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Aidé par sa relation avec les corbeaux, Samuel se lance dans une enquête des plus risquées.
« Il serait tellement rassurant de penser que les animaux sont bêtes ! »
« À force de solliciter l'animal, on ne s'en rapproche pas, on s'en éloigne. On le fabrique comme on veut qu'il soit. »
Depuis son enfance, Samuel est fasciné par les corbeaux et son imagination a pris l'habitude de s'envoler avec eux dans d'étranges rêveries. Aussi lorsqu'une voisine, Corinne D. est assassinée, il se sent irrémédiablement attiré par cette affaire au point d'éprouver d'insaisissables hallucinations.
Est-il le coupable involontaire de l'odieux crime ou un innocent qu'on accable du fait de son comportement avec les oiseaux ? Ceux-ci, capables de se rassembler pour célébrer la mort d'un des leurs, auraient-ils été témoins du meurtre commis au pied des arbres où ils nichent ? Par l'entremise de ces animaux dont il admire l'intelligence, le héros jette un regard ironique sur une certaine bêtise humaine. Au-delà d'une enquête policière, rigoureuse mais risquée pour lui, un mystérieux archet semble glisser sur les cordes multiples de la normalité.
Découvrez sans plus attendre ce roman fascinant aux côtés d'un garçon à l'étrange faculté. Une enquête policière dotée d'une critique sociale percutante.
EXTRAIT
Ah, les journalistes ! L'édition du 20 février avait titré en gros sur le corbeau. Plus d'un mois après le meurtre, nous voilà abreuvés de révélations, sensationnelles. Je souris, parce que je savais d'où elles venaient, leurs nouvelles. Ils s'étaient jetés dessus, comme une meute, reproduisant tous les mêmes informations avec quelques variantes. Forcément, ils ont tous récupéré la dépêche de l'Agence France Presse, elle-même écrite à partir de quelques tuyaux lâchés par un copain de leur correspondant dans la Police. Je souris, mais je suis agacé, scandalisé, même. Qu'ils aient parlé de la lettre anonyme, rien de plus normal. Mais pourquoi tout de suite le corbeau ? Tous ces ignares se copient l'un l'autre, trop contents de faire du sensationnel à moindres frais. Ils se répètent avec la certitude qu'ainsi leurs lecteurs réussiront à comprendre. Comme pour Bilou, le fameux tennisman. Il a suffi qu'un seul trouve cela plutôt rigolo, ce diminutif pour Bernard Louvier cent douzième au classement ATP, pour que tous les autres s'engouffrent. Oui Bilou, c'est superbe ! Oh la la la la, le Bilou ! Il est à deux points du match, Bilou ! Il faut avouer que Vas-y, fonce le Bilou, cela sonne mieux que Bernard Louvier va certainement marquer le point. Pareil dans leurs journaux, l'auteur de la lettre anonyme s'appellera définitivement le corbeau. Les gens sauront de quoi on parle. Ah, oui, le corbeau dans l'affaire de la petite Corinne. Autant dire l'assassin. Ça sonne bien. On pourra développer des titres du genre le corbeau a dit, le corbeau s'est-il trompé ? Le corbeau ! Pourquoi pas le renard ou la belette ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après Sciences Po Paris, une maîtrise de philo, puis un troisième cycle de gestion à Dauphine, Michel Dessaigne a travaillé au ministère de l'industrie, dans une société de services, et dans une banque d'affaires. Ayant fondé sa société d'études en matière de protection sociale, il a été res-ponsable associatif et professeur associé à l'Université de Strasbourg. Après Pèlerinage en eaux troubles voici son troisième roman.
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Seitenzahl: 348
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Préface
Une sale affaire
Cornélius
Le corbeau a parlé
Une fille pas comme les autres
Extraits de procès-verbal
L'appeau
Mylène en beauté
Convoquée
Extraits de procès-verbal
Conversation téléphonique
entre Sonia et son amie Muriel M.
Solitude
Les questions de Madame Lopez
Mes études avec Cornélius
Complément d'enquête
Lettre à Sonia
Dénonciation anonyme
Une nouvelle Mylène
Une maman pas comme il faut
Chant funèbre
Vengeance
Garde à vue
Un lieu charmant
L'homme qui parlait aux oiseaux
Visite inattendue
L'enquête continue
Le corbeau Craq
Se souvenir de Corinne
Mylène revient
Méfiances
Confidences à Lisa
Piotr
Mylène de nouveau
Il faut agir
L'oiseau prend l'air
Un bon avocat
Réactions
Nouvelle vie
Retour
Dernier avertissement
En finir
Dernière cérémonie
Les on-dit
Enfin une vision officielle
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« Il serait tellement rassurant de penser que les animaux sont bêtes ! »
« À force de solliciter l'animal, on ne s'en rapproche pas, on s'en éloigne.
On le fabrique comme on veut qu'il soit. »
Depuis son enfance, Samuel est fasciné par les corbeaux et son imagination a pris l'habitude de s'envoler avec eux dans d'étranges rêveries. Aussi lorsqu'une voisine, Corinne D. est assassinée, il se sent irrémédiablement attiré par cette affaire au point d'éprouver d'insaisissables hallucinations.
Est-il le coupable involontaire de l'odieux crime ou un innocent qu'on accable du fait de son comportement avec les oiseaux ? Ceux-ci, capables de se rassembler pour célébrer la mort d'un des leurs, auraient-ils été témoins du meurtre commis au pied des arbres où ils nichent ? Par l'entremise de ces animaux dont il admire l'intelligence, le héros jette un regard ironique sur une certaine bêtise humaine. Au-delà d'une enquête policière, rigoureuse mais risquée pour lui, un mystérieux archet semble glisser sur les cordes multiples de la normalité.
Après Sciences Po Paris, une maîtrise de philo, puis un troisième cycle de gestion à Dauphine, Michel Dessaigne a travaillé au ministère de l'industrie, dans une société de services, et dans une banque d'affaires. Ayant fondé sa société d'études en matière de protection sociale, il a été responsable associatif et professeur associé à l'Université de Strasbourg. Après Pèlerinage en eaux troubles voici son troisième roman.
Michel Dessaigne
Les pleurs du corbeau
Roman
ISBN : 9782378730871
Collection Blanche : 2416-4259
Dépôt légal : novembre 2018
© couverture Ex Æquo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
« Très originale et belle histoire d’amour entre un homme et des corbeaux qui permet au narrateur de développer une intrigue policière aux rebondissements salutaires, mais surtout de voleter au-dessus de l’espèce humaine avec humour et philosophie.
Le héros solitaire devient peu à peu une fumerolle insaisissable ; est-il le coupable involontaire d’un odieux crime sexuel ou un innocent que l’on accable du seul fait de son étrange comportement ? Rêve-t-il ou subit-il d’étranges hallucinations ? Est-il d’une extrême lucidité ou proche de la folie ?
Avec habileté et usage de savoureuses digressions, l’auteur nous livrera bien tard le secret de cette dramatique aventure ; ultime repli d’un homme devenu suspect, livré aux jugements hâtifs dès lors qu’il ose exposer sa différence.
Ce beau roman, au-delà d’une enquête policière rigoureuse, nous offre, par l’entremise d’oiseaux plus compréhensifs, quelques relents de la bêtise expéditive de certains humains. Un mystérieux archet semble glisser sur les cordes multiples de la normalité. Savoureuse mélodie qui nous invite à mieux observer les corbeaux… »
Jean-François Rottier
Cinquante mètres séparaient le Bastos de l'épicerie de Mounir. Le Bastos, c'est un peu l'âme du quartier. Bar-tabac, PMU et même Loto, l'établissement est idéalement situé à l'angle de l'avenue du général Leclerc et de la place de la Libération. Samuel Rouvier venait d'y prendre son petit déjeuner comme chaque matin après son service de nuit. Ce qu'il avait vaguement entendu, entre les bruits de tasses qui s'entrechoquaient et les tonitruantes annonces du garçon de café - un double pour la deux – l'avait remué plus qu'il ne croyait. C'était entre la rumeur et le commentaire faussement compatissant. On avait retrouvé un corps, là-bas, derrière le collège. Violée, évidemment, suggérait une voix. Salement amochée avait répondu une autre. Il n'avait pas voulu faire le curieux. Si ce qu'il avait appris était vrai, il trouvait malsain d'entrer dans la conversation, comme n'importe quelle pipelette du quartier. Ne pas faire croire que ça l'intéressait, surtout pas ! D'ailleurs, cette fille, il ne pouvait pas dire qu'il la connaissait vraiment. Il ne pouvait affirmer le contraire non plus. Corinne… Plutôt des bruits à son propos. Des on-dit dont on ne doit pas se soucier. Sauf pour quelqu'un qui serait impliqué dans cette histoire, bien entendu. Au bistrot, il les avait tous laissés disserter sans fin, mais avait décidé pour lui-même que la pitié devait l'emporter sur la curiosité. Il n'allait quand même pas céder au voyeurisme et à la complaisance ! La pauvre fille ! Il ne pouvait chasser de sa tête l'image d'un cadavre étalé dans un fossé, exposé devant les regards des élèves venus traîner derrière le collège Jean Zay. Car ces malheureux gosses l'avaient trouvée ainsi. C'est donc en répétant la pauvre fille, comme s'il avait été de la famille ou parmi les amis proches, qu'il entra dans la boutique de Mounir.
— Tu es au courant ? Oui, la fille, violée… Elle s'appelait Corinne, je crois ?
Mounir le regarda un moment, avec son air ironique.
— Violée, je ne sais pas. C'est la rumeur. Pour une fois qu'ils ne bavent pas sur les jeunes, les Arabes et les Noirs. Quoique, on ne sait pas sur qui ça va tomber, cette histoire… Il y a déjà un corbeau qui s'est manifesté.
— Ridicule ! Pourquoi, tout de suite un corbeau ?
— Ah, les corbeaux ! Excuse-moi, j'oubliais. Tu me l'as déjà expliqué cent fois, pourtant. Que ces animaux sont incapables de méchanceté…
— La méchanceté des hommes, ils savent la repérer en tout cas. Enfin, cette pauvre fille, avec sa maladie… Et puis, ne disait-on pas des choses sur elle ?
— Des choses, vraiment ?
— Elle était spéciale, quand même.
— Bien sûr, quand une fille se fait saigner, c'est toujours un peu qu'elle l'a mérité. C'est ce qu'on prétend, non ?
— Pas moi, en tout cas !
— Tu la connaissais ?
— Pas du tout ! Enfin, juste entendu parler. Croisée, peut-être. Tu sais, ce genre-là…
— Tu savais quand même qu'elle était malade !
— La pauvre.
Mounir n'avait rien laissé transparaître de ce qu'il devait connaître. Pourtant, un épicier, ça doit en avoir des infos ! Sortant de la boutique, Samuel sentit de nouveau des pensées bizarres s'agiter. Derrière le collège, oui, il voyait très bien où cela avait dû se passer. Il croyait même voir le visage de cette pauvre Corinne. Quelle pitié, pensa-t-il, avant de faire un nouvel effort pour vider son cerveau de toutes ces horreurs. Il traversa la place de la Libération, en dehors des passages piétons et sans trop regarder les voitures. Enfin, il se retrouva en bas de son immeuble puis sur son palier avec un certain soulagement : la porte refermée derrière lui et réfugié dans son appartement, il pourrait enfin laisser aller son imagination et commencer à pleurer la pauvre Corinne, surpris que cette affaire le trouble trop. Il n'y avait pas de raison pour ça.
En entrant, il jeta négligemment sa sacoche sur une chaise d'où elle tomba directement par terre. Sonia a encore laissé traîner ses affaires sur cette chaise, grogna-t-il. Cet appartement est décidément trop petit, avec quelqu'un qui ne range pas.
C'est vrai, Sonia laisse tout traîner. Elle n'a qu'à ranger ! Mais je la comprends quand elle me dit que je pourrais changer d'appartement. Pas grand, certes, et pourtant, je le trouve pratique. Un deux-pièces quand même ! Le salon salle à manger et la chambre donnent sur la place de la Libération. Oh, bien sûr, il y a le bruit, les voitures, les mobylettes et les camions qui démarrent au feu. Le feu rouge, c'est quand ils le respectent. Pas toujours le cas dans notre banlieue. En revanche, c'est assez dégagé. Pas de vis-à-vis. Juste, en face, des petits immeubles, quelques boutiques et l'entrée d'un garage. Entre ce décor peu propice à la rêverie et ma fenêtre, beaucoup de portiques pour accrocher les signalisations, particulièrement nombreuses à cet endroit. Des câbles pendouillent un peu partout, tricotant leur toile jusqu'au bord de ma fenêtre. Mes parents m'ont légué cet appartement. Ils en étaient propriétaires grâce à un petit héritage du côté de ma mère. Je leur dois au moins cela.
C'est ici que j'ai toujours vécu. Le plus clair de mes souvenirs, c'est la fenêtre de la chambre. Gamin, je lançais des objets divers sur les fils juste à ma hauteur – des chewing-gums étirés, des bouts de chiffon et même des cerises – pour qu'ils s'y accrochent. Puis, en rêvassant afin d'échapper à des devoirs qui ne m'inspiraient pas, j'avais pris l'habitude de regarder le ciel, de le trouver attirant et de trouver beau aussi cette mystérieuse toile de câbles électriques qu'a priori personne n'avait envie d'admirer. Elle s'étalait de notre balcon jusqu'au milieu du carrefour et parfois jusqu'aux bâtiments en face. Il devait bien y avoir de l'électricité en train de circuler là-dedans. Pourquoi les oiseaux ne s'y grillaient-ils pas les pattes ? Pourquoi venaient-ils s'exposer au milieu d'un carrefour où personne d'autre que moi ne les remarquait et où ils ne trouveraient rien à manger ? C'est ainsi que j'avais pris l'habitude de les observer.
Pendant des mois et des mois, j'ai noté leur trafic. Obstinément perchés sur un feu tricolore, ils regardaient le sol avec une certaine impatience qu'ils manifestaient en remuant sur leurs pattes. Parfois, l'un d'entre eux plongeait puis revenait prendre son poste d'observation.
Arrête de bâiller aux corneilles, disait ma mère quand elle me retrouvait à ma fenêtre en rentrant du travail. Si tu continues comme ça, tu finiras comme ton père, chauffeur de bus.
Bâiller aux corneilles. Cette expression, je l'ai entendue pendant des années, sans y prêter attention. Le sens, je le comprenais bien. Ça voulait dire espèce de glandeur. Mais pourquoi cette expression, j'ai mis très longtemps à comprendre. J'ai appris, mais beaucoup plus tard, que bâiller ne s'écrivait pas comme je l'imaginais. Que bayer, l'orthographe correcte, avait une tout autre signification. Quant aux corneilles, j'ai ignoré tellement longtemps de quel oiseau il s'agissait ! Si j'avais essayé de dessiner une corneille à cette époque, je crois bien que j'aurais esquissé un petit oiseau blanc avec un long bec jaune tout fin et une petite collerette.
Ma mère avait vu juste. Je suis devenu chauffeur de bus. Mon père m'avait aidé à obtenir un stage lorsque j'étais au lycée, puis un emploi dans la compagnie où il a travaillé pendant trente ans. Sonia me dit que je ne me remue pas beaucoup pour trouver une autre vie. J'ai du mal avec ce genre de remarque parce que ma mère m'a trop longtemps taxé d'un peu de flemme et qu'au fond elle avait raison. Elle ne supportait pas mes heures à regarder les câbles, les portiques et les panneaux de signalisation du carrefour. Malheureusement, plus elle insistait, plus je partais dans mes observations d'un monde libre et sans reproche, comme ces corbeaux, juste devant ma fenêtre. J'avais fini par comprendre leur manège. Ils arrivaient avec leur noix dans le bec, la déposaient par terre, sur l'asphalte, à l'endroit où les pneus des voitures pourraient les écraser, puis plongeaient pour reprendre leur nourriture prête à consommer. Il me fallut des mois encore pour répondre à une autre question : pourquoi à cet endroit-là, juste à la verticale des feux tricolores ? La réponse finit par s'imposer. Ils attendaient que le signal passe au rouge pour aller chercher leur noix cassée en toute sécurité, sans risquer de se faire écraser. Un oiseau, avec une toute petite tête, était capable de bâtir un plan sur l'observation des feux de signalisation.
J'étais assez content de ma découverte et c'est ainsi que je suis devenu un amateur éclairé des corbeaux. En me souvenant des heures passées à cette fenêtre, je me demande toujours pourquoi nous sommes attirés par certaines choses en particulier et pourquoi, à un moment, nous cherchons à en tirer quelques hypothèses, déductions, conclusions. Avec plus ou moins de succès, il est vrai. Nous ne sommes pas tous Archimède ou Newton.
Aujourd'hui, après être rentré chez moi, j'ai juste jeté un regard pour voir si un oiseau n'était pas perché devant mon balcon. Mais non, personne. Alors, j'ai refermé les rideaux, pour me protéger de cette sale histoire qu'on racontait dehors, au Bastos, chez Mounir. J'aurais eu un peu honte de bayer aux corneilles, comme disait ma mère, alors qu'une affaire si grave et si triste envahissait notre quartier. La petite avait été assassinée ! J'essayais de me représenter la chose. Un assassinat, cela peut n'être qu'un mot, comme on en lit tant dans les journaux. Mais, pour moi, cela s'imposait telle une image glaçante dont je n'arrivais pas à me débarrasser. Je ne sais pas pourquoi, je vois une chevelure rousse étalée dans un fossé, une robe claire traînée dans la boue. Objectivement, ma représentation n'est sans doute pas plus fidèle à la réalité que lorsque j'essayais d'imaginer à quoi ressemblait une corneille dès que ma mère venait me houspiller. Mais une évocation, ça fonctionne ainsi : on a besoin de voir. Une certitude, la pauvre fille assassinée devait être rousse ou au moins blonde… En tout cas, son corps gisait dans un fossé, sans aucun doute.
Sonia vient d'entrer. Pour une fois, nos horaires concordent à peu près. Il faut dire que moi, avec les roulements des services qui changent sans cesse… Elle vient de jeter les clefs sur la table.
— Oh, toi, tu as des soucis.
— Les gens, toujours les gens…
Je ne vais pas lui parler de ce que je viens d'apprendre. De la dernière nouvelle qui court à l'extérieur de cet appartement où on se sent protégé des rumeurs. Trop horrible, trop troublant. Je continue donc comme si je parlais de l'air du temps.
— ... oui, les gens, agressifs, malpolis. On dirait qu'ils se lèvent le matin avec leur lot de méchancetés à écouler dans la journée.
— Mon pauvre chou ! Ça ne va pas fort. Tu n'as même pas ouvert les rideaux pour voir ton copain corbeau.
— Il n'est pas là.
Elle ouvre la fenêtre en appelant Cornélius.
— Il n'est pas là, je te l'ai dit.
— Oh, oh. Un peu de bonne humeur ! J'arrive juste et toi, tu râles. D'habitude, tu aimes bien quand tu le vois.
Elle a raison. J'aime bien m'envoler par la pensée avec ces oiseaux qui voient le monde différemment de nous, qui sont libres de ne pas rester dans un bus toute la journée. Mais aujourd'hui, avec ce que je viens d'apprendre… Ce serait pécher que de rêver aux délicates arabesques d'ailes déployées dans le ciel quand un fait divers sordide vous tourne dans la tête. De me servir de l'un pour oublier l'autre.
— Tu sais bien qu'il a ses heures. Il faut bien qu'il s'occupe de sa famille, ses oisillons, sa fidèle compagne.
— Eh bien tant pis pour Cornélius. Il ne sait pas ce qu'il va rater. Viens donc un peu !
Cornélius ! J'ai trouvé ce nom à mon copain oiseau. Peut-être par défi, tant il est lassant d'expliquer à tous ceux qui ne s'intéressent pas aux corvidés qu'on ne doit pas confondre corbeaux, freux, corneilles et choucas. Et encore, je ne reste là qu'au niveau descriptif le plus basique. Certains, en voyant une corneille sautiller maladroitement au lieu de marcher, se promener avec son bec fin, un plumage noir et non d'un bleu sombre profond, vous diront tiens, un corbeau ! En appelant mon soi-disant corbeau Cornélius, je me donne l'impression de leur faire la leçon sans qu'ils s'en doutent. Bien que, je dois l'avouer, peu de gens de mon entourage, surtout au dépôt des bus, partagent mon admiration pour ces splendides oiseaux.
Je peux comprendre. Si quelqu'un dit j'aime les chats, il passe pour un individu subtil. S'il dit j'ai un setter anglais, il sera gentleman. S'il dit j'admire les corbeaux, ça n'intéressera personne. Vraiment personne.
Ma mère, c'était pareil. Elle ne pouvait pas me dire qu'observer les corbeaux, c'était mal, bien sûr. Mais elle suggérait d'autres centres d'intérêt. Les études, bien sûr. Ou le foot comme mon père, pourquoi pas. Peut-être même les filles. Enfin, des activités moins contemplatives que les corvidés.
Avec Cornélius, notre complicité remonte à près d'un an maintenant. Je me souviens, c'était au cours de l'été, en revenant du dépôt, donc en début d'après-midi. L'oiseau, réalisant peut-être que je l'observais, était venu jusqu'au bord de ma fenêtre, comme pour me demander ce que je lui voulais à le regarder comme ça. J'ai eu l'idée de lui ouvrir. Il n'a pas fui. Puis je suis allé lui acheter des noix chez Mounir. Celui-ci ne savait pas très bien si c'était des noix ou d'autres fruits à coque qu'il fallait pour les corbeaux. Je crois qu'il s'est un peu fichu de moi. C'est malgré tout comme cela que Cornélius et moi sommes devenus intimes. Il venait régulièrement taper à ma vitre. Je pense même qu'il avait repéré mes horaires. Quand il y avait des roulements de services le week-end, par exemple, il n'était pas là, d'après Sonia.
J'avais essayé de communiquer mon enthousiasme à celle qui partage un peu ma vie. Mais ce n'est pas son truc. Alors, je me venge de son indifférence à l'égard de mon copain. Les jours de la semaine où nos plannings correspondent, quand on a envie de s'attarder un peu au lit, je fais exprès de laisser les rideaux ouverts. D'après elle, il n'y a personne en face. C'est exact : à hauteur du lit, on ne voit qu'un bâtiment inoccupé en vis-à-vis. C'est l'avantage de notre banlieue, très étendue. Cornélius, lui, n'en perd pas une miette. Son regard malicieux peut contempler la généreuse poitrine de Sonia se balader au rythme de son enthousiasme. J'en étais parfois gêné. Nous croyons souvent cacher notre intimité sans en avoir la preuve, simplement en déniant à l'autre la capacité de nous observer ou de nous comprendre. Le marchand de primeurs de l'autre côté du carrefour disposait d'un étage au-dessus de sa boutique. Les volets étaient toujours fermés parce qu'il n'habitait pas là. Mais si, un jour, ils avaient été ouverts ? J'aurais vite fermé les miens pour qu'on ne nous voie pas. Cornélius nous avait vus, lui, et peut-être compris ce que je faisais avec Sonia. Un autre humain qui vous observe, on peut évaluer ce qu'il est en mesure de comprendre ou pas. Mais un corbeau ?
— Alors, tu viens, demanda Sonia qui trouvait le temps long ?
— Bien sûr ! Pourquoi pas ?
— Pourquoi pas. Tu dis cela d'une façon ! Ça sonne mou, ton enthousiasme.
Aujourd'hui, je vois bien que Sonia a envie de tendresse, mais je me sens mal à l'aise. Avec cette horrible histoire… Certains prétendent, si j'ai bien compris, que faire l'amour et côtoyer la mort n'est pas incompatible. Moi, ça me gêne.
Sonia est déjà passée à l'action. Je sens son odeur, le frottement de sa peau fraîche et chaude à la fois. Je devrais être heureux. Je le suis, objectivement. Mais les fantasmes qui alimentent habituellement nos ébats ne sont pas au rendez-vous.
Pour oublier ce que je viens d'apprendre, j'ai besoin de repasser le film des jours sereins. Je revois ce bout de forêt où, paraît-il, on aurait retrouvé le corps de Corinne. C'est un îlot de verdure à la limite de notre banlieue, à cinq ou six rues de chez moi, derrière un stade qui jouxte le collège Jean Zay. On y a laissé quelques arbres. Suffisant pour faire croire aux banlieues vertes.
C'est là que les corbeaux se rassemblent. L'endroit n'a pourtant rien d'enchanteur. Devant le collège, d'une grâce stalinienne, on avait planté ce stade avec des tribunes, remplies les week-ends, autrefois. Les toitures ne protègent plus les bancs vermoulus des fientes de pigeons. Un long grillage délimite le stade. Tout le long court un petit chemin creux, sorte de no man's land séparant l'ensemble scolaire et sportif du début de forêt.
Les corbeaux, eux, trouvent l'endroit à leur goût. Ils se réunissent là, surtout en fin d'après-midi. Il m'est arrivé de les écouter, une heure durant parfois. Pas simplement pour récupérer après une journée dans les embouteillages à véhiculer des malotrus qui montent dans mon bus sans un salut de politesse. Mais pour la joie d'y rester assis ou allongé dans l'herbe. Comme si j'attendais Cornélius. J'y apportais mes rêves qui s'envolaient avec lui.
Ah, les journalistes ! L'édition du 20 février avait titré en gros sur le corbeau. Plus d'un mois après le meurtre, nous voilà abreuvés de révélations, sensationnelles. Je souris, parce que je savais d'où elles venaient, leurs nouvelles. Ils s'étaient jetés dessus, comme une meute, reproduisant tous les mêmes informations avec quelques variantes. Forcément, ils ont tous récupéré la dépêche de l'Agence France Presse, elle-même écrite à partir de quelques tuyaux lâchés par un copain de leur correspondant dans la Police. Je souris, mais je suis agacé, scandalisé, même. Qu'ils aient parlé de la lettre anonyme, rien de plus normal. Mais pourquoi tout de suite le corbeau ? Tous ces ignares se copient l'un l'autre, trop contents de faire du sensationnel à moindres frais. Ils se répètent avec la certitude qu'ainsi leurs lecteurs réussiront à comprendre. Comme pour Bilou, le fameux tennisman. Il a suffi qu'un seul trouve cela plutôt rigolo, ce diminutif pour Bernard Louvier cent douzième au classement ATP, pour que tous les autres s'engouffrent. Oui Bilou, c'est superbe ! Oh la la la la, le Bilou ! Il est à deux points du match, Bilou ! Il faut avouer que Vas-y, fonce le Bilou, cela sonne mieux que Bernard Louvier va certainement marquer le point. Pareil dans leurs journaux, l'auteur de la lettre anonyme s'appellera définitivement le corbeau. Les gens sauront de quoi on parle. Ah, oui, le corbeau dans l'affaire de la petite Corinne. Autant dire l'assassin. Ça sonne bien. On pourra développer des titres du genre le corbeau a dit, le corbeau s'est-il trompé ? Le corbeau ! Pourquoi pas le renard ou la belette ?
Il leur aura fallu tout ce temps pour se répandre en commentaires parce qu'une lettre anonyme venait enfin mettre son grain de sel – quelques informations non connues du grand public - dans une enquête qui piétinait. Bon, je ne vais pas leur dire qui est l'auteur de la lettre, puisqu'elle est anonyme. Mais ils ne sont pas bien malins, tous.
Au lieu de parler d'un corbeau, ils auraient été avisés de se limiter aux faits. Un soir de décembre, le vingt-deux très exactement, Corinne D., quinze ans, qui avait fréquenté quelque temps le collège Jean Zay juste à côté, avait été retrouvée morte, dans ce chemin creux, au pied des arbres. Là où je venais retrouver Cornélius et les siens. Pire, on avait prétendu que les corbeaux – toujours eux, décidément - lui avaient crevé les yeux. Je n'en crois pas un mot. D'abord, j'ai peine à imaginer que ces oiseaux s'attaquent aux cadavres des humains. Ronger les restes de toutes petites bestioles, à la rigueur. Mais les accuser ainsi, c'est ignorer que, dans l'ensemble du règne animal, les corbeaux sont parmi les plus enclins à la commisération. Lorsqu'un des leurs vient à mourir, ils se réunissent pour une sorte de veillée funèbre. Ils peuvent aussi s'entraider, par exemple en repérant les méchants, même parmi les humains où il y a fort à faire.
Après avoir appris l'horrible drame, j'avais recherché tous les articles de journaux qui le mentionnaient et également enregistré un journal télévisé où on entendait les proches, les voisins, les éducateurs. J'ai toujours peine à croire qu'un endroit où la nature était si paisible – ce chemin creux où je me rendais souvent, au milieu des oiseaux - ait pu servir à des actes atroces. Sur une jeune fille, qui avait dû être si jolie, forcément ! J'étais critique à propos de certains commentaires, car rien ne prouvait que Corinne avait été assassinée à cet endroit. Je suis même certain que le cadavre avait été déplacé. Après cette terrible tragédie, j'étais retourné sur les lieux, exactement, avec la scène en tête. De la manière la plus scrupuleuse que je puisse imaginer, comme pour une reconstitution. J'en avais vu plein à la télé. S'ils avaient scrupuleusement fait leur travail, les commentateurs auraient dû disséquer la scène, comme je l'avais fait moi-même. Enchaîner l'enlèvement dans la camionnette blanche, à trente mètres du carrefour devant chez moi puis le viol, très probablement à l'arrière du véhicule dans le parking du collège Jean Zay, enfin le corps sans vie traîné dans une couverture jusqu'au bord du stade. Au lieu de cela, que des articles racoleurs, avec des points d'interrogation, des formules alambiquées, du genre d'après les milieux proches de l'enquête. Leur manie de ne délivrer que des bribes d'information, histoire de tenir le lecteur en alerte, pour qu'il achète le numéro suivant.
Moi, je ne savais pas tout de l'enquête, bien sûr. Mais on aurait pu m'écouter, quand même. Ne pas diffuser n'importe quoi dans les médias. Par exemple, cette histoire de camionnette blanche. J'avais cru honnête de dire à la police que, le jour du crime, avec des copains, nous avions bien loué un utilitaire de cette couleur. Le flic chargé d'une enquête de voisinage m'avait répondu que les horaires – ceux du meurtre, je suppose - ne collaient pas avec ce que je lui expliquais. Pourtant, tout le monde était parti sur la fameuse camionnette blanche. Quel cliché ! Dans tous les feuilletons policiers, on trouve une camionnette blanche. Pas verte, pas rouge. Le manque d'imagination…
Puisque mon service s'est terminé assez tôt, je suis passé chez Mounir, l'épicier. Depuis la disparition de la fille, il semble très affecté. La police l'avait même soupçonné au départ de l'enquête. Il faut dire que ses activités, ses horaires – il se fait livrer ses cageots de fruits et légumes à n'importe quelle heure et reste ouvert tard le soir – attiraient la suspicion. Il était le seul à avoir conservé la photo de la disparue collée au-dessus du tiroir-caisse. Bernier, le boulanger en face, prétend qu'ainsi, il défiait la police incapable de le coincer.
Devant la photo de Corinne qu'il a épinglée dans son magasin, nous parlons, Mounir et moi. Mais sans jamais émettre d'hypothèses malveillantes, comme certains du quartier. Je lui ai quand même fait remarquer.
— Mounir, tu ne devrais pas mettre une photo de la morte en évidence au-dessus de ton comptoir.
— Et pourquoi ?
— Eh bien, parce que ça peut paraître suspect.
— Tu crois que l'assassin mettrait une photo de sa victime là où passent ses clients ?
— Si, justement, dans Le flic de Palo Alto, le tueur en série épingle des photos de ses victimes un peu partout.
— Je ne regarde pas les feuilletons à la télé.
— Ça aussi, c'est suspect. Tu ferais bien de te méfier quand même.
Mounir se veut un philosophe. Quand il commence à parler des malheurs de l'humanité, il penche la tête, cherche ses mots et dit les gens, comme s'il souffrait pour eux, de leur égoïsme, de leur aveuglement sur la pollution, le climat, les dégâts causés par le manque de solidarité. Jamais il ne désignera untel ou unetelle pour stigmatiser ou critiquer. Pareil pour Corinne dont chacun croit connaître l'assassin. Lui la plaint sincèrement, du fond de son cœur. Nous en parlons, presque à chaque fois. Il finit par lâcher :
— La petite avait beaucoup souffert. Ses problèmes de santé…
— Tu ne crois pas que c'est à cause de ça qu'elle se conduisait comme… comme elle se conduisait ?
— Non, tu ne peux pas juger.
— Son comportement…
— C'est trop simple de classer les gens. La fille a été opérée toute jeune. Il lui manquait des trucs là-dedans (Mounir désignait les intestins) et à quinze ans elle en paraissait douze. Alors tout le monde en déduit Ah, c'est pour ça qu'elle ne se comportait pas bien. Il y a d'abord des apparences et puis on cherche à tout relier par des explications qui deviennent des certitudes.
— De toute façon, on ne l'a pas beaucoup aidée.
Je pensais, en disant cela, que Mounir allait acquiescer. Car, c'est vrai, la petite n'avait pas eu beaucoup de chance. Question d'environnement familial, d'abord. Un père parti. En prison peut-être. Une mère trop accueillante avec les hommes. Enfin, plus accueillante qu'avec ses filles. La banalité moche d'un quartier pauvre, à tel point que ça dispenserait presque de préciser. Mais Mounir n'était pas satisfait de mes allusions, je le voyais au temps anormalement long qu'il mettait à me répondre.
— Qui est ce on ? Ce on qui ne l'a pas aidée ?
— Un peu tout le monde.
— Non, tu dois préciser. Dis ce que tu penses.
— Eh bien, par exemple, Monsieur Leroy.
Monsieur Leroy travaillait pour les ambulances du Val Joli. Il avait fini par renoncer à emmener la petite, tous les matins, dans son institution spécialisée, le Centre Léonne Roussel. Il avait expliqué pourquoi à qui voulait l'entendre et avec tout le manque de discrétion dont il était capable. D'après lui, Corinne essayait de le palper pendant qu'il conduisait. Il avait d'abord réagi en l'obligeant à monter à l'arrière de la voiture. Ce qui ne l'avait pas empêchée de se montrer la poitrine à l'air en pleine ville, à un feu rouge. Il devait y avoir du vrai derrière tout ça, car le chauffeur de taxi qui avait accepté de reprendre le contrat de transport s'était plaint de la même manière, obligeant les éducateurs de l'Institution à venir la chercher eux-mêmes, tous les matins. Après le meurtre, on avait évidemment soupçonné Monsieur Leroy et tous les chauffeurs qui avaient véhiculé Corinne entre l'Institution et son domicile, sans rien retenir contre eux. La police avait éliminé cette piste à cause du témoignage de Fatima Khader, la gérante de l'auto-école juste à côté de la boulangerie-pâtisserie Bernier. Elle avait vu une camionnette blanche s'arrêter et Corinne y monter. Pas une ambulance ni un taxi, elle était formelle et s'y connaissait, évidemment.
Mounir regardait, songeur, la photo déjà jaunie, retenue juste par un bout de scotch, entre les listes de commandes et quelques cartes postales du pays. Les semaines avaient passé, sans qu'on trouve un suspect crédible. Le crime abominable restait donc impuni, comme si la police, vu la désespérance du cas, avait décidé de renoncer. Ou comme si elle avait trouvé trop de coupables, justement.
Il y avait déjà fort à faire du côté des connaissances de la sœur, Mylène, en pleine santé physique, elle. Elle qui avait fréquenté le collège Jean Zay où elle s'était distinguée, disait-on, en faisant les quatre cents coups avec les pires éléments de l'établissement. Ceux qui fumaient, derrière le stade, à l'endroit où on avait retrouvé le corps.
— Oui, dit enfin Mounir. Les hommes sont cruels entre eux, gratuitement. Pas comme les bêtes qui ne tuent que pour manger. Le péché, il est là !
C'était étrange de voir Mounir parler comme un curé. Dans sa religion, il y avait donc aussi des pécheurs !
— Tu n'as pas l'air de me croire, ajouta-t-il. À cause de ce que je viens de dire sur le péché ? Eh oui, les hommes sont tous des pécheurs ! Tu n'es pas d'accord avec moi, le Croisé ?
Le Croisé ! Il avait donc deviné mes pensées, quand je le regardais ? En fait, les histoires de religion, ce n'est pas trop mon truc. Je retenais plutôt ce qu'il venait de dire sur les animaux. Incapables de cruauté, parce que cela ne leur sert à rien.
J'avais soudain envie de revoir Cornélius, pour mesurer, face à lui, l'importance de ce que Mounir venait de dire. Car il avait raison. Chez ces bêtes-là, on ne fait pas souffrir gratuitement. Et pourtant, une corneille a l'intelligence d'un chimpanzé. Peut-être même plus, d'après certains spécialistes. En tout cas l'intelligence d'un enfant de deux à cinq ans. Si on ajoute qu'on dit parfois de certains humains qu'ils ont l'intelligence d'un enfant de cinq ans, cela signifierait qu'un animal aurait le même niveau d'intelligence qu'un homme stupide. Et malgré cela, ces oiseaux n'auraient même pas inventé la cruauté !
— As-tu des graines ?
La première fois, quand j'avais pris ces fameuses graines qui suscitaient tant les sarcasmes de Sonia, Mounir m'avait regardé, l'air outré par ma question.
— Des graines, des graines… Oui, évidemment, j'ai des graines, toutes sortes de graines.
— Ce que mangent les corbeaux.
— Ah, tiens, prends ça.
Il m'avait tendu un petit sachet en plastique avec des noix, comme si donner à manger aux corbeaux, cela ne le surprenait pas du tout.
Aujourd'hui, après l'épicerie de Mounir, au lieu de rentrer chez moi, j'ai tourné à gauche dans l'avenue du Général Leclerc, la grande avenue qui donne sur le carrefour. Direction le collège Jean Zay, son stade, son début de forêt et son petit chemin creux. J'ai encore éprouvé le besoin de revenir à cet endroit, qui est aussi celui où on a retrouvé Corinne. J'y pénètre avec une sorte de crainte, comme quand on entre dans un lieu sacré sans savoir quelle contenance adopter, comment tenir ses mains, s'il faut baisser la tête ou pas. C'est donc le lieu du meurtre et, en même temps, le repère des oiseaux. Mais je suis certainement venu pour eux. Je m'interdis d'en douter. À cette heure-là, Cornélius doit être revenu dans son arbre, avec ses congénères et près de Madame, puisque les corbeaux sont des espèces fidèles qui gardent le même conjoint toute leur vie. Je précise que c'est un mâle, détail dont il n'est pas aisé de se rendre compte pour ces animaux non dotés de l'appendice ridicule dont se vantent les humains. Je suppose que l'arbre où il loge doit être un châtaigner. Ou quelque chose d'autre ? Je ne m'y connais pas du tout, question arbres. On en a planté toute une rangée pour donner un décor au stade.
En m'approchant, je remarque qu'il y a déjà du monde. Des garçons et deux filles. Du mauvais genre, évidemment. Arrogants, bien entendu. Un grand gaillard, efflanqué, la mèche rebelle et crasseuse, s'est approché de moi.
— Qu'est-ce que tu viens branler ici ?
Je n'ai pas l'habitude de m'en laisser imposer. Certains qui avaient voulu monter dans mon bus pour y ficher le bordel auraient pu en témoigner. Mais là, j'étais pris au dépourvu. Qu'étais-je venu faire dans cet endroit improbable, effectivement ? J'entendais les moqueries des filles. C'est vrai, traîner en ces lieux, le soir, devant des arbres à la limite d'un stade où seuls des besogneux de la course matinale avant le boulot et les scolaires foulaient encore la piste, ça pouvait paraître bizarre.
— Un habitué de l'endroit, dit une voix.
Je ne le savais pas encore à ce moment-là, cette voix, c'était la sœur de Corinne, Mylène, qui avait aussi mauvaise réputation qu'elle. On disait qu'elle offrait ses services aux automobilistes, tard le soir, à une station de taxi, dans l'avenue qui prolongeait celle du Général Leclerc. Il me semblait effectivement avoir déjà vu une fille avec cette allure-là en revenant de mon service. Mais, comme elle était outrageusement maquillée, c'était difficile de se prononcer vraiment. La sœur faisait donc ça, d'après la rumeur. Et pour de l'argent… évidemment !
Je suis donc reparti, sans rien dire, les laissant tous à leur petit trafic. De toute façon, c'était raté. Aucun moyen d'établir le contact avec Cornélius dans une ambiance pareille.
Sonia m'attendait. Je lui avais donné la clef depuis longtemps, dans le vague espoir qu'elle vienne s'installer à la maison. Mais non. Elle avait des principes. Elle ne voulait pas de la routine, des habitudes de couples pépères. Pour être tout à fait sincère, je ne me donnais pas l'impression d'y tenir plus que ça. Sauf pour les voisins. Ils étaient peu nombreux. Juste au-dessus, au troisième et dernier étage, un ménage de vieux qui peinaient à monter l'escalier et, au-dessous de chez moi, l'appartement des Lopez où ils vivaient à quatre dans un espace pas plus grand que le mien. En face, des familles que je connaissais mal. Il n'empêche, j'étais un homme tout seul. S'il n'y avait pas eu de femme, ça aurait risqué d'attirer des ragots inutiles. Surtout après ce qui s'était passé dans le quartier. Cette terrible affaire, la pauvre Corinne…
Sonia et moi, nous nous connaissons depuis plus d'un an. Assez pour ne plus avoir trop à découvrir de l'autre. Son physique n'a rien de renversant. La manière dont elle s'habille, se maquille, se met en scène en tant que nana non plus. Sans être follement amoureux, j'avoue qu'elle me plaît bien. Et puis, elle fait preuve de performances appréciables sous la couette, même si je confesse n'avoir pas trop de points de comparaison. Au début, j'ai été surpris. Des trucs que je n'imaginais pas. Puis je m'y suis fait.
Souvent, elle a le défaut de vouloir tout simplifier. Par exemple quand je lui parle de mes difficultés quotidiennes dans mon travail. Ça l'intéresse très peu. Les retards, les incivilités, les grilles de service mal fichues, elle feint de ne rien entendre, ou répond crânement :
— Qu'est-ce que t'en as à foutre ? Tu crois qu'ils vont te donner une médaille pour ta fidélité ? Au vaillant conducteur de bus.
— Mais c'est important pour moi !
— Eh bien, fais-le encadrer, ton diplôme de méritant.
Elle fait souvent preuve d'un étonnant bon sens, je dois l'avouer. Et même d'un bon sens que je qualifierais de profond, sans mépris aucun. Dans l'esprit de certains, le bon sens n'est qu'une consolation pas toujours bienveillante attribuée aux intellectuellement faibles. Les peut mieux faire du bulletin de classe. Ceux qui projettent l'horizon trop bas, qui vont planter dans les betteraves avant la piste d'atterrissage. Mais chez elle, cela peut prendre une tournure singulière qui me surprend parfois.
Bien entendu, nous avions eu quelques accrochages à propos de Cornélius. Les premiers temps de notre liaison, elle avait demandé pourquoi pas un chat ? Un chat ! Une bonne pâtée, un gros ronron et on se couche.
Un peu excédé par ses préjugés partisans, je lui ai demandé, un jour.
— Pourquoi tu n'aimes pas ces oiseaux ?
— Parce que ça ne sert à rien.
— Les chats, c'est pareil. Ils sont là. Nous ne savons pas pourquoi. Et eux non plus ne savent pas pourquoi.
— C'est mignon, un petit chat. Et puis, ils mangent les souris.
— Et à quoi servent les souris ?
— Aux labos qui cherchent de nouveaux médicaments.
— Tu n'as pas honte ? Les labos peuvent se passer d'expérimentations sur les animaux. Simple question de fric. Non, sérieusement ?
— Bon, alors, les souris servent à… nourrir les chats.
— Et pourquoi nourrir les chats ?
— Mais il faut bien peupler la terre !
— La terre existait avant que les corbeaux, les chats, les souris et les hommes ne soient là. Ça ne l'empêchait pas de tourner.
Je croyais qu'elle n'aurait plus rien à répliquer. Pourtant, après avoir vidé la moitié d'un paquet de chips et une canette de Coca, elle avait conclu, persifleuse :
— En somme, être là, simplement pour être là, ça n'a pas de sens. Et si c'est pour faciliter la vie à d'autres qui seront aussi là pour être là, ça n'en a pas non plus !
Je n'avais pas su quoi répondre. Mais depuis, je me méfie. Pas de sujets trop compliqués où je ne serais pas à la hauteur.
Aujourd'hui, elle a décidé de jouer sa partition aigrelette, comme dans un vrai couple.
— Qu'est-ce que tu faisais ? Ton service est fini depuis longtemps.
— J'ai discuté avec Mounir.
— Jusqu'à maintenant ?
— Oui. Regarde ce que j'allais chercher.
J'ai montré les graines. L'argument peine à convaincre.
— C'est quoi, ça ? Le repas de ce soir ? Encore pour ton oiseau !
Sonia m'agace, mais je dois lui répondre en restant conciliant.
— Il reste du roast-beef dans le frigo.
— Alors, tu m'emmènes au resto.
J'ai regardé par la fenêtre, la pizzeria en face, car Sonia adore les pizzas.
— Ah, j'y pense, c'est mardi, aujourd'hui. Ils ferment tous les mardis.
— De toute façon, en ce moment…
— Quoi, en ce moment ?
Sonia baisse la tête. Elle n'a pas envie d'expliquer pourquoi en ce moment. D'une manière générale, les conflits lui font horreur. Le rentre-dedans, ce n'est pas son genre. J'insiste.
— A part quelques malheureuses graines pour un oiseau, que me reproches-tu ?
— Je ne te parle pas des graines, mais de cette histoire. Le meurtre de la fille.
— Oui, c'est terrible, mais je ne vois pas le rapport avec les graines de chez Mounir.
— Le rapport, ce sont tes obsessions. Tes oiseaux et puis cette pauvre Corinne. Si, si ! Tu ne réalises pas. Je compte aussi, moi !
— Ah, ça alors ! Tu ne vas pas me reprocher de m'intéresser à un drame qui nous concerne tous, qui s'est déroulé pas loin d'ici…
— ...et qui concerne une fille que tu n'as jamais vue. Enfin, j'espère…
J'ai du mal à supporter ce genre d'insinuation banale de femme jalouse. Se comparer à une morte ! Quelle horreur !
— Figure-toi que je ne suis pas indifférent à mon prochain, moi. C'est de cela qu'on crève aujourd'hui. On s'en fout des autres.
— Pas une raison pour pleurnicher la nuit en répétant Corinne.
— Oh !
— Si. Je t'ai entendu. Plusieurs fois.
— Eh bien, j'en suis fier. De ne pas être comme les autres. Tous ces gens indifférents, sans pitié pour ce qui se passe autour d'eux.
— Les hommes sont comme ça.
— Les hommes peut-être, mais pas les oiseaux justement. Quand un des leurs meurt, ils lui organisent un hommage funèbre.
— Tu inventes.
— Attends. Je vais te montrer. Là, le livre de Mac Mullroney ou Malroney. Je ne me rappelle plus bien son nom. Mais je vais le retrouver. Ça parle de rites mortuaires chez les corvidés.
