Tueur sans gages - Jean-François Rottier - E-Book

Tueur sans gages E-Book

Jean-François Rottier

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Beschreibung

Véritable caméléon maléfique, un tueur en série assassine des femmes de tous âges sans le moindre scrupule. Il tue comme il respire… Et il ne manque pas d’air.

À Rouen, il croise le commissaire Paul Gude qu’il a connu jadis sous de meilleurs auspices.

Qui des deux saura interrompre la sinistre hécatombe ?

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Jean-François Rottier vit à Fécamp, port mutant qui l’inspire depuis près de quarante ans. Ainsi, happé par le pouvoir suggestif du bord de mer, il convertit ses observations en romans et nouvelles.



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Seitenzahl: 165

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Couverture

Copyright

Titre

Jean-François Rottier

Du même auteur :

Le mystère du grain de blé / Éditions J C Lattès 2008

Brouillard à l’encre fraîche / Éditions Ex Aequo 2016

Secret de famille / Éditions Ex Aequo 2017

Tueur sur la ville / Éditions Ex Aequo 2017

Jeux de misère / Éditions Ex Aequo 2018

Vertigineux voyage / Éditions Prem’edit 2019

Les miroirs élastiques / Éditions Prem’edit 2021

Peau d’âme / Éditions Estelas 2021

Le mauvais œil / Éditions S-Active 2023

Les larmes de l'homme singe / Éditions Encre Rouge 2023

Le fantôme de Saint-Vaast / Éditions Encre Rouge 2024

Le crime de la rue Danton / Éditions Encre rouge 2024

Intervalles amoureux / Éditions Encre rouge 2024

Meurtres à la poudre blanche / Éditions Encre rouge 2025

La traque d'un vieillard killer / Éditions Encre Rouge 2025

Meurtre au champagne / Editions Encre Rouge 2025

Première partie : côté pile.

Le jour pointait ses taches blanches à travers les jointures usées de ses volets fermés. La radio égrenait en boucle ses nouvelles insipides sans qu’il se résignât à interrompre leur flot. Insomniaque depuis ce satané covid du printemps dernier, il avait besoin de bruit pour ne pas trop penser. Il avait besoin de voix pour couvrir la sienne. Était-ce la fin de vie qui encombrait ses sens ? Le souci de ce fameux bilan qui s’impose au condamné ? Ou simplement l’angoisse de devoir comparaître devant un tribunal imaginaire qu’il s’imposait bêtement ?

Étrangement, la solitude génère ce genre de questionnement. Le sadisme vient de nous, de nos entrailles scellées ; les remords, les regrets ne cessent de nous hanter dès lors que l’on se fige devant un miroir bien accroché au mur des années écoulées. Face à soi, il est rarement commun de sourire ou de se chahuter. Il y a toujours un malin farfadet qui surgit de notre boîte crânienne, un souvenir insidieux, de méchants épisodes d’une vie accélérée. Il ne faut jamais rester seul trop longtemps sous peine de se morfondre dans une mélancolie qui engloutit ou étouffe les astres. Il faut se ressaisir, se perdre au sein du monde, aller quérir les ondes, s’oublier, s’abreuver d’inutile et surtout vivre en meute.

Ainsi il se leva par peur de son image. À peine débarbouillé, sans même déjeuner, il se précipita au dehors de l’immeuble, simplement pour croiser d’autres énergumènes, comme lui, pressés de s’évader.

De nouveau il avait envie de tuer.

À l’instinct, mû par l’odeur d’un parfum envoûtant et par la silhouette gracile d’une jeunesse conservée, comme un fauve affamé, il suivit la grande blonde sortant du Printemps. Sa ruelle discrète donne sur cette artère boursouflée de vitrines aguichantes où les bourgeoises viennent chaque samedi se repaître de choses inutiles. Seul compte le paraître et il les vomit toutes.

Elle marche vite, un grand sac de corde en bandoulière. Un peu comme un mannequin, ses pieds se jettent en quinconce et sa croupe dodeline à la même mesure. Sans doute s’imagine-t-elle belle sinon irrésistible. Une proie idéale.

Il affectionne la gent féminine comme on apprécie une visite au zoo pour y dénicher un oiseau rare ou un félin ressuscité d’une brousse lointaine. En fait, loin des considérations féministes du moment qui lui inspirent dégoût et perte de temps en termes d’égalité, compassion et autres fadaises, il cherche la femme forte, la femme dominatrice, sûre d’elle, autoritaire et charmeuse qui n’a pas besoin d’avocate pour exister à part entière. Il est en quête de joute à force égale, loin des larmoiements stériles et des considérations victimaires des suffragettes modernes bien souvent complexées et sans doute mal baisées.

Il la suivit donc à distance raisonnable, convaincu de retrouver une perle dans son lit à court terme.

Remontant la rue piétonne du Gros Horloge, il y avait peu de chance pour qu’elle remarquât sa filature. Il était tôt et pourtant une foule assez dense arpentait le pavé dans la perspective d’acheter ses cadeaux obligatoires à l’approche de Noël. Cette fête faussement religieuse lui faisait horreur depuis sa tendre enfance lorsque sa génitrice lui offrait ses fameux bons, bouts de papier illusoires affichant des présents dont il rêvait, mais qui jamais ne devenaient réels. Reine de l’illusion, qui en guise d’amour maternel, se contentait de tricher. Sans doute n’avait-elle jamais souhaité sa venue sur terre et faute d’avoir pu avorter, elle avait transformé son enfance en un parcours chaotique peuplé de chimères et de cauchemars à vif. Noël était donc pour lui l’unique souvenir d’un grand vide affectif accompagné d’une jalousie maladive en direction de ses jeunes comparses bien souvent trop gâtés. Peut- être que sa misanthropie prenait ici sa source ?

L’ensemble des vitrines de la rue encombrée pue de ses abus. La surconsommation, l’outrance des monceaux de victuailles et de fanfreluches lui donnent envie de gerber et seule la chasse d’une belle femme blonde veille à son maintien. Il marche à vive allure sans s’attarder à lécher ces hideuses vitrines synonymes d’excès. Ils gagnèrent la place de la Pucelle où la présence d’un marché couvert parsemé de fleurs, de fromages et de divers produits régionaux le réconcilia un tant soit peu avec la horde des humains. L’atmosphère gouailleuse des marchands est ici plus sympathique. Lorsque sa nymphe s’immobilisa pour acheter un bouquet de roses rouges, il découvrit enfin son visage. Pâle, les traits fins d’une madone, ses lèvres légèrement pulpeuses libérèrent un accent slave qui lui fit penser à Adriana Karembeu. Presque aussi belle, il fut émoustillé autant par son accent que par sa grâce naturelle. Rêveur impénitent, il eut même la douce illusion qu’elle avait acheté ces roses à sa seule intention. C’est dire à quel point il en faut peu pour aiguiser sa naïveté. Cette femme le magnétise sans le savoir, il se doit de l’aborder avant qu’elle ne lui échappe comme tant d’autres cette semaine.

⸺ Il me semble que je vous connais ?

Elle le regarda avec le mépris d’une mignonne habituée à être importunée par de sombres lourdauds.

⸺ Non, désolée !

Puis elle quitta la boutique sans autre forme de procès. Il lui emboîta le pas en tentant sa martingale habituelle.

⸺ Je vous assure ! Ce devait être lors d’un vernissage…

Elle ralentit le pas et sembla réfléchir.

⸺ Vous êtes amateur d’art ?

Dans le mille ! Ah ! Ce flair, ce nez ! Il en rougit d’aise de l’intérieur. Il se serait congratulé, tellement il était heureux d’avoir si vite amorcé la première touche d’un pêcheur professionnel.

⸺ Eh oui, c’est mon dada, autant comme amateur que comme observateur.

⸺ Moi aussi, je suis dans la création. Lâcha-t-elle de son charmant accent.

⸺ Alors, nous nous sommes effectivement croisés dans une galerie… Peut-être celle du Bon Marché ?

⸺ Oui, c’est possible… Vous vous appelez ?

⸺ Léopold Karkov… Et vous ?

⸺ Zuzanna Kinski… Je suis polonaise.

⸺ Comme c’est drôle ! Je suis descendant de Russes blancs, immigrés en France depuis le début du siècle dernier… Ma famille a fui les bolcheviks qui lui avaient tout pris.

Là, il tente une première. Il avait été publicitaire parisien, vigneron bourguignon, fonctionnaire corse et agent de change australien, mais Russe blanc, jamais. Il adore se déguiser, usurper des vies, imaginer, inventer des passés plus ou moins ombrageux, s’enorgueillir de prouesses ou de réussites à faire pâlir Arsène Lupin. Il affectionne par-dessus tout de devenir un autre, ne serait-ce que pour oublier sa condition de commissaire divisionnaire en disponibilité. Il a quitté le 36, quai des Orfèvres autant par dégoût que par crainte de ses pulsions vengeresses. Il a tenu quinze années à se refréner, à lutter contre ses envies de liquider sans sommation les tueurs à gages, les maquereaux sadiques et les parfaits salauds. Et puis il est parti effectuer des petits boulots loin des malfrats et des uniformes standardisés. Parti pour ne plus penser, ne plus raisonner et s’oublier un peu. En fait, il ne s’aime guère et a un besoin irrépressible de corriger sa périlleuse naissance.

Elle le subjugue, sa beauté l’aspire et il en oublie son désir premier de la tuer. Jusqu’alors, il a assassiné des filles et des femmes normales, des brunes, des blondes, des rousses, des fines ou enrobées, jamais des vieilles ni des enfants. Il a tout de même un reliquat de morale chrétienne. Mais, celle-là sort tellement du lot qu’il a envie de faire durer le plaisir et qui sait, peut-être la gracier...

⸺ Vous ne voudriez pas échanger un peu sur nos origines slaves… Ce n’est pas tous les jours que cela est possible…

Elle le toisa avec un soupçon de gentillesse.

⸺ Pourquoi pas ? Mais vous savez que les Polonais détestent les Russes…

⸺ Oh, c’est de l’histoire ancienne… Il s’agit davantage de nos aïeux qui avaient leurs raisons.

⸺ Bon, d’accord pour un verre en terrasse, là, je suis pressée… Demain au Pagnol, sur cette place, vers 16h, ça vous dit ?

⸺ Oui, avec grand plaisir ! Ces roses… Vous avez un rendez-vous galant ?

Elle sourit de ses belles dents blanches.

⸺ C’est pour l’anniversaire de ma mère qui est en maison de retraite à Bois-Guillaume… Mais, vous êtes bien curieux…

⸺ Excusez-moi, je rêvais d’en être le destinataire…

⸺ Là, vous êtes culotté !

Elle le laissa planté là et il eut le sentiment d’avoir bien manœuvré. Le poisson était ferré à point puisqu’il la reverrait le lendemain.

Contrairement à l’habitude, sa nuit fut longue et peuplée de mirages aguichants. Une écriture cyrillique noircissait le tableau au-dessus de son lit et en bon élève d’un rêve farfelu, il déclamait une douce poésie à sa chère maîtresse qui avait les traits translucides de Zuzanna Kinski. Il fallait qu’il soit bien épris pour imaginer un instant devenir savant en si bonne compagnie, lui qui avait toujours eu horreur de l’institution scolaire jusqu’à en être radié à l’âge de seize ans. Mais les rêves ont cette vertu de tortiller le vrai, d’inverser les valeurs, modifier le réel et moduler son âme. C’est en sueur qu’il se réveilla dès l’aube, tant la belle institutrice en tenue légère avait attisé ses sens. Savait-elle la garce que déjà ils avaient fait l’amour ? Imaginait-elle un instant qu’il avait malaxé ses seins, ses fesses et mordillé sa langue ? Avait-elle gémi lorsqu’il l’eut pénétrée avec la fougue d’un grognard amoureux ? Ainsi, elle s’était donnée à lui à peine rencontrée… Toutes les mêmes ! se dit-il désabusé, avant de soudain réaliser qu’il s’extirpait d’un rêve. Son esprit vacille. Les effets de la physique quantique qu’il aime étudier finissent par le perturber. À force de s’imaginer à plusieurs endroits en même temps, à force d’admettre la relativité du temps et la possibilité d’une ubiquité du corps et de l’esprit, il craint à la longue de gagner la folie.

Non ! Zuzanna n’était pas encore sa maîtresse ; il était bel et bien seul dans sa chambre-bibliothèque et une pluie bien réelle giflait sa baie vitrée en guise de certitude.

Zuzanna Kinski ne comprenait pas pourquoi elle avait répondu favorablement à l’invitation de ce Léopold. C’est vrai qu’il était pas mal et qu’a priori il semblait bien élevé. Mais avait-elle besoin de roucouler en ce moment ? Igor venait de la quitter pour une jeune infirmière, le moral en berne, elle n’avait aucunement envie de retomber entre les griffes d’un homme, quel qu’il fût.

Après tout, ce rendez-vous de 16h ne l’engageait à rien, c’était juste pour discuter de leurs racines communes, juste se changer les idées et passer un moment…

Le mannequinat lui prenait la tête. Elle en avait un peu marre d’être une potiche qui n’intéressait que les voyeurs. N’était-elle qu’un portemanteau supportant des fringues qu’elle ne pourrait jamais s’acheter ? Et puis aller à Paris deux fois par semaine ne l’intéressait plus. Fatigante, sans intérêt, dénuée de morale, cette vie ne lui convenait plus et elle en avait presque honte. Si son père l’observait de son paradis réservé aux charbonniers, il devait fermer les yeux devant le spectacle affligeant de sa petite Zuza promise à de brillantes études de médecine. Mais pourquoi avait-elle décroché en quatrième année, aveuglée par un agent qui lui promettait monts et merveilles dans la mode et plus tard dans le cinéma ? Foutaise que tout cela ! Sa ligne, ses mensurations, son sourire béat et son empressement à gagner de l’argent avaient eu raison de sa volonté. En cela sa mère ne l’avait guère aidée, fière qu’elle était de réaliser son propre rêve par procuration. Elle aussi était bien fichue, mais ce n’est pas dans les corons du Nord que l’on serait venu la chercher pour défiler sur un tapis feutré. La pauvre, avec son Alzheimer, elle n’avait même plus l’occasion de s’identifier à sa fille chérie. Ses déambulations et son charme, ne peuvent même plus faire rêver la vieille femme, elle, qui a eu une vie de misère et de noirceur à se contenter d’un téléviseur pour s’extraire de la mine. Triste destin ! Zuzanna avait-elle encore le temps à quarante ans de leur offrir en différé une meilleure version d’elle- même, offrande en guise de remerciement, le cadeau d’une femme honorable, utile et digne, un retour de moralité en quelque sorte… Pour que leur sacrifice ait du sens, pour que les souffrances d’émigrés polonais ne soient pas que gâchis dans leur postérité.

Elle irait quand même à ce rendez-vous. Après tout, elle n’avait rien à perdre.

Elle a tellement le bourdon qu’un échange avec un inconnu ne peut que la distraire. Mais pourquoi était-elle ainsi mélancolique alors que tout lui avait souri jusqu’alors. Des cachets mirobolants chez Dior, un physique à faire rêver toutes les ménagères, un appartement avec une vue superbe sur les hauteurs de Rouen. Effectivement, elle était seule depuis peu alors qu’elle ne s’attendait pas à être jetée comme un kleenex après dix ans de concubinage sans nuages. Et presque orpheline puisque son père était mort l’année dernière et que sa mère ne la reconnaissait plus. C’est cette satanée solitude dans un monde cotonneux qui la rend triste.

Ce Léopold, allait-il être drôle ou seulement impénitent dragueur attaché à sa silhouette ? Quelle idiote d’avoir accepté ! Et si elle n’y allait pas… Avec sa malchance habituelle, elle serait bien capable de le croiser à nouveau dans la rue piétonne… Et là, la honte de bafouiller une fausse excuse… Non, il est quinze heures et elle a juste le temps de se préparer, se faire belle, mais pas trop, garder un jean et un pull suffisamment ample, pas de bijoux, pas de maquillage… Elle n’a pas envie de passer pour une allumeuse. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour se changer les idées.

Il est arrivé en avance au Pagnol. Simplement pour la voir de loin et s’adapter au mieux à sa façon de se présenter. Elle est trop ravissante pour lui et surtout trop belle pour mourir si jeune. Elle débouche de la rue des Bons Enfants d’une démarche assurée, son visage est souriant lorsqu’elle l’aperçoit à la terrasse, sans fard, elle est vraiment radieuse.

⸺ Bonjour, vous allez bien depuis hier ?

⸺ Oui, et figurez-vous que j’ai rêvé de vous…

⸺ Vous n’allez pas commencer à me draguer avec la technique d’un grossier maquignon ! dit-elle d’un ton sévère.

⸺ Pas du tout ! J’ignore si cela est dû à mes origines slaves… Je ne peux m’empêcher d’être sans filtre, de livrer toutes mes pensées sans la moindre retenue… Je sais, c’est incorrect et même si cela m’a joué des tours dans le passé, je ne parviens pas à me corriger.

Elle s’assit en face de lui, apparemment satisfaite de sa réponse. Ils commandèrent un thé noir et elle lui sourit.

⸺ Alors comme ça, vous êtes russe ?

⸺ Oui, mais je suis né à Paris et ne parle absolument pas la langue… Mes aïeux se sont fait un devoir de pratiquer et d’enseigner le français à leurs enfants.

⸺ Oui, c’est comme chez moi… C’était une obligation de s’assimiler au plus vite, de se fondre dans la masse et surtout de ne pas se faire remarquer.

⸺ Vous avez raison, nous devions même être plus gaulois que les vrais…

Elle sirote son thé avec délicatesse et ses lèvres humides torturent l’échine de son admirateur tant elles sont sensuelles. Intelligente, simple, charmante, elle doit posséder toutes les qualités d’une nymphe inaccessible. Elle l’observe de temps en temps sans insistance. Son regard lui semble de plus en plus doux. Il tente de faire de même.

⸺ Et vous faites quoi dans la vie, si ce n’est pas indiscret ?

⸺ Je suis journaliste au Paris Normandie, chargé de la rubrique culturelle…

⸺ Oh ! Cela doit être passionnant, moi, je suis mannequin à Paris et je songe à changer de métier. Dans le secteur de la mode, je suis déjà un peu vieille, je vais devoir me reconvertir…

⸺ Et vous aimeriez faire quoi ?

⸺ Je ne sais pas encore… Du théâtre, du cinéma, du doublage…

⸺ Alors, je pourrais peut-être vous aider… En Normandie, je connais du monde et comme vous le savez sans doute, de nos jours tout est affaire de réseaux.

⸺ Oui… Pour l’instant je suis bien, mais c’est gentil, je vais réfléchir.

Il lui nota sur un papier son nom fictif, sa véritable adresse et son numéro de portable. Il était important de ne pas la perdre de vue. Ils discutèrent longuement de la Pologne imprégnée de catholicisme et de théocratie tandis qu’il fustigea le régime dictatorial de Vladimir Poutine. Tout cela les amena à être heureux de leur sort de descendants d’immigrés privilégiés en France. Il imagina lui faire du bien à positiver leurs vies. Elle plaisanta sur son milieu artificiel du mannequinat et il lui conta quelques anecdotes de journalisme inventées, histoire de la distraire. Il ne savait que trop que selon le dicton, une femme qui rit se retrouve plus aisément dans un lit.

Comblé de cette heure d’échanges, il se liquéfia de joie lorsqu’elle lui fournit son numéro de téléphone et lui annonça qu’ils pourraient se retrouver au même endroit le lendemain puisque c’était le week-end et qu’elle n’avait rien prévu de particulier.

Comment ne pas accepter, comment masquer sa fougue intérieure, son envie de l’embrasser et de la déshabiller ? Ils se quittèrent d’une poignée de main chaleureuse. Enfin, après une semaine désastreuse, il ne rentrait pas bredouille. La pêche plus que bonne était miraculeuse.

Finalement, Zuzanna ne regrette absolument pas d’être allée à ce rendez-vous. Léopold Karkov est sympathique comme tout. Bel homme avec sa chevelure argentée, plutôt costaud, enfin plus grand qu’elle ce qui n’est pas si fréquent, vif, drôle et cultivé. Il l’attire et pourtant de nombreux clignotants s’allument et l’incitent à ne pas se précipiter dans les bras du premier venu. Après une rupture amoureuse, n’est-il pas plus sage de respecter une longue période de célibat afin d’éviter l’équivoque de nouveaux sentiments synonymes de vengeance ou de deuil faussement comblé ? C’est ce qu’affirmait sa mère qui n’y connaissait pas grand-chose en relation amoureuse puisqu’elle n’avait connu que son mari. Sans doute que ses lectures de Gala et Point de vue documentaient ses rêves jusqu’à la convaincre de devenir experte en la matière ? La pauvre, si belle, si enthousiaste et vieillie avant l’heure… Quelle chance elle avait eue d’échapper à la vie sclérosante de ses parents ! Merci mon Dieu pour le charme physique et la grâce    divine ! Nous ne sommes vraiment pas égaux à la naissance, songea-t-elle. Mais ce gentil Léopold, l’apprécie-t-il pour ses mensurations et son léger accent ou pour plus de  mystère ? Son sixième sens a raison de l’inviter à la prudence. Elle verra peu à peu s’il mérite davantage.