Mon ange - Sandra Duhot - E-Book

Mon ange E-Book

Sandra Duhot

0,0

Beschreibung

Emma, jeune Lyonnaise insouciante, voit sa vie basculer lorsqu’elle croise Martin Guess. Marié, de vingt-cinq ans son aîné, il lui révèle pourtant la force d’un amour absolu. Entre passion interdite, regards réprobateurs et exil, Emma choisira de vivre cet amour jusqu’au bout, au prix de nombreux sacrifices. Inspiré de faits réels librement interprétés, ce récit retrace le destin d’une femme qui, dans les années 1980, osa défier les préjugés et les conventions pour suivre sa vérité.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Sandra Duhot puise dans ses univers une inspiration féconde pour façonner des récits singuliers. Après Lola, Immortelles destinées, L’Âme cœur et L’Encre des maux, elle signe avec "Mon ange" son cinquième roman, explorant, cette fois, les méandres du cœur face aux pressions familiales et sociales.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 425

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sandra Duhot

Mon ange

Roman

© Lys Bleu Éditions – Sandra Duhot

ISBN : 979-10-422-8527-2

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À l’amour de ma vie,

Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai

C’est une folie d’haïr toutes les roses parce qu’une

Épine vous a piqué, d’abandonner tous les rêves parce

Que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à

Toutes les tentatives parce qu’une a échoué…

C’est une folie de condamner toutes les amitiés parce

Qu’une vous a trahi, de ne croire plus en l’amour juste

Parce qu’un d’entre eux a été infidèle, de jeter toutes les

Chances d’être heureux juste parce que quelque chose

N’est pas allée dans la bonne direction.

Il y aura toujours une bonne occasion, un autre ami,

Un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin, il

Y a toujours un nouveau départ…

Le Petit Prince

Antoine de Saint-Exupéry

1

1985

Je m’appelle Emmanuelle, Emma pour les intimes, j’ai 25 ans et je me suis encore fourrée dans une situation impossible. À croire que je n’apprends rien de mes expériences passées, recommençant inlassablement, homme après homme, à reproduire les mêmes erreurs, à aimer n’importe qui pourvu qu’il allume en moi cette étincelle d’espoir qui fait vivre plus intensément.

Hier, j’ai croisé un regard et je rêve qu’au bout de celui-ci il y ait, enfin, l’homme de ma vie. Au fond de moi, cette certitude ne fait jamais aucun doute et c’est bien là le problème. Comment peut-on être certaine d’une telle chose sans même avoir échangé quelques mots ? J’entends alors au fond de moi la voix de ma mère ressassant sa litanie qui ne m’atteint plus depuis la fin de mon adolescence. Plus exactement depuis le jour où elle s’était plainte de mes seins étalés à la vue de tous sur la plage du Prado lors de nos dernières vacances à Marseille en famille. Je ressens encore son regard dans mon dos, à la fois chargé de reproches et de peine. Ma mère est le pur produit de sa génération. Exactement le genre de femme amoureuse par statut que je ne veux pas être.

Lui, je ne le connais pas, je ne lui ai jamais parlé, je ne sais pas son prénom. Je travaille dans ce café-restaurant du centre de Lyon depuis peu. On ne s’est jamais vus et pourtant il me semble le connaître depuis toujours.

Quand, en ce premier jour du reste de ma vie, il entre dans le café, silhouette élancée, brun, le regard sombre, souriant, mon sang ralentit dangereusement dans mes veines. Il se pose au comptoir, embrasse la salle du regard, passe commande et boit son expresso d’une traite. Visiblement pressé…, il ne reste accoudé, en silence, que quelques minutes. Une éternité.

Il repose sa tasse, laisse quelques pièces sur le comptoir, largement plus que nécessaire, et enfin lève les yeux pour remercier le cafetier, c’est-à-dire plutôt la serveuse qui se tient juste en face de lui et qu’il n’a pas encore remarquée.

C’est à cet instant précis que nos regards se croisent.

Je me suis perdue, je crois, ce jour-là, quelque part dans le noir profond de ces yeux pour ne jamais plus en oublier l’intensité. Ce regard s’impose à moi sans le vouloir, je l’accepte sans y réfléchir et sans retenue et mon inconnu le sent. Il a un mouvement de recul à peine perceptible, avant de se figer, comme s’il évaluait la situation. Je suis orgueilleuse, je pense que le bleu de mes yeux le cloue sur place, l’espace d’un instant, avant qu’il ne se ressaisisse.

Je suis jeune et plutôt jolie, il vient de s’en apercevoir et cela contraste clairement avec l’amertume de son café. Ou bien est-ce l’amour, déjà, qui frappe sans prévenir ? Le coup de foudre improbable, la destinée, comme dans un bon vieux film romantique. J’imagine le scénario typique du feu crépitant dans la cheminée, une peau de bête au sol, nos corps nus… Mais où suis-je partie ! Je fournis un effort surhumain – en fermant plus que de raison mes yeux qui se plissent, entraînant avec eux mon nez, mes joues, ma bouche vers une grimace horrible – pour effacer la scène et ramener mon esprit à l’instant présent. Il surprend ma mimique grossière et cela fait naître un petit rictus au coin de ses lèvres. Je rougis de mon manque de subtilité.

Après son départ, aussi précipité que son entrée a été fracassante pour mon cœur en friche, je passe cette journée particulière à ne penser qu’à lui. J’hésite encore entre deux trips possibles : c’est vraiment l’homme de ma vie, j’en mettrai ma main à couper ou bien c’est un simple mec canon, certes, mais qui va me la faire à l’envers et pour lequel je vais encore me retourner le cerveau et me foutre dans une merde noire...

2

J’habite Lyon depuis quelques années. Et Lyon m’a plu immédiatement.

En flânant dans la vieille-ville, je m’imprègne de l’atmosphère médiévale qui règne dans les rues étroites, bordées d’immeubles aux façades aux couleurs chaudes. J’aime cette ambiance coincée entre l’ancien et le bourgeois. Les gargouilles chuchotent des secrets aux passants, les façades sont ornées de fresques qui sont de véritables œuvres d’art, racontant la vie d’hier et d’aujourd’hui. Il me plaît de m’arrêter, çà et là, pour contempler, incrustés dans les pierres des édifices, les vestiges de l’histoire. J’habite le quartier de la Croix-Rousse et viens au centre-ville à vélo. Comment ai-je atterri dans ce quartier emblématique de Lyon ? Par hasard. Ou plutôt par opportunité. L’agence immobilière par laquelle je suis passée pour trouver un appartement venait de rentrer un deux-pièces dans ce quartier typique lyonnais et je n’ai pas fait la fine bouche. La Croix-Rousse attire pour son ambiance, son authenticité et sa forte influence artistique. De nombreux artistes, artisans et créateurs contribuent à l’identité culturelle de cette partie de la ville.

Le quartier est construit sur une petite colline. Cela n’en fait pas l’endroit le plus facile d’accès, mais c’est aussi ce qui fait son charme et permet à ses habitants d’avoir une vue imprenable sur le reste de la ville. J’y vois un autre intérêt. Ce quartier perché m’oblige à déployer des efforts physiques inhumains, en appuyant plus que de raison sur les pédales de ma bicyclette en contrepartie de quoi j’affine ma silhouette et récupère des jambes de déesse !

Pendant la révolution industrielle, cette partie du vieux-Lyon n’était pourtant pas l’endroit bobo d’aujourd’hui. Elle était le cœur de l’industrie de la soie de Lyon. La mondialisation étant aussi passée par là, les usines ont laissé place aux cafés branchés, ateliers d’artistes, fresques murales dont le célèbre « Mur des Canuts » ainsi qu’aux théâtres et cafés-théâtres, créant un lieu de vie jeune et décontracté, à la fois animé mais aussi réputé pour son calme et sa tranquillité, dans lequel j’ai immédiatement trouvé ma place.

Le bar où je travaille se situe à proximité de la place Bellecour. Lorsque je suis en pause, j’aime déambuler dans les ruelles de la vieille-ville ou remonter les grands boulevards vers l’hôtel de ville. J’aime regarder les vitrines autant que mon sourire dans leurs reflets. Ce n’est pas du narcissisme ou une quelconque forme d’égocentrisme. Je ne fais que savourer le fait d’être là, libre et enfin éloignée du carcan familial.

Je suis originaire de Clermont-Ferrand, de Chamalières plus exactement, comme un ancien président de la République qui aimait bien tâter l’accordéon. Mes parents y ont toujours leur appartement où nous logions ma sœur et moi lorsque nous vivions encore chez eux.

Ma sœur a 30 ans, elle vit à Paris avec son mari et son fils qui vient d’avoir 2 ans. J’adore mon neveu, il est craquant et leur appartement de Verrières-le-Buisson est juste magnifique. C’est chic, un peu loin de Paris mais pas trop. La proche banlieue, en somme, sans les inconvénients de l’ultra-centre, mais sans ses avantages non plus. Mon beau-frère est ingénieur, il travaille sur le plateau de Saclay. Nous parlons peu de son travail auquel je ne comprends rien et qui ne plaît pas à tout le monde vu qu’il joue à l’apprenti-sorcier avec les atomes pour fabriquer de l’énergie soi-disant propre. Enfin, sur le sujet, il a 40 ans d’avance ! Personnellement, je n’ai pas d’avis sur la question, sinon l’ennui de ses explications sans fin pour me convaincre que le nucléaire va sauver le monde. Ma sœur, quant à elle, a étudié à la Sorbonne. C’est une tête ! Elle a dégoté un poste de responsable achat chez L’Oréal.

En résumé, il y en a donc un qui s’échine à produire de l’électricité pour éclairer le monde et l’autre qui œuvre à rendre la gent féminine plus jeune sous la lumière ! Étrange complicité dans le travail de la matière. Autant dire que le couple n’a pas de souci d’argent à se faire et qu’ils ne manqueront jamais de clientèle.

Comment peut-on être de la même famille et si différentes ? C’est une question qui m’a toujours taraudée. Car si ma sœur a fait de longues études, ce n’est pas du tout mon cas… J’ai décroché un diplôme de comptabilité à la force du poignet et sans aucune conviction, car je n’ai jamais aimé les chiffres et aujourd’hui encore je me demande pourquoi j’ai choisi cette voie. Sans doute parce que je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de mon avenir. J’aurais très bien pu me diriger vers n’importe quelle filière qu’une conseillère d’orientation névrosée m’aurait mise sous la dent.

Évidemment, à la fin de mes études et au grand désespoir de mes parents bien-pensants, j’ai décidé de ne pas chercher de travail dans ce domaine. La vie de bureau n’était pas faite pour moi, pas plus que je n’étais faite pour elle. Je me suis retrouvée dans la restauration par le fait du hasard encore une fois. À l’époque je croyais au hasard…

Étrangement, j’aime ce travail au service des clients. Sans diplôme ni véritable expérience, mon salaire est loin d’être mirobolant. J’ai tout juste de quoi me loger et vivre sans faire d’extra. Mais je m’en moque. J’ai peu d’exigences. Ce qui compte c’est ma liberté de mouvement, d’expression et surtout de pensée ! Et il faut bien avouer que travailler dans un bar apporte sa dose d’exotisme et surtout de libération de la parole. Les clients s’accoudent au comptoir pour 5 minutes ou deux heures de leur temps et vous déballent leur vie dans le menu détail. Tous les maux de la société y passent, certains refont le monde, d’autres vous font voyager aux confins de leur mémoire. Certaines rencontres sont particulièrement hautes en couleur, mettant en lumière des existences et expériences de vie très éloignées du modèle propret inculqué par mes parents catholiques et très pratiquants. Et à mesure que je m’enfonce dans les volutes de fumée et les vapeurs d’alcool d’une anisette ou l’aigreur calculée d’un ballon de rouge, le carcan familial qui m’a toujours pesé s’évanouit lentement.

À l’époque, Clermont-Ferrand n’était pas assez loin de Chamalières pour m’estimer sortie d’affaire. J’ai donc poussé les kilomètres pour me soustraire à ma famille, à ma vie inodore et m’en refaire une autre sur le bord du zinc.

C’est comme ça que je suis arrivée à Lyon. Encore le hasard, et je n’y ai aucune attache.

J’ai 22 ans à l’époque… Plutôt sociable, je ne tarde pas à me faire des amis. Beaucoup d’amis. À croire que les Lyonnais de mon âge ne pensent qu’à boire, manger et faire l’amour ! Ce dont je les remercie d’ailleurs. L’un d’entre eux en particulier a retenu mon attention. Il se nomme Gaspard. Nous fréquentons la même bibliothèque. Car, et c’est là tout le paradoxe de ma vie, j’ai détesté les études mais j’adore les livres. Surtout les belles histoires qui finissent bien et que je dévore entre deux clients.

3

Gaspard. Ce brave Gaspard… C’est un prof de français, un vrai ! Pas spécialement beau, il m’a séduite avec ses mots. Il sait me raconter de belles histoires lui aussi. Il connaît Lyon comme sa poche et il m’a servi de guide. Lyon, au-delà de sa culture, est un véritable carrefour des saveurs gastronomiques, un sommet dans l’art de vivre et de manger plus que nécessaire, auquel Gaspard s’adonne avec délectation.

En vrai Lyonnais qui se respecte, il ne jure que par les bouchons, ces petits restaurants typiques où l’on vous torture à coups de quenelle, de saucisson brioché et de tarte aux pralines dont je suis, je l’avoue, une victime consentante !

Notre histoire a duré deux ans. Histoire d’amour ou bien mensonge partagé, assumé jusqu’à l’impasse ? Poser la question, c’est déjà un peu y répondre.

Il s’est présenté sous son meilleur jour en tant qu’ami. Attentionné, passionné, virtuose de la pensée, je suis subjuguée par ses connaissances, sa culture générale… Le prof, en lui, m’impressionne. Tenant jusque-là cette espèce à bonne distance de ma sphère d’influence, il me réconcilie avec la profession. Il vient me chercher après le travail et nous déambulons dans les rues de Lyon à la belle saison. Il me raconte tout ce qu’il sait sur les magnifiques monuments de cette ville, si étrangère à mes yeux. Je découvre avec lui tout ce qui peut se manger de riche et de trop gras pour finir immanquablement nos journées dans un café à refaire le monde ou à la bibliothèque où, lui, prépare ses cours et, moi, je m’abrutis en compulsant une quantité impressionnante d’ouvrages de tous les styles et de toutes les origines qu’il me recommande. Son érudition guide la mienne. Il joue avec mes certitudes et ma conception du monde en mettant dans mes mains des ouvrages contradictoires qui ne cessent de remanier mes croyances. Mais j’aime ça.

Et puis, lentement, ses sentiments à mon égard ont évolué. Je vois bien que mon corps lui plaît, que mon sourire l’émoustille, que ma voix l’ensorcelle… Pourtant je ne veux pas qu’il en soit ainsi. Ce n’est pas que les principes amoureux me déplaisent, mais je ne leur fais aucunement confiance, surtout avec un homme qui, par sa culture, son intelligence, me dépasse et m’intimide. Et puis quand je tombe amoureuse, c’est souvent pour moi le début de la fin. Je tiens en effet rarement la distance. Alors pour une fois que j’ai la chance d’avoir un véritable ami, le perdre aussi vite me fait grandement hésiter. Que restera-t-il de notre amitié une fois qu’il se sera lassé de parcourir mon corps ? S’intéressera-t-il encore à mon esprit, à ma personne et pour combien de temps ? J’ai peu d’expérience, mais j’ai la certitude que les hommes finissent toujours par se lasser du corps des femmes. Tout comme les femmes se lassent des hommes qui deviennent pantouflards et prévisibles. C’est là tout le problème de l’amour, tel que j’en comprends la complexité du haut de mes 22 printemps. Comment continuer de désirer ce que l’on possède ? L’amour n’est-il pas déjà en train de nous échapper dès lors que l’une des parties a le sentiment d’avoir le dessus sur l’autre ? Et Gaspard voulait me posséder, absolument, résolument, avec acharnement.

Le fait est qu’à force de repousser ses avances, je vois bien que même notre amitié n’y résistera pas. Il a besoin de plus. Il désire plus. J’ai fini par lui accorder un baiser, puis deux, puis trois… Il est autorisé à me serrer dans ses bras, à se coucher nu contre moi, à retirer mes vêtements un à un, à me donner du plaisir en me caressant. Je lui donne également du plaisir en le caressant mais sans jamais aller plus loin. Me donner à lui suppose qu’il prenne possession d’une partie de moi-même et je ne peux m’empêcher de penser que lorsqu’il l’aura fait, son désir diminuera.

On ne peut désirer ce que l’on possède est la phrase que je me répète inlassablement à chaque fois qu’il veut se glisser en moi et que je le repousse gentiment mais fermement.

Et puis comment être libre en étant accrochée à un seul homme ?

Las d’attendre, son sexe au bord du mien, ses baisers et ses mains dans une impasse de chair, il s’en est allé exactement pour les raisons inverses que j’imaginais. Il s’en est allé las d’être repoussé, mais transi d’amour pour moi.

4

Il y a des hommes qui vous portent, qui vous flattent, qui vous placent sur un piédestal, qui vous aiment et vous le disent sans cesse. Leurs mots d’amour sont bons pour l’âme comme pour le corps, même si l’on sait très bien que, parfois, le trait est un peu forcé, la réplique trop spontanée. Qu’importe, ils vous font du bien. Et puis il y a les autres, ceux qui vous briment, vous rabaissent et vous brisent. Tous ceux qui ne vous méritent pas. Entre les deux, il y a les hommes dont on ne sait jamais ce qu’ils sont ni ce qu’ils vous apportent, du moins jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Gaspard est de ceux-là.

Gaspard est parti depuis trois mois, par ma faute et mon refus de me donner à lui, et pourtant je dépéris. Mes amies s’inquiètent pour moi. Je maigris. Je m’enferme dans une forme de dépression qui m’endort les sens et l’esprit. Je ne sombre pas, je flotte vaguement à la surface. Comme si, dans les rues de Lyon que je continue d’arpenter, je devenais invisible. Même mon reflet ne se distingue plus dans les vitrines.

À 24 ans, je ne sais pas encore me détacher de mes difficultés, lâcher prise, prendre de la hauteur. Vivre par moi-même. Le regard des autres compte encore énormément et surtout celui d’un autre, or, cet autre n’est plus et je ne m’y fais pas. Pire encore ! Je continue de maudire le jour où, par stupidité, prétention ou orgueil, je l’ai laissé partir.

À cette époque, un seul être me manque et tout est dépeuplé, comme disait Lamartine, et trois mois plus tard je n’ai pas progressé d’un iota.

Je fais le pied de grue devant la bibliothèque comme une bécasse, si je peux me permettre cette translation ornithologique entre ces deux oiseaux. Je passe également régulièrement devant chez lui, espérant le croiser… Mais il a définitivement déserté le quartier. Mon mal-être dure six mois de plus, la tête dans le formol, incapable d’avancer et de me concentrer sur autre chose que mes propres erreurs, ressassées à l’envie.

Puis un jour, sans savoir pourquoi, j’ouvre mes volets, le soleil est déjà haut dans un ciel bleu azur et quelque chose a changé. Au début ce n’est pas grand-chose. Le changement est imperceptible. Mais petit à petit, ce ne sont plus les voitures que j’entends mais les oiseaux, et j’en ai le sourire aux lèvres. Serais-je guérie de ce mal d’amour qui me ronge depuis neuf mois ? Tout un symbole ! Neuf mois de gestation pour accoucher de quoi ? D’oiseaux qui piaillent dans l’arbre en face de chez moi et qui me rendent heureuse ! Qu’importe ! Tout à coup, tout m’apparaît plus léger. L’air que je respire, les conversations que j’entretiens, la pression au travail, la présence d’autres personnes…

C’est dans ce contexte de libération de la pensée et du cœur que je rencontre Julien.

Ce garçon est ce qu’on pourrait appeler un perdant. Il traîne sa mauvaise mine dans le quartier, dépassant rarement les limites du centre-ville. Je m’étonne même de ne pas l’avoir déjà croisé mille fois. À 27 ans, il est toujours étudiant, mais plutôt que d’étudier, il préfère enfourcher son solex et le faire rouler sur les grands boulevards.

On s’est rencontrés dans des conditions plutôt rocambolesques. Alors que je traverse l’avenue menant à la place Bellecour, chargée de trois sacs de course, il fonce sur moi, me bouscule et je me retrouve les quatre fers en l’air, mes sacs de course éventrés tout autour de moi. Les tomates roulent, les poivrons, plus joyeux, bondissent en désordre. Je ne suis pas blessée, mais très en colère contre cet énergumène qui n’a aucune manière. Le garçon ne fuit pourtant pas ses responsabilités. Il se confond en excuses, ramasse mes courses, m’aide à me remettre sur pied et me propose de m’accompagner à l’hôpital pour être certain que tout va bien. Je refuse toutes ses prévenances et surtout d’aller aux urgences. Même si mon égo est mis à mal de m’être ainsi répandue sur le bitume de mon quartier, je n’ai que des égratignures au genou. Mais le bougre insiste. Je finis par accepter qu’il me raccompagne chez moi en clopinant, et lui, poussant son improbable monture. Nous formons un équipage discordant, mais qui présente une certaine cohérence. Sur le trajet, nous faisons connaissance. Il me raconte sa vie, sans grand intérêt, et je lui raconte la mienne qui, à bien y réfléchir, n’est pas plus intéressante que la sienne. Finalement on s’est bien trouvés…

Je l’invite chez moi ce soir-là et les jours suivants. Nos conversations sont agréables. À force de fréquenter les bancs de l’université sans jamais en sortir, il a quand même fini par posséder une certaine culture générale. C’est très français, ça ne lui sert à rien mais cela nous permet d’échanger à l’infini sur une multitude de sujets. À force de passer chez moi, il finit par s’y installer.

Je n’ai jamais trop conceptualisé ce que je lui trouve. Sa désinvolture et sa nonchalance me séduisent. Tout est simple avec lui, peut-être trop, mais je ne m’en rends pas compte et cela me convient. Toujours est-il que j’en tombe amoureuse, comme un alcoolique retombe sous le joug de sa bouteille ou un prisonnier de son boulet.

Après quelques mois d’une lune de miel sans nuage, il commence à disparaître pendant plusieurs jours sans donner signe de vie et son comportement se modifie. Tandis que dans les premières semaines, son caractère est doux et amoureux, avec le temps, il devient irascible, taciturne et froid… Ses démons reprennent le dessus à mesure qu’une certaine forme de routine et peut-être de normalité s’installent entre nous. Il recommence à boire et à fumer plus que de raison et finit par m’avouer avoir des troubles de la personnalité et perdre le sens des réalités. C’est pour cela qu’il n’arrive à finaliser aucun parcours universitaire.

Au lieu d’allumer chez moi de gros flash orange clignotants, je prends son parti, lui trouve des circonstances atténuantes, me fais un sang d’encre et n’en dors plus la nuit.

Je comprends aussi, à mon grand désarroi, que je n’attire à moi que des cas compliqués et commence à me culpabiliser de cette succession d’échecs amoureux entamant dangereusement ma confiance en l’amour ici-bas et ma joie de vivre.

Cet amour sidérant, abusif, toxique me détruisant à petit feu, finit par me faire admettre que je ne suis pas de taille à lutter. Vaincue, j’accepte alors la rupture que je vis, cette fois, non pas comme une punition, mais comme une forme de liberté enfin retrouvée.

5

Que faire quand l’amour s’en va ? Pour aimer, en général, il faut être deux. Il existe néanmoins des célibataires ou égocentriques endurcis, ainsi que quelques corps de métier, qui se passent très bien de l’autre tellement ils se suffisent à eux-mêmes. Mais ce n’est pas mon cas. J’ai la faiblesse ou la force d’espérer l’autre, même si je sais qu’il n’est pas raisonnable de s’acharner.

La fin d’un amour doit s’admettre comme une belle mort. Une mort réussie qui se respecte car elle est unique et inévitable, donc dramatique et absurde à la fois. Une belle mort est donc une mort sans pleurs ni acharnement. L’acharnement thérapeutique, non merci.

J’accepte finalement la perte de cet amour comme on accepte la mort. Je décide d’être raisonnable pour une fois et de me rendre à l’évidence en me promettant de ne faire ni esclandre ni remplir des bassines de larmes…

J’acquiers, grâce à mes ruptures précédentes, une certaine sérénité intérieure ou, du moins, quelque chose qui, de l’extérieur, ressemble à ça. Je décide donc de prendre les événements avec philosophie, même si la souffrance, cette fois encore, est bien réelle. Elle l’est pendant des semaines, des mois durant, mais l’évidence étant bien là, la rupture s’impose d’elle-même. Je m’en veux néanmoins d’avoir autant tardé tandis que la réponse est sous mes yeux. Impossible en effet de construire quoique ce soit avec cet homme-là. Notre histoire était déjà morte avant d’avoir commencée…

Et comme dans tout processus de deuil, la période la plus difficile est lorsque l’on comprend que quelque chose a changé de manière irrévocable. Cette phase de sidération est tellement déstabilisante qu’elle est rapidement remplacée par celle du déni… On trouve alors à l’autre des circonstances atténuantes pour se rassurer. Et j’en ai passé du temps à trouver des excuses à Julien, bien plus que de raison. Je pensais que traverser une mauvaise passe arrive à tout un chacun, sans vouloir admettre, du moins au début, qu’il ne faisait pas que la traverser, il était lui-même une mauvaise passe, l’incarnation parfaite du concours de circonstances et d’expériences qui fait qu’un être humain n’avancera jamais.

Les signaux d’alerte que le cœur perçoit, mais que la raison ne veut pas entendre, sont comme les pétales des fleurs d’un arbre fruitier qui s’envolent dans le vent. On finit par se convaincre que ces signaux faibles ne sont qu’illusion, de petites anecdotes sans conséquence ponctuant la réalité. Jusqu’à ce que la frustration devienne insoutenable et que le fruitier n’ait plus de pétales à perdre.

Le mécanisme de colère prend alors le pas sur le déni. Comment ose-t-il se comporter de la sorte ? Je le déteste de n’être pas davantage démonstratif, pas davantage aimant. La colère aide à passer au stade de la résignation, puis, un jour, à celui de l’acceptation.

J’en suis arrivée à ce moment charnière avec Julien. Je dois rompre et je suis fin prête à l’assumer pour ne pas m’abîmer davantage dans une relation sans avenir. Ce qui est troublant dans ce processus, c’est de constater à quel point on se sent libéré d’un poids certain quand l’esprit accepte enfin de lâcher les dernières bribes d’attachement qui nous relient à l’autre. On se sent beaucoup mieux tout à coup !

Et pour matérialiser la fin de notre histoire, puisque Julien a déserté une fois de plus mon appartement, je me lance, un dimanche, dans un grand ménage de printemps. Je prends un sac poubelle et y jette pêle-mêle à l’intérieur toutes ses affaires.

Je descends le sac et le dépose à proximité des conteneurs à ordures de la ville avant de poursuivre vers le Parc de la Tête d’Or. Après avoir assaini mon appartement des dernières traces de masculinité qui y règnent depuis l’installation de Julien chez moi, j’ai besoin de respirer à plein poumon et de conscientiser ma liberté retrouvée. Ça tombe bien, le Parc de la Tête d’Or est le poumon vert de la ville. Il s’étend comme une oasis de sérénité. Les cerisiers en fleurs, au printemps, parfument l’air de leur douce fragrance, tandis que les canards glissent paisiblement sur le lac. C’est un lieu où le temps semble suspendu, propice à la rêverie et à la contemplation.

Installée en tailleur sur l’herbe verte, face au lac, l’air pénétrant par tous les pores de ma peau la nettoie des derniers miasmes de souffrance éprouvée pour un homme qui n’en vaut pas la peine. Les yeux clos, j’en appelle à retrouver ma souveraineté intérieure, à me libérer de ma dépendance à Julien. L’aliénation sentimentale a quelque chose de mortifère. On se meurt quand on s’oublie dans une relation où l’autre prend le dessus…

Était-il raisonnable de me laisser happer de la sorte, d’avoir l’autre pour seul horizon ? De ne vivre que dans l’attente d’un signe, d’une attitude, d’un mot d’amour qui ne vient jamais au bon moment.

Bien sûr que non…

6

Je sors sonnée de cette relation obsessionnelle avec Julien, épuisée, rompue. Écœurée de tout et surtout de moi-même. Pourtant notre histoire n’a duré que 6 mois, mais je suis rincée moralement. Après l’épisode du sac poubelle et du Parc de la Tête d’Or, je me convaincs que tout est enfin rentré dans l’ordre. Je me trompe bien évidemment, car Julien ne l’entend pas de cette oreille. Dans son parcours d’éternel étudiant où rien ne finit vraiment, l’échec n’est pas une option. Pour cela, il faut avancer jusqu’au point où l’on se rend compte qu’on a échoué. Or, Julien n’est jamais allé jusque-là. Lorsqu’il comprend que j’ai fait une croix sur lui, il tente de revenir dans ma vie et de s’imposer de plus belle. Il tente la même recette qui a fonctionné pendant six mois, pourtant il est trop tard. Julien a trop tiré sur la corde.

Je m’estime être quelqu’un de résilient et de patient, mais il n’y a pas écrit « jambon » sur mon front. Finies la sérénade et les belles promesses que je sais pertinemment illusoires. Bref, je le jette donc une seconde fois et cette fois pour de bon. Il finit par repartir dans son monde, tourner en rond avec son Solex, à petite vitesse pour éviter de consommer trop de carburant. Combien de temps continuera-t-il ainsi à repousser les limites de l’absurde ? Je le quitte en espérant ne jamais le revoir, à la fois triste et déçue pour lui plus que pour moi.

De l’extérieur, cela donne l’impression que j’ai remporté la partie, comme si une histoire d’amour se jouait à la manière dont on joue aux cartes, en annonçant les atouts à la belote ou en bluffant au poker !

Mes amies sont fières de moi.

— Enfin, tu t’es débarrassée du pot de colle ! Il ne te méritait pas de toute façon !

Qu’est-ce qu’elles en savent ! Ces échecs à répétition me font douter tout à coup de ma capacité à vivre l’amour. Alors je me renferme une fois de plus dans ma coquille, persuadée d’être incomprise et de ne pas être à la bonne place.

Le besoin d’agir et de changer de vie devenant impérieux, c’est à cette époque que je quitte mon emploi de barmaid, place Bellecour, pour prendre un poste de serveuse dans un café-restaurant plus intimiste, confidentiel, loin des touristes de la place et des grands boulevards.

Au-delà de ne plus me sentir à la bonne place au sens propre du terme, je me suis lassée de jouer le jeu impersonnel des sourires touristiques. J’ai besoin de plus d’authenticité, de calme… Le café-restaurant s’appelle « La cantine » et c’est un établissement de quartier où viennent les habitués.

La cantine se situe à proximité de l’hôtel de ville dans l’une de ses rues piétonnes adjacentes. J’aime aussi ce quartier, plus typique que celui de la place. Je m’y sens tout de suite à mon aise et ce changement de travail et de lieu me permet de penser à autre chose, de me sortir enfin Julien de la tête…

Libérée de cette relation néfaste, je finis par décréter de ne plus vouloir tomber amoureuse. L’amour est trop compliqué à gérer, trop difficile à vivre. Tant de certitudes suivies de tant de renoncements… Toujours trop ou trop peu, toujours à côté de la plaque. À quoi bon persister dans la médiocrité. Qui déjà disait qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné ?

Je me concentre alors sur ma nouvelle vie et mes futurs nouveaux amis que je décide, cette fois, de choisir posément et sans m’emballer. Le café-restaurant dans lequel je travaille est tenu par un couple de cinquantenaires, dynamiques et attachants, qui m’ont en quelque sorte pris sous leur aile. Ils me savent seule à Lyon, éloignée de ma famille et n’ont pas d’enfant. Au moins, Pierre et Mathilde ne représentent aucun danger et je les prends immédiatement en affection. Leur l’appartement se situe au-dessus du restaurant, et ils m’invitent souvent à dîner avant le premier service. Ils m’hébergent également régulièrement, lorsqu’il se fait tard et que rentrer seule, en pleine nuit, me coûte. Mathilde est devenue une seconde mère pour moi ou une grande sœur. Je me confie à elle. Nous échangeons sur la vie, la façon dont tourne le monde… Son regret de ne pas avoir d’enfants est la chose la plus difficile à vivre pour elle. Aussi, ma présence la réconcilie-t-elle avec son besoin éperdu de maternité qu’elle a comblé avec le temps en adoptant un chaton, un chien et plus récemment en m’adoptant, moi. Je représente ainsi une sorte de progression dans sa maternité alternative, ce qui fait que parfois je la taquine en lui demandant comment elle me situe par rapport à ses animaux : juste en dessous ou bien coincée entre les deux.

Mon existence prend alors des airs de fête entre les alouettes sans tête et les poulets de Cornouailles que mes employeurs et hôtes, selon les cas, préparent toujours avec amour. Je suis à nouveau heureuse de vivre ! J’ai trouvé une famille d’adoption me situant dans leur cœur, grosso modo, entre chien et chat et je suis libre comme l’air ! Je ne veux plus rien d’autre que cette vie-là, organisée autour de mon travail à la Cantine, de mes livres qui occupent mes soirées ainsi que de Pierre et Mathilde.

Les mois passent ainsi sans encombre. Mes échecs sont loin derrière même si je fulmine encore quelquefois contre moi-même pour m’être laissée à ce point berner par mes émotions, mon côté fleur bleue, par la passion immature des sentiments. D’autres diraient qu’il faut bien que jeunesse se passe avec son lot de bonheurs épars et de cruelles déceptions. Mais on ne m’y reprendra plus ! Enfin, c’est du moins ce que je pense du haut de mes 25 ans fraîchement acquis.

Convaincue d’en avoir fini avec l’amour, ce que je ne sais pas encore c’est que l’amour, lui, est loin d’en avoir fini avec moi.

7

C’est pourtant un jour comme les autres. Installée derrière le comptoir qui me sert autant de lieu d’exercice de mes fonctions que de point d’observation, il est entré dans le café-restaurant et cette rencontre a changé ma vie. On dit qu’il n’y a pas de hasard. Que des rencontres. Ce jour-là, hasard et rencontre ne font qu’un. Après son départ, je reste pétrifiée, engluée dans un magma d’émotions incontrôlables, agissant sur mes joues devenues cramoisies, mes mains tremblantes manquant de lâcher tous les verres que je suis en train d’essuyer. Je reste totalement imprégnée de son image, de son parfum, de ses gestes toute la journée, comme d’infimes relents et sentiments, semant la confusion et le chaos dans tout mon être, sans raison ni explication.

Je n’ai plus qu’un seul objectif en tête : le revoir pour en avoir le cœur net. Car après tout, tout cela n’est peut-être qu’une construction mentale idiote de ma part. Ne suis-je pas en jachère depuis des mois ? N’ai-je pas besoin de ce contact si particulier qu’offrent les hommes aux femmes ? Celui-ci avait un regard plus appuyé que les clients habituels. N’est-ce pas suffisant pour semer le trouble dans mon cœur en manque de sensations fortes même si je m’en défends ?

Je me tourne assez naturellement vers Mathilde, pour en savoir plus sur l’étranger qui a fait son apparition, quelques jours plus tôt, au café. Ce café-restaurant est celui des habitués, des gens du quartier. Il n’est pas sur une artère circulante ni un lieu de passage. C’est un café de quartier comme Lyon en compte beaucoup. De fait, un étranger ça ne s’oublie pas. Ça s’observe, se dévisage… On se demande d’où il vient et s’il est un individu convenable, fréquentable, que les habitués du café vont adopter ou pas. Si l’on avait été en plein été, cela aurait pu être un de ces touristes égarés qui traîne péniblement sa valise à roulettes sur les pavés lyonnais. Mais nous sommes en automne et l’hiver approche, il n’y a plus que les gens du coin pour faire vivre ce petit microcosme d’humanité où les clients n’hésitent pas à s’attabler avec d’autres personnes et à partager un repas improvisé.

— — Dis-moi Mathilde, me risqué-je en essuyant les verres derrière le comptoir, l’air de rien, tandis qu’elle s’affaire à faire couler, pour Pierre et elle, les deux derniers cafés de la soirée, as-tu remarqué, l’autre jour, l’homme en costume sorti de nulle part ? Il a pris un café et il est ressorti aussi sec… T’en souviens-tu ?

Mathilde marque un temps d’arrêt, semblant réfléchir puis, tout à coup, son visage s’illumine.

— Ah ! Tu dois parler de notre nouvel assureur ! Monsieur Guess ! Martin Guess… Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Comme ça, pour rien ! Il est nouveau dans le quartier visiblement. Drôle de nom quand même, Monsieur « Devine », comme dans devine qui vient dîner ce soir ?

— Ou devine qui vient de mettre le quartier en ébullition ? Ce que je sais c’est qu’il vient d’arriver, il a racheté l’officine du coin de la rue qui était en vente et a ouvert un cabinet d’assurances. Charmant, n’est-ce pas ? roucoule Mathilde en plissant les yeux de malice dans ma direction, accentuant mon malaise.

— Pas fait attention.
— Rassure-toi, Emma, tu n’es pas la seule à avoir remarqué le beau et séduisant Monsieur Guess. Toutes les femmes du quartier ne parlent que de lui ! Une vraie bande de pipelettes en mal d’histoires à raconter.
— Mais ce n’est pas du tout ce que tu penses ! lui dis-je avec trop de précipitation pour être parfaitement honnête et en rougissant jusqu’aux oreilles.
— À qui tu veux faire croire ça ? Pas à moi, en tous cas ! Quand il a quitté le bar, tu es restée une heure à essuyer le même verre, renchérit Mathilde en s’esclaffant.
— Je t’assure, tu n’y es pas du tout… rajouté-je, sentant bien que le terrain sur lequel je m’aventure est de plus en plus mouvant. Mathilde connaît mon parcours et le désert actuel de ma vie sentimentale.
— Tu n’es pas plus nonne que les autres ! En revanche, tu es bien plus jolie ! Mais je te déconseille de t’approcher de cet homme-là, reprend-elle en prenant soudain un air grave. Sauf bien sûr si tu veux signer un contrat d’assurance, mais même dans ce cas-là, ce ne sera pas une assurance-vie si tu vois ce que je veux dire.
— Ok Mathilde, tu as gagné. C’est vrai, je le trouve craquant… Mais pourquoi ne serait-il pas fréquentable ? C’est toujours pratique un assureur dans la famille, comme un médecin ou un plombier !
— D’abord, il est marié et sa femme n’a pas l’air commode et, je te préviens, je ne veux pas d’histoire dans ma maison. Ce quartier, c’est comme une famille. Tout le monde se connaît, tout le monde sait tout sur tout le monde. Ça créerait une sacrée zizanie ! Je ne préfère pas imaginer la chose et les conséquences sur le café-restaurant.
— Mais il n’y a pas que ça, n’est-ce pas ? cherché-je à savoir.
— Non, il n’y a pas que ça… Il a aussi 25 ans de plus que toi !
— 25 ans ! Mais il ne les fait pas du tout !
— 50 ans, c’est encore jeune, je te l’accorde ! J’en ai 48 et je sais de quoi je parle, je pourrais en emballer des hommes moi aussi si je n’étais pas aussi bien mariée…
— C’est vrai qu’entre toi et Pierre c’est le grand amour depuis toujours !
— Oui, on peut le dire. Cela étant, il y a eu des hauts et des bas. Il en a passé des soirées dans la cave à compter les bouteilles de vin. Et certainement qu’il y en aura encore, mais dans l’ensemble ça s’est plutôt bien passé jusqu’à présent. Je n’ai qu’un seul regret et tu le sais…
— Oui, Mathilde, je le sais… Mais tu as Mimi, Dream et moi désormais ! dis-je en venant lui déposer un rapide baiser sur la joue et en lançant un grand TADAMMM pour dissiper le trouble humide que je vois naître dans son regard.
— Tu as raison, vous êtes mes enfants, mes amours ! Mais donc pour revenir à Monsieur Guess, pas touche, ok ? Et même pas avec une perche de 20 mètres !
— Pas touche parce qu’il est trop vieux pour moi, ou parce qu’il est marié ?
— Les deux, mon capitaine !

8

Je consacre les semaines qui suivent l’apparition remarquée dans tout le quartier des nouveaux propriétaires, à guetter par la fenêtre ou depuis la terrasse du restaurant les faits et gestes du couple Guess. À force d’exercices et d’entraînements quotidiens, je deviens une vraie spécialiste du camouflage et des jeux de diversion en tout genre. Je réécris par exemple, plusieurs fois par jour, le menu sur l’ardoise extérieure, question de m’extraire de la cuisine ou de derrière le comptoir pour passer le nez dehors et observer les alentours. Je développe d’ailleurs mon sens artistique en ajoutant, de-ci, de-là, sur le menu, des fioritures et autres petits papillons ou champignons, c’est selon. Par ailleurs, depuis la salle de restaurant, il est possible de voir l’angle de la rue et donc le cabinet d’assurances de Martin Guess. Comme cela est souvent le cas, dans les années 80, l’appartement du couple se situe au-dessus du cabinet. De mon poste d’observation, je peux donc à la fois voir la devanture vitrée du bureau et ce qui semble être les fenêtres de la salle à manger juste au-dessus. Je tente alors, malgré moi, de capter tous les mouvements perceptibles. Dans les faits, je ne vois pas grand-chose, mais chaque mouvement de rideau, chaque volet s’ouvrant ou se fermant, met en branle mon imagination qui construit des scénarii plus improbables les uns que les autres.

J’apprends entre autres que Madame Guess ne travaille pas. Elle est préposée à l’éducation des enfants et à profiter de la vie lyonnaise en bonne bourgeoise qui se respecte. Issue d’une ancienne grande famille de soyeux de Lyon, elle n’a certainement jamais vraiment été dans le besoin. Son attitude polie mais distante, quand elle passe devant notre Cantine, me le confirme chaque jour. Madame marche le nez en l’air sans jamais s’abaisser à regarder ceux qui sont en bas. Par ailleurs, l’affaire de son mari est florissante, ce qui ne fait que renforcer l’apparente opulence du couple. Et comme nous sommes une petite communauté qui adore déblatérer sur tout ce qui n’est pas nous, les bavardages vont bon train sur leur compte… Il se dit, entre autres, que Martin Guess n’en est pas à son premier cabinet d’assurances. Il en aurait un autre à Nice, sa ville natale… La fortune du couple fait des envieux et des gorges chaudes dans le quartier.

Bien que sa richesse évidente le rende encore plus inaccessible, je ne peux me résoudre à reléguer Martin Guess au rang des souvenirs… Je me moque de son argent mais il est beau. Évidemment, sa fortune ne gâche rien. Et à bien y réfléchir, dans mes trop rares moments de lucidité, je me demande si cela n’influence pas mon jugement, voire mes hormones !

L’homme d’affaires a pris l’habitude de venir boire son café au comptoir du restaurant tous les matins et j’attends sa venue comme une jolie minette attend le réveil de son maître pour avoir son bol de croquettes. Je me trouve pathétique mais quand l’heure approche, mon corps tout entier est invariablement attiré vers le comptoir pour être certaine de pouvoir le servir. Et comme la toute première fois, l’effet hypnotisant de son regard posé sur moi fonctionne immanquablement. Je tremble comme une feuille en sa présence au point que je dois me concentrer pour ne pas renverser la tasse de café entre le percolateur et le comptoir où attendent la sous-tasse, le sucre et Martin Guess.

Jamais il n’ouvre la bouche, toujours il se mure dans le silence. Il m’observe, en revanche, amusé…, et prend de plus en plus l’habitude de planter ses grands yeux noirs dans les miens jusqu’à ce que je détourne le regard faute de pouvoir soutenir le sien davantage. Puis, il repose sa tasse, me sourit en guise de remerciement pour la qualité du service rendu, tourne les talons et quitte les lieux. Je vois bien qu’il se joue de moi. Il sait, instinctivement, l’effet qu’il a sur moi et je me trouve stupide de me tenir là, face à lui, incapable de prononcer une phrase intelligible de plus de trois mots.

Son manège dure des mois… Tous les jours sans exception jusqu’au début de l’été… Et puis, un matin il ne vient pas, le matin suivant non plus… Et ce pendant 6 longues semaines… Je crois mourir d’angoisse et d’ennui de lui. Je comprends que le couple Guess et leurs deux enfants sont partis en vacances annuelles sur la Côte d’Azur. Monsieur se dore au soleil de Nice. Je l’imagine en costume de lin blanc, son journal à la main, sur une terrasse de la vieille ville. Bref, je divague et commence à déprimer.

— Emma, il serait peut-être temps de poser tes congés, tu ne crois pas ?
— Suis-je obligée, Pierre ?
— Bien sûr que tu es obligée… Nous allons fermer 15 jours du 1er au 15 août et il faut que tu te reposes.
— Mais je ne suis pas fatiguée !
— Emma, tout le monde a besoin de vacances ! Et tu as ta famille à aller voir. Ne te manque-t-elle pas un petit peu ?
— C’est vous ma famille, dis-je sans réfléchir. Je n’ai nullement besoin de revoir les miens. Ma mère et mon père sont austères et autoritaires, pas vraiment le bon cocktail pour passer des vacances reposantes.
— Ce n’est pas une raison et de toute façon, on ferme. Tu ne vas pas rester ici devant la devanture à attendre que l’on revienne. Allez, prépare tes valises, trouve-toi un plan de vacances et profite de l’été !

9

Je prends le train, contrainte et forcée, pour Saint-Étienne puis le bus pour le Puy-en-Velay et enfin un autre bus pour Ambert, la ville de villégiature de mes parents, tous les étés, depuis 30 ans.

Le trajet est interminable. Je n’ai jamais pris l’avion, mais je pense honnêtement que je ne mettrais pas plus de temps pour me rendre dans le Sud de l’Espagne !

Bref, revenons à Ambert. Ma mère a hérité de sa propre mère, originaire de cette contrée reculée du Livradois-Forez, d’une belle bâtisse de Maître proche de la cathédrale et du vieux centre historique de la capitale de la fourme. Si bien que leurs vacances se résument, depuis des années, à se rendre toujours au même endroit, comme si le passé de ceux qui nous ont précédés devenait une prison pour les vivants. Exactement tout ce que j’ai rejeté en m’éloignant de cette réalité.

La seule fois où nous avons échappé à cette malédiction, c’est l’été 1977, pour aller à Marseille, parce qu’il fallait assister au mariage d’un cousin. Je m’en souviens encore, surtout de la plage du Prado et des gros yeux de ma mère ! J’avais 17 ans, pétrie de certitude, le corps en ébullition, avec une envie irrésistible de plaire et déjà une volonté farouche de croquer la vie à pleines dents !

Mais cette époque est révolue. Non pas que je ne veuille plus profiter à fond de l’existence, mais les épreuves endurées, du haut de mes 25 ans, m’ont fait ralentir le rythme et réfléchir à deux fois avant de foncer tête baissée. Enfin, c’est ce que je crois après Julien. Mais c’est sans compter sur la providence et l’arrivée de Martin dans ma vie. Martin est partout même à Ambert. Une façon de ne pas venir m’y enterrer toute seule… Je dis ça, mais je ne suis pas aussi triste qu’il n’y paraît. Car en réalité, j’aime ce lieu. En cet endroit, la vallée s’élargit pour y laisser couler d’un côté la Dore, de l’autre la Dolore à travers champs et prés ensemencés. C’est serein, calme, les vaches et moutons y paissent tranquillement jusqu’aux contreforts des causses environnants. Comme dans une allégorie du tourisme moderne, les bestiaux profitent de ces quelques semaines de beaux temps, car les hivers sont rudes et précoces. De fait, la région est plutôt boudée par les touristes qui s’y aventurent avec un mélange de prudence et de scepticisme. Il faut être un sportif acharné ou issu de ces terres oubliées pour y apprécier le climat et l’austérité de leurs habitants. Ou un mouton !

Le faible attrait de cette région lui confère ainsi un avantage de taille. Lorsqu’on veut avoir la paix, on a la paix. Mais alors, une paix royale. Personne pour vous voler votre fromage. Pas plus de pique-assiettes pour la charcuterie et les salaisons ou le miel de sapin de ses ruches… Et ils ne savent pas ce qu’ils perdent, car une fois qu’on a mis le nez dans la fourme, le Saint-Nectaire, ou encore les tomes de montagne, difficile de résister !

Tout au plus, l’été, quelques manifestations viennent sortir la vallée de sa torpeur. Les motards de Cunlhat font parler d’eux jusque dans les villages du col des Supeyres. Les concours de pêche également…

On fait avec ce qu’on a. Pour ma part, je fuis ces événements car je préfère, et de loin, les randonnées sur les causses fleuris, là où je trouve des myrtilles sauvages et où je me roule par terre après mes excès de patia : patates, crème, charcuterie. La Sainte Trinité des gourmands, le tout dévoré dans de véritables chaumières traditionnelles, de vieux burons, comme dans l’ancien temps, lorsque les troupeaux partaient en transhumance dans les prairies des sommets pendant tout l’été et que les femmes se séparaient alors de leurs hommes pour la saison des travaux dans les champs… Je pense ainsi qu’une autre raison de mon éloignement de cette région, au-delà de mes parents, tient au fait que je suis trop attachée à ma taille de guêpe. Si je restais là à l’année, ce mode de vie oisif doublé d’une alimentation trop riche finirait par me tuer prématurément.