Les effets du chlore sur le cerveau, T1 - Marlène Jedynak - E-Book

Les effets du chlore sur le cerveau, T1 E-Book

Marlène Jedynak

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Beschreibung

Darell veut fêter ses fiançailles sur les îles Grenadines. Le principal problème étant que Katsuo a une peur panique de l'eau. Pour ne pas gâcher les vacances, ce dernier prend des leçons de natations. C'est Darell qui choisit le professeur, un étudiant qu'il juge "moche", selon ses propres critères et hétérosexuels de préférence. Mais l'amour emprunte des chemins tortueux et le chlore peut produire des effets toxiques sur des sentiments devenus fragiles, à force de crises de jalousie. Pour ne rien arranger, Reita de son côté, tombe sous le charme de cet homme plus âgé et discret, qui est prêt à affronter son pire cauchemar, pour un "fiancé" qu'il juge très égoïste.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Les effets du Chlore sur le cerveau T1

Je tenais à remercier du fond du coeur Meryem, Mélanie, Sandra et Micheline pour l’aide qu’elles m’ont apportées pour ce premier tome. Merci pour les encouragements et pour les longues conversations que j’ai pu partager avec certaines.

Merci à mes filles et à mon mari de m’encourager à continuer à écrire.

Je vous dédie ce premier tome.

Ton amour est ma page qui se tourne Où seuls les mots les plus doux demeurent Chaque baisers est une ligne en italique Chaque contact est une phrase redéfinie J’abandonne qui j’étais pour qui tu es Car rien ne me rend plus fort que ton cœur fragile

Turning Page - Sleeping at last

Sommaire

Chapitre 1 : Je te hais !

Chapitre 2 : Trop de questions entre nous

Chapitre 3 : Retrouver une existence normale

Chapitre 4 : Anciennes amitiés

Chapitre 5 : Brisés

Chapitre 6 : Besoin de réponses

Chapitre 7 : En quête de souvenirs

Chapitre 8 : Ok, sortons ensemble pour voir

Chapitre 9 : Irrésistible attraction

Chapitre 10 : Ce feu qui nous dévore

Chapitre 11 : Premières embrouilles

Chapitre 12 : Orage et confusion

Chapitre 13 : Une ombre menaçante

Chapitre 14 : Surmonter ensemble

Chapitre 15 : Une porte s’ouvre

Chapitre 16 : Nouvelle embûche et dénouement inattendu

Chapitre 17 : Le secret de la famille Fuji

Chapitre 18 : Une carrière qui décolle

Chapitre 1 : Je te hais !

MARS 2010, TOKYO JAPON

Debout devant la porte de son vestiaire, la main agrippée à la poignée qu’il ne parvenait pas à tourner, Katsuo restait figé. Là, à quelques mètres de lui se trouvait une piscine ! Oh pour le commun des mortels, il s’agissait d’un endroit évoquant les rires et la détente, alors que pour lui cela signifiait souffrance et terreur.

Et dire que sa journée avait bien commencé, jusqu’à ce que Darell lui rappelle qu’il avait rendez-vous avec son « maître nageur » personnel ! Katsuo avait tiqué lorsqu’il était rentré de son travail et avait rencontré cet inconnu une semaine plus tôt. Et qu’ensuite, il avait appris que ce jeune homme allait être son professeur de natation !

Il s’agissait d’un étudiant de Todaï qui arrondissait ses fins de mois et un gamin hétéro n’était pas une menace pour Darell. Reita Otomo, Katsuo avait seulement remarqué sa taille. Il était plus grand que Darell… Immense pour tout dire ! Ce qui était un exploit en soit, parce que son compagnon mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-dix.

Ensuite, Katsuo ne fit plus vraiment attention à l’étudiant en face de lui, il avait à peine écouté les explications de son compagnon. Darell avait appelé un homme pour lui apprendre à nager ? C’était une première ! Il en avait été choqué pour le reste de la journée.

Enfin, une fois seul, Katsuo avait protesté et vivement. La colère avait dû se lire sur ses traits, mais ça Darell s’en moquait. Ses yeux bleus lui avaient lancé le message silencieux et clair que leur relation ne tiendrait plus qu’à un fil, s’il protestait encore. Et puis soit il acceptait ce prof ou Darell reprenait les leçons. L’idée même lui donnait des sueurs froides.

Et puis Katsuo s’était tu surtout à cause de la menace silencieuse qui planait derrière cette conversation. Et actuellement, il était incapable de la surmonter. Cela l’effrayait bien plus encore que de plonger dans l’eau. La séparation.

Katsuo aimait trop Darell pour envisager une rupture ! Voilà son véritable problème… Il ne pouvait pas dire qu’il était maltraité par son petit ami qui était toujours aux petits soins pour lui, mis à part lorsqu’il s’agissait de ses demandes égoïstes.

Sa main se crispa un peu plus sur la poignée et c’est à ce moment-là, qu’il se rendit compte qu’il restait immobile depuis longtemps. Prenant son courage à deux mains, Katsuo passa la porte de son vestiaire. Après avoir rangé très soigneusement son sac, il se dirigea vers la piscine… Et le grand échalas qui allait lui servir de professeur se tenait déjà là, à quelques pas.

Grand, serait un euphémisme… En fait, il était immense et sa minceur accentuait sa taille. Oh, il n’était pas maigre. Des muscles longs et bien dessinés se devinaient sous sa peau pâle. Un frisson le traversa alors qu’il croisait son regard sombre et intense. Katsuo avait la vague impression que cet étudiant lisait en lui comme dans un livre ouvert.

Jusqu’où devrait-il aller pour effectuer cette foutue expédition aux îles Grenadines ? Son amant voulait absolument aller en voyage là-bas pour leurs fiançailles et lui avait la phobie de l’eau.

Darell ne se rendait pas compte qu’être sur une île aussi petite était terriblement angoissant pour lui. Mais ça, il ne pourrait pas le lui avouer car cela impliquait de raconter une partie de sa vie qu’il n’était pas prêt de révéler… Même si c’était difficile, Katsuo préférait en quelque sorte passer pour un couard à ses yeux, plutôt que d’avouer sa faute !

À chaque fois qu’il y pensait, un étrange sentiment le gagnait. Une envie de disparaître. Katsuo voyant que la situation prenait un terrain glissant dans son esprit, repoussa fermement sa culpabilité et ses envies de suicide dans un coin de sa tête qu’il verrouilla.

Une fois qu’il eut retrouvé son calme, Katsuo songea aux discussions qu’il avait eues avec Darell, et ce n’était pas faute de lui avoir proposé d’autres destinations tout aussi paradisiaques, mais rien à faire ! Parce qu’une fois que Darell avait une idée en tête, il était impossible de lui en faire démordre. C’est pourquoi, quelques jours plus tard, ils s’étaient rendus ensemble à la piscine.

Cela remontait à un mois de cela… Darell avait tout fait pour calmer la terreur de Katsuo, même lui enfoncer la tête sous l’eau. De sentir ce liquide tiède le cerner, envahir ses poumons alors qu’il paniquait… Lorsque Darell avait relâché la pression deux ou trois secondes plus tard, qui d’ailleurs lui avait parut une éternité, il lui avait dit :

— T’as vu… T’es pas mort !

Katsuo paniqué, et le mot était faible, était sorti de l’eau. Darell avait tenté de lui faire entendre raison, mais il avait quitté la piscine sans un seul regret. Sans l’attendre en fait !

Au lieu de cela, Katsuo s’était réfugié chez ses parents, ne donnant plus de nouvelles à Darell… Ce dernier était venu le chercher une semaine plus tard, agacé qu’il boude aussi longtemps. Ses parents ne s’étaient pas mêlés de sa vie, mais ils étaient visiblement inquiets pour lui. Finalement, Katsuo avait quitté le domicile familial tout sourire, et avait réglé ses comptes avec Darell chez eux pour éviter que ses parents ne paniquent trop.

Même si ces derniers ne s’immisçaient jamais dans leur couple, Katsuo n’était pas aveugle pour autant. Ils désapprouvaient de plus en plus le comportement de Darell vis-à-vis de lui.

Le souvenir cuisant de leur dernière dispute vint ronger de nouveau Katsuo. Il s’approcha lentement, à la vitesse d’un escargot qui se déplace sous la pluie, vers le petit bain. C’était d’ailleurs à cause de leur dispute que Katsuo s’était finalement résolu à retourner à la piscine. La paix était préférable au conflit, c’est ce qu’il pensait souvent. Enfin, surtout ces derniers temps.

Il soupira en voyant la silhouette longiligne de son professeur. D’ailleurs, le jeune homme se tourna vers lui, son expression contrariée ne laissait rien présager de bon. Katzuo se crispa inconsciemment. Lorsque Darell avait cette expression, cela se terminait immanquablement en dispute.

— Vous allez me faire attendre encore longtemps ?

— Désolé… Je…

— Tu as peur de l’eau à ce point-là ?

Katsuo eut beaucoup de mal à soutenir le regard gris, identique à la couleur d’un ciel avant la tempête. Ses traits fins exprimaient une sorte de mépris. Ses lèvres minces plissées par une grimace traduisaient sa contrariété. Katsuo détourna les yeux pour ne plus le regarder, sa dernière réplique résonnait dans sa tête.

Son regard rencontra la masse liquide, si limpide, qu’elle lui parût encore plus traîtresse de le faire passer pour un imbécile. La colère montait en lui, mais sa terreur reprit le dessus sur lui et lui noua la gorge le rendant incapable de répondre.

— Approche !

Le ton sec le fit sursauter. La panique monta en Katsuo qui voyait déjà sa séance se transformer comme celle avec Darell. Ses yeux rencontrèrent les yeux perçants de l’étudiant qui l’attendait dans un petit bain. Avec sa haute taille, Reita paraissait incroyablement ridicule. Pourtant, il semblait se fiche comme de sa dernière chemise des réflexions que les gamins lui faisaient. Son regard restait obstinément posé sur son élève réticent et apeuré.

— J’ne vais pas t’bouffer !

Katsuo sursauta en entendant la réflexion et faillit prendre ses jambes à son cou. Il allait faire marche arrière jusqu’à ce qu’il entende la voix de son maître nageur, qui reprit calmement tout en étant légèrement irrité.

— Écoute, je suis aussi emmerdé que toi ! Normalement, je ne m’occupe pas des gens qui apprennent à nager. Ton copain me paye grassement pour que t’apprenne au moins à ne pas couler. Je ne te demande pas de nager, ni de me faire un cent mètres olympique. Juste de venir jusqu’à ma hauteur… Tu marches jusqu’à moi et si tu veux après, tu ressors.

Katsuo écoutait le ton raisonnable de Reita et l’exercice qu’il lui proposait ne lui semblait pas trop compliqué. Il calcula la distance qui le séparait de lui, ainsi que la profondeur de l’eau où se tenait son maître nageur. Le tout lui semblait surmontable.

Ses yeux rencontrèrent ceux d’un gamin qui devait être âgé de six ans tout au plus et qui l’observait moqueur. Ce dernier bondit jusqu’à Otomo et le nargua pour lui montrer le ridicule de ses peurs.

À sa surprise, Reita fit dégager le gamin rudement.

— Dégage de là, morveux ! Où je t’fais ta fête !

À présent, le gamin le regardait terrorisé et Reita le fixait méchamment. Déjà il n’avait pas un air commode, mais là, il ressemblait à un psychopathe. Comme Reita avait baissé la tête pour bien fixer le « morveux », ses longs cheveux ébène encadraient son visage lui donnant un air plus effrayant encore. Le gamin prit ses jambes à son cou en hurlant.

— Maman… Maman… Y’a un démon à la piscine.

— C’est ça casse toi ! fit l’étudiant d’un ton sec tout en ayant une expression dégoûtée.

Katsuo ne put s’empêcher d’éclater de rire en assistant à cette scène surréaliste d’un géant contre un gnome et oublia la raison de sa venue au bord du bassin. Cela reporta l’attention de l’échalas vers lui. Son expression s’adoucit à peine, et son visage dur le fit déglutir.

— Tu as l’intention de camper ?

— Non !

— Alors qu’est-ce que t’attends ?

La gorge de Katsuo le fit souffrir à nouveau et ses yeux se reportèrent vers le liquide transparent. Une angoisse profonde, primale lui noua l’estomac et empêcha son cerveau de fonctionner. Vaguement le jeune homme entendit le bruit de l’eau remuée et sursauta quand il vit devant lui de grands pieds.

— Bon maintenant, si je descends les marches de ce petit bain avec toi… Tu survivrais à l’exercice ?

Levant les yeux vers Reita, il fut troublé par la taille du jeune homme et par l’assurance qu’il dégageait. Son expression était devenue neutre à nouveau, et son ton paraissait presque aimable.

— Je… Je crois…

— Regarde-moi dans les yeux si ça peut aider…

Sans cesser de fixer le jeune homme, il avança en même temps que ce dernier reculait. S’en apercevant, Katsuo s’immobilisa, avant d’avancer vers la main que lui tendait Reita.

Katsuo fixait à présent son maître nageur, et se rendit compte qu’il avait les yeux plutôt petits, incroyablement profonds et intenses. Le regard sombre que Reita lui adressait le fascinait. Il ne souriait pas, mais ne paraissait pas mauvais pour autant. Une de ses longues mèches glissa de derrière son oreille pour camoufler une partie de son visage. Si Darell avait été à sa place, Katsuo l’aurait certainement repoussée, mais Darell avait les cheveux courts. Pourquoi cette idée saugrenue vint lui traverser l’esprit ?

Il s’immobilisa lorsque son professeur s’arrêta de reculer.

Reita Otomo lui demanda.

— Comment tu te sens là ?

Katsuo redescendit sur Terre et jeta un bref regard autour de lui. Il était immergé jusqu’à la taille. Plongé dans la contemplation d’un regard si différent de celui de Darell, Katsuo en avait oublié le lieu où il se trouvait. Immédiatement, l’homme se crispa et son cœur se mit à battre violemment. La voix de Reita lui apparut incroyablement lointaine.

— Le bord est juste à côté de toi à deux pas, tu as juste à le franchir.

Désorienté et paniqué, Katsuo tourna la tête à droite et à gauche vivement. La détresse qui dégageait de son élève énerva Reita, mais il resta calme en se disant qu’il aurait une bonne paye. Mais quand il vit que Katsuo Fuji semblait incapable de voir la rive pourtant toute proche, il fronça les sourcils. Il n’avait jamais vu un tel cas de panique chez une personne.

Qu’avait donc bien pu vivre ce type qui ressemblait plus à une femmelette qu’autre chose, à réagir ainsi ? Reita s’approcha de lui et posa une main sur son épaule, mais la peur prit complètement le dessus et Katsuo se mit à se débattre. Katsuo était terrorisé et il ne voyait plus rien… rien que cette eau qui voulait s’infiltrer en lui. Des images oubliées commencèrent à remonter à la surface et lorsqu’une main se posa sur lui, la terreur le terrassa. Une voix claqua autoritaire.

— Ça suffit ! Tu te calmes et tu me regardes !

Katsuo releva la tête pour observer celui qui l’interpellait d’un ton glacial. Les traits de Reita lui parurent déformés par la colère et le dégoût.

Reita de son côté éprouvait un mélange de pitié et d’inquiétude. Avoir peur comme ça, jamais il n’aurait cru cela possible… et cela devait aussi cacher un traumatisme très profond. Comprenant que son élève ne comprendrait que des ordres clairs, il déclara froidement.

— Écoute-moi crétin ! La berge est là !

L’homme suivit le doigt qui lui indiquait la sortie de cet enfer. Katsuo vit le rebord qui l’attendait accueillant. Dans sa précipitation pour rejoindre la margelle, il glissa et faillit tomber la tête la première, mais une poigne de fer s’abattit sur son épaule pour le redresser.

Bien que Katsuo resta en suspens quelques secondes la tête à quelques millimètres de l’eau. Il sentait l’odeur du chlore lui agresser ses nerfs olfactifs et se sentit soudain rejeté en arrière. Tout chancelait autour de lui. Son corps fut soulevé avec aisance pour être assis sur le rebord sans ménagement.

En sécurité et reprenant ses esprit, Katsuo entendit des éclats de rire. Il releva la tête et vit qu’il était la risée de toute une bande de gamins et les regards de pitié ou amusés de certains adultes. Katsuo prit conscience du ridicule de son comportement. Il osait à peine regarder Reita qui devait être furieux après lui.

— T’es plutôt courageux pour venir affronter une phobie pareille, en fait.

Surpris par cette déclaration inattendue où la sincérité perçait, Katsuo leva son visage étonné. L’étudiant le fixait calmement et même s’il était agacé par son comportement, il ne semblait pas vraiment en colère. Pris au dépourvu, Katsuo murmura confus.

— Non… Avoir peur de l’eau c’est ridicule… Regarde comment ils se moquent de moi. J’ai l’air du dernier des crétins. C’est ce que Darell me dirait.

Darell et ces connards qui nous regardent et qui seraient incapables de faire le moindre geste pour se retrouver en face de leurs peurs les plus profondes et surtout pas devant témoins, car ils auraient trop la honte ? J’ai plus de respect pour toi que pour ces débiles qui voient l’occasion pour des lâches de se moquer d’un autre !

Reita le déclara suffisamment fort pour que tous les concernés, baissent la tête et se détournent gênés. Il continua sur un ton plus modéré.

— Par contre, on mettra plus de temps que prévu… Je n’avais pas réalisé que c’était à ce point ! Bon, tu vas te rhabiller et on va boire un truc !

— Pardon ?

Ça fait partie de ta thérapie. Tu vas m’expliquer pourquoi t’as si peur de l’eau, ou essayer de m’en parler. T’as pas besoin de me donner les détails si c’est gênant…

Katsuo se sentit soulagé rien qu’à l’idée de sortir du bâtiment et se retrouva rapidement dans les vestiaires sans un regard en arrière. Un léger sourire vint sur les lèvres de Reita Otomo. Il repoussa la mèche qui lui cachait la vue depuis quelques minutes et gagna les vestiaires pour se changer également. Cette rencontre était pleine de surprises et pour tout dire foutrement agréable.

C’est en se retrouvant dans la rue du quartier de Minato que Katsuo réalisa qu’il se trouvait en compagnie d’un homme qui n’était pas Darell, ou plutôt… Jeune homme ou gamin ? Cela faisait combien de temps que cela ne lui était pas arrivé ? Il jeta un coup d’œil à ce gamin longiligne qui se tenait à ses côtés.

Si Darell les apercevait ensemble, c’est sûr qu’il allait leur faire leur fête. Enfin surtout la sienne, possessif et jaloux comme il l’était, Katsuo imaginait déjà la scène auquel il aurait droit. Même si c’était lui qui avait choisi son professeur de natation, tous les instants de Katsuo étaient uniquement réservés à Darell.

Quelque part, ça lui faisait du bien d’être avec quelqu’un d’autre. Un nouveau sentiment de liberté gagna Katsuo qui n’était pas si pressé de partir au final. Ils marchèrent en silence l’un à côté de l’autre, d’ailleurs ce dernier n’était pas inconfortable.

Reita montra un café branché dans une des rues piétonnes très animée du centre. Katsuo franchit le premier le seuil de l’établissement. C’était la première fois qu’il venait dans ce lieu, et ce dernier s’aperçut que Darell et lui ne sortait plus prendre ne serait-ce qu’un verre ensemble pour se détendre. Depuis quand en fait ? Se demanda soudainement Katsuo.

Encombrés par leurs affaires de sport, ils choisirent de se placer à une table à quatre sièges. Reita fit un signe à la serveuse qui se trouvait être Haru Kaneda. Très surpris de rencontrer son amie d’enfance comme serveuse dans ce café branché, Katsuo arrondit les yeux de surprise. Cette dernière vint prendre les commandes et resta bouche bée en reconnaissant à son tour Katsuo. Elle glissa rapidement un regard vers Reita Otomo pour reporter son attention sur Katsuo.

— Tu ne sors plus avec Darell ? demanda-t-elle méfiante.

— Si.

Ses yeux se plissèrent et son regard se porta successivement sur Katsuo et Reita. Elle toussota et demanda.

— Et Darell le sait ? Enfin, cela ne me concerne pas, mais connaissant ton compagnon…

L’inquiétude perçait dans sa voix. Katsuo grimaça. Cela faisait combien de temps qu’il n’avait pas rencontré Haru ? Des années ! Depuis qu’il sortait avec Darell en fait…

— Excusez-moi, je vous ai fait venir pour passer une commande pas pour que vous veniez raconter votre vie !

Haru lança un regard flamboyant sur l’étudiant qui allongeait ses jambes, très décontracté. Le regard de Reita restait neutre et ses yeux ne lâchaient pas sa silhouette gracile. Les joues légèrement empourprées par l’émotion, Haru demanda d’une voix sèche.

— Vous prenez ?

— Un expresso, un vrai ! précisa Reita ironique.

— Nous n’en servons pas des faux à ce que je sache !

Le ton de la serveuse était rêche et Katsuo qui connaissait le tempérament chatouilleux d’Haru, intervint pour détourner son attention.

— Haru, je voudrais un café noir normal, s’il te plaît… Et Darell est au courant !

— Vraiment ?

Elle était stupéfaite. L’intérêt de la jeune femme se reporta sur Katsuo qui la regardait franchement et avec un grand sourire. Un haussement de sourcil vint souligner l’étonnement manifeste de la serveuse et Katsuo continua.

— C’est mon prof pour mes cours de natation et c’est Darell qui me paye les leçons…

— Vraiment ? La stupeur s’affichait sur ses traits. Et tu es entré dans l’eau ?

Katsuo se dandina légèrement sur son siège en sentant le regard calme, mais perçant de Reita Otomo qui ne perdait pas une miette de la discussion. Il attendait sa réponse autant qu’Haru.

— Oui…

— Vraiment ? Mais attend, c’est formidable !

L’éclat du regard d’Haru et son admiration rendirent le jeune homme mal à l’aise. Katsuo déclara d’une petite voix.

— Arrête, j’ai paniqué et je me suis rendu ridicule…

— On s’en fout ! fit Haru en se penchant vers lui admirative. Tu es rentré dans l’eau, je trouve ça vraiment courageux de ta part !

— Haru, on dirait que j’ai grimpé l’Everest !

Katsuo tenta de cacher son malaise derrière un vague sourire. Il gigotait sur sa chaise, alors que le regard d’Otomo devenait de plus en plus pénétrant. Un sourire franc vint s’inscrire sur les traits d’Haru.

— Mais c’est ton Everest et c’est super que tu commences enfin son ascension !

Se tournant vers Reita, elle prit un ton plus sociable.

Merci de vous occuper de Katsuo, ça ne sera pas facile, mais je suis vraiment heureuse que vous l’aidiez dans cette tâche.

— Je suis payé pour ça !

Le ton bref et le regard maussade qu’il lui lança firent remonter la tension en quelques secondes chez la serveuse qui allait répondre, mais Reita déclara sèchement.

— Les cafés, c’est pour quand ?

Haru était devenue écarlate de colère, toutefois, elle fit un remarquable demi-tour et disparut dans l’établissement.

— Vous n’êtes pas obligé d’être désagréable avec Haru, remarqua calmement Katsuo.

Ses doigts pianotaient sur le bord de table. Katsuo se rendit compte que son interlocuteur le rendait nerveux pour il ne savait quelle raison. Pourtant, c’était ridicule, c’était un étudiant beaucoup plus jeune que lui. Katsuo se souvint des paroles de Darell qui lui avait signalé qu’à présent tous les hommes seraient plus jeunes que lui, l’enfoiré !

Et puis, c’était aussi peut-être parce qu’il s’était rendu ridicule plus tôt ? Son calme et ses silences étaient inhabituels pour Katsuo. La plupart du temps Darell faisait la conversation pour deux, et depuis quelques temps ça dégénérait car Katsuo devait se battre contre les décisions arbitraires de son compagnon.

Brutalement, Katsuo se rendit compte qu’il se posait beaucoup de questions sur sa relation et sur son couple. De plus en plus en fait, depuis qu’il lui avait coulé la tête sous l’eau et leur séparation d’une semaine. Il n’arrivait pas à lui pardonner. Katsuo croisa le regard gris qui le fixait sans qu’il ne s’en aperçoive.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Katsuo embarrassé.

Reita prit son temps pour répondre. Le temps qu’Haru revienne avec les tasses de café et le donne avec un sourire avenant pour Katsuo, et de claquer plus violemment la sienne sur la surface claire et plastifiée, avec un air revêche. Elle posa l’addition et quitta les lieux dans un silence désapprobateur qui laissèrent Reita parfaitement indifférent.

En fait, ce dernier n’avait toujours pas quitté Katsuo du regard. Ce qui le perturba. Jamais Darell ne le fixait de cette manière. Bien sûr, il le regardait mais pas comme Reita Otomo le faisait et son cœur s’accéléra malgré lui. À quoi pensait-il ? Se moquait-il de lui et de ses phobies ? Pourquoi ne répondait-il pas à sa question ? Il ne faisait que soulever sa tasse et la boire, sans cesser d’avoir les yeux rivés sur lui.

Écoutez, si nous sommes venus ici uniquement pour que vous me fixiez sans me répondre…

— Tu peux me tutoyer… Après tout, tu es pl…

— Je préfère garder une certaine distance et tu es plus jeune que moi.

— Plus jeune ? J’aurais pensé que nous avions à peu près le même âge. Enfin t’es pas un grand-père quand même… C’est peut-être à cause de ton mec ? Il n’a pas l’air d’aimer qu’on te tourne autour.

Le ton ironique, voire sarcastique glaça Katsuo. Pour quoi le prenait-il exactement ? Pour une potiche ? La colère le gagna et d’un geste sec attrapa sa propre tasse. Il n’avait pas besoin de lui répondre à se sujet.

— Tu es plutôt docile, ajouta Reita.

— Pardon ? fit Katsuo d’un ton dangereux.

— Imbécile, idiot ou vraiment amoureux ?

Le jeune homme ne put qu’ouvrir la bouche et la refermer outré par les paroles et le ton blessant de son maître nageur.

— Quel crétin qui a une phobie comme la tienne, affronterait aussi docilement ses peurs ? Il me paye pour ça en plus…

— Justement, comme il te paye ferme-la ! T’es pas censé réfléchir sur mon cas…

Katsuo remarqua qu’il l’avait tutoyé.

— Un peu si, fit tranquillement Reita. S’il t’arrivait quoi que ce soit, ça serait moi qu’il viendrait voir !

Reita se redressa et posa ses coudes sur la table. Il croisa ses longs doigts et posa le menton dessus. Il reprit très sérieusement.

— Tu pourrais en faire un arrêt cardiaque. Tu n’as pas pu voir ta tête tout à l’heure et pourtant, tu as réussi à me fait peur.

— C’est parce que la dernière fois, Darell m’avait plongé la tête sous l’eau, avoua Katsuo.

Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, Katsuo essaya de se rattraper.

— J’ai mis tellement de temps pour entrer dans l’eau qu’il était un peu énervé et…

— Tss ! coupa Reita. Ce connard te dirait d’aller te noyer tu le ferais ? T’es vraiment qu’un crétin !

Cette fois-ci, Katsuo était à deux doigts de lui balancer son poing en pleine figure. De plus, sa nervosité s’était accentuée alors que Reita s’était accoudé à la table pour le scruter de plus près. Une colère sourde monta chez Katsuo qui déclara les dents serrées.

— À part dire que je suis le plus grand crétin de la Terre… Pourquoi m’as-tu amené ici ?

Un bref sourire brilla sur les lèvres de Reita qui s’abandonna une nouvelle fois contre le dossier de son siège. La nouvelle distance qui s’était installée entre eux, soulagea Katsuo. Pourtant, l’étudiant ne le lâchait pas du regard.

— Je voulais savoir pourquoi tu avais une telle peur. J’ai déjà vu des personnes qui avaient des phobies de l’eau mais à ce point, c’est… intriguant. Enfin, si tu peux en parler. Je t’avoue que l’idée que tu clamses à l’un de mes cours ne me réjouit pas trop.

— Je ne peux pas t’en parler, répondit Katsuo précipitamment.

Trop mal à l’aise, Katsuo se refusa d’aborder le sujet. L’avait-il seulement abordé une seule fois dans sa vie de toute façon ? Il jeta un regard sur l’addition et allait payer. Reita attrapa fermement le poignet du jeune homme. Katsuo leva les yeux vers lui interrogateur.

— Ne t’enfuis pas… Écoute, j’n’ai pas l’intention de te bousculer avec mes questions. C’est juste que je trouve quand même assez fort que TOI, tu doives affronter quelque chose qui apparemment te traumatise profondément. Et que LUI ne cherche pas à trouver une solution pour que vous puissiez vivre un événement important pour l’un et l’autre sans que tu aies à angoisser comme tu le fais. Normalement, des fiançailles, c’est parce que vous êtes amoureux. C’est partagé…

En entendant toutes ces paroles, qui faisaient écho à ses propres réflexions, Katsuo se sentit menacé.

— Tu ne peux pas comprendre ! Lâche-moi maintenant…

Le ton de Katsuo était glacial. Reita baissa les yeux et fut surpris de remarquer qu’il tenait le poignet de son interlocuteur prisonnier, il relâcha sa prise. Et puis, c’est vrai qu’avait-il à se mêler d’un truc aussi stupide ? Ce n’était pas ses oignons après tout ! Et pourtant quelque chose l’énervait dans cette situation. Reita rétorqua entre ses dents.

— Non, je ne comprends pas ! Je suis peut-être vieux jeu, mais pour moi lorsque deux personnes sont amoureuses, elles choisissent ensemble. Si la personne que l’on aime est phobique, on essaye de trouver un compromis !

Katsuo paya l’addition, ramassa son sac et au moment où il allait quitter la table, il entendit la voix ironique de Reita.

— J’ch’suppose que les leçons sont terminées ?

Lentement, il baissa les yeux et observa longuement son maître nageur. Ce dernier le regardait avec une certaine douceur, ou bien le rêvait-il ? Malgré ses paroles dures, ce type semblait quelqu’un de bien. Katsuo finit par soupirer et se gratter la tête.

— Non, si j’abandonne…

— Ok. À après-demain alors… Salut !

Sans lui laisser le temps de répondre, le jeune homme se leva et quitta les lieux. Katsuo fixa la haute silhouette s’éloigner. Immobile, Katsuo ne cessait d’entendre les paroles de Reita Otomo. Jamais il n’avait été aussi troublé par des paroles qui faisaient tant écho à ses propres peurs.

Sortant son mp3 de la poche, Reita glissa ses écouteurs à ses oreilles. Il descendit dans la gueule de la bouche de métro, et prit la ligne pour rentrer chez ses parents. Il avait quelques affaires à récupérer avant de rentrer dans son appartement.

Son esprit ne cessait de passer en boucle le visage de Katsuo Fuji. Entre sa phobie réelle de l’eau, et son amour pour ce Darell Carver… Il ne comprenait pas. Bon que ce Darell soit jaloux, il en connaissait quelques uns des types comme ça, enfin peut-être pas aussi maladivement. Même s’il n’était pas un expert en beauté masculine, il ne faisait aucun doute que Katsuo Fuji pourrait passer pour une idole ou un mannequin.

Sa beauté ne lui avait pas échappé, tout comme les regards qui se posaient sur lui. Même s’il était métis, cela ne faisait qu’augmenter son charme. Plutôt grand, il devait certainement mesurer dans les un mètre quatre-vingt-cinq, ses cheveux châtains clairs étaient coupés comme n’importe quel salaryman1. Ses yeux verts ressemblaient à du jade avec des nuances et retenaient l’attention. Beaucoup de femmes ou jeunes filles se retournaient ouvertement dans la rue pour dévorer Katsuo du regard. Au café, toutes les lycéennes ou étudiantes qui se trouvaient là, l’avait lorgné ouvertement.

Ça lui, il n’était pas habitué à ce qu’on se retourne sur son passage pour poser ce regard admiratif. Les gens le regardaient soit comme une bête de foire, ou avec terreur… Loin d’avoir un physique avantageux, il inspirait la crainte et ça depuis qu’il était tout petit.

Il songea au petit ami de Fuji Katsuo et il eut un sourire désabusé. Lui aussi faisait partie de la caste des élus au physique avantageux, mais pas du même genre que Katsuo. Grand, athlétique, aux traits réguliers, des cheveux blonds avec une coupe savamment entretenue, il pouvait rivaliser avec n’importe quel mannequin de type eurasien.

Au final, ces deux types étaient bien assortis. Quelque part, il se sentait un peu jaloux de cette relation. C’était deux mecs qui vivaient en couple et lui, il n’arrivait même pas à sortir avec une femme ! Oh, il avait bien eu Nami… mais au final, son caractère difficile avait vaincu leur relation. Il songea à son père qui préparerait certainement un mariage arrangé avec une fille de bonne famille. Pourrait-il s’en contenter ? De toute façon, son frère et sa sœur, n’avait pas eu le choix, alors pourquoi l’aurait-il plus que les autres ?

Un soupir franchit ses lèvres. Il se prenait la tête pour rien. C’était seulement ce type qui lui prenait la tête à vouloir faire des efforts inconsidérés, malgré sa peur, pour un type qui lui n’en ferait visiblement aucun pour lui. La vie était vraiment étrange.

Et le plus étonnant dans tout ça, c’était qu’il s’attarde autant sur Fuji ! Il l’avait rencontré une première fois lorsque Carver lui avait demandé de les rejoindre chez lui. Il voulait voir à quoi il ressemblait et lui présenter son élève. Et depuis, Reita n’arrivait pas à se le sortir de la tête.

Se rendant compte qu’il se prenait la tête pour rien, Reita repoussa ses idées vaseuses et s’aperçut qu’il était arrivé à sa station. Il sortit de la rame et monta l’escalier en petites foulées. Que devait-il récupérer chez lui déjà ? Pourvu que ses parents soient encore partis, il n’avait aucune envie de les rencontrer ces connards.

1 Salaryman : Au Japon, sont qualifiés de « salaryman » les employés de bureau et les cadres non dirigeant d’une entreprise (à l’opposé des ouvriers). Ce mot est un néologisme issu de la langue japonaise (wasei-eigo).

Chapitre 2 : Trop de questions entre nous

Après avoir marché longuement dans le parc se trouvant non loin de son appartement, Katsuo finit par rentrer, avec un sac de courses à la main. Darell ne reviendrait certainement pas avant un long moment encore. Il le rejoignait de plus en plus tard ces derniers temps, certainement ses entraînements et les réglages de sa moto pour les prochaines courses. Darell semblait anxieux ces dernières semaines vis-à-vis de son travail. C’est vrai qu’il atteindrait bientôt l’âge de la retraite.

Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur lui. Il songea à ce qu’il ferait à manger le soir même. Puis, son esprit se tourna vers le luxueux appartement dans lequel ils vivaient. Jamais Katsuo n’aurait songé vivre un jour dans pareil endroit. C’était grâce à Darell et son travail de pilote moto. Lui n’était que bibliothécaire à l’université.

L’appartement monté sur deux étages, voyait un immense living donnant sur une cuisine américaine moderne. Sur les murs, des photos de motos durant un championnat s’affichaient. Derrière la cuisine, se trouvait cachée derrière une porte, une pièce servant de buanderie et en quelque sorte de débarras.

Les portes se trouvant derrière le living permettaient d’accéder à un bureau, et une bibliothèque. Une salle de simulation de conduite en moto s’y trouvait également. Katsuo s’y était entraîné de longues heures et Darell lui avait conseillé de passer son permis par la même occasion. Il lui avait servi de moniteur attitré sur les circuits privés de son écurie.

Un des meilleurs souvenirs de Katsuo avec Darell, songea-t-il.

À l’étage se trouvaient trois chambres, dont la leur, et deux salles de bains, avec un petit studio de musique que Darell avait aménagé pour Katsuo. La pièce à l’origine servait de débarras, il l’avait fait insonoriser et les basses du jeune homme s’alignaient sagement.

Même si le musicien ne jouait plus dans un groupe, il continuait de jouer de la basse et d’écrire des chansons, c’est pour cela qu’il disposait aussi d’un clavier. Il avait suivi des cours au conservatoire comme pianiste durant dix ans et finalement les avaient abandonnés pour ne se consacrer qu’à la basse.

Bien que Katsuo ne rejouerait plus pour Sumitsuu2, il s’imaginait avec ses anciens amis dans un café ou une petite salle de concert comme lorsqu’ils étaient adolescents. C’est parce qu’il accompagnait souvent Darell à l’étranger qu’il avait cessé petit à petit de rejoindre ses amis, et même lorsqu’il rentrait, son amant lui prenait absolument tout son temps et le peu qu’il lui restait, c’était uniquement pour partir travailler.

Tout à coup, Katsuo qui posait ses courses sur le plan de travail en marbre noir, se rendit compte qu’il était seul ! Cela lui fit un choc ! S’il regardait bien, il n’avait plus d’amis comme autrefois, et les seules personnes qu’il rencontrait restaient des collègues de Darell. Mais ce n’était plus ses amis ! Il songea à Haru qu’il avait rencontrée plus tôt et se souvint de son malaise évident.

Bon, il n’allait pas se plaindre, ils vivaient dans un des quartiers les plus résidentiels de la capitale. Mais tout cela, ne lui tournait pas la tête. Bien au contraire…

Quelque part, Katsuo savait que ce n’était pas avec son maigre salaire de bibliothécaire qu’il pourrait vivre de la sorte. Oh certes, il travaillait pour l’université de Nerima3 et occupait un poste qui lui plaisait. Ses revenus étaient au-dessus de la moyenne, toutefois pas au point de vivre dans ce genre de logement s’il avait été seul ou même vivant avec une autre personne ayant les mêmes revenus que lui.

Se postant un moment devant la baie vitrée du salon, son esprit voguait vers Reita Otomo. Leur conversation trouvait un écho en lui. Et puis, la réaction d’Haru qu’il n’avait pas vue depuis si longtemps. « Darell est au courant ? » Un sourire amer se forma sur ses lèvres. Il ne l’avait pas revue depuis qu’il était en couple avec son compagnon, remarqua soudain Katsuo.

Fallait-il qu’il attende d’avoir trente-sept ans pour se rendre compte que petit à petit, Darell avait fait le vide autour de lui et c’était seulement maintenant qu’il s’en apercevait ? L’amour rendait-il donc aveugle à ce point ?

Et dire que toutes les réflexions qu’avaient faites Otomo, il les avait dites à Darell, mais son amant lui avait fait comprendre qu’il agissait comme un enfant gâté. Katsuo ne savait plus très bien ce qu’il devait penser. Et le pire dans tout ça, c’est qu’il cherchait une excuse bidon à sa faiblesse ! Il n’en avait rien à foutre de vivre dans le luxe ! Il n’en avait rien à foutre de cet appartement dans le fond. Lui, il voulait qu’on l’aime et être aimé en retour. Et pas comme le faisait Darell !

Abandonnant ses tristes pensées, Katsuo alla prendre une douche et se changea pour mettre des vêtements plus confortables. Puis gagna la cuisine et enfila un tablier. Comme un automate, il commença à préparer le dîner.

Ces derniers mois, les événements s’enchaînaient si vite… Et la proposition de Darell était totalement inattendue. Le mariage, une chose à laquelle il n’avait jamais songé. Il faut dire que le mariage homosexuel n’avait court que dans quelques pays et comme au Japon, cela n’était pas prêt de se produire, Katsuo ne s’était jamais posé de questions sur le sujet.

Et puis, après toutes ses années avec Darell… Ils se connaissaient depuis qu’ils avaient vingt-cinq ans, soit presque treize ans. Comme le temps passait vite, songea Katsuo.

Il se figea. Qu’avait-il fait tout ce temps, justement ?

Un sourire effleura les lèvres de Katsuo en songeant au premier baiser qu’il avait échangé avec Darell. Ce moment, il l’avait espéré dès l’instant où leurs regards s’étaient croisés fortuitement au cours d’une soirée organisée par une amie commune.

Son sourire s’effaça en se rappelant leur dernier conflit. Repoussant ses tristes pensées, il dressa la table. Puis se réfugia sur le fauteuil et alluma la télé. Les images se succédaient et peu à peu il sombra dans un profond sommeil.

Bien plus tard, lorsqu’il se sentit soulevé, Katsuo ne prit pas la peine d’ouvrir un œil. L’odeur de Darell l’entourait et c’était tout ce qui importait à ce moment-là. Son front se posa sur l’épaule de son compagnon. Il ne voulait pas se disputer.

— Tu as eu une dure journée ? demanda doucement la voix grave de Darell.

— Hum…

— Et tu as quand même fait à manger ?

— Hum…

— Tu veux dormir ou on mange ensemble ?

— Huummmm

— Ok. Je te mets au lit et j’arrive avec un plateau !

— …

Katsuo sentait Darell le déposer avec douceur sur le couvre-lit. Il entendit vaguement les lourdes tentures de la fenêtre de la chambre se refermer dans un bruit sec. Katsuo repoussa les couvertures pour se réfugier en dessous. Levant la tête pour faire face à Darell, Katsuo perçut le contact des lèvres sur son front. Contact bref et pourtant tout l’amour qu’éprouvait Darell pour lui passait à l’intérieur de ce simple effleurement.

— Tu es vraiment sûr de vouloir manger Kats ? interrogea Darell

— Hum… Ça va.

— Alors t’endors pas, j’arrive !

Le bruit des pas étouffés, décroissants indiquait que le pilote avait déjà quitté la pièce sans attendre de réponse. Katsuo eut un petit sourire quand il entendit le tintement des couverts, le juron lorsque Darell attrapa les couvercles certainement sans aucune protection et cassa un verre au passage. Lentement, Katsuo s’étira et ouvrit les lumières des tables de chevet, puis se cala contre les coussins. Au même moment, Darell surgit au coin de la porte.

Bon sang qu’il était séduisant ! songea-t-il malgré lui.

— Veux-tu un coup de main Darell ? proposa Katsuo.

— Pas la peine…

Il traversa la pièce avec précaution pour ne rien renverser et posa le plateau au milieu du lit.

— Tu n’étais pas obligé tu sais…

— Foutaise ! coupa Darell. Alors ? C’était comment ?

Katsuo plissa les yeux, avant de fixer Darell calmement et déclarer placidement.

— Je crois ne m’être jamais autant ridiculisé qu’aujourd’hui ! En plus, je me suis engueulé avec le maître nageur que tu as engagé. Bref, tu n’imagines pas combien j’étais heureux de rentrer…

Darell avait attrapé ses baguettes et dégustait déjà son repas. Katsuo avait remarqué le sourire en coin qui plissait le coin des lèvres de son compagnon depuis qu’il avait annoncé qu’il s’était « engueulé » avec le professeur qu’il avait engagé.

— Tu vas y retourner ? demanda calmement Darell.

— Il m’a posé la même question…

— Et ?

— Bien sûr, c’est ce que tu veux après tout.

— Bien…

Katsuo avait observé le visage de Darell alors qu’il énonçait le fait que c’était son souhait à lui, et non le sien. Mais Darell ne semblait pas faire attention aux figures de style. Voulant en avoir le cœur net, Katsuo voulut interroger Darell plus directement, mais avant, il prit avec précaution une petite assiette et y plaça quelques bouchées, avant d’oser demander.

— Otomo m’a demandé si ce ne serait pas plus simple que nous changions notre destination pour nos fiançailles… Prendre par exemple un endroit moins effrayant pour moi. Comme je l’avais suggéré, il y a…

— Pas question ! coupa sèchement Darell.

Il le fixait froidement de ses yeux bleus clairs. Son beau visage viril s’était rembruni et son expression s’était fermée.

— J’ai toujours rêvé d’aller aux îles Grenadines… et puis, j’ai vraiment envie de me sentir dépaysé… Avec mon boulot, je vais partout sur la planète et tous les endroits que tu me suggères, j’y suis déjà allé. Ce n’est même pas la peine de m’en reparler. Par contre, ce Otomo devrait se mêler de ses affaires.

Katsuo avala une nouvelle bouchée et déclara d’une voix neutre.

— Nous sommes allés boire un verre après la piscine, il voulait me parler de ma phobie…

Le bruit sec de couverts qui claquent fit sursauter Katsuo. Jamais un japonais ne se permettrait de claquer ses couverts de la sorte. Katsuo redressa la tête et vit la colère déformer les traits de son amant. Le serrement de mâchoire et le froncement de sourcil de Darell mirent le jeune homme en alerte.

— Il ne s’est rien passé et Haru était là…

— Haru ? Je m’en fous de cette Haru. Qu’est-ce que t’es allé foutre dans un café pour boire un verre avec ce type…

Un mélange de colère et d’incompréhension envahirent Katsuo qui répondit sur la défensive.

— Il veut juste m’aider à affronter mes peurs et les comprendre…

— Y’a rien à comprendre ! rétorqua sèchement Darell. Tu apprends à nager point barre. Si jamais, il te propose de boire à nouveau un verre, tu refuses…

Comme une bulle de savon devenue trop grosse pour contenir toutes ses émotions, toutes les interrogations qui avaient tourmentées Katsuo durant l’après-midi, se précipitèrent sur ses lèvres, laissant éclater ses doutes.

— Darell, je n’ai pas d’ami. Enfin plus d’amis. Cela fait si longtemps que nous ne sortons plus ! Je ne peux plus sortir…

— Et pourquoi aurais-tu besoin de sortir ? coupa Darell. Pour voir qui ? Tu ne crois pas que tu as passé l’âge à trente-sept ans ?

Le ton déplu à Katsuo qui habituellement aurait abandonné parce qu’il savait vers quel conflit cela déboucherait, mais pas ce soir !

— Tu ne veux pas que je sorte, très bien, mais pourquoi m’obliges-tu à faire des choses que qui me terrifient !

— Tu ne vas pas me dire qu’une petite piscine est un acte insurmontable ? Tu es ridicule !

— Ridicule ?

Les yeux de Katsuo faillirent lui sortirent de la tête. Son cœur se mit à battre très vite, et la colère progressait de manière alarmante en lui. Il s’était redressé de ses coussins et foudroyait Darell du regard. Ce dernier commençait à perdre patience aussi de son côté.

— Je me demande si tu m’écoutes ! Tu n’en fais qu’à ta tête ! J’étouffe ! Sortir cet après-midi, ça a été comme de l’oxygène et je me suis rendu compte que cela me manquait terriblement. Si je dois faire ce que tu me demandes, fait en sorte que je puisse aussi…

Katsuo ne put terminer sa phrase, Darell le coupait à nouveau et visiblement très remonté lui aussi.

— Qu’est-ce que tu as à me reprocher ? Tu as tout ce que tu veux ! Un appartement de luxe, des vêtements de luxe, une moto, une voiture, et un train de vie que beaucoup t’envieraient !

— Et tu crois que c’est suffisant ? demanda Katsuo. Je ne vois plus mes anciens amis ! À peine ma famille ! Tu m’as même fait abandonner mon groupe alors que j’adorais me produire sur scène ! reprocha encore Katsuo.

— Tss ! Ce n’était qu’un passe-temps et ton petit groupe n’aurait jamais été connu. Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux te souler la gueule tous les vendredi soirs avec tes potes ? J’te rappelle que t’as plus vingt ans ! À moins que tu veuilles t’envoyer en l’air avec un autre ?

— C’est vrai ça, fit soudain Katsuo fou de rage. Où sont passés mes vingt ans ? J’ai l’impression de les avoir perdus avec toi !

Prenant un poignet de Katsuo entre ses doigts, et en renversant la vaisselle dans un horrible bruit sur le lit, Darell tira son compagnon à lui d’un mouvement brusque. La colère déformait ses traits.

— Tu m’as moi Katsuo et c’est largement suffisant. Tu n’as pas besoin des autres ! Tu n’as pas besoin de sortir, mis à part lorsque j’en ai besoin pour mes déplacements professionnels. Tu es à moi Katsuo ! À moi, seul ! Tu m’as bien compris ?

Son autre main tenait fermement son menton entre ses doigts. Le cœur de Katsuo battait à tout rompre.

— Je ne te trompe pas ! Je m’astreins aux mêmes règles que toi ! Nous ne sommes pas heureux comme cela ? Alors, si je te demande d’aller aux îles Grenadines, nous irons parce que c’est mon seul souhait… Donc nous irons que tu le veuilles ou pas ! martela-t-il froidement.

Katsuo fixait son petit ami avec consternation. Darell s’enflammait de plus en plus souvent dernièrement. Et son obstination et l’obsession qu’il éprouvait pour lui, commençait sérieusement à le déranger.

De son côté, le cœur de Darell battait la chamade. Pourquoi Katsuo éprouvait-il le besoin de voir quelqu’un d’autre que lui ? Lui ne vivait que pour Katsuo. C’était sa vie, son obsession… S’il le quittait, son monde s’écroulerait.

Un frisson d’horreur le traversa en songeant à son départ éventuel de sa vie et sa colère monta encore d’un cran. En croisant le regard désapprobateur de son amant, cette espèce de peur viscérale retomba comme un soufflet, laissant place à du désespoir. Darell voulait que Katsuo l’aime… L’aime comme lui l’aimait, comme un fou !

Le grand appartement semblait vide. Aucun bruit. Les rideaux tirés, ne laissait pas filtrer la lumière du petit jour. Après s’être assuré que son compagnon dormait toujours, Katsuo se leva doucement en prenant garde de ne pas réveiller Darell. La dispute de la veille avait été violente au point où Darell l’avait plaqué contre le mur, prêt à le frapper. Katsuo se souvint de ce poing qui le menaçait.

C’était la première fois que cela arrivait… Katsuo savait son compagnon fragile ces derniers temps, parce qu’il était sur la sellette dans son écurie, mais lui aussi devait faire face à de nombreux problèmes.

Les paroles cruelles de Darell résonnaient encore à ses oreilles. Katsuo se réfugia dans la cuisine et se prépara du café. Le souvenir de leur conversation où il tentait désespérément de le raisonner. Tous les couples traversaient des crises, alors pourquoi pas eux ?

Des images du visage de Darell furieux se superposaient à un visage plus jeune et visiblement plus heureux. Que s’était-il passé pour que son amant perde confiance en lui de cette manière ? Avait-il dit ou fait quelque chose qui provoque ce comportement ?

Prenant sa tasse de café, Katsuo s’assit sur un tabouret et remonta ses genoux sous le menton. Il était en équilibre précaire mais, qu’importe. Son regard se porta sur le parking en contrebas de leur résidence. Quelques lève-tôt quittaient déjà leurs appartements pour partir travailler. Lui aussi devrait se résoudre à partir…

Le liquide brûlant réchauffa les lèvres blêmes de Katsuo, leur redonnant un semblant de couleur. « Tu ne fais rien pour moi… Moi, je suis toujours aux petits soins pour toi ! » Darell ne voyait-il pas tout ce à quoi Katsuo s’astreignait pour son confort ? Il n’avait plus d’amis, plus de vie sociale. Il restait enfermé la plupart du temps…

À présent, Katsuo n’osait plus sortir de peur de déclencher une crise, comme celle qui avait eu lieu la veille au soir. Si quelqu’un pouvait reprocher quelque chose à l’autre, c’était peut-être Katsuo. Darell partait pour ses courses moto autour du monde, des groupies accrochées à lui parce qu’il était un bon pilote, mais aussi parce que Darell était beau.

Lui-même pouvait témoigner qu’il avait eu le coup de foudre, en rencontrant son regard bleu clair, un regard de prédateur. Son sourire carnassier dévoilait des dents blanches parfaitement alignées.

Son visage carré respirait la santé, notamment avec une peau bronzée, des traits réguliers qui n’étaient pas alourdis par l’alcool ou fatigués par la cigarette.

Grand, athlétique et sachant s’habiller avec goût, Darell Carver était magnifique et pour ne rien gâcher, il respirait la bonne humeur. Il attirait l’attention et dégageait cette espèce d’assurance tranquille qu’ont les gens qui se savent séduisants et populaires.

Katsuo occupait une place moins glamour dans tout cela, il veillait à rentrer de bonne heure afin de préparer un repas qui soit digne de ce nom… Les papiers, le ménage, Katsuo s’occupait de toute l’intendance de la maison, parce que Darell était trop pris par sa passion pour la moto. Et lui la sienne pour la basse ? Katsuo songea avec nostalgie au moment qu’il passait avec son ancien groupe. Qu’étaient-ils tous devenus ? Katsuo ne suivait plus leur actualité de peur de nourrir encore plus de regrets qu’il n’en avait déjà.

C’était ça le bonheur ? Vivre à deux ? S’écraser sans cesse devant la volonté de son compagnon parce qu’il gagnait moins ? Parce qu’il n’était qu’un modeste bibliothécaire ? Pourtant, il ne pouvait pas se plaindre. Katsuo obtenait tout ce qu’il voulait ou presque. Il vivait dans un duplex cossu et il avait une aide ménagère qui lui donnait un coup de main… Mais lui, il voulait sortir au cinéma, se promener sans but, pique-niquer, partir à l’aventure sans plan, qu’importait l’endroit, même la Sibérie lui irait… Il voulait partager, voir ses amis, vivre une vie normale…

Que devait-il faire ? Qu’avait-il à espérer de sa vie ? Peut-être que l’herbe était plus verte ailleurs ? En pensant à cela, Katsuo eut un sourire amer et pour se donner une contenance, il finit sa tasse d’une traite. Le liquide avait eu le temps de refroidir…

Son regard se porta sur l’horloge qui lui indiqua, le peu de temps qu’il lui restait pour se préparer. Le bibliothécaire fila prendre sa douche. Il attrapa un toast et voulut quitter l’appartement mais, Darell se tenait contre la porte d’entrée.

Katsuo se mordit la lèvre inférieure. Bon dieu qu’il était sexy ! Vêtu uniquement d’un caleçon, les muscles de ses pectoraux et ses abdominaux saillaient sous sa peau dorée. Mais, est-ce tout ce qu’il restait de leur amour ? La passion ? La passion est douloureuse… C’était un poison ou un élixir, cela dépendait du temps où l’on était assujetti à l’addiction…

— Tu comptes aller où ?

— Bosser ! Laisse-moi passer, s’il te plaît Darell…

Visiblement son excès de politesse n’avait pas l’effet escompté, Darell se renfrogna un peu plus et ne se recula pas.

— Tu m’en veux pour hier soir ? demanda-t-il avec un air penaud.

— Tu étais énervé à cause de ton boulot et non, je ne t’en veux pas.

Katsuo observa Darell qui s’approchait de lui, tel un félin. Lorsque son visage se colla sur le sien et que son souffle effleura sa peau, la gorge de Katsuo se serra. Son compagnon murmura contre sa bouche. Leurs regards semblaient emprisonnés par l’autre.

— Je m’excuse pour hier soir. J’y ai été un peu fort…

— Je vais être en retard, souffla Katsuo gêné par ce brusque changement d’humeur.

Son but n’était pas d’être désagréable, mais il n’avait pas envie de prolonger leur tête à tête. La dispute de la veille gardait cet arrière goût amer. En entendant cela, Darell ne parvint pas à cacher sa contrariété ! Parfois Katsuo avait le chic pour gâcher tous ses efforts. Et qu’il le regarde de cette manière, l’exaspéra au plus au point !

— Tu n’fais pas d’efforts ! lui reprocha-t-il soudain impatient.

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase et le ton grimpa irrémédiablement entre eux.

— Arrête de vouloir me culpabiliser ! J’en ai assez, tu vois ! répliqua Katsuo qui ne voulait plus se laisser embobiner par une énième excuse.

— Et moi ? Qu’est ce que je devrais dire ?

Les deux hommes se faisaient face et se regardaient froidement.

— Qu’as-tu à me reprocher ? objecta Katsuo à bout de nerfs. Je n’ai plus rien, à part mon boulot ! Tu veux me l’enlever aussi Darell ? Qu’est-ce qu’il faut que je te donne encore pour que tu sois satisfait ?

— J’te reconnais plus ! Qui t’as fait tourner la tête ? Avant tu étais plus doux, plus compréhensif… Tu ne fais plus que te plaindre !

— Y’a peut-être une raison ? Non ? Et puis, peut-être que je t’ai justement laissé un peu trop faire ! Tu ne te rends même pas compte de ce que tu me fais !

— Qu’est ce que tu veux dire par là ?

— Écoute… Laisse-moi passer et on en rediscute ce soir, s’impatienta Katsuo.

— Pas question, c’est maintenant ! objecta Darell.

Il voulait crever l’abcès. Et que voulait dire Katsuo ? Jamais il ne lui avait fait le moindre reproche mis à part depuis hier soir. Était-ce ce jeune étudiant qui avait tourné la tête de Katsuo ? Pas possible qu’il y soit pour quelque chose… Ce mec était moche et n’avait aucune classe, sa seule qualité était son intelligence. Darell plissa les yeux.

— Merde ! Tu me fais chier et grave ! On y a passé combien de temps avec cette explication ? Tu veux recommencer ? T’en as pas marre ? s’énerva Katsuo qui ne voulait plus être uniquement une oreille compatissante.

Darell attrapa Katsuo et le repoussa jusqu’à ce qu’il rencontre un mur. Katsuo tenta de se défaire de la poigne de fer de son compagnon mais, ce dernier ne cédait pas. La lueur dangereuse dans son regard mit Katsuo en alerte.

— Tu comptes me faire quoi là exactement ? Ça fait deux fois en moins de 12 h…

— C’est de ta faute ! C’est ce type ? C’est lui qui t’a tourné la tête ? N’me fait pas rire ! C’est qu’un ado…

Katsuo tenta de repousser Darell sans écouter ses divagations mais, ce dernier le bloqua. La respiration de Katsuo devint courte. C’est ainsi qu’il le prenait ? D’un autre mouvement Katsuo réussit à défaire la prise, mais Darell se saisit de Katsuo une nouvelle fois et plus rudement.

Ce dernier poussé par l’exaspération eut un mouvement sec du poignet pour se dégager. Bientôt, leur affrontement se transforma en pugilat. Les deux hommes renversèrent la vitrine du couloir qui se brisa contre le sol dans un fracas de verre, broyant les statuettes modernes de valeur à l’intérieur.

Haletants et stupéfaits, ils se fixèrent à bout de souffle.

— Pourquoi… Pourquoi tu n’veux plus de moi ?

— Mais qu’est ce que tu me racontes Darell ? Est-ce que je t’ai abandonné un seul jour ? Je suis toujours à la maison à t’attendre ! Je ne sais plus quoi te faire pour que tu aies confiance en moi… Et, j’ai l’impression de ne jamais en faire assez. Je n’ai plus d’amis, plus personne à part toi ! Toutes les choses que j’aimais faire, je ne les fais plus depuis un bail ! Je suis devenu une « femme au foyer » ! Non, pire ! Un esclave qui attend les ordres de son seigneur et maître ! Que veux-tu de plus ?

En disant cela, le regard de Katsuo devint douloureux. Il avait un goût amer au fond de la bouche. Comment en était-il arrivé là ? Katsuo culpabilisa et se dirigea vers Darell qui fixait ses mains. À peine fut-il à sa portée que Darell l’attrapa et le serra contre lui.

— Katsuo… Toi et moi c’est pour la vie… Je suis désolé… Je vais ranger tout ça. Je t’attends ce soir !

Katsuo se détacha de Darell et l’observa inquiet.

— Me cacherais-tu quelque chose Darell ?

— Qu’est ce que tu racontes ?

— Si tu as si peu confiance… C’est que tu aurais toi-même quelque chose à me cacher ? Non ?

— Je te signale que j’n’ai pas le temps ! J’trime pour que tu puisses avoir tout ce dont tu rêves…

En entendant cela, Katsuo demanda du bout des lèvres.

— C’est quoi mon rêve, justement Darell ? Je ne sais plus du tout moi-même, alors comment pourrais-tu le connaître ?

— Pardon ?

Darell scruta le visage de son amant comme s’il était fou. Il fut incapable de répondre et Katsuo secoua la tête et murmura.

— Ce n’est pas grave. J’y vais… À ce soir !

Sans rien ajouter, Katsuo quitta l’appartement. Darell voulut le toucher mais, Katsuo eut un reflexe inconscient de protection. Les deux hommes se figèrent sur le pas de la porte, interdits. Darell laissa ses bras tomber le long de son corps. Leurs yeux se rencontrèrent et ceux de Katsuo devinrent fuyants… Sans ajouter un mot ce dernier disparut. Darell frappa le chambranle de porte et échoua son visage contre l’encadrement. Il n’arrivait plus à se contrôler, tout lui échappait… Et ça faisait mal, très mal… Pourquoi Katsuo ne le comprenait pas ?

À peine avait-il franchi le seuil de la bibliothèque, Katsuo oublia pendant un temps la tension qui régnait dans son couple. En fait, il faisait tout pour. Son esprit s’était emballé durant tout le trajet qui l’avait amené à l’université où il travaillait. La même question le taraudait… Comment en étaient-ils arrivés là ? Katsuo avait l’impression que tout était de sa faute. Qu’il avait encore foiré quelque part… Mais où et quand ? Si Darell se sentait si mal, c’était de sa faute sans aucun doute possible.

Toutefois, une fois à l’intérieur des murs de l’université, il se donna à fond presque toute la journée. Presque car à la pause de midi, il était seul et il fit une coupure en s’isolant sur le toit de l’immeuble… Et puis, Katsuo refusait de se faire le moindre ami, de peur de troubler Darell. Donc, il était seul en tête à tête avec le bento4 acheté le matin même sur le chemin qui le conduisait sur son lieu de travail. Katsuo se retrouvait également face à lui-même.

À présent assis sur le toit, Katsuo songea qu’il aurait aimé avoir quelqu’un avec qui parler, pour lui permettre d’y voir plus clair. Le bibliothécaire mangea du bout des lèvres, son esprit à mille lieux de là où il se trouvait. Ses pensées remontèrent le temps… Il se souvint des années heureuses qu’ils avaient vécues au collège et au lycée…