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Pierre Corneille: Oeuvres complètes E-Book

Pierre Corneille

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Beschreibung

Les 'Oeuvres complètes' de Pierre Corneille regroupent l'intégralité de ses pièces de théâtre, représentant un pilier fondamental du classicisme français. Corneille, maître du drame tragique, mêle en ses œuvres des thèmes universels tels que l'honneur, la passion et la lutte intérieure, tout en adoptant un style riche en rhétorique et en vers. Ses pièces, dont 'Le Cid' et 'Horace', sont caractérisées par une structure rigoureuse et une intensité émotionnelle, révélant l'intrication des rapports humains face aux conflits moraux et sociopolitiques de son époque, où le XVIIe siècle voit l'affirmation du rationalisme et l'émergence du théâtre en tant qu'art majeur. Né en 1606 à Rouen, Pierre Corneille s'illustre par son esprit novateur et son engagement envers le théâtre. Issu d'une famille de juristes, il a été influencé par les valeurs d'honneur et de devoir, qui imprègnent ses écrits. Son parcours est marqué par des débats sur la nature du théâtre, notamment entre les admirateurs de son œuvre et ses détracteurs, ce qui témoigne de la puissance de ses réflexions sur la condition humaine et l'impact des choix individuels. Ces 'Oeuvres complètes' sont essentielles pour quiconque s'intéresse au théâtre et à la littérature française, car elles offrent un aperçu saisissant des tensions sociales et des dilemmes moraux qui résonnent encore aujourd'hui. La profondeur des personnages et la richesse des dialogues font de chaque lecture une expérience profondément introspective. Il est donc recommandé à toute personne désireuse de comprendre les racines du théâtre français et l'héritage de la tragédie classique. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Pierre Corneille

Pierre Corneille: Oeuvres complètes

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Adam Chauvet
EAN 8596547766377
Édité et publié par DigiCat, 2023

Table des matières

Introduction
Biographie de l’auteur
Contexte historique
Synopsis (Sélection)
Pierre Corneille: Oeuvres complètes
Analyse
Réflexion
Citations mémorables

Introduction

Table des matières

Pierre Corneille: Oeuvres complètes réunit, dans un ensemble continu, l’intégralité des pièces écrites ou attribuées à Pierre Corneille, ses écrits critiques et ses textes de dévotion, des débuts de Mélite jusqu’à Suréna, ainsi que l’Excuse à Ariste et sa mise en vers de l’Imitation de Jésus-Christ. L’objectif est d’offrir un accès unifié à une œuvre qui accompagne la formation du théâtre classique en France. Cette collection embrasse comédies, tragicomédies, tragédies, spectacles à machines et réflexions théoriques, pour faire apparaître la cohérence d’un art fondé sur le conflit des volontés, la langue de l’honneur et l’examen des responsabilités politiques, morales et spirituelles de l’individu.

Les genres représentés témoignent d’une rare ampleur. Les comédies de mœurs occupent le premier temps, avec Mélite, La Veuve, La Galerie du Palais, La Suivante et La Place Royale. S’y ajoutent des tragicomédies comme Clitandre, L’Illusion comique, Le Cid et Don Sanche d’Aragon, puis un vaste ensemble tragique qui comprend Médée, Horace, Cinna, Polyeucte, Rodogune, Théodore, Héraclius, Nicomède, Pertharite, Œdipe, Sertorius, Sophonisbe, Othon, Agésilas, Attila, Tite et Bérénice, Pulchérie et Suréna. Andromède et La Conquête de la Toison d’or illustrent le théâtre à machines. La Comédie des Tuileries et Psyché rappellent la place de collaborations dans ce parcours.

La première manière cornéllienne s’inscrit dans la comédie urbaine. Mélite, La Veuve, La Galerie du Palais, La Suivante et La Place Royale peignent les jeux de la galanterie, les stratégies sociales et l’art du dialogue dans un monde régi par le rang et l’apparence. Le théâtre y observe les codes, les malentendus et l’économie des promesses. Clitandre ou l’Innocence persécutée introduit, sur ce fond de passions et d’obstacles, une tension plus grave où la justice et la réputation deviennent enjeux dramatiques. Déjà s’esquissent l’énergie argumentative, le goût des situations réglées par l’esprit et la mise à l’épreuve des caractères.

Corneille explore très tôt l’illusion scénique comme moteur de fiction. L’Illusion comique met en abyme le théâtre lui-même, en jouant de la frontière entre apparence et réalité sans dévoiler ses issues. La Comédie des Tuileries, œuvre de collaboration pour un public de cour, témoigne de la variété des dispositifs et de l’agilité dramaturgique héritée des fêtes théâtrales. La Place Royale réfléchit aux contradictions d’une liberté amoureuse confrontée aux convenances. Ces expériences confèrent à la période un élan baroque, où la mobilité des tons, la virtuosité verbale et l’art des surprises nourrissent la mécanique scénique.

Le passage à la haute dramaturgie se marque par Médée, qui réactive l’héritage antique, et par Le Cid, où s’affrontent, dès la prémisse, l’amour et l’honneur. Horace pose la loyauté familiale face à l’exigence de la patrie, tandis que Cinna ou la Clémence d’Auguste présente, dans son cadre politique, la question du pardon souverain. Polyeucte Martyr introduit un héroïsme chrétien, où la foi devient principe d’action dramatique. Ces pièces installent la figure cornéllienne du choix, où l’âme s’élève dans la résolution d’un conflit supérieur, et affirment l’architecture d’un théâtre gouverné par la nécessité intérieure.

Le versant historique et politique de l’œuvre se déploie dans La mort de Pompée, Nicomède, Sertorius et Othon, qui interrogent la légitimité, la transmission de l’autorité et l’équilibre des pouvoirs. L’intrigue y naît d’alliances mouvantes, de serments exposés aux circonstances et de la conscience des acteurs politiques. La dramaturgie privilégie le débat, la délibération et la démonstration, articulant émotions et arguments. Le poème dramatique devient ainsi laboratoire de la raison d’État, sans renoncer aux élans du cœur ni à l’exigence d’honneur. La parole scénique, soutenue par l’alexandrin, est l’instrument de cette mise à l’épreuve.

Le Menteur et La Suite du Menteur renouvellent la veine comique au sein d’un corpus dominé par l’héroïsme. La figure d’un jeune homme qui se raconte et se déguise en paroles engage une réflexion vive sur la vérité sociale, la réputation et la liberté prise avec les faits. Les intrigues, riches en quiproquos et reconnaissances, font jouer la plasticité du langage, capable d’inventer et d’orienter le réel. Dans ces comédies, la scène parisienne devient un miroir ironique des usages, où la virtuosité d’expression et la précision des situations composent une poétique du plaisir et de l’intelligence.

Le théâtre du merveilleux occupe une place singulière avec Andromède et La Conquête de la Toison d’or, où la machine, la musique et la peinture scénique déploient un imaginaire héroïque. Le vers soutient le déploiement visuel, ordonnant le spectacle sans le subordonner. Psyché, réalisée en collaboration, inscrit la parole cornéllienne dans la forme de la tragédie-ballet, au croisement de la danse, de la musique et du chant. Ces entreprises confirment l’attention de Corneille à tous les régimes du théâtre, depuis la vivacité comique jusqu’à la solennité tragique, en passant par la merveille scénographique des grandes fêtes dramatiques.

Les pièces de la maturité et des dernières années poursuivent cette enquête sur la décision et la responsabilité. Théodore vierge et martyre associe spiritualité et enjeu dramatique. Héraclius, Don Sanche d’Aragon et Nicomède interrogent l’identité, la souveraineté et la fidélité. Puis Pertharite, Œdipe, Sertorius, Sophonisbe, Othon, Agésilas, Attila, Tite et Bérénice, Pulchérie et Suréna affinent des formes plus dépouillées, où la densité des conflits et la précision de la langue cherchent une intensité ramassée. Les intrigues y confrontent, sans dénouements révélés ici, l’amour, le devoir, l’ambition et les exigences contradictoires de l’ordre public.

Cette œuvre s’unit par des thèmes constants. Le héros cornéllien se définit par la volonté, la capacité de tenir parole et la quête d’une grandeur qui ne s’oppose pas au scrupule moral. Les conflits se formulent en débats clairs, où chaque point de vue vise la justesse autant que la victoire. La langue, dominée par l’alexandrin, privilégie l’élan oratoire, l’antithèse et la construction symétrique des scènes. La tension entre destin et liberté s’y traduit moins par la fatalité que par le choix. Ainsi, l’art de Corneille édifie une dramaturgie de la résolution, exigeante pour l’acteur comme pour le spectateur.

Les Œuvres critiques réunies ici éclairent ce théâtre de l’intérieur. Par des préfaces, des notices et des textes de réflexion, Corneille examine les finalités du poème dramatique, la notion de vraisemblance, les exigences de bienséance et l’alliance du plaisir et de l’instruction. Il y commente ses propres essais, discute la réception et précise la méthode qui gouverne son écriture. Ces pages, adossées aux pièces, offrent un compagnon de lecture indispensable, montrant comment l’expérience de la scène et l’attention au public se transforment en principes poétiques, sans jamais rigidifier l’invention.

L’Excuse à Ariste et l’Imitation de Jésus-Christ complètent le tableau. La première relève d’une défense poétique et critique située dans les années 1630, révélant la conscience qu’a l’auteur de son art et de ses conditions. La seconde transpose en vers français un texte spirituel majeur, où le souci de clarté, d’élévation et de mesure prolonge, sur un autre terrain, la quête de rectitude déjà sensible au théâtre. L’ensemble souligne la diversité d’une œuvre qui articule, dans une même exigence, le plaisir scénique, la réflexion morale et l’attention au langage, et justifie une édition intégrale pour lecteurs, chercheurs et praticiens.

Biographie de l’auteur

Table des matières

Pierre Corneille (1606–1684) est une figure majeure du théâtre français du XVIIe siècle, dont l’œuvre accompagne la consolidation de l’esthétique classique entre les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Poète dramatique de premier plan, il explore la tension entre passion, honneur et raison d’État, et donne à l’alexandrin une vigueur oratoire devenue exemplaire. Sa carrière, qui s’étend des années 1630 aux années 1670, embrasse la comédie, la tragi-comédie et la tragédie. Ses pièces, souvent ancrées dans l’Antiquité ou l’histoire, ont durablement marqué la scène française, autant par l’art du conflit moral que par la construction dramatique et la puissance du verbe.

Formé chez les jésuites à Rouen, puis juriste de formation, Corneille s’oriente très tôt vers la scène parisienne. Ses premières comédies imposent un regard vif sur les mœurs urbaines et le langage de la galanterie: Mélite (1630), Clitandre ou l’Innocence persécutée (1631), La Veuve (1632), La Galerie du Palais (1633), La Suivante (1634) et La Place Royale. On le sollicite aussi pour des collaborations, comme La Comédie des Tuileries. Dans ces œuvres initiales, il affine une dramaturgie de la repartie, des quiproquos et des intrigues amoureuses, où transparaissent déjà son sens de l’argumentation et une observation aiguë des usages sociaux.

À partir du milieu des années 1630, Corneille élargit son registre. Médée (1635) inaugure son versant tragique en renouant avec la tradition antique et le pathétique héroïque. L’Illusion comique (1636) pousse plus loin l’expérimentation baroque: théâtre dans le théâtre, brouillage des niveaux de réalité, métamorphoses des personnages et des genres. Cette période de recherche, qui croise comédie, tragi-comédie et tragédie, installe un art de la surprise scénique et de la complexité morale. Elle prépare les grands affrontements d’idées et de valeurs qui structureront ses chefs-d’œuvre ultérieurs.

Le Cid (1636) le propulse au premier rang. Son succès retentissant déclenche une querelle portant sur les règles, la bienséance et la vraisemblance, débat fondateur de la doctrine classique. Corneille y gagne une notoriété considérable et poursuit par trois tragédies majeures: Horace (1640), Cinna ou la Clémence d’Auguste (1641) et Polyeucte Martyr (1643). Ces pièces conjuguent grandeur politique et examen du devoir, de la clémence et de la foi. Elles affirment un théâtre de la décision et de la parole, où l’argumentation, la tension des arguments et l’exigence morale s’unissent à la beauté du vers.

Au milieu du siècle, sa fécondité est remarquable. La mort de Pompée (1644), Rodogune princesse des Parthes (1644) et Héraclius empereur d’Orient (1647) renouvellent l’art tragique par la variété des intrigues et la vigueur rhétorique. Avec Andromède (1650), spectacle à machines, il s’essaie à une imagerie scénique ambitieuse, tandis que Don Sanche d’Aragon (1650) prolonge ses explorations politiques. Sur un autre versant, Le Menteur (1644) et La Suite du Menteur réinventent la comédie de caractère et de situation dans une veine brillante, issue de modèles hispaniques, où le langage et la duplicité dramatique deviennent ressorts centraux.

Nicomède (1651) impressionne par la liberté de ton et la subtilité politique, mais l’échec de Pertharite (1652) entraîne un retrait provisoire. Corneille revient avec Œdipe (1659) et multiplie ensuite les tragédies: La conquete de la toison d’or (1660), Sertorius (1662), Sophonisbe (1663), Othon (1664), Agésilas (1666), Attila (1667), Tite et Bérénice (1670). Psyché (1671), entreprise de collaboration scénique, témoigne d’un goût pour les formes mêlées; Pulchérie (1672) et Suréna (1674) ferment la série. Ces œuvres tardives, d’une austérité parfois accrue, rencontrent une réception contrastée tout en approfondissant l’analyse du pouvoir, de la constance et des passions.

Corneille ne se limite pas à la scène. Ses Œuvres critiques, parmi lesquelles l’Excuse à Ariste (1633 ou 1636), réfléchissent aux exigences morales et poétiques du théâtre. Il donne aussi une paraphrase en vers de l’Imitation de Jésus-Christ, signe d’une sensibilité spirituelle qui irrigue certaines tragédies. Retiré progressivement, il meurt en 1684. Son héritage demeure central: matrice de la tragédie française, référence de l’éloquence dramatique, sa langue et ses situations continuent de nourrir la scène contemporaine et l’enseignement, où Le Cid, Horace, Cinna et Polyeucte restent des jalons du répertoire et de la pensée dramatique.

Contexte historique

Table des matières

La trajectoire dramatique de Pierre Corneille, de 1630 à 1674, se déploie au cœur d’un XVIIe siècle français traversé par centralisation monarchique, guerres européennes et essor des institutions culturelles. Les œuvres rassemblées vont des comédies de jeunesse situées dans le Paris contemporain, comme Mélite ou La Galerie du Palais, aux tragédies politiques et religieuses inspirées de l’Antiquité romaine et du monde byzantin, telles Cinna, Polyeucte ou Héraclius. Elles dialoguent avec les événements du règne de Louis XIII, la régence d’Anne d’Autriche, la Fronde et l’affirmation de Louis XIV, tout en intégrant des modèles poétiques méditerranéens, notamment espagnols et italiens, alors dominants sur la scène européenne.

Au début des années 1630, le théâtre professionnel parisien se stabilise autour de salles permanentes comme l’Hôtel de Bourgogne et, bientôt, le Théâtre du Marais. Un public urbain mêlant noblesse de robe, officiers, étudiants et bourgeoisie cultive un goût pour la comédie d’intrigue, l’esprit de salon et la conversation. Mélite (1630), La Veuve (1632), La Galerie du Palais (1633) et La Suivante (1634) s’inscrivent dans cette sociabilité nouvelle, marquée par les librairies du Palais et l’émergence d’un marché du livre dramatique. La Comédie des Tuileries, œuvre collective du cercle de Richelieu, illustre l’influence croissante du pouvoir sur les formes scéniques.

Sous le ministère de Richelieu, la monarchie renforce l’ordre public et la raison d’État. Le théâtre devient un espace privilégié pour méditer le rapport entre autorité et passions. Médée (1635) et L’Illusion comique (1636) sondent les pouvoirs de l’art, tandis que Le Cid (1636) pose, à partir d’un sujet espagnol, la question de l’honneur et du service. Horace (1640) et Cinna (1641) cadrent ces enjeux dans la Rome augustéenne, laboratoire moral et politique où l’obéissance, la clémence et la fidélité au souverain sont mises en examen, en résonance avec les débats sur l’obéissance civile dans la France contemporaine.

La querelle suscitée par Le Cid au milieu des années 1630 consacre l’Académie française, fondée en 1635, comme arbitre des bienséances et de la vraisemblance. Sollicitée pour évaluer la pièce, elle énonce des réserves qui orientent la doctrine naissante du classicisme. Corneille réagit par une réflexion théorique durable, perceptible dans Excuse à Ariste (1633 ou 1636) et, plus tard, dans ses Discours et Examens réunis parmi ses Œuvres critiques. La tension entre liberté d’invention et règles dramatiques, entre histoire exemplaire et vérité poétique, traverse ensuite Cinna, Polyeucte et Rodogune, où l’exigence de cohérence dramatique s’affermit sans étouffer l’élan tragique.

La France est engagée, de 1635 à 1659, dans une guerre prolongée contre l’Espagne, dans le cadre élargi de la guerre de Trente Ans. Paradoxe fécond, l’Espagne reste un modèle littéraire majeur. Corneille puise dans la comedia pour renouveler l’intrigue et la galanterie: Le Cid s’inspire de Guillén de Castro; Le Menteur (1644) adapte Juan Ruiz de Alarcón; Don Sanche d’Aragon (1650) réinvestit la matière ibérique. Ces emprunts, loin de l’imitation servile, traduisent la circulation des formes en Europe et la capacité de la scène française à transformer des récits hispaniques en instruments d’exploration morale et politique propres au public parisien.

La montée d’une piété post-tridentine soutient l’intérêt pour le martyre et la conscience religieuse. Polyeucte Martyr (1643) et Théodore vierge et martyre (1646) projettent, dans l’Antiquité chrétienne, les débats contemporains sur la liberté de croire, la conversion et le conflit des devoirs. Sans commenter directement les querelles confessionnelles françaises, ces pièces inscrivent la foi dans la dramaturgie de l’héroïsme. À distance de la scène, l’Imitation de Jésus-Christ, versifiée par Corneille vers le milieu des années 1650, atteste un engagement spirituel continu, en dialogue avec une culture dévote largement diffusée par les collèges et les réseaux de lecture pieuse.

La Fronde (1648-1653) secoue l’autorité royale et bouleverse les circuits du spectacle. Les théâtres subissent fermetures et incertitudes, le public se fragmente, et la question de la légitimité politique prend une acuité nouvelle. La mort de Pompée (1644) et plus tard Sertorius (1662) examinent les dangers des guerres civiles romaines. Nicomède (1651), à la veille des troubles parisiens, fait valoir une résistance magnanime à l’injustice. Sans être des allégories d’événements précis, ces tragédies offrent des modèles de conduite, où prudence, modération et grandeur d’âme sont pesées face à l’ambition et à la trahison.

La régence d’Anne d’Autriche et l’influence de Mazarin favorisent l’implantation d’artistes italiens et de nouvelles techniques scéniques. Les spectacles à machines, portés par la scénographie importée et l’invention de dispositifs rapides de changements de décor, transforment la relation au merveilleux. Andromède (1650) et La conquete de la toison d’or (1660) illustrent cet élan, conciliant narration mythologique et splendeur visuelle. Présentées dans des espaces royaux comme le Petit-Bourbon ou les Tuileries, ces pièces participent à la culture de cour qui associe musique, décor, danse et poésie pour magnifier un pouvoir se voulant pacificateur et protecteur des arts.

L’affermissement du pouvoir personnel de Louis XIV à partir de 1661 consacre le théâtre comme instrument de prestige et de réflexion sur la souveraineté. Othon (1664) et Attila (1667) sondent les dilemmes des chefs entre autorité, alliance et passion. Tite et Bérénice (1670) et Pulchérie (1672) explorent l’éthique des gouvernants sous le signe du renoncement. Dans ce moment de classicisme triomphant, la concision de l’action, la pureté de la langue et l’ordonnancement moral se renforcent, sans exclure les tensions tragiques, comme en témoigne Suréna (1674), ultime tragédie où grandeur politique et fragilité humaine demeurent inséparables.

L’Antiquité sert chez Corneille de laboratoire moral et civique. Horace confronte la fidélité familiale aux exigences de la cité; Cinna met en scène la clémence comme outil de stabilisation du pouvoir; Polyeucte interroge la hiérarchie entre loi, foi et amour. La référence romaine permet de formuler, à distance des censures du présent, des scénarios de crise et de pacification. Œdipe (1659) réactive la tragédie grecque pour examiner la connaissance et la responsabilité. Par ces médiations historiques, la collection offre aux spectateurs des miroirs de conduite, libérant un débat éthique que la France baroque conduit déjà dans ses sermons, collèges et salons.

Les figures féminines de la collection participent aux débats sur dynastie, alliance et autorité. Rodogune princesse des Parthes (1644) et Sophonisbe (1663) montrent des héroïnes prises dans l’entrelacs de la politique et de l’affect. Pulchérie et Tite et Bérénice, au seuil des années 1670, articulent raison d’État et renoncement amoureux, au moment où la monarchie française, après la paix des Pyrénées (1659), s’affiche comme arbitre des successions et des mariages princiers en Europe. Sans moraliser à l’excès, ces tragédies révèlent la place réelle des femmes dans les stratégies de légitimation du pouvoir.

Les comédies de jeunesse de Corneille documentent finement la culture urbaine parisienne. La Place Royale met en débat le dilemme entre liberté et engagement amoureux; La Veuve observe les transactions sociales autour du mariage et du patrimoine; La Galerie du Palais capte l’effervescence des boutiques et l’essor du livre. Le Menteur renouvelle la comédie de mœurs par le mensonge comme stratégie sociale, dans un monde régi par réputation et conversation. Ces pièces résonnent avec l’activité des salons et l’esthétique précieuse, où politesse, esprit et maîtrise du langage définissent l’identité et la réussite.

Réseaux et collaborations structurent la vie théâtrale. La Comédie des Tuileries ressortit au cercle de Richelieu et à la pratique des pièces collectives. À l’autre extrémité de la période, Psyché (1671) illustre la convergence des arts du spectacle à la cour, réunissant théâtre, musique et danse dans un grand divertissement à machines conçu avec Molière, Quinault et Lully. Entre ces pôles, les troupes de l’Hôtel de Bourgogne et du Marais façonnent la réception des œuvres par leur répertoire et leur style de jeu, tandis que la mobilité des comédiens et la concurrence des salles stimulent l’innovation dramaturgique.

L’écriture critique accompagne la scène. Corneille, soucieux de doctrine, annote ses pièces et publie des Discours sur le poème dramatique, tout en rédigeant des Examens pour ses tragédies et comédies. Excuse à Ariste défend la liberté de l’invention contre des reproches de non-conformité aux règles. Ces textes, regroupés parmi ses Œuvres critiques, participent à la codification du classicisme, aux côtés des jugements de l’Académie et des remarques linguistiques qui se diffusent alors. Ils donnent à lire comment l’auteur réinterprète sa pratique à la lumière de l’expérience scénique, de la réception publique et des exigences d’une langue normée.

La production et la circulation des pièces dépendent de cadres juridiques et matériels. Les privilèges d’impression, les dédicaces à des protecteurs et la publication en recueils assurent diffusion et contrôle. Le passage du manuscrit joué au texte imprimé stabilise des versions, mais n’abolit pas l’adaptation scénique. La chronologie, marquée par des interruptions dues aux troubles politiques ou aux deuils publics, éclaire la carrière, comme l’accueil froid réservé à Pertharite (1652) dans un contexte instable. En province, des tournées et des lectures prolongent l’audience, tandis que les libraires du quartier du Palais deviennent des relais majeurs.

La théâtralité baroque s’épanouit aussi grâce aux progrès techniques et à la formation humaniste. Les collèges jésuites et oratoriens cultivent rhétorique, latin et histoire, nourrissant le répertoire antique. Sur le plan scénique, toiles peintes, trappes, châssis et changements à vue facilitent les illusions d’Andromède ou de La conquete de la toison d’or. L’urbanisation et l’amélioration des réseaux postaux favorisent la correspondance critique, les échanges de livrets et la notoriété des auteurs. Cette conjonction de savoirs, d’ateliers et de circuits de diffusion permet à des formes variées, de la comédie de mœurs à la tragédie d’État, de coexister.

La réception des œuvres de Corneille oscille entre enthousiasme, débat et relecture. Dès le XVIIe siècle, Le Cid, Horace, Cinna et Polyeucte s’imposent au répertoire malgré controverses. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la tradition scolaire et la critique néoclassique fixent une image d’auteur des vertus civiques, tandis que l’ère romantique réévalue l’énergie baroque de L’Illusion comique. Aux XXe et XXIe siècles, la mise en scène explore les ambiguïtés politiques, le jeu des illusions et la tension entre règle et liberté, révélant l’actualité de Nicomède, Sertorius ou Suréna face aux débats contemporains sur pouvoir et conscience individuelle.

Synopsis (Sélection)

Table des matières

Comédies de jeunesse (Mélite; Clitandre ou l’Innocence persécutée; La Veuve; La Galerie du Palais; La Suivante; La Place Royale; La Comédie des Tuileries)

Ces comédies de mœurs peignent le badinage amoureux, les quiproquos et les codes de l’honnêteté dans un milieu urbain, où la faveur et la réputation orientent les cœurs. Corneille y affine une réplique vive et une intrigue mobile, révélant déjà le goût des identités trompeuses, de la parole efficace et des premières épreuves d’honneur.

Tournant baroque et héroïque (Médée; L’Illusion comique; Le Cid)

Entre la vengeance démesurée de Médée, la mise en abyme de L’Illusion comique et le conflit honneur-amour du Cid, s’affirme une poétique où l’illusion scénique rencontre l’élévation morale. L’excès des passions y devient matière à choix souverains, inaugurant le héros cornélien, tendu entre obligation et désir.

Vertu romaine et foi (Horace; Cinna ou la Clémence d’Auguste; Polyeucte Martyr)

Ces tragédies interrogent la raison d’État, la clémence au pouvoir et la ferveur religieuse, en posant des cas de conscience où l’honneur et la foi rivalisent avec les liens du sang. Le style se resserre en une rhétorique de la décision, faisant de l’alexandrin l’instrument d’une grandeur d’âme active.

1644: politique et duplicité (La mort de Pompée; Le Menteur; La Suite du Menteur; Rodogune princesse des Parthes)

D’un côté, la scène tragique expose la lutte pour la domination et l’ambiguïté des fidélités, jusqu’aux rivalités dynastiques et à la manipulation intime; de l’autre, la comédie éprouve le pouvoir du discours et la précarité des identités. L’ensemble met en balance noirceur politique et éclat comique, montrant que la parole, selon son usage, peut faire ou défaire les destins.

Martyrs et identités dynastiques (Théodore vierge et martyre; Héraclius empereur d’Orient)

La foi affrontant la contrainte et la quête de légitimité au sommet de l’État structurent ces drames, où l’épreuve intime rejoint le trouble des noms et des filiations. Le suspense naît de révélations morales et politiques, au service d’une méditation sur la constance, la vérité et la dignité.

Héroïsmes et spectacles (Andromède; Don Sanche d’Aragon; Nicomède; Pertharite)

Entre merveilleux mythologique, comédie héroïque et politique des cours, ces pièces marient panache, reconnaissance et calcul. La grandeur du geste et l’art de la persuasion s’y disputent le premier rôle, tandis que la question de la légitimité et de la fidélité modèle les issues.

Retours à l’Antique I (Œdipe; La conquete de la toison d’or; Sertorius; Sophonisbe; Othon)

Œdipe, Sophonisbe et Othon sondent la fatalité et les mécanismes du pouvoir, quand La conquete de la toison d’or et Sertorius déclinent l’ambition sous des formes épique et politique. Corneille y compose des architectures rigoureuses où l’éthique du choix se mesure aux forces de l’Histoire et du destin.

Retours à l’Antique II et fin de parcours (Agésilas; Attila; Tite et Bérénice; Psyché; Pulchérie; Suréna)

Ces pièces tardives opposent l’âpreté du politique et la tentation du renoncement, de la figure conquérante à la mélancolie des adieux, avec des incursions allégoriques et mythologiques. Le ton se fait plus dépouillé et réflexif, privilégiant l’intensité morale, les dilemmes d’amour et d’empire, et une éloquence intériorisée.

Œuvres critiques et spirituelles (Œuvres critiques; Excuse à Ariste; Imitation de Jésus-Christ)

Réflexions poétiques et défenses d’auteur éclairent la conception cornélienne de l’action, du vraisemblable et de l’efficacité scénique, tandis qu’une méditation spirituelle transpose l’idéal de réforme intérieure. Ensemble, ces textes formulent une éthique du théâtre et de la conduite, entre lucidité sur l’art et exigence morale.

Pierre Corneille: Oeuvres complètes

Table des Matières Principale
THÉÂTRE
Mélite (1630)
Clitandre ou l'Innocence persécutée (1631)
La Veuve (Corneille) (1632)
La Galerie du Palais (1633)
La Suivante (1634)
La Place Royale
La Comédie des Tuileries
Médée (1635)
L’Illusion comique (1636)
Le Cid (1636)
Horace (1640)
Cinna ou la Clémence d'Auguste (1641)
Polyeucte Martyr (1643)
La mort de Pompée (1644)
Le Menteur (1644)
La Suite du Menteur
Rodogune princesse des Parthes (1644)
Théodore vierge et martyre (1646)
Héraclius empereur d’Orient (1647)
Andromède (1650)
Don Sanche d’Aragon (1650)
Nicomède (1651)
Pertharite (1652)
Œdipe (1659)
La conquete de la toison d’or (1660)
Sertorius (1662)
Sophonisbe (1663)
Othon (1664)
Agésilas (1666)
Attila (1667)
Tite et Bérénice (1670)
Psyché (1671)
Pulchérie (1672)
Suréna (1674)
THÉORIE LITTÉRAIRE
Œuvres critiques
POÉSIE
Excuse à Ariste (1633 ou 1636)
TRADUCTION
Imitation de Jésus-Christ

Mélite (1630)

Table des matières
Contenu
ACTE I
Scène I
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
ACTE II
Scène I
Scène II
Scène IV
ACTE III
Scène I
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
ACTE IV
Scène I
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
ACTE V
Scène I
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI

ACTE I

Scène I

Table des matières

Éraste, Tircis

Éraste

Je te l’avoue, ami, mon mal est incurable; Je n’y sais qu’un remède, et j’en suis incapable Le change serait juste, après tant de rigueur; Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance; Si j’ose en murmurer, ce n’est qu’en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment D’un seul de ses regards l’adorable contrainte Me rend tous mes liens, en resserre l’étreinte, Et par un si doux charme aveugle ma raison, Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.

Son oeil agit sur moi d’une vertu si forte, Qu’il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, Et soutient mon amour contre sa cruauté; Mais ce flatteur espoir qu’il rejette en mon âme N’est qu’un doux imposteur qu’autorise ma flamme, Et qui, sans m’assurer ce qu’il semble m’offrir, Me fait plaire en ma peine, et m’obstine à souffrir.

Tircis

Que je te trouve, ami, d’une humeur admirable!

Pour paraître éloquent tu te feins misérable: Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs saurais adoucir les traits de tes malheurs?

e t’imagine pas qu’ainsi sur ta parole, D’une fausse douleur un ami te console: Ce que chacun en dit ne m’a que trop appris Que Mélite pour toi n’eut jamais de mépris.

Éraste

Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d’une vaine apparence Ses mépris sont cachés, et s’en font mieux sentir, Et n’étant point connus, on n’y peut compatir.

Tircis

En étant bien reçu, du reste que t’importe?

C’est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.

Éraste

Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux Elle souffre aisément mes soins et mon service; Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, Parler de l’hyménée à ce coeur de rocher, C’est l’unique moyen de n’en plus approcher.

Tircis

Ne dissimulons point; tu règles mieux ta flamme, Et tu n’es pas si fou que d’en faire ta femme.

Éraste

Quoi! tu sembles douter de mes intentions?

Tircis

Je crois malaisément que tes affections, Sur l’éclat d’un beau teint qu’on voit si périssable, Règlent d’une moitié le choix invariable.

Tu serais incivil de la voir chaque jour Et ne lui pas tenir quelque propos d’amour; Mais d’un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l’hyménée.

Tu sais qu’on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis…

Éraste

Trêve de ces raisons;

Mon amour s’en offense, et tiendrait pour supplice De recevoir des lois d’une sale avarice; Il me rend insensible aux faux attraits de l’or, Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

Tircis

Si c’est là le chemin qu’en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c’est que de vivre.

Ces visages d’éclat sont bons à cajoler, C’est là qu’un apprenti£, doit s’instruire à parler; J’aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de saison Il faut feindre des maux, demander guérison, Donner sur le phébus, promettre des miracles; jurer qu’on brisera toutes sortes d’obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un.

Éraste

Passe pour des beautés qui sont dans le commun C’est ainsi qu’autrefois j’amusai Crisolite; Mais c’est d’autre façon qu’on doit servir Mélite.

Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n’est qu’à la posséder.

Le jour qu’elle naquit, Vénus, bien qu’immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l’envi, descendirent des cieux, Pour se donner l’honneur d’accompagner ses yeux; Et l’Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage.

Tircis

Tu le prends d’un haut ton, et je crois qu’au besoin Ce discours emphatique irait encor bien loin.

Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore Que bien qu’une beauté mérite qu’on l’adore, Pour en perdre le goût, on n’a qu’à l’épouser.

Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu’une femme fût-elle entre toutes choisie, On en voit en six mois passer la fantaisie.

Tel au bout de ce temps n’en voit plus la beauté Qu’avec un esprit sombre, inquiet, agité; Au premier qui lui parle ou jette l’oeil sur elle, Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle; Ce n’est plus lors qu’une aide à faire un favori, Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

Éraste

Ces caprices honteux: et ces chimères vaines Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d’honneur N’a point à redouter l’appas d’un suborneur.

Tircis

Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile, Et l’hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu’il faut l’appréhender à l’égal du tombeau.

S’attacher pour jamais aux côtés d’une femme!

Perdre pour des enfants le repos de son âme!

Voir leur nombre importun remplir une maison!

Ah! qu’on aime ce joug avec peu de raison!

Éraste

Mais il y faut venir; c’est en vain qu’on recule, C’est en vain qu’on refuit’, tôt ou tard on s’y brûle; Pour libertin qu’on soit, on s’y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé, Nous te verrons un jour songer au mariage.

Tircis

Alors ne pense pas que j’épouse un visage le règle mes désirs suivant mon intérêt.

Si Doris me voulait, toute laide qu’elle est, je l’estimerais plus qu’Aminte et qu’Hippolyte; Son revenu chez moi tiendrait lieu de mérite: C’est comme il faut aimer. L’abondance des biens Pour l’amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l’esprit, la bonne mine, Échauffent bien le coeur, mais non pas la cuisine; Et l’hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours.

Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée.

L’argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d’éclat à la même laideur; Et tu ne peux trouver de si douces caresses Dont le goût dure autant que celui des richesses.

Éraste

Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, A peine pourrais-tu conserver ton avis.

Tircis

La raison en tous lieux est également forte.

Éraste

L’essai n’en coûte rien: Mélite est à sa porte; Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits, Que tu seras forcé toi-même à reconnaître Que si je suis un fou, j’ai bien raison de l’être.

Tircis

Allons et tu verras que toute sa beauté Ne saura me tourner contre la vérité.

Scène II

Table des matières

Mélite, Éraste, Tircis

Éraste

De deux amis, Madame, apaisez la querelle.

Un esclave d’Amour le défend d’un rebelle, Si toutefois un coeur qui n’a jamais aimé, Fier et vain qu’il en est, peut être ainsi nommé.

Comme dès le moment que je vous ai servie, J’ai cru qu’il était seul la véritable vie, Il n’est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord.

je me suis donc piqué contre sa médisance, Avec tant de malheur ou tant d’insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d’équité N’ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l’amène ici, n’ayant plus que répondre, Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre.

Mélite

Vous deviez l’assurer plutôt qu’il trouverait En ce mépris d’Amour qui le seconderait.

Tircis

Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l’amour une plus haute estime, je plains les malheureux: à qui vous en donnez, Comme à d’étranges maux par leur sort destinés.

Mélite

Ce reproche sans cause avec raison m’étonne.

je ne reçois d’amour et n’en donne à personne.

Les moyens de donner ce que je n’eus jamais?

Éraste

Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice.

Mélite

Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

Éraste

Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.

Mélite

Il est rare qu’on porte avec si bon visage L’âme et le coeur ensemble en si triste équipage.

Éraste

Votre charmant aspect suspendant mes douleurs, Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

Mélite

Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d’un temps les froideurs de mon âme.

Éraste

Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, Et vous n’en conservez que faute de vous voir.

Mélite

Et quoi! tous les, miroirs ont-ils de fausses glaces?

Éraste

Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces?

De si frêles sujets ne sauraient exprimer Ce que l’amour aux coeurs peut lui seul imprimer, Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, Cette légère idée et faible connaissance Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors du pair de toutes les beautés.

Mélite

Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d’avoir sujet de m’entreprendre mieux.

Éraste

Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, Ne m’a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

Tircis

Sur peine d’être ingrate, il faut de votre part Reconnaître les dons que le ciel vous départ.

Éraste

Voyez que d’un second mon droit se fortifie.

Mélite

Voyez que son secours montre qu’il s’en défie.

Tircis

je me range toujours avec la vérité.

Mélite

Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.

Tircis

Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.

Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, Et prenant désormais des sentiments plus doux, Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.

Mélite

Un ennemi d’Amour me tenir ce langage!

Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m’en donnez pas.

Tircis

J’ai connu mon erreur auprès de vos appas Il vous l’avait bien dit.

Éraste

Ainsi donc, par l’issue

Mon âme sur ce point n’a point été déçue?

Tircis

Si tes feux en son coeur produisaient même effet, Crois-moi que ton bonheur serait bientôt parfait.

Mélite

Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrais bientôt, à m’entendre flatter, Concevoir quelque orgueil qu’il vaut mieux éviter.

Excusez ma retraite.

Éraste

Adieu, belle inhumaine,

De qui seule dépend et ma joie et ma peine.

Mélite

Plus sage à l’avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos.

Scène III

Table des matières

Éraste, Tircis

Éraste

Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme?

Que dis-tu de l’objet? que dis-tu de ma flamme?

Tircis

Que veux-tu que j’en die? elle a je ne sais quoi Qui ne peut consentir que l’on demeure à soi.

Mon coeur, jusqu’à présent à l’amour invincible, Ne se maintient qu’à force aux termes d’insensible; Tout autre que Tircis mourrait pour la servir.

Éraste

Confesse franchement qu’elle a su te ravir, Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d’amant le titre d’infidèle.

Rien que notre amitié ne t’en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner, Avec plaisir déjà prépare quelques veilles A de puissants efforts pour de telles merveilles.

Tircis

En effet, ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas.

Éraste

Tes feux n’iront-ils point plus avant que la rime?

Tircis

Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime.

Éraste

Mais si sans y penser tu te trouvais surpris?

Tircis

Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits.

J’aime bien ces discours de plaintes et d’alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes C’est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson; Mais j’en connais, sans plus, la cadence et le son.

Souffre qu’en un sonnet je m’efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre; Tu le pourras donner comme venant de toi.

Éraste

Ainsi ce coeur d’acier qui me tient sous sa loi Verra ma passion pour le moins en peinture.

le doute néanmoins qu’en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.

Tircis

Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage!

Éraste

Adieu. je suis content, j’ai ta parole en gage, Et sais trop que l’honneur t’en fera souvenir.

Tircis, seul.

En matière d’amour rien n’oblige à tenir; Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d’oublier leur promesse.

Scène IV

Table des matières

Philandre, CLORIS

Philandre

je meure, mon souci, tu dois bien me haïr Tous mes soins depuis peu ne vont qu’à te trahir.

Cloris

Ne m’épouvante point: à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j’aurai su quel est ce mauvais tour.

Philandre

Sache donc qu’il ne vient sinon de trop d’amour.

Cloris

eusse osé le gager qu’ainsi par quelque ruse on crime officieux porterait son excuse.

Philandre

Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, Que leur excès m’accable, et que pour m’en défaire J’y cherche des défauts qui puissent me déplaire.

J’examine ton teint dont l’éclat me surprit, Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit; Mais je n’en puis trouver un seul qui ne me charme.

Cloris

Et moi, je suis ravie, après ce peu d’alarme, Qu’ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Cloris, et jamais ne changer.

Philandre

Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t’en donne une entière assurance.

Cloris

Voilà fort doucement dire que sans ta foi Ma beauté ne pourrait te conserver à moi.

Philandre

je traiterais trop mal une telle maîtresse De l’aimer seulement pour tenir ma promesse Ma passion en est la cause, et non l’effet; Outre que tu n’as rien qui ne soit si parfait, Qu’on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l’esprit le plus volage.

Cloris

Ne m’en conte point tant de ma perfection Tu dois être assuré de mon affection, Et tu perds tout l’effort de ta galanterie, Si tu crois l’augmenter par une flatterie.

Une fausse louange est un blâme secret je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret; C’est mon plus grand bonheur, et le seul où j’aspire.

Philandre

Tu sais adroitement adoucir mon martyre; Mais parmi les plaisirs qu’avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens, Toujours entre la crainte et l’espoir en balance, Car s’il faut que l’amour naisse de ressemblance, Mes imperfections nous éloignant si fort, Qui oserais-je prétendre en ce peu de rapport?

Cloris

Du moins ne prétends pas qu’à présent je te loue, Et qu’un mépris rusé, que ton coeur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, Pour te rendre à mon tour ce que tu m’as prêté Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connais -en toi des défauts que je cache.

Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé.

Philandre

Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?

Cloris

Sans doute; et qu’aurais-tu qui me fût comparable?

Philandre

Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.

Cloris

C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.

Philandre

Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée.

Tu n’y vois que mon coeur, qui n’a plus un seul trait Que ceux qu’il a reçus de ton charmant portrait, Et qui tout aussitôt que tu t’es fait paraître, Afin de te mieux voir, s’est mis à la fenêtre.

Cloris

Le trait n’est pas mauvais; mais puisqu’il te plaît tant, Regarde dans mes yeux, ils t’en montrent autant, Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles.

Philandre

Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, Nous préparent un heur qui durera toujours.

Cependant, en faveur de ma longue souffrance…

Cloris

Tais-toi, mon frère vient.

Scène V

Table des matières

Tircis, Philandre, Cloris

Tircis

Si j’en crois l’apparence, Mon arrivée ici fait quelque contre-temps.

Philandre

Que t’en semble, Tircis?

Tircis

Je vous vois si contents, Qu’à ne vous rien celer touchant ce qu’il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourraient bien deviner Qu’un troisième ne fait que vous importuner.

Cloris

Dis ce que tu voudras; nos feux n’ont point de crimes, Et pour t’appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu’un hymen sacré, promis ces jours passés, Sous ton consentement les autorise assez.

Tircis

Ou je te connais mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu’elle n’arrive.

Cloris

Ta belle humeur te tient, mon frère.

Tircis

Assurément.

Cloris

Le sujet?

Tircis

J’en ai trop dans ton contentement.

Cloris

Le coeur t’en dit d’ailleurs.

Tircis

Il est vrai, je te jure

J’ai vu je ne sais quoi…

Cloris

Dis tout, je t’en conjure.

Tircis

Ma foi, si ton Philandre avait vu de mes yeux, Tes affaires, ma soeur, n’en iraient guère mieux.

Cloris

J’ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre.

Tircis

Tes vanités à part, repose-t’en sur moi Que celle que j’ai vue est bien autre que toi.

Philandre

Parle mieux de l’objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre aurait coûté la vie.

Tircis

Nous tomberons d’accord sans nous mettre en pourpoint’.

Cloris

Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point?

Tircis

Non, pas si tôt. Adieu: ma présence importune Te laisse à la merci d’Amour et de la brune.

Continuez les jeux que vous avez quittés.

Cloris

Ne crois pas éviter mes importunités Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable.

Tircis

Il n’est pas fort aisé d’arracher ce secret.

Adieu: ne perds point temps.

Cloris

Ô l’amoureux discret!

Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.

Philandre (Il retient Cloris, qui suit son frère.) C’est donc ainsi qu’on quitte un amant pour un frère?

Cloris

Philandre, avoir un peu de curiosité, Ce n’est pas envers toi grande infidélité Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu’au fond de son âme.

Nous en rirons après ensemble, si tu veux.

Philandre

Quoi! c’est là tout l’état que tu fais de mes feux?

Cloris

le ne t’aime pas moins pour être curieuse, Et ta flamme à mon coeur n’est pas moins précieuse.

Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.

Philandre

Ah, folle! qu’en t’aimant il faut souffrir de toi!

ACTE II

Scène I

Table des matières

Éraste

le l’avais bien prévu que ce coeur infidèle Ne se défendrait point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n’a point de faveurs que pour le dernier pris.

Sitôt qu’il l’aborda, je lus sur son visage De sa déloyauté l’infaillible présage; Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j’ai perdu.

Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l’aborder, son discours se confond, Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu’elle aime, Presque à tous les moments le ramène en lui-même; Et tout rêveur qu’il est, il n’a point de soucis Qu’un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis.

Lors, par le prompt effet d’un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange.

Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verraient ses passions, Sa bouche ne se plaît qu’en cette flatterie, Et tout autre propos lui rend sa rêverie.

Cependant chaque jour aux discours attachés, Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés Ils ont des rendez-vous où l’amour les assemble; Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; Encor tout de nouveau je la vois qui l’attend.

Que cet oeil assuré marque un esprit content!

Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire; Rends, sans plus digérer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t’en rire, et pour dernier effort Lui montrer en raillant combien elle a de tort.

Scène II

Table des matières

Éraste, Mélite

Éraste

Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c’est un prodige, Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion De vous conter l’excès de son affection.

Mélite

Vous savez que son âme en est fort dépourvue.

Éraste

Toutefois, ce dit-on, depuis qu’il vous a vue, Il en porte dans l’âme un si doux souvenir, Qu’il n’a plus de plaisir qu’à vous entretenir.

Mélite

Il a lieu de s’y plaire avec quelque justice L’amour ainsi qu’à lui me parait un supplice; Et sa froideur, qu’augmente un si lourd entretien, Le résout d’autant mieux à n’aimer jamais rien.

Éraste

Dites: à n’aimer rien que la belle Mélite.

Mélite

Pour tant de vanité j’ai trop peu de mérite.

Éraste

En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?

Mélite

Un peu plus que pour vous.

Éraste

De vrai, j’ai reconnu,

Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu’il faut si peu que rien à toucher mon courage.

Mélite

Encor si peu que c’est vous étant refusé, Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

Éraste

Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j’y pense; Sachant qu’il vous voyait, je m’étais bien douté Que je ne serais plus que fort mal écouté.

Mélite

Sans que mes actions de plus près j’examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine, Et s’il m’osait tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu’il fût deux jours.

Éraste

Si chaque objet nouveau de même vous engage, Il changera bientôt d’humeur et de langage.

Caressé maintenant aussitôt qu’aperçu, Qu’aurait-il à se plaindre, étant si bien reçu?

Mélite

Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie; Laissez en liberté mes inclinations.

Qui vous a fait censeur de mes affections?

Est-ce à votre chagrin que j’en dois rendre conte?

Éraste

Non, mais j’ai malgré moi pour vous un peu de honte De ce qu’on dit partout du trop de privauté Que déjà vous souffrez à sa témérité.

Mélite

Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

Éraste

Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes voeux de tant de gens d’honneur, Et d’ailleurs” si facile à ceux d’un suborneur?

Mélite

Ce n’est pas contre lui qu’il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance.

Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés L’avanceront chez moi plus que vous ne pensez.

Scène III

Éraste

C’est là donc ce qu’enfin me gardait ton caprice?

C’est ce que j’ai gagné par deux ans de service?

C’est ainsi que mon feu s’étant trop abaissé, D’un outrageux mépris se voit récompensé?

Tu m’oses préférer un traître qui te flatte; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j’éclate, Et que par la grandeur de mes ressentiments le laisse aller au jour celle de mes tourments.

Un aveu si public qu’en ferait ma colère Enflerait trop l’orgueil de ton âme légère, Et me convaincrait trop de ce désir abjet Qui m’a fait soupirer pour un indigne objet.

je saurai me venger, mais avec l’apparence De n’avoir pour tous deux que de l’indifférence.

Il fut toujours permis de tirer sa raison D’une infidélité par une trahison.

Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que par une adresse égale à tes forfaits Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.

‘esprit fourbe et vénal d’un voisin de Mélite Donnera prompte issue à ce que je médite.

A servir qui l’achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d’injuste où brille l’intérêt.

Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence.

Scène IV

Table des matières

Tircis, Cloris

Tircis

Ma soeur, un mot d’avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller’ dedans mon cabinet.

Cloris

C’est à quelque beauté que ta muse l’adresse?

Tircis

En faveur d’un ami je flatte sa maîtresse.

Vois si tu le connais, et si, parlant pour lui, J’ai su m’accommoder aux passions d’autrui.

Sonnet

Après l’oeil de Mélite il n’est rien d’admirable…

Cloris

Ah! frère, il n’en faut plus.

Tircis

Tu n’es pas supportable

De me rompre sitôt.

Cloris

C’était sans y penser;

Achève.

Tircis

Tais-toi donc, je vais recommencer.

Sonnet

Après l’oeil de Mélite il n’est rien d’admirable; Il n’est rien de solide après ma loyauté.

Mon feu, comme ion teint, je rend incomparable, Et je suis en amour ce qu’elle est en beauté.

Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable, Et bien qu’elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n’en est pas moins durable.

C’est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;

Car de ce que lei Dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d’amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j’ai tout l’amour.

Cloris

Tu l’as fait pour Éraste?

Tircis

Oui, j’ai dépeint sa flamme.

Cloris

Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?

Tircis

Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N’a de part en mes vers que celle de rimeur.

Cloris

Pauvre frère, vois-tu, ton silence t’abuse; De la langue ou des yeux, n’importe qui t’accuse Les tiens m’avaient bien dit malgré toi que ton coeur Soupirait sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j’ignorais encor qui tenait ta franchise, Et le nom de Mélite a causé ma surprise, Sitôt qu’au premier vers ton sonnet m’a fait voir Ce que depuis huit jours je brûlais de savoir.

Tircis

Tu crois donc que j’en tiens?

Cloris

Fort avant.

Tircis

Pour Mélite?

Cloris

Pour Mélite, et de plus que ta flamme n’excite Au coeur de cette belle aucun embrasement.

Tircis

Qui t’en a tant appris? mon sonnet?

Cloris

Justement.

Tircis

Et c’est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.

Un visage jamais ne m’aurait arrêté, S’il fallait que l’amour fût tout de mon côté.

Ma rime seulement est un portrait fidèle De ce qu’Éraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l’entretiens de mon affection, J’en ai toujours assez de satisfaction.

Cloris

Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie.

Tircis

je rêve, et mon esprit ne s’en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu’une vieille amitié de mon amour s’irrite, Qu’Éraste s’en offense et s’oppose à Mélite, Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, Et toujours balancé d’un contre-poids égal, J’ai honte de me voir insensible, ou perfide Si l’amour m’enhardit, l’amitié m’intimide.

Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé.

Cloris

Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c’est contre ton gré que l’amour te surmonte.

Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n’est pas ainsi qu’on m’en donne à garder.

A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C’est seulement alors qu’il n’y va rien du nôtre.

Chacun en son affaire est son meilleur ami, Et tout autre intérêt ne touche qu’à demi.

Tircis

Que du foudre à tes yeux j’éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie!

Cloris

C’est donc assurément son bien qui t’est suspect Son bien te fait rêver, et non pas son respect, Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n’obtienne ta maîtresse.

Tircis

Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir.

Cloris

Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir.

Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?

Tircis

Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.

Cloris

Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d’épouser?

Tircis

Presque à chaque moment.

Cloris

Laisse-le donc jaser.

Ce malheureux amant ne vaut pas qu’on le craigne; Quelque riche qu’il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu’on voit sans effet deux ans d’affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte.

On prend soudain au mot les hommes de sa sorte, Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu’ils offrent le coeur.

Tircis

Sa mère peut agir de puissance absolue.

Cloris

Crois que déjà l’affaire en serait résolue, Et qu’il aurait déjà de quoi se contenter, Si sa mère était femme à la violenter.

Tircis

Ma crainte diminue et ma douleur s’apaise; Mais si je t’abandonne, excuse mon trop d’aise.

Avec cette lumière et ma dextérité, J’en veux aller savoir toute la vérité.

Adieu.

Cloris

Moi, je m’en vais paisiblement attendre Le retour désiré du paresseux Philandre.

Un moment de froideur lui fera souvenir Qu’il faut une autre fois tarder moins à venir.

Scène V

Éraste, Cliton

Éraste, lui donnant une lettre.

Va-t’en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne saurait plus cacher Un feu qui la consume et qu’elle tient si cher.

Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d’émotion Ne te montrera rien de son intention.

Cliton

Cela vaut fait, Monsieur.

Éraste

Mais après ce message,

Sache avec tant d’adresse ébranler son courage, Que tu viennes à bout de sa fidélité.

Cliton

Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu’il donne dans le piège Ma tête sur ce point vous servira de piège; Mais aussi vous savez…

Éraste

Oui, va, sois diligent.

Ces âmes du commun n’ont pour but que l’argent; Et je n’ai que trop vu par mon expérience…

Mais tu reviens bientôt?

Cliton

Donnez-vous patience,

Monsieur; il ne nous faut qu’un moment de loisir, Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir.

Éraste

Comment?

Cliton

De ce carfour j’ai vu venir Philandre.

Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L’occasion commode à seconder mes coups: Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous.

Scène VI

Philandre, Éraste, Cliton

Philandre (Éraste est caché et les écoute.) Quelle réception me fera ma maîtresse?

Le moyen d’excuser une telle paresse!

Cliton

Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci.

Philandre

Qui est-ce?

Cliton

Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu’un homme jamais n’oserait se promettre.

Ouvrez-la seulement.

Philandre

Va. tu n’es qu’un conteur.

Cliton

Je veux mourir au cas qu’on me trouve menteur.

Lettre supposée de Mélite à Philandre.

Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m’échappe en faveur de vos mérites pour vous apprendre que c’est Mélite qui vous écrit, et qui voué aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affections contentez-vous de cet entretien par lettres, jusqu’à ce qu’elle ait été de l’esprit de sa mère quelques personnes qui n’y sont que trop bien pour son contentement.

Éraste, feignant d’avoir lu la lettre par-dessus son épaule.

C’est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu’il obtient ainsi de sa seule vertu Ce qu’Éraste et Tircis ont en vain débattu!

Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu’une froideur depuis peu survenue, De tant de voeux perdus ayant su me lasser, N’attendait qu’un prétexte à m’en débarrasser.

Philandre

Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?

Éraste

Il en meurt.

Philandre

Ce courage à l’amour si rebelle?

Éraste

Lui-même.

Philandre

Si ton coeur ne tient plus qu’à demi, Tu peux le retirer en faveur d’un ami; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.

Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant, C’est de m’en revancher par un zèle impuissant; Et ma Cloris la prie, afin de s’en distraire, De tourner, s’il se peut, sa flamme vers son frère.

Éraste

Auprès de sa beauté qu’est-ce que ta Cloris?

Philandre

Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

Éraste

le veux qu’elle ait en soi quelque chose d’aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable?

Philandre

Qu’elle le soit ou non, je n’examine pas Si des deux l’une ou l’autre a plus ou moins d’appas.

J’aime l’une; et mon coeur pour toute autre insensible…

Éraste

Avise toutefois, le prétexte est plausible.

Philandre

J’en serais mal voulu des hommes et des Dieux.

Éraste

On pardonne aisément à qui trouve son mieux.

Philandre

Mais en quoi gît ce mieux?

Éraste

En esprit, en richesse.

Philandre

Ô le honteux motif à changer de maîtresse!

Éraste

En amour.

Philandre

Cloris m’aime, et si je m’ y connoi, Rien ne peut égaler celui qu’elle a pour moi.

Éraste

Tu te détromperas, si tu veux prendre garde A ce qu’à ton sujet l’une et l’autre hasarde.

L’une en t’aimant s’expose au péril d’un mépris; L’autre ne t’aime point que tu n’en sois épris: L’une t’aime engagé vers une autre moins belle; L’autre se rend sensible à qui n’aime rien qu’elle L’une au desçu des siens te montre son ardeur Et l’autre après leur choix quitte un peu sa froideur; L’une…

Philandre

Adieu des raisons de si peu d’importance Ne pourraient en un siècle ébranler ma constance.

Il dit ce vers à Cliton tout bas.

Dans deux heures d’ici tu viendras me revoir.

Cliton

Disposez librement de mon petit pouvoir.

Éraste, seul

Il a beau déguiser, il a goûté l’amorce; Cloris déjà sur lui n’a presque plus de force Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, Ruinant tout ensemble et le frère et la soeur.

Scène VII

Tircis, Éraste, Mélite

Tircis

Éraste, arrête un peu.

Éraste

Que me veux-tu?

Tircis

Te rendre

Ce sonnet que pour toi j’ai promis d’entreprendre.

Mélite, au travers d’une jalousie, cependant qu’Éraste lit le sonnet.

Que font-ils là tous deux? qu’ont-ils à démêler?