Pascal et Kant - Paul Janet - E-Book

Pascal et Kant E-Book

Paul Janet

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Beschreibung

Comment passer de Pascal à Kant ? Quelle transition liera l’un à l’autre deux personnages si dissemblables, et qui paraissent appartenir à deux mondes ? Chez l’un, toutes les pensées ont traversé le cœur et se sont échauffées de toutes les ardeurs de la passion. Troublé par le problème de la destinée humaine jusqu’au point d’en perdre presque la raison, sceptique et croyant à la fois, portant une sorte de fanatisme dans le doute comme dans la dévotion, maudissant la vie avec tant d’exagération qu’on pourrait croire qu’il l’avait trop aimée et qu’il lui en voulait de ne pas lui avoir donné ce qu’il en espérait, ayant jeté des éclairs dans la science comme dans la philosophie, mais par-dessus tout grand écrivain, apologiste original et paradoxal de la religion, mais, malgré tous ses efforts, ayant contribué pour sa part à la dissolution des antiques croyances, tel a été Pascal, qu’on peut définir d’un mot : un homme, une âme, une flamme. 
Transportons-nous maintenant… à l’extrémité orientale de la Prusse, dans cette ville froide et lointaine de Kœnigsberg où bien peu de voyageurs ont la curiosité d’aller chercher les vestiges et les souvenirs de la Critique de la raison pure. C’est là qu’est né, c’est là qu’est mort, c’est là qu’a enseigné pendant trente ans l’immortel Kant, le maître et le roi des philosophes allemands... Comme Pascal, Kant associe à un scepticisme illimité une foi austère, et il rend à la pratique ce qu’il refuse à la raison spéculative ; mais il n’obéit jamais qu’à la science pure, et la passion n’a aucune part à ses raisonnements : ce n’est pas une personne, c’est une idée…

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Pascal et Kant : Le scepticisme moderne

Pascal et Kant

Le scepticisme moderne

Première partie

Le scepticisme moderne{1} :

Pascal et Kant

Il est remarquable que les deux puissances les plus affirmatives et les plus dogmatiques qu’il y ait sur la terre, je veux dire la théologie et la science, aient l’une et l’autre un secret penchant pour le scepticisme dans les matières qui sortent de leur domaine. L’une et l’autre, dont l’accord est si difficile sur tout le reste, s’entendent assez volontiers dans leur défiance commune envers la philosophie. Fières toutes deux du critérium d’absolue vérité qu’elles croient posséder, elles regardent avec dédain les tentatives incertaines et toujours renouvelées des métaphysiciens et des philosophes, et souvent elles se sont liguées contre la prétention de la raison humaine à pénétrer par ses seules forces les mystères de l’invisible.

Le théologien, appuyé sur la base solide d’une autorité extérieure, ou, même à défaut de cette autorité, qui assez souvent peut chanceler, sur un critérium tout intime, supérieur à tout contrôle et à toute discussion, la foi, — le théologien, dis-je, si éclairé qu’il soit, ne peut se défendre d’un sentiment de pitié pour ceux qui, sans autre gouvernail que la raison, osent braver l’océan des opinions humaines, et croient pouvoir s’y diriger avec assurance. Je ne dis pas sans doute que la théologie enseigne dogmatiquement le scepticisme philosophique, car je sais au contraire qu’elle l’a souvent condamné ; mais, tout en le condamnant, il est bien rare qu’elle ne manifeste pas quelque sympathie pour lui : elle y retombe toujours plus ou moins à son insu. Tout en reconnaissant une certaine valeur spéculative à la raison, elle se défie d’elle dans la pratique ; elle ne lui accorde qu’une très faible action sur la vie humaine, et conteste son droit à gouverner et à améliorer les sociétés. Si telles sont les dispositions des théologiens en général, il n’est pas étonnant que de temps à autre on voie s’élever quelques esprits violents et passionnés, qui, déchirant les voiles, mettant à nu les racines des choses, prenant plaisir à voir « la superbe raison froissée par ses propres armes, et la révolte sanglante de l’homme contre l’homme, » sacrifient sans mesure la raison à la foi, et prétendent édifier la religion sur la base ruineuse d’un absolu pyrrhonisme. Tel a été Pascal au XVIIe siècle, tel encore de nos jours l’abbé de Lamennais.

La science, de son côté, a également un critérium qu’elle considère comme infaillible : c’est l’expérience, aidée du calcul ; je ne parle pas de cette expérience interne de la conscience, dont chacun peut toujours, s’il le veut, récuser l’autorité, mais de l’expérience des sens, qui, aidée de tous les moyens les plus ingénieux et les plus subtils de la méthode et de l’analyse, confirmée par les déductions du calcul, met sous les yeux de tous avec une rigueur irrécusable les faits de l’univers sensible, ainsi que les rapports constants et universels, c’est-à-dire les lois de ces faits. Une fois qu’une question a été tranchée par l’expérience, il n’y a plus de débat : partout la même solution est acceptée et enseignée ; philosophes ou croyants, catholiques ou protestants, déistes ou athées, tous s’y soumettent. Il n’y a qu’une physique et qu’une géométrie, et c’est là qu’on peut dire en toute vérité : La science a parlé, la cause est entendue. Bien plus, le nombre de ces vérités universellement admises augmente sans cesse ; aucune ne se perd, et de nouvelles viennent toujours s’ajouter aux précédentes. Enfin la certitude incomparable de ces sortes de vérités se démontre encore par les innombrables applications qui en sont faites, qui vérifient la solidité du principe en même temps qu’elles améliorent et perfectionnent la condition de la société. Telles sont les raisons pour lesquelles les savants comme les théologiens contemplent avec quelque indifférence, et souvent même avec une hostilité prévenue, les systèmes philosophiques, toujours en lutte les uns contre les autres, toujours vaincus, toujours renaissants, et dont aucun ne paraît avoir jusqu’à présent réussi à établir définitivement une seule vérité à l’abri de toute controverse et de toute interprétation contradictoire. Ce genre de scepticisme est, en pratique, l’état d’esprit de la plupart des savants : il est philosophiquement représenté parmi nous par l’école de M. Littré, par l’ingénieux et subtil M. Cournot ; parmi les lettrés, il compte un adhérent de la plus rare intelligence, et merveilleusement apte à toutes les choses de la pensée, M. Sainte-Beuve ; il a été exposé par M. Renan avec toutes les grâces et toutes les facettes de son talent. On peut dire néanmoins que c’est parmi les philosophes eux-mêmes que le scepticisme scientifique a trouvé, à la fin du siècle dernier, son plus sérieux, son plus profond interprète, Emmanuel Kant, le plus grand des philosophes allemands, l’un des plus grands philosophes modernes.

Pressé entre le théologien et le savant, il faut avouer que le philosophe est dans une situation assez pénible. À l’égard du premier, il est lui-même un savant : il est exigeant, interrogateur, difficile à contenter ; il relève les contradictions de ses adversaires, et se fait gloire de ne rien accepter qui ne lui paraisse évident ; mais à l’égard des savants le rôle du philosophe change, et il n’est pas loin de ressembler à un théologien. Il est alors sur la défensive : il demande à ne pas être serré de trop près, il accorde qu’il y a des difficultés, des obscurités ; il se retranche derrière la morale ; il s’indigne, il s’émeut, il en appelle à la foi du genre humain. Le philosophe est en un mot déchiré entre deux tendances contraires : d’une part, il craint d’être entraîné au mysticisme et au surnaturalisme, de l’autre au matérialisme et à l’athéisme. La philosophie de notre temps avait essayé d’échapper à ce double péril en se séparant énergiquement et de la théologie et des sciences, et en ne leur permettant pas de mettre le pied chez elle ; mais une telle situation n’a pu durer. La théologie d’une part, les sciences de l’autre ont protesté contre un isolement aussi arbitraire. Les philosophes eux-mêmes semblent avoir éprouvé le besoin d’en sortir. Ici toutefois se manifesteraient volontiers deux tendances différentes qui, à un moment donné, pourront avoir d’importants résultats. Les uns, en effet, seraient assez tentés de s’allier aux théologiens, au moins à ceux d’entre eux qui ne sont pas aveuglément et systématiquement ennemis de la raison et de la liberté ; les autres, au contraire, auraient plutôt un secret penchant qui les entraînerait vers les savants, et ils donneraient volontiers la main à ceux d’entre eux qui ne seraient pas systématiquement ennemis de toute pensée spiritualiste. D’une part, une philosophie un peu plus théologique que par le passé, de l’autre une philosophie un peu plus scientifique, telles sont les nuances qui s’accusent déjà parmi nous. C’est ainsi qu’on essaierait de désarmer (peut-être au risque d’être un peu désarmé soi-même) les deux classes d’adversaires que nous avons signalées, et de conjurer ce double scepticisme si funeste à l’humanité et à la philosophie, le scepticisme scientifique et le scepticisme théologique.

Les faces nouvelles que tend à prendre parmi nous l’éternel problème de la certitude n’avaient sans doute point échappé au pénétrant et généreux esprit, l’une des gloires du spiritualisme français, qui s’était proposé de consacrer toutes les forces de sa maturité à une histoire du scepticisme, et qui a été si tristement interrompu par la mort dans cette œuvre à peine commencée : je veux parler de M. Emile Saisset. De cette histoire, qui eût été sans doute l’un des plus curieux livres de notre temps, grâce à la beauté du sujet et à l’éminent talent de l’auteur, il ne reste aujourd’hui que des fragments dont les uns déjà publiés, les autres inédits, viennent d’être réunis avec un soin religieux par son frère, M. Amédée Saisset, lui-même excellent professeur de philosophie de l’Université. Parmi les divers morceaux dont se compose ce volume, on remarquera l’étude sur Enésidème, le plus grand sceptique de l’antiquité. Ce travail très étendu, l’une des thèses les plus remarquables de la faculté des lettres de Paris, l’un des meilleurs morceaux philosophiques de l’auteur, était depuis longtemps fort estimé par les bons juges, et il résume à lui seul en quelque sorte toute l’histoire du scepticisme ancien ; mais il était devenu fort rare, comme les travaux de ce genre : les amis les plus intimes de l’auteur ne l’avaient même pas. C’est donc rendre un vrai service à la science que de le publier de nouveau. On remarquera encore quelques écrits de philosophie théorique, tous relatifs à la question du scepticisme, et où se rencontrent beaucoup de vues personnelles et originales ; mais ce qui donne à ce nouveau volume son plus grand prix, ce qui nous a paru de nature à provoquer le plus de réflexions intéressantes, c’est un travail entièrement inédit sur le scepticisme de Pascal, où l’auteur a touché, avec autant de fine réserve que de hardiesse, aux points les plus délicats des rapports de la religion et de la philosophie. Une étude sur Kant, publiée autrefois dans la Revue, complète ces travaux sur le scepticisme des temps modernes. Par ces deux morceaux, M. Saisset atteignait dans ses racines les plus profondes le scepticisme contemporain.

Lui-même indiquait ce but et cette occasion à ses recherches dans la leçon éloquente et spirituelle par laquelle il ouvrit, au mois de décembre 1861, son cours sur l’histoire du scepticisme. Voici en quels termes il décrivait, dans ce discours, le scepticisme théologique : « Les théologiens, disait-il, quoique adversaires déclarés du matérialisme, s’accordent avec lui pour nier ou tenir à l’écart la philosophie. Il y a les violents qui disent : La philosophie est une chimère, la philosophie est un bavardage. Il y a les doux, les mielleux, les moelleux qui disent : La philosophie n’est pas impuissante ; mais qu’elle est insuffisante ! qu’elle est stérile ! qu’elle est faible ! Combien sa place est petite ! Il appartient à la théologie d’habiter et de remplir le temple de la vérité. Quant à la philosophie, on ne la chasse pas, mais on la conduit tout doucement dans le vestibule ; on la charge d’ouvrir la porte et de chasser les gens sans aveu qui rôdent autour. » Il caractérisait en même temps le scepticisme scientifique en termes non moins vifs et non moins vrais. « Je sais qu’il y a des faits sensibles, je sais que ces faits ont des rapports de concomitance qu’on appelle des lois ; je ne sais rien de plus. Y a-t-il des forces ? y a-t-il des fins ? Je l’ignore. L’homme est-il esprit ou matière ? Je n’en sais rien. Existe-t-il un principe vital, une âme ? Je l’ignore. Enfin y a-t-il un Dieu ? C’est ce que j’ignore le plus. Je ne suis pas athée. L’athéisme s’oppose au théisme, et je ne suis ni pour ni contre Dieu. Je ne m’en occupe pas. »

À ces deux classes d’adversaires, M. Emile Saisset répondait « que si un peu de philosophie mène au scepticisme, beaucoup de philosophie en éloigne, et assoit l’esprit dans un dogmatisme limité, mais inébranlable. » Telle est pour nous aussi la vérité. Un dogmatisme absolu tombe dans la chimère ; un scepticisme absolu se dévore lui-même et se condamne au silence. Il faut un dogmatisme, mais un dogmatisme limité. L’exemple des excès où sont tombés de part et d’autre, dans un sens opposé, Pascal et Kant attestera la solidité de cette conclusion.

I.

Un fait bien remarquable, c’est la prédilection particulière de notre siècle pour Pascal, et surtout pour le livre des Pensées. Ce n’est pas sans doute que les Provinciales nous laissent indifférents ; c’est un beau, un charmant livre, mais qui ne passionne plus, tant il a eu raison ; tout au plus, quand recommencent quelques-unes de ces émeutes périodiques de l’opinion dont les jésuites sont de temps en temps l’objet et dont ils ont aujourd’hui l’habitude, tout au plus alors s’échauffe-t-on encore un peu pour ou contre les Provinciales ; mais ce n’est que la surface de notre esprit qui est agitée. Les Pensées au contraire remuent le cœur, et le plus profond de notre cœur. C’est là pour nous qu’est le véritable Pascal. C’était le contraire aux siècles passés : au XVIIe siècle, on disait bien, de M. Pascal qu’il était un beau génie, mais on entendait surtout parler de l’auteur des petites lettres. Quant aux Pensées, elles ne semblent pas avoir été vivement goûtées par les contemporains : quelques paroles de Nicole, citées par M. Cousin, nous apprennent que les amis mêmes de l’auteur en étaient médiocrement satisfaits. Mme de Lafayette avait dit : « C’est méchant signe pour ceux qui ne goûteront pas ce livre. » Nicole répondit : « Pour vous dire la vérité, j’ai eu jusqu’ici quelque chose de ce méchant signe. J’y ai bien trouvé un grand nombre de pierres assez bien taillées et capables d’orner un grand bâtiment, mais le reste ne m’a paru que des matériaux confus, sans que je visse assez l’usage qu’il en voulait faire. » M. Cousin a fait également remarquer le silence universel des contemporains ; pas un mot dans Fénelon, dans Malebranche, dans Bossuet. On croyait trop alors, et trop paisiblement, pour être sensible à une apologie aussi ardente et aussi troublante que celle de Pascal. Je me représente en particulier Bossuet lisant les Pensées : ou je me trompe fort, ou il devait en être singulièrement scandalisé, lui qui ne supportait même pas la foi si pure et si entière de Fénelon, parce qu’elle était trop subtile. Cette logique à outrance, ce défi perpétuel jeté à la raison, ces mots terribles sur l’ordre factice des sociétés, ce mépris de la raison commune et des vérités moyennes, ce besoin de démonstrations rares, ce renversement de toutes choses, ce style heurté et violent, tout ce qui confondait et révoltait le solide bon sens de Nicole devait profondément déplaire à la majestueuse et impassible raison du grand évêque du grand siècle. Cet étrange personnage, géomètre et théologien, écrivain sans le savoir, plaisant et tragique, jugeant la vie comme Shakespeare et mourant comme un moine du moyen âge, n’était certainement pas de la famille de Bossuet, ce grand représentant de la discipline théologique.

Si Pascal a été peu goûté au XVIIe siècle parce qu’il ne croyait pas assez, il ne l’a pas été non plus au XVIIIe, parce qu’il croyait trop : les uns le trouvaient téméraire, les autres fanatique ; les uns étaient inquiets de son scepticisme, les autres peu sympathiques à sa foi. L’esprit critiqué du XVIIe siècle n’aimait pas l’enthousiasme religieux. Voltaire ne pardonnait à Polyeucte qu’à cause des amours de Sévère et de Pauline, il pardonnait de même à Pascal pour quelques-unes de ses maximes philosophiques ; mais en général il ne voyait en lui qu’un fanatique éloquent. Condorcet en jugeait de même, et, dans son édition de Pascal, il répandait un froid géométrique sur les pensées les plus pathétiques et les plus touchantes. Il est facile de comprendre maintenant pourquoi notre siècle a plus aimé Pascal qu’aucun des deux autres qui nous ont précédés : son scepticisme, qui scandalisait le XVIIe siècle, est précisément ce qui nous plaît en lui. Nous l’aimons pour avoir douté, pour avoir souffert, pour avoir appelé la lumière en gémissant ; mais en même temps que nous aimons et que nous comprenons son doute, nous aimons aussi et nous comprenons sa foi. Il y a aujourd’hui bien peu de croyants qui n’aient quelque sympathie pour le doute, bien peu de sceptiques qui n’aient quelque sympathie pour la foi. Dans la poésie, l’enthousiasme religieux nous plaît et nous émeut autant qu’il choquait au siècle dernier, et nous préférons Polyeucte à Sévère ; la poésie lyrique de notre temps a dû à la foi religieuse quelques-uns de ses plus beaux accents. Autant nous sommes émus par les invectives hardies de Pascal contre la raison humaine, contre les lois de la société, je dirais presque contre les preuves traditionnelles et banales de la religion, autant nous le sommes de sa pieuse humilité et des effusions religieuses qui s’échappent de son cœur. La Prière sur les maladies, le Mystère de Jésus, l’Amulette elle-même nous émeuvent profondément, et nous ne sommes pas persuadés qu’un enthousiaste soit nécessairement un fou. Enfin Pascal est un de nous, car ce qui domine en lui est aussi ce qui domine en ce siècle, une foi qui doute et un doute qui veut croire. Si de ces deux choses, la foi ou le doute, l’une triomphait définitivement, Pascal perdrait peut-être une partie de son prix ; mais il est à craindre que ce partage ne dure encore longtemps, et que Pascal ne reste par là le plus fidèle et le plus profond interprète de nos déchirements et de nos douleurs.

Aussi voyons-nous que la plupart des grands écrivains, des critiques considérables de notre temps se sont exercés au portrait de Pascal, et ce qui est digne de remarque, c’est qu’ils y ont presque tous réussi. Chateaubriand, M. Villemain, M. Sainte-Beuve, M. Nisard lui ont dû tous quelques-unes de leurs plus belles pages ; mais parmi tous ces écrivains, tous ces critiques, celui qui s’est emparé de Pascal de la manière la plus triomphante a été M. Cousin. Il a rendu à Pascal son texte authentique et original ; il en a retrouvé un fragment sans prix, et par le sujet, et par la manière, le Discours sur les passions de l’amour ; il a jugé l’écrivain en quelques lignes souveraines où le souffle du grand critique a passé. Enfin, dans un morceau des plus approfondis, il a établi avec un surcroît de preuves et une dialectique irrésistible ce que l’on savait sans doute, mais sans le bien comprendre et sans y trop penser, le scepticisme philosophique de Pascal. Après que tant et de si grands maîtres avaient touché à cet inépuisable sujet, quel honneur pour M. Havet d’avoir su encore trouver de quoi nous intéresser et nous émouvoir ! Cette plume si fine et si rare, qui s’est trop économisée, nous donnait en tête d’une édition fidèle des Pensées de Pascal une introduction lumineuse et animée, qui mettait en relief quelques-uns des traits éminents du grand maître, oubliés par d’illustres prédécesseurs.

Parmi les écrivains qui auront parlé de Pascal, de son scepticisme et de sa foi avec le plus de force et d’émotion, il faudra maintenant compter M. Emile Saisset, qui a laissé sur ce sujet, avons-nous dit, un certain nombre de leçons à peine rédigées, mais pleines de souffle, et qui seront lues encore après ce que M. Cousin a écrit. Peut-être est-ce dans ces leçons que M. Saisset s’est le plus livré lui-même. Esprit circonspect et réservé la plume à la main, il s’abandonnait beaucoup plus devant ses auditeurs : sans être entraîné par sa parole, ou plutôt précisément parce qu’il s’en sentait maître, il ne craignait pas certaines expansions ; il semblait que la présence même du public vivant lui inspirât plus de confiance que ce public abstrait et invisible auquel on parle en écrivant. De là une liberté pleine de mouvement, qui compense dans ces leçons ce qui peut leur manquer pour la perfection du style et le développement de la pensée. Du reste, les Pensées de Pascal, ces débris sublimes d’un monument interrompu, pourraient-elles avoir un plus sincère, un plus touchant écho que ces leçons mutilées, fragments aussi d’un monument philosophique dont une même jalousie du destin n’a pas permis l’achèvement ?

M. Emile Saisset distingue au XVIIe siècle trois sortes de scepticisme : le scepticisme janséniste, le scepticisme jésuitique, le scepticisme érudit ; le premier représenté par Pascal, le second par Huet, le troisième par Bayle. Celui-ci, selon les mots de Voltaire, est « l’avocat-général du scepticisme ; mais il ne donne pas ses conclusions. » Quant à Huet, M. Saisset a laissé de lui un portrait charmant. « Huet, dit-il, est un homme du monde ; ce n’est pas l’Alceste, c’est le Philinte du scepticisme théologique. Il insinue le scepticisme plutôt qu’il ne le professe. Il le verse à petites doses, d’abord dans la Démonstration évangélique, puis dans les Questions d’Aulnay sur l’accord de la foi et de la raison. Il ne se montre à visage découvert que dans son Traité de la faiblesse de l’esprit humain. Je dis à visage découvert, et j’ai tort : ce genre d’esprit a toujours un masque. Huet admet qu’il y a des vraisemblances à défaut de vérités. Il admet même des clartés et des certitudes, mais des clartés qui ne sont pas tout à fait claires et des certitudes qui ne sont pas tout à fait certaines, un peu à la manière de ces grâces suffisantes qui ne suffisent pas. À cette marche oblique, doucereuse, gracieuse, accommodante, ne reconnaît-on pas l’habile et insinuante compagnie de Jésus ? On me dira : Huet n’était pas jésuite ; c’est vrai, mais il logeait chez eux ; il était leur ami, leur hôte. Il passa chez les jésuites de la rue Saint-Antoine les vingt dernières années de sa vie et leur légua sa bibliothèque. Il avait pris l’air de la maison. »

Tel n’était pas l’ardent et mélancolique auteur des Pensées, de cet adversaire implacable de la molle casuistique de son temps, de celui qui dans les derniers jours de sa vie, bien loin de se repentir des Provinciales, disait encore : « Si j’avais à les refaire, je les referais plus fortes. » Pascal n’a jamais reculé devant aucune conclusion. Il est même plus enclin à exagérer sa pensée qu’à la voiler. Son scepticisme sera donc aussi hardi dans la forme que dans le fond. Cependant ce scepticisme a donné lieu à des interprétations différentes. Lorsque M. Cousin, en 1844, souleva cette question, deux opinions se produisirent. Selon les uns, Pascal avait seulement voulu montrer l’insuffisance de la philosophie et de la raison, sans cependant condamner l’une et l’autre en termes absolus. Suivant les autres, ce n’est pas seulement l’insuffisance, c’est l’impuissance radicale de la raison et de la philosophie, c’est le scepticisme sans mesure et sans frein que nous trouvons dans les Pensées de Pascal. M. Saisset pense que les deux opinions sont également vraies, tantôt Pascal fait la part à la raison, tout en la déclarant insuffisante ; tantôt il lui refuse tout, et se range parmi les pyrrhoniens absolus.

Lorsque Pascal nous dit en effet : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il faut, » lorsqu’il dit : « Il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison, ensuite qu’elle est vénérable, en donner le respect, la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fut vraie, enfin montrer qu’elle est vraie, » n’est-ce pas là la méthode d’un sage apologiste qui veut fonder la religion sur une solide philosophie, et non l’établir sur les ruines de la philosophie même ? « La foi, ajoute-t-il encore, dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu’ils voient. — Elle est au-dessus et non pas contre. » Ainsi il ne condamne pas absolument la nature et la raison. Ce qu’il affirme, c’est que la philosophie est insuffisante à satisfaire, à consoler, à fortifier l’âme de l’homme. La science ne suffit pas ; il faut l’amour, il faut la grâce, il faut la foi. « Qu’il y a loin, dit-il, de la connaissance de Dieu à l’aimer ! » Bossuet avait exprimé aussi la même pensée en ces termes éloquents : « Malheureuse la connaissance qui ne se tourne pas à aimer ! » Pascal dit encore : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point. » Ce n’est donc pas précisément la raison en elle-même que Pascal conteste, c’est sa valeur pratique, efficace pour la vie et pour le salut. Là au contraire est le triomphe du christianisme. « Nous ne connaissons Dieu, dit-il, que par Jésus-Christ ; sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu. » C’est de la même manière que jadis saint Augustin était arrivé au christianisme. Les platoniciens, disait celui-ci, lui avaient révélé Dieu, mais sans lui donner le moyen qui y conduit. Ce moyen, ce chemin, c’est Jésus-Christ, selon la parole : « Je suis la voie, je suis la vie. » La voie et la vie, voilà, selon les chrétiens, ce que la philosophie ne donne pas ; voilà pourquoi elle est non impuissante, mais insuffisante. Si Pascal était resté dans ces termes, il serait d’accord avec tous les théologiens et avec la doctrine universelle de l’église, car il est de toute évidence que, si la philosophie n’était pas insuffisante, la foi serait inutile.

Après avoir ainsi posé le problème, M. Emile Saisset aurait pu, dans ses leçons de la Sorbonne, en éluder, en ajourner la solution. De graves et délicates convenances semblaient l’y autoriser. Il ne le fit pas, et on remarquera avec quelle netteté et franchise de parole il défendit en cette circonstance les droits et le rôle de la philosophie. Jusqu’à quel point la philosophie est-elle insuffisante ? Voilà ce qu’il fallait chercher. M. Saisset n’hésite pas à reconnaître qu’elle l’est pour la grande masse du genre humain, pour cette multitude d’hommes qui n’ont pas de loisirs, qui ont à peine le temps d’étudier, de lire, de penser. Elle ne suffit guère davantage aux âmes poétiques, qui ont besoin de symboles non-seulement pour charmer leur imagination, mais pour captiver leur raison Elle ne suffit pas aux âmes mystiques, qui veulent avec Dieu un commerce affectueux et familier : témoin cet admirable dialogue de Pascal et de Jésus-Christ dans le Mystère de Jésus