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Vous m’avez observé étendre mon emprise, renverser des empires et anéantir les ambitions de ceux qui s’imaginaient capables de me défier. Et pourtant, malgré tout ce que vous croyez avoir compris, l’essentiel vous a toujours échappé. Je ne suis ni mythe ni divinité. Je suis autrement plus redoutable.
Je fus l’instigateur de la disparition de secrets que le monde ne devait plus jamais retrouver, celui pour qui des noms furent éliminés, des vies abolies avec une précision réfléchie. Vous m’imaginez maître de la violence, du pouvoir et de la damnation de cet univers. Croyez-moi : vous demeurez encore bien loin de la vérité.
Rien, dans ce mécanisme dont vous ne distinguez qu’une fraction, rien n’a été laissé au hasard. Vous êtes loin d’imaginer ce qui se prépare : tout comme personne n’aurait imaginé qu’un homme comme moi puisse un jour être contraint à plier. Car il existe une faille à laquelle je ne suis pas parvenu à échapper.
Une seule.
Elle.
Érévane.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nade Arslan est née à Viriat en 1991. A l’âge de 8 ans, elle se passionne pour la poésie et se découvre un amour pour les mots en participant à un concours d’écriture. Auteure de la saga « Sade », Nade Arslan met seize ans à développer l’univers tout entier de la chronique à travers les péripéties d’un personnage à la fois mystérieux, dangereux et captivant.
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Seitenzahl: 465
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Couverture par Scarlett Ecoffet
Maquette intérieure par Scarlett Ecoffet
Correction par Emilie Diaz
© 2025 Imaginary Edge Éditions
© 2025 Nade Arslan
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
ISBN : 9782385721121
« Ce dernier tome est l’aboutissement d’une vie d’écriture, l’épitaphe d’un règne.
Le lieu où Sade dépose son empreinte définitive.
Sa tombe et sa couronne à la fois.
Cet ultime fragment livre, sans voile, la vérité de mon univers.
Il scelle le destin de Sade et le mien.
Vous qui êtes arrivés jusqu’ici, vous porterez à jamais la marque des Joyce. »
Nade Arslan.
Saurez-vous lire entre ces lignes ?
Ce roman appartient au genre dark romance. Il s’adresse à un public averti et majeur.
Il contient :
un langage cru et parfois vulgaire,
des scènes de sexe explicite,
des violences physiques et sexuelles,
des violences psychologiques,
du sang, de la manipulation, de la torture et des meurtres.
Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des lecteurs. Si vous recherchez une romance douce ou consensuelle, ce livre n’est pas pour vous.
Scanne-moi
À Ted. Rien n’aurait été possible sans toi. Tu as porté chaque étape de cette aventure avec moi et tu as toujours cru que cette histoire méritait d’aller jusqu’au bout. Nous formons une équipe, dans la vie comme dans l’écriture et ce livre porte ton empreinte.
À Nina. Tu as grandi avec cette saga, chapitre après chapitre, sans encore pouvoir la lire. J’ai écrit en pensant à l’avenir, au moment où tu découvriras un jour ces pages. Tu verras que les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit et que l’amour se cache parfois dans les endroits les plus inattendus.
À ma famille. Merci d’avoir été là, simplement, même quand l’univers de Sade prenait toute la place dans ma vie.
À mes lecteurs, lectrices, abonnés d’Instagram, et à ma maison d’édition. Vous êtes le cœur de cette histoire. Vous avez accepté d’avancer dans des zones inconfortables, parfois brutales, néanmoins vous avez choisi de rester. Merci de m’avoir fait confiance, d’avoir porté cette saga et d’avoir trouvé du sens dans cet univers où tout vous semblait hors d’atteinte.
Et puis, à mes personnages. Vous qui n’existez que dans ces pages, mais qui avez vécu en moi de manière obstinées et incandescentes.
Sade, pour ton génie, ton amour plus qu’inconditionnel et ta démesure.
Nash, pour ta lucidité, ta loyauté et ta désobligeance.Érévane, pour ta douceur, ton intrépidité et ta générosité.
Thalia, pour nous avoir offert deux frères aussi détestables qu’attachants.
Et vous tous, membres de l’Ordre. Vous m’avez menée là où je n’avais pas prévu d’aller. Merci d’avoir écrit avec moi cette fin.
Chers lecteurs,
Désormais, cet héritage vous appartient.
________________________
Personnage ordinaire d’une histoire extraordinaire.
Le Monde
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♫ Dreams of Humanity
Hidden Citizen ♫
Un jour, quelque part.
Vous m’avez suivi depuis mes débuts.
Vous m’avez vu conquérir, détruire puis anéantir ceux qui daignaient penser pouvoir se dresser contre moi.
Pourtant, vous n’avez jamais saisi ce qui me définissait réellement.
Je ne suis ni une légende ni un Dieu.
Je suis bien pire.
J’incarne la raison pour laquelle certains secrets furent condamnés à l’oubli : des noms ont été effacés et des vies annihilées. Vous me pensez détenteur de la brutalité, du pouvoir et de la damnation sur Terre. Croyez-moi, vous n’êtes pas prêts pour ce qui va suivre.
Rien, de toute cette machination, n’a été laissé au hasard.
Vous êtes loin d’imaginer ce qui vous attend. Tout comme personne n’aurait pensé qu’un être puisse parvenir à me mettre à genoux.
Elle est la raison de ma perte.
Érévane.
Elle a tout de remarquable à première vue. Toutefois, elle surpasse ce mot.
Elle est la seule que je n’aie jamais aimée. Érévane a retourné contre moi ce que j’avais toujours su maîtriser. Cette déesse m’a confronté à une force que je ne peux ni dominer ni ignorer. Pour cette Nivine, je réduirais la terre à l’état de pierre. Pour elle seule, je me donnerais la mort sans jamais consentir à revenir. Même immortel, je céderais ma vie si elle m’en imposait la volonté. Rien, ni le temps ni l’éternité, ne me retiendrait si elle exigeait que je renonce à ma propre existence.
Elle possède une essence que vos sens d’humains ne sauraient capter : la faculté d’éveiller en moi des émotions éteintes depuis des siècles. Elle a fait renaître ce que j’ai cru inébranlable. Sans en avoir conscience, elle joue avec mes instincts, les dupe, les contrôle et les a d’ores et déjà séduits.
J’ai sacrifié la maîtrise de tout ce qui m’entoure et me définit pour elle.
Elle est la première à me confronter à cette réalité : je peux arracher des têtes, abattre des vies pour mon simple plaisir, trahir des alliés sans jamais parvenir à me protéger d’elle.
Vous m’avez observé, étudié et lu à travers ces chapitres de mon existence sans jamais être les témoins de ma vulnérabilité. Tout comme vous, je n’ai jamais anticipé la fragilité de ce démon que je suis : capable de tout, sauf d’échapper à l’emprise d’une seule femme.
Et si, pour me défaire de son influence, je devais la sacrifier ?
Vous pensiez tout connaître de moi ?
À travers ces dernières pages, vous découvrirez comment cette chronique légendaire et interdite s’achève. Sachez que la réalité n’est jamais ce qu’elle est.
Vous découvrirez à quel point vous vous êtes trompés et combien je vous ai dupés.
Pourtant, j’ai parsemé des indices depuis le début. Aucunde vous ne les a saisis.
Vous vous apprêtez à comprendre la nature exacte de notre fratrie, la raison de nos crimes, l’essence originelle de nos instincts respectifs et ce qui nous a forcés à plier devant nos véritables pulsions. Si vous pensiez avoir cerné ce monde, ce que j’ai bâti et ce que je suis, vous vous êtes trompés. Ce que vous croyez connaître n’est qu’un récit arrangé. Ce que vous tenez entre vos mains est l’origine de notre univers. Celle qui échappe aux siècles, à la science et à l’histoire telle qu’on vous l’a enseignée.
Celle qui ne peut être racontée que par moi.
Et ce chapitre est l’achèvement.
Ma perte.
Celle causée par un seul être.
________________________
Le cœur que tu choisis de protéger
te définira plus que tous tes instincts.
Thalia
________________________
♫ High by the beach
Saint Avangeline ♫
À bord de l’Alpha, 9 janvier 2022.
Érévane dormait à mes côtés, allongée sur ce lit qui m’avait vu autrefois marquer d’autres femmes avant elle. Elle respirait à peine, abandonnée à un sommeil fragile, presque inoffensif. Je gardais les yeux obstinément fixés au plafond. Je n’osais pas tourner la tête pour l’observer, elle.
Pour la seconde fois de ma vie, peut-être, j’étais tétanisé.
J’avais conscience de ce que j’avais fait.
Je l’avais marquée.
Je lui avais arraché l’innocence qui la protégeait de notre monde, fait de luxure et de vices, tout comme je l’avais condamnée à perdre son gage d’éternité. Ses traits ne resteraient plus figés dans cette beauté immuable qui fascinait mes sens et ceux de tout homme. Désormais, elle vieillirait comme les autres, ses vingt ans n’avaient plus rien de sacré.
Elle ignorait probablement l’étendue de ma faute.Je craignais l’instant où elle saisirait ce que lui avoir fait l’amour impliquerait pour nous deux et détruirait entre nous à la fois. Nos destins étaient à jamais irrémédiablement scellés. J’avais déposé en elle l’empreinte de ma nature et je la savais irréversible.
Une réminiscence vieille de quatre siècles me traversa alors.
Le même qui, depuis des siècles, accompagnait ma mémoire : celui d’un sacrifice que je n’avais jamais pardonné.
Thalia.
Ma mère.
La seule que je n’avais pas pu sauver.
Utilisée par Europe même pour me laisser développer mon plein potentiel pour son propre compte.
Celle que je n’étais jamais parvenu à tuer du fait qu’elle fut l’ultime témoin de ma génitrice avant sa chute.
Quelle était la dernière chose qui me rattachait à elle ?
La culpabilité me saisit. Bien évidemment que vous mouriez d’envie de la voir crever depuis des années. Tout comme il va de soi que les raisons pour lesquelles je l’avais épargné jusqu’ici ne tenaient pas debout.Ceci étant, en s’en prenant à l’unique femme occupant une place dans mon cœur aux côtés de Thalia, j’avais fini par trancher.
Europe n’était plus de ce monde et j’avais fait le choix de la laisser emporter avec elle le souvenir de ma mère.
Alors, mes yeux se fermèrent et je me revis, jeune et vulnérable, encore incapable de me défendre autrement que par la fureur.
***
J’avais treize ans.
Le ciel du XVIIᵉ siècle pesait sur la campagne de mon enfance. J’étais assis près du cours d’eau qui serpentait notre jardin, un ruisseau où je trouvais le calme nécessaire pour penser. Le reflet trouble de mon visage d’adolescent se brisait à chaque passage de la brise qui venait effleurer la surface. J’avais les mains souillées d’une culpabilité que je n’avais pas su effacer, même des années après.
À vous qui me lisez depuis mes débuts, rappelez-vous d’elle.
Celle qu’Europe elle-même avait évoquée à notre première rencontre.
Celle que ma mère avait daigné faire oublier à toute une société.
Marguerite.
Ma première victime.
J’avais voulu croire à l’accident. Celui dont Thalia se tuait à me répéter.
Cependant, elle comme moi connaissions la vérité.
Mes instincts avaient été réveillés pour la première fois ce jour-là.
Eux comme moi, nous nous étions enfin rencontrés.
Ils m’avaient guidé vers l’irréversible.
Et cette jeune fille était morte par ma faute.
Je n’entendis pas Thalia approcher. Elle seule en était capable sans que j'aie conscience de cette particularité qu’elle détenait en ce temps : car personne ne parvenait à déjouer mes sens, aussi à cette époque. Aujourd’hui encore, je doute qu’elle ait jamais été une simple Nivine.
Peut-être était-elle hybride. Peut-être n’a-t-elle jamais voulu que je l’apprenne.
Qu’importe. Jamais, nous ne saurons.
— À quoi penses-tu, mon fils ?
Je sursautai. Sa voix était l’unique à pouvoir m’apaiser et me tourmenter dans le même temps. Elle s’assit à mes côtés, posant sa main sur l’herbe humide.
— À elle, avouai-je.
On ne pouvait mentir à Thalia. Elle le sentait toujours.
Ses yeux ne cillèrent pas. Elle savait déjà, en vérité. Je ne crois pas que la mort effrayait ma génitrice. Rien ne la touchait quand il s’agissait du reste du monde : elle n’avait d’intérêt que pour moi et ne se gardait jamais de le dire. Elle était prête à tout pour me protéger des autres et n’avait de cesse que de le répéter.
Elle avait effacé les traces, maquillé ce meurtre. Elle transforma le cadavre de Marguerite en un repas pour nos nouveaux voisins, le tout après que nous eûmes déménagé à cause de mon geste.
Oui, ma mère était bien pire que moi. Mais gardez-vous bien de songer à l’avouer à haute voix, où je me verrais forcé de vous infliger le même sort qu’à Marguerite. Sans parler du fait que ma cuisine laisse grandement à désirer.
Thalia avait menti pour moi, une fois de plus.
— Tu n’étais pas maître de toi-même, murmura-t-elle doucement.
— Et si je ne le suis jamais ?
Elle esquissa un sourire qui contenait plus de certitude que d’insouciance.
— Alors je continuerai de t’empêcher de faire du mal.
Je serrai les poings.
— En m’isolant, encore.
— Pour te protéger des autres, précisa-t-elle.
— C’est qui, ces autres ?
— Ceux qui cherchent à faire de toi quelqu’un que tu n’es pas, ceux qui veulent te tuer et ceux qui veulent t’utiliser pour être sauvés.
— Rien que ça.
— Ils ne t’auront pas, je jure que personne ne t’utilisera pour son propre intérêt, Sade.
Elle n’avait pas peur.
Elle n’avait de crainte pour rien ni personne, en vérité. Elle était la seule à me comprendre, la seule à accepter ce que j’étais. Le silence s’insinua et l’eau était la seule à le braver. Puis, une question franchit mes lèvres, d’une voix bien trop grave pour mon âge :
— Et si j’étais incapable d’aimer ?
Elle se tourna vers moi, plongea son regard dans le mien et un rictus semblable à celui que je lui calquai des années plus tard se dessina sur son visage. Sa main se posa sur ma joue, réconfortante et maternelle.
— Rien ne te sera jamais impossible, mon fils. Même d’aimer.
— Je ne ressens d’amour pour personne.
Mon ton était dur et volontairement arrogant.
— Je sais.
Je baissai les yeux. Ce n’était pas ce que je voulais entendre et elle s’en doutait.
— Tout comme je sais que tu rencontreras l’amour.
Elle gagna à nouveau mon intérêt.
— Et ce jour-là, Sade, épouse-la.
Je fronçai les sourcils.
— Fais d’elle ta femme pour que le monde entier intègre qu’elle t’appartient, car, crois-moi, tu es destiné à être un grand homme, craint de tous. Le plus infaillible sur Terre. C’est pourquoi…
— Elle sera mon unique faiblesse.
— Tes ennemis devront savoir qu’ils ne pourront jamais l’atteindre ni l’approcher. Élève-la au rang d’un Joyce.
Je pris le temps de me laisser convaincre par ses mots. Cependant, jusqu’à Érévane, ce furent les seules paroles de ma génitrice dont je remettais en question la véracité.
— Dans ce cas, j’espère que tu l’aimeras autant que moi. C’est tout ce qui compte.
— N’en doute jamais.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai foi en toi.
— Promets-moi de toujours rester à mes côtés, Thalia.
— Même absent de ce monde, fils, je demeurerai à tes côtés. Et si la mort elle-même tentait de t’entraîner avec elle, je trouverais le moyen de te renvoyer, toi et tous ceux que tu aimes, parmi les vivants. Crois-moi, personne ne te fera jamais tomber.
***
Je rouvris les yeux, les accompagnant par une lente inspiration.
Ma mère me manquait : l’Alpha m’enserra de ses parois métalliques, mon souffle chercha à m’étouffer et je sentis Effie parée à m’interpeller.
Le risque ? Réveiller celle pour qui j’étais amoureux, à mes côtés.
Celle que je chérissais au point de lui ôter toute liberté.
Possessif, moi ? Je dirais bien pire.
Je crois qu’il aurait fallu inventer un mot spécialement pour moi et ce que mon emprise sur elle impliquait pour Érévane.
C’est alors qu’elle remua dans son sommeil. Je refermai brutalement les paupières lorsque j’eus envie de la regarder.
Putain.
Je regrettai tellement de lui avoir fait l’amour.
D’abord, parce qu’elle avait feint ressentir du plaisir, gagnée par le désespoir que je ne sois pas celui qui lui prenne sa virginité, tandis que j’avais senti combien elle avait souffert. Puis, pour ce que la posséder impliquait comme conséquence.
Thalia s’était peut-être trompée.
Aimer, pour moi, avait toujours signifié briser.
C’est ainsi que mes instincts me poussèrent à poser malgré tout mes yeux sur elle.
Sa bouche, que très légèrement entrouverte, aspirait à une tranquillité. Et, quand mes iris s’attardèrent sur les traits de son visage, sur ses paupières en amande et sur les courbes pulpeuses de cette déesse, je sus que si quelque chose pouvait démentir cette loi qui définissait une Nivine, ce serait elle.
Je détournai brusquement mon attention.
Est-ce que j’avais rêvé ? Mes sens cherchaient-ils de nouveau à me duper ?
Mon regard se fronça, puis balaya activement le plafond laqué d’obsidienne.
C’était impossible, alors que ce à quoi je venais d’assister m’arrangeait pourtant.
Érévane ne pouvait pas être restée aussi belle.
Peut-être l’était-elle encore davantage, à vrai dire.
Mon amour pour elle m’aveuglait-il à ce point ?
Je tentai de me glisser hors du lit sans troubler son sommeil. Le drap effleura à peine sa peau lorsque je me levai, contenant jusqu’à ma respiration pour ne pas la réveiller. Je rejoignis la salle d’eau et Effie referma la porte avec une lenteur mesurée. Elle venait d’anticiper l’urgence. Je laissai tomber ma retenue.
— Effie… murmurai-je précipitamment.
— Monsieur Joyce ?
Elle s’adressa à moi sur le même ton.
— Sa beauté s’est altérée ?
La voix claire de l’IA résonna aussitôt :
— Oui.
Mon torse se comprima. Brutalement et avant que je ne m’autorise à en saisir le sens.
Cependant, elle poursuivit, contre toute attente :
— Érévane est plus belle encore. Vous n’avez pas fini de vous inquiéter…
Je demeurai interdit.
— C’est impossible, Effie. Une Nivine, en perdant sa virginité, doit perdre sa beauté, lui rappelai-je inutilement.
— Et pourtant,regardez-la. Elle défie la loi.
Mon crâne allait exploser.
— Ce n’est pas la première fois : Europe n’a jamais perdu en beauté, tenta-t-elle d’expliquer.
Je détournai les yeux vers le miroir, le poing serré sur la faïence.
— Certes… Mais je n’ai jamais entendu dire qu’elle en avait gagné pour autant, lançai-je à bout de patience.
Un silence pesa, puis Effie ajouta :
— Elles ont le même sang.
Je demeurai figé, le cœur battant trop fort pour que je puisse l’ignorer.
— Ne la compare pas à sa tante, sifflai-je.
— Quoi qu’il en soit, Érévane parait plus…
L’IA, pour la première fois, marqua une pause, comme si elle cherchait ses mots. Mon impatience se perçut aussitôt dans ma voix :
— Plus quoi, Effie, bordel ?
— Ses paramètres émotionnels indiquent un apaisement inédit, conclut-elle. Elle semble même afficher un niveau de sécurité supérieur, depuis qu’elle figure dans ma base de données.
Un froissement de draps attira brusquement mon attention. De l’autre côté de la porte, Érévane s’agita dans son sommeil, son souffle changea de cadence, s’alourdissant par instants : elle était happée par un rêve.
Je laissai mes sens analyser ses besoins, scrutant les moindres variations de sa respiration, le frémissement incessant de sa peau, la tension même de ses muscles. Chaque mouvement me confirma que désormais l’angoisse la traversait.
— Effie… Est-ce que tu sens la même chose que moi ?
Un bref silence, puis la réponse neutre de l’IA me spécifia que son activité neurologique s’intensifiait.
À cette distance, j’étais en mesure de percevoir les larmes derrière ses paupières closes prêtes à s’écouler. Je restai immobile, hésitant à la rejoindre pour la réveiller, conscient que la moindre précipitation risquait de faire cesser ses préoccupations naissantes. Or mes sens m’indiquèrent d’attendre pour comprendre l’objet de ses inquiétudes. Se délectaient-ils de la voir en détresse ou avaient-ils un intérêt à saisir ce qui la traversait à cet instant ?
Son rêve la tenait captive, et je sentis que déjà sa terreur s’entremêlait à la réalité.
Alors, doucement, je m’avançai vers elle, prêt à intervenir et à lui offrir la présence tangible de ma voix pour l’ancrer dans le réel et la rassurer.
— Érévane, murmurai-je, le timbre grave et mesuré, en prenant place à ses côtés.
Elle ouvrit brusquement les yeux, écarquillés, la panique irradiant son regard. Son souffle saccadé emplissait l’espace : elle suffoquait. Ses mains tremblaient légèrement.
— Je suis là…
Elle ne me reconnut pas tout de suite et recula au moment où son attention se posa sur moi, manquant de tomber du lit.
— C’est moi, déesse…
Elle eut un instant d’hésitation et sanglota immédiatement lorsqu’elle saisit qu’elle ne rêvait plus.
Mes instincts se tendirent aussitôt : mes sens furent alertés par cette intensité.
— Sade… murmura-t-elle d’une voix haletante. J’ai… j’ai rêvé que… que tu… que tu partais… pour une autre… une autre Nivine… Que maintenant… maintenant que tu avais… obtenu ce que tu voulais de moi…
Je posai une main sur son épaule, la tirant doucement contre moi, et sentis son corps tressaillir contre le mien. Lentement, elle se blottit. Je laissai mes bras écartés, figés, ressentant la chaleur de sa peau contre la mienne. Je restai immobile quelques secondes, ne sachant comment me comporter ; toutefois, un désir irrépressible me submergea.
L’enlacer.
Je l’attirai davantage contre moi, enfouis ma tête dans son épaule et respirai profondément son odeur. Mes mains se mirent à caresser son dos avec une douceur qui me surprit plus qu’elle. Je compris que chaque fraction de seconde de son corps contre le mien me révéla ce que c’était de vouloir protéger un être innocent. Une vague d’émotions s’empara de moi, incontrôlable : l’amour, la puissance de ce sentiment et la fragilité qu’il imposait. Tout se mêlait en un flot que je n’avais plus connu depuis la mort de ma mère.
Érévane venait de les raviver.
Ses sanglots s’échappèrent plus intensément encore, tremblants et sincères.
— Jamais, déesse. Je jure que jamais je ne te laisserai…
Elle secoua la tête, les yeux noyés de larmes :
— Ne fais pas de promesses que nous savons tous deux impossibles.
— Érévane.
— Non, Sade.
— Écoute-moi.
— Non…
— Si, tu vas m’écouter, insistai-je avec plus de fermeté.
Elle résista encore quelque peu :
— Tout le monde n’est pas sans savoir que tu les préfères vierges, murmura-t-elle, tentant de se dégager.
Je laissai échapper un rire étouffé et la maintins contre moi, sentant son angoisse s’accentuer sous mes doigts.
— Érévane… Je t’assure, rien de ce que tu penses savoir de moi ne me dicte.
— Arrête, je ne suis pas une de tes Nivines à qui tu peux tout faire croire…
Je décidai d’ignorer ce que ses instincts se tuaient à essayer de la convaincre et de passer outre son système de défense.
— Ce que je veux, ce n’est pas ce que tu penses. Peu m’importe que tu sois une Nivine.
— Alors, pourquoi tu me désires ?
— Pour ce que tu es à mes côtés.
Elle frémit.
— Pour ce que tu fais naître en moi.
Son cœur s’apaisa.
— Pour ce que nous sommes ensemble.
Elle inspira profondément, cherchant mes iris, et je sentis que mes mots atteignaient quelque chose de fragile en elle.
Fragile, mais réel.
— Alors, tu…
Elle hésita, ferma les paupières et poursuivit tout de même dans un souffle qui lui demanda du courage :
— Tu ne me délaisseras pas ?
— Jamais, assurai-je, le timbre implacable.
Elle retint sa respiration, essuya ses larmes contre mon torse et je perçus sa peur peu à peu se dissiper, remplacée par un besoin de ma présence. Je gardai ses mains dans les miennes, la regardai dans les yeux et murmurai, lentement :
— Rien ni personne ne t’arrachera à moi. Tu m’appartiens, désormais.
Je restai ainsi, conscient pour la première fois de l’ampleur de ce que j’éprouvais pour elle. Érévane l’ignorait encore, mais elle possédait une capacité unique que tous auraient rêvé de lui dérober : raviver en moi des émotions que je croyais mortes…
… et me renverser en un seul battement de cils.
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Il n’y a rien de plus simple que de se laisser séduire quand on croit être libre.
Thalia
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♫ Can you hear me (feat. Young Summer)
UNSECRET ♫
À bord de l’Alpha, 9 janvier 2022.
Je m’étais réfugiée dans la salle de bain de ma chambre sous prétexte de me préparer. Je savais que Sade n’avait pas adhéré un seul instant à ce mensonge : son regard m’avait trahie. Il avait marqué un temps d’arrêt, devinant que je cherchais à lui échapper. Néanmoins, et contre toute attente, il m’avait laissée partir. Est-ce qu’il me testait ? Je crois plutôt qu’il était blessé. J’en avais la certitude, de la même manière qu’il était en mesure de lire en chacun de nous. Il pensait que je le fuyais, que je regrettais. J’avais senti son cœur s’entraver et le mien hurla de douleur : rien ne m’était plus cruel que l’idée de lui causer la plus ténue des offenses.
Je demandai à Effie de refermer la porte derrière moi et, aussitôt, la panique se propagea dans mon corps. Mon souffle m’échappait. Tout me paraissait plus vif, plus aigu et péniblement insoutenable. L’eau qui s’égouttait à peine du robinet scandait avec la régularité sinistre d’un compte à rebours. Le parfum froid des carreaux humides s’imposait dans mes narines avec une netteté insupportable. Le moindre détail, la moindre texture, me happait : le granit glacé, le bois poli du meuble, chaque vibration du submersible.
Même le calme avait une densité qui m’oppressait.
J’avais la sensation d’être en mesure de matérialiser le vide.
Mon ouïe s’élargissait au-delà de ces murs : j’entendais, j’en étais certaine, des sons à la surface de la Terre. C’était irréel, monstrueux, et je savais que je ne délirais pas.
Sur ma langue, il y avait encore le goût de Sade. Je sentais sa présence sans le voir, pulsant en moi, partout sur ma peau. La saveur de ses lèvres avait marqué ma chair.
Je m’approchai du miroir et, lorsque je m’y découvris, mon ventre se contracta. Je crus que mes genoux allaient céder. J’avais toujours été trop belle, prisonnière d’un visage et d’un corps qui ne m’avaient attiré que des regards avides et des prédateurs. J’avais espéré que tout cela s’effondrerait enfin, conformément à la loi des Nivines : notre virginité perdue éteignait notre beauté et nous affranchissait.
À en croire ce que je voyais à travers la glace, ce ne fut pas le cas pour moi.
Ma beauté s’était intensifiée.
Elle frôlait l’irréel.
Pitié, faites que ce soit un cauchemar.
— Érévane ?
Je sursautai.
— J’ai l’impression que quelque chose ne va pas…
Je fermai les paupières.
Respire Érévane ou Effie va alerter son maître.
J’étais incapable de répondre. Et pourtant, avant même que la porte ne coulisse à nouveau, je sus qu’il arrivait. Mes sens me l’avaient annoncé. Je pensai d’abord halluciner, cependant non : Sade était bien là. Appuyé contre le cadran de la porte, les mains dans les poches, ses yeux accrochés à mon reflet.
Je mordis l’intérieur de ma joue pour retenir mes larmes et m’agrippai au rebord de l’évier. Ce n’était pas moi que je contemplais : je ne me reconnaissais plus. Depuis qu’il m’avait marquée, j’étais devenue un instrument de désir et de destruction. J’avais l’impression d’avoir été façonnée pour séduire et briser.
Et personne n’avait été préparé à ça. Pas même lui.
Je pense que je venais de saisir.
Je n’avais rien d’une Nivine. C’était un leurre. Ce que tous, y compris moi, devions croire.
J’étais plus vive, plus sensible, mais surtout, je me sentais plus puissante, plus redoutable.
Et à jamais détachée de celle que j’avais été.
Exactement comme Sade.
Je compris alors. J’étais presque son…
— À quoi tu penses ?
… égale.
— Je…
Je devais trouver quelque chose à dire. Et vite.
— Ne me mens pas.
Super.
— Comment tu fais ça ? soupirai-je pour tenter au moins de contourner le sujet.
— Réponds-moi, insista-t-il, le ton grave et dépeint de toute chaleur.
Je baissai la tête. Je ne désirais pas me confronter à son regard.
— Cette nuit. Ce que je suis depuis. Nous, enchainai-je maladroitement.
Il s’approcha lentement de moi. Je frémis.
— Comment tu te sens ?
Son parfum, son charisme, sa prestance et sa force attisèrent mon désir pour lui.
Pas maintenant… Pitié, pas maintenant.
— Très bien, soufflai-je sans être en mesure d’ajouter autre chose.
Je voulus reculer, cependant sa silhouette imposante me barrait le passage.
— Tu mens.
Il savait tout, avant tout le monde. Je le fusillai du regard, feignant d’être agacée. À vrai dire, je tentais tout ce qui était en mon pouvoir pour occuper mes sens déterminés à le séduire et exciter les siens.
— Je ne veux pas en parler… protestai-je.
Je soupirai, croisant les bras autour de ma taille.
— Érévane.
Est-ce que j’avais le choix ?
— S’il te plait… implorai-je, laissant ma voix se faire plus tendre.
— Obéis.
Cet homme était aussi entêté que ma tante.
— Comment tu te sens ? répéta-t-il, imperturbable.
— C’est encore douloureux, confessai-je timidement.
Un rouge me monta aux joues, me contraignant à baisser les yeux. Il fronça les sourcils, s’avança vivement, et la paume de sa main vint suivre la ligne de ma mâchoire, me forçant à le regarder.
Il était inquiet.
— Je suis désolé, déesse, articula-t-il avec une sincérité qui me saisit.
Contre toute attente, je me jetai sur lui, pressant mes lèvres contre les siennes. Nos respirations se mêlèrent, rapides et irrégulières. Le désir entre nous n’avait rien d’humain. Animal, instinctif, il me soustrayait à toute raison et m’annonçait que je ne connaitrai jamais d’homme capable de m’atteindre ainsi.
Ses mains se refermèrent sur moi, saisissantes et puissantes, m’arrachant une plainte que je n’avais pas anticipée. Le son de ma voix sembla l’exciter davantage. Il ne s’arrêta pas. Bien au contraire.
Il me souleva, posa mon corps sur le meuble et me plaqua contre l’immense miroir mural. Il y eut alors le froid de sa surface contre mon dos, le fracas léger des gouttes dans la pièce, les battements rapides de son cœur et les miens : tout se confondait en une acuité inédite et insoutenable.
Je perçus les sons, les textures et chaque pulsation : rien ne m’échappait. Je crus vaciller. Est-ce que c’est ce que lui ressentait en permanence ? Comment faisait-il pour le supporter ?
Mon corps se mouvait, mes instincts se développaient et ma conscience s’étendait au-delà de tout ce que j’avais pensé connaître, captant le moindre frisson dermique chez Sade, la moindre excitation chez lui, jusqu’aux infimes vibrations de ses instincts lubriques. Tout devenait plus animal en moi, plus sensuel et plus sûr.
Je n’étais plus la même. Je comprenais, enfin, la portée de ce que j’étais de ma propre évolution.
— Prends-moi, le suppliai-je, haletante.
Mes sens réclamaient sa possession. Il ne me répondit pas, préférant m’entendre l’implorer. Sa langue explora mon cou, m’obligeant à dévoiler un derme qu’il avait meurtri dans ce submersible. Je compris qu’il lutta pour ne pas goûter à nouveau à mon sang.
— Ici… soufflai-je. Comme toi seul sais le faire…
— Supplie-moi encore, gronda-t-il en saisissant plus fermement mes hanches.
Alors, je laissai ma voix trembler, trahissant tout ce que je retenais. Je n’étais plus capable de contenir l’avidité que sa silhouette éveillait en moi :
— S’il te plait, Sade…
— Tout ce que tu voudras, grogna-t-il.
Aussitôt, ses mains m’encerclèrent, sauvages et précises, tandis que ses lèvres effleuraient dangereusement ma chair et que je perçus chacun de mes sens flancher. D’un mouvement lent, mais saisissant, il bascula nos corps contre le meuble, m’attirant contre lui avec une maîtrise qui me déstabilisa. Le miroir reflétait nos silhouettes prêtes à fusionner, mes paumes pressées contre son torse. J’eus l’envie de sauter cette étape, m’interdisant de lui demander de me prendre plus bestialement encore. Son autre main glissa le long de mon dos courbé, capturant ma taille et me maintenant fermement : il me fit comprendre que tout chez moi était à lui. Mon souffle s’accéléra, mes instincts s’embrasèrent et je n’étais plus en mesure de distinguer où commençaient les siens et où finissaient les miens. La puissance de ses muscles faillit briser mes os, le goût de lui dans ma bouche manqua de me faire gémir et l’intensité de son obsession pour moi rendait ses mouvements insoutenables. Je me laissai guider par mes fantasmes naissants, mon corps se soumettant à ses gestes avec une soumission volontaire, me gorgeant des sensations que sa force éveillait en moi.
Son Mugi retentit, m’arrachant une supplique.
— Effie, gronda-t-il entre deux baisers.
— Monsieur Joyce ?
— Retire-toi. Maintenant.
Elle saisit l’urgence de sa requête et lui obéit aussitôt, sans prendre la peine de lui répondre. Il se recula juste assez pour m’obliger à rouvrir les yeux. Quand il eut capté toute mon attention, ses mots vinrent attiser mon excitation :
— Tu es à moi, déesse, martela-t-il, les dents serrées et le timbre éraflé.
— Je t’ai toujours appartenu, Sade, avouai-je d’une voix alourdie par le désir.
Possède-moi, me gardai-je d’ajouter.
Après tout, mon corps parlait pour moi, et lui, lisait en n’importe qui.
Il me dévora du regard et me glaça le sang à en éveiller des fantasmes nouveaux.
— Je n’existe que pour toi… murmurai-je tout en écartant lentement les jambes.
Ce qu’il vit lui coupa le souffle.
— Je me donne à toi, ajoutai-je avec langueur.
… Car je sens que je suis faite pour lui et lui pour moi, complétai-je en pensée.
♫Forbidden Fruit
The Fall ♫
Je n’eus plus de retenue. Ma main saisit ses hanches, je la fis basculer d’un geste ferme. Sa silhouette heurta mon torse, sa nuque se cambra dans le creux de ma main et mes lèvres s’écrasèrent aux siennes avec une avidité qui m’effraya moi-même. Je voulais l’anéantir de plaisir, la faire se soumettre sous la force de ce que je ressentais pour elle, la posséder comme aucun autre homme ne le pourrait jamais.
Je la descendis du meuble, la plaquai au sol à la hâte et sans attendre je m’enfonçai en elle d’un coup brutal. Elle n’était pas préparée à une telle brutalité. Elle ne connaissait rien des fantasmes lubriques. Son innocence me fascinait. Un cri s’échappa de sa gorge, mêlé de douleur et d’extase, et j’en perdis la raison. Je la tenais par les poignets, les bloquant au-dessus de sa tête. Elle tenta d’opposer une résistance, mais céda aussitôt en sentant la fermeté de ma poigne. Je la maintenais sous moi, prisonnière de mes mouvements, chaque va-et-vient me rapprochant de la folie. Mes lèvres se refermèrent sur la rondeur de son sein, et ma langue lapa sa pointe durcie. D’abord, elle tressaillit, puis son corps s’arqua en convulsions. Je l’entraînai dans un orgasme qui nous fit prendre conscience, elle comme moi, de la démesure de ce que nous partagions. Érévane était définitivement faite pour ça.
Et j’avais à cœur de lui offrir ses fantasmes avant d’exiger les miens.
Sa jouissance avant toute autre.
Elle ferma les yeux, rassérénée, me laissant malmener son corps pour mon propre plaisir :
— Regarde-moi, ordonnai-je en relevant son visage vers le mien.
Elle s’exécuta aussitôt, dévouée à moi. La sauvage qu’elle était devenait obéissante, sage et docile.
— Regarde à qui tu appartiens, répétai-je avec dureté.
— Prouve-le-moi… murmura-t-elle avec une petite pointe de défiance.
Je me stoppai une fraction de seconde à peine. Un sourire s’esquissa sur le coin de mes lèvres.
—Tu veux jouer, déesse ?
Elle ne répondit pas. Elle céda simplement, chose qu’elle ne s’accordait jamais à faire. Ses mains tremblaient légèrement, toutefois, elle ne résistait plus. La peur qui l’habitait d’ordinaire semblait s’éteindre, remplacée par une confiance rare et déroutante.
Quelque chose avait bel et bien changé en elle. Elle n’avait perdu aucune splendeur. Bien au contraire. Pour la première fois depuis mon existence, et à l’exception de Nash, j’eus le sentiment d’avoir rencontré une égale.
Moins puissante, toutefois capable de deviner mes intentions avant que je n’agisse.
Moins rapides, cependant, ses mouvements anticipaient les miens, précis et mesurés.
Moins aguerrie, or ses réactions révélaient une compréhension évidente de ma nature.
Je percevais en elle ce que je n’avais reconnu jusqu’alors qu’en mon frère : une intuition similaire à la mienne, inestimable et indomptable. Son corps, son esprit et ses sens répondaient aux miens comme si nous étions liés par essence et que personne d’autre pouvait concevoir.
S’agissait-il d’amour, ou simplement d’une femelle de mon espèce ; espèce qui auparavant m’était exclusive ?
Elle me laissait diriger chacun de mes gestes, m’accordant un accès complet à son intimité la plus interdite. Chaque soupir qu’elle émettait me confirmait qu’elle se léguait tout entière, levant toutes les barrières qu’elle avait érigées depuis toujours. Je pouvais explorer sans limites ce qu’elle n’osait offrir à personne. Avait-elle d’autres choix désormais ?
Elle demeurait fragile et pourtant infiniment puissante. Plus je la sentais se donner, plus je m’enfonçais en elle avec la volonté farouche de la dominer, d’effacer la plus infime résistance.
— Montre-moi pourquoi je devrais n’appartenir qu’à toi, susurra-t-elle avec insolence.
Ces mots me galvanisèrent. Je la redressai soudain, la soulevai contre ma poitrine et la portai jusqu’à son lit.
— Tu es sûre de toi ? Attention, déesse, une fois prononcées, ces paroles t’enchainent à moi pour toujours.
J’avais besoin d’elle, de sentir sa chair se confondre à la mienne. Et plus que tout, il me fallait son approbation.
— Prends-moi et ne m’offre aucune échappatoire, souffla-t-elle le cœur battant.
Se risquer à formuler cet aveu représentait pour elle une chute vertigineuse.
Alors, je la jetai sur le matelas, m’y couchai aussitôt et je la pris encore, plus profondément. Ses jambes s’enroulèrent autour de mes reins et je me laissai happer par la déferlante de ses frissons. Je rapprochai mon front du sien et mes lèvres cherchèrent à étouffer ses soupirs.
Les battements de mon cœur martelaient ma poitrine sans répit. J’étais à vif et découvrais, avec elle, un territoire jusque-là indompté. Je ne connaissais pas cette effusion : faire l’amour, offrir tout de moi. Il ne s’agissait plus de prendre, mais de se dissoudre dans l’autre.
Mes doigts glissèrent entre ses cuisses, éveillant les frissons qu’elle retenait. J’explorais, pressais mes paumes sur son derme, déclenchant de nouveaux soubresauts chez elle. Elle se cambrait, se tordait, m’appelait par mon nom dans un gémissement qui me rendait plus ivre. Je voulais la posséder tout entière, atteindre son âme, et plus encore, je désirais la posséder comme jamais je n’avais possédé une femme. Je voulais abolir toute distance, m’unir à elle à n’en plus distinguer où je finissais et où elle commençait.
Et savoir que cela m’était impossible me rendait fou.
Alors, à la place, je la savourais. J’embrassai sa chair, recueillis ses tremblements.
— Laisse-moi goûter à ton sang… l’implorai-je, haletant.
Habituellement, je n’aurais pas demandé à une Nivine l’autorisation de me servir de son hémoglobine. Ses yeux se remplirent de peur. Elle recula quelque peu : le souvenir de ce qu’il lui était arrivé auparavant la paralysait. J’avais risqué sa vie à deux reprises, vidant son corps de cette substance.
— Sade… je…
Je m’approchai, pressant doucement ses mains contre les miennes, mon regard accaparant le sien.
— Fais-moi confiance.
Elle hésita, marqua un arrêt, plantant ses iris dans les miens. Puis, avec précaution, elle pencha la tête sur le côté, acceptant silencieusement ma requête. Avec une lenteur menaçante, je dégageais sa peau cachée par des pans de son épaisse chevelure.
Elle déglutit, les lèvres tremblantes.
Lorsque les miennes effleurèrent son derme, ma langue libéra des milliers de picots qui vinrent la lacérer sauvagement. Ma main glissa sur sa nuque pour la soutenir. Elle ferma brutalement les paupières et serra les poings pour retenir un cri qu’elle finit par laisser échapper. J’en fus bouleversé. C’était une consécration.
La douleur qu’elle éprouva écourta mon plaisir. Je me retirai aussitôt, essuyant d’un revers les traces de son sang et m’immobilisai. Je levai les yeux vers elle, fiévreux, remarquant que les siens étaient imbibés :
— Tu m’honores, Érévane…, articulai-je contre sa bouche.
Elle retint sa respiration.
— Je te comblerai, je te le promets… murmurai-je, la voix étranglée d’émotion. Tu n’as pas idée de ce que tu m’offres.
Elle se contenta d’acquiescer.
Je revins à ses lèvres, m’enfonçai encore en elle, plus dur, nos corps ruisselants de sueur. Je la pénétrai avec rage, cherchant à inscrire mon sceau dans sa chair. Quand ses yeux croisèrent les miens, je cédai à la démesure. Je descendis à ses cuisses, à son sexe, je me rassasiai de sa saveur. Elle s’accrochait à moi, donnant l’impression que sa vie en dépendait. Ses cris me liaient plus étroitement à cette Nivine. Je ne voulais plus d’une autre. Je n’avais besoin que d’elle. Dès lors, malgré moi, les mots montèrent d’eux-mêmes, irrépressibles :
— Je t’aime, plus que ma propre vie, déesse…
Ses yeux s’emplirent de larmes. Elle me serra contre elle, son regard vacilla, sa poitrine se souleva contre la mienne. Elle s’agrippa alors à moi comme si je pouvais lui échapper et sa voix douce et sûre me répondit :
— Je t’aime, Sade…
Je crus mourir et renaître dans la même seconde. Je m’y noyais et je n’avais jamais eu autant peur et autant besoin d’y rester. Nos corps s’unirent encore et encore, jusqu’à ce que l’épuisement ait raison d’elle.
Nous étions devenus indissociables.
Mon cœur battait toujours avec une violence excessive ; toutefois, cette fois, je compris.
Je ne voulais plus qu’une seule femme.
Ce n’était plus uniquement une question de désir.
C’était de l’amour.
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Mon plaisir ne connaît pas de limites.
Il passe avant tout et tout le monde.
Nash
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♫ Mad World
2WEI, Tommee Profitt & Fleurie ♫
À bord de l’Alpha, 9 janvier 2022.
Je faisais les cent pas dans ma chambre, les mains passant nerveusement dans mes cheveux, mordillant mes doigts sans m’en rendre compte. Mes mains étaient tremblantes. À chaque mouvement, mon regard se tournait vers lui. Sade était là, allongé, les traits détendus et les paupières closes : je n’étais pas certaine qu’il dormait vraiment.
J’étais perdue : je ne savais pas si j’avais été à la hauteur avec lui. Tout était allé vite et fort. J’avais donné quelque chose de moi qu’aucun autre homme n’avait eu. La première fois avec lui avait été un passage violent vers un territoire inconnu ; la seconde, une apothéose qui avait renversé toutes mes limites, laissant mon corps vaciller et mon esprit incapable de tout retenir. Et maintenant, je ne savais plus quoi penser. Était-ce suffisant pour lui ? Je veux dire, en avait-il eu assez ? Est-ce qu’il attendait autre chose ? Et si quelque chose avait changé entre nous après ça ?
Cet homme, dont la réputation mondiale et séculaire faisait jouir n’importe quelle femme, m’avait exposée à l’effroi du plaisir que toute ma vie j’avais craint, et pourtant il avait éveillé en moi une envie que je ne pouvais désormais plus contenir.
Toutefois, une panique irrépressible me nouait l’estomac : avais-je été à la hauteur ? Avait-il jugé mes gestes maladroits ? M’avait-il trouvée pathétique comparée à toutes les Nivines qu’il avait connues ?
Je sentais ma respiration s’accélérer, mon cœur taper contre mes côtes. J’eus l’impression qu’il allait marquer un arrêt. Quelque chose avait changé. Je marchais, incapable de rester immobile, les mains dans mes cheveux. La nuit revenait en fragments : je me repassais en mémoire les gestes de Sade, ses mots, sa voix, rauque et animale, puis ses nombreuses jouissances gutturales. Était-ce normal ? Et si je m’étais trompée sur lui ? Était-ce juste un jeu ? Les doutes s’accumulaient et je sentis mon estomac se nouer. Un poids dans le creux de mon ventre commençait à s’installer.
Et si j’étais enceinte ?
Je voyais déjà les conséquences, tout ce que je ne connaissais pas et ce que je ne pouvais pas contrôler. La panique, la honte et la peur se mêlèrent, indistinctes. Je me trouvai soudainement pathétique.
Je me mordis la lèvre et je tournai encore, encore, incapable de rester en place. Les questions défilaient dans ma tête et je ne parvenais pas à les calmer. Je me trouvais ridicule, troublée et terrifiée. Je me sentais minuscule devant son corps étendu, tout en muscle et en maîtrise. Je me demandais ce qu’il pensait vraiment de moi. Je ne remarquai même pas que mon souffle se coupa.
Ainsi, je m’agitais à nouveau, les mains crispées sur mes cheveux, et sursautai lorsque sa voix éraillée, teintée d’un sarcasme à peine contenu, rompit le silence :
— Respire, déesse.
Je me retournai à la hâte et constatai que ses yeux étaient restés clos. Seul un rictus au coin des lèvres, empli de perversité, me narguait. Ce simple rictus me déstabilisa complètement et un frisson me parcourut. J’avalai difficilement ma salive, incapable de répondre.
De ce fait, je ne pus que croiser les bras et déglutir. Son sourire s’élargit.
Salaud.
— Tu es réveillé depuis longtemps ? m’enquis-je sur un ton faussement agacé.
— Je ne dors pas, Érévane, se contenta-t-il de préciser avec une pointe d’ironie.
Génial…
— Oh… murmurai-je en détournant le regard, mal à l’aise de sentir mes joues s’embraser.
Il garda ses yeux clos, ce qui amplifia sa présence. Sade resta silencieux et ça m’était insupportable. Alors, je décidai d’ajouter :
— Et… pourquoi ?
Ses lèvres s’étirèrent, savourant la gêne qu’il suscitait en moi, sans la moindre indulgence.
— Mon sommeil dépend de ta reddition, articula-t-il après quelques secondes.
Pardon ? Je fronçai les sourcils, prise de court, ma voix tremblant légèrement :
— C’est-à-dire… ?
Ses paupières restèrent closes, cependant, ses traits se firent plus carnassiers. Il reformula, sûr de lui :
— Ce que je veux dire, c’est que le repos, je ne l’aurai que quand j’en aurai fini avec toi.
Avant que je puisse réfléchir à ce qu’il entendait par en finir avec moi, il bondit. Enfin, ce détail-là, j’en pris conscience lorsque ses bras m’enveloppèrent et me soulevèrent presque du sol. Je poussai un gémissement de surprise une seconde trop tard. Mon corps se retrouva pressé contre le sien et, malgré toute la force que je déployai pour me libérer, je demeurai captive. Plus troublant encore, je sentis son excitation, incontestable, dans mon dos : elle était l’explication manifeste de son envie d’en finir avec moi. Elleme glaça autant qu’elle m’ébranla.
— Lâche-moi, Sade ! me plaignis-je, la voix brisée par l’effort.
— Tout ce que tu voudras, déesse… murmura-t-il avec ironie.
Ses bras se desserrèrent aussitôt et je perdis l’équilibre. Je ne pus me retenir à rien et ma silhouette tomba en avant sur le matelas. Je me retournai à la hâte pour lui faire face, le souffle court, et laissai échapper une insulte en arménien. Au même moment, Sade se pencha sur moi. Il planta lentement un poing, puis l’autre, de part et d’autre de mes épaules, enfermant mon corps sous le sien, et me surplomba, impérieux, son visage tout proche du mien. Ses yeux parcoururent mon décolleté, effleurant le mouvement de ma poitrine, avant que nos regards ne se rencontrent. Il dévoila ainsi ce sourire joueur, cruel et charmeur. Celui qui me déstabilisait. L’atmosphère se fit plus oppressante entre nous, laissant planer l’impression que l’un devait céder le premier.
— Tu peux m’insulter dans toutes les langues que tu veux, Érévane… ça ne fera que m’exciter davantage.
Avant que je n’aie pu réfléchir, ses lèvres vinrent effleurer ma joue, déposant un baiser qui fit frissonner tout mon corps. Sa main glissa lentement, exploratrice, le long de mon torse, de ma taille, mais je perçus immédiatement ma panique accroître sous ses doigts. Je me crispai, incapable de me détendre complètement.
Bien évidemment que j’avais envie de lui. Qui ne serait pas excité par Sade ?
Toutefois, une angoisse me tenaillait. Je n’osais pas le lui avouer. De toute façon, il ne tarderait pas à le savoir.
Presque aussitôt, ce fut comme s’il venait de lire dans mes pensées : Sade cessa tout mouvement. D’abord, je sentis ses sourcils se froncer. Ainsi, je fermai les paupières, comme une enfant convaincue que l’obscurité de ses yeux la rendait invisible. Puis, il se redressa quelque peu pour chercher mon attention.
— Tu trembles.
Je restai mutique.
— Érévane, gronda-t-il face à mon attitude puérile. Regarde-moi.
Je secouai la tête.
— Maintenant.
Et merde. On ne pouvait pas lui tenir tête. Même amoureux, il demeurait dissuasif et davantage menaçant. Je finis par m’exécuter. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du mien. Je cherchai refuge en enfouissant inutilement l’arrière de ma tête dans le matelas. Ses iris, alors, s’assombrirent.
— Pourquoi tu trembles ?
J’hésitai, tandis que mes joues s’empourprèrent. Je fuyais ses iris d’acier.
— Réponds-moi.
Je n’avais plus le choix. Je me mis à murmurer timidement :
— Je…
— Tu ?
— Je ne veux pas tomber enceinte…
Il tenta de se contenir, mais céda malgré lui : un rire éclata de sa gorge, me contraignant à lever les yeux vers lui, indignée et vexée. Hors de moi, je haussai la main et le frappai au torse, geste dérisoire qu’il ne sembla même pas sentir.
— Ton innocence me tue, Érévane.
Je tournai le visage, les lèvres pincées, contrariée autant par sa raillerie que par ma propre gêne. Pourtant, au fond, une partie de moi désirait encore son attention et ses mains. J’oscillais donc entre colère, honte et attirance pour lui.
— Je suis sérieuse, protestai-je.
— Tu ne crains rien… répliqua-t-il, amusé, ses pupilles brillantes d’insolence.
Il avança la tête pour m’embrasser et je détournai vivement le visage. Son sourcil s’arqua et un rictus effleura sa bouche, découvrant l’éclat implacable de ses dents.
— Pourquoi ? insistai-je, boudeuse, refusant de céder à son jeu.
Il se pencha alors dangereusement, mon cœur accéléra, et murmura à mes oreilles, d’un ton aussi cruel que provocateur :
— Si je décidais de te donner un enfant, tu n’aurais pas le choix.
Voyez-vous ça.
Je sentis ma gorge se nouer et mes yeux s’embuer malgré moi. Sans prévenir, il se redressa légèrement et son expression se modifia, plus grave, presque lasse.
— Tu ne tomberas pas enceinte, Érévane, s’enquit-il, sa voix dépouillée de tout sarcasme. Mon espèce n’est pas faite pour perdurer.
Mon incompréhension ne lui échappa pas. Je fus troublée par ce propos.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Ses iris s’assombrirent et pour la première fois, il détourna le regard, comme si parler de ce sujet le dérangeait.
— Aucune femme n’a jamais porté mes enfants…
— J’ai entendu dire qu’Europe était… balbutiai-je, hésitante.
— Ils perdaient la vie, les uns après les autres, me coupa-t-il, son attention fuyant la mienne. Ce n’était pas sa faute, contrairement à ce que tous pensaient. Y compris elle.
Il se racla la gorge. Je demeurai muette, saisie par la gravité de ses paroles. Il venait de m’offrir un pan de lui qu’il n’accordait à personne, j’en étais certaine. Derrière son imperturbable assurance, je percevais les remords qu’il dissimulait au reste du monde : les vestiges de ce qu’il avait perdu.
Et pourtant, en dépit de cette confidence, un sentiment s’imposa à mon esprit : celui inspiré des milliers de femmes qu’il avait eues avant moi. L’idée m’était insupportable, comme si son histoire, aussi tragique fût-elle, ne parvenait pas à calmer ma jalousie.
— Alors, sois sans crainte, tu ne tomberas pas enceinte.
Je baissai les yeux, honteuse, le cœur serré par ce que je venais d’entendre.
— Je suis désolée…
Sade m’observa, immobile, ses pupilles algides et pénétrantes me scrutant de longues secondes durant.
— Pas autant que moi.
Je relevai la tête, incapable de soutenir son regard, sentant un mélange d’humiliation et de soulagement m’envahir. Je compris à cette phrase que Sade souffrait et qu’il s’autorisait à le partager avec moi et très probablement pour la première fois. Ses conquêtes me pesaient certes, cependant je réalisai que ce n’était plus ce qui comptait. Étrangement, tout en lui me rassurait, et ce depuis le début de notre rencontre. La confiance qu’il m’offrait en se révélant ainsi me procura un sentiment de sécurité inattendu.
Je déglutis, la gorge sèche, incapable de trouver les mots justes. Mes lèvres s’ouvrirent pourtant, hésitantes, ma voix me trahissant :
— Tu… tu ne devrais pas garder tout ça pour toi.
Un silence s’installa.
— Sade ?
Son regard se fit plus sombre. Ses traits se fermèrent.
— Arrête, me coupa-t-il froidement.
Je baissai les yeux, cependant la douleur que je lisais en lui m’empêcha de me taire :
— Je veux dire… tu n’es pas obligé de tout porter seul.
Son visage se durcit davantage :
— J’ai dit, arrête.
Je me figeai, le souffle court, glacée par l’inflexibilité de son timbre de voix. Quand Sade ordonnait, il n’existait pas d’alternative. On obéissait.
Enfin, ça valait pour les autres. Toutefois, moi, j’avais toujours eu ce besoin insensé de lui résister.
— Je ne suis pas une de tes Nivines à qui tu peux exiger tout et n’importe quoi selon tes caprices, lançai-je d’un timbre que je voulais ferme, mais qui trembla malgré moi.
Je déglutis aussitôt : au-dessus de moi, ses poings se crispèrent et le craquement de ses phalanges me parvint tout près de mes tempes. La poitrine nouée, je sentis la rigidité de sa mâchoire me surplomber.
— Je ne fermerai pas les yeux sur toi, Sade, ni sur ce que tu ressens, repris-je avec plus de hâte que de courage. Alors, si tu refuses de le porter avec d’autres, laisse-moi le faire avec toi.
Ses paupières se plissèrent et son expression demeura indéchiffrable. Son silence me pesait sincèrement. Cherchait-il à m’intimider davantage ?
— Tu ne comprends pas, se contenta-t-il de rétorquer, presque las.
C’est… tout ?
Ainsi, pour le pousser à réagir, je pris une inspiration tremblante et mes paroles s’échappèrent malgré moi :
— Ordonne-moi ce que tu veux, mais pas de ne pas t’aimer tel que tu es vraiment.
Un éclat traversa son regard : je perçus même une infime seconde de surprise, suivie d’un mélange de colère. Il était troublé et s’efforçait de le masquer. Il contracta ses muscles à hauteur de ses bras, de part et d’autre de mes épaules, comme pour se contenir :
— Tu ne sais pas ce que tu dis, Érévane, grogna-t-il.
Mon cœur battait à tout rompre. Cette fois, je soutins son attention, refusant de céder.
— Dans ce cas, apprends-moi.
Sade resta un instant immobile. Puis, presque imperceptiblement, il se recula.
Je sentis ma poitrine se serrer face à son retrait. Une colère sourde monta en moi, mêlée à ma frustration. Je me braquai, les mains crispées sur le drap, le souffle court.
— Je n’ai pas besoin de ton aide, Érévane. Simplement que tu m’obéisses.
Un nœud se forma dans ma trachée, mes iris piquèrent. Je retenais les larmes qui menaçaient de couler.
— C’était une erreur… murmurai-je, en le repoussant et en essayant de me relever. Je n’aurais jamais dû te permettre de me toucher.
Il ne me laissa pas faire, évidemment. D’un geste brutal, il saisit ma gorge, ses doigts s’enroulant avec une force qui me coupa la respiration – et dont j’avais pourtant l’habitude – et me plaqua contre le lit. Le choc nous saisit tous les deux : mon cœur s’emballa et je crus un instant que je manquais d’air. Son visage était à quelques centimètres du mien, ses iris gris reflétant autant la surprise que l’intensité de son désir et de sa frustration contenue. Je sentis sa puissance et sa domination à nouveau, mêlées à une vulnérabilité qu’il ne laissait apparaître à personne. Quant à moi, je restai choquée, incapable de détourner mon attention.
Mes mains cherchaient instinctivement à repousser sa prise, cependant elles glissèrent contre la fermeté de ses bras. Son regard me tétanisait, même s’il semblait pourtant retenir bien pire que de la colère.
— Lâche-moi… murmurai-je, étranglée par l’émotion.
Il demeura mutique. À la place, il resserra légèrement ses doigts autour de ma gorge, pour tester ma résistance autant qu’asseoir son ascendance.
Sa nature.
La peur se mêlait à quelque chose d’autre qui me prit de court. Je clignai des paupières, tentant de rassembler mes pensées. Mon corps entier protestait contre cette proximité, or mon cœur, lui, battait dans un rythme que je ne contrôlais plus. Il avait cette emprise sur moi, indéniable et totale, et je détestais ça.
— Érévane… siffla-t-il, presque à voix basse, sa mâchoire toujours crispée.
Je tressaillis, prise entre la colère et l’envie de me laisser aller à quelque chose que je n’osais admettre. Je ne savais pas si je devais pleurer ou céder. Cette hésitation me rendait davantage plus vulnérable face à lui.
— Je crois que je n’ai jamais autant aimé ta façon de me résister.
Il enserra encore, m’obligeant à entrouvrir les lèvres, ce qui ne lui échappa pas.
— Mais retiens bien une chose, poursuivit-il, son regard fait de désir plus que d’autorité : quand je te dis d’arrêter, un conseil, déesse… obéis.
Je fermai les paupières, l’atmosphère m’étant insupportable.
— Parce que, comme je te l’ai déjà répété, continua-t-il, d’une manière ou d’une autre, je finirai par te dompter.
