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Bien plus qu’un chapelet d’archipels, la Polynésie est une odyssée marine, un chant dont le visiteur se remémore pour toujours les envoûtants refrains. Après nous avoir conté la magie des Marquises, Loïc Josse nous accompagne vers ce grand large paradisiaque, de Tahiti aux Tuamotu, sans rien oublier des blessures de l’histoire et de l’héritage empoisonné du nucléaire à Moruroa. Cette Polynésie-là n’est pas celle des images tropicales, trop vite fanées et souvent caricaturales. Elle est un océan d’îles, de coutumes, de traditions et de passions.
Ce petit livre n’est pas un guide. Mais il vous transforme en voyageur. Avec les mots chaleureux de ces terres lointaines, comme un plongeon dans les eaux de l’âme polynésienne.
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Seitenzahl: 102
Veröffentlichungsjahr: 2022
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes ou écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, métropoles et régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées. Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.
Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, Richard Werly est le correspondant permanent à Paris et Bruxelles du quotidien suisse Le Temps.
Retrouvez et suivez L’âme des peuples sur
www.editionsnevicata.be
(@amedespeuples)
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(amedespeuples)
« J’ai dit avoir été heureux en Polynésie.
C’est violemment vrai.
Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi, de joie.
J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait. »
Victor Segalen, Lettre à Henry Manceron, 1911
Pourquoi la Polynésie ?
Maeva, « bienvenue », vous débarquez au petit jour à l’aéroport de Faa’a à Tahiti, on vous accueille rituellement d’une « couronne », un collier de fleurs, souvent des fleurs de tiare dont le parfum est envoûtant. Après 22 heures d’avion et 11 heures de décalage horaire, vous êtes submergé par la chaleur, le dépaysement, la nouveauté. Voici donc Papeete, curieuse « capitale » exotique, où se côtoient maisons et baraques anciennes, bâtiments coloniaux imposants, immeubles parfois lépreux et décatis de la « belle époque du nucléaire », et résidences récentes qui s’étalent au flanc des montagnes. Le front de mer arboré est apaisant.
Au cœur de la ville règne l’incontournable marché, où vos sens sont captivés par des parfums inconnus et les couleurs des poissons-perroquets, thons rouges, cocos, mangues, bananes, caramboles, pamplemousses, taros et fruits à pain, citrons des Marquises et légumes des Australes, proposés par des femmes et hommes tahitiens, paumotu, chinois, dans un brouhaha vivant et chaleureux. On se salue, on se tutoie, on achète du mape1 ou un chao men2. Le dimanche, on prend des fifiri3, puis on va chercher le pua’a4 rôti dans l’échoppe intemporelle d’un cuisinier chinois.
Au temple de Paofai, les hommes en costume et chemise blanche, les femmes en robe colorée, dentelles et chapeau, vont à l’office. Pauline vous raconte comment elle est née dans une pirogue, sur le lagon d’un atoll des Tuamotu : son père plongeait sur les nacres, sa mère enceinte de sept mois tente de remonter la nasse, l’effort est trop important, le bébé né prématuré survivra dans cette fratrie de 15 enfants.
Vous êtes charmé par les sourires, l’ambiance décontractée, les superbes fresques murales sur les pignons des immeubles, vous êtes envahi de joie de vivre, de fatigue mêlée, vous êtes arrivé en Polynésie5.
La sérénité du Mana
Si tout voyage est à la fois déracinement et découverte, l’immersion dans ces îles du Pacifique Sud risque de bouleverser, plus que vous ne l’imaginiez, vos rapports à l’espace et au temps, au point d’altérer durablement vos repères. N’en tirez aucune inquiétude, bien au contraire, vous aurez alors simplement acquis un peu du fameux mana6 polynésien et de la sérénité qu’il procure.
Une expression caractérise les visiteurs tombés follement amoureux de Tahiti : on les dit piqués au tiaré, le tiaré Tahiti, emblème polynésien, étant un arbuste dont la fleur, très parfumée, macérée dans l’huile de coprah7, donne le monoï.
L’espace se conjugue ici à une autre échelle que celle qui nous est familière en Europe : Tahiti est à 16 000 km de Paris, 11 000 de Taïwan, 8 000 de Santiago du Chili et 4 300 de Rapa Nui (l’île de Pâques), 6 600 de Los Angeles, 6 700 de Melbourne, 4 300 de Wellington.
Les étoiles ne sont pas les mêmes, ou celles que l’on reconnaît ne sont pas aux mêmes emplacements. Et vous devrez bien admettre qu’ici, l’Extrême-Orient est… à l’ouest, et l’Amérique à l’est. Ou bien encore, que les archipels de la Polynésie française, essaimés sur une surface comparable à celle de l’Europe de l’Ouest et du Nord, rassemblent en tout et pour tout 275 000 personnes dont près de 200 000 à Tahiti, et que, tous réunis, ces 118 îles et atolls, avec leur surface totale d’un peu plus de 4 000 km2 ne recouvriraient pas… la moitié de la Corse.
Le décalage horaire avec la France est de 11 à 12 heures : que l’on parte à l’est ou à l’ouest, on arrivera à l’autre bout du monde, où le décalage est maximal. Nous ne sommes pas loin de la ligne de changement de date, un concept curieux, à la fois géographique et temporel, rationnel et absurde, admis mais non ressenti. Pendant les premiers temps de la colonisation, des missionnaires protestants célébraient l’office le samedi parce qu’ils avaient oublié ce décalage d’un jour à l’issue de leur long voyage.
On ne s’étonnera donc pas que la perception polynésienne du temps, du passé et de l’avenir, diffère de notre approche occidentale. L’origine n’est sans doute pas à rechercher dans des saisons peu marquées, car il existe bien des tendances climatiques saisonnières.
En revanche, les sociétés de tradition orale ont nécessairement une autre appréhension du temps : le temps long est celui de la tradition, de la transmission, des généalogies. Le temps court est celui de la parole vite envolée, vite oubliée quand la tradition s’érode puis se perd. L’absence d’écrit permet d’accélérer l’acculturation, les missionnaires l’ont d’emblée compris, eux qui brandissaient le livre pour mieux faire oublier le dit des anciens.
Le climat participe de cette autre dimension du temps. Rien ne saurait durer, végétaux, animaux, humains, matières, tout pousse vite, tout mûrit vite, tout se décompose vite, le temps passe, la Polynésie demeure. Comme la passion que nous éprouvons pour elle.
1. Fruit du châtaignier tahitien.
2. Plat emblématique des Chinois de Tahiti, composé de légumes, pâtes, viande et crevettes.
3. Beignets du petit-déjeuner du dimanche, généralement accompagnés de lait de coco.
4. Porc rôti croustillant.
5. On évoque ici la Polynésie, mais assez peu les Marquises, qui ont fait l’objet d’un autre volume dans la même collection.
6. Force invisible, esprit, âme.
7. Chair séchée des noix de coco.
Évoquer Tahiti et ses îles, ou bien la Polynésie française, pose la question d’un vocabulaire qui n’est pas neutre, tant s’en faut.
Écrire « Tahiti et ses îles » peut s’interpréter comme la validation d’une relation de suprématie tahitienne, de dépendance politique des différents archipels à l’égard de Papeete.
Faut-il plutôt utiliser les termes de « Polynésie française » ? Ils soulignent un autre rapport de sujétion, à l’égard de Paris.
La réalité physique, humaine ou culturelle de cet ensemble se discute : quelle unité entre Marquises et Îles sous le Vent, entre Tuamotu et Australes, entre Tahiti et Gambier ? Ce lien serait-il plus fort que les apparentements culturels avec les Cook, Hawaï, Samoa ou l’île de Pâques ? Pour certains, cette unité de façade ne masquerait finalement qu’un état de fait néocolonial, celui du Territoire qui a succédé aux Établissements français de l’Océanie.
Dépouillée de tout adjectif, la Polynésie devient-elle une formulation impartiale ? Son étymologie définit en grec – donc dans un regard européocentriste – une « multitude d’îles ». La distinction forgée de toutes pièces par Dumont Durville en 1832 entre Polynésie, Micronésie et Mélanésie répond à des critères de couleur de la peau. Ce découpage racialiste à l’origine de l’invention de la Polynésie dans le contexte colonial de l’époque, devrait-il être rejeté ?
Ces interrogations sémantiques nous font toucher du doigt une réalité humaine concrète et complexe, l’évidence d’un peuple polynésien qui existe dans son unicité et sa diversité, toutes deux inséparables.
Unicité qui saute aux yeux : les peuples du Pacifique ont une origine commune et ont essaimé à travers les chapelets d’îles de tout un océan. Cook évoquait déjà « une seule nation », tandis que les Polynésiens d’aujourd’hui se définissent comme ma’ohi. On raisonne en termes de voisins avec des peuples qui sont à des milliers de milles marins, et le vertige nous saisit à vouloir appréhender l’immensité du Pacifique. Mais diversité qui n’est pas moins flagrante, puisque chacun d’entre eux possède des spécificités bien particulières.
Les peuples de ces archipels se situent au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler le triangle polynésien, délimité par Hawaï, Rapa Nui (l’île de Pâques) et Aotearoa (la Nouvelle-Zélande). Ce triangle inclut la Polynésie française (les archipels de la Société, Tuamotu, Gambier, Australes, Marquises), ainsi que les Samoa, Cook, Tonga, et une partie des Fidji.
Te fenua, la terre
Te fenua désigne la terre, le pays auquel on appartient, la patrie, encore que le néologisme de « matrie » serait sans doute plus pertinent, tant le concept est englobant, matriciel, maternel. La terre, le terrain, le territoire, le pays, l’île, constituent des références constantes ; le fenua fait l’objet d’un attachement profond, ancestral, à la fois matériel et psychique, au point d’être constitutif de l’âme, du mana, des Polynésiens.
La terre est la source de l’enracinement, de l’identification à travers la généalogie qui rattache à l’ancêtre fondateur du marae, lieu de culte où l’on enterrait le cordon ombilical des nouveau-nés.
Traditionnellement, la propriété de la terre était collective, et faisait l’objet d’attribution par l’aîné d’un droit d’usage.
Si l’on était établi sur une parcelle de cette terre, on ne la possédait pas pour autant, on lui appartenait. Cette relation à la terre des ancêtres, qui relève d’une tradition orale, est à la fois spirituelle et incarnée.
De telles conceptions du territoire et de la relation viscérale que l’on entretient avec lui sont si éloignées de celles des Occidentaux que l’arrivée de ceux-ci provoqua un choc majeur, avec l’instauration de la propriété individuelle et l’accaparement des terres par les colons, les missionnaires ou l’État.
L’administration coloniale n’a eu de cesse de casser la logique de la propriété collective et de privatiser le sol. Dès 1852, une procédure de revendication des terres, le tomite, est mise en place. Un décret de 1887 verse les terres qui n’auront pas été revendiquées sous un an à la propriété domaniale. L’application des règles a varié selon les archipels et les périodes, mais le sentiment d’une profonde injustice, et les problèmes juridiques qui en découlent, sont toujours d’une actualité brûlante.
Emblématique des problèmes fonciers, l’indivision, en Polynésie, se poursuit sur plusieurs générations en se complexifiant : on ne peut en sortir qu’avec un accord unanime, rarement obtenu, d’où des procédures judiciaires longues et coûteuses.
Par ailleurs, la notion de aitau ou « prescription acquisitive », permet de revendiquer un terrain après 30 ans d’occupation. En mars 2021, le Camica, Conseil d’administration de la mission catholique de Tahiti, revendique à ce titre la propriété de 7 atolls des Tuamotu, spoliant ainsi des héritiers qui s’estiment légitimes !
À Rapa, l’île la plus isolée de l’archipel des Australes – située au sud de Tahiti, et dont le climat plus tempéré et la terre fertile en ont fait le potager – la terre relève encore aujourd’hui d’une propriété collective, dont l’usage est géré par un conseil des sages qui attribue le droit de s’installer et qui a refusé la création d’un aéroport sur l’île. Rapa a été évoquée comme le pays « le plus heureux du monde », vivant dans un esprit ancestral de partage, d’équité et de préservation de la nature.
La spécificité de la question foncière se manifestera encore lorsque, lors de ses déplacements à Tahiti, le visiteur découvrira avec étonnement tous ces chemins perpendiculaires à la route appelés servitudes, desservant des parcelles familiales souvent étendues depuis la mer jusqu’à la montagne. À l’entrée de l’une d’entre elles, un panneau énonce « il est interdit de stationner dans la servitude » !
« Le grand éclusier de notre cœur »
Si les Polynésiens manifestent cet attachement profond à la terre, la mobilité, le voyage, l’océan sont également constitutifs de leur ADN. « Le mot Océanie aura été le grand éclusier de notre cœur » a écrit André Breton1 qui avait perçu ce lien, à travers la fascination des surréalistes pour les arts océaniens.
Te moana, l’océan, le large, est une référence géographique et humaine omniprésente.
Epeli Hau’ofa a souligné dans Notre mer d’îles2
