Regards en pays Shqipëtar - Atelier Sof - E-Book

Regards en pays Shqipëtar E-Book

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Beschreibung

Après cinq voyages en Albanie, dont un premier séjour de deux mois, l'auteur et illustrateur de Regards en pays Shqipëtar publie textes et dessins nés en ce pays à la fois si proche, géographiquement, et si méconnu. Ces pages évoquent et décrivent une nature encore libre et vivante, racontent de multiples rencontres avec les albanais eux-mêmes, recueillent leurs paroles ; elles prennent aussi un aspect documentaire ou historique né de recherches bibliographiques et journalistiques. L'auteur ne cherche nullement à raconter son voyage ; mais, plutôt, à partager au travers de l'écriture et du dessin, le bonheur de la découverte et du voyage en cette Albanie dont on devine peu, depuis la France, les trésors.

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Seitenzahl: 125

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Sommaire

Prologue

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Épilogue

PROLOGUE

Himara, au sud de l'Albanie. Le ciel est d'un gris pâle, monochrome. Mer étale. 30 degrés. Tombent quelques gouttes d'une pluie chaude. Je bois, seul, un café à la terrasse de la taverna Portokalli. D'ici un jour ou deux, nous serons à Janina, en Grèce, terme du voyage. Je feuillette mes calepins, notes et croquis, les esquisses accumulées depuis deux mois.

Lors de notre départ pour Tiranë, voici quelques semaines, nous ne savions rien, ou si peu, de l'Albanie. Quelques lieux communs, les images ordinaires qu'éveille ce pays aux frontières de l'Europe : ex contrée communiste (une des plus fermées du globe) où fleurissent les bunkers, les trafics et violences de toutes sortes. Des poncifs que nous tenions à distance. L'avion nous menait sans a priori, délibérément non préparés. Une position qui nous permit de découvrir, de recevoir, d'apprendre en toute liberté.

Himara. Dans la rue qui longe la plage, deux jeunes albanais admirent, rêveurs, une Jaguar stationnée là. À ma droite, sous la tonnelle, une tablée de trois vieillards, casquettes et moustaches vissées, déjeunent de salade et feta, cafés et verres d'eau. La quotidienne bande son albanaise : musique de variété à tue-tête. Passe une mobylette déglinguée.

Soixante jours ont passé. Nous avons parcouru, du nord au sud et d'est en ouest, le pays shqiptare. J'ai griffonné, croqué, noté au jour le jour. Recueilli des impressions, des émotions, décrit les lieux ; mais aussi enregistré les paroles des albanais, telles qu'ils nous les offraient. Je cherchais, au fil des pages de mes calepins, à disparaître. Pour, simplement, accueillir ce que nous montrait le quotidien. L'idée première – le refus de toute narration personnelle ou d'un portrait clos et définitif, mais chercher, en me tenant disponible, à évoquer – trouva en Albanie et auprès des albanais un écho profond.

Hier soir. Nuit noire. Autour de nous, l'ample monde des étoiles, le peuple des oliviers et des ombres. Nous marchions, Thimios, Anna et nous. Thimios nous dit alors ce qu'était, à ses yeux, un carnet de voyage.

Thimios : « Je t'en prie, Stefos, ne fais pas un carnet qui parle de toi, disant : Ce matin je me suis levé à telle heure, je suis allé à tel endroit. Écris et dessine des pages comme une fenêtre ouverte sur l'Albanie... »

Je pense comme toi, Thimios. J'essaierai.

*

Paris. Belleville. Un balcon au treizième étage. Souffle, sur les toits de zinc, un vent aux teintes d'hirondelles. Au loin, Beaubourg, comme un jouet, une construction colorée. Le squelette de la tour Eiffel, brun gris sur le terne du ciel. Fin de journée. L'après-midi fut belle, printanière. Les feuilles de mon carnet gesticulent sous les courants d'air. J'entends les voix et les cris des enfants africains qui, tout en bas, jouent au football. Derrière le clocher de Ménilmontant, une fumée noire : un incendie rue de Charonnes, dit la radio. Demain, à 4h30, départ pour Tiranë.

I

Premiers pas à Tiranë. L'architecture nouvelle est en biseau. Les immeubles anciens tiennent encore, empilements de briques rouges ou brou de noix, comme friables ; les fils électriques qui s'entremêlent par dizaines semblent les retenir de l'écroulement. Au cœur de la ville demeure, un peu étouffée, encerclée de véhicules de toutes sortes, l'historique mosquée Et'hem Bey. La voix profonde du muezzin sort des haut-parleurs et se mêle à l'agitation citadine.

*

Le musée d'art national. Des peintures dans le plus pur style stalinien. Hommes et femmes aux fortes statures ; la force brute de la Nation ouvrière ; le travail glorifié dans les champs, les usines. En lisant « la Création du parti » signé d'Enver Hoxha, le grand ordonnateur de l'Albanie communiste, on découvre, sous l'ampoulé discours de la rhétorique, l'aveu, un peu gêné, de cette évidence : l'Albanie d'aprèsguerre, sous industrialisée, est bien plus peuplée de paysans que d'ouvriers. Or, d'après le même texte, la classe ouvrière constitue le corps et le sang du Parti. Les paysans cultivent leurs terres ; ils sont propriétaires. Donc infectés par ce mal qu'est la propriété privée. Les peintures tentent d'effacer cet embarras historico-théorique. Elles célèbrent l'union du fer et du blé, de l'usine et des champs.

Le regard se pose sur un tableau : le dessin rappelle le style des mauvaises illustrations des années cinquante. La scène représentée fait froid dans le dos : de jeunes enfants jouent dans la rue, des garçons et des filles ; sur le bitume, à la craie, ils dessinent des fusils. Derrière eux, un tout petit assis sur un tricycle. Il porte dans le dos un jouet en bois. Un fusil.

D'autres tableaux. Le graphisme fait immanquablement penser aux grandes heures de la Marvel et ses super héros. On s'éloigne troublé de cette similitude entre deux mondes ennemis.

Un film est projeté qui montre des documents d'époque. On industrialise à marche forcée. On creuse la terre, démantèle les montagnes, détruit les chapelles. On crée un peuple à l'histoire neuve dont le passé est mécaniquement démembré. Un massacre organisé de la terre et des hommes. La bande son, en albanais, pour nous incompréhensible, nous jette seuls face aux images. L'émotion en est décuplée.

Au Musée d'histoire albanaise. L'on y devine un peuple, depuis les origines, conduit à se frayer un chemin par la lutte armée. Les influences extérieures sont multiples ; et, souvent, s'imposent par la violence ; grecque ou romaine, ottomane, italienne, nazie, velléités serbes et dictature paranoïaque. Une salle est réservée aux tortures commises sous les ordres du parti communiste albanais, le PSHH. Réalité brute, exposée sans faux-semblant. Un film de cette époque retrace un procès politique. Les ennemis du peuple — des yeux hagards rivetés sur des visages creusés — se tiennent debout, blêmes, devant leurs juges.

Les condamnations tombent ; et l'assistance applaudit, se lève, se rassoit comme dans un lieu saint que dirige un prédicateur fou. Plus loin, tournent en boucle des images : la jeunesse de Tiranë renverse la statue de Staline, en 1991, un an avant de déboulonner celle d'Enver Hoxha.

Les rues de Tiranë. Des jeunes, en petits groupes, beaucoup de jeunes, parapluie et téléphone portable à la main. En Albanie, la moyenne d'âge est la plus jeune d'Europe. Accolé à ce que l'on nomme ici la « pyramide », un quartier de banques et business. L'endroit abritait auparavant les membres influents du Comité central. Aujourd'hui, circulent des cadres encravatés, des Smart, des Audi, des 4x4. La pyramide est le lieu central de Tiranë. Enver Hoxha voulait y être inhumé — il repose en fin de compte sur les hauteurs de Tiranë, près de la statue Mère Albanie. La pyramide de béton sale est aujourd'hui à l'abandon. Ses pentes servent de terrain de jeu pour les enfants ; et ses escaliers de lieux de rendez-vous pour des couples adolescents.

Ailleurs, des retraités déambulent lentement, pull à losanges et veston, souvent seuls ; ou se regroupent autour de damiers, échecs, dames ou backgammon. Des clochards, des loqueteux, fouillent les poubelles. Les tziganes d'Albanie, miséreux parmi les pauvres, recyclent ce qui peut l'être. La ville, les passants. Le quotidien des trottoirs, des terrasses.

Dîner dans une taverne excentrée. Le tenancier nous offre une assiette de prunes vertes. « Nous mangeons les prunes avant qu'elles ne soient vraiment mûres : elles seraient trop sucrées. Nous les mangeons avec du sel en buvant un verre de raki. »

Au soir. J'écris et dessine sur le balcon de notre chambre, en périphérie de Tiranë. Des chiens hurlent de tous côtés. Le jour, lentement, s'éteint. Je pense à nos journées ici.

Marcher longuement ; se perdre au hasard des rues et prendre, ainsi, la mesure du quotidien albanais, pour que la vie, la ville, se montrent. Seshi Fan Noli. Un parc où des retraités, installés au pied des immeubles, jouent aux dominos, aux échecs. Les rues, les ruelles. À tout âge, on se tient par la main, on s'embrasse, on déambule une main sur l'épaule de son voisin.

Un quartier d'habitations ; quatre ou cinq étages décrépis. Là, une étroite terrasse qu'un parasol baigne d'ombre : un bistrot minuscule. Nous commandons deux cafés. Le bistrotier nous regarde, tout sourire, des points d'interrogation dans les yeux. Un client traduit pour nous. Le patron écoute puis file vers un autre bistrot, plus loin, dans la rue. Le client explique : « Vous êtes dans le seul bistrot d'Albanie sans café. »

— Pourtant, tous les albanais semblent boire du café à toute heure de la journée !

— En Albanie, supprimez le café et le pays s'arrête. Ce serait plus grave qu'une pénurie de pétrole.

Le bistrotier revient, nous tend nos tasses. Sylvie demande un verre d'eau. L'homme file vers une épicerie acheter une bouteille. Près d'un terrain vague, une vieille femme fredonne une chanson aux oreilles d'un bébé qu'elle serre contre elle.

*

Plus loin, sur les hauteurs de la ville. Le mont Dajti. Le téléphérique grimpe jusqu'au sommet. Le panorama y est immense ; encastrée entre les montagnes enneigées et la mer, une plaine où tout Tiranë s'expose. Autour de nous, peu de visiteurs. Sur une planche que soutiennent des tréteaux, de fausses Kalachnikov. En échange de quelques lek, il est possible de monter un des chevaux somnolant et de tirer sur des ballons suspendus entre deux arbres. Une femme musulmane, voilée, s'y essaie.

Dajti express, le téléphérique, redescend vers la station. Le quartier est d'immeubles récents.

*

Dans la pénombre, sur le balcon, je prends quelques notes. Tiranë, à nos yeux, est moins une étape qu'une brève escale. Le temps de s'ouvrir aux premières impressions, de recueillir quelques informations, et nous partons. Nous pensons trouver, hors des grandes agglomérations, des rencontres moins anonymes et un contact plus direct avec l'Albanie.

*

De 1945 à 1985, année de la mort du guide stalinien, l'Albanie vécut sous le règne d'Enver Hoxha.

Né en 1908, à Gjyrokastër, il quitte l'Albanie pourMontpellier où il étudie à l'université. Il y côtoie les communistes albanais en exil. Après un passage à Bruxelles, il revient à Tiranë en 1936. Trois ans plus tard, l'Italie envahit le pays. Enver Hoxha entre en lutte, tente d'organiser la résistance. En 1941, est créé le Parti communiste albanais — qui deviendra, une fois au pouvoir, le PTSH, Parti du Travail Albanais. Le soutien de Tito, le voisin yougoslave, lui est acquis. En 1945, lorsque les nazis ayant relayé les troupes de Mussolini sont chassés, la branche communiste du Front démocratique qui regroupe nombre de résistants s'installe au pouvoir. Les premières élections lui donnent 93 % des voix. La République populaire d'Albanie est proclamée en 1946.

S'ensuivent plus de quarante années de stalinisme. Une avance à marche forcée vers toujours plus d'isolement, de violences et de réformes. L'Albanie d'alors, petit pays montagneux, rural, sans infrastructure ni éducation, s'engage dans la voie de l'industrialisation. Réquisition des terres, abolition de la propriété privée, construction de routes, d'écoles, d'hôpitaux, d'usines. Organisation méthodique de l'ensemble de la vie professionnelle, familiale et privée de chacun. Éradication de toute pratique religieuse. L'échelle des salaires s'échelonne de 1 à 3. Plein emploi. Encouragement à la natalité. Santé et éducation pour tous. Des mesures libératrices pour les femmes.

Mais, peu à peu, vînt l'isolement...

… L'Albanie tourne le dos aux communistes yougoslaves, puis aux soviétiques lorsque Khrouchtchev arrive au pouvoir, puis à la Chine — tous traîtres à la cause de Staline. Le Parti enferme l'Albanie sur elle-même ; puis, à l'intérieur de ses frontières, enferme toute une part de la population. Les bunkers poussent comme des tumeurs paranoïaques. Plus aucune aide extérieure : les ressources agricoles albanaises sont insuffisantes pour nourrir la population. Poigne de fer qui étrangle ; puis étouffe le peuple.

À la mort de Hoxha, le pouvoir tente quelques gesticulations aux apparences démocratiques afin de se maintenir en place. En 1991, les étudiants de Tiranë se mettent en grève. Suivis par le pays entier. Le 20 février, les manifestants convergent vers la place Skanderbeg, à Tiranë, où trône l’immense statue du « grand libérateur ». Le symbole est renversé. La statue brisée. L'Albanie entre dans une nouvelle ère.

II

TIRANË, VLORË, HIMARA ;

L’autoroute quitte Tiranë. De petites entreprises regroupées en d'étroites zones industrielles qui se mêlent à la campagne. Vente de bidets, de tuyaux, d'armatures métalliques. Le bus fait un bruit monstre. Les tôles vibrent et cognent. Le regard tourné vers le dehors, je note au fil des kilomètres. Une poule traverse un entrepôt de carrelage. Aux stations-service, les employés, assis sur le sol, dialoguent. Entre la voie ferrée abandonnée et l'autoroute, un berger mène ses cinq moutons. Des centres de lavazh où, pour 400 lek, on nettoie, extérieur et intérieur, votre voiture. Sous un pont de l'échangeur, un campement, un bidonville : des roms tissent et vendent des toits de paillotes destinées aux plages, aux jardins. Sur la quatre-voies, le car s'arrête près du rail de sécurité ; nul village, aucune habitation. Un homme attendait là. Il grimpe. Rouler. Un panneau : Kavajë. Entre deux immeubles, la mer se montre. Direction Lushnje. Dans les champs, on travaille la terre à la main, dos courbé. Le chauffeur téléphone et conduit d'une main. Le vacarme ne faiblit pas. Rap albanais à la radio. Les alignements des premières pentes montagneuses encadrent une large plaine. Des coquelicots rougeoient. Direction Vlorë. Au loin, sur les hauts sommets, la neige. Dans la plaine, la température extérieure approche les trente degrés. Sur le bas-côté, un homme tend aux voitures qui passent un lapin vivant qu'il tient par les oreilles. La ville de Fier. Des marais salants à perte de vue. Vlorë. Dans les faubourgs, parmi les mauvaises herbes d'un terrain vague, un missile rouille.

Vlorë. Gare routière. À peine descendus du bus, sous la poussière et la chaleur, toute une troupe se condense autour de nous. Des hommes décidés. D'autorité, un homme ouvre le coffre de sa Mercedes et nous ordonne d'y mettre nos sacs : « Himara ? No bus today ! Tomorrow. Qender ! (centre-ville). Hostel. »

Nous refusons.

Un autre, discrètement : « Ne l'écoutez pas. C'est un menteur. Attendez ici ». Un troisième : « Parlare inglese ? »

L'homme qui nous conseille d'attendre arrête un jeune qui passe à mobylette (de loin, j'observe le manège). Les deux dialoguent. Puis le jeune homme s'approche : « Cet homme est mon père. Il n'y a pas de fourgon pour Himara avant demain. Mais mon père a une Mercedes. Il peut vous emmener. »

Refus.

Un autre : « Do you speak italian ? »

Le manège est comique et les ficelles grossières, mais le doute s'installe : et si, réellement, il n'y avait pas de bus ? De l'autre côté de la rue, une taverne. Nous entrons. Café et byrek, une tourte aux épinards ou fromage. Léonard, le patron, parle anglais. En prenant soin de ne pas se faire entendre, il nous explique où et quand attendre le bus. Pas d'histoire avec le voisinage. Un peu plus de deux heures d'attente. Nous discutons ensemble, politique et football.