Martin Luther King - Gilles Vandal - E-Book

Martin Luther King E-Book

Gilles Vandal

0,0

Beschreibung

Apprenez-en davantage sur le leadership de Martin Luther King !


Cinquante ans après sa mort, Martin Luther King incarne aujourd’hui encore un leader exceptionnel. En contestant le statu quo, ce défenseur des droits civiques est à l’origine d’un changement social majeur dans l’Amérique des années ’50-’60. Orateur hors pair et militant déterminé, Prix Nobel de la paix, il déploiera un activisme politique d’envergure contre l’injustice sociale et la discrimination raciale.

Comment est-il devenu un leader de la désobéissance civile par la résistance non violente ? Quelles étaient les stratégies de ce visionnaire pour provoquer le changement ? Quel est l’héritage de son rêve inachevé ?

Gilles Vandal retrace ici son itinéraire afin de comprendre les fondements de son leadership. De cette analyse émergent la profondeur de l’engagement moral et plus largement, les caractéristiques essentielles d’un leadership éthique.



En retraçant le parcours de martin Luther King, cet ouvrage met en lumière les qualités d’un véritable leader. Une source d’inspiration toujours d’actualité.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Gilles Vandal est professeur émérite de l’Université de Sherbrooke (Canada) spécialisé en histoire et en politique américaine. Il a écrit Barack Obama - 14 principes de leadership (2020, Mardaga) et s’est intéressé à la politique de ses successeurs dans Donald Trump, le fossoyeur de l’Amérique (2021, Mardaga) et dans Joe Biden, un leadership rassembleur ? (2021, Mardaga)



Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 400

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Gilles Vandal

Un leadership en faveur des droits civiques

À la communauté afro-américaine.Avec mon admiration pour sa lutte ininterrompue pour la justice raciale, son engagement inlassable dans la défense de la dignité humaine et son immense foi en l’avenir.

AVANT-PROPOS

Le 4 février 1968, exactement deux mois avant sa mort, Martin Luther King Jr.a prononça, à Atlanta, en Géorgie, l’un de ses sermons les plus célèbres, « Drum Major Instinct » (« Instinct du tambour-major »). King reliait le besoin de reconnaissance au « désir d’être devant, de mener le défilé, d’être le premierb, 1 », à l’instar du tambour-major. Ce sermon, dans lequel nous retrouvons la quintessence de sa conception du leadership, son désir d’être avant tout un leader-serviteur, fut considéré comme symbolisant si bien l’esprit de King qu’il fut repris par son ami de toujours, le révérend Ralph D. Abernathy, lors de ses funérailles.

King avait emprunté la thématique du tambour-major à un sermon de James W. Hamilton, un célèbre pasteur méthodiste blanc, qu’il prononça en 1952 (« Drum-Major Instincts »). Mais le contenu de sa présentation était entièrement de lui. Avec raison, certains observateurs considèrent ce sermon non seulement des plus puissants, mais aussi le plus obsédant. Disponible sur Internet, ce sermon mérite encore plus d’être entendu et vu plutôt que d’être simplement lu. Il fut prononcé, non sur une grande scène, mais dans le simple cadre d’une homélie dominicale, dans son église natale, où King exposait son habilité rare à échanger avec sa congrégation. Tant dans le style que dans le fond, il démontrait une maîtrise totale de l’art oratoire de King, le rendant envoûtant. Tant dans la substance de ses paroles que dans l’alignement des mots, il révélait, dans une cadence contrôlée, une maîtrise de l’oscillation dans la variation des tons et des émotions qu’il suscitait. Il savait hausser le ton pour provoquer un frémissement au sein de son auditoire et le mettre en garde ensuite contre différents périls sociaux les guettant. Il conclut son homélie en répétant à plusieurs reprises que sa mort pourrait survenir prochainement. D’une voix brisée par l’émotion, il énonçait ni plus ni moins le genre d’éloge qu’il espérait recevoir lors de ses funérailles…

Tirant le sujet d’un passage de l’Évangile selon saint Marc, King, à l’instar de Hamilton, il rapporte un échange entre Jésus et les apôtres Jean et Jacques. Comme les deux frères voulaient s’asseoir aux côtés de Jésus, il déclara que ce n’était pas le genre de faveur qu’il voulait leur accorder et qu’ils devraient plutôt chercher à se démarquer en se montrant exceptionnels. Ce faisant, Jésus se trouvait à leur signifier que, pour diriger, il ne fallait pas poursuivre des ambitions personnelles, mais se démarquer en se mettant au service des autres. Là réside la recette pour atteindre la grandeur.

Par ce discours, King ne condamnait pas l’instinct de vouloir devenir leader. Il reconnaissait d’emblée le besoin désespéré de toute société de trouver de bons leaders. Mais, selon lui, diriger signifiait d’abord d’agir avec une démarche réfléchie. D’entrée de jeu, il mit en garde son auditoire contre ce qu’il considérait comme une perversion du leadership : l’absence d’excellence morale et de générosité. Il constatait ainsi que cet instinct pouvait devenir destructeur lorsqu’un individu se montre narcissique et manque d’humilité. Il exprimait là ce qu’il fit durant toute sa carrière : l’immense satisfaction à diriger en se mettant au service des autres. Car son style de leadership reposait sur la collaboration, en donnant et en aidant. En ce sens, il percevait le leadership avant tout dans une perspective éthique et reposant sur une exigence de cohérence morale. C’est dans cet esprit qu’il rejetait le concept de supériorité de classe ou de race, voire celui, fallacieux, de la méritocratie.

Dans son sermon long de quarante minutes, King offrit à ses paroissiens un mélange caractéristique de sa foi radicale et de sa vision politique. Les deux tiers de son homélie portaient sur des thèmes sociaux qui concernaient ses paroissiens. Il insista sur la nécessité de ne pas accorder d’importance aux choses matérielles, déclarant que le véritable bien résidait dans le renforcement de l’estime de soi. Il mit aussi en garde ses fidèles concernant le snobisme culturel qui amenait les membres de l’église à se soucier d’abord de leur statut social au lieu de leur véritable mission de chrétien. Ainsi, en utilisant l’analogie du tambour-major, il affirma que la grandeur d’un individu ne provenait ni du recours à la force ni d’une appartenance à un groupe privilégié, mais en se mettant au service de la justice et en « générant son âme par l’amour2 ». Là résidait, selon lui, le véritable chemin de la distinction et de la reconnaissance.

Dans son homélie, il aborda également l’incontournable question des préjugés raciaux qui affectaient tragiquement l’Amérique. Il y vit un autre exemple d’une perversion du sens du leadership, d’un aveuglement racial qui conduisait faussement les Blancs à croire à leur propre supériorité raciale, alors que les pauvres Blancs devraient voir qu’ils avaient tout en commun avec les Afro-Américains. Quant à la guerre du Vietnam, il se montra encore plus cinglant, la décrivant comme une quête insensée de suprématie mondiale qui représentait une perversion supplémentaire de la grandeur. Aussi, non seulement il la dénonça comme étant injuste, mais il accusa les États-Unis de perpétrer plus de crimes de guerre que toute autre nation dans le mondec.

Tout son sermon contenait un profond message moral merveilleusement bien ficelé et délivré de manière magistrale. Anticipant sa propre fin, non dans une orientation morbide, il tenta de façon émotionnelle de donner un sens à sa propre existence tel un long parcours de recherche de la justice. Il incitait, en paraphrasant les paroles de l’Évangile, pour que l’on se rappelle de lui comme d’un apôtre de l’amour qui avait privilégié la paix à la guerre, essayé de nourrir les affamés, d’habiller les gens nus, de visiter les gens en prison et de servir l’humanité. Très poignante et chargée de passion, cette dernière partie fut la plus émouvante de son homélie. Jusqu’au bout, il montra ainsi qu’il voulait être un tambour-major au service de la justice. Dans cet esprit, Coretta King, son épouse, demanda que ce sermon soit repris à ses funérailles, le 9 avril 1968. Cette homélie exprimait toutes les hantises que les Afro-Américains avaient pu ressentir tout au long de leur histoire, face à la violence constante dont ils étaient victimes de la part des Blancs. Il montrait ainsi que la mort n’était pas pour lui une réalité abstraite et lointaine, mais une menace réelle et constante, et que cette réalité animait la psyché afro-américaine.

En observant le mouvement Black Lives Matter, force est de constater que cette dynamique est encore très présente au sein de la communauté afro-américaine et que le sermon « Drum Major Instinct » est encore fortement d’actualité, cinquante ans après la mort de King.

aDans l’ouvrage, Martin Luther King Jr. est mentionné sous le nom de King. La référence à son père (Martin Luther King Sr.) figure au long et porte l’abréviation « Sr. ».

bLes passages cités entre guillemets sont traduits par les soins de l’auteur.

cIl faut se rappeler que son sermon fut prononcé en février 1968, alors que l’offensive du Tt faisait rage.

INTRODUCTION

LA QUÊTE SANS FIN D’UNE JUSTICE RACIALE

Le point culminant de la recherche américaine de la justice raciale survint au milieu du XIXe siècle, dans la foulée de la guerre civile. Entre 1865 et 1870, les républicains, dominant les deux chambres du Congrès, parrainèrent l’adoption des 13e, 14e et 15e amendements à la Constitution américaine, accordant ainsi des droits égaux aux Afro-Américains. Mais ce progrès n’empêcha pas une retraite tragique survenue dès la fin du XIXe siècle, avec l’adoption des lois de Jim Crow qui instaurèrent une politique de ségrégation et de discrimination raciale. Lors de la naissance de King, en 1929, les Afro-Américains étaient exclus des places publiques, ils étaient forcés d’aller dans écoles séparées et empêchés d’exercer leur droit de vote.

La lutte pour les droits civiques fut marquée par de nombreux grands leaders. Mais King fut de loin la figure la plus remarquable de ce mouvement. Personne ne le surpassait en éloquence et en leadership. Par son pragmatisme et sa profonde compréhension de la société américaine, tant dans le Sud que dans le Nordd, il développa une stratégie astucieuse fondée sur une résistance non violente dans la recherche de la justice raciale et sociale. Il réussit ainsi à construire une vaste coalition aux allures arc-en-ciel permettant ultimement d’obtenir des réussites substantielles dans la promotion des droits civiques. Ce faisant, il se démarqua comme l’un des grands hommes moraux du XXe siècle.

Les lois Jim Crowe

La Confédération sudiste subit une défaite militaire en 1865, mais elle ne mourut pas pour autant. Si le Sud fut soumis à une politique de reconstruction basée sur la reconnaissance des droits civiques et politiques des anciens esclaves, les suprémacistes blancs du Sud n’abandonnèrent pas la lutte. Déterminés à perpétuer un système le plus proche de l’esclavage, ils cherchèrent à gagner la « paix » en soumettant les anciens esclaves à un système de métayage, en les assujettissant à une violence quotidienne – marquée par plus de quatre mille lynchages d’Afro-Américains – et en imposant des politiques de ségrégation raciale connues sous le nom des lois Jim Crow.

Entre 1868 et 1901, plus de deux mille Afro-Américains furent élus localement dans tout le Sud, outre, sur le plan national de vingt membres de la Chambre des représentants et deux sénateurs américains. Les suprémacistes blancs du Sud devinrent alors déterminés à priver les Afro-Américains de leurs droits politiques par tous les moyens, y compris le recours à la violence à grande échelle. Mais leurs efforts ne s’arrêtèrent pas là. Afin de préserver leur mode de vie et de rétablir leur contrôle sur les États sudistes, ils concoctèrent un compromis en 1877. Celui-ci fut entériné en 1883 par la Cour suprême, qui annula la loi sur les droits civiques de 1875 (Civil Rights Act).

Si la ségrégation raciale établissait des écoles distinctes aux Afro-Américains et aux Blancs, le système touchait également tous les aspects de la vie quotidienne. Dans les autobus ou les trains, des sections distinctes étaient assignées aux Blancs et aux Afro-Américains. Dans les restaurants, non seulement les clients étaient séparés sur la base de leur race, mais ils avaient aussi droit à des toilettes assignées. De même dans les places publiques : les fontaines publiques et les bancs n’échappaient pas au système.

Dans leur lutte pour préserver leur mode de vie, les suprémacistes blancs recoururent à une brillante campagne de propagande dépeignant les Afro-Américains comme des sous-humains responsables de la présumée corruption marquant la période de Reconstruction (1865-1877). Or, si les lois Jim Crow furent surtout implantées de façon rigide dans le Sud, elles marquèrent aussi profondément la société du Nord à partir de la grande migration des années 1910, alors que six millions d’Afro-Américains fuyaient le Sud pour s’établir au Nordf. Aussi, pendant près de soixante-dix ans, toute la société américaine fut assujettie à une fracture basée sur une séparation raciale qui marquait et façonnait le fonctionnement de toutes les institutions du pays.

Or, au-delà des questions d’état civil et de lois, la ségrégation raciale avait une influence pernicieuse sur la société américaine, en accentuant les divisions et les inégalités sociales basées sur la race. En ce sens, le problème racial ne représentait pas simplement un problème de droits civiques dans le Sud. Une culture inégalitaire était ancrée profondément dans le tissu social et économique de toute la société américaine. La discrimination dans le marché de l’emploi limitait les opportunités économiques offertes aux Afro-Américains, comme la ségrégation dans le logement les forçait à vivre dans des ghettos urbains racialement distincts. Ainsi, en plus d’ancrer profondément des arrangements économiques inégalitaires, la ségrégation raciale justifiait la constitution de ghettos urbains tant dans le Nord que dans le Sud.

Lorsque les historiens évoquent la lutte pour les droits civiques, ils ont surtout en tête la lutte contre la ségrégation raciale découlant des lois Jim Crow. Ce système fut largement remis en cause par la Cour suprême des États-Unis dans sa célèbre décision de Brown v/ Board of Education, en 1954, qui déclara que les écoles séparées pour les enfants noirs et les enfants blancs étaient inconstitutionnelles. Mais, à partir de 1955, dans leur lutte en faveur de droits égaux, les militants du mouvement des droits civiques adoptèrent une variété de stratégies (boycottages, sit-in ou marches de protestation) qui conduisirent, en 1964, à l’adoption de lois telles que celle des droits civiques qui interdit la ségrégation raciale dans les espaces publics (Civil Rights Act). Le 6 août 1965, alors que le président Lyndon Johnson promulguait la loi sur le droit de vote (Voting Rights Act), ce fut un moment de grand triomphe pour les droits civiques et un point d’inflexion important dans la lutte pour la justice raciale aux États-Unis. Toutefois, cet événement survenant seulement cinq jours avant l’éruption de l’émeute de Watts à Los Angeles, la lutte était loin d’être terminée.

La naissance du mouvement des droits civiques

Le premier mouvement des droits civiques émergea entre 1865 et 1877, il survint avec la fin de la guerre de Sécession et dura pendant toute la période de la Reconstruction. Toutefois, dans les années 1880 et au début des années 1890, les États-Unis assistèrent à la mise en place de diverses mesures pour instaurer la ségrégation raciale et dépouiller les Afro-Américains de leurs droits civiques et politiques. L’ère de la ségrégation raciale débuta formellement en 1896, année de la décision de la Cour suprême américaine qui accorda, avec Plessy v/ Ferguson, aux États du Sud le droit d’imposer des mesures de ségrégation raciale sur la base de services séparés, mais égaux. En 1954, l’arrêt de la Cour suprême dans Brown v/ Boardof Education déclara anticonstitutionnelle cette politique sur la base de l’impossibilité de fournir des services égaux. C’est ainsi que l’ère de l’intégration raciale commença.

Si les États-Unis entrèrent formellement dans le deuxième mouvement des droits civiques en 1954, la lutte pour obtenir ces droits s’est poursuivie tout au long de la période de la ségrégation raciale. Sans contester ouvertement le système Jim Crow, des leaders afro-américains tels que W.E.B. Du Bois, diplômé de Harvard, devinrent des défenseurs des droits civiques et fondèrent, en 1909, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), organisation nationale de défense des droits civiques. Sous la direction de Du Bois, la NAACP forma de grands juristes comme James Weldon Johnson, Walter White, Thurgood Marshall et engagea des poursuites judiciaires pour garantir l’égalité de traitement des Afro-Américains dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et du logement. En cela, la NAACP fut appuyée dès 1910 par la National Urban League (NUL), une nouvelle organisation militante des droits civiques fondée dans le but de protéger les droits des Afro-Américains dans la foulée de la grande migration vers les villes du Nord.

En ce sens, le concept d’égalité survit alors en dépit de l’effacement temporaire du mouvement des droits civiques. Les contestations judiciaires contre les écoles séparées débutèrent en 1933, soit deux décennies avant la décision Brown v/ Board of Education. Toutefois, la création par un groupe d’étudiants noirs et blancs, en 1942, du Congress of Racial Equality (CORE), un mouvement inspiré par les stratégies de protestation de non-violence et de désobéissance civile de Gandhi, marqua vraiment la naissance du deuxième mouvement américain des droits civiques.

Dans la foulée de la seconde guerre mondiale, les États-Unis se lancèrent dans une croisade mondiale contre le racisme et la promotion d’une politique de décolonisation. Le maintien d’une politique de ségrégation raciale aux États-Unis ne cadrait plus avec le nouvel ordre international dont le gouvernement américain se faisait le promoteur. Aussi, les plus hauts dirigeants américains virent la nécessité de mettre fin aux violations des droits civiques qui perduraient dans la société américaine depuis près d’un siècle. Des présidents progressistes poussèrent en faveur de la reconnaissance de droits plus complets aux Afro-Américains. Par exemple, Harry S. Truman (1883-1972) lança un mouvement mesuré de réconciliation raciale, créant une commission présidentielle sur les droits civiques qui remit son rapport en octobre 1947. Il fournit ainsi aux partisans de la lutte contre la ségrégation raciale le cadre des grands projets législatifs sur les droits civiques qui furent adoptés au milieu des années 1960. Face à un Congrès réticent à agir, Truman créa, en 1948, une commission permanente des droits civiques, la FEPC (Fair Employment Practice Committee). Cette agence, relevant directement du ministère américain de la Justice, était responsable de l’application des lois fédérales anti-lynchage et de la déségrégation dans les transports interétatiques. En juillet 1948, Truman signa aussi deux décrets exécutifs : le 9980 interdisait la discrimination au sein de la fonction publique fédérale et le 9981 prohibait la ségrégation raciale au sein de l’armée américaine. Si le président Dwight D. Eisenhowerg (1953-1961) se montrait très prudent dans ses déclarations publiques, il se révéla très progressiste dans ses nominations en désignant comme procureur général Herbert Brownwell Jr. et en nommant Earl Warren à la Cour suprême. Il ouvrit la voie à une série de décisions marquantes en faveur des droits civiques. Il promut également l’égalité dans l’arène fédérale et supervisa l’intégration raciale dans l’armée américaine.

Néanmoins, les conservateurs démocrates du Sud, les Dixiecrats, continuèrent à faire obstruction à l’adoption de lois en faveur des droits civiques jusqu’au milieu des années 1960. Détenant, grâce à leur ancienneté, les leviers de pouvoir au Congrès et n’hésitant pas à recourir à l’obstruction procédurale (le fameux filibuster), ils étaient en mesure de bloquer tout projet de loi sur ce sujet. C’est dans ce contexte que la lutte engagée par les leaders afro-américains en faveur des droits civiques prit toute sa signification. Face à l’intransigeance des Dixiecrats au Congrès, le mouvement non violent de protestation mené par King prit son envol. La réaction brutale des autorités du Sud influença grandement l’opinion publique en faveur de réformes législatives fédérales majeures sur les droits civiques.

Le droit de rêver à un monde meilleur

Parmi les grands leaders de la lutte américaine pour les droits civiques depuis 1950, King fut sans conteste la figure la plus remarquable, la plus éloquente et la plus emblématique. Cet éminent activiste en faveur de la justice et de la paix était un jeune pasteur baptiste identifié aujourd’hui comme une icône des droits humains et dont le célèbre discours « I Have a Dream » (« J’ai un rêve »), prononcé en août 1963 à Washington, est toujours admiré et largement cité. Cet éloquent orateur galvanisa alors les Américains et créa une large coalition bipartisane pour contrer les lois racistes prévalant alors.

Si ce prédicateur afro-américain fut souvent perçu comme une sorte de prophète, de messie, ou un Moïse pour les Afro-Américains par ses collègues de la Southern Christian Leadership Conference (« Conférence du leadership chrétien du Sud », SCLC), il était très conscient des limites de son influence. Sa stratégie pour contrer le racisme souvent violent des Blancs par un appel à la non-violence n’était pas partagée par tous les membres de la communauté afro-américaine. Plusieurs leaders se levèrent pour proposer des approches plus radicales, remettant en cause son leadership.

King ne fut pas le créateur du mouvement des droits civiques. Il tint un rôle clé entre 1955 et 1968, qui consistait essentiellement à soutenir des mouvements de boycottage et de contestation mis en place par différents groupes. Il se démarqua par une capacité unique de créer des consensus et d’amener des individus provenant de différents horizons à travailler ensemble. Loin de limiter son leadership à de beaux discours, il exerçait celui-ci dans des réunions privées où il conservait son calme, alors que les autres se querellaient. Lorsque la colère montait, il intervenait calmement dans le débat et suggérait une voie à suivre. Il était toujours réticent à s’opposer ouvertement à ceux qui pourraient aider la cause.

La communauté afro-américaine étant souvent divisée par le factionnalisme, King émergea comme un point d’équilibre et d’unité qui faisait de lui un centre vital. Son attitude posée et sa gravité remarquable imposaient à tous le respect. Ce faisant, les médias américains perçurent rapidement sa capacité d’articuler et de traduire en termes moraux la lutte pour les droits civiques. Cette approche toucha particulièrement l’opinion des Blancs modérés du Nord et fut un élément majeur dans l’acceptabilité des changements proposés pour renverser la ségrégation. Il avait compris que les boycottages, les manifestations populaires non violentes et les arrestations massives pouvaient amener la population du Nord à faire pression sur les dirigeants sudistes.

Alors que les dirigeants américains se sentaient menacés par une crise raciale qui pouvait devenir incontrôlable, King, en leader modéré, proposait la paix raciale. De manière éloquente, il remplaça les images d’un cauchemar appréhendé par un rêve inspirant. Conscient que le mouvement des droits civiques était déchiré par des divisions qui nuisaient à sa crédibilité, il amena ses collaborateurs à limiter leurs objectifs au niveau local de manière plus réaliste. Par exemple, au printemps 1963, il s’efforça de tempérer la campagne de protestation de peur que celle-ci ne dégénère en une guerre raciale à un moment où il incitait le président Kennedy à soutenir des réformes législatives de grande envergure. Il savait alors que le mouvement avait plus à perdre qu’à gagner en poursuivant cette campagne. Si son pragmatisme était perçu avec méfiance par une partie de la communauté afro-américaine, il était très apprécié par les dirigeants blancs américains. Aussi, son approche lui permit de renforcer sa stature nationale auprès du public américain. Le 28 août 1963, en combinant une « Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté » (March on Washington for Jobs and Freedom) et un discours « euphorique » sur son rêve de paix raciale (« I Have a Dream »), King mit en place les éléments nécessaires à l’adoption des grandes lois sur les droits civiques du milieu des années 1960.

Ce discours, au pied du Lincoln Memorial, devant quelque trois cent mille personnes, est ancré dans la mémoire américaine. Le rêve qu’il exprima s’inscrit dans le rêve américain. En affirmant qu’il rêvait de voir les descendants des anciens esclaves s’asseoir à la même « table de la fraternité » que les descendants des anciens propriétaires d’esclaves, il traça la voie à suivre pour réaliser sa promesse de paix raciale. D’ailleurs, il était très conscient de la responsabilité morale qu’il portait sur ses épaules en formulant ce rêve. Toutefois, il était convaincu que la recherche de la justice comme poursuite morale était longue, mais que l’Histoire y tendait. Grâce à son pragmatisme, il put compter sur un soutien de taille pour concrétiser son rêve : le leadership magistral du président Lyndon Johnson. Celui-ci n’hésita pas à se commettre personnellement pour soutenir les lois de droits civiques qui furent adoptées entre 1964 et 1968.

La singularité d’un leader transformationnel

Doté de fortes convictions et d’un profond courage moral, King sut transformer la lutte pour l’égalité raciale en un mouvement de résistance non violente qui défia le statu quo et provoqua un changement social de grande envergure. Présentant une vision claire comprenant des objectifs compréhensibles et concrets, il fut en mesure de donner de l’espoir à des millions d’Afro-Américains, durant les années 1950-1960, pour surmonter les injustices quotidiennes dont ils étaient victimes. En ce sens, son leadership fut fondamental dans le mouvement des droits civiques.

Bernard M. Bass (1925-2007), professeur émérite à l’université de Binghamton, à New York, et grand spécialiste en leadership, définissait le leader transformationnel comme un individu pouvant provoquer une transformation organisationnelle majeure en proposant un système différent qui réponde mieux aux besoins de la société, et ce, en développant quatre grandes caractéristiques :

1. Il doit exercer une influence idéalisée pour attirer des partisans et générer un enthousiasme. Pour ce faire, il doit responsabiliser ses collaborateurs et partisans en les rendant plus autonomes pour réaliser les objectifs fixés et en leur inculquant un sens moral plus élevé des objectifs poursuivis ;

2. Il doit savoir les inspirer pour renforcer leur confiance et leur donner les moyens de relever des défis difficiles. Ici encore, comme leader transformationnel, il doit fournir à ses partisans une vision claire des changements proposés. Il doit traduire efficacement des concepts abstraits en une vision large et dans des objectifs compréhensibles et concrets auxquels ses partisans peuvent s’assimiler. Ce faisant, il propose un ensemble de valeurs et de croyances auxquelles ses partisans et collaborateurs peuvent s’identifier ;

3. Il doit les stimuler intellectuellement en les amenant à remettre en cause les normes traditionnelles et à développer des stratégies innovantes. La stimulation intellectuelle est d’autant plus importante qu’elle apporte une profondeur et une solidité aux efforts envisagés de changement. Il encourage ainsi ses collaborateurs à rechercher de nouvelles approches pour répondre à des problèmes anciens et à remettre en question des hypothèses jugées auparavant comme des certitudes ;

4. Enfin, il doit répondre au besoin de ses collaborateurs en matière de coaching et de mentorat pour les aider à développer leurs aptitudes. Comme un bâtisseur d’équipe, il sert d’exemple pour que ses partisans traduisent sa vision en réalité. Il doit donner un sens aux objectifs en les aidant à formuler et à articuler leur adhésion à la vision qu’il propose. Pour ce faire, il doit associer leur environnement socioculturel à ses propres expériences et lier leur concept de soi, leur besoin d’activisme social et politique, leur altruisme, leurs valeurs individuelles et religieuses et leur spiritualité, et ainsi constituer des éléments prêts à être intégrés à la vision qu’il leur propose.

Le présent ouvrage vise à démontrer que King possédait ces quatre qualités qui ont fait de lui un leader transformationnel unique aux États-Unis. Par son style de leadership, en effet, il sut faire grandir les aspirations motivationnelles et morales de ses partisans et collaborateurs et engendrer chez eux à la fois la confiance et la loyauté à son égard. Par ailleurs, nous examinerons comment il suscita le changement en suivant les quatre étapes proposées par Bass. Nous verrons également comment il identifia la direction à donner au mouvement des droits civiques et comment il contrôla le rythme des événements afin de concevoir des stratégies appropriées et réalisables. Puis, nous analyserons de quelle façon il relia la « puissance douce » (soft power), pour forger des alliances et des coalitions, à la « puissance dure » (hard power)3, pour mobiliser toutes les ressources disponibles, afin de mettre en œuvre des réformes radicales, et comment, grâce à son pragmatisme, il obtint le soutien de grands leaders politiques américains et d’une majorité de la population blanche du Nord.

Une des forces de King en tant que leader transformationnel, comme nous allons le voir, résidait dans les doutes dont il était empreint. Cette humilité montrait qu’il était pleinement conscient de ses limites et, plus généralement, de la faiblesse de la nature humaine. C’est d’ailleurs pourquoi il se montrait souvent réticent à assumer de nouvelles responsabilités. Cette attitude représentait une sorte de filtre stratégique par lequel ses décisions devaient être évaluées. Comme leader transformationnel, il était perçu sous différents angles : un leader démocratique, un leader non violent, un leader religieux et un leader afro-américain. Ces différents rôles eurent une influence considérable sur la signification de son leadership aux yeux des communautés et des caractéristiques personnelles de ses groupes partisans. Il avait la particularité de faire appel à différentes sous-cultures américaines tout en représentant un modèle pour chacun. En effet, plus qu’une inspiration pour des légions de partisans, grâce à sa rhétorique puissante, il incarna une contestation du statu quo en proposant un avenir meilleur, plus inclusif et plus tolérant pour tous les Américains, indépendamment de leurs origines raciales.

En bref

Comme leader, King savait particulièrement inspirer ses compatriotes afro-américains. Les églises du Sud étaient bondées lorsqu’il y prenait la parole pour exprimer ses rêves de changement. Il savait mélanger astucieusement les rêves de liberté avec les paroles de l’Évangile. Les fidèles qui avaient entendu ses sermons étaient prêts à aller manifester en faveur de la déségrégation, même s’ils devaient être arrêtés par la police. En recourant à une stratégie de non-violence, King démontrait que la qualité morale de leur combat ne pouvait que conduire à une victoire finale. Rendu célèbre par son leadership extraordinaire dans la promotion des droits civiques, il ne se limita pas à cette simple cause. Après les grandes victoires de 1964 et 1965, il milita ensuite pour une justice sociale pour tous en soutenant une vaste campagne contre la pauvreté (Poor People’s Campaign, ou Poor People’s March on Washington). Plus encore, il s’opposa au président Lyndon Johnson, pourtant un allié indéfectible, au sujet de la guerre du Vietnam qu’il considérait comme un conflit injustifié sur le plan moral. Et ce, d’autant plus qu’il percevait que cette guerre empêcherait les États-Unis de procéder à une vaste redistribution des richesses.

dLe Sud comprenant les treize anciens États esclavagistes qui ont fait sécession en 1861. Le Nord, au sens large, inclut le Nord-Est, le Midwest et l’Ouest.

eJim Crow était un personnage populaire incarné par un acteur itinérant blanc, Thomas D. Rice, qui parcourait les États-Unis avant la guerre de Sécession. Rice se noircissait le visage comme moyen de présenter une imitation moqueuse des Afro-Américains. Le nom « Jim Crow » devint ainsi une épithète péjorative pour décrire les Afro-Américains. L’étiquette « lois de Jim Crow » fut ensuite donnée par dérision aux lois régissant la ségrégation raciale dans le Sud en 1896 et 1954. Cette expression en vint ainsi à exprimer la la nature et l’intention des lois visant à assurer la suprématie blanche.

fL’immigration des 6 millions d’Afro-Américains s’est étendue sur six décennies. Entre 1910 et 1970, 100 000 Noirs en moyenne quittèrent le Sud chaque année pour aller s’établir au Nord. Ce qu’on a appelé « la grande migration de 1910 » était en fait un long processus : le Nord, en incluant la croissance naturelle, avait 1,3 million d’Afro-Américains en 1930, 6 millions en 1950 et 15 millions en 1970. Le changement démographique fut notable. En 1910, 89 % des Afro-Américains vivaient dans le Sud, mais seulement 68 % en 1950 et 53 % en 1970.

gEisenhower fut le premier à recourir à l’armée fédérale pour imposer l’intégration raciale dans les écoles, après l’arrêt judicaire de la Cour suprême de 1954. Il intégra la Garde nationale de l’Arkansas dans l’armée fédérale et déploya même la célèbre 101e division aéroportée (bataille à Bastogne en 1944) à Little Rock en 1957, pour permettre à neuf adolescents afro-américains d’aller dans une école réservée aux Blancs.

CHAPITRE 1

L’INFLUENCE DES ORIGINES FAMILIALES ET CULTURELLES

En dépit de son assujettissement à la ségrégation raciale imposée par les lois Jim Crow, King eut la chance de connaître dans son enfance une vie relativement privilégiée. Sans vivre dans l’opulence, sa famille était financièrement aisée. Sa mère, enseignante, et son père, pasteur, vivaient à Atlanta où la population afro-américaine disposait de revenus supérieurs à ceux de leurs compatriotes ruraux. De plus, les pasteurs afro-américains de la ville menaient la résistance aux ordonnances de ségrégation raciale. Ainsi, King justement né dans une famille de pasteurs, combinait à la fois une fierté raciale et une détermination à améliorer le sort de sa communauté. Dès sa naissance, il comprit l’influence que les pasteurs pouvaient avoir pour contrer les politiques humiliantes, souvent irrationnelles, imposées par un système raciste fondé sur l’injustice.

Dès sa plus tendre enfance, l’église devint pour lui une sorte de seconde maison. C’est en son sein qu’il lia ses premières amitiés et qu’il comprit l’importance d’être à l’écoute d’autrui. Par ailleurs, il se familiarisa avec tous les aspects sociaux et financiers de la gestion d’une église afro-américaine. Aussi, très tôt, son aspiration à suivre la trace de son père et de son grand-père maternel se concrétisa. Toutes les activités qui marquèrent ensuite sa vie s’inscrivaient dans cette dynamique qui forgea son leadership.

Une naissance sous la Grande Dépression

King est né le 15 janvier 1929, dans un quartier afro-américain situé à Auburn Avenue, à Atlanta en Géorgie, à deux pâtés de maison de l’église baptiste Ebenezer, où son père officiait comme pasteur. En 1930, la population d’Atlanta était composée de deux cent trente mille habitants, dont 33 % étaient d’origine afro-américaine. Le quartier entourant Auburn Avenue, combinant commerces et résidences familiales, représentait une zone urbaine prospère à large majorité afro-américaine. Dans la maison des King, située au 501 Auburn, vivaient non seulement ses parents et leurs enfants, mais aussi ses grands-parents et aussi occasionnellement un pensionnaire. Le jeune King grandit dans un environnement stable et agréable, où l’amour représentait un élément central. Influencé par la forte personnalité de son père, il hérita à la fois d’un caractère optimiste et d’un sens aigu de la justice. La présence douce de sa mère et de sa grand-mère créait à la maison un climat chaleureux et facile à vivre. C’est au décès de son grand-père dans son tout jeune âge, qui le marqua profondément, qu’il comprit la nécessité de se forger une personnalité pour faire face à la tragédie. En dépit de la Grande Dépression qui débuta en octobre 1929, la situation financière familiale de classe moyenne resta stable tout au long de la crise économique. Aussi, le jeune Martin et ses frères et sœurs reçurent une meilleure éducation que la majorité des enfants afro-américains de l’époque. Cette situation privilégiée lui permit d’avoir une enfance heureuse, loin des problèmes liés à la pauvreté qui affectaient ses camarades.

Les conséquences de la Grande Dépression en Géorgie furent similaires à celles de l’ensemble du pays. Atlanta fut frappée par la faillite des petites entreprises souffrant de manque de crédit financier. La vie des familles ouvrières blanches n’était pas rose, elles disposaient de moins de 500 dollars par an. Quant aux familles afro-américaines ouvrières, elles vivaient avec moitié moins de revenus, et le travail était incertain. En revanche, les professionnels de la santé et du droit avaient pu conserver en grande partie leurs clients, et la large majorité des membres du clergé et des enseignants avait pu conserver leur emploi. Or, la Grande Dépression frappa durement le quartier résidentiel où le jeune King vivait. Comme les professionnels afro-américains quittèrent le quartier pour s’installer dans de nouvelles zones résidentielles, connues sous le nom de Hunter Hills, la population du quartier entourant Auburn Avenue se composa de plus en plus de travailleurs incapables ou peu disposés à investir pour améliorer leur maison. En conséquence, le quartier se dégrada graduellement à la suite de décennies de négligence.

Bien que vivant de manière très aisée, la famille des King ne quitta pas Auburn Avenue pour migrer avec les autres professionnels afro-américains d’Atlanta vers un quartier plus prestigieux. Son père et sa mère partageaient des attitudes antiélitistes et avaient en horreur le sentiment de supériorité sociale. Bien qu’il n’en eût pas besoin pour vivre, le jeune Martin apprit, à l’âge de 8 ans, à livrer les journaux, puis il occupa plusieurs emplois manuels afin d’acquérir une discipline personnelle. Cela lui permit de développer, dès l’adolescence, un esprit anticapitaliste en observant le grand nombre de personnes faisant la queue pour obtenir une bouchée de pain durant la Grande Dépression. Il constata également les efforts de ses parents, comme ceux de l’élite afro-américaine, pour venir en aide à leurs concitoyens afro-américains d’Atlanta aux prises avec la crise économique. Sa famille avait à cœur de maintenir au sein de la communauté afro-américaine un climat social stable, respectable et digne. Et pour la première fois, elle pouvait compter sur le gouvernement fédéral pour réaliser des projets sociaux et économiques. Les Afro-Américains n’étaient pas exclus des grands chantiers mis en place par le New Deal de l’administration Roosevelt. La famille King, de concert avec l’élite afro-américaine d’Atlanta, se joignit aux mouvements réformateurs pour rendre leur communauté plus autonome et plus indépendante vis-à-vis de la société blanche. Un courant sympathique à la vision socialiste marqua alors non seulement la classe ouvrière afro-américaine, mais aussi ses élites. Le jeune Martin fit ainsi l’expérience d’une première approche radicale.

Si les politiciens blancs se montraient rébarbatifs au New Deal en raison de l’accès qu’il accordait aux Afro-Américains, ces derniers le voyaient comme une opportunité et s’appuyaient sur le gouvernement fédéral pour améliorer le sort de leur communauté. Le jeune Martin n’oubliera pas cette leçon dans la recherche de nouvelles opportunités économiques et son désir de développer une nouvelle citoyenneté afro-américaine post-Jim Crow.

Une jeunesse sous la brutalité du racisme

Les Afro-Américains de Géorgie, comme partout dans les États du Sud, vivaient donc sous le système des lois Jim Crow. La discrimination implantée par ce système imprégnait tous les aspects de leur vie. Non seulement on leur déniait le droit de vote, mais ils n’avaient pas accès à des emplois similaires aux Blancs. De plus, ils se voyaient refuser l’obtention de logements équitables et dénier l’accès aux espaces et équipements publics. Confronter à l’application rigoureuse de ce système de ségrégation raciale, les Afro-Américains d’Atlanta organisèrent, dès le début du XXe siècle, des boycottages pour protester contre l’application de ces ordonnances. Comme les Blancs étaient déterminés à restreindre la liberté de mouvement des Afro-Américains, les épisodes de violence interraciale se multiplièrent. Les Blancs répliquèrent aux protestations des Afro-Américains en recourant au lynchage pour maintenir leur système racial de castes. Entre 1882 et 1930, 458 personnes furent victimes de lynchage en Géorgie, un bilan seulement dépassé par le Mississippi avec 538 personnes.

Afin de maintenir la suprématie blanche, la Géorgie dénia aux Afro-Américains le droit de voter, tout comme d’être représentés au sein de jurys. Victimes de la violence blanche, ces derniers avaient ainsi peu de recours pour obtenir des réparations légales. Non seulement ils prêtaient serment sur des Bibles séparées, mais ils avaient accès à des espaces publics et des équipements très inférieurs en qualité. Par exemple, en 1930, les dépenses publiques annuelles en éducation atteignaient en moyenne 43 dollars par enfant blanc, contre 10 dollars pour un enfant afro-américain De plus, les Géorgiens blancs développèrent un protocole racial obligeant les Afro-Américains à rendre hommage à tous les Blancs, y compris à ceux de statut social inférieur. Les Afro-Américains devaient donc par courtoisie s’adresser à tout Blanc en les appelant « monsieur », alors que les Blancs s’adressaient aux Afro-Américains en les traitant de « garçons », peu importait leur âge. De plus, les Afro-Américains étaient tenus de retirer leur chapeau lorsqu’ils parlaient à des hommes blancs. Ce rituel social servait à renforcer le sentiment d’infériorité imposé aux Afro-Américains. Toute infraction mineure à l’étiquette raciale entraînait souvent de violentes représailles.

Tout jeune, King fut confronté au racisme ambiant. À l’âge de 3 ans, il se lia d’amitié avec un jeune Blanc, son premier ami, dont les parents possédaient un magasin en face de la demeure des King. Durant leurs années préscolaires, tous deux jouaient constamment ensemble. Mais, lors de son inscription à l’école primaire, il apprit qu’il ne pourrait plus partager ces moments et qu’il devrait aller dans une école séparée réservée aux Afro-Américains. Les ordonnances régissant la ségrégation raciale ne lui permettaient, ni à lui ni à ses camarades afro-américains, d’aller se baigner dans les piscines publiques, de jouer dans les parcs publics ou d’assister à des représentations cinématographiques dans les mêmes théâtres que les Blancs d’Atlanta. Toute sa vie, il se souvint d’avoir été giflé et traité de « nègre » en 1937 par une femme blanche dans un magasin du centre-ville pour avoir, par accident, marché sur son pied. Il n’avait pas osé riposter, il n’avait que 8 ans et elle était blanche. Il apprit ainsi dès sa tendre enfance l’importance de respecter l’étiquette raciale.

En 1939, lors de la sortie du film Autant en emporte le vent, le jeune Martin fut choisi pour être membre d’une chorale de jeunes Afro-Américains. Le groupe fut appelé à donner un concert public devant un auditoire blanc. Mais, avant le concert, on demanda aux participants de se déguiser en esclaves pour amuser le public. De 1937 à 1942, le jeune Martin fut camelot pour distribuer le quotidien The Atlanta Journal. Un jour, il postula un emploi de directeur de dépôt d’autobus dans son quartier, mais sa candidature fut rejetée : ce poste requérait trop de responsabilités pour un Afro-Américain. La fonction était réservée à de jeunes Blancs, car cette tâche impliquait une manipulation d’argent et d’entrer dans des bureaux du centre-ville où travaillaient de jeunes femmes blanches. En 1943, il remporta le deuxième prix d’un concours d’éloquence à Valdosta, en Géorgie, dans une petite ville située à trois cent cinquante kilomètres d’Atlanta. Sa joie d’avoir remporté un prix fut gâchée par l’obligation de céder sa place à un Blanc dans l’autobus sur le long trajet du retour. Il comprit alors encore plus l’aspect brutal de la discrimination raciale. Il dut effectuer le reste du trajet, cent cinquante kilomètres, debout dans l’allée. De même, l’été de la même année, il apprit que l’injustice économique allait de pair avec l’injustice raciale, lors d’un stage qu’il effectua dans une usine. Il affirma plus tard avoir grandi en abhorrant la ségrégation raciale et la brutalité qui en découlait. Il avait observé dans sa jeunesse les manèges brutaux du Ku Klux Klan et vu des Afro-Américains sauvagement lynchés. Par ailleurs, il était outré par la brutalité policière et l’injustice judiciaire auxquelles les Afro-Américains étaient soumis. Cette brutalité laissa une empreinte profonde dans sa personnalité. Il était près d’en vouloir à tous les Blancs et de les haïr profondément.

Une prédestination au pastorat

À sa naissance, King fut baptisé sous le nom de Michael King Jr. Il était le premier fils de Michael King Sr. et d’Alberta Williams. En raison des antécédents de sa famille, King était étroitement lié aux traditions religieuses afro-américaines. En effet, son père et son grand-père maternel étaient tous deux pasteurs baptistes, et son arrière-grand-père, Willis Williams, avait été un esclave prédicateur et avait adhéré à l’église baptiste au moment de la grande ferveur religieuseh qui balaya les États-Unis durant les années 1840. Quant à son grand-père maternel, A. D. Williams, né sous l’esclavage en 1863, il devint le deuxième révérend de la célèbre église baptiste Ebenezer à Atlanta en mars 1894. Prenant la responsabilité d’une petite congrégation de seulement treize membres, son grand-père avait, en moins de trente ans, transformé cette église en une des institutions les plus florissantes de la communauté afro-américaine d’Atlanta. Williams développa sa congrégation en recourant à une prédication énergique qui répondait aux besoins quotidiens de ses paroissiens issus de la classe ouvrière.

En plaçant l’Évangile au centre de son pastorat, Williams devint rapidement un pionnier de l’Évangile social. Ce qui le conduisit à militer au sein de différentes associations baptistes régionales et nationales et à promouvoir les droits civiques en collaboration avec Du Bois. Jusqu’à sa mort, en 1931, il présida la branche locale de la NAACP. De plus, il avait été un des cofondateurs de la ligue des droits égaux de Géorgie en 1906. En plus de lutter contre les primaires blanchesi, Williams soutint une variété de causes : l’opposition au lynchage, au péonage, au déni du droit de vote, à la mise en place de système de transports inférieurs et à la répartition inégale des fonds en éducation, etc.

Né en 1899, Martin Luther King Sr. (né Michael King Sr.) décida en 1917 de devenir pasteur. En dépit d’une absence d’éducation formelle, la structure non hiérarchique de l’église baptiste lui fournit l’opportunité de réaliser son rêve. Il n’était alors qu’à peine alphabétisé et ne savait pas encore écrire. Son éducation religieuse se limitait à son expérience de paroissien et à ses contacts avec son pasteur. Néanmoins, il fut autorisé à prêcher dans une petite église rurale. Puis, il réussit à convaincre ses dirigeants à l’ordonner pasteur. Entre-temps, il améliora sa formation pour corriger ses lacunes éducationnelles par des cours du soir en anglais. Il s’inscrivit ensuite en théologie au Morehouse College, d’où il sortit diplômé d’un baccalauréat en 1930. Entre-temps, il fit la connaissance d’Alberta Williams, la fille du révérend Williams, qu’il épousa en 1926. Aussi, son père devint ainsi l’associé du pasteur Adam D. Williams, auquel il succéda d’ailleurs en tant que pasteur de l’église Ebenezer en 1931.

En 1934, un événement important survint dans la vie de la famille King. Son père effectua un long périple qui l’amena en Afrique du Nord, en Palestine, en Italie et qui se termina en Allemagne. Le voyage fut marqué entre autres par une participation au Congrès mondial baptiste à Berlin et une visite du tombeau de Martin Luther à Wittemberg. Il décida alors de changer son prénom et devint Martin Luther King Sr. Il fit de même pour son fils, qui s’appelait désormais Martin Luther King Jr. Comme pasteur baptiste, il voulait se rattacher spirituellement plus étroitement au grand réformateur du XVIe siècle.

L’église Ebenezer devint en quelque sorte une deuxième maison pour le jeune Martin. Il y acquit une connaissance profonde de la vie dans l’église baptiste, comprenant sa gouvernance, le rôle des réunions dans la congrégation, la nature de ses finances et l’importance des événements sociaux. De plus, il put observer étroitement le leadership exercé par son père. Si, à l’adolescence, il se sentait humilié par le style de prédication de son père, qui encourageait les paroissiens à s’exprimer par des cris et des applaudissements, il admira sa gestion de l’église. Il fut particulièrement impressionné par ses réalisations en tant que pasteur. À la fin des années 1920, l’église Ebenezer se trouva en difficulté financière. Son père réussit alors, à partir de 1931, à revigorer sa congrégation par une vaste campagne d’adhésion et de collecte de fonds. En quatre ans, il remboursa l’importante dette de l’église, et ce, en dépit de la Grande Dépression. Il devint même le pasteur le mieux payé d’Atlanta. King était aussi impressionné par son activisme progressiste, qui allait façonner sa propre compréhension de son rôle comme pasteur. Il comprit alors que l’église devait influencer chaque phase de la vie de la congrégation et que la religion devait être une source constante de soutien. Il sut dès lors pourquoi il voulait devenir pasteur, comme son père et son grand-père.

Une prise de conscience décisive

En 1911, Marcus Floyd, président de la Connecticut Tobacco Company, trouva une solution pour combler le besoin temporaire de main-d’œuvre dans la récolte du tabac : faire venir des étudiants afro-américains du Sud. Il trouva un accord avec l’université Morehouse College en 1916. Les étudiants seraient payés 2 dollars par jour et, en contrepartie, pour couvrir leur chambre et pension, 4,50 dollars seraient déduits par semaine de leur salaire. D’autres institutions afro-américaines du Sud emboîtèrent le pas au Morehouse College durant les années 1920. Ainsi, comme King avait été admis à l’université au printemps 1944, il fut autorisé à se joindre à un groupe de cent quatre-vingt-cinq étudiants pour travailler dans une ferme de tabac près de Simsbury, dans le Connecticut, pendant l’été. Cette activité, encadrée par Claude B. Dansby, un professeur de mathématiques, permettait aux jeunes étudiants de gagner de l’argent pour défrayer une partie de leurs études.

En juin 1944, âgé seulement de 15 ans, il effectua donc le voyage en train d’Atlanta au Connecticut, parcourant ainsi une distance de près de mille six cents kilomètres. Il réitéra la même expérience en 1947. Simsbury était située à vingt-quatre kilomètres de Hartford. Il allait aller travailler deux étés dans les champs de tabac entourant cette petite ville. Le tabac, avec ses six mille cinq cents hectares, était alors l’une des plus grandes cultures commerciales de l’État. Encore aujourd’hui, le tabac du Connecticut est considéré comme l’un des meilleurs au monde. En raison de la seconde guerre mondiale, les compagnies de tabac manquaient de main-d’œuvre. Aussi, dans les années 1940, des milliers de jeunes Afro-Américains, comme lui, effectuèrent le voyage du Sud au Nord. Le travail, consistant à récolter et sécher le tabac, était difficile et s’effectuait sur de longues journées de dix heures sous un soleil de plomb, avec des températures dépassant souvent les 35 °C. Mais, en contrepartie, ils recevaient 4 dollars pour une journée de travail, un salaire princier par rapport à ce qu’ils auraient gagné dans le Sud, où ils avaient peu de possibilités d’emploi.

Se rendre dans le Connecticut pour un travail saisonnier représentait une grande opportunité économique et une source de motivation. Si le labeur était incroyablement difficile, les jeunes développaient en retour des valeurs d’endurance, de coopération, de bonne entente et de responsabilité. Les jeunes Afro-Américains étaient attirés par la promesse d’un bon salaire et d’une plus grande liberté de travailler dans le Nord qu’en Géorgie ou dans le Sud. Par ailleurs, les propriétaires des fermes locales appréciaient ces jeunes parce qu’ils se montraient beaucoup moins rebelles que les jeunes Blancs du Nord et qu’ils avaient assimilé l’éthique du travail. Le travail dans les champs était mixte, toutefois les dortoirs de quatre étages, situés à la périphérie de la ville et à proximité des champs, étaient séparés selon le genre. Les dortoirs des filles étaient même barricadés.