Qatar - Jonathan Piron - E-Book

Qatar E-Book

Jonathan Piron

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Côté pile, ils s’appellent Hamad Al Thani, Tamin Al Thani ou Nasser Al Khelaïfi et ils dirigent le Qatar. À coups d’intéressements dans divers secteurs aussi bien énergétiques que culturels et sportifs, la famille régnante qatarie et ses proches cherchent à assurer au petit émirat du Golfe une place de choix sur l’échiquier mondial. Côté face, ils s’appelaient Suman Miah, Yam Bahadur Rana, Mohammad Kaochar Khan, Tul Bahadur Gharti... Émigrés pauvres d’Asie, ils font partie des milliers de travailleurs qui ont trouvé la mort en construisant les stades pour le Mondial 2022 de football organisé au Qatar. Controversé, le pays fait l’actualité à la fois pour la démesure de ses projets et pour leurs conséquences sociales négatives voire désastreuses. Pendant ce temps, il continue à se promouvoir à l’étranger par une politique internationale active, ses énormes richesses en gaz lui assurant des leviers financiers et diplomatiques importants. Que veut le Qatar ? Mais peut-être d’abord qu’est-ce que le Qatar ? D’Al Jazeera au rôle du gaz en passant par le système de kafala, cet ouvrage tente d’éclairer les politiques de cette presqu’île de 12 000 km2, contraintes par les rivalités du Moyen-Orient contemporain. Jonathan Piron est historien et spécialiste du Moyen-Orient. Coordinateur du pôle prospective pour Etopia, chercheur associé au GRIP, il enseigne les Relations internationales contemporaines à Helmo (Liège).

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Seitenzahl: 224

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Qatar

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo

www.editionslucpire.be

Édition : Valérie Calvez

Mise en pages : nor production

Imprimerie : Colorix

Relecture : Ariane Le Fort

Photo de couverture : © shutterstock

e-ISBN : 9782875422804

Dépôt légal : D/2022/12.379/10

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Jonathan Piron

Qatar

Le pays des possédants

Du désert à la Coupe du Monde

Souverains du Qatar

Cheikh Mohammed ben Thani ben Mohammed Al Thamir (1868-1876)

Cheikh Jassim ben Mohammed Al Thani (1876-1913)

Cheikh Abdallah ben Jassim Al Thani (1913-1949)

Cheikh Ali ben Abdallah Al Thani (1949-1960)

Cheikh Ahmad ben Ali Al Thani (1960-1972)

Cheikh Khalifa ben Hamad Al Thani (1972-1995)

Cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani (1995-2013)

Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani (2013 - )

Introduction : du refuge des opprimés au pays des possédants

Le 2 décembre 2010, à Zurich, Sepp Blatter, alors président de la Fédération internationale de football, la FIFA, ouvre l’enveloppe scellée dans laquelle se trouve le nom du pays qui sera l’hôte de la Coupe du Monde de 2022. Lorsque le nom du Qatar est énoncé, les représentants de l’émirat exultent et se serrent dans les bras. En adressant ses remerciements à la FIFA, le président du comité de candidature, Mohammed ben Hamad bin Khalifa Al Thani, fils de l’émir Hamad ben Khalifa Al Thani, promet aux représentants de la planète foot : « Vous serez fiers de nous. »

D’emblée, l’attribution d’un des plus grands évènements de la planète à un si petit État, dépourvu d’infrastructures sportives, interpelle. Mais pour le Qatar, la victoire est importante. L’organisation de la Coupe du Monde 2022 représente, pour le micro-État gazier, le couronnement d’une longue politique de modernisation et de positionnement à l’international, inlassablement voulue par son émir depuis le milieu des années 1990. Dans une première réaction à la suite de l’attribution du Mondial, Hassan Al Thawadi, directeur exécutif du comité de candidature, lie la victoire du Qatar à celle du Moyen-Orient : « Le Moyen-Orient sera mis sur une plate-forme pour que chacun puisse le voir tel qu’il est vraiment. Et, plus important encore, cela permet au Moyen-Orient d’interagir avec le reste du monde, de sorte que toute idée fausse que les gens d’ici ont à propos de l’Occident puisse être dissipée. »

Placé sous le feu des projecteurs, le Qatar reste cependant méconnu, drainant une série de clichés à son égard. Dans sa géographie, le pays n’est guère imposant. C’est un État confetti, guère plus grand que la Wallonie ou que l’Île-de-France, avec ses 11 586 km². Guère plus peuplé non plus, avec ses 2 980 000 habitants. Péninsule dans la péninsule, le Qatar n’était pas destiné à peser à première vue. L’émirat est pourtant un État incontournable au Moyen-Orient et actif à l’échelle de la planète. Il fait partie des pays les plus riches du monde, se hissant en 2021 à la dixième place du PIB nominal par habitant, avec un montant évalué à 61 790 dollars, devant les Pays-Bas et la Suède. Le pays est aussi un mastodonte énergétique. Tirant ses principales richesses de ses ressources en hydrocarbures, essentiellement en gaz, le petit émirat a des réserves dans ses sous-sols pour encore au moins un siècle de production.

Les revenus de ses exportations d’hydrocarbures lui assurent un activisme international important. Des investissements sportifs à Al Jazeera, le Qatar aurait acheté son influence internationale, suivant des intérêts parfois cachés. Ce sont surtout ces derniers qui ont fait l’objet de publications récentes. Quantité d’ouvrages ont été écrits sur le pays, essentiellement sur sa politique étrangère et son interventionnisme dans le monde du sport, des médias ou du prosélytisme religieux. Dans l’espace francophone, un grand nombre de titres façonnent une certaine idée du pays, de Qatar, vérités interdites : un émirat au bord de l’implosion1 à Guerres invisibles contre le Qatar2 en passant par La République française du Qatar3, ces divers titres émettent l’idée, a priori, d’un État jouant un rôle occulte, voire néfaste, sur la scène internationale.

La question suivante revient régulièrement : que veut le Qatar ? L’analyse des investissements réalisés par l’État qatari un peu partout dans le monde, notamment dans des milieux emblématiques comme celui du sport, les connivences entre les autorités du pays et les milieux fondamentalistes, les relations troubles entre la famille royale et certaines figures politiques européennes nourrissent les reportages et les livres réalisés sur ce pays. L’émirat, son pouvoir et ses habitants sont souvent réduits à un imaginaire de gaz, de chameaux, de villes construites sur du sable et de riches familles pieuses en djellabas finançant une foule de projets démesurés et onéreux. Comme d’autres espaces du Moyen-Orient, le Qatar fait l’objet d’analyses souvent préconçues, entretenues par la sélection de divers faits d’actualité.

Plutôt que de se demander ce que veut le Qatar, il serait nécessaire de s’interroger en premier lieu sur ce qu’est le Qatar. Fruit de processus historiques, politiques, économiques, sociaux, l’émirat ne peut être réduit à certaines projections souvent entendues dans nos espaces occidentaux. Loin d’être homogène, la société qatarie est traversée de tensions, de conflits, de questionnements quant à son statut et son avenir. Le pouvoir, de son côté, oriente ses décisions certes en fonction de ses intérêts, mais aussi à partir d’éléments historiques qui ont remis en cause la place du Qatar dans l’espace régional.

Le Qatar est, somme toute, un État assez récent. Indépendant en 1971, il trouve ses origines dans les conflits qui opposent les puissances cherchant à dominer le Golfe persique au cours du XIXe siècle. Petite excroissance négligée, sans guère de ressources hormis la culture de la perle, le Qatar n’est qu’un point sur une carte, peuplé de clans constamment en lutte et dont le contrôle ne sert que la protection d’intérêts lointains. Le Qatar du XIXe siècle n’est cependant pas un lieu sans histoire. Une société s’y développe, consciente d’elle-même et des conflits internes et externes qui l’impactent.

Un poème écrit au XIXe siècle par celui qui est considéré comme le fondateur du Qatar moderne, le cheikh Jassim, illustre ce que représente le pays pour ses habitants. Texte illustratif de la poésie nabati, un style littéraire propre à la culture bédouine, ce poème s’intitule « Kaaba Lil Madiyoum » (« Un refuge pour les oppressés »). Il commence de la manière suivante :

« Oh, je suis blâmé par ceux qui m’envient de rechercher la grandeur

Blâmé par ceux qui n’ont pas ma passion

Nous sommes un refuge pour les oppressés

Non seulement nous les protégeons, mais nous répondons également volontiers à leurs demandes

Nous avons été confrontés à de nombreuses adversités graves

Pourtant, cela n’a affaibli ni notre ferme volonté ni nos positions

Nous avons fait preuve de résilience et de patience malgré des situations catastrophiques

Le Tout-Puissant nous a aidés

Allah qui est au-dessus du trône

Oui, nos têtes brillent de gris, mais nos cœurs restent intrépides

Nous ne sommes pas vieux ! Car ceux qui sont désignés comme âgés ne peuvent plus porter de bonnes nouvelles aidant au

Soutien des oppressés et à l’écrasement de l’oppresseur, ainsi que le droit d’apaiser Dieu4. »

Jassim désigne le Qatar comme un refuge ouvert à ceux qui cherchent un répit contre la persécution, dans l’analogie de la Kaaba5 musulmane qui embrasse tous les peuples, indépendamment de leur statut socio-économique, de leur couleur de peau et de leur appartenance ethnique. Refuge, le Qatar l’a été. Le pays s’est ouvert à de nombreux étrangers, certains chassés de leur pays d’origine et qui contribueront au développement de l’émirat. L’État moderne du Qatar a également assuré la protection des personnes exilées pour des raisons politiques : outre des membres des Frères musulmans et du Hamas, le Qatar a accueilli une variété de profils d’exilés tels que l’ancien ministre irakien des Affaires étrangères Naji Sabri al-Hadithi, l’ancien dirigeant tchétchène Zalim khan Yandarbiyev, Omar Ben Laden, un fils d’Oussama, de nombreux membres de la famille de Saddam Hussein, dont sa femme Sajida Khayrallah, des prédicateurs islamiques controversés dont le Canadien Bilal Philips et l’Américain Wagy Ghoneim, Abbassi Madani, ancien dirigeant du FIS en Algérie, etc. Dans un autre domaine, Al Jazeera, la chaîne d’information en continu du Qatar, se projette comme « la voix des sans-voix », perpétuant cette intention de soutenir les oppressés contre les oppresseurs. Cette volonté perdure encore dans les discours actuels des dirigeants qataris. Lors de son accession au pouvoir en 2013, cheikh Tamim déclarait : « Le Qatar resterait un refuge pour les oppressés […]. Nous resterons fidèles à cette promesse de soutien aux personnes lésées6. »

Cette image de terre d’accueil que souhaite donner le Qatar est cependant confrontée à une autre réalité. De « refuge des oppressés », le Qatar est devenu, au XXIe siècle, le « pays des possédants ». Ses importants moyens financiers conduisent l’émirat à se lancer dans des politiques d’investissements tous azimuts, lui assurant des participations, voire un contrôle, dans divers secteurs de l’économie internationale. De même, les projets architecturaux titanesques menés dans l’émirat depuis les années 2000 ont fait exploser la main-d’œuvre d’origine étrangère présente sur le sol qatari, main-d’œuvre souvent maintenue dans des conditions de vie proches d’un esclavage moderne. Les Qataris sont désormais les citoyens privilégiés d’un État moderne qui a connu un boom de développement en l’espace de quelques décennies. Les transformations profondes qui ont touché le pays en ce court laps de temps ont logiquement ébranlé la perception que les Qataris ont d’eux-mêmes. Pays des possédants par sa richesse énergétique et matérielle, le Qatar s’interroge sur lui-même. La société contemporaine qatarie est marquée par de nombreux allers-retours entre les transformations actuelles et une perception de son passé, perception parfois idéalisée ou construite politiquement par la famille régnante pour servir ses intérêts. Ce sont ces divers éléments de transformations, de questionnements et de réappropriations qui seront interrogés ici.

L’objectif de cet ouvrage est, certes, de revenir sur l’histoire du Qatar contemporain et sur son action politique, mais également de se pencher sur sa société, ses composantes et ses évolutions. Cette intention se lie à un constat trop souvent rencontré dans la description et la tentative d’explications des événements touchant au Moyen-Orient : à trop nous focaliser sur les analyses géopolitiques, nous refusons de voir la capacité de mobilisation et de modernité des sociétés de cette région. La politique arabe n’est plus une compétition lente dominée par des dictateurs, des monarques et des partis islamistes organisés. Une multitude d’acteurs se disputent l’espace politique : des bureaucrates et des acteurs institutionnels puissants, des individus fortunés, des militants, des mouvements politiques populistes, des organisations de la société civile, des journalistes, des artistes, des manifestants ainsi que de simples citoyens s’exprimant sur des réseaux sociaux.

La première partie de ce livre reviendra sur l’histoire de la construction moderne du Qatar et l’émergence politique des Al Thani dont sont issus les différents émirs. Les rivalités, tensions et conflits régionaux qui marqueront l’histoire du pays seront également abordés, de même que le rôle joué par la découverte et l’exploitation des hydrocarbures, principalement le gaz, dans le développement économique de l’émirat. La place occupée par la chaîne d’information continue Al Jazeera, tout comme le rôle du sport et de l’islam seront examinés ensuite. Le Qatar, pour certains analystes, aurait recours, pour asseoir sa puissance, à ces instruments en tant qu’outil de soft power, à savoir la « capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que la menace ou l’emploi de la force »7. Si cette affirmation peut parfois se retrouver dans la manière dont le Qatar se projette à l’extérieur, il est néanmoins nécessaire de constater que d’autres logiques s’y retrouvent tout autant. Enfin, les derniers chapitres plongeront dans la société qatarie actuelle, à travers les enjeux sociaux, la place des minorités et les questions liées à l’identité qui traversent les populations qui vivent aujourd’hui dans l’émirat.

Sortir des clichés, faire remonter les témoignages des acteurs concernés, mettre en évidence les liens entre passé et présent, expliquer les reconstructions et les fabriques du politique qui aujourd’hui se retrouvent à des niveaux divers du Qatar permettent de mieux comprendre ce pays et d’en appréhender l’actualité.

1. Emmanuel Razavi, Qatar, vérités interdites : un émirat au bord de l’implosion, Paris, L’Artilleur, 2017.

2. Adil Mesbahi, Guerres invisibles contre le Qatar, s.l., 2017.

3. Bérengère Bonte, La République française du Qatar, Paris, Fayard, 2017.

4. « Sheikh Jassim Bin Mohammed Bin Thani », in Amiri Diwan, [en ligne], https://www.diwan.gov.qa/about-qatar/qatars-rulers/sheikh-jassim-bin-mohammed-bin-thani?sc_lang=en.

5. La Kaaba est l’édifice au centre de la grande mosquée de La Mecque. Lieu le plus sacré de l’islam, c’est autour de ce bâtiment que se rassemblent les pèlerins musulmans venant du monde entier.

6. The Inaugural Speech of His Highness Sheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani The Amir of Qatar on Becoming the Amir, Qatar Government Communication Office, 16 juin 2013, p. 7, [en ligne], https://www.gco.gov.qa/wp-content/uploads/2017/08/The-Inaugural-Speech-of-HH-Sheikh-Tamim-bin-Hamad-Al-Thani-on-Becoming-the-Emir-of-Qatar.pdf.

7. Manon-Nour Tannous et Xavier Pacreau, Les relations internationales, Paris, La Documentation française, 2020, p. 37.

1 Le pouvoir des Al Thani

D’où vient le Qatar ? Si le terme désigne la bande de terre sortant de la péninsule arabique dans le golfe Persique, il trouve ses origines il y a près de deux mille ans. Sa première apparition remonte au IIe siècle après Jésus-Christ, sur la carte du monde arabe réalisée par le géographe et astronome grec Ptolémée. Les origines du nom restent floues. Qatar pourrait être dérivé de Qadara faisant référence à une ancienne localité située à l’est de la péninsule. Diverses sources se penchent aussi sur une origine se rapprochant de l’arabe ancien et signifiant « goutte de pluie », « pluie » ou simplement « terre ». Toujours est-il que le mot s’impose tout en connaissant certaines évolutions dans sa prononciation et son écriture. Jusqu’au XIXe siècle, les termes Kuh-tahr, Katr, Kattar, Katara sont employés, se rapprochant de la prononciation locale Cutter. Le dérivé moderne Qatar finit par s’imposer à la fin du XIXe siècle pour continuer à être appliqué aujourd’hui.

L’histoire du Qatar est celle d’une succession de dépendances à l’égard de puissances étrangères ainsi que de conflits tribaux. La Perse, le Portugal, l’Empire ottoman et les Britanniques exerceront à tour de rôle leur influence sur le pays. Le golfe Persique est déjà, aux XVIIIe et XIXe siècles, une zone d’importance stratégique. Pour les puissances coloniales européennes, le Golfe est un carrefour commercial important qu’il est nécessaire de contrôler. La Grande-Bretagne a souhaité asseoir son autorité dans la région afin de sécuriser ses canaux d’échange vers les Indes. De l’autre côté, les Ottomans et les Perses ont convoité la zone du Golfe dans une logique d’extension de leur sphère d’influence. Mais le Qatar doit aussi beaucoup à une tribu en particulier, qui va modeler le pays dès ses premiers pas en tant que réalité internationale : la tribu des Al Thani.

L’avènement des Al Thani

Au début du XIXe siècle, le Qatar n’est qu’une dépendance de Bahreïn et héberge, sur ses côtes, différentes flottilles pirates qui sillonnent le Golfe. De petites villes portuaires parsèment son territoire, dont la ville de Zubarah. Le pays vit essentiellement de l’élevage, de la pêche et de la culture des perles. Comme le résume en 1863 le cheikh Muhammed bin Thani : « Nous sommes tous, du plus haut au plus bas, les esclaves d’un seul maître, [la] Perle8. » La dépendance économique du pays par rapport à ces maigres ressources est importante. Mais les rivalités entre tribus se disputant le contrôle des zones portuaires rendent la région instable. Les tensions et oppositions débouchent parfois sur des conflits violents, entraînant notamment des opérations militaires maritimes dans le Golfe. Face à ces luttes qui menacent leurs flux commerciaux, les Britanniques réalisent, au début du XIXe siècle, quelques opérations de police. En 1821, Doha est détruite par un raid de la marine anglaise, qui souhaite mettre fin aux actes de piraterie dans la région.

La décennie de 1820 voit l’influence britannique sur la région du Golfe devenir plus concrète. La signature d’un traité, le General Maritime Treaty, entre les chefs tribaux de la côte et les représentants de la Compagnie des Indes orientales fait passer la région sous le contrôle de Londres. En outre, avec ce document, les Britanniques reconnaissent la souveraineté de la tribu des Al Khalifa sur les îles de Bahreïn et la péninsule de Katara : aux yeux des Anglais, ce sont les membres du clan Al Khalifa qui détiennent l’autorité sur ce territoire exigu. D’autres accords suivront, renforçant la présence anglaise dans la région, comme le Perpetual Truce of Peace and Friendship signé en 1861 entre le Royaume-Uni et Bahreïn et interdisant toute opération de guerre maritime dans le Golfe.

Le Qatar de cette première moitié du XIXe siècle n’a guère de pouvoir central. Le territoire, s’il est dépendant de Bahreïn, est administré par divers chefs locaux. La dépendance à l’égard de Bahreïn est régulièrement remise en question, suivant les luttes intestines entre les diverses tribus. Dans les années 1860, la dégradation des relations entre les deux territoires connaît une montée en puissance. Les Qataris commencent à suivre les principes religieux wahhabites, entraînant l’hostilité du pouvoir bahreïnite. Les crispations deviennent des luttes ouvertes, qui incitent le souverain du Bahreïn à intervenir sur le territoire du Qatar afin de rétablir son autorité. Ces diverses actions sont mal perçues des Anglais qui voient d’un mauvais œil l’instabilité qui règne dans la région et considèrent que l’opération menée va à l’encontre des traités précédemment signés. Désigné comme agresseur par les autorités britanniques, le Bahreïn se voit obligé d’abandonner ses revendications sur le Qatar. Pour mener les négociations et pacifier les conflits tribaux, Londres va désormais s’appuyer progressivement, à la fin des années 1860, sur une personnalité d’une tribu locale du Qatar respectée pour sa capacité de médiateur : Mohammed bin Thani.

Issu de la tribu des Al Maadheed, liée aux Banu Tamim venant de l’intérieur de la péninsule arabique, le clan Al Thani s’était physiquement mis à l’écart des rivalités des autres tribus, préférant s’installer loin des centres politiques de l’époque. Prenant l’ascendant sur les autres clans, les Al Thani étendent progressivement leur pouvoir sur l’ensemble de la péninsule et se servent des rivalités entre les grandes puissances régionales afin d’assurer leur autonomie. Mohammed bin Thani va ainsi louvoyer entre l’Empire ottoman et la Grande-Bretagne. Par un traité signé le 12 septembre 1868 avec la Grande-Bretagne, il parvient à faire reconnaître son autorité en tant que hakim du Qatar, à savoir le souverain d’un territoire rassemblant les cités de Doha et de Al Wakrah. Cependant, ce pouvoir reste encore faible. Tout d’abord, les frontières restent fluctuantes et diverses autres entités, comme l’émirat voisin d’Abu Dhabi, contrôlent des localités du nord du territoire. Ensuite, les dynasties tribales ont une durabilité incertaine, marquée par des conflits de succession. Les différents clans jouent donc des relations avec les puissances étrangères voisines aussi bien pour assurer leur reconnaissance que pour entretenir une instabilité qui leur est profitable9.

Succédant à Mohammed bin Thani, son fils, Jassim bin Mohammad Al Thani, continue à accroître l’autorité du clan sur la région. Plutôt que de s’en remettre à la protection d’une des deux puissances étrangères, Jassim, qui s’est fait reconnaître en tant qu’émir du Qatar, va jouer des oppositions entre la Sublime Porte10 et Londres pour stabiliser son pouvoir. La protection ottomane est ouvertement demandée tandis que les bons rapports avec les Anglais sont entretenus. En 1872, sous la menace d’une invasion ottomane, Jassim accepte, malgré les critiques de son père, une alliance avec l’Empire ottoman. Le Qatar est officiellement placé sous la tutelle des Turcs et incorporé dans l’Empire ottoman en tant que division administrative du Sandjak du Nejd. Jassim est reconnu comme kaymakam, à savoir une sorte de sous-gouverneur ayant l’autorité sur son territoire. Les relations avec les Turcs sont toutefois mal perçues par les tribus locales.

Les tensions vont monter en puissance au début des années 1880, avec l’intention de Jassim d’accroître son autorité. Déjà, les Turcs ne le soutiennent pas dans son désir de contrôler la localité d’Al Khor, au nord du pays, alors occupée par l’émir voisin d’Abu Dhabi. Ensuite, la volonté de Jassim de s’imposer sur les autres tribus contribue à susciter une instabilité qui gêne la tutelle ottomane. Cette dernière finit par lui retirer sa confiance pour lui préférer une autre personnalité, Mohammed bin Abdul Wahab, beau-frère de Jassim, qui s’empresse d’offrir de nombreuses garanties de sa soumission aux autorités turques.

Deux camps s’organisent et s’affrontent : celui d’Abdul Wahab, pro-ottoman, et celui de Jassim Al Thani, qui émerge comme la figure s’opposant à l’incorporation du territoire qatari dans l’Empire ottoman. La rupture deviendra définitive au début des années 1890. Lorsque les Turcs annoncent vouloir accroître leur contrôle sur la péninsule via non seulement diverses réformes administratives, mais surtout via l’imposition de nouvelles taxes et de nouvelles garnisons, Jassim décide d’entrer ouvertement en rébellion. Renonçant officiellement à son titre de kaymakam en août 1892, le chef tribal s’enferme dans sa forteresse d’Al Wajbah pour se protéger des troupes turques. Quand celles-ci arrivent devant le fort en mars 1893, elles pensent remporter une victoire facile. C’est tout le contraire qui va se réaliser. Les 3000 à 4000 hommes de Jassim fondent sur les 300 soldats ottomans, qui sont progressivement repoussés vers leurs bases arrières sur la côte. Assiégés à leur tour, privés d’accès à l’eau par les troupes de Jassim, les Ottomans n’ont d’autre choix que de capituler et d’accorder leur pardon à Jassim. La bataille d’Al Wajbah entre dans légende de la fondation de l’État moderne du Qatar. Même si l’indépendance à l’égard des Trucs ne sera formelle qu’en 1915, elle débute lors de la victoire des tribus locales et de leur guide, Jassim Al Thani, sur leur puissance tutélaire. Celui-ci émerge comme la seule et véritable autorité du pays, étendant son influence sur l’ensemble de la péninsule.

Le déclin de l’Empire ottoman dans la péninsule arabique au début du XXe siècle voit les différents proto-États de la région gagner en autorité. Face à cette situation, les Anglais souhaitent prolonger une forme de statu quo empêchant l’un ou l’autre clan de s’assurer le monopole sur l’entièreté du Golfe. En 1913, à la faveur de la signature d’une convention anglo-turque, les Ottomans finissent par abandonner tout droit concernant le Qatar. Le traité pousse même à la reconnaissance d’une « ligne bleue » formalisant, pour la première fois, une frontière entre le Sandjak du Nejd, qui laissera la place à l’Arabie saoudite, et le territoire du Qatar.

Si les Al Thani sont parvenus à se débarrasser des volontés hégémoniques du Bahreïn et de l’Empire ottoman, leur tranquillité n’est pas encore assurée. Un nouvel acteur régional apparaît à la faveur de la Première Guerre mondiale, dont les ambitions vont loin, jusqu’à imaginer l’ensemble des territoires de la région sous son influence : le clan des Al Saoud. C’est à nouveau la puissance anglaise qui va recadrer ces revendications afin d’assurer sa propre sécurité. En 1915, Ibn Saoud signe avec les Britanniques un traité dans lequel le chef saoudien accepte de ne pas s’ingérer dans la politique intérieure des émirats liés à la Grande-Bretagne11. Un an plus tard, le 3 novembre 1916, l’émir Abdallah bin Jassim Al Thani signe avec le représentant de Londres un traité dans lequel le souverain du Qatar renonce à son autonomie dans les affaires étrangères en échange de la protection militaire britannique. Le Qatar est dorénavant protégé par le Royaume-Uni. Une nouvelle époque de son histoire commence.

Si un rapprochement se réalise petit à petit avec le Royaume-Uni, ce n’est pas seulement parce que Londres représente une force militaire plus puissante que les autres acteurs régionaux, mais aussi parce qu’à la différence des Turcs, les Anglais ont moins d’exigences sur les réformes internes. Les nouveaux chefs locaux disposent de plus de marges de manœuvre pour asseoir leur autorité en se liant avec les Britanniques. Ce rapport de forces va évidemment satisfaire le clan Al Thani. Le traité de novembre 1916 reconnaît Abdallah Ibn Qasim Al Thani comme souverain légitime sans s’immiscer dans les demandes de transformations politiques. Même si son indépendance est limitée, le Qatar émerge comme un État souverain et indépendant. Le processus, entamé à la fin des années 1860, a mis cinquante ans à trouver son chemin. Le leadership des Al Thani a certes joué dans l’émergence du Qatar en tant que réalité politique. Mais cet aboutissement doit aussi beaucoup au déclin progressif des Ottomans et à une indécision des Anglais quant à l’attitude claire à adopter envers les émirats du Golfe12.

Le Qatar indépendant reste toutefois un État faible et doté de peu de moyens. La population fluctue entre 25 000 et 27 000 habitants, principalement installés sur les côtes. Son seul intérêt stratégique réside dans sa position géographique clé au cœur du nœud des échanges que représente le golfe Persique. Dans une économie encore essentiellement agricole ou dépendante des revenus de la pêche de la perle, avec une population nomade ou sédentaire facilement impactée par le moindre choc, l’accès aux ressources de base reste une priorité. La crise économique des années 1930 met très vite en évidence cet état de fait. Ses effets impactent durement les divers États du Golfe. Le Qatar se retrouve en difficulté financière en raison de l’effondrement du marché de la perle. Couplé à une perturbation aux denrées alimentaires, due au ralentissement des importations, le pays subi une première transhumance de sa population. Face au choc économique, la population totale du pays passe de 27 000 habitants à moins de 16 00013. Des villages entiers sont abandonnés tandis que la déstabilisation sociale et économique fragilise l’autorité de l’émir, dont la légitimité dépend encore du bon vouloir des tribus rivales.

Exsangue, le pays ne dispose que de peu de leviers pour retrouver une certaine forme de stabilité. La découverte et l’exploitation d’une ressource, le pétrole, lui donneront la possibilité d’entrevoir une solution à ces crises.