Passion dans les dunes - Christelle Dumarchat - E-Book

Passion dans les dunes E-Book

Christelle Dumarchat

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Beschreibung

Laura Bernard est envoyée pour remplacer une collègue sur un chantier de fouilles dans l'oasis Al Kharga en Égypte. Pour elle, passionnée par son métier d'archéologue, c'est un rêve éveillé. Mais le fils du propriétaire du terrain, le cheikh Djalil Ben Khamsin, va un tantinet troubler ses activités. Entre ces deux personnalités de fort caractère, la confrontation sera assez... enflammée.

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Seitenzahl: 376

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Épilogue

Prologue

Je n’en reviens pas.

Al Kharga, la plus vaste des oasis égyptiennes, ceinte par les dunes, avec sa grande richesse archéologique.

Être dans un site autant chargé d’histoire, cela tient pour moi de l’exceptionnel. Je ne remercierai jamais assez le professeur Rosemond de m’avoir accordé cette chance, de m’avoir fait confiance pour ce remplacement inopiné.

À mon arrivée, sur-le-champ, j’ai senti qu’en ce lieu je serai à ma place. Inexplicablement.

Je devais venir en ce lieu un jour ou l’autre, et pas seulement parce que pour tout archéologue, apercevoir ces paysages mythiques, l’Égypte des pharaons, c’est le Graal…

Dès que cela a été possible, bien que je ne travaille que le lendemain, j’ai demandé à pouvoir découvrir le campement et le site des fouilles. Lorsque j’ai entrevu au loin l’oasis, j’ai été fascinée. Fascinée par tout le travail à faire. Fascinée par ce que je voyais. Fascinée par la magie de cet endroit, malgré la chaleur, malgré le sable, malgré l’inconfort.

Indéniablement, ici, il y a pour moi une véritable magie : celle du passé, du présent et de l’avenir. C’est le but de mon métier : réunir tout cela, comprendre ce qu’il est survenu pour agrandir l’avenir, lui donner un sens, en tirer des leçons…

Et il y a le désert, sa beauté, ses couleurs changeantes, son immensité, qui m’attirent et me semblent mystérieux à la fois. Je suis consciente du danger, mais honnêtement j’ai envie d’en voir plus.

Je ne sais pas encore pour combien de temps je suis dans ce pays, néanmoins je vais tout faire pour en profiter.

Chapitre 1

Depuis que je suis à Al Kharga, je n’ai pas arrêté, car il y a beaucoup à faire. En premier lieu, il a été nécessaire de revoir l’organisation du bureau. Enfin, le bureau ! En fait, il s’agit d’un bâtiment mobile, pourvu d’une douche, l’un des rares sur ce campement qui ne soit pas une tente. Comme il sert à entreposer pour un temps les objets découverts, il ferme, mais ce qui m’a le plus frappée en entrant, c’est que j’ai été incapable de m’y retrouver. La même table était employée pour tout : trier les découvertes, remplir les documents… Donc, j’ai décidé de diviser le local en deux secteurs, en conservant la table la plus proche de la porte afin de remiser les trouvailles du jour, puis j’ai placé l’autre contre un mur dans le but d’y mettre les dossiers, les clichés qui ont déjà été annotés et numérotés, les objets, avant qu’ils ne soient apportés au musée. Et j’ai effectué un bon rangement sur l’étagère, choisissant l’ordonnancement chronologique des découvertes, en partant du bas vers le haut. Si cela a occupé mes trois premières journées, cela m’a également permis d’être au courant de ce qui a été trouvé récemment. Les professeurs Toufik Aram, l’archéologue égyptien, et Suzy Bart, l’assistante du professeur Rosemond, m’ont aidée dans cette tâche et se sont montrés très amicaux. Par conséquent, ces trois jours se sont rapidement écoulés.

Alors que je regarde les clichés d’un objet, j’entends toquer à la porte. Je pousse un soupir d’exaspération.

Ce n’est pas vrai ! C’est un véritable moulin ici ! On ne peut franchement pas réussir à travailler tranquille ! En arrivant ce matin, j’avais le sentiment que je n’avancerais pas… Eh bien, je ne me suis pas trompée ! Je n’ai pas cessé d’être interrompue.

— Entrez ! proféré-je d’une voix cassante, reposant les papiers que je tiens en main.

La porte s’ouvre pour laisser passer un homme de haute stature, à la chevelure brune coupée courte, vêtu à la manière traditionnelle d’une dichdacha blanche, immaculée. Il se dirige vers moi avec un grand sourire. Visiblement, il n’a pas dû reconnaître la nuance énervée dans le ton que j’ai employé pour lui dire d’entrer.

— Bonjour, professeur Bernard, je me nomme Djalil Ben Khamsin, et je désirais me présenter, ainsi que vous rencontrer, énonce-t-il en se penchant légèrement, dans un français très succinctement mâtiné d’un accent.

— Bonjour monsieur. Excusez-moi, cependant je n’ai pas trop de temps à vous accorder, parce que, comme vous pouvez le constater, dans l’immédiat, j’ai du travail, formulé-je à brûlepourpoint en désignant les papiers devant moi, m’interrogeant sur la raison de son attitude.

Il lève un sourcil, toutefois il ne démord pas de son attitude amicale.

— Mon père m’a demandé de voir où en étaient les recherches. Ma famille contribue au financement de celles-ci, en tant que mécène. De plus, elles se situent sur nos terres. Par conséquent, nous souhaitons savoir ce qu’il en est, surtout depuis le départ du professeur Rosemond, précise-t-il posément.

Une inspection !

Génial !

Il ne manquait plus que cela !

Bon sang ! Décidément, le professeur Rosemond m’a refilé un cadeau empoisonné ! Et elle a oublié de m’avertir de ce fait. Comme elle me connaît très bien, c’est sans conteste volontairement.

Je prends sur moi et m’emploie à être un tantinet plus urbaine pour lui mettre les points sur les i :

— Il n’y a que trois jours que je suis arrivée ici à la demande du professeur Rosemond pour la remplacer pour une courte période. Donc, je commence juste à voir ce qu’il en est, à découvrir le chantier. Peut-être pouvez-vous revenir dans une semaine ? J’aurai avancé un peu plus, car il y a beaucoup de paperasse en retard… Et j’en passe.

— Une semaine !

Face à son exclamation plutôt offusquée, je veille à conserver une inflexion affable, mais nette :

— Oui, je dois reprendre un certain nombre de choses, et ma prédécesseuse était souvent un brin distraite. Ainsi que vous pouvez vous en rendre compte, j’ai été contrainte de réorganiser le local. De plus, toutes ses notes sont assez brouillonnes, et il faut que je vérifie aussi des éléments avec le reste de l’équipe afin que nous puissions continuer.

— Je vois.

Un léger sourire se dessine aux commissures de ses lèvres, qui me laisse perplexe, et ses yeux noirs pétillent. Manifestement, comme il comprend tout à fait que sa présence m’agace, la situation le divertit. Ce qui n’est pas mon cas ! Que peut-il penser ?

Quelques secondes de silence s’instaurent.

Soudain, il me pose cette question :

— Vous avez été convenablement accueillie ici ?

— Oui. J’occupe un petit appartement agréable dans l’oasis, et la plupart de mes voisins sont des membres de l’équipe ou de leur famille, réponds-je patiemment, même si à l’intérieur l’énervement me gagne.

Bon, quand envisage-t-il de partir ?

Il penche sa tête sur le côté et lâche :

— Bon, je reviendrai demain.

Non, mais il est bouché ou quoi ?

— Attendez ! Je vous ai expliqué que j’aurai plus avancé dans une semaine, m’insurgé-je.

Il s’incline devant moi avec un air moqueur, toutefois avec une certaine raideur dans l’attitude il m’intime :

— Professeur Bernard, ma famille paie ces recherches. Cela nous octroie le droit de nous rendre en ce lieu quand nous en avons envie. À demain !

Il adopte une telle sécheresse de ton lorsqu’il énonce ça ! Puis il sort, sans me donner le temps d’ajouter quoi que ce soit.

Je m’assois sur une chaise, pensive, troublée.

Qui est ce type ?

Déjà que j’ai dû venir ici en catastrophe ! Le professeur Rosemond ayant eu un problème de famille à régler, elle m’a demandé de prendre sur-le-champ le relais pour ce chantier archéologique. En toute franchise, passer à côté de recherches en Égypte, cela aurait été bête ! Par contre, cela m’a obligée à me décider rapidement, et à bouleverser considérablement ma vie de famille.

Bien sûr, je présumais que les débuts seraient difficiles. Seulement avoir affaire à un tel homme, je ne m’y attendais pas du tout ! Mon éminente collègue m’avait prévenue que le chantier était financé par une famille importante, propriétaire des terres, cependant je n’avais pas présagé une pareille rencontre ! De plus, pourquoi avertir cet homme du sujet de nos recherches ? Je ne sais pas où nous en sommes. La professeure Rosemond est très compétente, mais nous n’avons pas la même conception du classement. Elle est peu rigoureuse et se laisse vite déborder par l’enthousiasme de ses découvertes. Ici, dans cet environnement, cela devait être une vraie gageure pour elle que de rester méthodique. Je souhaite sérieusement remettre de l’ordre avant de poursuivre le chantier. Et puis voilà que cet individu se présente et commence à exiger d’être mis au courant de tout !

Il ne manque pas de culot !

Je respire un grand coup. Il faut que je me calme.

Dans l’immédiat, revenir à mon travail est le plus important !

Toufik, l’archéologue de l’Université du Caire avec lequel je dois collaborer, pénètre dans le bâtiment et s’enquiert d’un ton pressant :

— Avez-vous vu Monseigneur ?

Le titre me surprend, et bien que son français soit excellent, je doute d’avoir correctement entendu :

— Pardon ?

— Oui, le cheikh Djalil Ben Khamsin.

— Le cheikh ?

— Vous ne saviez pas ?

— Il s’est juste présenté par son patronyme et son prénom.

— Je vois. Sa famille est très renommée ici. Elle est ancienne et notamment très riche. Monseigneur est le seul fils du Cheikh Sharif Ben Khamsin. Et après son père, il deviendra le chef de cette famille. C’est pour cette raison qu’il est venu en ce lieu. Je pensais que madame Rosemond vous en avez parlé ?

— Non, elle ne m’a rien dit de tout cela !

Dès lors, je comprends mieux son attitude étrange, et également assez cavalière !

Djalil. Un Cheikh ! Eh bien, ce chantier va sans doute me réserver d’autres surprises ! Pour le moment, il faut que j’avance pour qu’il puisse y avoir quelque chose de nouveau, même si j’ai horreur d’agir dans la précipitation.

— Bon, mettons-nous au travail. Il revient demain, d’après ce qu’il m’a annoncé. Autant qu’il puisse voir ce que nous avons déjà fait. Et aussi que je sois au courant de davantage d’éléments pour pouvoir en discuter. C’est pourquoi nous allons laisser le classement de côté pour effectuer un point sur les derniers résultats de l’exploration, si cela ne vous gêne pas ?

Il opine du chef et, pendant le reste de la matinée, je reprends avec lui la chronologie des différentes découvertes des tesselles et autres morceaux de poterie que renferment les récipients sur la table. Après le repas rapidement avalé dans la tente réservée à cet usage, nous retournons au travail avec cette fois-ci Suzy qui avait dû se rendre au musée d’Al Kharga dans la matinée. Mais la chaleur dans ce bâtiment est de plus en plus lourde, même étouffante pour moi, malgré le ventilateur, et cela devient pénible de s’affairer dans de telles circonstances. Je n’arrive pas encore à me faire à ces conditions climatiques.

— Il n’y a pas de clim ? râlé-je en essuyant les gouttelettes de sueur sur mon front.

Toufik éclate de rire :

— C’est une construction démontable, donc non, pas de climatisation.

— Dommage !

— Et puis, cela gâcherait le plaisir de travailler dans cet endroit, ironise-t-il.

En secouant la tête, je vais boire un peu d’eau minérale, puis je reviens prendre mes notes. Nous avançons bien, j’en suis satisfaite. Malgré cette touffeur, je suis quand même heureuse d’être ici et de pouvoir approfondir mes connaissances en égyptologie.

Depuis trois jours, j’ai la sensation de vivre un rêve éveillé. Une telle opportunité ne se représentera pas de sitôt, car je suis plus spécialisée dans la culture romane, et en France. Enfin, c’est ce qui m’a permis de venir dans cet endroit, puisque les premières découvertes renvoient à l’époque romaine.

À la sortie de l’aéroport, à ma demande, j’ai été conduite directement sur le chantier, puisque j’avais émis le désir de repérer les lieux. Pour l’heure, je n’ai pas pu observer grand-chose des alentours, mes journées s’écoulant entre l’appartement où je dors et le site de fouille où je travaille toute la journée.

Toutefois, je ne désespère pas de voir Gizeh ou Louxor, quitte à y aller de mes deniers ! Je ne serai présente que pour deux mois seulement, d’après les informations que j’ai reçues. Alors je vais en profiter.

— Professeur !

L’interpellation de Toufik me sort de mes pensées :

— Pardon, j’avais la tête ailleurs !

— Peut-être souhaitez-vous que nous arrêtions ?

— Il faut avancer. Néanmoins, il est vrai que je commence à ne plus trop y voir clair pour l’instant. Est-il possible de débuter plus tôt demain, avant que la chaleur ne soit présente ?

— Oui, aucun souci !

Nous travaillons encore quelque temps, finissant par un brin de classement, puis je pars, après avoir prévenu Fatima – la personne qui garde ma fille – de mon retour. Je conduis tranquillement la voiture que l’on a mise à ma disposition, une sorte de saharienne assez vieillotte, mais qui roule, et me dirige vers mon appartement pour y rejoindre la perle de ma vie.

Ma fille.

Certes, je l’ai eue jeune, cependant, sans elle, je n’en serais probablement pas là. Et elle aussi, elle désire voir les pyramides ! C’est d’ailleurs une des raisons qui m’a poussée à tout faire pour qu’elle vienne avec moi : je voulais qu’elle découvre cette civilisation.

Lorsque je rentre, Fatima se lève du canapé où elle était en train d’arranger un vêtement et articule à voix basse :

— Elle dort.

— Déjà !

— Elle a joué avec mes petits-fils toute la journée. Elle a également fait ses devoirs, elle avait des maths à faire, et quand j’ai vu qu’elle dodelinait de la tête, je lui ai donné à manger tôt.

— Merci beaucoup.

— Et votre journée ?

— Éreintante !

— Alors, je vous laisse.

Sur ce doux sourire qui la caractérise, elle sort.

Ma voisine ne m’a jamais posé de question, même si mon âge et celui de ma puce doivent avoir quelque chose de surprenant dans ce pays. Sans compter mon statut de célibataire. Le premier jour, j’avais emmené Liz sur le chantier, mais face à cette situation, Toufik m’a proposé de voir avec sa tante si elle pouvait la garder, comme elle s’occupait également de ces deux petits-fils. De plus, elle habitait à côté de chez nous et elle avait une solide expérience dans ce domaine. Dès que je l’ai rencontrée, elle m’a d’emblée donné confiance. Je n’imaginais franchement pas ma fille sur le chantier chaque jour. Et me concentrer sur mon travail aurait été compliqué si je devais me charger d’elle en plus. Pourtant, la laisser en France, même si elle aurait résidé chez mon grand-père, cela aurait été difficile à vivre pour moi, car nous n’avions jamais été séparées aussi longtemps. Fatima est une femme qui a un grand cœur, et ses pâtisseries sont un vrai délice ! De surcroît, elle parle français, ce qui m’arrange par rapport à ma fille, qui s’est de suite entendue avec elle. Ce qui renforce mes convictions à l’égard de cette femme et qui me permet de travailler en toute quiétude. Suivant les jours, ou elle se présente avant que je parte, ou je dépose Liz chez elle. Puis le soir, je la retrouve à la maison où, dans l’après-midi, elle a pu faire ses devoirs au calme, sa maîtresse me les transmettant par mail afin qu’elle ne rate pas son année scolaire, puisque nous ne sommes qu’à la fin du mois d’avril. Par chance, l’organisation s’est très vite établie. En outre, quand nous avons discuté de sa rémunération, j’ai été sidérée par ce que Fatima a demandé par rapport à ce que cela m’aurait coûté en France, et lorsque je lui en ai touché un mot, souhaitant être honnête, elle m’a rassurée en me disant que les salaires en Égypte n’étaient pas comparables à ceux de la France.

L’appartement est relativement exigu, mais il est meublé et pourvu de deux chambres, d’une salle de bains et d’une grande pièce de vie avec un coin cuisine. Il y a même un petit jardin derrière. Cette solution me convient mieux qu’un hôtel, surtout avec ma fille et mes horaires souvent aléatoires. D’autant plus qu’ici elle peut être gardée sans souci et que nous résidons dans une rue paisible.

Et puis ce pays est si légendaire ! Tous les inconvénients sont laissés de côté face à cette richesse archéologique.

Je passe au coin cuisine pour me faire une salade que je complète avec un fruit, puis je me couche. Je me sens vraiment lasse.

Malgré cela, j’éprouve des difficultés à m’endormir. Je songe à cet individu qui me semble particulièrement imbu de lui-même. Toutefois, je me rappelle aussi la voix respectueuse de Toufik quand il parle de lui. Respectueuse, et même un tantinet apeurée.

Il me tarde alors de connaître un peu plus cet homme qui n’est pas dénué de charme. Par-dessus le marché, il possède un côté plutôt fascinant. Sur cette dernière pensée, assez surprenante de ma part, je m’endors enfin.

Chapitre 2

Dès potron-minet, je prépare ma fille et la confie à Fatima pour la journée. Ensuite je me mets en route pour le chantier.

Devant la tente principale, je note la présence d’un gros 4X4 noir, avec un aigle dessiné sur les portières, inhabituel en comparaison des autres vieilles voitures couvertes de sable, ou à celle que l’on m’a prêtée. Je me gare avec mes collègues, puis je pénètre dans l’habitat. Dans la tente, Toufik et Suzy, ne sont pas seuls face aux tessons et autres découvertes à numéroter. Illico, je reconnais l’homme du jour précédent, bien que cette fois-ci il soit vêtu d’une tenue plus décontractée : pantalon de toile sombre et chemise marron d’une belle coupe. Il se tourne vers moi avec un large sourire :

— Professeur Bernard, bonjour.

— Bonjour monsieur.

Je croise le regard de Suzy qui me paraît un tantinet embarrassée. Que se passe-t-il encore dont je n’ai pas été mise au courant ? Et que fait-il aussi tôt en ce lieu ?

— Comme promis, je suis venu voir où en étaient les choses. Les professeurs Aram et Bart ont eu l’extrême gentillesse de m’expliquer la situation. Vous êtes donc en train de tout reprendre, et cela est assez chronophage, n’est-ce pas ?

— Il me semble que je vous l’avais dit hier ! m’exclamé-je, agacée.

— Sans doute…

Il a un sourire en coin, avant de rétorquer :

— Néanmoins, ils l’ont fait avec beaucoup plus de clarté et de patience.

— Écoutez monsieur, je conçois tout à fait les enjeux financiers qu’un chantier archéologique peut représenter, mais malheureusement les fouilles exigent du temps et de la constance. Si l’on ne possède ni l’un ni l’autre, on ne s’engage pas dans une telle chose.

J’entends un bruit étouffé. Manifestement, Toufik se sent mal ! Je l’observe pour discerner sur son visage une attitude paniquée. En douce, il fait un signe de la main pour m’enjoindre de ralentir. Et je saisis immédiatement que pour lui, je vais trop loin. Je n’ignore pas que dans ce pays, m’adresser à un homme de cette manière ne se fait pas, encore moins si c’est un cheikh. Cependant, c’est ma façon de faire au travail : je suis franche, et surtout j’aime avancer à mon rythme. Et honnêtement, des hommes tels que Djalil m’horripilent au plus haut point. Je ne les supporte pas. Cette assurance écrasante… Non, je n’estime pas les gens qui traitent les autres ainsi. Ils me rappellent trop de mauvais souvenirs.

Soudain, un des ouvriers arrive dans la tente et en anglais demande à Toufik de venir. Ce dernier s’excuse auprès du cheikh et sollicite Suzy afin qu’elle le suive, ce qu’elle effectue avec un empressement notable. Ils fuient, tout simplement.

Seule face à cet homme, j’observe alors un changement sur son expression quand il déclare, glacial :

— Vous devez comprendre que je ne suis pas coutumier du fait que l’on puisse me parler de cette façon, professeur. Je n’ai rien exprimé de mon mécontentement en présence de ces personnes pour ne pas vous déjuger, mais je n’apprécie nullement d’être traité de la sorte devant un tiers. Et de plus, lorsque l’on s’adresse à moi, on m’appelle Monseigneur, puisque je suis un cheikh.

Cette dernière phrase me pousse hors de mes gonds, et je copie son intonation pour affirmer :

— Sachez que je n’ai pas pour habitude de faire des courbettes ou des circonvolutions langagières. Je suis comme ça. Je dis ce que je pense. Le professeur Rosemond est une éminente spécialiste, néanmoins elle est aussi très brouillonne, et si elle a fait appel à moi, et pas à un autre collègue, c’est qu’elle considère que je suis suffisamment rigoureuse pour remettre tout en place, car elle a eu l’occasion de travailler avec moi, en plus d’avoir été ma directrice de thèse. Elle reprendra alors les choses à son retour, en sachant que j’ai tout mis à plat. Mais tant que je serai responsable de ce site, je ferai comme j’en ai l’habitude, à mon rythme et avec mes méthodes.

Un silence se fait pendant lequel il semble réfléchir, puis il penche la tête sur le côté.

— Si c’est ainsi, je suis d’avis que vous me devez un service, énonce-t-il avec sérieux. Toutefois, son inflexion est plus amicale que précédemment.

Mais où veut-il en venir ?

— Pardon ?

— Oui, je vous invite à dîner.

Je le dévisage, mes yeux s’agrandissent sous la surprise, et il poursuit, un soupçon d’ironie dans la voix cette fois-ci :

— Ah, je suis ravie d’avoir pu vous couper un peu… comment dit-on déjà en français ? Mon arrière-grand-mère employait souvent cette expression.

Il claque des doigts :

— Voilà, je me rappelle : d’avoir pu vous couper la chique ! Alors, pour ce rendez-vous ?

Je me ressaisis enfin :

— J’ai beaucoup de travail et mes soirées…

Mais bien évidemment, mes pauvres arguments sont vains.

— Je vous demande de m’en octroyer qu’une seule qui nous permettra de discuter du chantier plus confortablement, puisqu’ici ce n’est pas possible ! Bon, je vous accorde un instant de réflexion, je vais voir où cela en est plus exactement dehors avec le professeur Aram, qui doit tout me montrer. Je vous laisse donc travailler en paix. À moins que vous ne souhaitiez vous joindre à nous. Pour autant, j’ai la vague impression que vous m’opposeriez un refus.

Il éclate de rire et sort.

Pour ma part, je reste stupéfaite face à cette conversation si bizarre, et notamment à cause de cette sortie que je considère comme assez théâtrale. Se moque-t-il de moi ? Ou l’ai-je piqué dans son orgueil à tel point qu’il juge que ce repas est un moyen de me punir ? Que cherche-t-il réellement ? Et puis, il est si… complexe : un coup hautain, un coup aimable. Quand il le désire, il peut avoir tant de charme, et son sourire…

Oui, ce sourire… et cet éclat dans les yeux…

Cet homme me paraît assurément très étrange.

Résultat, après cet échange avec lui, je ne parviens pas à me concentrer sur ma tâche.

Mais les questions se bousculent dans ma tête. Un rendez-vous est-il raisonnable ? Même professionnel… Et plus particulièrement, que pourrais-je lui dire sur ma situation familiale ? Parce qu’à un moment ou un autre, l’occasion se présentera.

— Professeur Bernard ?

Je lâche la pierre que je tiens dans les mains. Une jeune femme blonde et souriante se trouve devant moi.

— Oui ?

— Bonjour, je suis Annie Clément… L’université du Caire m’a envoyée ici. Quelqu’un vous est nécessaire pour traduire un texte, c’est cela ?

— Oh, enchantée ! En effet. Je possède des connaissances en langues anciennes, ainsi que le professeur Bart, mais je suis au courant de votre réputation, étant donné que nous sommes allées à la même université. Et de vos lumières nous seront utiles.

Je sympathise avec Annie, vive et très gentille, dont les compétences sont à la mesure de sa réputation, étant donné que la traduction de ce texte avance très vite, malgré de nombreux tâtonnements. En revanche, l’ordinateur portable qu’elle emploie pour avoir accès à ses dictionnaires et notes diverses me stupéfie par son modernisme. J’ai du mal à comprendre comment une enseignante peut s’offrir un modèle si récent. Néanmoins, je n’ose rien demander. Et traduire ce texte gravé passe d’abord. La découverte de cette tablette d’argile est suffisamment importante pour que l’on y consacre du temps. Ma matinée se poursuit sur une note agréable. Même si je n’ai toujours pas pris de décision pour ce rendez-vous.

Le retour de Djalil me le rappelle. Cependant, ce qui m’estomaque le plus, c’est l’accueil que lui fait Annie. Elle le rejoint et l’embrasse sur la joue. Toutefois, ce que lui dit Djalil m’abasourdit davantage :

— Ma cousine ! Comment vas-tu ?

— Je suis en pleine forme, merci…

— Et le bébé ?

— Tout va bien.

— De toute façon, connaissant Kassem, il ne te laisserait pas faire un tel voyage s’il redoutait quoi que ce soit.

Annie hausse les épaules avec un léger sourire :

— Hassan m’a conduite ici. Il doit d’ailleurs s’impatienter.

— J’ai aperçu le véhicule. Cela ne m’étonne pas !

Puis il pivote vers moi :

— Excusez-nous. Cela fait quelque temps que je n’avais pas vu ma cousine.

— Cousine ? m’enquiers-je.

— Oui, je suis l’épouse du Cheikh Kassem Ben Khamsin, donc sa cousine, explique Annie.

— Ah !

— Mais au niveau professionnel, je conserve mon nom de jeune fille, c’est plus simple. Et cela facilite les rapports avec les gens.

— Je vois.

— Toutefois, j’espère que cela n’affectera pas notre collaboration ?

— Non, évidemment ! Je ne m’y attendais pas, c’est tout !

— Bien, je vais rentrer ! Nous avons énormément avancé, mais je n’ai plus l’esprit aussi clair. J’ai le texte dans mon ordi, et je consulterai d’autres documents. Je vous aviserai du reste.

— Tu résides chez mon père ? se renseigne Djalil.

— Kassem ne m’a pas trop donné le choix ! Et ta mère non plus, ajoute-t-elle.

— Je m’en doute !

— Si elle me couve autant que Kassem, je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour travailler, ironise-t-elle.

Elle se tourne vers moi et me dit :

— Je suis enceinte de trois mois, et ma belle-famille se montre quelque peu…

— … protectrice, c’est cela ? complète Djalil, souriant.

— Je pensais plutôt à mère poule !

Il éclate de rire, puis me regarde :

— Vous avez votre réponse pour ce soir ?

Je ne sais que rétorquer :

— Je…

Je jette un coup d’œil à Annie qui observe attentivement la scène, puis avec un sourire en coin, elle finit par me dire :

— J’y vais ! À bientôt.

— Heu oui…

— À bientôt, mon cousin !

— Ah, au fait, Annie ? l’interpelle-t-il en posant une main sur son bras.

— Quoi ?

Il désigne l’ordinateur, pendant qu’elle le range dans son étui :

— Tu n’as toujours pas de problème avec ?

Elle sourit :

— Non, il marche parfaitement. J’ai eu du mal au début, mais Kassem m’a été d’une grande aide, et maintenant son fonctionnement n’a plus aucun mystère pour moi.

— Alors, j’en suis heureux.

Annie doit croiser mon regard interrogatif, car elle m’apporte tout de suite un éclaircissement :

— Djalil me l’a offert comme cadeau de mariage.

Le jeune homme éclate de rire face à mon air surpris :

— Oui, elle préfère les choses utiles, et celui qu’elle possédait au moment où elle a rencontré mon cousin était déjà un vieux modèle quelque peu capricieux.

Elle se penche et dépose un baiser sur sa joue :

— Bon, à bientôt, sinon on va lancer un appel de recherche !

— À bientôt ! rétorque-t-il.

Annie sort avec un grand sourire.

— Elle est vraiment très gentille ! m’exclamé-je.

— C’est une jeune femme formidable, mon cousin est un homme heureux. Cependant, elle a aussi beaucoup de caractère ! Et c’est d’ailleurs ce qui a séduit mon cousin. Il l’a épousée deux mois après l’avoir rencontrée.

Je le fixe un instant, stupéfaite :

— Comment ?

— Eh oui ! Quand on trouve une perle, on ne la laisse pas partir sans tout tenter, et par chance mon cousin l’a compris. Alors, pour ce soir, c’est d’accord ?

Que dois-je répondre ?

— Je…

Sa physionomie devient plus sérieuse et il affirme :

— C’est juste un repas. Et nous pourrons échanger plus confortablement sur vos recherches. Le lieu où je désire que nous dînions est un petit restaurant assez touristique, mais en cette saison, c’est plus calme.

Je soupire. C’est si tentant ! Et un repas, cela n’engage à rien.

Sur cette dernière réflexion, je réplique :

— Pourquoi pas ? Néanmoins, pour ce soir, je finirai tard.

Et il faut que je prévienne Fatima, je ne peux pas la laisser sans nouvelles. Je n’ose lui parler de ma fille qui passera la journée au chantier demain…

Son visage s’éclaire :

— Parfait. Alors, je viendrai vous chercher ici vers dix-neuf heures.

— Mais je n’aurai pas le temps de me changer !

— Vous êtes très bien telle que vous êtes ! Et c’est un restaurant très simple. À ce soir.

Il s’incline sans ajouter quoi que ce soit, comme un acquis, et sort de la tente.

J’ai donc consenti à un rendez-vous avec un homme que je ne connais presque pas. Enfin, consenti n’est pas le mot adéquat, je devrais dire « obligée à consentir », car je n’ai pas eu le choix. Pour lui, c’est ainsi et pas autrement. Malgré tout, je ne peux nier qu’il m’attire. Et pourtant je me suis promis que cela ne se reproduirait plus jamais.

Toutefois, cette décision entraîne autre chose : faire garder ma puce. Je joins Fatima qui accepte de veiller sur ma fille pour la soirée, ne posant pas plus de questions que cela, tandis que je lui annonce que cela concerne le travail. Je suis obligée d’improviser un prétexte plausible. Et après tout celui-ci n’est pas si éloigné de la vérité.

Après le départ de Toufik et Suzy, je continue à m’activer un peu, puis j’effectue une toilette rapide dans la pièce aménagée à cet effet, qui contient même une douche. Je me remets du rouge à lèvres et brosse mes longs cheveux roux que je laisse libres sur mes épaules. Dans le miroir, mes yeux verts pétillent. Par chance, aujourd’hui je suis vêtue d’un pantalon ample marron et d’une tunique bleu ciel en bon état, ayant prévu surtout de faire du classement et pas de travail sur le terrain.

J’ai hâte ! Et en même temps, je redoute de me comporter comme une idiote, parce que je n’ai pas eu de rendez-vous depuis longtemps. Depuis très longtemps.

Brusquement, ma joie s’éteint. Oui, cela fait un bail que je n’ai pas eu de rendez-vous.

Depuis le père de Liz.

Ce fichu rendez-vous !

Et ce qui en a résulté…

Je pousse un soupir.

Mais Djalil n’est pas Alexandre ! Au fond de moi, je le sais. Il n’agira pas de manière similaire. En outre, dorénavant, je suis une adulte, je ne suis plus l’adolescente qui se berçait d’illusions sur l’amour. Je connais aussi les conséquences de mes actes.

Et puis, pour une fois que je m’accorde la liberté de faire un acte fou !

— Madame Bernard ?

Djalil se trouve devant l’entrée, vêtu simplement d’un jean et d’une chemise blanche qui fait ressortir sa peau mate et l’éclat de son regard sombre.

Mon cœur se met à battre plus fort. Que ce type est beau !

Ҫa y est, ma fille, on dirait une vraie adolescente ! Je ne peux pas penser un tel truc à mon âge ! Et je suis mère ! En outre, ce n’est que pour le travail. Oui, c’est pour le travail… Il n’y a rien d’autre derrière. Mets-toi ça dans le crâne !

Il penche sa tête sur le côté en souriant et m’interroge :

— Tout va bien ?

Je dois réellement avoir l’air d’une idiote !

— Heu oui.

— Bien, nous partons. Et si cela vous rassure, vous êtes très jolie !

— Merci, murmuré-je.

Je ferme le bâtiment, puis je le suis. Il me montre le gros 4X4 noir, haut sur roues, que j’avais pu voir ce matin, ensuite il passe devant moi pour m’ouvrir la porte passagère, m’offrant sa main pour m’aider à grimper dans le véhicule.

— Je vous remmènerai directement chez vous après le repas, m’enjoint-il.

— Non, enfin…

— J’insiste.

Il ferme la portière sur ces mots. Somme toute, sa facette autoritaire n’est jamais très loin. Après, il gagne le côté conducteur, et malgré l’obscurité naissante, il sait exactement où se diriger.

Je sens le souffle de l’air frais s’immiscer par les vitres ouvertes, si agréable après la touffeur de la journée. Puis je me résous à lui poser une question :

— Vous conduisez souvent dans le désert ?

— Oui, mais je préfère m’y promener à cheval.

— Ah !

— Ma famille possède plusieurs écuries. Nous avons même des reproducteurs reconnus, en plus d’autres choses. Nous investissons dans différents domaines.

— Le pétrole ? m’enquiers-je, désirant en savoir davantage.

— Nous détenons quelques puits par l’intermédiaire de la seconde épouse de mon oncle. Mais sinon nos entreprises sont plus traditionnelles : dattes, chevaux, hôtels… Nous avons choisi de nous diversifier depuis très longtemps par sécurité. Nous nous tournons également vers les nouvelles économies pour dynamiser notre pays. Nous sommes ouverts à beaucoup de possibilités. Nous le devons si nous voulons continuer à avancer.

— Je vois ! Et vous vous orientez aussi vers les chantiers archéologiques ?

— Nous avons toujours pratiqué le mécénat. En ce qui concerne Al Kharga, c’est différent, puisque nous sommes propriétaires des terres sur lesquelles se déroulent les fouilles, alors nous préférons avoir notre part dans la gestion.

— Je peux vous certifier que je n’étais pas au courant. Décidément, le professeur Rosemond a oublié de m’informer de certaines choses ! Il est vrai qu’elle a eu peu de temps, car tout cela s’est passé très rapidement.

Au cours de cet échange, nous avons atteint la ville, et Djalil se gare devant un restaurant effectivement sans aucune prétention. Cependant, je comprends très vite que mon compagnon est connu, car non seulement nous bénéficions d’une table à l’écart, mais nous sommes aussi accueillis par le propriétaire, qui appelle Djalil « Monseigneur » avec une note respectueuse dans l’intonation, même si cela se fait à voix basse, certainement afin de conserver une inévitable discrétion.

Lorsque nous nous asseyons à la petite table recouverte d’une nappe chamarrée, on nous apporte immédiatement le menu, et je délègue à mon compagnon le soin de commander à ma place. Celui-ci prend le temps de me détailler chaque plat pour mieux me guider dans mon choix, levant le voile sur un nouvel aspect de sa personnalité. Quand il met sa facette hautaine de côté, il est très prévenant, ce qui le rend encore plus séduisant. Je ne peux m’empêcher de songer fugitivement au fait que c’est assez dangereux si je laisse mes pensées s’attarder sur cela.

Chapitre 3

Dès que le premier mets arrive, un pigeon farci1 accompagné de riz parfumé, nous interrompons notre conversation. Puis, une fois le serveur parti, il me demande :

— Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir archéologue ?

À ce souvenir, un sourire se dessine sur mes lèvres, puis je lui raconte :

— Des recherches ont été accomplies autour de l’église de mon village quand j’étais jeune. C’était l’été et ils acceptaient de l’aide, alors je me suis engagée et, en quelque sorte, j’ai attrapé le virus ! J’ai adoré cela et j’y ai passé toutes mes vacances. J’ai effectué d’autres chantiers estivaux par la suite et, mon bac en poche, je me suis lancée et me suis spécialisée. J’ai déjà procédé à des recherches dans ce pays, mais cette fois-ci, j’y séjourne plus longtemps, car la première fois j’étais seulement restée une semaine, et je n’ai pas eu la possibilité de voir grand-chose.

Il incline la tête sur le côté :

— Alors, c’est une vraie passion ?

— On peut dire cela, en effet !

— Votre famille doit être fière de vous, n’est-ce pas ?

Je conserve mon sourire, même si cette question m’attriste. Je tente de noyer le poisson :

— Mon grand-père apprécie.

Il me regarde étrangement un instant : mon ton de voix a-t-il été révélateur de mon malaise ? Ma mine s’est-elle assombrie un court laps de temps ? Cependant, il ne s’attarde pas davantage sur ce sujet, et nous nous lançons dans la discussion sur l’objet initial qui est la raison de cette invitation.

— Bon, où en êtes-vous en ce qui concerne le chantier ? m’interroge Djalil avec gravité.

Je me mords les lèvres avant de dire :

— Comme j’ai eu l’occasion de vous en parler, je rattrape beaucoup de choses, car si le professeur Rosemond est une archéologue très réputée et compétente, elle est aussi assez désordonnée. Ce qui n’est pas mon cas. Dans ces conditions, pour savoir où je vais, j’ai besoin de tout réorganiser, de revoir la chronologie des événements. D’ailleurs, en faisant cela, nous avons pu nous rendre compte avec Toufik et Suzy que des éléments avaient été oubliés. Par chance, le relevé stratigraphique a été correctement accompli. Il faut juste remettre de l’ordre. Et malheureusement, cela requiert du temps.

— Donc, le chantier va prendre du retard ?

Je secoue la tête :

— Non, je ferai tout pour. Pour ce faire, d’un côté je reprends tout avec Toufik et de l’autre Suzy s’occupe des nouvelles découvertes, mais vu que depuis quelque temps celles-ci sont moindres, cela permet d’équilibrer. Par conséquent, il sera nécessaire de me donner du temps.

Il pousse un soupir, puis concède :

— Bien, si cela ne ralentit pas trop les choses, cela devrait nous convenir. Vous savez, ce chantier a un coût pour ma famille, et même si financièrement cela ne risque pas nous fragiliser, nous souhaitons quand même qu’il y ait un résultat.

— Et il y en aura. Au demeurant, ce que nous avons déjà trouvé est prometteur, vous n’avez pas à vous faire de souci à ce sujet. Cependant, vous ne pouvez ignorer qu’un tel chantier, cela exige du temps. Par un heureux hasard, nous avons été en mesure de découvrir des choses, néanmoins cela ne sera peut-être pas le cas pour la suite.

Il hoche la tête :

— Nous en sommes conscients. Bon, terminons ce repas.

Nous sommes arrivés au dessert. C’est une glace vanillée nappée d’une sauce inconnue pour moi, mais succulente.

— Vous avez apprécié ? s’enquiert-il, même si ma gourmandise doit être révélatrice.

— Oui, merci.

— J’aime bien ce restaurant. Il n’est pas trop touristique, et l’on peut y être tranquille.

Puis il déguste un café et moi un thé à la menthe très parfumé.

— Je vous remmène, si vous avez fini, déclare-t-il en se levant.

— Merci, il est vrai que demain sera de nouveau une dure journée, dis-je en suivant son mouvement.

Après que nous avons franchi les portes de l’établissement, il m’interroge :

— Vous continuez à travailler sur la fresque ?

Face à cette dernière interrogation plus qu’inattendue, je tique un peu, car nous n’avons pas encore annoncé quoi que ce soit sur cette découverte récente.

— Comment êtes-vous au courant de son existence ?

Il a un petit sourire en coin lorsqu’il reconnaît :

— J’ai eu un écho juste avant de venir vous chercher.

C’est exactement ce que je redoutais : il a au moins une source qui le renseigne, et cet homme en sait plus qu’il ne veut le dire. Autant faire avec !

Dès lors, je me mets à expliquer pendant que nous gagnons le parking :

— Nous allons partager l’équipe : une partie dessus, et une autre qui va dégager le tour. On va vérifier sa disposition, et surtout s’il n’y a pas autre chose de ce type. Et étant donné que Suzy est spécialisée dans les céramiques, elle va plus particulièrement se concentrer sur elle. Nous allons prendre notre temps, en veillant également à préserver son état, car le milieu est fragile. Elle a été protégée par le sable durant tant de siècles que la chaleur directe pourrait lui être néfaste. À cet effet nous allons faire venir une tonnelle pour qu’elle soit mise à l’abri des éléments et que nous puissions travailler dessous.

Dès que nous sommes parvenus à la voiture, il m’ouvre la porte passagère, puis se rend côté conducteur. Ensuite, nous nous mettons en route en direction de mon domicile. Au cours du trajet, nous discutons au sujet du chantier, et je découvre qu’il possède de réelles connaissances en la matière. Et qu’il est très agréable de parler avec lui.

— Quelles études avez-vous faites ?

Manifestement étonné par ma question, il jette un coup d’œil vers moi :

— Pourquoi ?

Je hausse les épaules :

— Vous semblez vous y connaître en archéologie.

— Des études de finances à Oxford et aux États-Unis, mais en Angleterre, j’avais un ami qui effectuait des études dans ce domaine, et nous avons souvent échangé sur ce sujet. Il avait une vraie passion pour l’égyptologie, et du reste il a eu l’occasion de faire des fouilles à Ankara. Je lui ai d’ailleurs demandé de venir ici, mais père depuis peu, il préfère enseigner pour le moment.

— Je vois.

Quand nous arrivons à la maison, j’éprouve du regret de le quitter, pourtant je ne lui montre pas ce que je ressens.

— Vous voici donc chez vous ! s’exclame-t-il.

— Merci !

Je vais ouvrir la portière, lorsque sa main se pose sur mon bras et m’oblige à le regarder :

— Laura ? Je peux vous appeler par votre prénom, n’est-ce pas ?

Je chuchote, étonnée :

— Oui.

Lorsque je croise ses prunelles sombres, j’y distingue une étincelle malicieuse :

— J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir ? Je veux bien sûr parler d’un autre rendez-vous.

Je dégage mon bras, ne sachant que lui répondre :

— Je ne sais pas…

— Pour ma part, j’en ai très envie.

Il se penche et m’embrasse délicatement, après avoir pris le temps de m’observer, comme s’il guettait le moindre recul chez moi.

J’en suis si stupéfaite que je n’ai aucune idée de la manière de réagir.

C’est à la fois doux et passionné, car étant donné que je ne me détache pas de lui, il accentue le baiser.

C’est aussi si différent…

Et un souvenir remonte à la surface.

Toutefois, il ne prolonge pas davantage ces instants, il se sépare de moi lentement, puis il relève la tête et me confie à voix basse :

— Désolé, j’en avais vraiment envie. En fait depuis la première fois que je vous ai vue, pour ne rien vous cacher !

Je reste sans voix.

Face à ma réaction, il semble déstabilisé :

— Je vous ai choquée ?

Je reviens sur terre.

— Non, non… C’est juste… c’est déroutant !

Peu à peu, sa physionomie change, et au bout du compte un sourire éclaire son visage :

— Bon, promis, la prochaine fois je solliciterai votre autorisation avant de vous donner un baiser. Enfin, si j’y pense sur le moment ! ajoute-t-il.

Il ouvre alors sa porte et fait le tour pour faire de même avec la mienne sur une courbette.

Je sors ne sachant que spéculer sur tout cela, même si cet aspect de lui est assez surprenant, et plutôt séduisant. En vérité, cet homme est particulier !

— Je vous raccompagne jusqu’à votre porte.

— Oh, non, ce n’est pas utile.

Comment l’informer que je ne vis pas seule dans cette maison ? Je n’ai pas encore eu le courage de parler de ma fille.

Il me regarde avec surprise, sans doute à cause de mon empressement :

— Laura ?

Je trouve vite une excuse, en avançant à reculons vers la porte, me disant que je dois avoir l’air d’une folle vis-à-vis de son attitude somme toute bienséante.

— Je suis désolée, c’est un vrai bazar chez moi. Mais peut-être une autre fois !

Le battant s’ouvre alors à la volée.

— Maman !

On y est !

Élisabeth se précipite vers moi :

— Tu en as mis du temps !

Je la prends dans mes bras :

— Désolée, ma puce.

Que va-t-il imaginer ?

— C’est qui le monsieur ? demande la voix fluette d’Élisabeth.

Je redresse la tête, tenant ma fille contre moi, mais je ne me hasarde pas à jeter un coup d’œil vers lui.

— Il se nomme Djalil, il m’a raccompagnée, réponds-je d’un ton volontairement neutre.

— Ah, bonsoir monsieur !

— Bonsoir. Bien, Laura, je vous laisse.

Son intonation ne me permet pas de deviner ce qu’il conjecture pour l’heure.

— Bonsoir, murmuré-je.

Il y a eu cette belle soirée, puis ce baiser… et ma fille qui jaillit comme un diable hors de sa boîte. Cet homme sait compter. Que va-t-il penser de moi ?

J’entends le moteur, puis la voiture s’en va. Je l’observe un moment s’éloigner. Que vais-je pouvoir lui dire lorsque nous nous reverrons ?

Dans l’immédiat, toujours autant abasourdie, je rentre avec Liz, et Fatima se lève du canapé.

— Merci de l’avoir gardée, lui dis-je, tâchant d’adopter une attitude plus modérée.

— Pas de soucis. Depuis que mes fils sont grands, j’ai du temps le soir ! Si vous avez besoin de moi un autre soir, n’hésitez pas ! C’est réellement une enfant très agréable.

— Je sais ! Il est vrai que j’ai de la chance, elle est très autonome, même si parfois, elle peut être un tantinet chipie.

— Maman, j’ai fait tous mes devoirs, et j’ai tout mangé !