Les révélations d'un papillon - Rokia Tamache - E-Book

Les révélations d'un papillon E-Book

Rokia Tamache

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Beschreibung

Enzo est aux prises avec de profonds malaises existentiels. Un papillon et un sage l’aideront à découvrir que son mal-être provient de dettes de conscience et de conflits non résolus. À cela s’ajoute un drame obscur en lien avec son père décédé. En quête de vérité et de sérénité, Enzo entamera un cheminement intérieur long et tortueux, mais salvateur.
Ce parcours, imprégné de magie, offre une vision spirituelle de la vie, ainsi que les clefs qui peuvent mener à solutionner les difficultés psychiques et physiques. Il incite à la réflexion tout en captivant par des aventures originales et des émotions riches.


À PROPOS DE L'AUTEURE


L’art sous toutes ses formes fait vibrer Rokia Tamache, puisqu’elle peint et écrit. L’eau et la lumière l’inspirent. Tisser une histoire l’exalte et lui permet de partager sa compréhension du monde avec ses semblables de tous âges. Ses voyages à la rencontre d’autres sociétés nourrissent son esprit par le mystère de ces diverses cultures.

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Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Citation

Autres publications de Rokia TAMACHE

Chapitre un

Chapitre deux

Chapitre trois

Chapitre quatre

Chapitre cinq

Chapitre six

Chapitre sept

Chapitre huit

Chapitre neuf

Chapitre dix

Chapitre onze

Chapitre douze

Chapitre treize

Chapitre quatorze

Chapitre quinze

J'adresse mes remerciements

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Les révélations d'un papillon / Rokia Tamache.

Noms: Tamache, Rokia, 1940- auteur.

Identifiants: Canadiana 20200083740 | ISBN 9782898090295

Classification: LCC PS8639.A535 R48 2020 | CDD C843/.6—dc23

Auteure :Rokia TAMACHE

Titre :Les Révélations d'un Papillon

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.

©2020 Éditions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

ISBN papier : 978-2-89809-029-5

ISBN E-Pdf : 978-2-89809-090-5

ISBN E-Pub : 978-2-89809-091-2

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives du Canada

Dépôt légal papier : 3e trimestre 2020

Dépôt légal E-Pdf : 4e trimestre 2020

Dépôt légal E-Pub : 4e trimestre 2020

Révisions : Éditions du Tullinois

Illustration de la couverture :Mario ARSENAULT -Tendance EIM

Imprimé au Canada

Première impression : Juillet 2020

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

Citation

Durant son court passage sur cette planète,

l’Homme a le devoir d’honorer la vie,

quelle qu’elle soit et où qu’elle soit.

Autres publications de Rokia TAMACHE

La goutte qui déborda… – roman, 2011

Le plan Vénus mon amour – science-fiction, 2014

Bourdon – récit jeunesse, 2015

Chapitre un

La montre d'Enzo affichait deux heures du matin. Debout sur le seuil de sa résidence, un rictus de satisfaction sur le visage, il suivit du regard son dernier invité qui se rendait à sa voiture. Il verrouilla sa porte à double tour et observa son vaste salon richement meublé et décoré, mais soudainement libéré de ses convives. Des émanations subtiles flottaient dans l'air, celles du parfum des femmes présentes à peine quelques minutes auparavant et de l'alcool coulé à flots durant cette soirée mondaine. Des bouteilles vidées de leur nectar, ce puissant inhibiteur de désagréments, traînaient ici et là. Plusieurs verres encombraient les tables de coin et les étagères d'une somptueuse bibliothèque grenat, coupée dans du bois massif et écrasante par sa taille. Dans un soupir de soulagement, Enzo salua Fridena, son employée de maison, qui s'apprêtait à remettre le lieu dans son ordre initial. Elle avait pour habitude de passer la nuit dans cette demeure lorsqu'Enzo organisait des réceptions. Enzo dénoua sa cravate et respira profondément. Il emprunta indolemment les cinq marches de l'escalier qui menait à sa chambre, une pièce beaucoup plus dépouillée et sobre, où il s'empressa de fermer les stores de la fenêtre. Désabusé, il s'affala sur son lit spacieux. Le mal-être qui l'habitait depuis plusieurs années déjà refit surface dans son esprit et serra sa poitrine. Les nouvelles dispositions qu’il envisageait le préoccupaient à nouveau. La sonnerie de son cellulaire interrompit ses réflexions :

— Allô, c'est moi, modula une voix féminine.

Enzo se rassit avec nonchalance. D'un rire joyeux, il enchaîna :

— Oh, Nadine, toujours aussi lève-tôt, à ce que je vois.

— Comment a été ta réception ?

— Les débuts de soirée sont toujours agréables. Je m'amuse à observer mes invités se vanter de leur succès en affaires ou dans la vie en général. C'est à qui éblouirait  l'autre et je les envie à l'occasion. Les apparences, Nadine ! Mais j'avoue que leur départ laisse un grand vide.

— Ne penses-tu pas que tu es toi-même un adepte du faux-semblant ?Enchaîna Nadine d'un ton goguenard. On ignore tout de toi. Tu uses de ton charme à la moindre occasion. As-tu cherché à  impressionner tes nouvelles invitées ?

— Tu exagères un peu, répondit Enzo. Ce qui, chez moi, exerce un quelconque  attrait auprès des gens est inné et je n'y peux rien. Si seulement cela pouvait m’aider dans d'autres situations…

— Allons, reprit Nadine, tu sais pertinemment que tu sors de l'ordinaire. Ta grande taille, tes yeux perçants et ta chevelure noir corbeau ne laissent personne indifférent. En plus, tu portes un soin particulier à ton apparence en t’habillant avec goût et, lorsque tu exposes une idée, tu réussis à convaincre même les plus récalcitrants. Je ne vois pas de quoi tu pourrais te plaindre.

— Peut-être ! admit Enzo. Au fait, je t’annonce que je présenterai ma démission lundi prochain.

— C’est ton choix et je ne peux que l’approuver. Depuis le temps que tu en parles, je pense que ta décision est mûrement réfléchie. Tu devras simplement vivre avec les conséquences.

— Oui, naturellement, tu me le répètes si souvent que je ne peux l’oublier. Quand tu rentreras, tu m’inviteras à prendre un café chez toi ou dans un bistrot pour approfondir le sujet. Pour le moment, je n’en dirai rien à ma mère pour ne pas l’inquiéter outre mesure.

Enzo refusait de dévoiler à quiconque la raison qui le poussait à concrétiser sa résolution. Même Nadine en ignorait totalement le motif. En son for intérieur, il craignait que ses maux ne s’aggravent et que ses confrères ne s’en aperçoivent. Il voulait éviter que la firme d’avocats qui l’employait depuis de longues années mette subitement fin à son contrat. 

Le lendemain, dans sa cuisine baignée par un soleil radieux, Enzo s’attabla pour savourer son repas du matin qui prenait, comme toujours, l’allure d’un déjeuner. Mais son appétit avait anormalement diminué. Fridena, les yeux écarquillés d’étonnement, ne manqua pas de réagir :

— Mais vous n’avez rien mangé, Monsieur ! Peut-être qu’il n’était pas à votre goût ?

— Si, si, si, je vous assure, tout était parfait, la tranquillisa Enzo, mais je n’ai pas faim.

Souriant, il se confondit en remerciements et couvrit Fridena d’éloges, puis il se rendit dans la salle de bain. Cette jolie pièce, aménagée dans des tons de bleu aussi profond que l’océan, l’invita à se dorloter longuement. Quand il fut prêt, il s’installa confortablement dans son fauteuil, en face de la baie vitrée du salon, et déplia sur ses genoux le plan des parcs nationaux des environs de Vancouver. Il opta pour celui qui répondait à ses envies de découverte du moment. Peu de temps après, assis au volant de sa voiture, il salua Fridena une dernière fois. La température, en cette journée de printemps ensoleillée, était douce et porteuse de renouveau. 

À proximité du lieu qu’il avait choisi d’explorer, Enzo tourna quelques minutes en rond avant de dénicher une place de stationnement. En ce dimanche après-midi, l’imposant boisé fourmillait d’amoureux de la nature. Enzo pouvait humer l’odeur du sol encore humide de rosée matinale. Il se mêla malgré lui aux autres visiteurs. Puis, laissant ses pas le guider, il emprunta un sentier étroit et cahoteux. Il se promena longuement en découvrant les merveilles d’une végétation exubérante. Le tronc d’un arbre abattu dans un endroit retiré de la cohue vrombissante l’attira. Il s’y assit pour reprendre son souffle et mieux savourer l’énergie qui se dégageait du domaine. Il contempla les feuilles des grands végétaux et des arbustes bercés par une brise à peine perceptible. Il poussa un soupir et entreprit de méditer, selon une méthode dénichée dans un magazine scientifique plusieurs années auparavant. Quelques minutes plus tard, soudainement oppressé à la poitrine et redoutant une crise de panique, il se leva précipitamment. Par de profondes respirations, il réussit à maîtriser cette intruse pernicieuse. Alors, son esprit troublé l’entraîna dans une nostalgie inhabituelle. 

Enfant unique, il se souvint avoir vécu dans une agréable insouciance. Son père, représentant commercial, était souvent en déplacement. Cette absence lui permit de flirter dès son adolescence avec certains plaisirs artificiels, dont les boissons alcoolisées. Enzo se remémora un bel après-midi d’été, très chaud. Il était assis sur un vieux banc vert en fer forgé, dans le jardin d’un ami de classe. Une soif pressante s’apaisa  lorsque ses lèvres rencontrèrent le goulot d’une bouteille de bière fraîche dont il se rappela la marque. Aussitôt que ses papilles gustatives s’imprégnèrent de ce nectar, elles activèrent un courant électrique qui traversa ses neurones. Il en ressentit un plaisir nouveau. Enzo en avait encore la saveur à la bouche. Ainsi que de belles sorties avec ses amis accompagnés de jolies filles. Il se remémora surtout le pouvoir de son charme sur la majorité d’entre elles. Le souvenir de ce passé insoucieux le plongea dans la mélancolie.

Au au début de la cinquantaine, les trépidations de la vie citadine le séduisirent. Il affectionna avec condescendance tous les bons côtés que lui procurait sa profession : l’illusion de la perfection de son quotidien, les mondanités et leurs artifices, les voyages d’affaires, la découverte d’autres parties de la planète, le tout agrémenté de réceptions et de plaisirs en tous genres. La griserie des soirées passées dans les bars et son insouciance envers l’avenir le poussèrent à dilapider son argent. Finalement, Enzo, pris dans ce piège d’incomplétude et broyant incessamment du noir, fut confronté à l’incapacité d’éprouver de la joie. Le contentement l’avait abandonné. Il réfléchit longuement sur ses oscillations constantes entre morosité et ravissement. Il découvrit avec amertume que ni sa profession aux multiples avantages, ni les gains qu’elle lui prodiguait, ni le nectar qui jadis l’enivrait ne réussissaient plus à combler son sentiment de vide intérieur. Malheureusement, la cause de ce mal-être restait impénétrable. Il éprouvait en outre des malaises physiques, qu’il attribua d’abord à un stress accumulé pendant de nombreuses années à maintenir son train de vie.

La peur de ne jamais connaître l’origine de ses palpitations le tourmentait. Sans crier gare, l’irritabilité prenait parfois possession de son humeur et contrôlait ses réactions. Les pilules achetées ici et là en pharmacie ne purent amoindrir ses maux, profondément ancrés en lui. Mais pourquoi ce mal-être perturbait-il son quotidien paisible en apparence et enviable aux yeux des autres ? Si seulement, il le savait ! Malgré ses états d’âme et la monotonie qui l’enveloppaient, Enzo préférait ne pas partager ses descentes aux enfers. Il subissait souvent de façon inattendue des arythmies cardiaques qui secouaient sa poitrine au point de barrer la route à sa respiration. Il appréhendait ces moments, même s’ils étaient suivis de remontées lénifiantes. L’angoisse d’une crise soudaine ternissait sa vie. Il déploya des efforts soutenus pour fonctionner adéquatement au quotidien et ne pas sombrer dans la dépression. Il refusa de consulter les médecins. Il craignait d’apprendre qu’une maladie grave avait pris possession de son corps et de son esprit. Il se renferma petit à petit sur lui-même. Au travail, il répondait à tous ceux qui l’interrogeaient que tout allait très bien.

Après ses crises d’angoisse et revenu au moment présent, Enzo, toutdésemparé, la bouche sèche et les mains moites, ne savait que faire pour retrouver son calme. La sempiternelle question le tarabustait toujours : pourquoi ce mal-être ? Des pensées, aussi sombres que des tombeaux antiques, infestaient son monde intérieur. Elles accentuèrent la tristesse qu’il traînait avec lui depuis fort longtemps. Plus rien ne le contentait. Il se détourna même de ce qui auparavant lui faisait plaisir et lui offrait un soulagement passager. Il quitta le parc à contrecœur ; l’idée d’être seul chez lui l’affolait. Il ne voulait pas être confronté une fois de plus à ses phobies.

-o0o-

Nadine, vouée à la cause de l’accessibilité des médicaments sur ordonnance pour les malades de toutes les classes sociales, participait à l’étranger à un colloque sur la phytothérapie. À son retour, réticente à l’idée de rencontrer Enzo, elle s’abstint de communiquer avec lui.

-o0o-

En ce lundi matin décisif, Enzo entra dans le bureau du directeur de la firme qui l’employait. Il embrassa du regard la pièce lourdement meublée qui ressemblait à un salon privé. Sa poitrine se serra et sa gorge se noua. Ses lèvres étaient déformées par un rictus qui trahissait une angoisse tenace. D’un mouvement léger, il tendit sa lettre à son supérieur hiérarchique. Déjà averti du geste qu’il s’apprêtait à poser, celui-ci le scruta brièvement et hocha la tête pour exprimer son regret de le voir quitter l’entreprise. Une courte discussion teintée de courtoisie s’engagea entre les deux hommes. Puis ils échangèrent un dernier regard. Ces moments incommodèrent Enzo, qui appréhendait de manquer de courage devant l’inconnu. Toutefois, soulagé par l’aboutissement de ses cogitations, il abandonna les lieux sans se retourner. Il comprenait qu’il n’avait été qu’un employé parmi d’autres dans cette société, qu’il était loin d’être essentiel comme certains confrères le prétendaient. Soudain, son humeur s’assombrit et il ne sut comment combattre ce malaise. Une douleur l’assaillit à la poitrine. Son exhalation s’accéléra. Il entra dans le premier troquet qu’il vit dans la rue. Il s’installa à une table et s’efforça de respirer normalement tandis qu’un garçon de café l’invitait à passer sa commande.

— Un verre d’eau fraîche et un chocolat chaud, lui demanda-t-il d’un seul souffle.

Enzo n’entendait plus que son cœur battre quand le serveur déposa ses boissons. En guise de remerciement, il eut tout juste la force de lui offrir unsourire en coin.

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Enzo, pris de vertige devant le vide laissé par ses occupations antécédentes, eut le réflexe de le combler par d’innombrables regrets. Son souhait d’échapper à la solitude, redoutable ennemie des temps modernes, le poussa à flâner des heures entières dans les bibliothèques de son quartier. Il finit par les connaître par cœur. Ses rencontres sporadiques avec Nadine ne suffirent pas à adoucir ses passages à vide. Il devait composer avec son exil intérieur. Pendant des mois, il élabora de nouveaux projets d’avenir sans jamais en concrétiser aucun. Pour éviter d’inquiéter sa mère, il écourta ses appels téléphoniques.

De brèves retrouvailles avec Nadine l’aidèrent à alléger son esprit de ses préoccupations. Un jour, confortablement assis dans son salon, il la fixa et lui fit quelques confidences :

— Je sais maintenant ce que je veux faire du reste de mon existence, puisque je suis à l’abri de pénuries, du moins je l’espère.

— Enfin ! Tu as décidé d’en parler. Et de quoi s’agit-il exactement ? s’enquit Nadine, curieuse.

— Acheter une vieille maison, un genre de petite ferme avec une étable, loin de la fébrilité de la vie urbaine.

— En es-tu sûr ?

— Parfaitement ! En tant qu’amie, tu pourras t’installer chez moi et poursuivre tes activités. En voiture, on atteint rapidement le centre-ville.

Nadine, le visage pourpre et les mâchoires serrées, dégagea agilement quelques mèches de cheveux de son front. Elle se leva lentement, tourna sur elle-même, puis répondit à Enzo, d’une voix tremblante d’émotion et le verbe haut :

— Ne cherche pas à me berner, surtout pas en prétendant que tu ne mijotais pas cette idée depuis un certain temps. Je ne t’accorderai aucun crédit.

Enzo redressa son torse et suivit Nadine du regard. Manifestement choqué, il répliqua en articulant chaque syllabe :

— Pas Du Tout. Tu peux me croire. Il y a encore une semaine, je n’étais même pas sûr de réaliser ce projet. L’important, pour l’instant, est de choisir ensemble le lieu. Voici quelques annonces que j’ai recueillies sur Internet.

Toujours en colère, Nadine arpenta la pièce. Elle se mit à gesticuler et, d’une voix saccadée, elle lui révéla les frustrations qu’elle gardait en elle depuis trop longtemps :

— Ce qui me désole, Enzo, c’est le peu d’attention que tu accordes à ceux qui t’entourent. Tu me demandes de te suivre dans ta nouvelle aventure. Je regrette, mon ami, mais je reste dans mon appartement et te souhaite bonne chance dans la réalisation de ton projet. Comme toujours, tu fais ce qui comble tes désirs, même les plus furtifs, et tu refuses systématiquement d’écouter mes propres besoins.

Enzo, impassible, se cala dans son fauteuil en croisant les jambes. Il ajouta en toussotant :

— Bien. C’est comme tu voudras. De toute façon, nous ne sommes liés par aucun contrat. Nous avons connu une certaine intimité ensemble, sans plus. Mais si, à un moment donné, tu changes d’avis, fais-le-moi savoir. J’espère que nous continuerons d’être de bons amis.

— Naturellement ! répliqua Nadine, les lèvres totalement pincées.

Le souvenir de leur passé la rendit mélancolique. Elle quitta Enzo en grommelant.

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Les semaines passèrent sans qu’Enzo reçoive de nouvelles de Nadine. Un peu déçu, il demeura toutefois confiant dans sa décision qui devait lui apporter plus de paix et de sérénité. Il laissa définitivement derrière lui les années investies dans sa carrière ainsi que tous les artifices de la vie citadine. Il s’établit dans une maison sur un très large terrain sobrement  boisé, à North Vancouver. Il était loin de toute habitation et même de l’autoroute. Enzo appréciait cet endroit qui lui offrait une grande tranquillité. Plusieurs conifères protégeaient la demeure des yeux indiscrets et des vents violents. Il y aménagea d’abord ses meubles et planta quelques fleurs pour rendre sa résidence plus attrayante. Comme la propriété comprenait une étable, Enzo projeta d’élever des mammifères.

Peu de temps après son installation, il acquit trois vaches. Pour mieux administrer sa petite entreprise, il participa à des ateliers sur la gestion des fermes. Tout lui plaisait et avait l’air de fonctionner comme sur des roulettes, même si Nadine lui manquait beaucoup. Il s’étourdit sans compter les heures dans l’accomplissement de ses nouvelles tâches. Le seul inconvénient de cette vie était l’éloignement de la résidence de sa mère. Mais il pouvait toutefois s’y rendre rapidement en voiture.

Après plusieurs mois, Enzo récolta les bénéfices de son rude labeur et en fut enchanté. Nadine avait fini par enterrer son aigreur et son orgueil. Elle venait parfois lui rendre visite durant les week-ends. Mais quand elle repartait, elle laissait un grand vide. En s’adonnant à ses occupations, Enzo avait cru pouvoir stopper le vague à l’âme qui l’habitait depuis longtemps, mais il constata que ce n’était malheureusement pas le cas. Son mal-être refit surface et mina à nouveau son quotidien. Même la bonne humeur de Nadine ne suffit plus à lui procurer des moments de répit. Ce malaise sournois jouait à cache-cache avec lui et lui faisait perpétuellement ressentir de l’inconfort dans la poitrine. Les palpitations et les nœuds qui serraient sa gorge entravaient parfois sa respiration. Lui qui pensait en avoir fini avec cette série d’indispositions ne parvint pas à trouver la lumière au bout du tunnel dans lequel il était enfermé. Il ne saisissait toujours pas la cause de son mal.

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Un jour de semaine, il planifia de se rendre dans le parc qu’il avait découvert à son arrivée dans la région. Il abritait une luxuriante végétation composée surtout de conifères, mais aussi de feuillus exhibant leurs multiples couleurs. La variété des plantes qui y poussaient donnait une touche de gaîté à cet endroit mystérieux. L’odeur de la terre et de la flore émerveilla Enzo. Il flâna derrière les autres visiteurs et s’engagea lentement sur le pont suspendu qui surplombait de plusieurs mètres une rivière torrentueuse aux contours irréguliers. Fasciné par le spectacle qui s’offrait à ses yeux, il s’immobilisa en se cramponnant à la rampe pour laisser passer les marcheurs. Il contempla le tumulte du courant à l’emplacement où il se transformait en une cascade d’eau impressionnante. Puis, à la sortie de la passerelle, en avançant indolemment le long de la rive, Enzo aperçut des bassins de couleur vert émeraude et turquoise. Le bruit de la rivière en ébullition retentissait dans tout le parc. Enzo suivit alors nonchalamment les beaux sentiers aménagés de plates-formes en bois. Il s’engagea dans une allée de majestueux cèdres, dressés comme les colonnes d’un temple. Leurs troncs ornés de fougères et de champignons rares fascinèrent Enzo. Dans ce lieu idyllique, il oublia sa tristesse et son origine. Une légère brise caressa ses bras nus. Il décida de longer la rivière en admirant les rayons du soleil qui l’inondaient de plein fouet. Tout l’invitait à s’asseoir sur une des nombreuses roches qui bordaient le cours d’eau bouillonnant. Il prit place sur celle qui lui parut la plus confortable. Arrosé des gouttelettes microscopiques, il se délecta du moment présent et contempla cet univers que rien ne semblait troubler. Sa respiration, même entrecoupée, l’assura qu’il était encore vivant. Les yeux baissés, il écoutait les battements de son cœur. Quelques papillons tournoyaient ici et là.

Enzo emprunta ensuite d’autres sentiers, prêtant l'oreille aux divers chants d'oiseaux qui agrémentaient l'atmosphère avec leurs symphonies dirigées par un chef d’orchestre invisible. Plusieurs endroits étaient baignés d’une vive clarté. Les cimes des plus grands végétaux filtraient les rayons du soleil qui illuminaient joyeusement la nature. Finalement, l’énergie qui habitait Enzo cet après-midi-là l’abandonna peu à peu. Après s’être promené quelque temps et avoir exploré plusieurs recoins du parc, il quitta ce beau domaine en se promettant d’y revenir.

Chapitre deux

Une semaine plus tard, Enzo éprouva de l’ennui et décida de retourner dans son parc préféré. Il repéra un banc en retrait des sentiers, surplombant la rivière. Il s’y installa, espérant ressentir le même apaisement que la dernière fois. Mais il haletait, et la magie des lieux n’y changeait rien. Il n’entendait plus le bruit du cours d’eau, accablé qu’il était par l’idée que rien ne pouvait plus dissiper la sensation désagréable dans son thorax. Il devrait donc se résigner à vivre en permanence sous le joug de ses humeurs oscillant entre taciturnité et vivacité. Il s’entêtait à refuser les soins de professionnels de la santé et à dédaigner  toute expertise médicale concernant l’origine de ses douleurs à la poitrine.

Un papillon blanc de taille inhabituelle interrompit Enzo dans ses réflexions. Il vint se poser sur le bout de son nez. Enzo fut amusé par son chatouillement qui réussit en outre à le faire sourire. Pour éviter d’effaroucher l’insecte, il s’immobilisa. Il n’avait jamais vu de près un lépidoptère si imposant. Il eut à peine le temps d’admirer ses grands yeux que son éphémère compagnon  s’éloigna en voltigeant non loin de lui. Médusé, Enzo se demanda :

— Pourquoi ce papillon est-il si léger alors que moi je me sens si lourd et si triste ? Si je pouvais, ne serait-ce qu’un bref instant, faire l’expérience de son agilité.

À sa stupéfaction, le lépidoptère revint vers lui et lui chuchota à l’oreille :

— Tu peux être aussi allègre que moi, si tu le veux.

Abasourdi, Enzo sursauta et éloigna promptement l’insecte de sa main. Il se leva et s’assura que personne ne l’entende avant de rétorquer nerveusement :

— Mais… est-ce bien toi qui me parles ?

— Oui, c’est moi, répondit le papillon en s’approchant de lui.

Enzo, décontenancé, chassa à nouveau le lépidoptère. Il pensa que son mental lui jouait un mauvais tour et que la voix qui résonnait dans ses oreilles provenait de son imagination galopante. Encore sous le coup de l’étonnement, il quitta rapidement le parc en marmonnant des mots inaudibles. L’inquiétude l’envahit et il se promit de consulter un psychiatre pour s’assurer du fonctionnement de ses neurones. Le soir venu, toujours perturbé par cet événement, Enzo essaya de se calmer en consommant de la vodka et fumant des cigarettes. Il rejoignit sa chambre en titubant et s’endormit aussitôt. Mais son sommeil chaotique engendra des cauchemars qui l’agitèrent une bonne partie de la nuit.

Le lendemain matin, préoccupé par ce qu’il avait vécu la veille, Enzo s’imposa une douche froide qui le fit tressaillir et réussit à le sortir de sa léthargie. Après avoir bu d’une traite sa tasse de café, il se rendit à son bureau, un petit local aménagé près de son garage. Profitant de l’absence de Marco – l’employé qui venait de temps en temps pour tenir à jour sa comptabilité –, il mit un peu d’ordre dans ses papiers personnels. Puis il consacra le reste de sa semaine à organiser un coin potager pour faire pousser des tomates, des concombres et de la laitue. Pour orner l’un des murs de sa maison, il planta soigneusement plusieurs boutures de géraniums de diverses couleurs, sachant qu’ils recevraient généreusement les rayons du soleil de l’après-midi.

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