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Un mot, un chapitre. Un chapitre chaque soir. A ce rythme-là, ce petit bouquin vous occupera un mois. Pour les gourmands, vous pourrez tout aussi bien l'avaler d'une traite. Dans le bain ou encore dans le train. Un voyage Strasbourg-Paris en TGV devrait convenir. Mais ne tentez pas le trajet en avion, il vous faudrait lire en diagonale. Ce serait dommage.
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Seitenzahl: 120
Veröffentlichungsjahr: 2018
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1 – Ameublement
2 – Végétarisme
3 – Démocratie
4 – Ecole
5 – Nation
6 – Santé
7 – Ecologie
8 – Nostalgie
9 – Burkini
10 – En deux mots
11 – Triangulation
12 – Galapian
13 – Églises
14 – Partis
15 – OK
16 – Election
17 – Humeur
18 – Grégaire
19 – Economie
20 – José
21 – Dictateur
22 – Jardins
23 – Correspondance
24 – QQOQCCP
25 – Claudine
26 – H2O
27 – Prunelle
28 – Réveil
Vingt ans, en pleine fleur, c’est un beau gaillard d’un mètre quatre-vingt.
Nous l’avons adopté peu après la naissance de mon fils aîné et il partage depuis notre vie.
D’aucuns le qualifieraient de banquette ; moi, je l’ai toujours appelé « mon canapé ».
Dans ses jeunes années, mon canapé a grandi en compagnie d’une table basse, de quelques fauteuils, d’une cheminée et d’un aquarium. Il a bien-sûr été intime avec les fesses de nombre de mes amis et pour ce qui concerne la famille, il en a vu bien plus encore.
Et puis un jour, nous avons déménagé.
Comme nous étions très attachés à lui, mon canapé a fait le voyage avec nous. La table basse et les fauteuils aussi, d’ailleurs. L’aquarium a été, par-contre, avantageusement remplacé par une bibliothèque. Quant à la cheminée, elle n’a, bien entendu, pas fait le déplacement.
Mais d’autres arrivants sont venus peupler le salon.
Une commode ancienne tout d’abord, et surtout, l’énorme téléviseur qui trônait sur celle-ci. Et comme le wifi faisait lui aussi partie des nouveaux venus, la table basse a très vite sympathisé avec mon ordinateur portable.
Et c’est alors que le miracle s’est opéré. Mon canapé est devenu un canapé 2.0 !
Du jour au lendemain, ce n’était plus lui qui invitait le fessier de mes visiteurs à le rejoindre, mais c’était, sans qu’il n’ait rien demandé, le monde qui s’invitait à lui.
Il découvrait ainsi pêle-mêle, les chefs-d’œuvre du cinéma, les horreurs du monde contemporain, les systèmes de gestion informatisés de mes clients, la médiocrité des diffusions télévisées, l’état de mes comptes en banque, mes correspondances par messagerie, et, comme le disait le vieux Gomez1, « j’en passe et des meilleurs ».
Le choc a dû être terrible pour lui, mais malgré cela, il est demeuré d’un stoïcisme exemplaire.
Jamais il n’a exprimé la moindre émotion ou émis le moindre frémissement. Jamais il ne s’est laissé aller à quelque vérité populiste ou à quelque raccourci intellectuel. Jamais il n’a été atterré, en colère ou bouleversé. En toutes circonstances, il est resté digne.
Digne … et muet.
A tel point, j’ose à peine le confesser aujourd’hui, qu’il m’est arrivé de douter de la réalité de son âme et de sa conscience.
Mais cette noire pensée ne m’a pas effleuré bien longtemps.
Je me suis remémoré Buzz l’éclair, le ranger de l’espace de Toy Story, qui découvrait, horrifié, qu’il était un jouet et je me suis imaginé dire à mon canapé : « tu n’es qu’un meuble ! »
Quelle désillusion ça aurait été pour lui !
Alors j’ai pris le temps de me poser pour mettre en ordre mes idées. Je me suis demandé, objectivement, s’il était possible d’être l’ami intime d’un objet inanimé. La question était d’un tel ridicule que je me suis rendu à la raison et que j’ai définitivement oublié toutes ces absurdités.
Si, à maintes reprises, mon canapé a fait la preuve de son extraordinaire maîtrise émotionnelle, il n’en a pas été de même pour moi.
J’ai été déstabilisé par la Psychose d’Alfred et Anthony2, décontenancé par le Chaos de Coline et Rachida3, épouvanté par les attentats d’Utoeya, de Paris, de Bruxelles, choqué par le tremblement de terre en Haïti, mortifié par la catastrophe de Sendai et Fukushima, stressé par mon quotidien au travail, consterné devant les télé-réalités, désespéré à la consultation de mes soldes bancaires, blasé, las, joyeux ou triste à la lecture de mes emails ; et, comme l’avait fait, en son temps, le vieux Jacques4, j’ai fini par dénombrer … une myriade de ratons laveurs. A moins qu’il ne se soit agi des lérots qui, quelquefois, traversent mon salon et qui partagent avec leurs compères noctambules, un extraordinaire masque de voleur justicier.
Mais je m’égare.
Face à toutes ces émotions, je ne suis resté ni de marbre, ni de cuir, ni de bois.
J’ai soupiré, tiqué, pleuré, râlé, toussé, souri mais surtout, j’ai commenté et démonté toutes les inepties qui m’étaient offertes, j’ai arrêté mes opinions et imaginé les solutions pour parvenir à graisser les axes autour desquels cette terre prétend tourner.
J’ai ainsi découvert comment apporter à chacun une nourriture saine et abondante, un toit étanche, un emploi décemment rémunéré et une sécurité sans faille, comment convertir nos déchets en énergie propre, comment coller une rustine sur le trou de la couche d’ozone, comment calmer un tsunami ou canaliser un volcan, comment se déplacer plus vite que la lumière, comment souder la faille de San Andrea, comment refroidir la banquise et réchauffer nos cœurs.
Par quel miracle ai-je pu aboutir à cela ? Je me le demande encore parfois.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que mon canapé offre un espace de créativité extraordinaire, où se côtoient les brèves de comptoir les plus élémentaires et les théories les plus élaborées. Les élans les plus humanistes y cohabitent avec les réflexes les plus étriqués.
En ce lieu, la testostérone est au plus bas, la bien-pensance est éphémère et la morale est endormie.
Ici, point n’est besoin de justifier sa position ou de vendre sa doctrine, car sur mon canapé, aucune idée n’est challengée, ni même échangée.
Ici, il est possible de reconstruire un monde juste et humain où chacun vit heureux, où personne ne connaît la misère, où la violence n’existe pas, où les ambitions individuelles peuvent s’exprimer sans nuire aux intérêts généraux.
Ici n’existe aucun surmoi. La bêtise peut s’exprimer sans honte et le génie, si parfois il survient, peut se vivre en toute humilité.
Toutes les théories qui y naissent, émanent de principes simples, de logiques implacables et de concepts adroits.
Et là où c’est extraordinaire, c’est que sur mon canapé, les mécaniques imaginées fonctionnent toujours comme des coucous suisses.
D’ailleurs, aucun empêcheur de tourner rond ne fréquente cet endroit.
Personne ne vient y apporter la contradiction ou y souligner un éventuel manquement dans les raisonnements élaborés. Personne n’y défend ses acquis et les opinions concurrentes n’y existent pas.
C’est un espace de liberté absolue.
Les anglo-saxons nous avaient apporté les think tanks qui fonctionnent un peu sur les mêmes principes.
Mon canapé est le think tank ultime, c’est un think alone !
1 Victor Hugo, Hernani, acte 3, scène 6
2 Alfred Hitchcock et Anthony Perkins
3 Coline Serreau et Rachida Brakni
4 Prévert n’était pas vieux lorsqu’il a écrit Inventaire, mais il était plus âgé lorsque, dans mon enfance, j’ai découvert ce poème. J’évoque ici le vieux Jacques puisque je l’ai toujours perçu ainsi.
Depuis quelques semaines, la brigade anti-carnée est à l'œuvre dans les médias français. Aymeric Caron, Matthieu Ricard, Franz-Olivier Giesbert, tous viennent nous expliquer que tuer des animaux pour les manger, c'est mal !
Concernant Matthieu, que dire ?
Il nous fait part de ses croyances et semble ne pas vouloir nous les imposer. Il a aligné sa façon d'être avec celles-ci. Il a forcément raison, cela ne me paraît pas contestable.
Aymeric, lui, est un militant.
Il a passé des mois et des années à potasser ses théories et à élaborer ses raisonnements. Il ne demande d'ailleurs, qu'à en débattre avec autrui, histoire de définitivement lui claquer le museau à celui-ci. Autant dire qu'échanger avec ce garçon à propos des modes d'alimentation de l'Homme doit être une expérience aussi épuisante qu'inutile.
Mais toi Franz-Olivier !
Je sens bien que tu as encore quelques doutes. Je vais donc moi aussi te faire part des miens.
Voici donc comment je vois la chose.
Il y a fort longtemps, homo ça craint battait la campagne et occupait pleinement sa place dans la chaîne alimentaire. On nous dit aujourd'hui, qu'il était chasseur-cueilleur et chacun imagine alors qu'il se nourrissait, tantôt d'un mammouth à la fraise des bois, tantôt d'un bison sur lit de noisettes, ou même, pour les plus incultes d'entre nous, d'un dinosaure aux herbes folles. Il apparait pourtant plus vraisemblable que ses repas aient été composés de racines aromatisées à rien et que, lorsqu'il y eut de la viande à table, il ait lui-même fait partie du menu. Toutefois, homo ça craint ne rechignait probablement pas, lorsque l'occasion se présentait, à dévorer un mulot, un wombat ou un écureuil. Sans doute, d'ailleurs, mon cher Franz5, n'aurions-nous pas, toi ou moi, hésité à cette époque, à améliorer notre ordinaire d'un lézard aux airelles ou d'une grenouille à l'igname.
Pour ma part, je ne vois, à ce stade de l'évolution, aucune faute morale dans cette attitude tendancieusement carnivore de l'hominidé. Celle-ci relevait assurément d'une fringalette sincère et de l'absence éhontée d'enseigne Biocoop ou Naturalia du côté de chez ça craint.
Mais, voilà qu'il y a peu ou prou 400 000 ans, ce petit malin d'Homo Erectus avait redistribué les cartes.
Comme son gamin refusait d’avaler ses limaces au petit-déjeuner, il avait découvert une façon originale de les accommoder. Sa femme, qui en avait eu assez de se geler les pieds, avait inventé « l’allume-feu » la semaine précédente. Depuis ce jour-là, toute la famille avait transpiré au fond d'une caverne et, il faut bien le reconnaître, ça avait été une expérience assez pénible. Mais en contrepartie de ce désagrément, Homo avait réussi à faire cesser les pleurs de Mini Erectus en lui proposant de la limace grillée. Il s'était aussi aperçu, après avoir laissé tomber la cuillère de bambou du mouflet dans la braise, que le feu rendait possible la fabrication d'armes et d'outils bien plus solides que ceux qu'il utilisait jusqu'alors. Le lendemain matin, il avait remis tout le monde sur la piste pour aller chasser le rhinocéros à la lance fumée. Finalement, après trois jours d'angoisse, il avait décidé d'attendre l'âge du bronze pour retenter l'expérience. Mais la petite troupe avait, malgré tout, fini par déguster un lapin au charbon assaisonné au radis noir.
Tout ça pour te dire, Franz-Olivier, que si Homo Erectus avait jusqu'alors, préféré les figues fraîches aux rats morts, un doute lui était venu sur l'intérêt des protéines animales lorsque, en lieu et place d'un marcassin rôti, il s'était vu proposer des rutabagas desséchés.
Alors, devons-nous considérer que ce lascar d'être humain avait commis le péché originel en devenant un chasseur volontaire au lieu du charognard opportuniste qu'il avait été autrefois ?
Peut-être...
Mais un péché au regard de qui ?
Probablement pas à celui des hyènes, des ours, des crocodiles ou des grands félins qui s'en payaient une tranche de temps à autres.
En tous les cas, Erectus n'avait pas dû être trop accablé par la honte ou par le remord puisque ses pratiques cynégétiques, mais aussi celles de ses cousins, avaient perduré pendant plusieurs centaines de milliers d’années ; au point, d'ailleurs, qu'après moult étapes et moult péripéties, certains d'entre eux s’étaient, un matin, éveillés Homo Sapiens.
Pour autant, ça ne leur avait pas enlevé l'envie de manger de la viande ; enfin quand ça avait été possible parce qu'entre les loups, les panthères, les alligators et ce viandard de néandertalien, il y avait eu de la clientèle sur le marché de la côte de bœuf. Et comme l'ami Cro-Magnon n'était, à la chasse, ni le plus costaud, ni le plus rapide, ni le mieux organisé, il avait fallu trouver des solutions.
Pour s'en sortir, il avait utilisé un principe simple : l'union fait la force !
La croissance des effectifs dans ses communautés lui avait progressivement permis de s'imposer au sommet de la chaîne alimentaire. Il avait même fini par s'acoquiner avec certains loups en les domestiquant et en partageant avec eux le gibier.
Ce qui laisse à penser que Papi Sapiens n'était pas la moitié d'un con.
Il faut dire qu'à force de faire manger de la graisse à ses gamins, sa lignée s'était mise à produire une myéline de première qualité et à développer, de ce fait, des capacités cognitives dignes de ce nom. A cette époque, il n'était cependant pas devenu suffisamment intelligent pour envisager de renoncer à manger d'autres animaux.
Les familles devenant des groupes et les groupes devenant des tribus, Homo Sapiens était certes devenu plus fort mais il s’était aussi montré moins mobile. Déménager tout son barnum devenant compliqué, il avait eu tendance à se sédentariser. Pour nourrir toute sa clique, il lui avait fallu étendre ses territoires de chasse, ce qui avait fait râler le personnel en charge de remplir le cellier. Certains mécontents avaient ramené du travail à la maison et s'étaient mis à élever des chevreaux et des marcassins. Mais le problème ne s'était pas réglé pour autant. Il avait fallu nourrir tous ces bestiaux et les alentours des villages s'étaient taris en nourriture facile6. Mémé avait fini par se plaindre du fait que les chèvres avaient mangé toute la salsepareille qu’elle utilisait pour sa soupe ; et comme les cochons avaient, eux, dévoré toutes les pommes, elle n’avait pas, non plus, pu préparer sa compote. Elle en avait donc été réduite à boire du lait de chèvre et à sucer des os de sanglier rôtis.
Pour pallier à cela, elle avait tenté de planter elle-même quelques herbes mais ça n’avait rien donné. En insistant, elle avait observé, qu’en mettant en terre des graines de céréales, elle arrivait à faire pousser facilement quelques plants et qu'elle obtenait de plus, par ce procédé, des rendements extraordinaires. Elle avait ainsi trouvé le moyen de nourrir toute la communauté, animaux compris. Son petit-neveu s’était attribué le mérite de cette découverte et était, de ce fait, devenu le Pape auto-proclamé de cette Façon Nouvelle de S’Empiffrer Abondamment7.
Je dois reconnaître, Franz-Olivier, que les inventions simultanées de l’agriculture, de la carie dentaire, de l’obésité et de la maladie cœliaque8, peuvent nous amener à nous poser quelques questions. Mais focalisons-nous sur l’opinion du jour qui est, je le rappelle, « tuer des animaux pour les manger, c’est mal ! ».
Si je devais être parfaitement honnête, il me faudrait reconnaitre que ce n’est pas précisément ce que tu dis ou ce que tu écris. Je rappelle néanmoins, à ceux qui n’auraient pas lu le premier chapitre du présent ouvrage, que je rédige ce court billet depuis mon canapé qui est le lieu où tous les raccourcis sont possibles.
