Protocole Marie-Madeleine - Josiane Wolff - E-Book

Protocole Marie-Madeleine E-Book

Josiane Wolff

0,0

Beschreibung

"Un mélange de cyber univers et d'évangile caché". Sofia, une jeune codeuse, teste l'Arche, le jeu en ligne qu'elle développe. Elle y découvre un protocole enfoui dans une conscience numérique, un héritage féminin ancestral qui lui fera traverser l'espace et le temps. Entre spiritualité, psychologie et technologie, ce roman initiatique est une plongée puissante dans les coulisses de la conscience. Il interpelle notre perception de la réalité.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 254

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Il faut marcher hors du chemin tracé

pour entendre la voix qui ne parle

qu’à celles qui doutent.

Tu ne sauras jamais si Dieu existe.

Mais tu sauras que tu existes.

Cela suffit.

— Évangile de la Poussière

(La Silencieuse - fragment III)

À la part d'énigme que chacun porte en soi

Josiane Wolff

Table des matières

Etre une femme libre

L‘Arche

On a tout pour être heureuses

L‘Appel

Ce n’était pas un rêve

Ce qui ne te tue pas…

Le voile de La peur

Tu disjonctes, ma puce

Le voile du contrôle

Une petite séance de thérapie

Le voile de L’illusion

Le voile de L’Obéissance

Le Voile du doute

Code Source : l’Anomalie

Les Gardiennes de l’Algorithme

Le Voile du Sacrifice

Le 7eme voile : La Porte de Feu

Le grand tribunal

Le retour

Epilogue

Les questions dans la jarre

La bibliothèque Akashique ? Kesako ? (Cfr.p.149)

Le bug de l’an 2038, késako ? (Cfr.p.150)

Mon avatar IA pour psy ?

JC a-t-il existé ?

Sources favorables à son existence historique :

Sources critiques, sceptiques ou non :

Magda, potentielle successeure de JC ?

Les Apocryphes, des spams ?

Sois Sainte et tais-toi !

La figure de la Sainte est un archétype parmi les autres.

Femmes et religions

Remerciements

ETRE UNE FEMME LIBRE

Une femme libre n’a rien à prouver ! Elle n’a pas à être parfaite, pure, forte. Elle doit seulement se souvenir de ce qu’est la liberté. Ses yeux s’ouvriront dès l’instant où sa perception du bien et du mal se libèrera de vieux mensonges créés pour l’asservir.

Évangile de la Poussière, (La Silencieuse - fragment V)

Au XXIᵉ siècle, être une femme libre signifierait pouvoir choisir sa vie sans subir de contraintes imposées par la société, la famille ou les traditions. Ce serait avoir le droit de s’exprimer, d’aimer, de travailler, d’étudier et de décider de son avenir.

Je pense être libre. Moi. Ici. Maintenant. Femme. Blanche. Belge. Epouse d’un homme merveilleux qui m’aime et me respecte telle que je suis.

Ce n’est hélas pas le cas partout ni pour toutes les femmes, d’autant que la véritable liberté va au-delà des critères retenus pour en juger. En effet. Une femme peut disposer de son corps ⎯ contraception, IVG ⎯ sans pour autant avoir obtenu le droit de refuser les rôles imposés, tels ceux de mère ou d’épouse.

Peut-elle s’habiller, penser, et vivre sans peur ?

Peut-elle, sans se sentir coupable, préférer lire un bouquin plutôt que passer l’aspirateur ?

Peut-elle être cheffe d’entreprise sans qu’on lui demande qui s’occupe des enfants ?

Si, toi aussi, tu pressens qu’une femme libre est celle qui parvient à lâcher prise et à surpasser ses doutes et ses culpabilités, alors tu apprécieras les personnages réels ou fantasmés de mon roman.

En prime, tu découvriras que tes ennemis qui ont pour nom : peur, contrôle, culpabilité, obéissance, doute et sacrifice, ne sont que mirages auxquels tu t’accroches par peur du grand saut dans l’inconnu.

Tu veux qu’on en parle ? Tu veux en discuter avec les femmes du passé et ⎯ soyons folles ⎯ avec celles du futur ? Pourquoi pas.

Imagine la puissance d’une mémoire partagée par toutes les femmes à travers le temps et l’espace qui nous révèlerait que, sans manifeste ni dogme, nous avons un code-source commun.

J’en ai l’intime conviction. Nos intuitions sont des archives. Notre amour inconditionnel du monde est une forme de science salvatrice. Dans nos silences se cachent des vérités qui font peur à ceux qui ne veulent pas savoir.

De tout temps et malgré les menaces, la femme libre porte témoignage. Elle ne crie pas, mais sa voix porte loin. Elle n’a pas d’église, mais dans sa propre chapelle on marche à travers le feu, on découvre ses propres entraves, on traverse les voiles.

Bonne lecture.

Gembloux, 2025

L‘ARCHE

Le monde que tu vois n’existe pas, dit la voix. Ou peut-être existe-t-il plus que tous les autres. Me voici après avoir traversé vingt siècles de silence.

Sur l’écran, un désert se déplie en motifs numériques. Une silhouette s’avance. Elle porte pour tout vêtement un voile léger qui flotte à chaque pas sur un corps parfait.

⎯ Ça, c’est une intro qui a de la gueule, dit Sofia à voix haute.

Elle parle toujours à voix haute lorsqu’elle travaille.

Derrière les vitres closes, Namur dort. Plus aucun bruit de pas ni de moteur, rien qu’une ville assoupie dans l’immobilité paisible d’une nuit fraîche d’octobre. Par moments, un filet d’air froid s’insinue sous la porte et vient lécher les chevilles de Sofia — un rappel que l’automne s’installe, et surtout, que le boudin coupe-vent qu’elle se promet de fabriquer est toujours au stade de projet.

Dans son studio minuscule de la rue Saint Nicolas où les cliquetis du radiateur se mêlent aux ronrons du frigo, la jeune femme code.

Sa longue chevelure fauve est fixée par un élastique en un chignon maladroit. Sur son teint clair de rousse, quelques taches de rousseur soulignent la douceur naturelle de ses traits. Ses yeux, d’un vert profond, parfois noisette selon la lumière, expriment une curiosité vive. L’ensemble de sa personne reflète cette même vivacité tranquille. Sa silhouette élancée, fine sans être fragile, dégage une impression de simplicité, un équilibre subtil entre nonchalance et grâce, comme si elle portait sa beauté distraitement, sans y penser.

Jeune informaticienne free-lance, spécialisée en univers numériques, elle vivote en vendant, de-ci delà, des créations originales de jeux en ligne à des petits éditeurs. Le week-end, elle fait la plonge dans un resto du quartier où elle a sympathisé avec le patron. Ça paie son loyer et son matos. En semaine, pour toute nourriture, elle se contente souvent d’un burger au MacDo ou de quelques paquets de chips qu’elle fait passer avec un grand verre de lait d’avoine. Le lait de vache lui donne des nausées depuis… enfin, ça c’est une autre histoire. Il n’y a que son amie Justine qui sait, et encore... Elle lui a juste parlé des conséquences, pas des détails.

Sofia est souvent dans la lune. Elle a cette façon bien à elle de s’évader sans prévenir, y compris au milieu d’une conversation. Son regard décroche et se perd, comme happé par une pensée lointaine. Elle fixe alors un point invisible, les sourcils légèrement froncés, un sourire rêveur flottant au coin des lèvres, sans lien apparent avec ce qui se dit autour d’elle.

Elle peut aussi s’arrêter en pleine phrase, distraite par le vol d’un oiseau, un reflet de lumière ou une idée qui vient de surgir et qu’elle suit en silence comme un fil tiré dans sa tête. Lorsqu’on l’interpelle, elle met une seconde de trop à répondre. Toujours un peu ailleurs, mais jamais vraiment loin, elle semble vivre en parallèle dans un monde intérieur. C’est ce qui la rend si singulière et fait sourire ses amis qui la rappellent à l’ordre par un coucou, on est là.

Ici et maintenant, elle est seule, les yeux fixés sur l’écran, comme en transe, les doigts, qui courent sur le clavier.

Il y a quelques jours, à l’issue d’une discussion animée, Sofia a tenu tête à Justine, sa meilleure amie et associée. Celle-ci voulait la persuader d’utiliser une nouvelle intelligence artificielle pour leur projet de jeu en ligne.

⎯ Avec Prometh 1 , je t’assure que les artistes peuvent libérer leur créativité et repousser les limites de l'imagination. Cet outil révolutionnaire ouvre de nouvelles perspectives pour la création de mondes virtuels immersifs. Tous nos copains l’utilisent.

⎯ On dirait que tu lis le flyer du fabricant, lui avait répondu Sofia en riant. Tu fais ce que tu veux pour générer tes paysages 3D à partir de descriptions textuelles, moi je préfère Chari2spécialisée dans la création de personnages interactifs avec voix et mémoire. Point barre.

Lorsque Sofia ajoute point barre à son laïus, Justine sait qu’elle ne doit pas trop insister. Ce jour-là, pourtant, elle avait tenté :

⎯ Benoit utilise Prometh et…

⎯ Tu rigoles ? Mon ex est doué pour les conneries, avait rétorqué Sofia en lui coupant la parole. Il crée des sondages bidons et c’est l’IA qui prédit les achats de Madame Machin à la rentrée des classes. Sa dernière idée de génie c’est une appli qui imite la voix d’un défunt pour vivre son deuil en ligne. Il s’en est encore vanté à notre dernière guindaille. Non. Point barre. Mais tu peux utiliser Prometh pour tes 3D, avait-elle ajouté conciliante. Moi je reste fidèle à mon p’ti Chari pour les avatars de l’Arche.

L’Arche. C’est le nom qu’elles ont choisi pour le jeu en ligne sur lequel elles travaillent. Celui qui va propulser leur société dans le top trois. Dès qu’elle sera créée, donc dès qu’elles auront de quoi payer les frais de constitution et verser le capital légal minimum. En vrai : dès que le banquier se décidera à accepter le dossier. Mais ça, c’est pas gagné. Il veut des certitudes que ça va marcher avant de risquer des fonds. On en reparlera quand vos revenus seront plus encourageants, vous comprenez mes p’tites dames. Ducon ! Mes p’tites dames, non mais… qu’il s’étouffe avec son pognon !

Peu importe aux p’tites dames que leurs rentrées soient modestes. Ce qui les nourrit, c’est l’excitation pure de donner vie à des mondes imaginaires, seules face à leur clavier. Elles sont certaines qu’un jour ça va décoller.

⎯ Au pire, je peux demander à mes parents, lui a proposé Justine, juste après le rendez-vous décevant avec ce pète-sec de banquier. Je sais que ta famille ne peut pas t’aider, mais la mienne roule sur l’or.

⎯ Pas question ! avait répondu Sofia d’un ton plus sec qu’elle l’aurait voulu. C’est bon là ! Ils ont déjà financé ton appart et ton matos. A vingt-trois ans, bientôt vingt-quatre, on devrait être capables de se débrouiller toutes seules, non ?

⎯ Comme tu veux, poulette, on verra bien, avait répondu Justine en haussant les épaules.

Elle est aussi blonde que Sofia est rousse. D’un blond très clair, presque platine, lumineux comme un éclat de soleil d’hiver. Ses cheveux sont lisses, impeccablement peignés, souvent attachés en une queue-de-cheval nette ou tombant droit sur ses épaules, sans une seule mèche qui dépasse.

Sa peau est toujours légèrement hâlée, comme si elle gardait en toute saison un souvenir de l’été.

Son visage anguleux contraste avec la douceur plus floue de Sofia. Ses yeux, bleus glacier, expriment une attention constante et une lucidité pointue. On dit d’elle qu’on n’oserait pas lui raconter des bobards.

Elle se tient droite, le regard assuré, la voix posée. Elle dégage une impression de contrôle, là où Sofia semble laisser une part de flou dans tout ce qu’elle fait.

Devenues inséparables depuis leurs études à HEAJ3, les deux amies forment un duo étonnant : le feu léger et un peu brouillon de Sofia face à la glace claire et maîtrisée de Justine.

Ce qui étonne leurs amis, c’est que c’est souvent Sofia qui obtient tout ce qu’elle veut, alors que l’inverse semblerait plus évident.

Hier soir, après une séance de brainstorming animé autant qu’inspiré, elles avaient envisagé une nouvelle manière de se lancer dans le monde officiel des affaires.

⎯ Et si on se mettait en asbl ? avait proposé Justine. J’ai parcouru la Loi de 20194 et on pourrait démarrer tout de suite. Il ne faudrait pas de capital. On peut même la créer en ligne, zéro difficulté, niveau tuto.

⎯ T’es sûre ? avait demandé Sofia. Et on pourrait vendre notre jeu ?

⎯ Certaine. A terme, on pourrait même se rémunérer à peu près correctement.

⎯ Et se passer de l’argent de l’autre con ! avait ajouté Sofia enthousiaste !

⎯ Et de celui de mes parents, oui.

Elles étaient tombées d’accord sur le nom de Zenthoryx. Zenith, signifiant le sommet + Oryx, un suffixe qui sortait de nulle part mais qui donnait au nom une touche technologique et dynamique, et avec leur premier produit, l’Arche, elles allaient viser le top du marché.

Tandis que Justine imaginait un logo original qu’on pourra imprimer sur nos cartes de visite, et des T-Shirts, et des sacs… Sofia, consciente du risque de se faire traiter de féministe dogmatique, rêvait tout éveillée de ce prochain espace-sanctuaire réservé aux femmes.

⎯ Quand tu seras parvenue à t’extirper de ton Sacco5 repasse-moi un soda steplé, avait lancé Justine alors que Sofia peinait à se mettre debout pour aller aux toilettes.

⎯ Je sais que tu es jalouse de mon vieux pouf orange et que tu voudrais que je le mette sur eBay pour faire rentrer un peu d’argent, mais c’est non !

⎯ Il vaut quand même son pesant de cacahouètes. Il a plus de cinquante ans… Super vintage, non ? Tu m’as dit que l’année passée, un antiquaire du Petit Sablon t’en proposait cinq cents boules. Cinq cents boules, Sofia ! Tu pourrais faire monter les enchères et…

⎯ J’y tiens et c’est non ! l’avait interrompue Sofia. C’est le seul truc qui vaut quelque chose dans mon bazar. Je me fous que ce soit le pouf le plus célèbre au monde et une légende du design et tutti quanti, celuici me suivra toute ma vie. Super solide, tissu antitaches, et antibactérien, il ne craint ni le soleil ni la pluie. Je l’ai traîné partout…

⎯ Mais tu l’as acheté à une brocante pour cinq euros, vu que le vendeur n’y connaissait rien, avait ricané Justine.

⎯ C’est non, point barre ! avait conclu Sofia en se mettant debout.

Ce siège resterait son objet fétiche secret. Elle ne parlerait jamais, même à sa meilleure amie, de ses véritables origines familiales de petite bourgeoise pas plus que de la tentative de viol qu’elle avait subie à dix-huit ans sous les assauts violents du frère cadet de sa mère. Elle avait échappé au pire grâce à ce pouf.

Ce soir-là, Sofia avait quitté le brouhaha de la fête familiale pour chercher un moment de calme dans la bibliothèque et y lire les derniers messages reçus sur son smartphone.

Elle entendait des rires au loin lorsque la porte s’ouvrit dans son dos.

Oncle Armand visiblement éméché se tenait là. Il lui souriait, de ce même sourire un peu trop douçâtre qu’il avait toujours eu. Tu as grandi, ma belle, avait-il murmuré, tournant la clé dans la serrure en refermant la porte derrière lui.

Sofia avait senti un frisson d’alerte courir dans son dos. Quand il avait posé la main sur sa bouche pour l’empêcher de crier, tout son corps s’était figé. Ce n’est pas vrai ! Pas lui ! Pas ici ! Le souffle de son agresseur empestait un mélange de vin et de cigare.

En état de sidération, elle ne parvenait plus à bouger, les oreilles bourdonnantes du bruit de son coeur qui cognait, cognait… jusqu’à ce qu’une rage froide la ramène à la réalité au moment où la fine bretelle de sa robe avait craqué. Elle avait levé le genou vers l’entrejambe du tonton pervers et l’avait écarté d’un coup d’épaule. Il avait vacillé. Elle l’avait alors poussé de toutes ses forces et l’avait vu s’engloutir dans le pouf orange.

Pendant qu’il se contorsionnait pour tenter de se relever, elle avait ouvert la porte et était retournée au salon, encore tremblante, mais suffisamment maîtresse d’elle-même pour que sa famille ne remarque rien. Lorsqu’elle avait vu Armand les rejoindre, la tête basse et le regard fuyant, elle avait prétexté une migraine et s’était réfugiée dans sa chambre où elle avait sangloté durant de longues minutes avant de sombrer dans le sommeil.

Elle n’oublierait jamais. Elle garderait aussi comme un secret honteux la scène humiliante du lendemain où sa mère l’avait traitée de menteuse, d’hystérique et de traînée, lorsqu’elle avait voulu se confier à elle. Quelques jours plus tard, elle était partie en claquant la porte de ses bourgeois de parents, traînant le pouf derrière elle en guise de trophée. Sa mère y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Elle l’avait, disaitelle à la moindre occasion, acheté à prix d’or à son ami Louis-Marie6

⎯ J’emporte ton Sacco en guise de dédommagement, avait dit Sofia à sa mère. Si tu portes plainte, je dirai aux flics que ton pervers de frère a essayé de me violer, compris ? A partir de cet instant, vous n’existez plus pour moi. Je suis orpheline ! Ou mieux, je dirai que je suis née dans une famille du quart-monde au fin fond du Borinage… Et lorsque père rentrera, tu pourras lui inventer ce que tu veux, comme tu parviens tellement bien à le faire. Il ne voit même pas que j’existe, alors… Il n’a jamais caché qu’il aurait tellement préféré avoir un fils. Vous pouvez ravaler vos principes de petits bourgeois. Vous m’avez nourrie jusqu’à mes dix-huit ans, mais désormais je ne veux plus jamais utiliser un euro qui vienne de vous. Je vous hais !

Après s’être servi un verre de vodka sans glace, sa mère s’était écroulée dans un fauteuil sans un mot.

La poire-trophée était restée dissimulée quarantehuit heures derrière la cabane à outils au fond du verger, avant que Sofia vienne la récupérer discrètement avec un copain. Il l’avait aidée à la hisser en haletant jusqu’au minuscule studio du troisième étage qui abriterait son nouveau départ dans une vie de fauchée.

A sa première visite, Julie, rencontrée aux cours d’informatique, avait compati aux difficultés financières de sa nouvelle amie aux parents pauvres et pas très fréquentables…

⎯ Hou hou, je suis là, vient de dire Justine en agitant la main vers la cannette de soda que lui ramène Sofia. Tu es encore partie dans tes rêves ?

⎯ Oui. Je pensais à ce pouf-poire. Je l’aime bien avait répondu Sofia en s’y laissant tomber mollement. Alors, on continue à parler de l’arche des femmes ? avait-elle ajouté d’un air sérieux et un peu triste.

⎯ A ce propos, tu ne crois pas qu’on va avoir des emmerdes ? Annoncer un truc génial réservé aux femmes,… on va avoir toute la machosphère sur le dos en moins de temps qu’il ne faut pour dire zigounette, non ?

⎯ J’espère bien. Ça nous fera une pub d’enfer.

⎯ Ou un procès pour discrimination. Si c’était l’inverse, hein ? Si des mecs créaient un jeu réservé aux mecs… Tu serais la première à grimper aux rideaux. J’ai pas raison ?

⎯ Mouais. OK. On va rien dire, on va rien interdire, mais tu verras que très vite ce seront les filles qui rejoindront l’Arche.

Libérer les femmes. Leur créer un espace où elles se sentiront en sécurité. Cette envie est née d’une sorte de mission de vie que Sofia porte au fond d’elle depuis son plus jeune âge. Comme une pulsion essentielle qui lui prend la tête et lui donne des insomnies.

L’Arche. Elle a baptisé ainsi le monde dans lequel les joueuses évolueront, comme un vaisseau de sauvetage tel celui de Noé. Elle rêve depuis des mois à un espace virtuel où des femmes séparées par des dogmes, des frontières, des silences imposés, pourront enfin se parler.

⎯ Ce ne sera certainement pas pour attiser la haine ou la contestation, avait-t-elle expliqué à Justine, mais pour créer un monde où on peut tout imaginer et tout dire, sans gêne, sans honte. Un univers numérique de totale liberté. Elles pourront se parler dans leur langue maternelle et M4T 7 traduira en temps réel dans la langue de chacune. N’importe laquelle. Imagine, ma puce ! Tu seras développeuse back-end et tu gèreras les paysages, les effets sonores et les interfaces. Moi, je donnerai vie aux avatars et j’écrirai l’histoire au fur et à mesure. Tu pourras terminer la fin de l’intro cette semaine et sonoriser la transition deux ?

⎯ Je suppose qu’on part sur un déroulé classique quand même. Tu ne vas pas nous pondre des trucs complètement… perchés ? Si ? Avait demandé son amie en rigolant.

⎯ T’inquiète. On va partir sur du classique. On commence dans un monde vivant et immersif où la joueuse…

⎯ Tu devrais t’habituer à dire le joueur. Ça, c’est du classique, c’est neutre et général, l’avait interrompue Justine.

⎯ OK, si tu veux. Donc LE joueur arrive sans mode d’emploi, il crée son avatar. Il est guidé seulement par ses intuitions, des objets symboliques et en échangeant avec d’autres joueurs. Très vite, il découvre une quête. Ici, ce ne sera pas sauver une civilisation du chaos ou empêcher la fin du monde, ce sera retrouver des vérités perdues en résolvant des énigmes pour accéder aux portes dérobées.

⎯ Ça, c’est ton rayon les vérités perdues, lui avait balancé Justine. Tu dis que je suis ta meilleure amie et pourtant tu ne m’as quasiment rien raconté sur ton enfance, tes parents, tes…

⎯ On discute du jeu, oui ou non ? avait rétorqué Sofia avec de la colère dans la voix. Mon enfance, mes parents, c’est de la merde et je n’ai pas envie d’y revenir, OK ? Tu peux imaginer vivre dans une maison insalubre, avec un père alcoolique qui distribue des baffes et des coups de ceinture et avec une mère résignée qui sait à peine écrire ? Tu peux savoir ce que c’est que de manger des pâtes à l’omelette vingt-cinq jours par mois, de porter des vêtements usés, de passer des nuits à pleurer ? De sentir la menace de se retrouver à l’usine à seize ans ? Tu n’en sais rien. Tu es née avec une petite cuillère en argent dans la bouche. Moi pas. OK ? Alors, lâchemoi ! Je n’ai VRAIMENT pas envie d’en parler !

Sofia avait sorti sa colère dans une longue tirade, fluide et précise, mais elle avait baissé les yeux.

C’est qu’on y croirait ! avait pensé Justine, pas dupe. Elle l’avait écoutée en silence, hochant la tête avec une douceur feinte. Elle sait. Elle a vu la superbe villa sur les hauts de Wépion. Elle connaît le nom du père de Sofia et la grosse boite qu’il dirige. Elle sait de quelle famille fortunée avec un petit « de » est issue la mère de son amie. Sofia et Justine sont nées toutes les deux avec une petite cuillère en argent dans la bouche.

Ce qui intrigue Justine, c’est la raison pour laquelle son amie lui ment. Que lui est-il arrivé dans cette famille pour qu’elle la rejette avec autant de violence ? Comment l’aider à affronter ce passé qui la tourmente ?

⎯ Lâche-moi une fois pour toutes avec ça. Je peux continuer, oui ?

⎯ OK. Excuse-moi. Continue.

⎯ Bien. Donc, je disais que la quête serait la recherche de vérités perdues dans un univers où ⎯ et là tu vas prendre ton pied ⎯ se mêleront des cités suspendues, des zones sauvages, des temples engloutis, … tout ce que tu pourras créer pour que chaque lieu ait sa propre identité et ses secrets. Moi, je me chargerai des personnages et de leur profil pour créer des archétypes, tu vois, comme la guerrière, genre Jeanne d’Arc ou encore la sorcière ou la magicienne, celle qui incarne l’intuition, le savoir, la connaissance profonde. Elle peut aussi être secrète, voire manipulatrice, tu vois ce que je veux dire.

⎯ Je vois très bien. Un profil à la McGonagall, la prof d’Harry Potter, qui représente l’autorité bienveillante et la sagesse. Et pour l’amour ? demande Justine avec un clin d’oeil suggestif.

⎯ Bien sûr ! Il y aura l’archétype de l’amante, sa sensualité, sa passion, sa créativité, tout ça. Je pense à un avatar à la Cléopâtre pour les dominatrices et peut-être aussi à Eve, la première à avoir croqué la pomme. Ça va être top !

⎯ Et peut-être quelques avatars masculins ? Oui ? Non ?

⎯ Oui, OK, tu l’as déjà dit. J’y penserai. Mais ce qui va être géant, c’est que chaque utilisateur du jeu pourra créer un avatar hyperréaliste.

⎯ Tu as terminé le testing de MetaHuman Creator d‘Epic Games ? Il est compatible avec une captation faciale iPhone temps réel, tu imagines ?

⎯ Oui, mais il demande un peu de prise en main technique, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

⎯ Et le Zepeto Studio Pro pour les costumes ? Un truc de ouf pour les skins et les accessoires, propose Justine.

Dans cet exercice de brainstorming, les idées volaient telles des étincelles, d’un cerveau à l’autre, le but de leurs échanges n’étant pas d’avoir raison sur l’autre, mais de mettre en commun leur amour des outils du dév web 8 , comme elles aiment à le dire lorsqu’on leur demande ce qu’elles font dans la vie.

⎯ Pour la ressemblance et la facilité, celui qui reste le plus performant c’est malgré tout la version Pro du Ready Player Me.

⎯ Bien vu, Juju. Avec une seule photo, tu as ton avatar et tu peux en ajuster manuellement les traits. Il prend en charge les expressions faciales et les mouvements corporels et surtout il est compatible Unity, Unreal Engine, WebXR et…

⎯ Ouais ! Top ! s’était enthousiasmée Justine en lui coupant la parole. Je te fais confiance pour tes profils tordus.

Elles s’étaient quittées sur un claquement de main complice, ce qui vaut, pour de meilleures amies, tous les contrats écrits du monde.

1 Promethean AI

2 Charisma AI

3 Hautes Etudes Albert Jacquard à Namur.

4 La loi belge régissant les ASBL : Code des sociétés et des associations (CSA), introduit par la loi du 23 mars 2019.

5 Modèle emblématique du bean bag ou fauteuil poire créé en 1968 en Italie pour la firme Zanotta. Ce siège a marqué l’esthétique du mobilier pop de la fin des années 60.

6 Louis-Marie Londot (1914-2010) artiste namurois qui a évolué vers le pop art vers la fin des années 1960.

7 SeamlessM4T est une IA de traduction développée par Meta de la parole à la parole et/ou au texte.

8 Développement de programmes pour le web

ON A TOUT POUR ÊTRE HEUREUSES

Ce qui saute aux yeux lorsqu’on pénètre pour la première fois dans le vaste espace ouvert du living de Justine, c’est cette luminosité particulière qu’offrent de hautes fenêtres orientées plein ouest. Contrairement au studio de Sofia, cet appartement respire l’espace, le confort et l’ordre.

Un canapé gris clair, bas et profond, trône au centre, orné de coussins aux teintes chaudes — ocre, terracotta, moutarde — qui réchauffent l’ensemble. En face, un tapis épais repose sous une table basse en bois blond, aux lignes épurées. Une étagère murale porte une sélection de livres d’art, quelques céramiques et une plante tombante. Dans le coin réservé au bureau, un ordinateur portable est en recharge, connecté au réseau, bien modeste face à l’imposant Tower Lenovo Legion 7i Gen 10 arrivé le mois dernier.

Côté Est, salon et cuisine se fondent l’un dans l’autre, mais on constate au premier coup d’oeil que chaque zone a été pensée avec une identité subtile. Et sans doute beaucoup d’argent.

La cuisine se veut discrète. Des placards sans poignées, d’un blanc mat, s’alignent comme une façade lisse. Une crédence en carrelage vert bouteille lui donne une touche de caractère. Tout est net, bien rangé, même la corbeille à fruits semble avoir été posée là par une main experte.

— Désormais, tu vas vivre dans un catalogue de déco, avait murmuré Sofia admirative.

Justine avait souri en coin.

⎯ Merci les parents pour l’achat de l’appart, mais la déco c’est moi. J’ai tout choisi toute seule.

⎯ Avec leur carte de crédit ?

⎯ Avec leur carte de crédit. Oui. C’était leur cadeau pour mon diplôme, non ? Mais viens voir le reste !

À droite du salon, une porte coulissante donne sur la chambre, petite mais lumineuse. Elle n’est occupée que par un lit double à la couette blanche et deux tables de nuit à la simplicité nordique. Rien de superflu. Même les rideaux, en lin beige, semblent flotter plutôt que tomber. Une première ouverture conduit au dressing, une seconde à la salle de bain.

⎯ Le dressing a l’air un peu vide, mais je dois encore faire quelques achats. J’ai liquidé la plupart de mes fringues. Je veux me renouveler.

Avec un clin d’oeil, elle avait ajouté :

⎯ J’attendais que ma mère rejoigne mon père pour être certaine de ne pas l’avoir sur le dos comme conseillère de mode, tu vois ce que je veux dire ? Viens voir la salle de bain. C’est trop top.

Elle commente, telle la vendeuse expérimentée d’une agence immobilière :

⎯ Minimaliste et élégante, avec ses petits carreaux de céramique gris foncé, voyez cette vaste douche derrière une paroi en verre dépoli. Côté lavabo, un espace en retrait a été aménagé dans le mur. Il contient des draps de bain d’un blanc immaculé et de petites serviettes roulées.

⎯ J’adore !!! crie Sofia en applaudissant.

Tout le contraire de la salle de bain de mes parents avec leur ridicule baignoire sur pattes de lion en bronze penset-elle. Ici tout est chic, mais de bon goût.

⎯ C’est chouette de pouvoir travailler ici, ensemble. Qu’est-ce t’en dis ? demande Justine.

⎯ Plutôt deux fois qu’une !

⎯ Mais pas le soir. Tu sais que je suis une couche tôt et le travail en pleine nuit, je te le laisse, dans ton petit studio que par ailleurs j’adore. On y a passé de tellement chouettes moments… Et oh ! J’oubliais de te dire ! J’ai commandé le Gaming Monitor 49 Inch Odyssey9. On va s’éclater pour les essais !

Depuis quelques semaines, les lundi, mercredi et vendredi après-midi, les deux jeunes femmes s’installent dans le coin bureau du living de Justine. Aujourd’hui, elles ont prévu de finaliser la coordination des interfaces.

Sans prévenir, un brouhaha de moteurs, sans doute de scooters, monte de l’avenue Reine Astrid et envahit le living. Justine se précipite pour refermer la porte-fenêtre, et le calme retombe instantanément.

— C’est comme une bulle, ici, constate Sofia. Une bulle chic.

Justine hoche la tête, pensive.

— Une bulle, oui. Mais parfois, ça sonne un peu vide, dit-elle en caressant du bout des doigts la photo de sa famille posée sur le bureau.

Elle n’a jamais caché qu’elle s’entend à merveille avec ses parents et ses deux frères : Maxime et Vincent, qu’on appelle le plus souvent les jumeaux. Justine est sans doute la seule de la famille à pouvoir les différencier.

⎯ Tu as des nouvelles de Copenhague ? demande Sofia, lisant dans le regard nostalgique de son amie.

⎯ On était en visio vendredi soir. Mon père a accepté la prolongation de son contrat pour deux ans… Ma mère fait les boutiques et les jumeaux s’amusent comme des fous. Quand ils ne sont pas au Fælledparken10 ils rivalisent au paddle ou au kayak dans les harbour baths11