Rebelle - Rhys Ford - E-Book

Rebelle E-Book

Rhys Ford

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Beschreibung

La chose la plus difficile à faire pour un rebelle n'est pas de se battre pour une cause, mais de se battre pour lui-même. La vie prend un malin plaisir à poignarder Gus Scott dans le dos lorsqu'il s'y attend le moins. Après avoir passé des années à fuir son passé, son présent et le sombre avenir que lui avait prédit les assistantes sociales, le karma lui fournit la seule chose à laquelle il ne pourra – ne voudra – jamais tourner le dos : un fils né d'une nuit passée avec une femme quelques années auparavant après une rupture dévastatrice. Retourner à San Francisco et au 415 Ink, le salon de tatouage familial, lui a fourni un abri idéal pour combattre ses démons personnels et se reconstruire… jusqu'à ce que le pompier qui l'avait brisé revienne dans sa vie. Pour Rey Montenegro, le tatoueur Gus Scott était une récompense insaisissable, un prix étincelant qu'il n'avait pas eu la force de retenir. Mettre un terme à sa relation avec le tatoueur versatile avait été douloureux, mais Gus n'avait pas voulu de la vie de famille dont lui rêvait, le laissant avec une âme meurtrie. Lorsque la vie et le monde de Gus commencent à s'effondrer, Rey l'aide à rassembler les morceaux, et Gus se demande si l'histoire d'amour éternel à laquelle aspire Rey peut vraiment exister.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Table des matières

Résumé

Dédicace

Remerciements

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

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Biographie

Par Rhys Ford

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Droits d'auteur

Rebelle

 

Par Rhys Ford

Série 415 Ink, tome 1

 

La chose la plus difficile à faire pour un rebelle n’est pas de se battre pour une cause, mais de se battre pour lui-même.

La vie prend un malin plaisir à poignarder Gus Scott dans le dos lorsqu’il s’y attend le moins. Après avoir passé des années à fuir son passé, son présent et le sombre avenir que lui avait prédit les assistantes sociales, le karma lui fournit la seule chose à laquelle il ne pourra – ne voudra – jamais tourner le dos : un fils né d’une nuit passée avec une femme quelques années auparavant après une rupture dévastatrice.

Retourner à San Francisco et au 415 Ink, le salon de tatouage familial, lui a fourni un abri idéal pour combattre ses démons personnels et se reconstruire… jusqu’à ce que le pompier qui l’avait brisé revienne dans sa vie.

Pour Rey Montenegro, le tatoueur Gus Scott était une récompense insaisissable, un prix étincelant qu’il n’avait pas eu la force de retenir. Mettre un terme à sa relation avec le tatoueur versatile avait été douloureux, mais Gus n’avait pas voulu de la vie de famille dont lui rêvait, le laissant avec une âme meurtrie.

Lorsque la vie et le monde de Gus commencent à s’effondrer, Rey l’aide à rassembler les morceaux, et Gus se demande si l’histoire d’amour éternel à laquelle aspire Rey peut vraiment exister.

Ce livre est dédié à Rob Benavides et Micah Caudle du salon Flying Panther Tattoos à San Diego. Vous êtes deux des tatoueurs les plus gentils et talentueux que je connaisse. C’est toujours un plaisir de passer sous votre aiguille.

J’aimerais aussi avoir une pensée pour la plus sauvage des divas, Halle, un Cairn parmi les cairns. Elle était un tyran exigeant, mais affectueux, qui tenait les Cinq et Steve d’une main de fer. Elle n’a jamais croisé un coin de toast ou un morceau de bacon qui lui ait résisté et aurait probablement toléré une tiare si celle-ci ne lui avait pas froissé les oreilles.

Enfin, une pensée pour Tamlyn, aussi connu sous le nom de Tam le Chat. Monsieur, tu étais le plus grand gentleman et le plus gentil félin du monde. Tu te contentais de peu et ne demandais pas grand-chose. Les dix-huit années que tu as passées auprès de moi m’ont apporté du réconfort et parfois une grande joie. Je suis désolée que les souris n’aient pas été créées avec des lasers pour te divertir, mais sérieusement, n’aurais-tu pas pu au moins lever la tête quand le rat-kangourou a littéralement couru sur toi alors que tu étais allongé au sol ? Que ton paradis soit envahi de yaourt à la grecque et de porc kalua. Embrasse ta sœur, Neko, de notre part et passe le bonjour à Opala, Motlow et Aramis. Chacun de vous nous manque terriblement.

Remerciements

 

 

À MES Cinq – Penn, Tamm, Lea et Jenn. Contre vents et marées, face à des dangers encore inconnus, vous êtes mes étoiles les plus fiables. Comme une constellation, mais avec plus de chamailleries à propos du thé et des culottes perdues.

Mon amour à mes autres sœurs qui m’apportent tant de joie – Ren, Ree, Mary et Lisa.

Mes remerciements iront toujours à Dreamspinner – Elizabeth, Lynn, Grace et son équipe, Naomi (que je rends folle) et tous ceux qui me mettent en valeur. Merci. Merci. Je vous dois des cookies.

Enfin, une dédicace à toute personne qui se fait tatouer. C’est une forme d’expression, une liberté d’expression, un moyen de faire ressortir ce que vous êtes à l’intérieur sur votre peau. Dans certains cas, c’est une erreur commise dans un moment d’égarement, sous l’effet du whisky, ce qui en fait une idée pas si bonne. Que l’art que vous exposez sur votre corps ait une signification et que le tatoueur qui l’inscrit sur votre peau le fasse avec délicatesse.

I

 

 

DES CRIS éclatèrent dans la nuit, arrachant Rey à son sommeil.

Il était fatigué et n’avait pas du tout envie de faire face à son père, surtout qu’il devait se rendre à l’école le lendemain matin. Le lycée était un cauchemar de chiffres et de lettres rassemblés dans un mélange qu’il n’arrivait pas à comprendre. Mais les cris étaient… troublants… différents… un geignement aigu, suivi d’un crissement terrible, brut et violent.

C’était tellement différent de ce qu’il entendait d’habitude.

Puis il se mit à tousser.

Il ne pouvait pas s’arrêter, pas assez longtemps pour reprendre sa respiration. Soudain, il sentit l’odeur de brûlé s’infiltrer jusque dans ses poumons et essaya de chasser la sensation rêche qu’il avait dans la gorge et le nez. D’autres cris stridents, ainsi que des hurlements terrifiants, parvinrent jusqu’à ses oreilles, le faisant trembler sous ses couvertures. Sa poitrine lui faisait mal à l’endroit où son père lui avait donné un coup dans la soirée, dans un élan de colère que Rey n’avait pas vu arriver. Mais c’était un jour comme les autres où il se tenait en équilibre entre la lenteur du temps qui passait, dans l’attente d’une crise de colère de son père, et les secondes qui défilaient sur l’horloge, le rapprochant du moment où il pourrait aller se mettre au lit.

Ce soir avait été un mauvais soir. Il s’était interposé entre la rafale de coups et sa mère, subissant la rage de son père. Son œil était gonflé, ses sourcils étaient collés entre eux et il avait tellement mordillé l’entaille sur sa lèvre qu’il sentait un goût métallique chaque fois qu’il passait sa langue dessus. Sa quinte de toux reprit de plus belle. Ses spasmes duraient si longtemps et étaient si violents que ses côtes lui firent encore plus mal.

Cette odeur de brûlé venait certainement de la cuisine. Sa mère avait dû laisser un plat en plastique dans le four et l’avait allumé pour réchauffer le petit déjeuner de son père. C’était un acte irréfléchi qu’elle répétait souvent ; elle quittait sa chambre, au bout du couloir, et vacillait jusqu’à la cuisine, fatiguée par l’accumulation de ses deux emplois, mais assez réveillée pour préchauffer le four.

Son œil ne s’ouvrait pas assez pour qu’il puisse voir son radio-réveil. Tout ce qu’il voyait était une ligne fine et rouge, des nombres flous dans le noir. Il vivait dans cette pièce depuis dix ans et même après tout ce temps, il avait du mal à s’orienter dans cet espace durant la nuit. Sa chambre ne bénéficiant pas d’une fenêtre, la seule source de lumière venait de sous sa porte, un éclat de jaune orangé s’infiltrant à travers le bois mal travaillé.

Il fut à nouveau pris d’une quinte de toux et se frappa la poitrine pour l’arrêter. Il était secoué par des spasmes, coincé dans un cercle vicieux : il essayait de respirer malgré la douleur dans son nez tout en voulant soulager le poids qui reposait sous son sternum. Sa langue était gonflée et il n’avait plus de salive, peu importe le mal qu’il se donnait pour faire fonctionner sa bouche. Sa gorge était sèche et d’une grande sensibilité, mais il ne pouvait pas l’apaiser avec le peu de salive qu’il arrivait à sécréter.

Clignant d’un seul œil, il chercha ses lunettes, faisant tomber tout ce qui se trouvait sur sa table de chevet, mais elles n’étaient pas là. L’odeur provenant du four se fixa à l’intérieur de son nez et Rey trébucha hors de son lit pour se retrouver directement en enfer.

La lumière était plus éclatante, irrégulière et forte, parsemée de nuages gris. Quand il appuya sur l’interrupteur, mais que la lampe ne s’alluma pas, la terreur se mêla au sentiment d’inquiétude qui grandissait en lui. Il se frotta le visage et grimaça quand la douleur de son œil gonflé se réveilla.

Désormais, il était difficile de ne pas entendre le crépitement du feu. Et puis de la fumée passait sous sa porte – du moins, il avait l’impression que c’en était. C’était dur à dire. Il avait du mal à voir la fumée, mais cette odeur nauséabonde qu’il associait avec l’étourderie de sa mère pénétrait dans sa chambre fermée, consumant l’air de ses poumons. Il avait du mal à respirer et luttait pour reprendre son souffle, essayant de se remémorer ce qu’il avait appris à l’école, mais cela ne lui revint pas. Son cerveau était en train de s’éteindre pour laisser place à la panique. Il longea le mur pour trouver la porte.

La poignée était chaude et il hurla lorsqu’elle lui brûla la paume. Le cri qu’il émit était faible, tel un léger coassement. Le mur qui se trouvait derrière lui s’effondra et le percuta dans le dos.

Rey ne savait pas combien de temps il avait passé sous ces débris. La notion de temps lui échappait et tout ce qu’il voyait était une étendue de cendres chaudes, puis la lueur des flammes qui dévoraient ce qu’il restait de la pièce. Il y avait une voix – quelque part. Il essaya de l’appeler, voulut hurler à pleins poumons, mais l’air fétide dans sa poitrine étouffa sa voix et il se mit à tousser, aspirant davantage de fumée.

— Oh…

Sa grand-mère lui avait toujours dit de prier, mais il n’arrivait pas à trouver les mots… la foi… pas avec le poids qui reposait sur ses jambes et son dos. Sa gorge lui faisait trop mal. Il avait l’impression d’avoir avalé sa langue parce qu’il n’arrivait plus à aspirer l’air. Il voulut se déplacer, mais cela ne fit qu’aggraver son cas puisque quelque chose se planta dans son dos, perforant sa peau. Il empêcha ses larmes de couler, refusant de céder à l’impuissance qui le gagnait.

— Hé, je vais m’occuper de toi, annonça une voix à travers le bruit des flammes et des murs qui s’effondraient. Ne bouge pas. Je dois te sortir de là. N’hésite pas à m’arrêter si tu as trop mal.

Des mains se posèrent sur ses bras. Rey les sentait. Malgré la pression sur son dos et ses jambes, il sentait ces mains. Il se mit à pleurer, laissant son nez couler et ses sanglots s’échapper. Il aurait eu honte s’il ne s’était pas trouvé coincé sous un mur. Ces mains lui massèrent les épaules et cette voix, rauque et pénétrante, le rassura en lui disant que tout irait bien, qu’il irait bien.

Il était trop effrayé pour aller bien. Il avait l’impression que ses poumons étaient remplis de lames de rasoir et de verre. Quand il réussit à inspirer de l’air, il voulut appeler sa mère en hurlant et se sentit honteux face à la terreur que les flammes éveillaient en lui.

— Attends, je dois faire quelque chose. Bear m’a dit que je devais couvrir ton nez et ta bouche. Reste calme, demanda-t-il à Rey en criant.

Après avoir levé le menton de Rey, il fit remonter le tee-shirt de celui-ci sur son nez, ce qui empêcha l’air d’entrer. Rey paniqua, se débattant pour que sa bouche ne soit plus bloquée par la matière. Son sauveteur lui tapota les épaules, puis il dit :

— Ça va t’empêcher d’avaler de la fumée. Je vais faire la même chose. Il te suffit de respirer à travers ton tee-shirt, d’accord ?

Le feu se rapprochait, léchant les morceaux de bois qui ressortaient des murs. Sa porte s’effondra et se mit à noircir sur les bords. Puis l’encadrement de la porte fut dévoré par des flammes rouges et vives, mais la silhouette qui se trouvait près de lui continua son travail, ses mains plongeant dans les débris qui avaient cloué Rey au sol. La chaleur n’allait plus tarder à devenir insoutenable. Il tourna la tête, le col de son tee-shirt lui lacérant le visage. Alors qu’il fixait les Converses rouges de cette personne, Rey se mit à tousser et son corps fut pris de spasmes, l’empêchant de respirer normalement.

— J’y suis presque, déclara le propriétaire des Converses. Encore… une seconde.

Ce poids, qui était en fait un amas de planches de bois et de plaques de plâtre effritées, s’envola. Rey retrouva sa liberté. Le jeune homme glissa ses bras sous lui afin de le retourner, puis le souleva délicatement du tapis bon marché que sa mère avait posé dans sa chambre. La douleur atroce qu’il ressentit dans ses muscles meurtris était insupportable et il se mit à hurler plus fort que les sirènes qu’il entendait au loin. Des morceaux du tapis restèrent collés à ses mains et ses bras, des fibres fondues s’accrochant aux parties de son corps qui avaient été en contact avec les cendres brûlantes. Il éclata en sanglots, effrayé à l’idée de s’être fait dessus lorsqu’on l’avait arraché aux débris de la maison.

Ils marchèrent quelques mètres ou kilomètres, il n’en savait trop rien, mais le trajet sembla durer une éternité. Puis ils s’arrêtèrent. Il avait mal partout. Sa poitrine lui faisait mal et de la poussière était coincée dans son œil déjà gonflé. Un lampadaire éclairait les environs. Il essaya de se déplacer dans les bras de son sauveteur et réussit à se retourner au moment où sa maison en feu s’effondrait.

— Ma mère !

Rey inspira une bouffée d’air frais. Alors que le jeune homme l’installait prudemment sur la pelouse verdoyante de Mme Brockington, le tee-shirt de Rey glissa et le froid envahit ses poumons. Il se plia de douleur quand son corps se contracta.

— Je dois aller…

— Mon frère l’a dégagée de l’autre côté de la maison. Il s’en occupe. Je sais qu’il l’a sauvée. Il ne peut pas… Bear a forcément réussi à la faire sortir.

Son sauveteur se déplaça de manière à ce que Rey puisse le voir.

— Il faut que tu restes immobile, d’accord ? Quelqu’un va venir t’ausculter…

Rey ne l’écoutait plus. Il laissa la voix grondante du jeune homme occuper l’espace et s’étira sur cette pelouse sur laquelle il n’avait jamais osé poser les pieds. Il tenta de parler, de trouver les mots pour le remercier, mais ils étaient aussi difficiles à formuler que les prières dont il avait eu besoin quelques instants plus tôt.

Il cligna de son bon œil, mais ne parvint pas à se focaliser sur une seule chose. La nuit était comme fracturée, transformant tout ce qui l’entourait en prismes et quand il voulut se retourner, ses jambes refusèrent de lui obéir. Il entendait sa mère pleurer – il connaissait le son de sa mère en train de pleurer. Il voulait la rassurer, lui caresser les cheveux et lui dire que tout irait bien, comme on l’avait fait pour lui, mais sa langue ne fonctionnait pas non plus.

— Mason ! As-tu récupéré le gamin ? demanda une autre voix, rauque et enrouée, qui portait au-delà de l’incendie. J’ai secouru sa mère. Il n’y avait personne d’autre à l’intérieur.

Rey leva la tête, tirant sur sa nuque. Le jeune homme blond se mit debout et essuya ses mains sales sur son jean déchiré. La fumée qui s’élevait depuis la maison en feu propageait un voile âcre sur la rue et les cendres portées par le vent lui piquaient l’œil. L’autre homme était imposant, dissimulant la lueur orangée de l’incendie. Il fallut un moment à Rey pour se rendre compte que sa mère était accrochée au corps de l’homme, qui la tenait par la taille pour la faire monter sur le trottoir.

— Papa… il…

Rey se souleva, puis retomba sur la pelouse, ses mains trop endolories pour supporter son poids. Il avait des papules le long de ses bras et des marques rouges se dévoilaient sur sa peau sale. Ses poumons étaient encore trop encombrés et chaque respiration tremblante en appelait une autre. Les voisins commençaient à sortir de leurs maisons, se déployant dans les rues avec inquiétude, mais il n’aperçut pas son père dans cette foule grandissante.

— Je ne sais pas où est papa, déclara Rey.

— Reste ici. Tu es blessé.

Le blond qui l’avait secouru – Mason – parlait avec autorité, ferme et inflexible.

— Respire doucement. Bear s’occupe de ta mère. Elle a dit qu’il n’y avait que vous deux à l’intérieur. Il est peut-être sorti faire quelque chose, d’accord ?

Un troisième garçon, qui avait environ son âge, courait devant l’homme qui donnait un coup de main à sa mère. Les longues jambes maigrichonnes du jeune homme parcoururent rapidement la distance qui séparait la rue de la belle pelouse verdoyante de Mme Brockington. Les lumières blanches eurent un effet étrange sur sa chevelure, la rendant presque gris foncé, mais avec des lueurs dorées et rousses. Quand il se tourna vers lui, Rey découvrit des yeux couleur argent, une couleur scintillante qu’il n’avait jusqu’alors vue qu’en regardant la lune.

Si Rey n’avait pas déjà eu du mal à respirer, cet adolescent dégingandé au regard aussi clair que la lune lui aurait coupé le souffle.

Prétentieux, lui souffla son esprit. C’était le genre de garçon qu’il détestait à l’école, ceux qui étaient bien trop beaux, mais il avait terriblement envie d’offrir son premier baiser à cette bouche espiègle. Une fossette se dessinait sur sa joue, ainsi que l’esquisse d’un sourire presque aussi brillant que ses yeux. Le poing de Rey se serra, se crispant sous l’effet d’une chose qu’il ne comprenait pas, mais qui était en train de s’éveiller au plus profond de lui. Son poing ne resta pas longtemps fermé car la peau brûlée de sa paume s’étira et craqua, ouvrant une plaie sanglante. La douleur lui coupa le souffle et il recommença à tousser violemment, ce qui fit froncer les sourcils de l’adolescent.

— Gus, va dire à l’ambulance de venir ici, ordonna l’homme qui aidait sa mère.

Alors que Mason avait une touche d’autorité dans la voix, l’homme aux larges épaules qui posa délicatement la mère de Rey au sol portait sa force et son assurance comme une armure testée sur le champ de bataille. De près, l’homme n’était plus imposant, mais plutôt menaçant, avec ses cheveux bruns tirés en arrière pour dévoiler un visage dur et sévère ainsi qu’une cicatrice au sourcil droit.

— Maintenant. Pas dans quinze jours.

— D’accord.

Le garçon s’écarta du chemin de cet homme imposant, puis déposa une bouteille d’eau par terre, près de Rey. Il finit par disparaître, englouti par le nuage de fumée et la foule.

Les sirènes se rapprochaient, mais il entendit tout de même sa mère pleurer quand elle attrapa son tee-shirt et noua ses doigts dans la matière, puis les murmures des inconnus qu’un être – un saint ou même Dieu – avait envoyés pour le sortir du brasier qui consumait sa vie. Il entendit les paroles rassurantes qu’ils prononcèrent, différentes de celles qu’il aurait utilisées, mais elles réussirent à apaiser sa mère qui s’allongea sur la pelouse, se lovant contre lui comme s’ils étaient sur le canapé en train de regarder un vieux film qu’elle avait trouvé sur une des chaînes gratuites du câble.

— Dieu merci, tu es sain et sauf, finit-elle par chuchoter. Heureusement qu’ils…

Son visage était aussi mouillé que celui de Rey, mais elle laissait couler ses larmes, ce qui formait de drôles de lignes à travers la suie qui couvrait ses joues.

— Je ne sais même pas comment ils ont… je ne connais pas leurs prénoms.

— Gus, maman, bredouilla Rey malgré sa bouche pâteuse. Mason, Bear et Gus.

 

 

— BON SANG, c’est douloureux, prétendit Rey alors que le jeune homme aux cheveux violets était penché au-dessus de ses côtes. Es-tu certain de savoir te servir de ce truc ?

Personne ne savait jeter un regard méprisant comme Ivo, le plus jeune frère de Mason. Rey adorait voir les yeux bleu marine du tatoueur se plisser. Un rire provenant de la cabine voisine brisa le silence et Rey se mit à rire à son tour, ne cherchant plus à rester immobile sous l’aiguille à pointes vibrantes qui se trouvait à quelques centimètres de sa hanche nue.

— Il peut le supporter, Ivo, déclara Tokugawa depuis sa cabine de tatoueur invité.

Le poste de l’homme était situé au beau milieu de 415 Ink. Il était réservé aux maîtres de l’industrie du tatouage et se trouvait directement face à une cabine sur laquelle Rey refusait de poser les yeux.

— Je lui ai fait subir bien pire, ajouta-t-il.

— J’accepte de relever ce défi, marmonna le tatoueur pernicieux.

Ivo roula ses épaules en arrière, puis posa son coude sur la table de massage où s’était installé Rey une demi-heure plus tôt.

— N’oublie pas une chose, Montenegro : ce n’est pas parce que tu es le meilleur ami de Mace que tu es le mien.

La première fois que Rey Montenegro s’était fait tatouer, c’était pour sublimer une des cicatrices qui marquaient ses côtes. Il avait supporté cette étendue de chair brûlée pendant presque dix ans avant de décider qu’il en avait assez de trimballer l’œuvre de son père. Bear s’était occupé de la chéloïde et l’avait fait disparaître sous un tigre traditionnel japonais qui bondissait de sa cuisse jusqu’à sa hanche, mélangeant les tracés gris clair et les zones rose pâle jusqu’à ce que Rey ne voie plus les marques de l’abandon de son père sur sa peau. Après cela, il s’était fait tatouer d’autres parties du corps, mais le premier – ce tigre – lui avait ouvert un monde de possibilités dont il n’avait alors pas eu conscience.

Maintenant, il était temps de terminer le dragon sur son autre hanche, de passer une nouvelle fois sous l’aiguille vibrante et de reprendre possession de son propre corps.

Il avait trouvé une place pour garer son cabriolet dans un parking qui se trouvait à quelques centaines de mètres du salon, un endroit monstrueux en ciment construit pour éviter les embouteillages sur Jefferson Street, mais rien ne pouvait arrêter la circulation dans la rue principale qui longeait les jetées. Après avoir laissé quelques dollars dans la tasse appartenant à un guitariste qui portait un chapeau de cowboy et jouait devant un pub, Rey s’était précipité de l’autre côté de la rue passante, se frayant un chemin à travers le flot de touristes se pressant vers Fisherman’s Wharf avant que les nuages de pluie éclatent. Un léger crachin avait commencé à lui tomber dessus, s’accrochant à ses cils. Il avait alors éprouvé une lueur de regret en se rappelant avoir laissé le toit de sa voiture ouvert en partant, ne supportant plus d’être enfermé. Après avoir passé ces derniers jours à la caserne ou dans un camion, se précipitant vers les flammes ou repartant avec des doutes et couvert de suie, il avait apprécié la sensation du vent humide de San Francisco sur sa peau, même s’il savait qu’il ne tenait jamais longtemps sous son mordant.

415 Ink était coincé entre deux enseignes. D’un côté se trouvait une boutique de souvenirs remplie de tee-shirts et de tasses sur lesquels apparaissaient des slogans amusants ainsi que des monuments de San Francisco grossièrement dessinés et de l’autre, un bar à champagne sans caractère qui comptait sur les touristes du Midwest voulant passer un moment cocasse entourés de serveurs au torse nu tout en mangeant des frites nachos et des tacos à deux dollars. Le salon de tatouage bénéficiait d’un bel emplacement, face à la jetée, ce qui avait été rendu possible par un accord que Bear avait passé dix ans plus tôt avec le propriétaire du bâtiment. Récalcitrant à l’idée qu’un salon de tatouage ne s’installe près de son bar à champagne, leur voisin avait fait courir des rumeurs lorsque le salon avait ouvert ses portes, mais elles s’étaient rapidement calmées à la suite d’une conversation que Bear avait eue avec lui.

Désormais, l’homme évitait Bear et tous les employés du salon comme la peste, ce qui convenait parfaitement à tout le monde.

Rey ne connaissait pas les détails de cette fameuse conversation et ne voulait même pas savoir ce qui s’était dit. Il ne fallait pas contrarier Barrett « Bear » Jackson et ceux qui avaient pris ce risque finissaient toujours par disparaître. Depuis qu’il connaissait Bear et sa drôle de famille, Rey ne l’avait entendu élever la voix qu’une seule fois, ce qui lui avait amplement suffi. Pourtant, lorsqu’il était entré dans le salon en début d’après-midi, son seul sourire avait été pour cet homme aux larges épaules qui se tenait derrière le bureau d’accueil de 415 Ink. Il avait ensuite étouffé un grognement de douleur quand Bear l’avait tapé sur le bras pour le saluer chaleureusement. Une demi-heure plus tard, son bras lui faisait encore mal, mais il n’avait pas l’intention de le mentionner, surtout pas devant Ivo.

On ne devait montrer aucun signe de faiblesse devant les frères de 415 Ink, sauf si on voulait en entendre parler jusqu’à la fin de sa vie.

Cela faisait un moment qu’il n’avait pas remis les pieds au salon, mais rien n’avait vraiment changé. Il y avait un nouvel artiste dans la cabine qui se trouvait près de Missy, une employée qui travaillait à plein temps au salon, et le sol en béton avait été recouvert d’une matière brillante. Mais l’espace tout en longueur disposait encore d’un haut plafond peint en noir et de murs couleur crème recouverts de nombreux croquis, dessins colorés et quelques photos. Les huit cabines séparées par des demi-murs et équipées de rideaux blanc opaque lui faisaient penser à une écurie, mais il appréciait cette intimité, particulièrement quand il était allongé sur le côté, les fesses à moitié dehors, pendant qu’Ivo travaillait. Les cabines étaient grandes, donnant de l’espace au tatoueur pour manœuvrer autour de la table de massage et de la desserte. Il y avait même assez de place pour une ou deux chaises ou bien un gros cabot poilu prénommé Earl qui ne quittait la réception que pour rendre visite aux personnes qu’il appréciait.

Rey était secrètement ravi de voir Earl étendu assez près de lui pour pouvoir lui gratter les oreilles.

— Voilà, ma jolie, murmura Tokugawa depuis la cabine voisine. Nous avons terminé. Je vais nettoyer et tu pourras aller voir le résultat dans le miroir.

L’odeur familière de la lotion astringente flotta jusqu’à ses narines et Rey leva la tête. Sur une étendue de peau blanche, il aperçut une partie du tatouage qui représentait une fleur de lotus dans des tons pastel, avec des nuances apaisantes de rose, violet et vert et des lignes asiatiques traditionnelles. La jeune femme fraîchement tatouée croisa le regard de Rey au-delà du rideau partiellement tiré et sourit, se tournant tout en coinçant la bretelle de son haut sous son bras. Le tatouage recouvrait une partie de sa poitrine, près de sa clavicule droite, et des vrilles de couleurs ainsi que des lignes noires drapaient son épaule.

— Qu’en penses-tu, Steph ? demanda Tokugawa en tenant un miroir devant elle. Bel assemblage, non ? Un contour proche du henné, mais avec un effet pastel.

La femme blonde et plantureuse au visage angélique resta bouche bée, puis elle expira doucement.

— Oh, Ichi, c’est…parfait, dit-elle dans un murmure franc et émerveillé.

— Bien. Je vais emballer tout ça et tu pourras te rhabiller.

Ichi pencha la tête, un sourire étrange éclairant ses traits japonais et sérieux.

— Enfin, on ne peut pas dire que tu es nue, mais il fait froid dehors et il ne vaut mieux pas que ces produits finissent sur ta veste en cuir.

— Allonge-toi, Montenegro, ordonna Ivo en lui donnant une tape sur le crâne, amortie par ses cheveux épais. Tu es en train de foutre ma toile en l’air.

— Où est le chien ? demanda Bear depuis la réception.

Earl leva la tête et renifla l’air.

— Earl !

— Tu ferais mieux d’y aller, mon pote, murmura Ivo en poussant le chien du bout de ses chaussures à talons rouges.

Son kilt noir à plis remonta, dévoilant davantage sa jambe mince et musclée.

— N’attends pas que Bear vienne te chercher.

Earl se leva, soupira, puis traîna des pattes jusqu’à la réception. Ses griffes claquèrent sur le sol, telles des castagnettes, puis un grognement accompagné d’un bruit sourd se firent entendre quand ses trente-cinq kilos tombèrent sur un morceau de mousse recouvert de tissu. L’éclat de rire d’Ivo était discret, mais assez vif pour piquer la curiosité de Rey.

Puis l’aiguille entra en contact avec sa peau et Rey oublia complètement ce chien, les jambes d’Ivo et ses foutus escarpins rouges.

— Putain. Tu pourrais prévenir, crétin, grogna-t-il malgré la douleur.

— Oh, Montenegro, j’ai oublié de te prévenir, grommela joyeusement Ivo, le faisant frissonner. Tu vas te faire tatouer. Dans ce salon de tatouage. Ces endroits dans lesquels on prend rendez-vous pour se faire tatouer.

— Va te faire foutre, petiot, répliqua Rey.

Ivo fit un mouvement qui provoqua une sensation de brûlure le long de sa hanche, ce qui lui coupa le souffle.

— Va te faire foutre aussi pour ça.

— Dommage, je ne suis pas le frère que tu as envie de baiser, répliqua doucement le jeune homme. En parlant du fils prodige, il est de retour. Étais-tu au courant ?

Jouer les ignorants avec Ivo ne fonctionnait jamais, mais il tenta sa chance.

— De quoi tu parles ?

— Gus.

Rey sentit à nouveau le picotement de l’aiguille, puis Ivo se rapprocha et s’installa pour travailler.

— Il est de retour au bercail, Montenegro. Il est arrivé ce matin et d’après ce que j’ai entendu, il ne fait que parler de toi depuis qu’il est descendu de sa fichue Harley.

II

 

 

— HÉ, FEIGNASSE.

Un petit coup, solide et ferme, sortit Gus de son sommeil.

— Lève-toi ou les moustiques vont te dévorer tout cru.

Il ne servait à rien de discuter avec cette voix. Du moins, pas avec la personne à qui elle appartenait. Si l’envie lui prenait, Gus était presque certain que Bear pourrait l’attraper par le crâne et le jeter en l’air aussi facilement que leur chien le faisait avec le jouet en forme de raton laveur qu’il avait reçu à Noël. Mais il n’y avait pas assez de place dans le jardin arrière de la maison du Lower Ashbury pour y lancer un chat, encore moins un Gus adulte.

— Je ne dors pas, grommela-t-il, plaquant ses bras le long de son corps pour éviter de se frotter les yeux.

Il garda les yeux fermés, refusant de donner raison à Bear.

— Je… réfléchis.

— Le chien te lèche le pied depuis cinq minutes.

Bear donna un grand coup dans l’épaule de Gus, puis avança jusqu’à l’autre canapé qu’ils avaient installé sur le patio couvert – à en croire le bruit de ses pas.

— Lève-toi. Je veux te parler.

Gus aurait préféré ne pas entendre ces mots après avoir effectué un long voyage pour revenir en ville sur une Harley défectueuse. En plus, la pluie avait commencé à tomber et il s’était rendu compte que sa roue arrière allait tenir moins longtemps que prévu. Elle avait été en assez bon état pour empêcher une mort précipitée, mais ce n’était pas une information qu’il comptait partager avec Bear. Pas s’il voulait rester en un seul morceau.

Bon sang, son pied était vraiment trempé, couvert d’une couche humide et collante laissée par la langue de leur chien.

Ouvrir ses yeux et s’asseoir se révéla être une erreur. Il souffrait encore à la suite de la chute dont il avait été victime quand un camion-poubelle appartenant à la ville lui était rentré dedans à la sortie de l’autoroute, dans un virage. Il était tombé au sol, même si ce n’était pas aussi violemment que les fois précédentes, mais ses vêtements en cuir avaient été abîmés et le casque qu’il avait juré de remplacer quelques mois plus tôt était désormais craquelé et inutilisable. Du ruban adhésif avait fait tenir ce fichu casque et quelques parties de la moto assez longtemps pour qu’il la traîne jusqu’à la maison, mais planquer la Harley à l’arrière de la maison n’avait pas fonctionné. À en croire la rugosité dans la voix de Bear, Gus allait se faire remonter les bretelles.

Il allait peut-être même se faire gronder deux fois : primo, pour avoir été blessé et deuxio, pour ne pas avoir eu l’intention de le dire à son grand frère. S’il y avait bien une chose que Bear n’aimait pas, c’était découvrir des choses par lui-même.

— La ville va tout rembourser. Le casque, les vêtements, même la moto.

Se lancer dans une conversation de manière offensive était généralement le meilleur moyen de court-circuiter Bear. Malheureusement, comme avec la plupart de ses problèmes, il avait choisi le mauvais angle d’attaque. Les sourcils épais et noirs de Bear se froncèrent au-dessus de son nez légèrement déformé. Ce n’était pas un bon signe. Gus finit par succomber aux grattements provoqués par les saletés sur ses cils, les frotta, puis regarda son frère.

— Quoi ?

— Qu’est-il arrivé à ta fichue moto ?

Les sourcils froncés de Bear, qui jusque-là exprimaient sa curiosité, se transformèrent en moins de temps qu’il fallut à Gus pour cligner des yeux et traduisirent l’intense colère qu’il ressentait.

Il aurait dû s’y attendre. Bear avait perdu ses parents dans un accident d’autocar. Gus n’avait pas besoin d’être un génie pour comprendre que son grand frère avait dû paniquer en voyant la carcasse déformée de la Harley. Gus et sa famille avaient vécu une expérience difficile avec les services sociaux lorsqu’ils avaient demandé à accueillir Bear dans leur foyer, mais sa mère – la tante de Bear – avait arrêté de se droguer assez longtemps pour convaincre l’assistante sociale que cette solution était la bonne.

Elle avait eu tort, mais Gus ne lui en voulait pas d’avoir cru que Mélanie avait repris le droit chemin. Si sa mère était douée pour une chose, c’était mentir jusqu’à obtenir ce qu’elle désirait. Elle avait bataillé pour obtenir la garde de Bear, tout cela pour se rendre compte que l’argent qu’il avait touché à la suite du décès de ses parents était bloqué jusqu’à sa majorité. Après cela, tout ce cinéma sur le fait d’être une bonne mère et un vrai modèle avait pris fin.

— Merde, la moto, dit Gus en grimaçant. Je peux tout expliquer.

Il n’y eut aucun cri. Bear ne criait pas. Au contraire, il devenait plus silencieux et un grondement sourd et intense se faisait entendre, réaction que la plupart des personnes saines d’esprit essayaient de ne pas provoquer. Gus n’avait pas cette chance. Tout ce qu’il disait ou faisait semblait déclencher la colère bouillonnante de Bear ou pire, entraîner le calme plat par lequel il manifestait sa déception. Dieu savait que Gus était habitué à susciter cette déception accablante chez Bear, si bien qu’il en avait suffisamment amassée durant sa vie pour pouvoir couler sa tombe et y mourir.

Oh, ouvrir ses yeux était une erreur. S’asseoir aussi. Rien n’était pire que de fixer le visage sévère de Bear et de déceler une certaine tendresse dans son expression crispée.

Gus porta son attention vers le jardin et les nuages qui cachaient le ciel étoilé.

Il était tard. C’était forcément le cas parce que Bear ne quittait pas le salon avant la fermeture, surtout quand Ichi était invité. Ivo – son seul frère biologique – était probablement parti rôder pour faire ce que les artistes fous faisaient un soir de semaine. Ou bien on était samedi soir, auquel cas Gus aurait pu se rendre dans plusieurs endroits si sa moto n’avait pas été un ramassis de pièces scotchées entre elles, tout comme son casque.

Et si Bear n’avait pas été en train de le fixer d’un regard intense.

Personne n’avait autant d’influence sur Gus que son cousin Barrett.

Sentir sa maison autour de lui était rassurant. Peu importe combien leur vie – sa vie – était compliquée, la maison que Bear avait achetée après avoir reçu l’argent de l’assurance vie contractée par ses parents était la maison de Gus. Il avait connu d’autres villes, vécu dans certaines d’entre elles, dormi dans quelques voitures. Ils avaient tous vécu cela, mais la vieille maison sur trois niveaux délabrée, abîmée, bancale et perchée sur la colline était leur foyer.

Ses frères de sang – et bien plus encore –, qui avaient mis toute leur âme dans la rénovation de cette maison, étaient sa seule famille. Ces cinq êtres avaient été réunis par un système défectueux décidé à porter ses clients vers la mort, la prison ou la folie, mais un homme intraitable les en avait sortis.

Avec ces cinq hommes entre ses murs, la maison prenait vie, se nourrissant du bruit, des rires et des quelques chamailleries. Ils avaient été réunis par les liens du sang, mais aussi par leur homosexualité et leur bisexualité dans un système qui ne tolérait pas ce qui n’entrait pas dans la norme. Cette maison esquintée était leur havre de paix, une maison dans laquelle ils pouvaient être eux-mêmes, un endroit pour leur famille bruyante et déglinguée avec ses liens bricolés et ses règles improvisées.

— Explique-moi ce qui est arrivé à la moto, ordonna l’homme qui les avait sauvés du système et lui rendait encore la vie dure.

Son frère aîné était installé sur le grand canapé qu’ils avaient placé contre le mur arrière de la maison, sous les fenêtres de la cuisine, avant de former un L en ajoutant le petit canapé à sa gauche. Earl se laissa tomber sur le pied de Bear, mordillant un bout de bois.

— Es-tu gravement blessé ? Que s’est-il passé ?

Bear était assis, courbé en avant. Il faisait quinze centimètres de trop pour s’allonger sur ce canapé, pourtant assez grand pour que les cinq frères puissent s’y asseoir. Il n’était pas le plus grand, étant donné que Mace l’avait dépassé en taille au moment où il avait intégré les pompiers, mais il était sans aucun doute le plus baraqué et autoritaire. Mais il y avait quelque chose de rassurant dans le fait de se faire disputer parce que cela signifiait qu’une personne se souciait de vous.

— Un camion-poubelle m’est rentré dedans.

Il haussa les épaules pour faire comme si ce n’était rien, mais il ressentait encore des douleurs le long de sa colonne vertébrale, empirées par la sieste qu’il avait faite sur un canapé étroit alors que la nuit froide était en train de tomber sur la ville.

— Je vais bien. La ville a envoyé un employé municipal qui m’a dit que tous les frais seraient remboursés. Ils ont crevé mon pneu arrière et tordu ma jante avant. Je vais demander à Marco d’y jeter un œil et de me faire un devis. Je vais bien. Je suis arrivé ici et j’ai voulu me poser quelques instants avant de me rendre au salon, mais le canapé a eu raison de moi.

— Tu ne répondais pas au téléphone. J’étais sur le point de partir te chercher en ville, mais j’ai vu ton portable sur le comptoir, alors je me suis dit que tu devais être à la maison, dit Bear avant de secouer la tête. Oublie tout le mal que j’ai pu dire sur ton étui Hello Kitty.

— Je devais recharger mon portable. Il était aussi mort que le perroquet des Monty Python, expliqua Gus, puis il éclata de rire en voyant la légère grimace de Bear. Ça suffit. Tu sais très bien que leurs sketchs sont géniaux.

— Juste un peu mieux que Benny Hill. Je soutiens La Vipère noire. Jusqu’au bout, répliqua Bear, reprenant le débat qu’ils avaient amorcé des années plus tôt.

— Je t’en prie, tu n’arrêtes pas de ressortir Benny Hill comme si c’était la pire série que nous avions vu à la télévision. Tu riais quand on regardait. Bon sang, même maman riait.

Ivo avait été trop jeune et Puck avait toujours… Gus chassa cette pensée de son esprit avant qu’elle l’emporte dans les abîmes qui l’accompagnaient, tout comme il ignorait systématiquement les souvenirs qui avaient précédé ce jour. Sa mère n’avait pas souvent ri, surtout après l’arrivée de Bear, leur cousin, au sein de leur famille, qui avait réduit leur pouvoir d’achat. Le budget était serré – comme toujours – et l’État n’avait pas jugé nécessaire de leur verser un complément lorsque leur foyer n’avait plus compté trois, mais quatre enfants. Gus caressa l’étoile à cinq branches qui se trouvait sur son poignet, leva les yeux vers la maison et remarqua que la cuisine était éclairée.

— Ivo est à la maison ?

— Non, il est sorti avec Ichi et son mari. Je me doutais que tu serais là, alors je suis rentré à la maison.

Son frère et cousin gratta l’oreille du chien. Earl se mit alors à frapper la terrasse de sa grosse patte.

— Il y a du chili con carne dans le congélateur. Je peux le faire réchauffer au four à micro-ondes. Nous pourrions en manger une fois que tu auras pris ta douche. Tu ne sens pas la rose.

— Je vais commencer par débrancher mon portable. Je ne voudrais pas qu’il grille quand tu feras réchauffer le chili.

Gus dut fournir un effort considérable pour se lever et quand il se pencha en avant, il se mordit l’intérieur de la joue pour étouffer le grognement de douleur produit instinctivement par sa gorge. Il parcourut la moitié du chemin avant de laisser échapper un juron discret.

— Tsk-tsk. Es-tu passé à la clinique ? Ils…

— Ferme-la, d’accord ?

Le trouble qui l’habitait explosa, le poussant à s’emporter contre Bear, le chien et l’univers tout entier. Les épaules de Bear se crispèrent. Gus inspira doucement à travers sa mâchoire serrée, puis expira.

— Je suis désolé. J’ai simplement… bon sang, Bear. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je suis en train de faire. Tout cela est trop… c’est bien trop énorme.

— Commençons par le commencement. Va te mettre sous la douche et débarrasse-toi de cette odeur nauséabonde. Ton téléphone va survivre. Nous avons refait l’électricité, alors ça ne risque pas de sauter.

Bear marqua une pause, puis il glissa une main sous l’aisselle de Gus pour l’aider à se relever doucement.

— Ni de brûler, continua-t-il. L’eau chaude devrait réussir à te détendre. Je vais aller te chercher de l’ibuprofène.

— Merci.

Ce mot était trop faible par rapport à tout ce que Bear lui apportait, tout ce qu’il avait fait pour lui, mais son esprit ne trouva aucune autre parole à cet instant.

— Je te rejoins en bas, quand j’aurai fini de prendre ma douche.

— On fait comme ça.

Bear lui tapa dans le dos, plus délicatement, mais la douleur se nourrit de cette frappe et n’en perdit pas une goutte, se propageant à travers tout son squelette.

— Pendant le dîner, nous pourrons discuter de ce que tu comptes faire, notamment si tu veux travailler quelques heures au salon. Oh, j’ai failli oublier. Tu ne devineras jamais qui est venu aujourd’hui.

— Ai-je droit à trois essais ou vas-tu faire preuve de gentillesse et me le dire pour que je puisse aller me prélasser sous l’eau chaude ?

— Je vais être gentil parce que tu pues, ronchonna Bear, amusé, en essuyant sa main sur le dos du tee-shirt de Gus. C’est Rey Montenegro. Ivo est en train de tatouer un dragon sur ses côtes, alors il risque de se trouver au salon quand tu y seras. Si ça arrive, je veux que tu sois gentil avec lui.

 

 

REY MONTENEGRO était la dernière personne à laquelle voulait penser Gus en entrant dans la cabine de douche et pourtant, il était présent, tel un fantôme se tenant près de lui avec le souvenir d’un baiser qu’il ne sentirait plus jamais, de mains sur son corps et de doigts froids glissant le long de son dos pour ne plus jamais revenir.

— Sale enfoiré. Qu’il aille en enfer. Contente-toi de te doucher, manger et dormir.

Il étala du shampoing sur ses cheveux et frotta ses longues mèches claires et emmêlées jusqu’à ce que la mousse lui chatouille les yeux. Il eut l’impression de passer plus de temps à rincer cette masse de cheveux que d’habitude et pensa sérieusement à prendre la tondeuse pour se raser les cheveux comme quand il était en sixième et qu’ils avaient attrapé des poux.

— Ça ne te plairait pas, se réprimanda-t-il. Ta tête se baladerait dans ton casque et ça te rendrait fou. Ce sont des cheveux. Il suffit de les laver.

Il avait presque fini d’appliquer l’après-shampoing dans sa crinière quand il entendit quelqu’un tirer la chasse d’eau. Avant que Gus puisse se plaquer contre le mur de la cabine de douche, l’eau devint très chaude, brûlant sa poitrine et son abdomen. Il se mit à hurler, ce qui provoqua un éclat de rire chez le coupable. Gus cogna contre la porte en verre givré tout en insultant la silhouette colorée assise sur la vieille commode qu’ils avaient transformée en meuble pour lavabo.

L’eau retrouva sa température normale lorsque le réservoir des toilettes termina de se remplir. Gus soupira, diminuant le débit d’eau chaude jusqu’à ce qu’une eau tiède apaise sa peau.

— Seigneur, je vais te massacrer en sortant d’ici, Ivo.

Cette promesse serait difficile à tenir. Gus faisait peut-être dix kilos de plus que son petit frère, mais Ivo ne s’interdisait rien lorsqu’il se battait, telle une furie qui n’avait rien à perdre et n’hésiterait pas à se casser une dent tant qu’il pouvait arracher les bourses de son adversaire. Gus lui avait appris tout ce qu’il savait sur le combat, mais Ivo allait toujours un peu plus loin, faisant appel à la folie qu’ils avaient héritée de leur mère et cherchant la bagarre chaque fois que quelqu’un le chatouillait un peu trop.

— Je t’attends, connard. Montre-moi ce que tu as dans le ventre, répliqua son petit frère avec un air de défi.

Gus entendait un bruit sourd, certainement provoqué par Ivo qui balançait ses pieds contre les tiroirs de la commode.

— Bear m’a dit que tu avais renversé ta moto. Tu vois ce qui se passe quand on vieillit ? On ne peut plus tenir une moto correctement. Tu devrais peut-être investir dans un minivan. Comme ça, tu pourras conduire tout doucement dans le quartier et crier sur les enfants qui se promènent dans la rue.

— Je ne l’ai pas renversée. Quelqu’un l’a renversée, mais je l’ai attrapée avant qu’elle tombe au sol. Bon sang, pourquoi je commence toujours par me laver les cheveux ? Je n’y vois plus rien, maintenant.

Il écarta les cheveux de son visage, puis attrapa le savon qui était posé sur l’étagère.

— Irish Spring ? Sérieusement ?

— Ça fait six mois que tu n’es pas rentré à la maison. Sois reconnaissant qu’il y ait du savon pour que tu puisses te laver, dit-il en tapant doucement la porte avec son pied. C’est certainement le savon de Mace. Si tu veux, il doit y avoir mon savon Dreamcatcher.

— Je l’ai trouvé.

Il ouvrit la grande boîte marron nichée près d’un tube de masque colorant violet. Une explosion de curry, cannelle et café remonta jusqu’à ses sinus. Gus grimaça sous sa force.

— Si je me savonne avec ça, quelqu’un va essayer de me manger. L’odeur ressemble davantage à celle d’un food-truck spécialisé en cuisine indienne qu’à celle d’un savon.

— De rien, crétin.

— J’allais te remercier, petit con. Laisse-moi le temps de le faire.

Le savon moussait bien. Gus frotta les zones désormais sensibles de son corps, sifflant quand son gant en plastique entra en contact avec une éraflure.

— Pour être honnête, ma moto n’a presque pas touché le sol. En revanche, elle m’est un peu tombée dessus. Voilà ce qui a fait le plus mal.

Si Bear lui permettait de se sentir à l’aise, Ivo… définir Ivo était difficile. C’était son petit frère bizarre qui portait ce qui lui plaisait, faisait ce qu’il voulait et n’avait besoin que de son esprit, d’une feuille de papier et de tout instrument qui lui passait sous la main pour créer une image. Gus connaissait son propre talent. Il pouvait dessiner et tatouer des cercles précis en présence de n’importe qui. Aucun ego. Aucune vantardise. Il le savait. Tout comme le reste du monde.

Mais Ivo… son petit frère bizarre et habité pouvait l’impressionner.

Il lui arrivait de vouloir étouffer Ivo avec un coussin. Mais la plupart du temps, il était surtout prêt à prendre une balle pour lui, même s’il ne l’admettrait jamais.

— Au fait, j’ai tatoué Rey aujourd’hui. Enfin, j’ai commencé à mettre de la couleur, cria Ivo pour se faire entendre par-dessus le bruit de l’eau. Je lui ai dit que tu étais de retour. Il n’a pas réagi plus que ça, mais en même temps, nous n’avons pas beaucoup parlé de toi.

— Oui, Bear m’a prévenu.

Étant donné que son petit frère savait parfaitement jouer avec ses nerfs, adopter une attitude nonchalante n’allait rien lui apporter. Cependant, Gus n’avait pas l’intention de tendre le bâton pour se faire battre.

— C’est lui qui a fui. Pas moi. Pourquoi es-tu encore ici ? N’as-tu pas fini de pisser ?

— Dépêche-toi, d’accord ? J’ai faim et tu sais que Bear ne nous laissera pas manger tant que nous ne serons pas tous à table. Pour information, il est possible que j’aie menti en disant ne pas avoir discuté de toi avec Rey, mais comme tu n’es pas venu au salon, je me suis dit que tous les coups étaient permis.

Ivo tira la chasse d’eau et Gus se retrouva sous une cascade d’eau presque brûlante.

— Bienvenue à la maison, connard.

 

 

LE DÎNER s’était déroulé dans un silence presque complet, hormis le bruit de la jambe d’Ivo qui avait remué au rythme des voix qu’il entendait chanter à l’intérieur de son crâne. Bear lui avait lancé un regard noir quand le rythme frappé par son pied était devenu plus fort que les ronflements du chien. Ivo avait arrêté quelques minutes, puis recommencé.

Il était tard. Ou bien tôt. Cela dépendait de la manière dont il regardait l’heure. Chaque partie douloureuse de son corps le suppliait de se laisser tomber dans un lit douillet, le séduisant avec la promesse d’un oreiller en plumes, mais son esprit ne se laissa pas faire. Au contraire, il tournait à mille à l’heure, sondant sa mémoire et faisant remonter des souvenirs qu’il aurait préféré garder enfouis.

Comme Rey Montenegro.

Gus ne trouva pas le sommeil et descendit au rez-de-chaussée. Il se cogna le genou contre une table d’inspiration Queen Anne qui ne s’était pas trouvée là six mois plus tôt. Sa langue encaissa le coup parce qu’il la mordit pour s’empêcher de hurler un juron à travers la maison. L’aube pointerait bientôt – très bientôt – et ses deux frères n’allaient plus tarder à se réveiller. Du moins, Bear allait se lever afin d’ouvrir les portes de 415 Ink avant midi. Le rez-de-chaussée aurait dû être inoccupé, mais un filet de lumière à l’arrière de la maison attira l’attention de Gus.

Alors qu’il s’attendait à voir Ivo, il fût surpris de trouver Mason étendu sur une partie du canapé d’angle qui se trouvait dans le salon familial. Il buvait une bière pendant que le grand écran accroché au mur diffusait un drama coréen sans le son, mais avec des sous-titres qui défilaient en bas de l’écran.

Le sol grinça quand Gus entra dans la pièce, comme le faisait le reste de la maison. Cet endroit était dans un bien meilleur état que lorsque Bear l’avait acheté, mais il y avait encore des bizarreries et des détails à régler. Durant les premiers mois, ils avaient simplement eu besoin d’une maison en règles et étanche étant donné que les maisons de style Craftsman, disposées en rangée, étaient situées en pente. Gus avait été le premier à emménager ici, sauvé du système par la pression que Bear avait exercée sur les assistants sociaux et les tribunaux, mais Mason n’avait pas tardé à les rejoindre, talonnant l’homme qui l’avait protégé alors qu’ils vivaient dans l’une des familles d’accueil les plus horribles que la ville avait à offrir.

Lucas et Ivo étaient arrivés des mois plus tard, après de longues batailles. La maison était devenue un peu étroite avec ses trois chambres et son grenier pleins à craquer, mais ils s’étaient contentés de cela et avaient effectué des réparations au fil des années. Ils ne l’avaient pas toujours fait dans les règles de l’art, pensa Gus en passant sa main sur une bibliothèque encastrée et bancale dont ils avaient arraché le fond pour laisser passer l’air entre le salon familial et l’entrée, mais c’était leur maison.

Mason n’aurait pas dû se trouver là, sauf si la table contre laquelle il s’était cogné n’était pas la seule nouveauté de cette maison. Désormais, son grand frère avait son propre logement et le partageait avec la plus grosse erreur de Gus. Alors, à moins que la situation ait changé depuis sa dernière conversation avec Bear, Mason n’avait aucune raison de se trouver dans ce salon.

Mais il était pourtant bien là, en train de manger un paquet de quelque chose tout en regardant la télévision.

Seule la lumière émise par l’écran éclairait la plus grande pièce de la maison dans des nuances de beige, de bleu et de doré. Ces couleurs mettaient le visage de Mason en valeur, soulignant ses jolis traits ciselés et l’étendue de son corps. L’envie de le dessiner démangeait l’artiste qu’était Gus, ne serait-ce que pour énerver son grand frère. Un autre grincement attira l’attention de Mason, qui tourna son regard perçant vers le visage de Gus et lui adressa un léger hochement de tête.

Le salon familial était le lieu où ils passaient le plus clair de leur temps, blottis les uns contre les autres pour jouer ou regarder un match. C’était l’endroit où cette bande de frères avait trouvé ses marques, tous installés dans des configurations qui changeaient constamment, mangeant dans des assiettes en carton tout en se racontant leur journée. C’était devenu leur lieu de réunion, un espace dans lequel ils pouvaient crier et parfois se donner quelques coups avant que Bear intervienne. Cette pièce était celle où ils avaient presque tous été surpris en train de transgresser la règle interdisant les relations intimes dans un espace familial ; c’était ce qui arrivait quand l’aîné du clan avait une ouïe ultrafine et un sixième sens pour débarquer au moment le plus opportun.

Gus avait embrassé Rey Montenegro dans la cuisine pour célébrer l’obtention de son diplôme, pressant le meilleur ami de Mason contre le plan de travail tout en suçant sa lèvre inférieure alors que pompier fraîchement assermenté protestait sans grande conviction. Mais c’était dans le salon familial que ce même homme – sur lequel Gus avait jeté son dévolu dès l’instant où il avait posé les yeux sur lui, alors que Mason venait de le sortir des flammes – l’avait rejeté.

— Je croyais que tu avais ton propre logement.

C’était une drôle de façon d’amorcer la conversation, mais Mason n’obtiendrait pas mieux de sa part. Ils ne s’étaient pas quittés en mauvais termes, mais avant son départ, une certaine tension avait régné entre eux. À en croire les yeux plissés de son frère, cette tension était toujours présente.

— Bear est-il au courant que tu bois sa bière ?

— Bear sait très bien qu’il peut compter sur moi pour en racheter.

Mason laissa échapper un rire las, puis il but une autre gorgée de bière et tourna son regard vers l’écran.

— Es-tu en train d’insinuer qu’il ne peut pas compter sur moi ? demanda Gus.

Se disputer avec Mace n’était certainement pas une bonne idée. Surtout avec les blessures qu’il avait déjà infligées à son corps lors de sa chute à moto, mais ça le démangeait.

— C’est toi qui le dis, pas moi. Et, oui, j’ai mon propre logement, mais il m’arrive de dormir ici. Tu le saurais si tu vivais dans cette maison, déclara-t-il en saluant Gus avec sa bière. En plus, j’ai ramené des bouteilles de bière. Tu peux en prendre une, si tu veux.

Connard. Cette proposition atténua la colère de Gus. Il était partagé entre l’envie de dire à Mason d’aller se faire voir et celle d’attraper une bière et de se joindre à lui sur le grand canapé en forme de U. La bière l’emporta, lui promettant un peu d’oubli. Et même si les jolis garçons asiatiques qui se jetaient de longs regards ou observaient la seule fille du casting ne jouaient pas dans un film pornographique, c’était toujours mieux que de regarder un match de baseball.

Gus récupéra une bière, puis s’installa de l’autre côté du canapé, posant ses pieds sur le repose-pied rectangulaire. La bière était bonne, forte en goût. Elle descendit jusque dans son estomac, apaisant la douleur avec beaucoup plus d’efficacité que la poignée d’ibuprofène que lui avait donnée Bear. Après quelques gorgées, les jolis garçons perdirent tout intérêt. Il préférait les hommes plus costauds qui portaient une barbe de trois jours, avaient de grandes mains – de préférence un peu rêches – et n’hésitaient pas à partir une fois que Gus en avait terminé avec eux.

Exactement comme Rey.

Sauf que ce n’était pas Gus qui avait mis un terme à leur histoire. Ceci le travaillait au plus profond de son âme, pourrissant son esprit avec une rancœur qu’il aurait aimé récupérer pour en recouvrir le visage de Mason.

— Accouche, August, dit doucement Mason sans quitter l’écran des yeux. À moins que tu préfères que je commence ?

— Non, je t’en prie, commence. Bear ne m’a pas encore fait la morale. Tu as de quoi faire, dit-il avant de boire une grande gorgée de bière, faisant revenir la mousse à l’intérieur de sa bouche. À toi l’honneur. Quand Bear aura fini, nous pourrons comparer la médiocrité avec laquelle vous m’avez descendu plus bas que terre.

Mason ne dit rien. Il resta assis, un bras posé sur le dos du canapé, ses longues jambes étendues sur les coussins et se contenta de regarder Gus, son beau visage dépourvu de toute expression. Il avait été le confident de Bear, un adolescent un peu plus âgé et sérieux que Gus avait détesté dès qu’il avait intégré la quatrième ou cinquième famille d’accueil dans laquelle ils avaient été placés après ce jour-là.

Il avait détesté Mason pendant environ trois heures, puis le garçon avait repoussé le père de leur famille d’accueil lorsque celui-ci était entré dans la chambre qu’ils partageaient pour s’en prendre à Gus après le départ de Bear. Le jeune garçon s’était alors retrouvé derrière un autre protecteur qui avait le nez en sang, un preux chevalier féroce et en colère qui avait refusé de se laisser intimider. Le dos nu de Mason, marbré de cicatrices, était gravé dans la mémoire de Gus ; des lacérations anciennes, devenues blanches, avaient été mêlées à des marques plus récentes, rosées, mais il y avait eu de la puissance dans ses muscles fraîchement dessinés. Il avait attaqué cet homme avec une justesse incroyable, lui fracturant la pommette, puis le nez pour défendre un garçon boudeur.