Poèmes en prose - Ivan Tourgueniev - E-Book

Poèmes en prose E-Book

Ivan Tourgueniev

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Dans les dernières années de sa vie, Tourgueniev écrivit une série de poèmes qu'il avait l'intention de publier sous le titre de Senilia. Longtemps demeurés dans ses carnets ou parus par extraits, les quatre-vingt trois poèmes sont présentés ici dans leur première traduction intégrale, accompagnée de notes et d'une étude, publiée par Charles Salomon en 1931.

EXTRAIT

Le dernier jour de juin ; tout autour de moi, ces milliers de verstes, c’est la Russie, c’est mon pays natal.
Le ciel tout entier n’est qu’une mer bleu foncé, sans une ride ; un seul petit nuage... on dirait tantôt qu’il y navigue, tantôt qu’il y plonge et disparaît. Pas un souffle, grande chaleur... l’air qu’on respire — du lait encore chaud !
Les alouettes grisollent ; les pigeons roucoulent dans leur jabot ; en silence, les hirondelles fendent l’air ; les chevaux s’ébrouent et mâchent ; les chiens n’aboient pas ; ils sont là, tranquilles, agitant paisiblement la queue.
Cela sent la fumée, l’herbe, un peu le goudron3, un peu le cuir aussi.
Les chènevières sont déjà drues et répandent dans l’air leur senteur suffocante, agréable pourtant.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev est un écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge russe né le 28 octobre 1818 à Orel et mort le 22 août 1883 à Bougival. Son nom était autrefois orthographié à tort Tourguénieff ou Tourguéneff.

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Seitenzahl: 156

Veröffentlichungsjahr: 2018

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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

— LITTÉRATURE RUSSE —

Ivan Tourgueniev

Тургенев Иван Сергеевич

1818 — 1883

POÈMES EN PROSE

Senilia

1882

Traduction de Charles Salomon, Bulletin de la Société d’études des Hautes-Alpes, 50ème année, 5ème série, Gap, 1931.

© La Bibliothèque russe et slave, 2014

© Charles Salomon, 1931

Couverture : Pavel BRULLOV, Véranda (1882)

Chez le même éditeur — Littérature russe

1. GOGOLLes Âmes mortes. Traduction d’Henri Mongault

2. TOURGUENIEVMémoires d’un chasseur. Traduction d’Henri Mongault

3. TOLSTOÏLes Récits de Sébastopol. Traduction de Louis Jousserandot

4. DOSTOÏEVSKIUn joueur. Traduction d’Henri Mongault

5. TOLSTOÏAnna Karénine. Traduction d’Henri Mongault

6. MEREJKOVSKILa Mort des dieux. Julien l’Apostat. Traduction d’Henri Mongault

7. BABELCavalerie rouge. Traduction de Maurice Parijanine

8. KOROLENKOLe Musicien aveugle. Traduction de Zinovy Lvovsky

9. KOUPRINELe Duel. Traduction d’Henri Mongault

10. GOGOLLe Révizor — Le Mariage. Traduction de Marc Semenoff

11. DOSTOÏEVSKIStépantchikovo et ses habitants. Traduction d’Henri Mongault

12. Les Bylines russes — La Geste du Prince Igor. Traductions de Louis Jousserandot et d’Henri Grégoire

13. PISSEMSKIMille âmes. Traduction de Victor Derély

14. RECHETNIKOVCeux de Podlipnaïa. Traduction de Charles Neyroud

15. TOURGUENIEVPoèmes en prose. Traduction de Charles Salomon

16. GONTCHAROVOblomov. Traduction de Jean Leclère

17. GOGOLVeillées d’Ukraine. Traduction d’Eugénie Tchernosvitow

Wage du zu irren und zu traumen.1

AU LECTEUR,

Mon cher lecteur, ne parcours pas ces poèmes dans leur ordre, jusqu’au bout : l’ennui te prendrait, probablement, et le livre te tomberait des mains. Mais lis-les à l’aventure, aujourd’hui un poème, un autre demain ; et il s’en trouvera un, peut-être, pour parler à ton cœur.2

1.  TOURGUÉNEV s’est servi dans d’autres occasions de cette citation de Schiller.

2.  STASIOULÉVITCH introduit cet avis au lecteur dans la note qu’il a placée en tête de la première publication des Poèmes en prose dans le Messager d’Europe, comme étant un fragment d’une lettre que lui a adressée TOURGUÉNEV en lui envoyant son manuscrit.

I

Le Village

Le dernier jour de juin1 ; tout autour de moi, ces milliers de verstes, c’est la Russie, c’est mon pays natal.

Le ciel tout entier n’est qu’une mer bleu foncé, sans une ride ; un seul petit nuage... on dirait tantôt qu’il y navigue, tantôt qu’il y plonge et disparaît. Pas un souffle, grande chaleur... l’air qu’on respire — du lait encore chaud !2

Les alouettes grisollent ; les pigeons roucoulent dans leur jabot ; en silence, les hirondelles fendent l’air ; les chevaux s’ébrouent et mâchent ; les chiens n’aboient pas ; ils sont là, tranquilles, agitant paisiblement la queue.

Cela sent la fumée, l’herbe, un peu le goudron3, un peu le cuir aussi.

Les chènevières sont déjà drues et répandent dans l’air leur senteur suffocante, agréable pourtant.

Un ravin profond, à pente douce. Quelques rangées de saules à grosses têtes, tout rongés dans le bas. Au fond, un ruisseau court sur un lit de petits cailloux qui tremblotent, dirait-on, sous sa moire lumineuse. Très loin, là où la terre et le ciel se rejoignent et se fondent, la ligne bleue d’une grande rivière.

Le long du ravin — d’un côté, de petites granges, bien propres, des resserres à provisions aux portes soigneusement closes ; de l’autre côté, cinq ou six izbas de sapin couvertes de lattes. Sur chacun de ces toits, une haute perche, avec une cage pour le sansonnet ; et au-dessus de chaque perron, un cheval raide, découpé dans le fer. Les vitres bosselées des fenêtres reflètent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des bouquets dans des cruches sont peinturés sur les volets. Devant chaque izba, un banc en bonne place, bien entretenu ; sur les remblais de terre qui courent le long des murs, des chats pelotonnés, leurs oreilles transparentes dressées ; au-dessus des seuils élevés, un trou d’ombre et de fraîcheur : l’entrée.

Je suis couché juste au bord du ravin, sur une couverture de cheval étendue par terre ; tout autour, des tas de foin, d’un foin fraîchement coupé, si parfumé qu’on en est entêté. Les paysans, en gens avisés, ont eu l’idée d’étendre leur foin devant les izbas : qu’il sèche encore un peu, en plein soleil — et puis, à la grange ! Comme on dormira bien sur ce foin-là !

De petites têtes bouclées émergent de chaque tas ; des poules à huppe cherchent dans le foin moucherons et menus insectes ; un chiot aux babines blanches se débat pour se débarrasser des herbes où il s’est empêtré.

La taille serrée bas par une ceinture, dans des chemises propres, chausses de lourdes bottes à revers, des gars aux boucles blondes, la poitrine appuyée contre une télègue dételée, font assaut de plaisanteries — tout leur est prétexte à rire.

Une jeune fille, à la figure ronde, regarde d’une fenêtre : elle rit ; est-ce de leurs bons mots, ou du tapage que font les petits dans le foin entassé ?

Une autre, de ses bras vigoureux, tire hors du puits un grand seau tout mouillé... le seau tremble et se balance à la corde en laissant tomber des gouttes de feu.

Et voilà debout devant moi une vieille dans un sarrau neuf à petits carreaux et chaussée d’une paire neuve aussi de bottes basses. Trois rangs de grosses perles en verre soufflé s’entortillent autour de son cou maigre et tanné ; un fichu jaune, moucheté de rouge4, serre sa tête blanche ; il tombe bas sur ses yeux ternis.

Mais ses vieux yeux rient, accueillants ; tout son visage ridé n’est que rire. Cette vieille doit bien aller sur les septante..., en son temps, c’était une beauté et ça se voit encore !5

Écartant ses doigts hâlés, elle tient de sa main droite un pot de lait froid non encore écrémé qu’elle vient de quérir à la cave ; les flancs du pot sont couverts de gouttelettes, on dirait de petites perles de verre. Sur la paume de sa main gauche, la vieille m’offre un chanteau de pain encore chaud. « Mange et bois tant que tu veux, dit-elle, hôte de passage ! »

Soudain, le coq chante et bat des ailes d’un air d’importance ; un veau, enfermé dans l’étable, lui répond, sans se presser, par un long meuglement.

On entend la voix de mon cocher : « Ça, c’est de l’avoine. »

Ô bien-être, tranquillité, abondance de la vie russe, au village devenu libre !6 Ô calme, ô délices !

Et je me dis : — Que la croix se dresse à Tsargrad, sur la coupole de Sainte-Sophie, est-ce nécessaire et tant d’autres choses que nous autres, gens de la ville, désirons si fort d’obtenir, — qu’importe tout cela ici, au village ?

Février 1878.

1. Le dernier jour de juin. Les éditions russes impriment juillet. Le nom de ces deux mois en écriture russe peut prêter à confusion ; mais le manuscrit original de la main de TOURGUÉNEV porte très clairement juin, et du reste toute cette description d’un village du gouvernement d’Orel ou de Toula, où l’on termine la fenaison, ne peut se rapporter qu’au mois de juin.

2.  L’édition HETZEL ajoute : tout est doux, caressant, rien ne dort, ni ne veut dormir, et le texte russe du manuscrit parisien porte en effet cette fin de phrase.

3.  HETZEL atténue les mauvaises odeurs par un parfum de fraise. TOURGUÉNEV a bien écrit les trois premières lettres du mot baie, « iag[oda] ». Mais il les a effacées. Il fallait ménager ou éclairer le lecteur français peu familier avec les choses russes. Le Roman Russe de MELCHIOR DE VOGUÉ ne devait paraître que quatre ans plus tard (son Avant-Propos est daté de mai 1886). De même, quelques lignes plus bas, l’éditeur français précisera que les bottes du jeune paysan sont à revers rouges, alors que le texte n’indique pas la couleur de ces revers qui pourraient être tout aussi bien jaunes. D’autres libertés de la traduction française s’expliquent par la même préoccupation.

4.  HETZEL : D’un mouchoir rouge à pois jaunes.

5.  HETZEL :Elle en a vu de dures, mais les souffrances ne l’ont pas brisée. Traduction de six mots qui se trouvent dans le manuscrit parisien, qu’omet STASIOULÉVITCH et qu’on pourrait rendre plus brièvement : Ce qu’elle a peine, ce n’est pas à dire ! Mais elle a résisté.

6. Au village devenu libre. Cette allusion à l’abolition du servage est impliquée par le texte russe : « au village libre ». La précision a dû être apportée par TOURGUÉNEV lui-même.

II

La Vieille

(Rêve)1

Je marchais dans un champ, un vaste champ, seul.

Et, soudain, je fus un peu surpris d’entendre, dans mon dos, des pas légers, prudents... Quelqu’un me suivait.

Je regardai, et je vis une petite vieille, courbée, couverte toute de haillons gris. Ils ne laissaient apercevoir qu’une figure jaune, ridée, édentée, un nez pointu.

Je m’approchai... Elle s’arrêta.

— Qui es-tu ? Que me veux-tu ? Tu es une pauvresse ? Tu attends une aumône ?

La vieille ne me répondit pas. Je me penchai vers elle, et je remarquai que ses deux yeux étaient recouverts par une taie opaque, blanchâtre, par une espèce de membrane semblable à celle de certains oiseaux qui s’en servent pour protéger leurs yeux d’une lumière trop vive.

Mais cette membrane, chez la vieille, ne bougeait pas, et cachait les pupilles... d’où je conclus qu’elle était aveugle.

Je répétai ma question :

— Tu veux une aumône ? Pourquoi me suis-tu ?

La vieille, cette seconde fois encore, ne répondit pas ; mais elle se renfrogna encore plus.

Je me détournai et poursuivis mon chemin.

Et voici que j’entendis de nouveau derrière moi les mêmes pas légers, cadencés, furtifs.

Je me dis : — Encore cette femme ! Que me veut-elle ? Mais aussitôt, complétant ma pensée : — Il est probable que, n’y voyant pas, elle aura perdu son chemin ; maintenant, elle se guide d’après le bruit de mes pas, afin d’arriver avec moi à quelque endroit habité. Oui, oui, c’est cela.

Mais, peu à peu, une inquiétude étrange s’empara de moi. Il me semblait que cette vieille ne me suivait pas seulement, mais qu’elle me dirigeait, qu’elle me poussait, tantôt à droite, tantôt à gauche, et que je lui obéissais malgré moi.

Cependant, je continuai à marcher... et voici que devant moi, sur mon chemin même, quelque chose de noir apparut et s’élargit... une sorte de trou. Ce fut comme un éclair.

« Une tombe ! » C’est donc là qu’elle me pousse !

Je me retournai brusquement. Et voilà que la vieille était de nouveau devant moi... Mais elle voit ! Elle me regarde avec de grands yeux, des yeux méchants qui présagent le malheur... des yeux d’oiseau de proie... Je me penchai sur son visage, sur ses yeux... Et de nouveau je vis cette membrane obscure et cette figure aveugle et stupide.

« Oh ! me dis-je, cette vieille, c’est ma destinée. La destinée à laquelle l’homme ne saurait échapper. »

« Ne pas échapper ! Ne pas échapper ! Quelle folie... il faut essayer. » Et je me précipitai dans une autre direction.

Je marche d’un pas rapide... Mais comme auparavant des pas bruissent derrière moi, tout près, tout près, et de nouveau, devant moi, la même tache sombre.

De nouveau, je fis demi-tour dans une autre direction... Et de nouveau le même bruissement, en arrière, et, en avant, la même tache menaçante.

Où que je me jette, tel un lièvre pourchassé par la meute, c’est toujours la même chose, toujours la même chose...

Halte ! me dis-je. Je saurai bien la tromper. Je n’irai nulle part. Et je m’assis par terre.

La vieille est derrière moi, à deux pas de moi. Je ne l’entends pas, mais je sens qu’elle est là.

Et tout d’un coup, que vois-je ? La tache, la tache sombre, la tache lointaine glisse, rampe, s’avance vers moi.

Mon Dieu ! Je me retourne, je regarde... La vieille a les yeux fixés sur moi, et un sarcasme tord sa bouche édentée.

— Tu n’y échapperas pas !

Février 1878.

1.  La Liste place ce morceau parmi les Rêves et le manuscrit porte ce mot en sous-titre.

III

Rencontre

(Rêve)1

Je rêvais : sous un ciel noir et bas, je traversais une plaine vaste et nue, jonchée de grandes pierres taillées à angles droits.

Entre elles serpentait une sente... Je la suivais, sans savoir où j’allais, ni pourquoi...

Tout à coup devant moi, sur la trace étroite, quelque chose apparut ; on eût dit un léger nuage... Je l’observai : le nuage devint une femme grande, élancée, vêtue de blanc, une mince ceinture lumineuse passée autour de la taille... À pas rapides, elle s’éloignait de moi.

Je ne voyais pas son visage, je ne voyais pas même ses cheveux, un tissu léger les recouvrait. Mais mon cœur tout entier m’emportait sur ses pas. Elle me semblait belle, chère et charmante... La rejoindre, contempler son visage, rencontrer ses yeux, je le voulais, il le fallait... Je voulais voir ses yeux, il fallait que je les visse.

Mais j’avais beau me hâter ; plus agile que moi, elle avançait plus vite, et je ne pouvais l’atteindre.

Or voici, au travers de la sente, une pierre plate, une large pierre... Elle barrait son chemin, la femme s’arrêta..., et, frémissant de joie, d’attente et aussi de crainte, je la rejoignis en courant.

Je gardai le silence... Mais elle se retourna doucement vers moi...

Et, pourtant, je ne vis pas ses yeux. Ses yeux étaient fermés.

Son visage était blanc, aussi blanc que ses vêtements ; ses bras nus pendaient immobiles. Elle semblait pétrifiée ; son corps tout entier, chaque trait de son visage étaient d’une statue de marbre.

D’un mouvement lent, qui ne fit pas plier un seul de ses membres, elle renversa son corps et s’étendit sur la large pierre. Et me voici bientôt couché à côté d’elle, étendu sur le dos, comme un gisant sur la dalle d’une tombe, les mains en prière croisées sur la poitrine, et je me sens pétrifié.

Courts instants... La femme se dressa soudain et s’éloigna.

Je voulus me lancer à sa poursuite, mais je ne pouvais faire un mouvement ; je ne parvenais pas à séparer mes mains jointes ; je ne pouvais que la suivre des yeux, dans une angoisse indicible.

Alors, subitement, elle se retourna, et je vis des yeux clairs, lumineux, un visage vivant et mobile. Elle fixa ces yeux sur moi, et elle rit, elle rit des lèvres seulement..., sans bruit : « Lève-toi, dit-elle, et viens à moi. »

Mais, pas plus qu’auparavant, je ne pouvais bouger.

Alors elle rit une fois encore ; puis s’en alla rapidement, secouant gaiement sa tête qui s’éclaira soudain de la rougeur éclatante d’une couronne de roses.

Et je gisais toujours immobile et muet, sur la pierre de ma tombe.

Février 1878.

1.  TOURGUÉNEV a écrit en tête de ce morceau : « À utiliser dans un roman ». Il l’avait d’abord intitulé : Femme.

IV

Le Mendiant

Je marchais dans la rue ; un mendiant, pauvre vieux tout tremblant, m’arrêta.

Des yeux enflammés, larmoyants, des lèvres bleuies, des plaies malpropres sous des haillons rêches... Oh ! les rongements monstrueux de la misère sur cette malheureuse créature !

Il me tendait sa main rouge, enflée, sale. Il soupirait et geignait en demandant du secours.

J’avais beau fouiller dans toutes mes poches... ni bourse, ni montre, pas même un mouchoir... Je n’avais rien pris avec moi.

Le vieux continuait d’attendre. Et sa main tendue vacillait faiblement et tremblait par accès.

Confus, bouleversé, je serrai fortement cette main sale, cette main mal assurée... « Il ne faut pas m’en vouloir, frère ; je n’ai rien sur moi, frère. »

Le pauvre arrêta sur moi ses yeux enflammés ; ses lèvres bleues eurent un sourire, et lui aussi, à son tour, serra mes doigts refroidis.

— Eh bien, mon frère, marmonna-t-il, merci pour cela, cela aussi est une aumône.

Je sentis que, moi aussi, j’avais reçu l’aumône de mon frère.

Février 1878.

V

Le Rival

J’avais un camarade, un rival. Non pas un rival de classe, de service ou d’amour. Mais il se trouvait que nous ne pensions de même sur rien et qu’à chaque rencontre naissaient entre nous d’interminables discussions.

Nous disputions de tout : art, religion, science, de la vie terrestre et future, surtout de la vie future.

Il était croyant et enthousiaste. Une fois, il me dit : « Tu ris de tout ; eh bien ! si je meurs avant toi, je reviendrai de l’autre monde pour t’apparaître... Riras-tu alors ? Nous verrons bien. »

Il mourut avant moi, encore jeune. Les années passèrent, et j’oubliai ce qu’il m’avait promis, ce dont il m’avait menacé.

Une certaine nuit, j’étais couché, et je ne voulais pas m’endormir.

Dans la chambre, il ne faisait ni sombre, ni clair ; je me mis à regarder l’ombre blanchâtre.

Et tout à coup, il me sembla voir, debout, entre les deux fenêtres, mon rival qui hochait doucement et tristement la tête.

Je n’eus pas peur, je ne fus même pas surpris..., mais, légèrement soulevé et appuyé sur mon coude, je continuai à regarder encore plus fixement, devant moi, cette figure inattendue, apparue soudain.

Il continuait de hocher la tête.

Je réussis à dire : « Eh quoi ? Tu triomphes ? Ou as-tu pitié ? Qu’est-ce à dire : viens-tu pour m’avertir ou viens-tu me blâmer ?... Ou veux-tu me faire entendre que tu t’es trompé ? Que nous nous sommes tous deux trompés ? Qu’éprouves-tu ? Les tourments de l’enfer ? Les joies du paradis ? Rien qu’un mot, dis-le donc, ce mot. »

Mais pas un seul son ne fut proféré par mon rival, qui continuait comme auparavant de hocher la tête, triste et résigné.

J’éclatai de rire... Il disparut.

Février 1878.

VI

J’ai pitié...1

J’ai pitié de moi-même, des autres, de tous les hommes, des bêtes sauvages, des oiseaux..., de tout ce qui a vie.

J’ai pitié des enfants et des vieux, des malheureux et des heureux de ce monde..., des heureux plus que des malheureux.

J’ai pitié des chefs de guerre victorieux, triomphants, des grands artistes, des penseurs, des poètes.

Je plains l’assassin et sa victime ; la laideur et la beauté me font pitié, l’opprimé et l’oppresseur.

Que ferai-je pour me délivrer de cette pitié ? C’est par elle que vivre me devient impossible. Par elle, et puis par mon ennui.

Ô mon ennui ! ennui tout macéré dans la pitié. L’homme ne saurait descendre plus bas !