmes passait sur le quai, claquant des “mules” sur les dalles, dans une angoisse inexprimable, mais sans un sanglot, sans un cri, sans un appel. […] Il n’y avait alors entre Le Tréport et Mers que joint maintenant un véritable boulevard, il n’y avait alors sur les galets, sur la plage toute nue, qu’une cabane. C’était la Morgue. On avait bien choisi cette place. Les courants de mer y amenaient tous les cadavres. Les corps des marins péris en mer venaient d’eux-mêmes à la Morgue pour y être reconnus par leurs veuves !.. » (4 janvier 1901)
Son père, Alfred Leroux, est entrepreneur de travaux publics. C’est à lui que l’on fait appel pour la restauration du château d’Eu, appartenant à la famille royale de France. C’est précisément au collège d’Eu que Gaston fait ses études secondaires et se voit désigner comme camarade de classe Philippe d’Orléans, fils du prétendant au trône. Excellents élèves, ils n’en sont pas moins de grands chahuteurs qui jouent plus d’un tour à leurs professeurs. Gaston le rappellera dans l’interview qu’il accorde en 1925 à Frédéric Lefèvre, pour Les Nouvelles littéraires :
« J’étais très camarade avec Philippe. Nous étions toujours en train de nous battre tous les deux comme des chiffonniers. »
De son côté, le prince se souviendra longtemps de cette camaraderie qui vaudra à Leroux l’un de ses premiers grands faits d’armes comme journaliste. En 1895, en effet, Philippe d’Orléans, actif chef de file des partisans d’une nouvelle restauration, en exil à Londres, lui accordera un entretien qu’il refusait aux autres journalistes et qui sera publié en première page du Matin.
Voici comment un autre de ses anciens condisciples, devenu journaliste, décrit le bon élève :
« Gaston Leroux était un garçon trapu et court 1. Ses gestes saccadés formaient, avec la rêveuse gravité de son visage, le plus bizarre contraste. Il avait des sourcils épais se prolongeant jusqu’à la racine du nez, deux yeux admiratifs d’une eau brune pailletée d’or. Un béret bleu coiffait une chevelure en broussaille et, l’hiver, il se drapait dans une pèlerine avec la même élégance qu’un seigneur italien dans sa cape. »
Mais le malheur va bientôt troubler les jeux de Gaston : sa mère meurt. Ce drame assombrit son adolescence ; il lui inspirera les pages dans lesquelles Rouletabille évoque avec mélancolie les visites de la Dame en noir. Et puis son père, miné par le chagrin, meurt à son tour peu de temps après. Gaston va donc bientôt se retrouver soutien de famille, avec deux frères et une sœur à charge. Sa seule consolation alors sera sans doute d’être dispensé d’un long service militaire. Il effectuera seulement une période de deux mois, à la fin de l’année 1889, au régiment d’infanterie du Mans.
Le Quartier Latin
Le 29 juillet 1886, Leroux obtient, à Caen, son baccalauréat ès lettres et part aussitôt pour Paris afin d’entreprendre des études de droit. Il s’établit donc au Quartier Latin, où il est un peu déçu par l’ambiance pantouflarde qui règne chez les étudiants, et se met à fréquenter les milieux littéraires. Car, depuis longtemps, il veut écrire. Il avoue en effet à Frédéric Lefèvre :
« Dès le collège, j’étais tourmenté par le démon de la littérature. Je m’amusais à faire des tragédies et à écrire des nouvelles. Est-il besoin de vous dire que les nouvelles ne valaient pas mieux que les tragédies ? »
Il écrit un poème à la gloire de Lamartine. C’est le premier texte imprimé de Gaston Leroux, qui paraît en avril 1887 dans La Lyre Universelle. Hommage poignant au poète dont on vient d’inaugurer en grandes pompes la statue en juillet de l’année précédente, il s’achève ainsi :
« Mais peu m’importe, à moi, que d’une froide pierre
Le ciseau magistral d’un artiste vanté
Ait fait jaillir ta face auguste et familière…
Je sais que dans les cœurs est ton éternité ! »
Leroux envoie ensuite son premier article à la revue Lutèce (dont le premier titre était La Nouvelle Rive Gauche) qui vient d’être reprise en main par un groupe d’étudiants 2. Et, quelques temps plus tard, il donne à Marcel Sembat, désormais collaborateur de La Petite République Française, son premier texte de fiction, Le Petit marchand de pommes de terre frites, qui malheureusement ne sera pas publié 3.
En octobre 1889, Gaston Leroux obtient sa licence en droit et, le 22 janvier de l’année suivante, il prête son serment d’avocat devant la première chambre de la cour d’appel de Paris. Dans le même temps, il continue de tenir sa place de jeune auteur en quête de débouchées et rencontre dans les cafés beaucoup de personnalités du monde littéraire. Il se prend d’amitié pour André Antoine, fondateur du Théâtre Libre et futur directeur de l’Odéon, et fait la connaissance de Robert Charvay, nouveau responsable des « Echos » à L’Echo de Paris, dont il devient le secrétaire après lui avoir fourni quelques textes 4.
Le journaliste parisien (1890-1907)
Chroniqueur judiciaire
Le premier tournant de sa carrière va intervenir en 1894. Il abandonne alors définitivement la robe pour se lancer dans le journalisme. En janvier, il rend compte, pour le quotidien Paris, du procès de l’anarchiste Auguste Vaillant qui a lancé une bombe en pleine Chambre des Députés. Aussitôt, son talent lui attire une proposition de collaboration de la part du grand quotidien Le Matin. C’est le départ d’une formidable carrière de journaliste.
Il est d’abord chroniqueur judiciaire. Il rend compte des autres procès anarchistes : ceux de Léon Léauthier, d’Emile Henry ou de Santo Caserio, assassin du président de la République Sadi Carnot, mais aussi de beaucoup d’autres affaires criminelles plus banales. Toutefois, il révolutionne la méthode employée jusqu’alors. Il s’en expliquera plus tard avec Frédéric Lefèvre :
« De toutes les rubriques, la chronique judiciaire paraissait la plus solidement assise dans une tranquille tradition. Sa formule était simple : rappeler dans un article préliminaire les méfaits de l’accusé d’après l’acte d’accusation, puis donner chaque jour la chronique de ce qui se passait à l’audience. »
Lui voit les choses autrement et le procès du marquis de Nayves, à Bourges en 1895, lui donne l’occasion de le démontrer :
« C’était là une excellente occasion de mettre en œuvre ma formule : laisser les paperasses de côté, travailler avec un seul document, la vie ! la vie au jour le jour ! Ne plus évoquer le passé, mais prévoir l’avenir ! Laisser mes confrères s’occuper de ce qui est arrivé l’avant-veille, annoncer ce qui arrivera le lendemain. »
Il veut absolument rencontrer l’accusé et réussit à le voir dans sa cellule après s’être fait passer pour un anthropologiste autorisé à visiter les prisons. Le lendemain, Le Matin publie son interview en première page ; quelques responsables sont sanctionnés, les confrères sont furieux. Cette anecdote, Leroux en fera le récit quelques années plus tard, dans un article intitulé « Le fruit défendu » et l’utilisera pour Rouletabille chez les bohémiens (cf. infra).
Ce procès est aussi pour lui l’occasion d’exprimer pour la première fois ses opinions sur la fragilité de la justice :
« Tels furent les jurés. C’est presque avec épouvante que l’on constate la diversité des opinions et, quelques fois, le manque d’opinions ; c’est avec terreur que l’on s’aperçoit, en face de l’urne d’où sortent les bons et les mauvais numéros, que la justice criminelle n’est rien autre chose qu’une loterie. » (8 novembre 1895)
Les débuts littéraires
A partir de 1897, Gaston Leroux est membre à part entière de la rédaction du Matin. Il fait des reportages sur toutes sortes de sujets, écrit des chroniques ou des comptes rendus. En août, il se voit même désigné pour être l’un des six journalistes invités officiellement à accompagner le président de la République, Félix Faure, en Russie. C’est son premier contact avec un pays qui va jouer dans sa vie un rôle fondamental.
Mais c’est surtout l’année où débute réellement sa carrière littéraire après plusieurs tentatives infructueuses — il a entre autres, deux ans plus tôt, vainement tenté de placer auprès des directeurs de théâtre Les Frères Rorique, un drame en cinq actes ayant pour thème les célèbres pirates qui défrayent la chronique du moment (et qui inspireront Les Frères Kip de Jules Verne).
En avril, est joué à la Gaîté-Montparnasse, un petit théâtre de la rive gauche, Le Turc au Mans, un acte chanté qu’il a écrit avec son frère Joseph (occasionnel collaborateur du Matin) et qu’il signe Gaston Larive. Le Matin en publie un bref compte rendu dans les « Tablettes théâtrales » de son numéro du 18 avril 1897 :
« Le concert de la Gaîté-Montparnasse a donné hier avec succès la première du Turc au Mans, pièce-revue de MM. Larive et Jo. Mme Jane Henry a détaillé d’une façon charmante les couplets de la princesse. Mmes Lifroy et Bonelli, Mlle Revyl se sont montrées comédiennes consommées. MM. Moiraud, Lecca, Claes, Ludwig, Marius ont prouvé que, pour jouer un peu loin des grands boulevards, la troupe de la Gaité-Montparnasse n’en est pas moins l’une des meilleures de nos café-concerts. »
Il s’agit en fait d’un échec, la salle ayant plus ri de l’attitude équivoque des acteurs que du texte des auteurs. Dans la foulée, c’est sous ce même nom de Larive que Leroux écrit, les mois suivants, quelques critiques dramatiques.
Et puis, en décembre, Le Matin annonce un nouveau feuilleton :
« Le Matin commencera demain la publication d’un grand roman inédit, L’Homme de la nuit, dû à la plume d’un jeune écrivain de talent, Gaston-Georges Larive. D’un intérêt sans cesse croissant, ce roman met en œuvre les passions les plus violentes et fait agir les personnages les plus divers. L’Homme de la nuit prend son origine en Amérique, à l’occasion d’un drame fort émouvant sur l’Union Pacific Railway. L’intrigue continue et se dénoue à Paris. Touchant parfois au fantastique, le roman ne s’écarte jamais de la logique des faits, et c’est par des moyens en apparences les plus extraordinaires, en réalité les plus simples que L’Homme de la nuit saura intéresser, amuser, émouvoir les lecteurs du Matin. »
Leroux offre ainsi aux lecteurs de son journal son premier roman, une histoire de vengeance dont la séquence finale lui a été inspirée par le drame du Bazar de la Charité survenu en mai de la même année.
Marie et Jeanne
Au début de 1898, Gaston Leroux assiste au procès d’Emile Zola, à la suite de son J’accuse, et en rend longuement compte dans Le Matin. Il en fait de même lors de la révision du procès de Dreyfus, à Rennes l’été de l’année suivante. Mais, en désaccord avec la rédaction de son journal, il se voit rapidement écarté et part se mettre quelques semaines au vert.
Il va pêcher à Villiers-sur-Morin, une petite commune de la Seine-et-Marne qui accueille une colonie d’artistes montmartrois, au sein de laquelle les peintres Henri Ostolle Delage, Hubert-Emile Bellynck et le sculpteur Jules Desbois. Leroux évoque souvent cette villégiature dans les pages du Matin. Par ailleurs, il restera longtemps fidèle à Montmarte et écrira dans L’Almanach de Paris et d’ailleurs, édité par le Dr Pelet, célèbre figure de la Butte.
La pêche est l’un de ses passe-temps favoris, mais une pêche plus bucolique que productive. Son ami Gaston Stiégler le rappellera quelques années plus tard :
« Une de ses distractions favorites est la pêche à la ligne. Les bons endroits lui sont familiers, les cachettes où se retire le poisson. […] Contrairement aux pêcheurs ordinaires qui se targuent de leurs kilogrammes de perches, de carpes et de brochets à casser tous les fils, il avoue avec ingénuité qu’il n’a jamais rien pris, mais que la rêverie est douce sous les saules, parmi les hautes herbes vertes, près des petites marguerites blanches, au milieu des insectes bourdonnant dans les rais de la lumière filtrée par le feuillage, sur les bords du Grand-Morin. » (L’Illustration, 26 septembre 1908)
Curieusement, dans le même temps, son activité littéraire semble marquer le pas. On aurait pu attendre un nouveau feuilleton de lui dans Le Matin. En vain. Le théâtre doit lui aussi attendre encore que l’inspiration revienne. L’heure est plutôt aux préoccupations matrimoniales. C’est, en effet, l’époque de son premier mariage qui est célébré le 10 mai 1899, à Paris, et officialise sa liaison avec Marie Lefranc, de cinq ans son aînée — elle est née le 28 octobre 1863, à Saint-Quentin-la-Motte, dans la Somme. Cette union ne sera pas vraiment une réussite puisque les deux époux se sépareront au bout de quelques mois seulement et n’auront pas d’enfant.
En 1900, Gaston Leroux devient officiellement grand reporter pour Le Matin, avec un salaire mensuel de 1500 francs. Il est l’un des ténors de sa profession. Preuve en est qu’il obtient de faire paraître chez Flammarion, à la fin de l’année suivante, Sur mon chemin, un recueil reprenant des textes parus dans son journal. Dès lors, se multiplient dans Le Matin et dans Le Français — journal du soir venant, depuis décembre 1900, en complément du précédent — ses articles sur les sujets les plus divers. Il est même quelque temps à nouveau critique dramatique.
En 1901, il fait état de la vaste campagne entreprise par Le Matin au sujet de l’eau à Paris, et dont il est lui-même le fer de lance :
« Nous l’avons. Nous avons le dernier mot dans cette campagne des eaux que Le Matin a menée avec une connaissance technique de la question qui a stupéfié et quelquefois instruit les ingénieurs eux-mêmes ; avec une abondance et une précision de renseignements dont nous devons ici remercier nos lecteurs qui furent nos principaux collaborateurs ; avec une énergie et une “continuité” vers le but que rien ne pouvait rebuter, ni les démentis audacieux et mensongers des personnages en place que nous attaquions, ni la complaisance des commissions de M. le préfet de la Seine, ni le silence du conseil municipal et des Chambres. Nous avons forcé tous les silences. » (7 janvier 1901)
Mais l’affaire n’est pas close. En 1904 encore, Le Matin décidera de placarder sur les murs de Paris des affiches pour alerter la population sur les dangers de l’eau de l’Avre. Et Leroux sera encore le principal rédacteur des articles qui se succèdent à un rythme soutenu dans les pages du journal.
Le 26 janvier 1902, Gaston Leroux est fait chevalier de la Légion d’Honneur pour services rendus à la Presse. Il est, depuis ses débuts, membre de l’Association confraternelle et mutuelle de la presse judiciaire parisienne. Quelques semaines plus tard, il part en voyage dans le Midi de la France puis en Italie. Il s’arrête au casino de Monte-Carlo, se rend à Naples et escalade le Vésuve. Il envoie au Matin, le compte rendu de ses exploits. Sur le chemin du retour, il descend dans un hôtel en Suisse où il fait la connaissance de Jeanne Cayatte qui va devenir sa nouvelle compagne. Sa femme refusant le divorce, ils vivent en concubinage.
La Russie
En 1903, une nouvelle campagne promotionnelle du Matin est organisée autour d’un roman-concours destiné à faire gagner aux lecteurs sept trésors pour un montant global de 25.000 francs. Gaston Leroux est désigné pour écrire ce roman qui paraît en feuilleton, à partir du 5 octobre, sous le titre Le Chercheur de trésors et raconte les aventures d’un brave retraité qui se retrouve dans la peau du célèbre bandit Cartouche.
L’année suivante, Leroux va développer une activité journalistique étonnante. Dès janvier, il part pour Madère afin d’être le premier à interviewer les membres de l’expédition Nordenskjöld, à leur retour du Pôle Sud 5. Il s’agit bien sûr une fois de plus d’un scoop pour Le Matin qui, en réponse à des « confrères envieux » parlant, à propos de Leroux, « de l’exagération voulue, du roman à la Montépin, de l’invention de feuilletoniste », répond par la publication d’une lettre d’Otto Nordenskjöld lui-même félicitant le reporter et affirmant l’authenticité de ses propos.
En février, Leroux est à Koenigsberg pour le centenaire de la mort de Kant. En mars, il signe une importante série d’articles sur l’eau (cf. supra). En avril, il se rend en Egypte, à Port-Saïd, pour interroger les Russes qui ont survécu à l’attaque japonaise du port de Chemulpo, au cours de la guerre qui ravage la Mandchourie. Cette série d’articles fera l’objet d’un livre illustré édité par Juven en octobre. A la fin du même mois, Leroux est présent à Rome pour la visite officielle du président de la République Emile Loubet. Là encore, ses articles sont la base d’un livre illustré qui sera édité par Le Matin en juillet. Et il reste en Italie pour enquêter, un mois durant, sur une célèbre affaire criminelle de l’époque, l’affaire Bonmartini. La relation qu’il donne à son journal est présentée comme un feuilleton :
« Comme les Aventures de Nordenskjöld, comme la Tragédie de Chemulpo, ce quatrième feuilleton se distinguera des trois autres en ce qu’il est un reportage sincère, véridique, minutieusement exact — un reportage que notre collaborateur Gaston Leroux vient de vivre pendant plusieurs semaines en Italie, et pour lequel il a recueilli des informations sensationnelles et dramatiques. L’Affaire Bonmartini, dont, depuis deux ans, les journaux du monde entier se sont occupés, n’est pas un roman. Et cependant, nos lecteurs verront qu’elle en a tout le sombre mystère et tout l’intérêt passionnant. » (4 juin 1904)
En juin, Gaston Leroux part pour la Russie comme correspondant spécial à Saint-Pétersbourg chargé d’informer au jour le jour Le Matin sur l’évolution de la guerre russo-japonaise qui inquiète énormément l’opinion nationale 6
