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Mon nom est Érévane.
Et je n’étais pas destinée à tomber amoureuse de lui.
"Sade".
Il est dangereux, stratège, Imprévisible et obsédé par moi.
À tel point qu’il m’a faite captive, même s’il prétend que je suis libre.
Partout où il va, je dois désarmais demeurer à ses côtés.
Je pensais le haïr.
C’est pourtant tout l’inverse.
Absolument tout me ramène à lui.
Je crois même qu’il m’a rendue dépendante.
Ce qu’il ignore, c’est que je suis contrainte de le piéger,
qu’on attend de moi que je le séduise pour le faire tomber.
Ils détiennent mon amie pour m’y forcer.
Mais ce qu’ils ignorent, eux, c’est que si Sade découvre la vérité, aucun ne sera épargnés
Pas même moi… jusqu’à ce que je lui appartienne entièrement.
Trigger warnning : Ce roman est une darkromance, il ne convient pas à tous les lecteurs et peut choquer. Il contient du langage cru, vulgaire. Des scènes de sexe explicite. De violences physiques, sexuelles, du sang. De la manipulation. De la torture. Des meurtres.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nade Arslan est née à Viriat en 1991. A l'âge de 8 ans, elle se passionne pour la poésie et se découvre un amour pour les mots en participant à un concours d'écriture. Auteure de la saga "Sade", Nade Arslan met seize ans à développer l'univers tout entier de la chronique à travers les péripéties d'un personnage à la fois mystérieux, dangereux et captivant.
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Seitenzahl: 406
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Couverture par Scarlett Ecoffet
Maquette intérieure par Scarlett Ecoffet
Correction par Emilie Diaz
© 2025 Imaginary Edge Éditions
© 2025 Nade Arslan
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
ISBN :9782385722166
Cette saga est la trace d’un monde que j’ai bâti seule depuis mes 18 ans et dans lequel j’existe librement.
Nade Arslan.
Ce roman est une darkromance, il ne convient pas à tous les lecteurs et peut choquer. Il contient du langage cru, vulgaire. Des scènes de sexe explicite. De violences physiques, sexuelles, du sang. De la manipulation. De la torture. Des meurtres.
Certains chapitres seront estampillés d’une pastille spécifique (voir ci contre), indiquant que vous pouvez ne pas lire ce chapitre pour différentes raisons, voici la liste :
— Le chapitre 22 contient des scènes de violences psychologique et physique extrêmes, notamment à l’encontre de personnages dans un contexte de représailles. Tous les événements décrits relèvent d’une logique de guerre entre clans criminels et ne cautionnent en rien les violences commises.
— Le chapitre 25contient des scènes de violences psychologique et physique extrêmes, notamment à l’encontre d’un personnage dans un contexte de soumission.
Les événements décrits relèvent d’une fiction et ne cautionnent en rien les violences commises.
À mon mari, Ted. On forme une équipe indissociable, dans la vie comme dans l’écriture. Sans toi, rien ne tiendrait avec autant de conviction. Merci pour ta patience, ton amour et ta confiance inconditionnelle.
À Nina, ma fille de 10 ans, qui s’impatiente de pouvoir découvrir l’univers de Sade. Tu es déjà plus courageuse que beaucoup d’adultes. J’écris aussi pour que, demain, tu puisses lire des histoires où la complexité de l’Homme a le droit d’exister.
À mes parents, mes frères, mes tantes, mes cousins et cousines. Merci pour vos encouragements, votre présence, vos questions, votre soutien et ce que vous êtes.
À mes abonnés Instagram : vous êtes là au quotidien et vous donnez à ce projet un succès que je n’aurais jamais osé rêver.
À ma maison d’édition, pour avoir cru en cette histoire singulière, parfois dérangeante, mais profondément humaine.
Et à vous, lecteur·rice·s. Merci d’oser franchir les limites de cet univers. Merci de rester, malgré les sujets complexes et parfois tabous de ces sciences-humaines.
Et puis, étonnamment (ou peut-être pas tant que ça), je veux aussi remercier ceux qui n’existent que dans ces pages, mais qui finissent par exister en moi autant qu’en vous. Sade, pour son génie, sa loyauté incontestable et son amour diffracté. Nash, pour sa fiabilité à toute épreuve et sa façon de toujours voir clair même lorsque c’est indécent. Érévane, pour sa générosité, sa bonté et son courage. Et l’Ordre. Ellias, Achab, Swell, Domiti, Othilie, Néréa, Musashi, Qin… Vous m’avez surprise plus d’une fois. Merci d’avoir pris la plume à ma place.
Et enfin, un clin d’œil tout particulier à Europe qui étouffe, contrôle et fait peur à ma « communauté ». Qu’elle sache que, les sagas naissent parfois les personnages les plus fascinants aussi bien dans le bon que le moins bon. Sade est de celles-là.
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Le pouvoir de détruire est la seule force qui forge le vrai désir.
Sade
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♫ She Fall
Zubi & Visceral Design ♫
Alpha, 2 janvier 2022.
— As-tu un rêve, Sade ?
Il hésita, son regard planté dans le mien se refusant de me quitter.
— Disons que j’ai des envies qui ne s’envisagent qu’avec toi, rétorqua-t-il lestement tandis que mes doigts se crispèrent sur le tissu de mon pantalon.
Je savais qu’il pouvait sentir les battements de mon cœur accélérer. Alors, je lui posai une question qui lui permettrait de douter de mes émotions à son égard :
— Comme ?
Il émit un léger frémissement de sourcils. Il se demanda sûrement s’il ne rêvait pas et ne manqua pas l’occasion de confesser :
— T’embrasser à la nuit tombée, murmura-t-il rapprochant son corps du mien, dangereusement.
Évidemment. Et quelle ironie de constater qu’on ne pouvait plus distinguer le jour de la nuit à l’intérieur de l’Alpha.
Je n’avais jamais goûté aux lèvres d’un homme, et pourtant, quand mon regard glissa sur sa bouche et qu’il se pencha vers moi, je sentis mon cœur cogner si violemment contre ma poitrine que je crus mourir là, obsédée par le désir.
— Et toi ? me questionna-t-il.
— Que la nuit tombe.
Sade n’était pas préparé à ça. Pour une fois, ses sens ne m’avaient pas vu venir. Les miens s’adaptaient aux siens. Ils devenaient de plus en plus aguerris. Il me fixa, stupéfait, ne cherchant pas à cacher sa surprise. Il se rapprocha, prudemment. Il avait besoin de s’assurer qu’il ne perdait pas la raison ou qu’il n’était pas dupé par ses instincts, ses aspirations et son désir. Son regard ne lâcha pas le mien. Il était despotique, autant que ce moment. Sa paume remonta le long de mon cou, jusqu’à ma joue, lente et possessive. Son pouce caressa ma lèvre inférieure, dessinant l’instant avant de s’en emparer. Durant une seconde à peine, il ferma les paupières : il redoutait de ne pas garder le contrôle. Il avait peur de lui-même, de ce dont il était capable. Je sentais qu’il ne me ferait pas de mal pourtant. J’en avais la certitude. Le Mugi vibra légèrement trahissant une excitation trop vive pour la tendresse qu’il s’efforçait d’offrir. Alors, je décidai de poser mes paumes sur son torse. Je me voulais rassurante. Cependant, ce fut l’effet contraire.
— Retire tes mains, souffla-t-il doucement. Je risquerai de te brutaliser, Érévane.
Il avait peur de lui-même : de ce que ses instincts pouvaient m’imposer. Il me contemplait comme s’il redoutait de me briser ou qu’un seul geste de plus lui ferait perdre le contrôle. Alors, je m’exécutais immédiatement.
— Arrêtons-nous là, l’implorai-je, le cœur au bord de l’éclatement.
Il s’immobilisa aussitôt. Ses traits se durcirent à peine, néanmoins, ses yeux trahirent une incompréhension. Il semblait blessé. Il se redressa sans brutalité, me laissant désormais suffisamment d’espace pour le fuir. Il l’avait annoncé à tout le monde : j’étais libre de refuser ses avances dorénavant. De même qu’il ne m’imposait plus de rester captive. Or, qu’on se le dise, c’était lui que je désirais et personne d’autre. C’était une évidence.
— Pourquoi ? demanda-t-il le timbre grave, adouci par l’effort qu’il faisait pour ne pas m’effrayer davantage.
Je pris une inspiration : elle était douloureuse. Mes mains se refermèrent, à la recherche d’un ancrage que je ne trouvai pas.
— J’ai peur, avouai-je, à mi-voix.
Un frémissement le traversa. Il n’était pas en colère. C’était pire, en vérité. Je sentis qu’il souffrait, qu’il tentait de me le cacher et qu’il ne le laissait jamais paraître.
— Pas de toi, me hâtai-je d’ajouter, avant que le silence ne nous étrangle.
Il m’observa longuement. Sa mâchoire se contracta légèrement. Il cherchait à donner du sens à mes mots.
— Alors de quoi as-tu peur ?
Je déglutis avec peine. Le dire revenait à offrir cette part de faiblesse en moi. Je n’avais pas l’habitude de m’exposer.
— Je n’ai jamais…
Je sentis sa respiration se suspendre. Il calmait son impatience. Je saisis néanmoins qu’il m’avait devancé et qu’il avait compris.
— Aucun homme ne m’a jamais embrassée, murmurai-je enfin, les paupières lourdes et la gorge nouée.
Un silence, qu’on aurait dit sacré, s’installa. Son regard revêtit un éclat que je n’avais jamais vu en lui. Est-ce que je rêvais où il semblait soulagé ? Pourquoi avais-je l’impression que cette simple révélation l’avait radouci ? Il s’approcha d’un millimètre, les traits assouplis, voire apaisés. Il allait parler. Je le sentais. Il allait dire quelque chose d’inédit, quelque chose que je voulais entendre.
Cependant, l’IA surgit, anéantissant la majesté de cet instant :
— Monsieur Joyce ?
Sade contracta la mâchoire. Il était tout aussi déçu que moi. Sa rage monta d’un cran : brusque et difficilement maîtrisée. Sa colère aurait pu irradier sa chambre. Cet homme était capable de basculer d’un état à un autre avec une brutalité désarmante.
— J’espère que tu as une bonne raison de m’interrompre, Effie.
Je frémis.
— Je suis navrée, Monsieur Joyce, mais Europe vous réclame. Elle dit ressentir des douleurs aiguës au ventre. C’est urgent.
La situation de ma tante me rappela à l’ordre. J’étais égoïste : d’abord parce que je lui en voulais de s’accaparer l’attention de Sade, ensuite parce que je le désirais lui quand il allait être père et que je n’étais pas celle qui portait son enfant. Je ne pouvais pas le souhaiter que pour moi seule et je refusais de le partager avec qui que ce soit. Je me souvins alors qu’il possédait un harem et une armée de fanatiques qui ne rêvaient que d’être prises par cet homme.
— Érévane ?
Il m’arracha de mes pensées. Quand mon regard croisa le sien, je constatai que ses traits étaient froncés.
— Tout va bien ?
— Tu devrais aller la rejoindre.
— Je sais. Mais je n’en ai pas envie.
— Elle porte ton bébé.
— Arrête.
— Non. C’était une erreur.
— Érévane…
Il ne parvint pas à terminer sa phrase et son timbre me suppliait.
— Je veux dire toi et moi…
Tout en moi criait de me stopper là. Pourtant, je continuai, par nécessité et par instinct de survie psychologique :
— J’ai eu un moment d’égarement.
— S’il te plaît…
On aurait dit qu’il m’implorait de ne pas compléter ces mots, néanmoins j’ajoutais malgré nous :
— Je ne veux pas de ça entre nous.
Je m’apprêtais à tout gâcher. Et c’est que ce que je fis, inévitablement :
— Je ne veux pas de toi.
Mon cœur se comprima. Je vous vois venir et je sais à quel point vous me trouvez dure avec lui. Réfléchissez cependant cinq minutes avant de me juger. Sade était un homme fait pour les femmes. Il ne s’était jamais contenté d’une seule. Il avait besoin d’en posséder plus d’une. Je n’étais pas prête à le partager avec qui que ce soit si je m’autorisais à l’aimer. Le seriez-vous, vous ?
Il aurait voulu répondre, peut-être hurler, briser quelque chose, me contraindre à effacer mes mots. Mais il n’en fit rien. Ses lèvres se pincèrent. Une seconde. Puis une autre. Puis il recula d’un pas.
— Monsieur Joyce, Europe insiste.
Après l’intervention d’Effie, il serra le poing, lentement, jusqu’à blanchir les jointures. Puis il le porta à sa bouche, dans un geste brutal, presque fébrile. Un souffle plus fort s’échappa de ses narines. Il n’y eut pas de morsure, or le simple frôlement de ses lèvres contre sa peau traduisait la violence d’un cri étouffé. Je fis un pas en arrière. Ce qui ne passa pas inaperçu. Quelque chose dans ses yeux venait de changer. Un éclat d’acier vira en un gris sombre.
J’eus peur. Vraiment peur.
Non pas de lui, mais de ce qu’il était capable de devenir s’il perdait le contrôle.
— Très bien, souffla-t-il.
C’est tout ? Est-ce que ça ressemblait à Sade ? Absolument pas, non. Est-ce qu’il prenait sur lui pour abdiquer ? Tout à fait.
Il tourna les talons. Il ne chercha pas à se défendre ni s’expliquer.
J’étais soudainement gagnée par la déception. À quoi je m’attendais ?
Les portes de sa chambre se refermèrent derrière lui.
Il n’était plus là. Il s’était contenté de partir.
Je portai ma main à mes lèvres. Elles étaient tremblantes. J’eus envie de pleurer. Je savais néanmoins qu’il m’entendrait. Alors je luttais pour ravaler mes larmes. Puis, je reculai jusqu’à heurter du creux des genoux le bord du lit. Mes jambes fléchirent d’elles-mêmes. Je m’assis, vidée. Éberluée. Le souffle court, la gorge nouée. Mon cœur me lançait, j’avais l’impression que quelqu’un enfonçait lentement ses doigts dans ma poitrine pour le comprimer de l’intérieur. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même.
Inutile de me le rappeler. Je vous entends d’ici.
Je fermai les yeux un instant, cherchant à me ressaisir. Rien ne changea cependant : je sentis une douleur insidieuse irradier sous mes côtes. Mes paupières brûlaient. Une larme aurait suffi à tout faire basculer. Je me mordis la joue. J’encaissais.
Qu’est-ce que je pouvais faire de plus ? C’était mon choix après tout.
J’avais pourtant tellement mal.
J’eus la sensation qu’on lacérait mon cœur.
Je souffrais de le savoir parti pour une autre.
Je souffrais de ce combat intérieur qui déchirait mes entrailles.
Je souffrais de cette grossesse qui l’éloignait de moi.
Je souffrais de cet interdit qui se dressait entre nous.
Je souffrais, incapable de comprendre comment faire taire cette douleur qui me consumait.
Celle d’aimer un homme que je me forçais à repousser.
Celle de le blesser lui pour me protéger moi.
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Timor mortis conturbat me1.
Sade
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♫ Vegas
Doja Cat ♫
Alpha, 2 janvier 2022.
— Tu n’étais pas supposé être avec Érévane ? s’enquit Néréa, sourcils froncés.
— Ouais, je croyais qu’on ne devait pas te déranger ? ajouta Qin.
— Europe a besoin de moi, elle a des douleurs au ventre, expliquai-je en soupirant.
La Vampire leva les yeux au ciel, croisant les bras autour de sa taille. Le jeune samouraï m’adressa un regard traduisant un « elle n’a rien trouvé d’autre pour te ramener à elle ? ». Nash nous rejoignit. Il semblait contenir son exaspération. Il avait longtemps espéré me voir devenir père et ainsi se réjouir d’une descendance Joyce. Il avait même accepté de faire des efforts dans sa relation avec Europe en ce temps. Il l’avait soutenue à chaque fausse-couche quand moi-même je me dérobais pour encaisser le deuil. J’avais toujours abandonné cette Nivine dans ces épreuves.
— Comment prends-tu cette nouvelle ?
La savoir enceinte ne m’enchantait pas. J’avais trop enduré. Cette situation venait raviver de vieilles chimères. Je comptais les années, les cadavres, les ratés. Je réalisais que la désolation ne m’avait jamais quitté.
— Comme quelqu’un déchiré par l’espoir, tranchai-je.
— Tu n’y crois plus, n’est-ce pas ? reformula Néréa.
— Je ne veux pas avoir à assister à la mort d’un enfant de plus, rectifiai-je.
Nash posa une main sur mon épaule. Je le devançai :
— Je sais ce que tu vas dire.
— Je sais que tu ne vas pas apprécier.
— Alors, ferme-la.
Il me fixa et ne put s’empêcher cependant d’ajouter :
— J’espère que tu essuieras un deuil supplémentaire.
Mon frère ne parlait avec aucune animosité. Bien au contraire.
Laissez tomber vos schémas de pensées et ouvrez-vous à plus d’alternatives. Europe n’était pas faite pour être mère, peu importait qu’il s’agisse de mon enfant. Il était évident que je ne me contentais pas de prendre soin d’elle parce qu’elle portait ma progéniture et par obligation. Je désirais plus que tout être père. En revanche, le choix de la procréatrice comptait et je ne souhaitais pas qu’elle soit la génitrice de mes successeurs.
De même que j’avais la certitude qu’aucune femelle n’était en mesure de me donner un héritier. Mon espèce n’était compatible avec aucune autre. Soit elles n’étaient pas fécondables par moi soit Europe m’offrait un mort-né.
J’avais fait une croix sur ce désir d’enfanter.
— Elle doit perdre cet enfant avant qu’il ne se développe davantage et qu’elle le mette au monde de la même manière qu’elle t’a présenté tous tes fils, ajouta mon frère.
Mon cœur se serra.
Je n’avais eu pour progéniture que des garçons.
Qin s’agita, presque de trop dans cet échange.
— Nash… rouspéta Néréa.
Je me raclai la gorge.
— Il a raison, mentis-je.
— Et pourtant tu n’es pas d’accord avec moi, reprit-il.
— Bien sûr que je ne le suis pas. Tu sais mieux que personne que j’ai accepté de sacrifier ma vie de mortel pour voir grandir James.
Il voulut rétorquer, cependant le regard que lui lança la Vampire lui fit prendre conscience qu’il devait se raviser. Nash et moi avions toujours été francs l’un avec l’autre. Je n’étais en rien blessé par ses mots. Je me persuadais qu’il avait raison. Pourtant, ils me rappelaient combien la Mort prenait plaisir à me frôler sans jamais m’emporter moi. Elle touchait à ma descendance.
— Monsieur Joyce, je suis désolée d’insister, Europe vient de se lacérer le ventre.
Elle avait pris le soin de le faire en silence, de réguler sa respiration afin que son rythme cardiaque ne m’alerte pas. Tentait-elle de mettre fin à ses jours ? Je ne répondis pas à cette question que déjà je disparaissais pour la rejoindre. Néréa, Nash et Qin se précipitèrent à leur tour.
***
Le corps de la Nivine était allongé dans la salle de bain, presque nu et totalement inconsciente. Le sang avait revêtu le sol tout entier. Mon sternum se comprima brusquement. Je me jetai à ses pieds avec la même brutalité, glissant jusqu’à elle. Mes mains plongèrent sous sa chevelure et je relevai sa tête baignant dans sa propre hémoglobine.
— Elle respire ? J’entends plus son cœur… s’affola Qin.
— Il bat encore, soufflai-je.
— Néréa, apporte-moi un peignoir.
— Tout de suite.
— Effie, sifflai-je.
— Monsieur Joyce ?
— Tu étais où quand elle s’est mutilée, bordel ?!
— Je faisais ma ronde, Monsieur. Aucun changement métabolique ne m’a alerté chez elle.
— Chez moi non plus, confirma Nash.
— Moi aussi, murmurai-je.
Il était évident qu’elle souhaitait mourir.
— Est-ce qu’elle a voulu se… suicider ? s’enquit la Vampire qui me tendit son linge de bain.
— Il faut croire, marmonnai-je.
— Avec ton enfant dans le ventre ?
— N’en rajoute pas, Néréa, soupirai-je.
Je me débarrassai de ma chemise trempée, laissai mes pas toucher le carrelage glacé, puis saisi Europe dans mes bras et pénétrai dans la douche, sans un mot de plus.
— Effie. L’eau. Maintenant.
— Très bien.
Lorsqu’elle jaillit, je pris le temps de rincer le corps quasi nu de la Nivine.
— Qin ? Nash ? interpella une voix faisant irruption dans la chambre et s’avançant jusqu’à nous. Qu’est-ce qu’il se pass…
Érévane ne termina pas sa phrase.Je fermai les paupières. Elle venait de poser ses yeux sur moi et en fut stupéfaite. Le parfum de cette fille me rendait fou.
Fou d’elle, putain.
C’est avec elle que je désirais être, là, maintenant.
Pourquoi je la sentais blessée et soudainement envieuse de découvrir sa tante dans mes bras, elle qui m’avait confessé qu’elle ne voulait pas de moi ? Mes sens ne m’avaient pas indiqué qu’elle mentait ? J’avais la certitude qu’elle était sincère.
— Tu ne devrais pas rester ici, Érévane, marmonnai-je volontairement pour la faire fuir.
Elle tressaillit et fut déçue de constater que je la repoussais. Pour autant elle ne cilla pas. À quoi jouait-elle ?
— Est-ce que ton enfant va bien ?
Je détestais l’entendre me parler de ce bébé quand la seule que je voulais voir le porter était elle.
— Je t’ai demandé de partir, sommai-je plus durement.
Elle retint ses larmes.
— Sade… s’interposa Nash.
— Est-ce qu’elle va bien au moins ? questionna-t-elle en direction de Néréa, m’ignorant totalement.
La Vampire secoua la tête, presque désolée de constater Europe dans cet état. Érévane croisa les bras autour d’elle, emplie d’empathie et de peine à l’égard de sa tante. Néréa se rapprocha d’elle, la consolant. Quand elle accrocha mon regard, elle s’aperçut que le mien était dur. Elle le soutint sans une once de frayeur pourtant.
L’insolente m’excita aussitôt.
Est-ce que c’était le moment, putain ?
— Sortez. Tous.
Qin s’exécuta, Néréa également.
— Effie, coupe l’eau.
L’IA obéit. Érévane s’empressa de saisir le peignoir plié sur le rebord du meuble en obsidienne et recouvra délicatement le corps de sa tante. J’en profitai pour la contempler. Je ne la lâchais pas du regard et cela n’échappa pas à mon frère. Je ne voulais pas qu’elle prenne soin de l’unique femme qui désirait sa mort et nous séparait qui plus est.
Nash hésita, puis fit signe à ma Nivine de le suivre. Elle n’en avait pas envie. Elle était inquiète. Mes instincts m’indiquèrent qu’elle avait peur de me savoir seul avec celle qui était prête à tout pour me reconquérir.
Même à commettre un acte suicidaire.
Vous m’avez bien lu.
À quoi vous vous attendiez ?
Est-ce que vous imaginiez vraiment que j’allais me laisser convaincre par les conneries d’Europe ?
Bien sûr qu’elle cherchait à attirer mon attention.
Évidemment qu’elle voulait que j’évite le plus possible sa nièce.
Tout comme il allait de soi que je ne prêterais pas l’oreille à cet appel à l’aide maquillé.
Europe s’était travestie en victime.
Je décidais alors de faire croire que je permettrai à cette Nivine de m’amadouer par son statut uniquement pour m’assurer qu’Érévane ressente tout autant de fascination pour moi que moi pour elle. Et je venais d’avoir une preuve formelle qu’elle était jalouse de l’attention que je portais à une autre qu’elle.
Au jeu de la fourberie et de la ruse, j’écrasais de loin Europe, mes très chers amis.
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Je savais bien que tu reviendrais.
Europe
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♫Leave Me Alone
NF ♫
Alpha, 2 janvier 2022.
Je revins à moi dans le silence. Je n’émis aucun cri et je ne constatai, sous mes paupières, aucune lumière. J’exhalai une sensation d’humidité sur mes lèvres ainsi qu’une aigreur dans ma gorge. Il y avait comme un reste de chlore ou de sang : probablement les deux. Je clignai lentement des yeux. Puis, je me rappelai que j’avais perdu connaissance.
Mes doigts étaient collés à la soie.
Je ne m’étais pas ratée. J’avais fait pénétrer la lame sous la dernière côte, suffisamment en profondeur pour inquiéter cette stupide IA et, bien évidemment, pas assez pour me détruire. J’avais méthodiquement tailladé mes avant-bras. Je maîtrisais ma physiologie, savais exactement jusqu’où pousser le seuil, tout comme j’avais compté le nombre de secondes nécessaires à la régénération de mon métabolisme. Tout avait été mesuré pour maquiller mon geste en une mise à mort.
Mon corps guérissait déjà quand j’avais commencé à le meurtrir. Je l’avais senti à la brûlure sous la peau, au picotement des nerfs qui se reformaient. J’avais travaillé ma respiration et la régularisation des battements de mon cœur durant des heures pour ne pas alerter les sens des frères Joyce ni même Effie. Chez une humaine, cette procédure aurait été une agonie. Chez moi, ça l’était tout autant à la différence que je désirais retrouver mon Sade et que je savais que le sang coagulait vite. La scène paraissait crédible, c’était tout ce qui m’importait.
Je brûlais d’approcher ne serait-ce qu’un fragment de ce qu’il avait enduré en me pensant disparue. S’était-il inquiété pour moi ?
Je contins mon envie de sourire. Sade me connaissait trop bien pour adhérer à l’hypothèse d’une fin aussi simple. Il savait que je n’abandonnais jamais. Néanmoins j’avais l’intime conviction qu’il y avait cru. J’avais entendu l’IA l’informer à plusieurs reprises. Elle s’était laissé duper.
Je l’avais fait pour lui.
Depuis toujours il n’y avait eu que lui.
Je voulais qu’il vienne et qu’il voie ce que cette putain m’avait forcé à devenir.
Érévane.
Elle. Rien qu’elle depuis qu’il l’avait rencontrée.
Même à travers le rideau de mes cils et la frontière de l’inconscient, je l’avais sentie dans la pièce. Dans ma chambre.
Elle était entourée et protégée par tous.
Elle semblait à sa juste place.
La mienne.
Elle se frayait un rang parmi les soldats de l’Ordre. Celui que j’avais eu à déserter par sa faute.
Sade l’avait laissée entrer dans nos vies. Il lui avait donné en quelques jours ce que j’avais dû bâtir durant des siècles. Il l’avait préférée, malgré son absence de force et son innocence.
Surtout, soninnocence. C’était bien connu : il ne jurait que par des putains de femmes vierges.
Cette garce n’était rien et pourtant il avait décidé qu’elle serait tout.
Alors qu’il le sache : je ne le partagerai et ne reculerai jamais.
Elle allait me le payer. Je lui rendrai la pareille.
Ce n’était pas sa mort que je voulais, mais la faire oublier de tout le monde.
Qu’il omette jusqu’à son prénom.
Elle ne méritait pas d’exister entre nous.
Ni même son attention.
Pire encore, je devais lui éviter de tomber amoureux d’elle.
Je devais lui rappeler qui j’étais.
Europe. Sa plus ancienne. La plus loyale.
Celle qui s’était saignée pour qu’il se souvienne.
— Ouvre tes putains d’yeux Europe.
Génial…
Je n’avais pas senti sa présence. Sade était donc resté près de moi ?
Pourquoi est-ce que je ne m’en réjouissais pas ?
Probablement parce que son ton me glaça le sang.
Je m’exécutai quand je pressentis le Mugi arriver.
À peine mes paupières levées, Sade se jeta sur moi. Ses poings s’enfoncèrent contre le matelas, encadrant mon visage. Ses cuisses massives broyèrent les miennes, m’immobilisant comme une proie. Il m’arracha un gémissement, suivi, inévitablement, d’une excitation. Néanmoins, il n’était pas là pour ça.
C’était bien dommage.
— EFFIE !
— Monsieur Joyce ?
— Retire-toi.
— Très bien.
— Je croyais que tu adorais visionner en image les enregistrements de tes ébats ? soufflai-je dans un sarcasme évident.
Je me mordais la lèvre inférieure.
— Je ne me repasse jamais mes erreurs pour jouir, mais pour me rappeler que je n’aurais jamais dû te baiser la première fois, siffla-t-il avec une rage qui m’extirpa un frisson de plaisir.
J’aimais sentir Sade aussi hargneux. Il était d’une fermeté qui pouvait vous faire vous délecter sans vous toucher.
— Et pourtant c’est bien toi qui me demandais d’écarter mes cuisses, susurrai-je en me relevant sur mes coudes, effleurant son derme.
— Tu les ouvrais déjà sans qu’on te le réclame. Ce n’est pas un mérite, Nivine, c’est un réflexe chez toi.
— Tu veux que je te rappelle qui a gémi le premier ?
— Je souhaitais savoir jusqu’où je pouvais m’abaisser ce jour-là.
Je le dévorai du regard, nos visages à quelques millimètres l’un de l’autre. Quand j’envisageai me saisir de ses lèvres à la volée, il me devança. Évidemment. Et c’est ce que je désirais, car c’est ce qui m’excitait. Sa main empoigna ma gorge et j’en eus le souffle coupé. Je fermai les paupières à moitié, étirant un sourire victorieux. Il me relâcha aussitôt.
— Je t’ai interdit de poser ta bouche sur la mienne, grogna-t-il, menaçant.
— Alors, baise-moi sans les effleurer.
— Va crever.
Jamais Sade n’avait refusé mes avances.
Jamais avant elle.
Il me fixait avec dégoût.
— Tu ne pourras pas lutter contre ce que tes instincts pour Éréva…
Il cramponna ma mâchoire et me disloqua des os au passage. La douleur était insupportable. Je fermai violemment les paupières quand je le sentis m’enfoncer la tête contre le matelas. Mes coudes flanchèrent et l’un d’eux se brisa. Il resta indifférent à ce qu’il venait d’entendre. Je ne pus contenir des larmes. Cette sorcière l’avait envoûté.
Et vous avec.
— Ne. Prononce. Plus. Jamais. Son. Prénom, articula-t-il en posant chaque mot les uns après les autres avec une telle force de persuasion que la peur s’insinuait entre nous à chacune de mes respirations.
Ce que je vis dans son regard me frappa.
Est-ce qu’il… l’aimait ?
Il comprit ce que je venais moi-même de saisir et, à nouveau, il retira brusquement sa main.
Je portai la mienne à hauteur de la douleur qu’il laissa derrière lui et murmurai, stupéfaite :
— Sade Joyce est enfin tombé amoureux…
Mon cœur se comprima. Tout ce à quoi j’avais toujours aspiré, ma nièce me l’avait dérobé.
— Ferme-la.
Je sentis que je devais obéir. Quoiqu’il en soit, que pouvais-je ajouter d’autre ?
— Parfait, Nivine.
— Je déteste quand tu m’appelles comme ça.
J’eus envie de pleurer. Il n’était plus le Sade que j’avais connu. Il semblait ne plus être séduit par ce que j’avais à lui offrir. Je me redressai pour m’asseoir. Il recula, comme pour éviter tout contact. Je portai une main sur mon ventre en même temps qu’un coup d’œil.
— Tu peux arrêter ton numéro.
Je me pétrifiai. Mon regard remonta jusqu’au sien.
— Tu n’es pas enceinte.
Aïe.
On ne pouvait rien lui cacher.
— Bien sûr que si… mentis-je.
— Je jure que si tu continues à me prendre pour un idiot, je me charge de te prouver moi-même que ton putain d’utérus est vide.
Je déglutis. Je savais qu’il en était capable. Je croisai les bras en guise de capitulation.
— Bien, résuma-t-il. Nous allons garder ton secret précieusement, toi et moi, et nous ferons croire à tous que tu portes mon enfant.
Pardon ?
Est-ce qu’elle l’avait rendu complètement fou ?
Je fronçai des sourcils. Il soupira, son air hautain naturellement affiché sur son visage sculpté pour dominer.
— J’ai besoin que tu continues de te faire passer pour une Nivine enceinte.
— J’ai bien compris, mais pourquoi ?
— Ça ne te regarde pas.
Voilà pourquoi l’IA ne devait pas enregistrer notre échange.
Tout s’expliquait.
Il me cachait quelque chose que je soupçonnais concerner Érévane.
Il était hors de question que je l’aide à conquérir cette garce en m’instrumentalisant moi.
— Très bien cependant, j’exige de réintégrer ton escouade après.
Il lâcha un rire franc et j’arquai un sourcil.
— Parce que tu crois que tu peux négocier, Nivine ?
Salaud.
— Tu exécutes mes ordres si tu veux rester en vie.
— Prends-moi, l’implorai-je, les lèvres retroussées dans une moue capricieuse.
J’étais prête à porter mes doigts sur son torse néanmoins il me devança :
— N’essaie même pas.
— Je te promets me comporter comme si c’était une première. Je simulerai être vierge.
Il adopta une mine écœurée et se pinça l’arête du nez. Cegeste qui marquait, chez lui, la fin de ma liberté d’expression.
— Tu veux bien rester sérieuse pour une fois Europe, bordel ?
— Tout ce que tu exigeras, Sade, murmurai-je en me cambrant, provocatrice.
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J’ai cessé de croire que la vie devait avoir un sens pour qui que ce soit.
Elle passe, voilà tout.
Néréa
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♫ Want it
Emmit Fenn ♫
Agartha, 3 janvier 2022.
Il semblerait que ce soit une première. En effet, Sade avait fait annuler le bal hier soir pour célébrer notre retour. Personne n’avait su pourquoi.
Ou personne ne souhaitait me le dire.
Voilà près de douze heures que nous étions arrivés et je ne l’avais toujours pas revu.
Chaque fois que je demandais où il était aux filles, ou encore à Qin – les seuls que j’étais parvenue à croiser en salle d’entrainement – ils me précisaient qu’il avait une mission importante à régler. J’avais plutôt l’impression qu’il m’évitait.
En vérité, je ne pouvais pas vraiment m’en étonner, après m’être couverte de honte et de regrets en le repoussant.
Je passais des heures dans mon appartement. Il était 11 h 37 sur l’écran intégré à un pan de mur. Cet endroit était spacieux et malgré sa grandeur, je m’y sentais bien et en sécurité. Ici, je savais que rien ne pouvait m’arriver et qu’Agartha m’offrait un refuge.
Ses habitants m’avaient accueillie à bras ouverts.
Effie était aux petits soins avec moi.
Les membres de l’Ordre me traitaient comme si j’en faisais partie.
Sade m’avait rendu ma liberté.
Et moi je m’apprêtais à tous les trahir.
Peut-être même que ces hommes sont déjà en chemin et qu’ils vont encercler ce monde ?
Instinctivement, je resserrai les bras autour de ma taille, comme si ce geste pouvait contenir la substance injectée dans mon corps loin de nous.
— Tout va bien Érévane ?
La voix de l’IA me fit sursauter.
— Oui, Effie, je te remercie.
— Parfait. Le Docteur Radjonsone arrive dans trois minutes.
— Le docteur ? répétai-je, les sourcils froncés.
— Monsieur Joyce tient à ce qu’il vous ausculte. Il est très inquiet pour vous depuis que vous avez été enlevée.
Je soupçonnais Sade de sentir que je lui cachais quelque chose.
L’idée d’être examinée par un médecin me causait une forte angoisse. Je redoutais qu’il détecte la trace de la piqûre sur ma peau, bien que mes ravisseurs l’aient faite entre mes orteils, là où elle passerait inaperçue. Je portais ce fluide qui servait à me localiser, un dispositif que je ne pouvais pas oublier et qui me rappelait à l’ordre chaque fois que je tentais de repousser ce souvenir. Ces hommes avaient forcé le lien entre eux et moi.
Je craignais qu’en posant ses mains sur moi, il ne le découvre. Sade ne me le pardonnerait jamais.
— Ne soyez pas inquiète, Érévane, il ne vous fera aucun mal. Il est là pour vous aider et vous soigner.
— Je… Je vais bien.
— Pourtant, vos pupilles sont dilatées, votre fréquence cardiaque s’est légèrement accélérée et votre tension artérielle présente une variation inhabituelle. Vous avez dormi moins d’une heure sur les vingt dernières et vos paramètres musculaires indiquent un épuisement notable. Vous ne semblez pas bien, Érévane. Votre corps en témoigne.
Elle avait raison. Je sentis le rouge me monter aux joues. Je devais changer de sujet.
— Effie, où est Sade ?
Je n’étais pas certaine que ce soit une meilleure idée d’aborder celui-ci.
Mes mains moites se crispèrent.
— Je ne suis pas autorisée à vous le dire.
Pourquoi n’étais-je pas étonnée ?
— Il vient d’arriver.
Mon cœur s’emballa. L’adrénaline dans mes veines soulevait ma poitrine et comprimait mon ventre. Un frisson, presque agréable, remonta le long de mon dos. Je détestais ça.
— Sade est là ? m’empressai-je de demander.
— Je parle du DocteurRadjonsone.
J’eus envie de creuser ma tombe.
— Ne lui ouvre pas. Dis-lui que…
Je balayais la pièce du regard à la recherche d’une excuse.
— … que je suis sous la douche !
— Il est devant la porte, Érévane. Dois-je le faire entrer ?
Je pinçai les lèvres. Me cacher n’aurait aucun sens, Sade apprendrait que je l’avais fui, il finirait par venir et, comme à chaque fois, il obtiendrait de moi ce qu’il voudrait.
— Oui, capitulai-je finalement.
Le battant s’ouvrit en silence, révélant un homme d’un certain âge, la cinquantaine grisonnante, aux yeux bleus, curieux sans être intrusif. Il portait une blouse claire au col impeccablement fermé et tenait une tablette contre lui. Rien d’hostile ne transparaissait de lui et pourtant, j’étais incapable de respirer normalement.
— Bonjour, Érévane, prononça-t-il d’une voix douce et posée.
J’eus l’impression qu’il s’adressait à une enfant blessée. C’était très inconfortable : ici, tout le monde ne souhaitait que mon bien alors que moi, je m’apprêtais à les voir tomber, malgré moi.
— Je suis le Docteur Radjonsone. Puis-je ?
Il désigna d’un geste le fauteuil à l’intérieur de la pièce, et je fis un pas en arrière, prise au piège dans mes propres murs. Je ressemblais à une bête, sauvage et apeurée, indomptée et farouche. Je ne voulais pas être auscultée et il le comprit.
— Oui, bien sûr, balbutiai-je à contre coeur.
Il entra, Effie referma la porte derrière lui, puis fit mine de s’avancer près de la paroi sans m’approcher immédiatement. Il me laissa le temps. Il cherchait à m’apprivoiser. Un silence agréable s’installa, presque rassurant et sans brutalité. Je n’étais pas inquiète pour moi, mais pour lui et tous les autres ici.
— Je vais simplement procéder à un examen de routine. Aucun geste ne sera fait sans votre accord. Si quelque chose vous met mal à l’aise, dites-le-moi.
C’était insupportable de le savoir aussi doux, bienveillant et à l’écoute.
Je hochai la tête, incapable de trouver mes mots.
Mon corps entier était tendu.
— Asseyez-vous, je vous en prie, sur le lit. Ce sera plus confortable.
D’un pas lent, je m’exécutai sans protester, mes jambes tremblaient légèrement lorsque je pris place. Je ramenai mes bras contre moi, hésitante, tentant de masquer mes mains restées moites.
— Vous avez dormi cette nuit ? s’enquit-il avec douceur, en consultant sa tablette.
— Pas vraiment.
— Effie m’a transmis certains de vos paramètres. Je vais compléter par un examen physique. Rien de douloureux, je vous le promets.
Il s’avança, lentement. J’eus un mouvement de recul et il se stoppa aussitôt. Ses sourcils tressaillirent. Les hommes me faisaient peur depuis Kurt. Je ne les laissai jamais m’approcher ni me toucher depuis le triste anniversaire de mes dix-huit ans et l’enfer qui s’en suivit. Le rythme de mon cœur s’affola. Je me mis à trembler tout en contenant des larmes naissantes.
— Tout va bien se passer, Érévane.
Je secouai la tête, d’abord lentement. Progressivement, je glissai mes doigts dans mes cheveux saisissant que j’étais gagnée par l’angoisse.
— S’il vous plait… l’implorai-je sans qu’il ne comprenne ma réaction. Je… Je ne souhaite pas que…
— Docteur Radjonsone, dois-je prévenir Sade ?
Je n’écoutais plus l’IA, je ne remarquais même pas le hochement du médecin.
— Je ne veux pas que vous… Que vous me… T… Touchiez.
— Érévane, regardez-moi.
Je fermai les paupières, inspirai profondément avant d’expirer l’air de mes poumons.
— Érévane ? tenta-t-il à nouveau.
Je n’étais plus en mesure de lui porter d’attention, mon corps allait lâcher. Je manquai d’oxygène. Il se mit à faire chaud. Beaucoup trop chaud.
— Respire, déesse.
Sade.
Son timbre suffit à taire l’angoisse. C’était bien sa voix que je venais d’entendre. J’ouvris les yeux et le découvris, encore plus beau que de coutume. À quelques centimètres de moi, la silhouette immobile, il avait son regard rivé sur moi avec une douceur si inhabituelle que mes larmes restées suspendues s’échappèrent. Contre toute attente et sans que je ne puisse le retenir, je me blottis contre lui. D’abord, il eut besoin d’une infime seconde pour réaliser ce qu’il venait de se passer. Il ne semblait plus anticiper certains de mes gestes lorsqu’ils étaient régis par mes instincts. Pas même moi en vérité. Puis, ses bras entourèrent mon corps et calmèrent le mien. Je ne tremblais plus. C’était comme s’il détenait un pouvoir sur moi. Je le serrai avec force et je l’entendis sourire.
— Ne te moque pas, déclarai-je dans un demi-soupir.
— Je ne me moque pas, glissa-t-il, amusé par ma réaction.
— Reste avec moi…
— Tout ce que tu voudras, répliqua-t-il aussitôt. Doc, salua-t-il ensuite.
— Sade, lui adressa l’intéressé, à son tour. Est-ce que je peux poursuivre ? m’interrogea-t-il.
— Faites, s’interposa Sade, conscient que si cela dépendait de moi, je n’aurais pas accepté qu’il continue.
Le médecin resta prudent. Je me redressai vivement. Sade me laissa me défaire de son étreinte. Son regard ne semblait pas supporter cette peur anticipatrice chez moi, car il savait par quels traumatismes elle était réveillée.
— Je suis là, Érévane. Rien ne peut t’arriver.
Il adressa un bref signe au docteur, qui recula d’un pas, visiblement soulagé de céder la place.
— Effie, annule l’auscultation. Elle n’est pas prête.
Quoi ? Vraiment ?
Pourquoi fallait-il que ce nouveau Sade entre dans ma vie ? Pourquoi était-il parfait ?
— Confirmation annulée, Monsieur Joyce.
Puis il tendit la main vers moi, paume ouverte.
J’étais censée faire quoi ? La saisir ? Le remercier ?
— Je ne te toucherai pas. Sauf si tu me le demandes.
J’aurais souhaité reculer et m’enfoncer sous les draps, cependant quelque chose en moi céda.
Mes doigts hésitants allèrent chercher les siens.
— Viens-là.
Et je le laissai faire. Il s’approcha de moi et prit place. Je me sentis bien à ses côtés.
Une idée me traversa l’esprit : je voulais être débarrassée de ça, qu’il vérifie que tout aille bien et qu’on en parle plus parce que Sade était tenace. Jamais il n’aurait lâché l’affaire. Alors, même si je devinais déjà qu’il avait anticipé mes intentions, même si mes doigts se tordaient d’angoisse sur mes genoux, que mon ventre se nouait et que ma gorge me brûlait de silence, je pris mon courage à deux mains et me lançai :
— Si tu restes avec moi, j’accepte qu’il regarde si tout va bien.
— On peut reporter, Érévane, me rassura-t-il.
— Je pense qu’on peut essayer, insistai-je.
Il fit signe au médecin d’approcher. Ce dernier s’exécuta. Lorsqu’il tendit la main vers mon poignet, pour relever mon pouls, je me raidis. Puis, une crispation brutale et incontrôlée fit frémir tout mon bras. Il suspendit son geste, leva les yeux vers Sade puis vers moi. C’était comme s’il attendait son approbation.
— Je vous ai fait peur ? s’inquiéta-t-il.
— Non, c’est… c’est juste que je suis encore… fatiguée, mentis-je.
J’étais persuadée que Sade le devinerait. Dès lors, il sentit que je cachais quelque chose. Je me mis à rougir et il pinça ses lèvres. Mon souffle était court. Je savais que ça ne lui échapperait pas, néanmoins il ne m’interrogea pas davantage.
— Je vais simplement vérifier votre rythme cardiaque, tenta de me rassurer le médecin. Puis-je ?
Je hochais la tête à nouveau. Le docteur Radjonsone posa ses doigts sur la base de ma gorge. Sade racla la sienne. Il donnait l’impression de ne pas supporter cette situation.
Qu’un autre me touche.
Un sursaut me traversa. Ma peau frissonna sous l’effleurement. Tout me paraissait être une agression et je ne pouvais pas le contrôler.
— Effie, enregistrement, s’il te plaît, reprit le médecin sans me lâcher du regard.
— Enregistrement lancé, confirma-t-elle.
— Tension instable. Fréquence élevée. Réaction involontaire au contact, nota-t-il d’une voix basse, cependant audible.
Il recula un peu, me laissant à nouveau de l’espace.
— Est-ce que quelqu’un vous a blessée, Érévane ? Je parle physiquement.
— Vous voulez dire, récemment ?
Ma question était stupide. Je vous l’accorde.
Sade inspira lentement, comme pour retenir un agacement qu’il peinait à dissimuler. Je lui lançai un regard en coin. Il ne me réprimanda pas, néanmoins son silence en disait long.
Il détestait me voir prisonnière de cette peur-là. L’idée que le souvenir de ce viol que j’avais subi un siècle plus tôt puisse encore me hanter l’attristait.
Non pas contre moi, mais contre ce qu’ils m’avaient volé.
— Je veux dire avec vos ravisseurs ? précisa le médecin.
J’ouvris la bouche, or aucun son ne s’en échappa. Si je disais oui, ils devineraient. Si je disais non, je continuais à trahir. Il sembla percevoir mon hésitation.
— Vous n’avez pas à tout expliquer aujourd’hui. Ce corps est le vôtre. Mais comprenez que rien de ce que vous confierez ne sera utilisé contre vous ou ne sortira d’ici.
Je le fixai longuement. Je n’étais pas prête. Mais je savais que tôt ou tard, quelqu’un finirait par saisir. Et que ce quelqu’un sera forcément lui. Sade.
Sa présence influençait mon mutisme.
— Laisse-nous, ordonna ce dernier au docteur.
Qu’est-ce qu’il faisait ?
— Très bien.
Il se releva et quitta la pièce en m’adressant un signe de tête.
— Effie ?
— Monsieur Joyce ?
— Active l’isolation phonique de l’appartement et retire-toi.
J’allais donc me retrouver seule avec Sade et dans un lit qui plus est ?
— Tout de suite, Monsieur.
Elle laissa derrière elle un silence compact : on aurait dit qu’il venait d’éteindre le monde.
Pitié, faites qu’il me demande également de sortir d’ici.
Sans le vouloir vraiment, je me levais précipitamment, soudainement mal à l’aise de le savoir d’aussi près.
— Je vais me doucher, lâchai-je, sans le regarder.
Mes jambes me portèrent jusqu’à la salle de bain presque sans moi. J’entrais et la porte ne se referma pas. Évidemment, Effie n’était plus avec nous.
Je restai là, debout, au milieu des carreaux blancs et fis face au miroir. Je n’avais aucune intention d’ouvrir l’eau néanmoins, je le fis tout de même pour apporter plus de poids à mon mensonge. La pièce se réchauffa rapidement et l’humidité, voilant la vitre devant moi. Je posai les paumes sur le rebord du lavabo. Ma respiration m’échappait. Elle montait dans ma gorge, saccadée. Je n’arrivais pas à la calmer. Je portais une main sur ma poitrine. Mon cœur cognait, irrégulier, nerveux. Il allait l’entendre. Sade allait comprendre. Je me répétais que je devais le ralentir, qu’il ne fallait pas qu’il l’écoute battre comme ça.
Un frisson me saisit. Et pas à cause du froid, mais bien parce qu’il était là.
Je me retournai d’un coup.
Il s’était avancé sans un bruit, comme il savait si bien le faire. Il était debout, dans l’encadrement de la porte d’abord.
Silencieux.
Son regard. Mon Dieu, ce regard…
Il ne dit pas un mot. Rien. Ce qu’il y avait dans ses yeux, je le sentis dans tout mon ventre. Il me scrutait comme s’il allait me dévorer, comme s’il venait de voir une divinité et comme s’il m’avait attendue. Tout ça à la fois.
Je reculai d’un pas.
— Qu’est-ce que tu fais ? l’interrogeai-je.
Il resta mutique.
— Pourquoi tu ne réponds pas ?
Il s’approcha encore. Je me retrouvais contre le mur carrelé. Mon t-shirt collait à ma peau, l’humidité faisant se raidir la pointe de mes seins. J’en fus gênée lorsque ce détail ne lui échappa pas. Je sentis chaque battement contre mes côtes.
— Dis-le, murmura-t-il contre toute attente.
Mon souffle se coupa. Sa voix avait changé. Elle était plus basse. Presque rauque.
Dire quoi ?
— Mais de quoi tu parles ?
… mes sentiments ou ce que tes ennemis attendaient de moi ? me gardai-je d’ajouter.
— Réponds-moi, articula-t-il froidement.
— Sade, arrête.
— Dis-le, Érévane.
— Recule, Sade…
— Je veux que tu me le dises.
Mais lui dire quoi bordel ?
Je secouai la tête.
Une fois.
Deux.
Et mes lèvres s’entrouvraient à nouveau.
— S’il te plaît… l’implorai-je.
Je remarquai alors qu’il se trouvait à quelques centimètres de moi.
Je me retrouvais coincée entre lui et le mur. Les secondes étaient interminables.
Il fixait ma bouche avec ténacité, désir et luxure.
Lorsque ses iris remontèrent jusqu’aux miens, il ajouta enfin :
— Dis-moi pourquoi ton cœur s’
