La nuit des Parjures - Marlène Jedynak - E-Book

La nuit des Parjures E-Book

Marlène Jedynak

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Beschreibung

Lorsqu'elle voit arriver le valet personnel de Naka devant elle, Ota Yae est surprise. Mais que l'Empereur la demande elle, alors que la fête bat son plein, lui fait comprendre qu'il s'agit de la plus extrême urgence. Le médecin en chef des Armées suit le domestique totalement bouleversé. Elle n'ose lui faire répéter son message, car elle avait à peine compris le premier. Et au vu de l'expression qui se lisait sur les traits du valet... Elle préfère le suivre en silence et poser ses questions directement à l'Empereur lui-même. Mais lorsque Yae franchit le seuil de la chambre, elle s'immobilise incrédule, ne s'attendant pas du tout au spectacle qu'elle vient de découvrir. Un tas de questions se bousculent dans sa tête et l'une d'elle s'impose plus que les autres. Saura-t-elle faire face à la situation ?

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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DU MÊME AUTEUR :

CYCLE DES LOUPS-GAROUS :

1res pleines lunes, T1

La nuit des chasseurs, T2

Lunes de Sang, T3

La nuit des parjures, T4

CYCLE DES FONDATEURS :

Losing my way

Contes nocturnes (recueil de nouvelles)

Losing my way (ré-édition)

Atlantis, T1

A corps perdu, T1

A corps perdu, T2

Fragment d’amour

Les aventures d’Ainsley Black (aventure)

Manimal (nouvelle)

ROMANCES :

Le parfum suave de la confiture (nouvelle)

Les effets du chlore sur le cerveau T1

Mystification des sentiments

Dans tes yeux

Ce roman est dédicacé à Elise et Anaïs, mes chipies qui

m’encouragent de tout leur coeur,

À mon mari qui est toujours à mes côtés pour me remonter le

moral dans mes moments de doutes,

À Mélanie, Stéphanie, Micheline, Anne-Laure et Sandra qui

m’ont soutenues activement lors de l’écriture de ce roman

dont je ne voyais pas le bout...,

Tell me the truth boy, am I losing you for good?

We used to kiss all night, but now there’s just no use

I don’t know why I fight it, clearly we are through

Tell me the truth boy, am I losing you for good

Solange Knowles, Losing You

Sommaire

Chapitre 1 : Nuit de cauchemar

Chapitre 2 : Une mère, son fils/retour sur le passé

Chapitre 3 : Tensions et doutes

Chapitre 4 : Troubles

Chapitre 5 : Sentiments partagés

Chapitre 6 : Réveil douloureux

Chapitre 7 : Intrigues

Chapitre 8 : De bonnes nouvelles

Chapitre 9 : Révélation

Chapitre 10 : Une page se tourne

Chapitre 11 : Confusion

Chapitre 12 : Une journée détestable

Chapitre 13 : La famille

Chapitre 14 : Rapprochement

Chapitre 15 : Relation interdite

Chapitre 16 : Déclaration de guerre

Chapitre 17 : Toi, moi et eux

Chapitre 18 : Une question d’équilibre

Annexes

CHAPITRE 1 : Nuit de cauchemar

La chambre de l’Empereur paraissait calme alors que la fête battait son plein à un peu plus d’une centaine de mètres de là. Une des deux silhouettes allongées sur le lit dormait déjà, tandis que l’autre remuait encore, cherchant son sommeil.

Petit à petit, les yeux de Roa se fermèrent. Il bougea encore un peu et finit par prendre toute la place dans le lit, Naka se réfugia sur le bord de ce dernier. Les respirations régulières révélèrent à l’espion tapi dans l’armoire que le couple s’était profondément endormi. Enfin !

Le cœur battant, Settan poussa lentement la porte, prêt à se tapir dans l’ombre à la moindre alerte. Après une dernière hésitation, il sortit de sa cachette pour se diriger vers la place qu’occupait habituellement Naka. En plus, si tout allait bien, il pourrait le repérer dans le noir grâce au bijou qu’avait posé Hito à l’oreille de son cousin.

Une fois devant la forme allongée qui se devinait dans une relative obscurité, il sortit de sa veste son couteau de survie, dont le tranchant de la lame possédait plusieurs crans, en forme de vagues pointues. Un étrange sentiment traversa Settan. Les souvenirs de Naka et de lui plus jeunes lui effleurèrent l’esprit. Sa main trembla. Il jura intérieurement, ce n’était pas le moment ! Pas maintenant, alors qu’il voyait enfin l’occasion rêvée d’en finir !

La chambre paisible jusque-là, fut soudain transpercée par un éclair métallique qui fendit la pièce obscure et tomba d’un seul coup sur la silhouette allongée et sans défense. Un bruit mou se fit entendre suivi par un gémissement de douleur.

Sous les doigts de Settan, une sensation chaude et poisseuse vint éclabousser sa peau. Il releva la lame et l’abattit une seconde fois. Cette fois-ci, c’est l’excitation que produisirent le sang sur lui, et l’idée qu’il avait réussi à planter son couteau qui le galvanisa. D’un geste brusque, il leva à nouveau le bras oubliant totalement où il se trouvait, mût seulement par un instinct de meurtre sauvage et grisant.

Ce furent les gémissements de douleur de Roa qui réveillèrent Naka. Lorsqu’il ouvrit les yeux, l’odeur familière métallique du sang vint à lui telle une vague écœurante et lourde. Son sixième sens l’avertit que le danger ne s’était pas éloigné. Habitués à la pénombre Naka remarqua un contour plus sombre ressemblant à une silhouette, qui bougeait furtivement.

– Naka… haleta faiblement une voix à côté de lui.

Posant une main rassurante sur Roa, Naka les sens en alerte, pris le temps de se redresser et lui permettre ainsi d’acquerir de l’élan. Il ne devait pas se tromper. Son cœur battait à toute allure ! Un puissant sentiment de rage et de peur le tenaillait, et froidement, peut-être aussi parce qu’il était habitué au champ de bataille, il bondit tel un fauve sur l’intrus.

Sa main tâtonna et Naka prit la première chose qui lui tombait sous la main. L’homme sous lui se débattait en silence, mais quelque chose dans son parfum le dérangea. Pourquoi ne se rappelait-il pas ? Parce que l’odeur puissante du sang le perturbait ? Parce qu’il refusait de reconnaître son assaillant ? Les questions volaient dans sa tête, sans pour autant perdre son attention.

La respiration de son agresseur était hachée comme s’il éprouvait de la peine à expirer. Naka jura intérieurement, les lunes masquées par les nuages l’empêchaient de voir. Aucun rai de lumière ne venait l’aider à identifier son assaillant. Ses doigts se resserrèrent autour de sa gorge. Il en ressentit une joie viscérale.

Soudain, un élancement foudroyant le lancina dans la cuisse. La lame déchirait son muscle, tandis qu’elle fouillait à l’intérieur de ce dernier. Lorsqu’elle ressortit tout aussi brusquement qu’elle était entrée, un gémissement de douleur s’échappa de ses lèvres. Sa prise se relâcha malgré lui. Sa main qui se portait sur sa blessure fut recouverte d’un liquide poisseux et chaud, l’avertissant de la sévérité de son entaille. Un signal d’alarme s’alluma dans son cerveau.

L’intrus profita de sa distraction fugace pour se libérer et poussa violemment Naka en arrière. Perdant l’équilibre, l’Empereur s’effondra lourdement sur le sol. Il essaya de se relever, mais sa plaie à la cuisse l’en empêcha. La douleur était telle qu’elle lui arracha une larme.

Un éclat métallique brilla à la lueur de la lune et s’abattit au-dessus de lui, il eut juste le temps de se reculer, mais n’évita pas totalement la lame qui se planta dans son bras cette fois-ci. Un nouveau halètement de douleur traversa la pièce. La respiration de Naka devint saccadée, voire difficile. La souffrance de ses blessures lui vrillait les nerfs. Pourtant, il fit un effort pour les oublier, comme il l’avait toujours fait sur un champ de bataille et celle-ci, il ne la perdrait pas ! Sa vie et celle de son bébé étaient en jeu, tout comme celle de Roa.

La voix de Roa lui parvint affaiblie.

– Naka ? Nak… a ?

L’Empereur ne répondit pas, il préféra faire le mort et ne plus bouger. Inutile que son adversaire en sache trop sur lui. La situation devenait critique. Visiblement, Roa était mutilé, et lui, avec ses blessures à la jambe et au bras, ne pouvait rien faire et encore moins se transformer avec sa grossesse. Il ragea intérieurement. Son agresseur le chercha toutefois, par prudence Naka resta immobile se repliant en boule sur lui-même dans une position défensive.

Naka ne sut comment, parce qu’il ne faisait presque pas de bruit et essayait de camoufler sa présence…Àmoins que son ennemi soit un militaire ou un membre de l’unité Susi ? Un nouveau coup de couteau le transperça et la douleur fut telle qu’il perdit le fil de ses pensées. Une autre lacération le traversa et encore une autre, Naka en abandonna le compte... Tout son corps n’était plus que douleur ! Son esprit essayait de s’échapper. Dans un éclair de lucidité, il hurla, espérant que quelqu’un l’entende, maintenant peu importe que ce soit le cas ou pas, il devait survivre.

L’homme s’arrêta, comme saisi par ses vociférations, il se redressa et parut hésiter sur la posture à adopter. Naka continuait de crier à peine conscient de ce qu’il faisait. Son instinct de chasseur essayait de reconnaître l’odeur de son agresseur, mais son propre parfum recouvert de son sang brouillait ses sens. La douleur lui faisait perdre la tête, mais il résista à l’engourdissement qui le gagnait.

Par tous les moyens, Naka devait rester éveillé. Il s’agrippa à sa raison. Il s’accrocha à la vie pour lui et pour son enfant. Il ne devait pas mourir ! Un cliquetis se fit entendre un bref instant, tellement léger que Naka retint sa respiration pour s’assurer qu’il avait bien discerné la sonorité familière d’une porte que l’on ferme.

Lorsqu’il fut sûr d’être seul, Naka rampa. Que faisait la sécurité ? Pourquoi étaient-ils seuls ? La distance lui parut interminable. Tant bien que mal il se hissa jusqu’à la sonnette qui se trouvait proche du lit. Ses membres lui répondaient à peine. Sa respiration se faisait de plus en plus faible, son corps lui donnait l’impression de devenir étrangement froid. Un sentiment d’urgence l’habitait à présent.

– Roa ? Roa ? …Tu m’entends ? Roa…Roa…

Mais rien ne lui parvint. Affalé sur le sol, et à bout de force, Naka la rassembla, tout en essayant de ne pas s’évanouir. Sa conscience semblait lui échapper. Affolé et au prix d’un effort surhumain, il se hissa à la hauteur du matelas.

Au même moment, la porte derrière lui s’ouvrit et la lumière jaillit. Des cris accueillièrent la vision d’horreur qui s’offrait au visiteur. Naka ne se retourna pas, ses forces l’abandonnaient alors que le soulagement le gagnait.

– Par tous les Dieux, Votre Majesté ! Vite, vite qu’on appelle des médecins ! Appelez la garde…

Naka n’entendit pas le reste. Roa et lui étaient sauvés. Le spectacle que lui donnait son mari l’affola. Roa gisait dans une mare de sang. La tache rouge qui encerclait Roa l’hypnotisait. Sa respiration fluctua, son teint devenait blafard. Naka se penchait sur Roa, pour lui prendre la main.

Lorsqu’Ota Barni, son domestique, apparut sur le seuil, une exclamation d’effroi se fit entendre. Naka essaya de parler, mais cela lui coûta, sa voix était à peine audible. Ota se précipita vers lui et posa sa tête contre le rebord du matelas à la hauteur de la bouche de l’Empereur.

Naka se concentra intensément, il y était presque ! Il rencontra le regard de son valet totalement affolé. Sa conscience ne tenant plus qu’à un fil, mais Naka fit un effort pour parler.

– Réclamez Noya… tout de suite ! dit-il avec un filet de voix. Faites-le discrètement… Appelez mon médecin personnel avant… Nous avons besoin d’aide…

– Tout de suite, Votre Majesté Impériale…

L’homme disparut dehors à contrecoeur, mais il n’avait pas les compétences pour soutenir l’Empereur. Les gardes qui restaient près de l’Empereur ne savaient pas ce qu’elles devaient faire et il ne voyait pas quel ordre leur donner de toute façon.

Jamais il ne traversa aussi vite l’étage. Une question le hantait depuis qu’il avait franchi le seuil de la chambre : « Qui avait fait cela ? Que s’était-il passé ? »

Naka se tourna vers Roa devenu d’une lividité cadavérique. Beaucoup trop pâle à son goût.

– Roa ? … Réveille-toi !... S’il te plaît ? Roa…

Sa vue devenait rétrécie, comme s’il rentrait dans un long tunnel froid et obscur. Son regard se posa sur la plaie de Roa qui était touché au ventre. Soudain, il se sentit soulevé et installé sur le matelas avec une grande douceur. Naka aurait voulu découvrir celui qui le portait, mais il ne voyait plus vraiment clair. Sa tête lui tournait de plus en plus. Une certaine agitation gagnait la pièce, mais lui bascula irrémédiablement vers l’inconscience.

Ses forces l’abandonnaient peu à peu, malgré tous ses efforts pour rester éveillé. Comme si la vie se détachait de lui. Sa bouche ouverte cherchait de l’air. Il se crut au bord du gouffre… le goût du sang dans le fond de sa gorge, la sensation de froid qui le gagnait. L’épuisement qui lui alourdissait les paupières.

– Je…

– Votre Majesté Impériale !

Naka aurait aimé tourner la tête, mais il en fut incapable. Un profond sentiment de soulagement le gagna. Cette voix, il la connaissait. Ils allaient prendre soin d’eux.

– Je vais m’occuper de vous…

Des mains douces prenaient son visage, et il croisa le regard d’Ota Yae qui avait posé son front contre le sien. Elle le fixait droit dans les yeux.

– Roa… D’ab… o…

– Nous allons prendre soin de vous, et n’oubliez pas, Votre Majesté Impériale que vous êtes le plus important d’entre tous.

– Ro… a…

– Je crois qu’il est mort, fit la voix de l’assistant.

En entendant cela, Naka eut l’impression de se déliter. L’air lui manqua soudainement. Il aurait voulu crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ses yeux se révulsèrent et un puits sombre l’aspira tout entier. Son corps tomba mollement contre Yae qui hurlait à présent, ne s’apercevant pas elle-même de sa soudaine hystérie.

– Vite ! Que l’on me dégage une table ! Appelez de l’aide ! Nous ne serons pas assez nombreux ! Vite !

La porte s’ouvrit brutalement, et Sekien Noya apparut le visage soucieux. Mais lorsqu’il découvrit le corps de Roa tout d’abord, puis celui de Naka recouvert de sang pour le peu qu’il puisse voir, tenu par Ota Yae qui paraissait devenue comme possédée, il blêmit. La seule chose qu’il entendit fut :

– Nous avons besoin de plus d’aide !

Le personnel hospitalier penché sur l’Empereur essayait de rester calme, malgré leur panique évidente. Certains membres de l’équipe couraient pour installer le grand matériel médical dans les appartements de l’empereur. Lampes posées sur trépieds, loupes, générateur d’urgence en cas de panne de courant, des sellettes articulées non encore équipées du petit outillage chirurgical.

La chambre fut coupée en deux sur ordre d’Ota Yae, et deux tables d’opérations furent posées à la hâte.

Des infirmiers hommes et femmes passèrent des masques et des charlottes sur la tête, et bientôt habillés de blouses bleues, ils se ressemblèrent tous. Même Ota Yae, chef du service de santé paraissait identiques aux autres, sauf qu’elle posa son insigne sur sa veste pour que le personnel la repère plus facilement.

Sa voix ne trahissait plus son émotion, et ses ordres fusaient clairs et précis. Lorsque l’on transporta d’abord Roa le plus proche de la table, elle supervisa son déplacement, et commanda à Elen Ise de procéder à l’intervention que subirait Roa Yukio Go.

Puis, elle se tourna vers l’Empereur. Un drap glissé sous son corps permettait à ses assistants de le glisser avec précaution sur sa table d’opération. Yae pivota vers le Premier ministre tout proche.

– Je vais avoir besoin de plus de personnel. Notamment du personnel technique, pouvez-vous faire en sorte qu’ils arrivent rapidement ?

Trop heureux qu’on le secoue pour le sortir de son état léthargique, Noya acquiesça du chef.

– Je m’en occupe tout de suite.

Se détournant de lui, Yae appela les assistants disponibles et chacun se pencha sur l’Empereur qui se débattait entre la vie et la mort.

Noya s’arracha au spectacle pour se tourner vers Ota Barni, qui se trouvait le plus proche de lui.

– Tout d’abord, j’aimerais que vous vous interpelliez mon mari discrètement, et demandez-lui de me rejoindre ici. Dites-lui que j’ai besoin de lui et qu’il ne pose pas de questions. Je vous interdis de dévoiler ce qui se passe actuellement dans cet appartement ! C’est bien compris ?

– Bien, Votre Altesse Royale.

Ota hocha la tête et Noya lui fit un geste de la main pour qu’il parte. Il disparut, trop content d’échapper au spectacle horrible auquel il assistait impuissant depuis plusieurs minutes.

L’expression hagarde, Noya pour la première fois se sentait inutile et désarmé. Il se tourna de nouveau vers Yae et demanda.

– Que vous faut-il d’autre ? demanda-t-il tout de même d’une voix blanche.

– J’ai besoin d’une seconde équipe pour le mari de l’Empereur. J’ai besoin du même matériel que j’utilise pour l’Empereur… Et si possible des poches de sang, de beaucoup de poches et des compresses, je n’en aurai pas assez. Adressez-vous à Toru, qu’il vous fasse une liste détaillée… Il sait ce dont j’ai besoin.

Elle lui tourna le dos pour reprendre là où elle en était. Toutefois, sa voix raisonna dans la pièce alors qu’elle tempêtait.

– Et que quelqu’un entoure les corps de draps ! Ce n’est pas un spectacle ! Quand ses foutus spots seront-ils montés à la fin ? J’ai besoin de voir clair !

Sa voix se brisa sur le dernier mot. Un technicien du service ambulatoire s’excusa pour sa lenteur alors qu’il allumait le premier projecteur. Noya se tourna vers Toru qui se tenait à côté de lui, une liste griffonnée rapidement à la main.

– Voilà, Votre Grâce, fit le jeune homme frêle qui le regardait avec des yeux de chien battu.

– Merci, fit Noya en prenant le papier.

Noya se dirigea vers Peri. Il lui donna ses instructions tout en les écrivant pour l’équipe médicale qui allait les rejoindre. Il ajouta un avertissement afin qu’ils demeurent discrets. Il se redressa enfin et lui tendit la lettre. Noya quitta l’appartement avec Peri sur les talons. Lorsque le Premier ministre fit un geste de la main une fois dans le couloir, comme s’il s’attendait à ce que quelqu’un l’intercepte, cela étonna Peri.

– Je vous demanderai de vous rendre aux urgences de l’hôpital militaire. Je vais vous faire accompagner par un garde du corps. Comme pour Ota, je vous interdis de divulguer ce qui se passe dans ces appartements.

À la grande surprise de Peri qui suivait le Premier ministre, il remarqua enfin un individu habillé de noir, le visage masqué par une cagoule, à l’angle du couloir. Noya reconnut celui qui venait vers lui. Carei, qui jusqu’à ce qu’il quitte la salle de réception pour le suivre suite à son message silencieux, s’inclina devant lui respectueusement.

Noya lui donna ses consignes.

– Peri doit remettre un courrier au service médical. Faites en sorte qu’il ne lui arrive rien.

L’homme s’inclina et Peri jeta un œil vers le Premier ministre, toujours aussi tendu et sombre.

– Allez-y et agissez vite. Cet homme assurera votre protection dans l’ombre. Ne vous faites pas remarquer… et Carei c’est une priorité absolue, alors n’hésitez pas à utiliser les grands moyens en cas de problèmes. Dépêchez-vous maintenant !

La dernière phrase prononcée d’une voix tranchante, fit sursauter Peri. Après l’avoir observé quittant les lieux en empruntant le chemin des domestiques, comme s’il avait un démon à ses trousses, suivi de près par Carei qui disparaîtrait à la première occasion ; Noya rejoignit Elen penchée au-dessus de toiles qui recouvraient presque entièrement l’Empereur.

Seul son visage dépassait. Un masque en cachait une bonne partie. Le sang maculait tout. Non seulement les draps, mais aussi la table, et le sol… et que dire du lit ?

Ce fut ce moment-là que choisit Sada pour apparaître sur le seuil de la chambre. Il se figea devant ce qui se déroulait sous ses yeux exorbités. Le choc se lisait sur ses traits. Noya se calma en le voyant apparaître et le rejoignit soulagé.

– Qu’est-ce que…

– Sada, je suis heureux de te voir.

Son mari lui jeta enfin un coup d’œil, immédiatement il lui prit les mains. Il parut inquiet. Cela ne rassura pas Noya sur l’expression qu’il devait afficher.

– Sada, l’Empereur et son mari sont très gravement blessés, le médecin en chef ne sait pas si elle parviendra à leur sauver la vie. J’ai fait demander de l’aide supplémentaire, maintenant j’ai besoin d’autre chose.

– Dis-moi et je l’exécuterai tes ordres ! fit Sada sans poser de questions inutiles.

Il apprendrait bien plus tard ce qui s’était produit. La situation exigeait d’agir vite. L’expression de Noya le préoccupait, mais il savait qu’il le serait encore plus s’il ne pouvait pas compter sur lui comme il semblait en avoir besoin actuellement.

– Pourrais-tu chercher des gardes supplémentaires et les poster devant les portes-fenêtres et renforcer celles des appartements de l’Empereur ? Boucler le couloir. Il faudrait évacuer le Palais… Et pour ça, j’ai besoin de Hito.

– Tu es sûr, Noya ? Nous ne savons pas pour Hito…

– Pour l’instant, nous allons l’utiliser. Essaye de voir avec lui et explique-lui la situation pour qu’il fasse en sorte de faire évacuer le palais sans en avoir l’air. Le plus discrètement possible. Personne n’a l’autorisation de traverser le cordon de sécurité, même pas la famille de Naka. Tant que nous ne savons pas ce qui s’est produit exactement… D’ailleurs, pour l’instant nous n’allons prévenir personne. Enfin, seul le personnel médical aura le droit de passer. Fais en sorte que les gardes impériaux les repèrent et fassent le filtre.

– Tu es sûr pour les parents de l’Empereur ? voulut savoir Sada.

– J’en suis certain ! Tu connais Seiryo, non ?

Ils s’observèrent un instant, avant de se tourner vers le couple impérial qui reposait sur deux tables réservées aux opérations d’urgences pendant les batailles. Des draps étendus sur des portiques apparaissaient, commençant à boucher la vue aux éventuels spectateurs.

Des hommes et des femmes passèrent à côté d’eux d’un pas pressé, rejoignant les équipes déjà formées. La pièce ressemblait à une ruche et paraissait toute petite.

Ota Yae quitta un instant son patient des yeux et donna ses ordres. Immédiatement, le personnel se dispersa.

– Ouais… Bon je file, fit Sada sombrement. Fais attention à toi, mon amour.

Sada caressa le visage de Noya tendrement. Puis, il quitta la pièce après un dernier coup d’œil sur l’Empereur et son mari. Il se sentait chamboulé. Qui avait fait cela ? Et comment y était-il parvenu ? Il rencontra le chef de la garde. Une grande inspiration traversa ses poumons et après il se concentra sur sa mission. Cela lui fit oublier les images d’horreur qu’il venait de voir. Sada retrouva son calme.

Son regard se reporta sur le militaire tout proche. Il paraissait perplexe face aux événements qui se déroulaient depuis un bon trois quarts d’heure dans les appartements de l’Empereur. Appelé en urgence, maintenant on lui interdisait l’entrée de la chambre. Alors il se contentait d’observer les allées et venues du personnel médical, et voir passer le Premier ministre ou son chef suprême. D’ailleurs, il se tournait vers lui à présent. Eng déglutit, mal à l’aise.

Sada se dirigea vers lui avec un grand sourire.

– Eng mon ami…

– Votre Altesse Royale ? s’étonna le militaire ne s’attendant pas à ce que son responsable vienne le voir.

Pour un peu, Eng avait failli ne pas le reconnaître plus tôt avec sa belle tenue de soirée, si différente de tout ce qu’il portait habituellement. Et puis, il devait bien se l’avouer, il était heureux qu’un homme aussi important se souvienne de lui alors qu’ils n’avaient été présentés qu’une seule fois.

– J’ai quelques mots à vous dire et j’aimerais votre entière discrétion.

– À vos ordres !

Son air faussement souriant ne camouflait pas son anxiété. Et cela, plus que n’importe quel autre mot lui retourna l’estomac avant d’apprendre la requête de Rioto Sada.

– Bien, bien… Rassemblez vos hommes les plus sûrs, s’il vous plaît, et placez-les devant les fenêtres de l’Empereur du rez-de-chaussée au grenier. Faites en sorte qu’un cordon de gardes le plus entrainé soit affecté à l’entrée du couloir menant vers les appartements impériaux. Et placez-en d’autres, devant les portes des domestiques. Veuillez également faire évacuer tout le personnel des quartiers de l’Empereur et qu’ils ne parlent pas ! À personne, c’est bien compris ? insista Sada légèrement menaçant, malgré son sourire. Seuls les personnes accréditées et son Altesse Impériale Hito Yukio Go pourront franchir les cordons de sécurité pour le moment et uniquement s’il est accompagné.

– Excusez-moi, mais que se passe-t-il ?

Sada resta un instant silencieux. Son regard fouilla les alentours, et en voyant que personne n’entendrait, il dit à voix basse.

– Une tentative de meurtre a été commise contre L’Empereur et son mari. Quelqu’un s’est introduit dans les appartements de Leurs Majestés Impériales… Alors, je vous demanderai d’être le plus ferme possible.

Le Chef de la garde était devenu livide en apprenant la nouvelle. Comme un réflexe, il claqua des talons. Qui avait réussi à pénétrer dans la chambre impériale ? Mais comment ? Tout le personnel avait été mobilisé et tous les soldats affectés à la sécurité étaient des hommes aguerris qui ne se laisseraient pas surprendre de cette manière !

– Je vais faire tout le nécessaire, dit-il.

– Je compte sur vous. Si vous aviez besoin d’aide, n’hésitez pas à faire appel à un homme de confiance. Je reviendrai vous voir tout à l’heure pour faire le point.

– Bien, Votre Altesse Royale.

– Si vous avez quelques difficultés, où si vous voyez ou entendez des choses inhabituelles, vous me le rapporterez.

– À vos ordres !

Sada devait maintenant approcher discrètement Hito, et ça… ça n’allait pas être facile. Pourtant quelques minutes plus tard, Sada fendait la foule avec aisance. Il remarqua du coin de l’œil le comportement des représentants de Sue, et nota l’agitation dans le groupe, cela attira son attention. Toutefois, loin d’afficher une attitude victorieuse, ils paraissaient contrariés, surtout Solvi de Nuru Sato. Comme s’il venait d’apprendre une mauvaise nouvelle.

Il s’immobilisa et prit un verre sur un plateau qui passait devant lui. Sans en avoir l’air, il se dirigea vers une colonne qui décorait la salle de réception. Hito paradait entouré d’une véritable cour et visiblement, il songeait à faire la fête, plutôt que de s’intéresser à un complot.

Il attendit et observa les allées et venues des personnes qui se pressaient autour d’eux. Il repéra le plus jeune cousin de l’Empereur, il eut quelques difficultés à cacher son émoi. Lorsqu’il vit Settan s’éloigner bouleversé, il sut qu’il devait le suivre. Mais il devait auparavant avertir Hito. Sada remarqua que les deux frères n’échangèrent pas un seul regard.

Oubliant la discrétion, il se dirigea rapidement vers Hito. Ce dernier se trouvait dans la même direction que Settan, ainsi il ne le perdait pas dans sa ligne de mire. Devant Hito, Sada chuchota à son oreille pour lui seul.

– L’Empereur se meurt et son mari est quant à lui déjà trépassé. Faites comme si de rien n’était. La situation est critique, essayez de faire bonne figure et dirigez tout le monde vers la sortie. Personne ne doit-être au courant. Je vous laisse… Je poursuis un suspect.

Sada quitta Hito, ce dernier fixant la grande silhouette qui disparaissait dans la foule. Il eut un mal fou à se maitriser. Il observa autour de lui en prenant un air un peu désespéré. Son regard croisa celui des ambassadeurs de Sue. Il ne comprit pas leur attitude contrariée. Pourquoi n’affichaient-ils pas leur allégresse ? Ils devaient pourtant être au courant et satisfaits ? Roa était mort ou presque et Naka n’allait pas tarder à le suivre ! Avaient-ils changé d’avis ?

La colère monta en lui. Ces gens n’étaient jamais contents. Son regard s’irisa d’un bleu outremer, puis il se ressaisit en se rappelant que son cousin se trouvait entre la vie et la mort. Il devait faire face. Où était Settan ? Disparu ? Jamais là, quand il fallait. Il haussa les épaules et traversa la foule.

Tant pis, il reprit un visage souriant, le portant comme un masque. Ce n’était pas comme s’il n’était pas habitué après tout. Lorsqu’il avait fallu cacher la maladie de son père et finalement son décès, c’était lui qui avait dû mentir au gouvernement, au parlement, aux nobles et à sa famille. C’est avec un art consommé de la tromperie qu’Hito se mélangea à la foule et suggéra de-ci, delà qu’il commençait à se faire tard. Il était à présent pressé de voir par lui-même les dégâts causés par Settan.

De son côté, Sada se transforma en loup et se déplaça le plus silencieusement possible et dans les endroits les plus obscurs qu’il rencontra sur sa route. Settan était foutrement doué pour se mouvoir, et cela sous sa forme humaine… Il se rappela soudainement que le jeune cousin de l’Empereur faisait partie de la division Susi, ce qui n’allait certainement pas arranger la course poursuite qu’il engageait.

Combien de temps s’était-il passé depuis qu’il était entré dans cette chambre ? Noya n’en savait rien ! Lorsque Yae s’était tournée vers lui, parce qu’elle avait besoin de bras supplémentaires, il s’était exécuté, le ton employé vindicatif ne lui laissait pas le choix.

Sa main appuyait sur la compresse comme lui demandait le médecin. Il tentait tant bien que mal de rester calme, mais cela devenait compliqué. Son regard ne pouvait s’empêcher d’observer l’Empereur. Jamais il n’avait été aussi bouleversé de toute son existence et c’était uniquement parce que la vie de Naka en dépendait qu’il exécutait les ordres que lui donnait Ota Yae.

Pourtant, ce n’était pas faute d’en avoir rencontré des blessures bien pires que celles qu’avait Naka au cours de sa carrière militaire. Alors pourquoi ? Parce qu’il s’agissait d’un homme pour qui il ressentait une extrême affection. Jamais auparavant, il ne s’était engagé sur un champ de bataille en compagnie d’une personne avec qui il avait, ou avait eu une attache.

La figure pâle de Naka allait finir par lui faire perdre les pédales. Soudain alors qu’il l’examinait, la réminiscence de son jeune visage enjoué tourné vers lui alors qu’il se trouvait au bord de la mer jaillit de sa mémoire. Se succéda ensuite celle de Naka allongé sur le lit, ses doigts soulevaient ses mèches courtes à l’époque. Au doux souvenir de son sourire, Noya déglutit avec difficulté.

La sensation d’un liquide chaud sur le dos de sa main lui fit prendre conscience qu’il pleurait. Il s’essuya furtivement le visage. Yae ne lui fit aucune remarque, trop occupée à sauver l’Empereur de toute façon.

– « Noya…Tu nous imagines tous les deux ?

– Quoi ?

– À vivre ici ? Tous les deux tous seuls et coupés du monde. Je n’ai pas envie de retourner à Mailio.

– Tu te lasserais Naka. Nous n’avons rien à faire ici… Peut-être passer des vacances coupées du monde ?

Les lèvres de Naka lui avaient semblé tellement irrésistibles à l’époque. Ce dernier enlaçait sa nuque, et le fit basculer sur le sol d’un coup de reins. Il s’asseyait sur lui pour dire amusé.

– Ne te moque pas de moi Sekien Noya. Ne chercherais-tu pas à fuir ?

Il riait, mais son hilarité s’éteignit alors que Naka se penchait vers lui, le regard irisé par son désir. Son souffle s’accéléra.

– Pourquoi chercherais-je à te fuir ? Je t’ai poursuivi pour t’obliger à me regarder. Je t’ai cherché et j’ai cru mourir lorsque tu m’as tourné le dos. Pourquoi ne voudrais-je plus de toi, alors que tu es devenu tout mon univers ? »

Noya eut un mal fou à entendre les paroles de Yae qui lui demandait de lâcher la compresse. Elle le regardait bizarrement. Il recula vers le fond de la chambre. La porte s’ouvrit une nouvelle fois et des renforts médicaux frais se joignirent aux médecins déjà présents, libérant une première équipe fatiguée. Ils poussaient des chariots et des poches de sangs vinrent garnir une perche.

La scène surréaliste à laquelle il assistait, où le couple impérial se faisait soigner, semblait ne pas avoir vraiment lieu. Pour échapper à l’odeur écœurante du sang qui stagnait dans la chambre, Noya se dirigea vers la fenêtre la plus proche et l’entrouvrit pour changer l’air nauséabond.

Dans son esprit, une foule de souvenirs se bousculaient. Il eut l’impression qu’avec l’hémoglobine de Naka qui formait des flaques poisseuses que tous piétinaient, c’était sa vie et sa mémoire communes avec l’Empereur qui étaient foulées au pied. Il porta une main à son cœur. Mais l’exclamation de Yae le statufia.

– Nous perdons l’Empereur ! s’écriait-elle.

Noya qui se trouvait à côté d’un siège se laissa choir dessus, le regard fixant l’équipe médicale autour de Naka. Personne ne faisait attention à lui, et quelque part, c’était préférable.

– Dépêchez-vous ! Son cœur a cessé de battre ! Dégagez sa poitrine !

L’air totalement hagard, Noya fixait la scène. Les médecins paraissaient exécuter un ballet bien huilé, alors qu’en même temps ils semblaient tendus et sous pression, leurs gestes restaient sûrs et professionnels. Le temps s’éternisait, tandis que les machines ne redémarraient pas. Les doigts de Noya se serraient tellement les uns contre les autres, qu’ils étaient devenus blancs.

Combien dura l’attente ? Noya ne le savait pas. Sa mâchoire crispée le faisait souffrir. Si cela continuait, c’était lui qu’il faudrait réanimer ! Au bout d’un moment qui lui semblât une éternité et alors que les médecins s’acharnaient encore et encore, à leur ultime tentative, Noya entendit.

– Il est de retour ! Il faut le stabiliser !

La silhouette de Noya s’affaissa dans son siège. Une main tremblante recouvrit ses yeux. Il écoutait distraitement les paroles autour de lui. Maintenant c’était le mari de l’Empereur qui perdait pied. Ce cauchemar ne se finirait donc jamais ? songea le Premier ministre.

Soudain, d’autres mots le figèrent.

– Le bébé est mort ! Il faut procéder à son extraction. Tenez-vous prêts, déclara d’une voix ferme Yae.

– Ce n’est pas dangereux de le faire maintenant ? protesta un médecin assistant.

Ce à quoi répondit calmement Yae.

– Il est plus dangereux de le garder. Nous devons l’opérer, pour soigner les organes internes touchés. Notre nuit ne fait que commencer, Mesdames et Messieurs, alors préparez-vous pour le pire. Je souhaite qu’une équipe de rechange se forme, non deux, fit Yae en jetant un regard sur le mari de l’Empereur.

– Oui, Madame !

Un homme quitta la pièce après avoir retiré ses vêtements opératoires et s’être lavé les mains. Chacun savait ce qu’il avait à faire, et Noya même s’il était perturbé se sentait rassuré.

Voulant oublier ce qu’il voyait, Noya se détourna et observa la terrasse. Les gardes qui s’agitaient tout près donnaient un air de forteresse à ce palais qui ressemblait à tout sauf à une caserne. Son regard fut happé par les lunes à l’extérieur.

Brutalement, il sut au fond de lui… et de le comprendre, lui amena des larmes. Un rire amer et silencieux secoua sa carcasse. Et dire qu’il était passé par la salle de l’oubli et sa torture qui avait duré des heures. Et là, en l’espace d’une heure, ce qui avait été le ciment de sa relation avec Naka disparaissait, emportant avec lui, la souffrance, le manque et l’union qu’il avait partagés avec Naka.

Sa gorge le serrait de manière si intense, qu’il fut incapable d’émettre un seul son. Ses poings se comprimèrent, faisant blanchir les jointures des articulations ; son regard s’embua et son menton trembla. Il rejetait cette évidence avec force et pourtant…

Pleurait-il sur le lien privilégié qu’il entretenait jusqu’ici avec Naka et qu’il venait de perdre ?Où sur des souvenirs ?Ou encore sur toutes les souffrances qu’ils avaient endurées en vain Naka et lui ? Leur couple disparaissait, envolé avec tout ce sang qui s’éparpillait sur les draps, la table et le parquet. Noya ferma les yeux et laissa filer en lui tous les sentiments qui avaient pu exister entre Naka et lui… Ils n’étaient plus mariés !

Lorsqu’enfin les derniers invités quittèrent le Palais, Hito se dirigea vers les appartements de l’Empereur. Il remercia le ciel de ressembler à son cousin, parce que personne ne le questionna sur son absence. Il avait pu voir du coin de l’œil l’agitation à l’extérieur de la salle de réception. Des sentinelles, comme du personnel médical supposa-t-il.

Même s’il s’attendait à une garde rapprochée autour de l’Empereur, Hito fut impressionné malgré lui par le service d’ordre qui se mettait en place dans le Palais de Nokto. Lorsqu’il arpenta le couloir qui menait aux appartements de Naka, Hito reconnut en lui-même que les hommes fidèles à Naka étaient redoutablement efficaces. Qui gérait la crise ?

Lorsqu’il passa le seuil de la chambre de son cousin, Hito pila à la porte sans la franchir. Personne ne fit attention à lui. Y avait-il eu un véritable carnage ? Certes, Settan devait poignarder Naka, mais en arriver à ce point-là ? Un frisson d’horreur le parcourut. Il s’avança lentement pour entrapercevoir derrière les draps montés à la va-vite. Au bout de quelques minutes, une main se posa sur son épaule, le fit sursauter.

– Votre Altesse Impériale, venez me rejoindre. Laissez-les travailler.

Hito leva les yeux sur Noya et pâlit en voyant l’homme couvert de sang. Surmontant sa répugnance, il offrit un visage grave. L’odeur lourde de l’hémoglobine saturait l’atmosphère, mais à côté de Noya elle semblait s’atténuer et il remarqua enfin que la porte-fenêtre auprès de laquelle se tenait le Premier ministre avait été entrebâillée.

– Va-t-il s’en sortir ? demanda Hito à voix basse.

Noya scruta le visage tourné vers lui, pour répondre posément.

– Il semble que le personnel médical s’y emploie.

Il prenait sur lui. Hito semblait tout à coup tellement anéanti et perdu. Un doute traversa Noya, mais il refoula sa pensée. La fatigue commençait à peser sur ses épaules. Son esprit n’était plus très clair. Il ne souhaitait qu’une seule chose : que cette nuit interminable s’achève.

– Qu’allons-nous faire ? demanda Hito d’une voix blanche.

Après avoir jeté un coup d’œil vers les draps où le personnel médical avait caché le couple impérial, Noya répondit.

– Vous allez prendre la place de l’Empereur. Personne ne doit se rendre compte qu’il est entre la vie et la mort. Ce serait catastrophique, surtout après ce qui s’est produit cette nuit. Comprenez que la panique pourrait sévir et nous ne serions peut-être pas en mesure de la contrôler. Alors faites-vous passer pour lui.

– Mais je ne peux pas ! protesta Hito.

Au fond de lui, un puissant sentiment de joie le traversa, mais il devait résister à son envie de sourire. Personne ne devait le découvrir. Il devait se calmer, sinon il ne parviendrait plus à jouer la comédie. Le regard de son interlocuteur le dévisagea avec une sorte de mépris, ou était-ce son imagination ?

– Je suis le Premier ministre et j’ai eu des ordres de Sa Majesté Impériale. Je les exécuterai, tout comme mon mari. Vous devez prendre sa place. Avez-vous rencontré des personnes qui se sont demandées où se trouvait l’Empereur ? Ont-ils remarqué son absence ?

Le ton déplut à Hito, mais il déclara spontanément.

– Personne.

– Justement parce que vous lui ressemblez ! Et c’est la première fois où j’en suis heureux, marmonna Noya.

Son regard se posa sur son ex-mari. Une décision prenait forme dans son esprit. Il exercerait le commandement le temps que Naka se rétablisse ou jusqu’à ce que le médecin le déclare mort. De toute façon, Naka avait signé des documents lui donnant les pleins pouvoirs s’il lui arrivait quelque chose… Toutefois, Noya ne s’attendait pas à ce que cela arrive si vite.

– Vous n’aurez aucune décision à prendre, jouez seulement un rôle. Vous êtes assez doué pour cela, après tout, fit Noya avec une pointe de dérision dans la voix.

Le cœur de Hito fit un bond dans sa poitrine. Avait-il été découvert ? Non, c’était impossible, sinon cet homme ne lui demanderait pas son aide ; sans hésiter, ce type l’aurait mis aux fers le temps que Naka recouvre la santé pour être jugé.

– Je ne sais pas si vous me faites un compliment ou s’il s’agit d’ironie, remarqua Hito en plissant les yeux.

Ils se dévisagèrent intensément. Se jaugeant. Noya répondit après quelques secondes.

– Prenez-le comme cela vous arrange, VotreAltesse Impériale.

Un sourire amer plissa les lèvres de Hito. Noya allait ajouter quelque chose, mais la voix de Yae les fit se retourner vers le médecin militaire en chef.

– Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais ils vont survivre tous les deux. L’état de l’Empereur est toutefois très préoccupant et nous ne pouvons pas le garder ici. Il me faut une salle où je puisse aménager du matériel spécifique. Nous n’avons encore aucun hôpital sûr à Sumir et nous ne pouvons pas laisser, Sa Majesté, en compagnie de militaires loin du Palais.

– Cela nous arrange, fit froidement Noya. Votre Altesse Impériale, vous occuperez les appartements impériaux le temps que Leurs Majestés se rétablissent. J’aimerais vous rencontrer demain afin de vous entretenir des affaires en cours auxquelles vous devrez participer. Docteur, si vous voulez bien me suivre, je vais faire en sorte de trouver une chambre à Naka dans ce palais.

Le médecin parut abasourdi, toutefois, elle ne fit aucune remarque. Noya claqua alors des doigts pour attirer l’attention de tous.

– Ce qui va être dit, ce qui va être fait dans cette chambre ou dans la future chambre de l’Empereur ne doit en aucun cas se savoir. Si l’un de vous parle, c’est non seulement lui, mais aussi toute sa famille qui en subira toutes les conséquences.

– Mais… voulut protester Hito.

– Je suis le Premier ministre, Votre Altesse Impériale, j’ai les pleins pouvoirs lorsque l’Empereur est absent.

Puis se retournant à nouveau vers les personnes présentes, il ajouta.

– Son Altesse Impériale va prendre la place de son cousin. Veuillez vous comporter avec lui comme vous le feriez avec Sa Majesté. Personne ne doit se douter de rien. Il faut que ceux qui ont commis cet attentat soient démasqués. Il faut qu’ils croient qu’ils ont échoué ! Avez-vous bien compris ?

Les membres du personnel se tournèrent vers les uns et les autres, avant de pivoter vers le Premier ministre avec gravité et de répondre en chœur.

– Oui !

Noya se retourna brusquement sur Hito et se saisit de son visage, ce dernier essaya de s’arracher de l’étreinte, mais il n’y parvint pas. Le regard glacé posé sur lui le fit frissonner d’effroi. Cet homme était dangereux et annonçait beaucoup de problèmes dans les semaines à venir s’il n’y prenait pas garde.

– Je vous prierai de prendre un air un peu plus grave. Essayez de paraître moins jovial. Tenez-vous plus droit. Déplacez-vous avec majesté, comme Naka. Enlevez vos babioles. Et trouvez-moi des lentilles qui se rapprochent de la couleur de ses yeux. Vous devez certainement avoir cela dans vos affaires, vous connaissant…

– Vous faites comme si vous me connaissiez, mais il n’en est rien ! Naka est mon cousin et nous avons grandi ensemble ! Et je n’aime pas vos insinuations depuis tout à l’heure. Et veuillez enlever vos sales pattes de moi ! Vous n’êtes qu’un manant !

Noya ne releva pas, il n’était pas en classe de primaire. Et puis, s’il était roturier de naissance, maintenant il était marié à une personne faisant partie du même cercle très fermé auquel appartenait le cousin de l’Empereur. Donc, il ne lui était pas inférieur. Il remercia Sada pour toutes les leçons de morale qu’il lui avait faites sur son nouveau statut de noble.

– Si je n’ai pas grandi avec l’Empereur, je peux vous comparer objectivement. Je n’enjolive pas la réalité. Vous êtes pour l’instant loin de lui ressembler dans sa manière de se tenir et d’être. Et que vous n’aimiez pas mes allusions m’importe peu ! J’ai des yeux pour voir, et votre cousin vous apprécie trop pour être impartial avec sa propre famille.

Noya relâcha brusquement Hito et quitta la pièce.

– Où allez-vous ? demanda froidement ce dernier dans son dos.

– J’ai du travail pour travestir la vérité et nous préparer à toutes les éventualités. Je vous conseille tous de vous y faire. Docteur Ota, venez avec moi, s’il vous plaît, et… Ota également.

Noya quitta la pièce avec sur ses talons le valet de chambre de Naka et le médecin qui jeta un œil vers son homonyme. Mais ce dernier semblait retourné depuis qu’il avait aperçu son Maître recouvert de sang.

– J’ai besoin que vous me trouviez une personne qui sera d’une absolue confiance.

– Puis-jeme permettre de vous poser une question ? fit le valet.

Noya se retourna pour observer le domestique, qui semblait mal à l’aise.

– Est-ce pour l’Empereur ou Son Altesse Impériale ?

– Qu’est-ce que cela change ? demanda Noya.

– Parce que si vous le permettez, j’aimerais veiller sur l’Empereur. Je… J’admire beaucoup, Sa Majesté, et je souhaiterais si possible rester à son service.

Un sourire se forma sur le visage fatigué de Noya. Un courant d’air frais venait de le revigorer.

– Vous n’avez pas le sens du calcul. L’empereur n’est pas sorti d’affaire et s’il meurt, vous ne serez peut-être pas au service du nouvel empereur.

– Cela n’a pas d’importance pour moi. Si, Sa Majesté doit partir, alors je trouverai toujours une place où je pourrai me sentir bien. C’est l’homme que j’admire, non sa fonction.

– Très bien…Cherchez un remplaçant pour vous, et qui serve Son Altesse Impériale en toute loyauté… enfin surtout qu’il soit loyal envers moi. Voyez-vous où je veux en venir, Ota ?

L’homme qui avait assisté impuissant à la scène précédente entre le cousin de l’empereur et lui hocha la tête. Il s’inclina et disparut. Noya resta immobile quelques instants avant de se tourner vers Yae qui l’observait en silence.

– C’est ironique, n’est-ce pas ? fit-elle en préambule.

Noya haussa un sourcil ne voyant pas où elle voulait en venir.

– Être passé par tant d’épreuves, et c’est pendant celle où il doit se reposer sur vous que vous perdez tous les liens qui vous attachaient à lui.

En entendant ses paroles, Noya s’assombrit. Il se détourna et déclara par-dessus son épaule pour éviter qu’elle ne voie son expression.

– Comment… Comment… commença Noya très troublé par les paroles de Yae, bien qu’il sache que son statut de médecin y était pour quelque chose.

Il ne put terminer sa phrase. Ses mains cachèrent son visage où sa souffrance intérieure s’affichait. Sa peine à cet instant-là lui parut insurmontable.

– N’oubliez pas que je suis médecin de campagne, confirma-t-elle d’une voix douce.

Elle s’interrompit un instant, avant de reprendre visiblement émue.

– J’ai assisté de nombreuses fois à l’effacement du lien, après le décès du conjoint. Et contrairement à ce que la plupart des loups pensent, il faut peu de temps, avant de… de…

Yae ne termina pas sa phrase et Noya ne chercha pas à la conclure. Ils savaient que le lien de mariage qui les unissait venait de disparaître à jamais. Ils restèrent quelques minutes silencieux, le temps pour Noya de se reprendre et d’afficher un visage plus composé. Il changea de sujet pour écarter cette tristesse qui ne le quittait plus.

– Je vais tout de suite trouver une chambre pour l’Empereur. Je vais placer son… mari, dans une pièce attenante aux appartements impériaux. Allez vous reposer, je vous ferai avertir dès que possible.

– Je vais rester auprès de l’Empereur… Tant qu’il ne sera pas totalement en sécurité, je préférerais demeurer près de lui.

Yae s’éloigna. Noya quitta les lieux seul, si on omettait les gardes, au milieu du couloir. Où était Sada ? Pour la première fois, il ressentit pleinement les effets de la marque de son mari sur lui. Un sourire amer flotta quelques instants sur ses lèvres. Il aura fallu ce drame pour qu’il puisse s’apercevoir du puissant appel qu’exerçait Sada sur lui. Mais il ne devait pas s’attarder sur ses sentiments, il avait une tâche à accomplir avant de lui-même pouvoir se reposer.

CHAPITRE 2 : Une mère, son fils/retour sur le passé

VINGT-NEUF ANS PLUS TÔT, DANS LE JARDIN DU CHÂTEAU DES SEIRYO

La journée était particulièrement belle et Saki en avait profité pour aller prendre un bol d’air. Elle avait pourtant mal débuté avec la visite de son frère cadet. Comment osait-il lui demander de ne pas participer aux fêtes organisées par le nouvel empereur ? Pour son bien ? Des voix commençaient à s’élever sur les réelles aptitudes de Sakai ?

Beaucoup auraient préféré que cela soit elle qui monte sur le trône… Oui, mais voilà, ce n’était pas son intention et le fait qu’elle ait épousé Seiryo Jin l’empêchait à présent de pouvoir briguer la couronne. Le Conseil des Anciens avait tout fait pour l’écarter du pouvoir, et c’était la condition sine qua non pour qu’elle reste mariée à Seiryo Jin. Au vu des événements récents arrivés au frère ainé de son conjoint, elle ne voulait pas risquer d’entrer dans la salle de l’oubli et franchement elle ne souhaitait pas finir comme Seiryo Daï.

En pensant à cela, son humeur devint un peu plus mélancolique. Actuellement, l’ambiance était morose au château Seiryo. Depuis la mort de Daï, les deux frères restants ne se parlaient plus, ou seulement par messagers interposés pour régler les affaires courantes des domaines Seiryo.

Sa relation avec ses propres frères cadets non plus n’était pas brillante. Ils l’écartaient du Palais d’Ilanga, de plus l’ambiance morose qui régnait entre les membres de la famille Seiryo et son inquiétude de ne pas pouvoir donner de descendance à Jin, l’angoissaient au plus haut point.

Les médecins lui avaient assuré que tout ceci n’était dû qu’à son stress et qu’aucun problème physique ne l’empêchait d’être mère, et pourtant… Les faits parlaient d’eux-mêmes ! Malgré tout ce qu’elle entreprenait, tout échouait lamentablement. Et Jin loin de lui mettre la pression, faisait comme si cela n’avait pas d’importance.

Ses pas l’amenèrent vers l’arrière du château, là où de grands et majestueux arbres offraient une ombre bienfaisante. Non loin d’où elle se trouvait, Saki entendit l’eau de la fontaine clapoter, qui procurait un semblant d’humidité à l’atmosphère chauffée à blanc par les rayons du soleil.

Toute à ses pensées, un mouvement attira pourtant son attention. Surprise, elle s’immobilisa. Elle ne redoutait pas de combattre, bien au contraire… Pendant de nombreuses années, elle avait été une des meilleures élèves au corps à corps à l’Académie militaire. Elle scruta intensément de brefs éclats lumineux.

Mue par la curiosité, Saki souleva ses longues jupes et se dirigea vers cet endroit un peu plus agité qu’à l’habitude. Son regard se plissa. Elle était sûre à présent de sentir une sorte de menace. Non, c’était plus subtil. Pourtant, elle ne parvenait pas à définir ce qu’elle ressentait. Elle n’était plus qu’à quelques pas de la lisière des arbres, et enfin elle vit cette femme. Saki pila.

Son cœur se mit à cogner comme jamais auparavant. Une incroyable pression l’entoura. Ce fut fugace, mais suffisamment fort pour que son âme se souvienne de la sensation. La silhouette gracile s’approchait pour s’arrêter à la lisière. Bouleversée et effrayée, Saki allait s’évanouir. Tout son corps tremblait. La peur lui caressa l’échine. Sans en prendre conscience, un de ses pieds recula. Ses doigts serraient plus fort l’étoffe qu’elle soulevait jusqu’ici.

Pourtant, cette femme qui se tenait à moins de dix mètres était d’une beauté telle que ses yeux parvenaient à peine à soutenir son éclat. Habillée de longs voilages diaphanes et parsemés de pierres précieuses qui donnaient une lumière un peu plus surnaturelle à cette inconnue, Saki respira avec difficulté.

La frayeur qui l’habitait était-elle due à l’absence totale d’aura autour de cette femme ? Où bien, était-ce sa taille démesurée qui la plaçait sans aucun doute parmi les loups Celen qui la terrorisait ? Qui était-elle ? Que faisait-elle là, sur la propriété de Jin ?

Un doux sourire effleura ses lèvres roses, elle laissa entrevoir des dents blanches et impeccablement alignées.

– Je suis heureuse de vous rencontrer enfin, Saki Yukio Go Seiryo.

Là, la mâchoire de Saki tomba sous la surprise. Comment la connaissait-elle ?

– Je nem’approcherai pas de vous…Enfin pour l’instant. Vous semblez terrorisée par ma présence. Mais tout d’abord, permettez-moi de me présenter. Je me nomme Slonce we Joïa, je viens du territoire de Skadi situé sur le continent Celen.

Les yeux de Saki clignèrent. Non seulement cette femme était belle, mais elle conversait avec une voix mélodieuse et un phrasé des plus agréables qu’il lui soit donné d’entendre. Ainsi les loups Celen parlaient la même langue qu’eux ? Et… territoire de Skadi ? Mais… Le territoire Celen n’avait-il pas qu’un seul nom, Celen ? Un frisson de peur la saisit soudainement, Saki eut un geste pour battre en retraite, mais l’inconnue reprit d’une voix très douce, comme pour l’amadouer.

– Je sais que pour vous, les Celens font référence à la totalité des loups vivants sur le continent. Mais, il est divisé en plusieurs grands territoires. Pour ma part, je viens de l’Empire de Skadi. Il est situé au sud-est de Celen.

– A…Ah… fit Saki comme si elle se sentait l’obligation de dire quelque chose.

Cela amena un sourire sur les lèvres de son interlocutrice qui se détendit. Se pourrait-il qu’elle soit également effrayée ? se demanda Saki brutalement. Elle arrêta son mouvement de retraite, et pencha la tête pour mieux observer cette femme qui ne s’avérait pas si redoutable.

Elle passa outre son apparence enchanteresse, pour la cerner. Saki se rendit compte alors qu’elle semblait gênée. Était-ce une idée ? En plus, ses joues lui parurent un peu trop creuses et son teint trop pâle… À moins que tous les membres de son clan soient ainsi ? Non, cela ressemblait trop à la maladie ! Elle avait eu le temps d’observer la lente dégradation de la santé de sa mère. Elle se rendait bien compte qu’un mal la rongeait et non de caractéristique physique.

– Je… Que… qu’est-ce que vous faites ici ? demanda soudainement Saki très curieuse. Comment connaissez-vous mon nom ?

Un sourire illumina un peu plus son visage et pourtant, Saki n’y aurait pas cru quelques minutes plus tôt. Elle paraissait déjà si irréelle.

– J’ai fait mener une enquête sur l’île d’Indil et je cherchais ses descendants. Et il semble que je suis tombée sur la meilleure combinaison possible.

Saki dut avoir une expression interrogative et troublée, parce que son interlocutrice rit doucement avant de reprendre.

– Veuillez excuser ma maladresse. Je prends les événements à l’envers, mais j’ai beau cherché, je ne sais pas par où commencer. Voyez-vous, depuis l’instant où l’on m’a appris ma grossesse, j’ai su que je ne pourrais pas élever mon enfant. Alors, j’ai fait mener mon enquête afin de trouver les descendants de mon amant…

– Qu’est-ce que vous me racontez ? fit Saki.

Là, elle lâcha ses jupons et remis sa robe en place. Un froncement de sourcils barrait ses traits. Elle ne comprenait strictement rien à ce que lui confiait cette inconnue. Descendant de son amant ? C’était quoi cette bonne blague ? Meilleure combinaison ? N’était-elle pas folle ? Son visage se plissa.

– Si vous voulez bien me suivre, mon personnel a dû installer une table, des chaises et a dû servir les rafraichissements que je lui ai demandés.

Saki se crispa. Rencontrer d’autres loups Celen ici ? Était-ce un piège ? Même si cette femme paraissait inoffensive de prime abord, qui lui disait que cela ne cachait pas autre chose de plus malveillant ? Son regard se tourna inconsciemment vers l’arrière. Le palais n’était pas loin. Voyant qu’elle se crispait, son interlocutrice eut un sourire et déclara avec une voix rassurante.

– Ne vous inquiétez pas. Il n’y aura que vous et moi, plus un valet qui se chargera de nous servir, et un témoin de notre conversation.

– Un témoin ? fit Saki étonnée.

Quelle drôle de façon d’annoncer les événements ! La curiosité commença à la gagner, mais la peur restait. La femme s’approcha d’un pas, tout en écartant un bras pour désigner un chemin qui menait vers une clairière que Saki connaissait bien, pour y être allée souvent se promener.

– Oui, pour cette conversation, j’ai voulu qu’un témoin soit présent. Un individu que personne n’osera remettre en question, pas même mon amant, puisqu’il s’agit de son meilleur ami, le général Asra Filenn. Comprenez bien ma démarche. Si je vous parle pour votre sécurité et celle de mon personnel, j’ai besoin d’un témoin à cette conversation.

– Et pourquoi voulez-vous me parler ? Et pourquoi nous mettez-vous en péril intentionnellement si vous savez que c’est dangereux pour nous ?

– Ça, c’est le sujet de notre future conversation. Si vous voulez bien me suivre…

Elle se détourna et s’éloigna de la lisière pour s’enfoncer dans les bois. Saki d’abord indécise ne put s’empêcher d’être dévorée par la curiosité. À vrai dire, l’aspect irréel de cette femme l’avait figée, et puis elle avait un « je ne sais quoi » qui la rendait vraiment à part… en plus de ce côté gracile et auréolé.

Que risquait-elle ? Son esprit aventureux reprenait le dessus, elle la suivit… de loin tout de même, elle voulait se laisser une porte de sortie. Elles marchèrent pendant un petit quart d’heure sans s’adresser la parole. Seule la cime des arbres bruissait sous le vent chaud.

Saki reconnut tout de suite la clairière où elles se trouvaient à présent. Elle remarqua immédiatement les fauteuils, enfin ce qui lui semblait en être, car elle n’en avait jamais vu de semblables, par contre la table au milieu, elle ressemblait à une table. Dessus étaient posés des ustensiles et des gâteaux.

Slonce s’assit confortablement et indiqua un siège à son invitée, mais cette dernière ne bougeait plus. Son regard fixe, ne quittait pas un objet derrière elle. Elle se tourna et vit Asra qui se tenait en retrait. Puis, elle pivota à nouveau vers Saki qui semblait faire de l’apnée.

– Même s’il vous semble impressionnant, cet homme ne vous fera strictement rien. Il est seulement le témoin dont je vous ai parlé plus tôt. Il n’a pas d’armes…

– Il n’en a pas besoin…

La voix de Saki était sortie étouffée. Elle respirait mal. Lui n’avait absolument pas l’air éthéré. Immense, des yeux rouge couleur de sang et des cheveux qui n’avaient rien à lui envier, il se dégageait de cet homme une force peu commune. Et Saki ne percevait même pas son aura ! Comment ce… ce type pouvait l’effrayer autant alors que…

Il s’approcha et Saki recula. Il s’immobilisa et s’inclina avec respect.

– Je me présente. Je me nomme Asra Filenn et je suis le général en chef des armées d’Ukkonen. Je suis aussi l’intendant personnel de l’Empereur Saja Kylvaa. Je suis heureux de rencontrer à nouveau les descendants de mon maître et de mon meilleur ami.

Il s’inclina une nouvelle fois avec beaucoup de respect, puis il se recula d’un pas et attendit. Saki ne pouvait s’empêcher de trembler. La main de Slonce lui indiquait un siège pour qu’elle se joigne à elle. Un homme apparut à ses côtés et s’inclina avec déférence, puis entreprit de faire le service. Seule la cime des arbres émettait un doux bruissement apaisant. Slonce l’invita à nouveau d’un geste de la main à s’asseoir près d’elle. Saki songea qu’elle devait paraître ridicule à être si réticente.

Tremblante, elle s’approcha et vit que personne ne fit le moindre geste dans sa direction.

Elle prit place sur le bord du fauteuil et attendit le dos bien droit qu’ils reprennent la discussion. Slonce eut à nouveau un sourire. Une assiette lui fut tendue, et Saki la saisit par habitude.

– Bien, maintenant que nous sommes à notre aise, je vais vous expliquer ma présence ici.

Saki hocha la tête et fit comme son interlocutrice en mangeant une bouchée de son gâteau, puis baissa les yeux vers lui. Il était succulent et elle n’avait jamais rien avalé de tel.

– Sur le continent de Celen, je suis considérée comme une Déesse vivante.

En entendant cela, Saki releva son visage, totalement stupéfaite. Elle observa les deux hommes présents, mais aucun ne broncha. Ce n’était pas une plaisanterie. Elle reporta son attention sur son interlocutrice.

– Normalement, je vis dans un lieu clos et je ne fais que de courtes apparitions aux fêtes, et au cours d’événements importants se déroulant sur le continent. Ma famille a le privilège de droit de vie et de mort sur chaque habitant, même ici sur l’île d’Indil. Ce que nous commandons ne se discute pas. Sachant que vous ne connaissez pas ces coutumes, ce n’est pas un ordre que je vais vous donner, mais vous adressez une supplique.

Saki faillit avaler de travers. Toutefois, elle ne dit rien écoutant les paroles qui s’enchainaient.

– Je ne déclare pas cela pour que vous me craigniez, je vous le dis pour que vous compreniez bien la suite des événements.

Un hochement de tête vint confirmer que Saki était attentive à son récit. Slonce reprit.

– Nous sommes deux familles qui possédons le même statut de « Dieu », on nous surnomme également Hary. Le clan we Joïa, et clan Deala. Nous les Dieux Celen ou d’ailleurs, nous nous reproduisons peu, parce nous sommes immortels. Les loups Celen ont une existence relativement longue en comparaison de ceux d’Indil, mais notre espérance de vie est encore largement supérieure même parmi nos compatriotes. Lorsque nous souhaitons procréer, nous choisissons des dynasties ayant notre condition sur d’autres continents, afin de nous assurer que notre partenaire est une vie au moins égale à la nôtre d’une part. Et d’autre part, cela permet également de pouvoir vivre normalement en compagnie de notre compagnon ou compagne. Pour pouvoir avoir une conversation avec vous par exemple, j’ai supprimé mon aura… Cet effet, ne peut tenir que quelques heures tout au plus.