Portrait de Staline - Victor Serge - E-Book

Portrait de Staline E-Book

Victor Serge

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Beschreibung

Le 21 décembre 1879, au village de Didi-Lilo, près de Tiflis, Catherine Djougachvili, qui était d’origine alaine, donna à son mari Vissarion Djougachvili, un fils qu’ils appelèrent Iossif, Joseph, et surnommèrent affectueusement Sosso. On ne sait presque rien du père : que, de souche paysanne, il fut artisan, cordonnier ; peut-être buveur. L’enfant semble avoir été élevé par la mère qui tint à lui donner de l’instruction. De l’école du village, il passa au séminaire de Tiflis, pour devenir prêtre, seule carrière qui s’offrit aux jeunes gens du bas peuple. — Catherine Djougachvili a fini ses jours il y a peu d’années dans un modeste appartement de l’ancienne résidence des vice-rois du Caucase.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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VICTOR SERGE

PORTRAITDE

 

STALINE

 

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411273

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I VISAGE DE LA GÉORGIE

II LE SÉMINARISTE JOSEPH DJOUGACHVILI

III KOBA, OBSCUR RÉVOLUTIONNAIRE…

IV PREMIÈRES AMERTUMES…

V LE TERRORISTE

VI LES ANNÉES DE SIBÉRIE

VII LA RÉVOLUTION DE NOVEMBRE 1917

VIII PENDANT LA GUERRE CIVILE…

IX L’ÉPISODE DE LA MARCHE SUR LVOV

X LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU COMITÉ CENTRAL…

XI NAISSANCE DE L’ÉTAT BUREAUCRATIQUE

XII LA SUCCESSION DE LÉNINE

XIII CHUTE DE ZINOVIEV ET KAMÉNEV

XIV L’OPPOSITION ET LA RÉVOLUTION CHINOISE

XV INDUSTRIALISATION, COLLECTIVISATION AGRICOLE, FAMINE

XVI CRISES AU BUREAU POLITIQUE

XVII LA TERREUR

XVIII L’URSS ENTRE DANS LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

XIX TERREUR ET PROPAGANDE

XX LE PROCÈS DES TREIZE

XXI EXPLICATION DES AVEUX

XXII SANG SUR SANG…

XXIII LE TROISIÈME PROCÈS DE MOSCOU…

XXIV RÉUSSITES EN CHINE, DÉFAITE EN ESPAGNE

XXV LE PACTE AVEC HITLER

XXVI IL EST L’AIGLE, ET LA MONTAGNE ET LE SOLEIL…

XXVII ET IL A PEUR…

À propos de cette édition électronique

 

IVISAGE DE LA GÉORGIE

Après la plaine russe étendue sur plus de deux mille kilomètres, avec ses vallonnements, ses bois, ses fleuves, de l’océan Arctique au bassin de la Méditerranée, le voyageur éprouve, à découvrir le Caucase, une sorte d’émerveillement. La haute montagne l’accueille dans ses défilés ; la dent de glace du Kazbek, volcan éteint, y domine de larges vallées vertes et dorées. Les hommes qu’il rencontre sur la route ont une singulière beauté ; ils portent le long vêtement de bure du moyen âge, barré à la ceinture par le poignard droit qui leur sert à couper le pain… Le voiturier conduisant l’antique attelage à deux roues, traîné par des bœufs trapus aux cornes courtes, chante doucement pour rythmer le pas de ses bêtes ; et il arrive qu’il compose son chant au fur et à mesure qu’il avance ; ou bien qu’il sache par cœur d’admirables strophes d’un poème d’amour chevaleresque que Chota Roustavéli écrivit au xiie siècle, au temps de la grandeur géorgienne. Le travail de l’homme s’acharne ici à disputer aux vents, à la neige, à l’altitude la moindre parcelle de terre accrochée au flanc des montagnes ; on voit les champs de blé se coucher, près des sommets, sur des pentes abruptes. Les villages ont une étrange physionomie : petites maisons plates, en grosses pierres, prenant le plus souvent le jour par la porte, au toit plat, voisinant, chacune, avec une massive tour carrée, qui s’incline un peu parce qu’elle est vieille. Et l’on apprend que, chez ce peuple de travailleurs de la montagne, des guerres de famille à famille se poursuivaient encore récemment. Le garçon est un homme à douze ans dans les hameaux des hauteurs rendus inaccessibles six mois de l’année par les neiges, — un homme qui monte à cheval et porte le poignard, et se sent fier et veut être libre… La route s’écarte des précipices, les pentes s’adoucissent, l’on a le sentiment d’entrer dans un vaste jardin odoriférant, l’on aperçoit au passage un ourson captif, dont les enfants se jouent, attaché dans la cour d’une hôtellerie, et tout à coup les toits plats de Tiflis s’étagent au flanc du roc au-dessus de la Koura bouillonnante. La ville russe, moderne, administrative et militaire est à côté, rattachée à la vieille agglomération musulmane par un pont à l’entrée duquel se trouve une petite mosquée à coupole en faïence bleue.

Frontière de plusieurs mondes, Europe, Asie, Géorgie chrétienne et Asie islamique, de formation turque et arabe, très influencée par la Perse voisine. Mais les frontières ne font pas que diviser, elles unissent aussi. Est-ce encore l’Europe, est-ce déjà l’Asie ? J’étais frappé de la vanité de cette question et, par-dessus les contrastes et les disparates, de l’admirable unité de l’Eurasie. Caucase, creuset des races et des révolutions. Toutes les invasions qui ont déferlé d’Asie en Europe pendant des millénaires ont franchi ces montagnes en y laissant des hommes, des langages, des tombes, des outils. Tous les hommes, dans ce pays ont appris qu’il est dur, très dur de vivre. Quatre grandes races, une foule de petits peuples, au total aujourd’hui quelque six millions d’habitants (en Transcaucasie) : Géorgiens et Arméniens, chrétiens de rites différents, Turks, Russes (ceux-ci, 4,6 %, les derniers conquérants) ; et des Ossetins ou Alains, débris de ces Alains qui traversèrent le monde romain avec les invasions barbares puis furent exterminés par les Wisigoths en Espagne, des Lesghiens, des Assyriens, des Abkhases, des Kurdes, des Adjars (Géorgiens islamisés à Batoum), des Juifs montagnards qui sont sans doute des Montagnards judaisés, des Iraniens… Les Grecs ont connu ces pays où les Argonautes seraient venus chercher la Toison d’or ; les Romains en ont conquis le littoral… De la Géorgie florissante des xe-xiie siècles, sous David le Constructeur et Tamara la Grande, il reste des ruines de châteaux, de monastères, de ponts, et des images saintes, des livres, des poèmes. Un roi Héraclée, pour se soustraire à la domination des despotes persans, sollicita en 1783 la protection de Catherine II, tsarine des Russies. Les Russes n’achevèrent la conquête du Caucase que vers 1865 (mais l’ont-ils réellement achevée ?)

IILE SÉMINARISTE JOSEPH DJOUGACHVILI

Le 21 décembre 1879, au village de Didi-Lilo, près de Tiflis, Catherine Djougachvili, qui était d’origine alaine, donna à son mari Vissarion Djougachvili, un fils qu’ils appelèrent Iossif, Joseph, et surnommèrent affectueusement Sosso. On ne sait presque rien du père : que, de souche paysanne, il fut artisan, cordonnier ; peut-être buveur. L’enfant semble avoir été élevé par la mère qui tint à lui donner de l’instruction. De l’école du village, il passa au séminaire de Tiflis, pour devenir prêtre, seule carrière qui s’offrit aux jeunes gens du bas peuple. — Catherine Djougachvili a fini ses jours il y a peu d’années dans un modeste appartement de l’ancienne résidence des vice-rois du Caucase. — On sait très peu de choses sur l’enfance et l’adolescence du séminariste. La Géorgie, pauvre et dépourvue de moyens de communications, subissait à cette époque plusieurs jougs superposés. L’administration russe traitait les Géorgiens en peuple conquis, mal soumis, trop fier, trop bon tireur. Ses propres princes, ruinés pour la plupart, chasseurs, buveurs, aventureux, orgueilleux comme des hidalgos de la décadence de l’Espagne, le malmenaient volontiers, paternellement. Il vivait dans la misère et l’oppression, secoué par des révoltes périodiques, nourrissant son âme des récits de la résistance à l’envahisseur du Nord. Sept ans avant que Joseph Djougachvili n’arrivât au séminaire, un recteur-archiprêtre y avait été poignardé par un séminariste. Le chemin de fer de Bakou venait d’arriver à Tiflis ; autour des premières industries mécanisées naissait un prolétariat misérable et surmené auquel les séminaristes, eux-mêmes convertis au socialisme par le Manifeste communiste de Karl Marx, apportaient avec ardeur un nouvel idéal. Remarquons que le Manifeste, écrit en France au début de l’essor industriel de l’Occident, pouvait s’appliquer assez bien à un pays où le capitalisme faisait brutalement son apparition. Déjà le séminaire de Tiflis avait formé plusieurs hommes appelés à jouer un rôle dans l’histoire, comme Noé Jordania, le fondateur de la social-démocratie géorgienne et Tchkhéidzé qui devait, en 1917, présider le Soviet de Pétrograd. L’enseignement religieux était rituel et borné, de beaucoup inférieur à l’enseignement révolutionnaire, si élémentaire que fût celui-ci. Au séminaire, Djougachvili, ayant lu quelque chose sur Darwin, devint athée ; ayant saisi les schémas les plus nets du Manifeste, il se tint pour marxiste. La révolte naturelle qui couvait dans sa génération prit ainsi chez lui une forme consciente.

On ne sait pas s’il fut exclu du séminaire ou s’il en fut retiré par sa mère, comme le soutint toujours celle-ci, pour raison de santé. Le détail aurait son importance psychologique. Fit-il preuve d’assez de dissimulation pour paraître bien pensant ou fut-il exclu, mais pour incapacité ? Les archives du séminaire existent, et si l’on n’a rien voulu en retirer, ce n’est certainement pas sans raison.

 

 

IIIKOBA, OBSCUR RÉVOLUTIONNAIRE…

Nous sommes en 1898-1900. La vieille sainte Russie impériale, seigneuriale, bureaucratique et paysanne est entrée dans les tourments de l’industrialisation. Marquons en bref quelques dates. En 1861, émancipation — plutôt théorique — des serfs par un rescrit d’Alexandre II. Le « tsar libérateur » est mort en 1881, dans une rue de Saint-Pétersbourg, déchiqueté par les bombes du parti de la « Volonté du Peuple » qui se bornait à réclamer une constitution. On a pendu les régicides et proclamé sous Alexandre III, l’autocratie « inébranlable ». Le terrorisme s’est éteint, mais les grèves vont se multiplier. L’industrie russe, largement alimentée par les capitaux étrangers, bénéficie, dans son essor, de toutes les ressources, matières premières, débouchés, main-d’œuvre à prix dérisoire, d’un vaste pays primitif. Pourquoi fabrique-t-elle des révolutionnaires en série ? Parce que les contrastes sociaux sont extrêmement accusés. La bourgeoisie grandissante est brimée par les institutions bureaucratiques et aristocratiques de l’Ancien régime qu’elle apprend à haïr. Les classes moyennes de villes sont sans droit ni avenir : or ce sont elles qui forment les intellectuels. La paysannerie, tout au bas de l’échelle sociale, manque de terres, de ressources, de tout. C’est elle qui donne les ouvriers aux manufactures et aux usines où l’on travaille jusqu’à quatorze heures par jour. Il fallut une grève, en 1898, dans la capitale, pour que les tisserands obtinssent la journée de 11 h. 30. Le paiement des salaires dépendait souvent du bon plaisir patronal.