Souvenirs d'un vieux précepteur - Étienne Allaire - E-Book

Souvenirs d'un vieux précepteur E-Book

Étienne Allaire

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Beschreibung

En 1850 la famille d'Orléans est en exil au Royaume-Uni. La vie est tranquille, retirée et assez triste à Claremont House. Le décès tragique du prince Ferdinand, huit ans plus tôt, pèse encore lourd sur les coeurs. Le vieux roi Louis-Philippe vient de s'éteindre. À la fin de l'année, l'auteur arrive sur recommandation à Claremont, pour y prendre ses fonctions de professeur auprès des deux jeunes princes. Il raconte... Regard sur un épisode peu traité de l'histoire de France. (Édition annotée)

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Seitenzahl: 244

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Souvenirs d’un

vieux précepteur

Étienne Allaire

Édition annotée

Fait par Mon Autre Librairie

À partir de l’édition Lamulle & Poisson, Paris, 1895.

Les notes entre crochets ont été ajoutées pour la présente édition

Couverture : La promenade, par Alfred de Dreux

https://monautrelibrairie.com

__________

© 2020, Mon Autre Librairie

ISBN : 978-2-491445-68-3

Table des matières

Préface

Chapitre I – 1850-1851

Chapitre II – 1851-1852

Chapitre III – 1852

Chapitre IV – 1852-1853

Chapitre V – 1853-1854

Chapitre VI – 1854-1855

Chapitre VII – 1855-1856

Chapitre VIII – 1856-1857

Chapitre IX – 1857-1858

Chapitre X – 1858

Chapitre XI – 1860-1894

Préface

Comment et pourquoi je suis autorisé à publier ces souvenirs

De Claremont, le 25 mai 1861, le comte de Paris,1 dans une lettre très touchante, m’écrivait : « Je vous suis reconnaissant de m’avoir donné cette occasion de resserrer les liens qui nous unissent déjà depuis si longtemps. Voilà déjà plus de dix ans que nous avons commencé à vivre ensemble, et toutes les fois que je passe devant Clock-House, je pense au moment où vous êtes arrivé près de nous, aux années que vous nous avez consacrées avec ce dévouement que nous vous connaissons, et à tout ce qui s’est passé depuis lors ; souvenirs doux et tristes que nous avons en commun. » Ce sont ces souvenirs et quelques autres que j’ai voulu raconter. J’y suis autorisé par le Prince lui-même.

De Stowe-House, 7 août 1893, il m’écrivait : « Je suis bien touché de la bonne pensée que vous avez eue de me parler de tous nos souvenirs d’autrefois. Mais j’avoue qu’une chose m’a bien étonné dans ce que vous me dites, c’est l’âge que vous vous attribuez. Comment est-il possible que vous soyez septuagénaire ? Il m’est bien difficile de me le figurer. Je me rappelle encore, comme si c’était hier, votre arrivée à Esher. Il est vrai qu’il y a plus de quarante ans de cela...

« Je vous remercie d’avoir consacré quelques-uns de vos loisirs à raconter les souvenirs dont vous me parlez : car je suis sûr qu’il s’y trouvera des pages pleines d’intérêt pour ceux qui ont conservé un culte pour la mémoire de ma mère. Vous l’avez vue de près, et je sais quel hommage sincère vous lui rendez...

« Mais le spectacle auquel nous assistons ne peut manquer d’attrister un cœur et un esprit comme le vôtre. Il est lamentable de voir une grande nation, avec son glorieux passé, avec toutes les ressources matérielles et intellectuelles qu’elle possède encore, se laisser dégrader par les institutions qui font du pouvoir un marché toujours ouvert. Comme vous, au milieu des tristesses que m’inspire ce spectacle, j’aime à revivre dans les souvenirs du passé, et vous savez à quel point votre personne est associée à ces souvenirs. »

Dieu vient de rappeler à lui Mgr le comte de Paris, et c’est peut-être la dernière fois qu’il me sera permis d’exécuter ses volontés. Puissé-je le faire, malgré ma vieillesse, avec toute l’attention et le respect que je leur dois.

Chapitre I – 1850-1851

Désigné et agréé pour prendre part à l’éducation du comte de Paris et du duc de Chartres, je vais en Angleterre et j’y arrive à la nage. Je suis présenté par la duchesse d’Orléans à ses fils ; j’écoute ensuite la Princesse nous expliquer ses vues personnelles et celles de feu son mari sur l’éducation des princes. Je m’entends avec M. Régnier. Programme des études. Voulant vivre comme un camarade avec nos élèves, et partager leurs jeux, je tombe sur le nez. Après ce beau début, je fus conduit à Claremont qui m’effrayait beaucoup, et présenté à la Reine Marie-Amélie qui me rassura par sa bonté : la position de M. Régnier et la mienne s’améliorent et se consolident.

Les derniers jours de l’an 1850 furent extrêmement beaux : il faisait un froid sec ; mais chaque jour était éclairé par un doux soleil d’hiver, et chaque nuit étincelait de tous les feux d’un ciel parfaitement pur. Paris en fête était brillant et gai. Cependant il fallait s’en aller. Désigné par M. É. Egger au choix de M. le duc de Broglie et de M. Jules de Lasteyrie, je m’étais engagé avec M. Asseline, secrétaire des commandements de la duchesse d’Orléans, à prendre part avec M. Ad. Régnier2 à l’éducation du comte de Paris et du duc de Chartres sous la direction de Son Altesse Royale leur mère.3 J’avais donné ma démission de professeur titulaire de seconde au collège Stanislas, et j’avais dit adieu à ma mère désolée. Bien résolu à sacrifier ma vie entière à cette entreprise, je ne pouvais plus attendre. Me voilà donc en route pour l’étranger, ou la terre d’exil.

Je n’étais pas arrivé à Calais que le temps avait changé : une tempête éclatait. La mer était si houleuse que personne ne voulait plus s’embarquer sur le petit vapeur qui devait nous jeter à Douvres. Le capitaine lui-même hésitait. Trois porteurs de dépêches pour le Foreign Office exigèrent qu’il partît. Je fus le quatrième passager. Pour la première fois je passais le détroit, et j’eus une détestable traversée. Au lieu d’aborder à Douvres, nous fûmes repoussés assez loin dans la mer du Nord. Ne pouvant débarquer nulle part, notre petit vapeur finit par s’approcher de la côte de Deal. Des barques légères vinrent nous chercher. Le capitaine nous défendit de les prendre. Elles dansaient sur les vagues autour de nous. L’une d’elles vint si près du bord que deux porteurs de dépêches l’attrapèrent au vol. Le troisième fit le saut défendu sur une autre barque ; je le suivis. Comme il n’y avait pas encore de jetée, les passagers montèrent sur le dos des matelots pour mettre pied à terre, mais la lame les saisit et les roula dans l’écume. En nageant j’arrivai plus vite, mais je ne fus pas moins mouillé qu’eux. Quand la douane eut consenti à me rendre ma malle et que j’eus pu changer de vêtements, je montai en chemin de fer dans un brouillard glacé et je m’enfonçai dans une épaisse fumée ; il me semblait que je tombais dans ce grand trou noir dont ma mère m’avait parlé avec tant d’effroi : c’était Londres.

Je ne pus arriver que le soir assez tard à Esher, dans le comté de Surrey, où demeurait la duchesse d’Orléans. On me fit entrer aussitôt dans son salon et elle me présenta aux Princes ses fils. Rien de plus digne, de plus gracieux, de plus aimable que la manière dont elle me reçut. Les deux jeunes Princes ouvraient leurs grands yeux bleus pour regarder ce nouveau professeur qui venait de Paris. Il y avait de la malice dans leurs regards, probablement à cause de ma gaucherie ; il y avait aussi une certaine bienveillance, du moins je le crus, pour ce Français qui avait tout quitté pour venir partager leur exil. Cette première entrevue ne fut pas longue, et cependant j’en fus très ému. Les jeunes Princes se retirèrent avec M. Régnier ; la Princesse leur mère me garda auprès d’elle, pour m’expliquer ses vues personnelles sur leur éducation.

Ce que la duchesse d’Orléans me dit alors se trouve in extenso dans le testament du Prince son mari. « Hélène (c’est le nom de la Duchesse),4 Hélène, dit-il, se dévouera tout entière à l’éducation de nos enfants comme elle s’est dévouée à moi ... C’est une grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la destinée qui l’attend, car personne ne peut savoir dès à présent ce que sera cet enfant, lorsqu’il s’agira de reconstruire sur de nouvelles bases une société qui ne repose aujourd’hui que sur les débris mal assortis et chaque jour mutilés de ses organisations précédentes. Mais que le comte de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu’ils n’aient servi, ou qu’il devienne l’un des ouvriers de cette régénération sociale qu’on n’entrevoit encore que de bien loin à travers de grands obstacles et peut-être des flots de sang ; qu’il soit roi, ou qu’il demeure défenseur obscur et méconnu d’une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu’il soit avant tout un homme de son temps et de sa nation : qu’il soit catholique et serviteur passionné, exclusif de la France et de la Révolution.

« Je suis certain que tout en restant personnellement fidèle à ses convictions religieuses, Hélène élèvera scrupuleusement nos enfants dans la religion de leurs pères, dans cette religion catholique qui fut de tout temps celle que la France a professée et défendue, et dont le principe est si parfaitement d’accord avec les idées sociales nouvelles au triomphe desquelles mon fils doit se consacrer. »

M. Asseline, présent à cet entretien, me fit lire dans une copie du testament les passages que je viens de citer et quelques autres qui les expliquent. Il est évident que la Princesse ne pouvait pas entendre par la Révolution les mêmes choses que les insurgés du 24 février5 ; elle n’y pouvait voir que cet ensemble de libertés civiles, sociales, politiques et religieuses que la France avait défendues contre les armées de presque toute l’Europe. M. le comte de Paris l’a confirmé lui-même dans la préface des lettres du duc d’Orléans son père. C’est bien ainsi que je compris la pensée de Son Altesse Royale.

En écrivant son testament, le duc d’Orléans n’avait pu ni voulu tracer d’avance un plan d’éducation pour son fils ; il avait indiqué seulement quelques points principaux : « Je tiens à ce qu’il commence de bonne heure l’étude des langues étrangères ; plus tard celle de l’histoire, qu’il faudra lui faire scrupuleusement approfondir. Les talents d’agrément ne devront être pour lui que des occupations accessoires, surtout pendant qu’il partagera l’éducation publique de ses contemporains. J’espère que d’ici là une réforme sérieuse de l’enseignement universitaire l’aura mis plus en harmonie avec les besoins de la société ; mais, quoi qu’il en soit, je demande formellement que mon fils soit soumis à cette épreuve de l’instruction publique, qui peut seule, dans un siècle où il n’y aura d’autre hiérarchie que celle de l’intelligence et de l’énergie, assurer en lui le développement complet de ces deux facultés...

Ce que je recommande surtout à ma chère Hélène, ce pourquoi aussi j’ose compter beaucoup sur la Reine, c’est la direction morale à donner à l’éducation de mon fils ; ce sont les impressions qu’il ne trouvera ni dans les livres, ni dans les leçons de ses maîtres, et qu’on ne saurait lui donner de trop bonne heure. Hélène sait combien ma foi politique m’est chère ... c’est le seul héritage que je puisse laisser à mon fils ... Mais je lui laisserai mieux que cela ; je lui laisserai ce qui peut le plus tenter une âme élevée : de grands devoirs à remplir, et d’immenses obstacles à surmonter pour les accomplir ... En lui léguant la défense d’un pays et d’un principe menacés, je dois lui léguer en même temps ma foi dans leur bon droit et leur triomphe final ... Que ces pensées et ce dévouement morts en moi sans avoir été appliqués germent dans le cœur de mon fils ; qu’il ne pense à ses aïeux que pour sentir combien la grandeur de sa race ajoute à l’étendue de ses devoirs ; qu’il apprenne qu’il n’est de la première famille du monde que pour être fier et digne de tenir un jour dans ses mains les destinées de la cause la plus belle qui depuis le christianisme ait été plaidée devant le genre humain ; qu’il soit l’apôtre de cette cause, et au besoin son martyr.

« Voilà ce qu’Hélène répétera à mon second fils... » En effet, le Prince tenait absolument à ce que ses deux fils fussent élevés dans les mêmes sentiments et imbus des mêmes principes. La Princesse avait des raisons particulières pour vouloir que les deux frères fussent toujours parfaitement unis ; elle me commanda d’y veiller avec le plus grand soin.

Ce testament, rédigé à la hâte en 1840, au moment où M. Thiers semblait précipiter la France dans une guerre avec presque toute l’Europe, respirait des sentiments belliqueux qui pouvaient convenir à un prince, soldat dans l’âme et faisant campagne en Algérie ; mais il dépassait beaucoup la mesure où devaient s’arrêter de modestes professeurs. J’admirais le généreux enthousiasme du Prince : je promis de m’inspirer de ses idées autant qu’il me serait possible ; mais je priai Son Altesse Royale de vouloir bien m’avertir toutes les fois que je m’en écarterais. Profondément pénétré de la grande importance du dépôt qui allait m’être confié, je ne savais pas de meilleur moyen de faire mon devoir que d’obéir à la Princesse, et je me retirai dans la chambre où je pus enfin dormir.

Le lendemain matin, le brouillard s’étant dissipé, je vis « dans quel endroit j’étais tombé. » Si modeste que fût la maison, on pouvait encore y vivre assez commodément. Le propriétaire était un nabab, c’est-à-dire un Anglais qui avait fait fortune dans les Indes Orientales, à vendre je ne sais quels objets de pacotille. Il avait de grands jardins et des prairies séparées par des banquettes, des haies et des fossés : on pouvait s’y promener, jouer et prendre ses ébats fort à l’aise. Les jeunes Princes me firent l’honneur de me conduire de divers côtés et de m’indiquer les endroits où il serait possible de jouer et s’amuser. Cette promenade me fut d’autant plus agréable que je pus faire d’utiles observations, non seulement sur les ressources qu’offrait Clock-House, comme on l’appelait, mais encore sur les différents caractères de mes deux élèves. Ils firent ensuite une lecture avec leur mère, puis ils montèrent à cheval et se rendirent à Claremont auprès de la Reine, leur grand’mère.

Pendant ce temps-là, j’eus avec M. Régnier un long entretien. Avec une curiosité assez impérieuse, il commença par me demander ce que la Princesse m’avait dit : il était inquiet, c’était visible. Quand il eut appris qu’il n’avait pas été question de sa querelle avec M. Courgeon et d’autres personnes de la maison, il éprouva un grand soulagement. À toutes ses autres questions comme à celle-là, je répondis avec franchise, et il finit par me dire que, étant bien d’accord sur les points principaux, il espérait que nous le serions sur les détails. Pour moi, je n’en doutais pas, il tenait à conserver le titre de précepteur du compte de Paris : il me proposa de prendre celui de précepteur du duc de Chartres. « Je ne sais pas, répondis-je, si telle est l’intention de la Duchesse. – Alors, répliqua-t-il, je serai précepteur des deux Princes et vous sous-précepteur. – C’est cela, vous serez Fénelon et moi Claude Fleury », lui dis-je en riant. Il parut content. D’autres m’appelèrent le précepteur du duc de Chartres et le professeur du comte de Paris. Chacun me donna le titre qu’il voulut. Nous étions d’accord, M. Régnier et moi, avec la Duchesse : c’était l’important.

Il était inutile d’examiner les réformes à faire dans l’enseignement public ; mais puisque les jeunes Princes exilés ne pouvaient plus suivre les cours de l’Université de France, comment remplacer cette épreuve que le duc d’Orléans avait formellement exigée ? Après en avoir parlé à la Reine, la duchesse d’Orléans s’en chargea. Pour le moment, elle nous abandonna le travail et les études ; elle garda le choix des camarades et des plaisirs. « La sagesse, dit Fénelon, n’a rien d’austère ni d’affecté : c’est elle qui donne les vrais plaisirs ; elle seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables ; elle seule mêle les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses ; elle prépare le plaisir par le travail et elle délasse du travail par le plaisir. » Tel était l’idéal que nous devions poursuivre sous la conduite de la duchesse d’Orléans.

En attendant, voici le programme des études qui fut adopté :

La Princesse voulait assister au cours d’histoire qui serait fait à ses fils. Elle me donna six mois pour m’y préparer. En attendant je ferais devant S. A. R. un cours de géographie historique jusqu’à 1789, et l’on m’accorda six semaines d’études avant de le commencer. Dans l’enseignement des langues anciennes et modernes, M. Régnier avait une supériorité tellement incontestable qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de s’en rapporter à lui pour rédiger le programme. Il s’en chargea et prit pour lui la plus lourde besogne. Avec le comte de Paris, je n’eus guère cette année-là qu’à faire des lectures des grands classiques et mon cours de géographie historique. Avec le duc de Chartres, je n’eus qu’à raconter l’histoire sainte, faire un peu d’arithmétique, expliquer le Selectæ6 et corriger quelques compositions françaises. On me prévint qu’il était parfois difficile de fixer l’attention du duc de Chartres. Comme j’étais sûr d’être aidé par M. Régnier, cette difficulté ne m’effraya pas.

Il y avait un point où M. Régnier récusa toute espèce de responsabilité. Sa santé, disait-il, ne lui permettait guère de prendre part aux exercices physiques et aux jeux des Princes. Il était d’ailleurs habitué à des travaux solitaires, auxquels il ne voulait pas renoncer. Enfin il arrivait à un âge où l’on s’associe difficilement à la gaieté des enfants. Pour moi, au contraire, je serais heureux de partager les plaisirs et les récréations des jeunes Princes. Je n’étais pas du tout d’avis de les tenir longtemps à l’ombre, dans une chambre bien close, courbés sur une table devant une écritoire : il fallait avant tout respirer le grand air. Je n’avais pas la prétention de leur donner des leçons d’équitation ni d’escrime, mais tant qu’il ne s’agirait que de marcher, de courir, de sauter ou de faire une gymnastique qui serait à ma portée, je serais très content de m’amuser avec les Princes, ne fût-ce que pour dissiper cette impression de tristesse dont on se défend mal au milieu des brouillards de l’Angleterre. La Princesse me remercia vivement de cette proposition, qu’elle accepta sur-le-champ, et les jeunes Princes parurent satisfaits de trouver en moi un camarade au lieu d’un maître.

J’ignorais combien il est difficile de jouer ces deux rôles à la fois : je l’appris bientôt à mes dépens. Je voulais faire sauter aux Princes une haie et un fossé : « Que Paris saute le premier, dit le duc de Chartres, et je sauterai après. – Sautez vous-même, me dit le comte de Paris. » Aussitôt dit, aussitôt fait ; mais le comte de Paris ne voulut pas encore sauter. Je revins auprès de lui, et je lui fis honte de sa timidité. Enfin, pour lui montrer combien son obstination était ridicule, je sautai une seconde fois ; mais mon pied droit s’étant accroché dans une branche d’épine, j’allai donner du nez en terre. Un éclat de rire salua ce bel exploit. Je me relevai avec la figure couverte de terre et le nez écrasé. Le sang coulait ; on ne rit plus, et je rentrai vite à la maison. Je fus touché de la bonté attentive avec laquelle mes nouveaux élèves me firent soigner. Plus tard nous avons ri souvent ensemble de mes brillants débuts dans leur société.

Lorsque j’allai à Claremont pour être présenté à la reine Marie-Amélie, mon nez, disaient mes élèves, n’affectait plus la forme ni la couleur d’une aubergine bien mûre. C’était le moindre de mes soucis. Cependant j’étais intimidé. Il courait des bruits étranges sur Claremont : je ne pouvais prévoir ce que j’allais rencontrer. Le château, bâti par lord Clive, vainqueur des Français dans l’Inde, semblaient porter malheur à ceux qui l’habitaient. On racontait avec une sorte de frayeur involontaire les bizarreries de son premier propriétaire, qui avait fini par se couper la gorge dans un accès de spleen. La princesse Charlotte-Augusta de Galles, qui posséda Claremont au commencement au commencement de ce siècle (vers 1817), s’était attachée à cette demeure, et elle y vivait heureuse avec son mari, le prince Léopold de Saxe-Cobourg, lorsqu’elle y fut, à la fleur de l’âge, surprise par la mort. Cette fin tragique brisa toutes les espérances et les rêves qu’on avait pu fonder sur son avenir, mais ne l’empêcha pas de laisser au prince Léopold la possession viagère de son beau domaine. Assez longtemps après, ce Prince, devenu roi des Belges, épousa, en secondes noces, Louise d’Orléans, fille aînée de Louis-Philippe, roi des Français. C’est pourquoi Louis-Philippe, banni de France, avait été content de trouver en Angleterre, avec la permission de la reine Victoria, un refuge sous le toit hospitalier de son gendre. Ses fils et petits-fils, exilés comme lui, étaient venus le rejoindre à Claremont. Ils étaient dans le plus grand dénuement, et souvent ils se comparaient à des naufragés qui ont tout perdu ; mais ils se réjouissaient malgré leur détresse de se retrouver ensemble auprès du Père, comme ils disaient, et de la Reine, leur mère vénérée, dans un digne asile de la royauté déchue, lorsqu’un nouveau malheur vint les y frapper.

Ils tombèrent tous sérieusement malades : le Roi, la Reine et leur famille, Princes, Princesses, dames d’honneur, aides de camp de service, amis et serviteurs, gentilshommes et domestiques, personne n’était épargné ; la maladie prenait différentes formes suivant l’âge et les tempéraments, mais tous éprouvaient de grandes douleurs. D’abord, on attribua le mal aux souffrances morales et physiques que les naufragés avaient essuyées dans la dernière catastrophe. On l’attribua aussi au chagrin tous les jours aggravé par les nouvelles de plus en plus mauvaises qui arrivaient de France. Mais cela ne suffisait pas pour expliquer les affreux déchirements dans l’estomac et dans les entrailles qu’éprouvaient tous les malheureux Français. Le docteur Henri Guéneau de Mussy, choisi par M. Chomel, vint à Claremont, comme médecin des Princes. « Ils sont, dit-il, empoisonnés ! » On juge de l’effet produit par cette découverte. On ne voulait pas y croire. Le médecin anglais la niait. L’analyse chimique fut faite, devant tout le monde, à Claremont même, de l’eau dont on se servait à la cuisine pour préparer les aliments. Cette eau traversait de longs tuyaux de plomb, et se chargeait de sels de plomb qui donnaient une névralgie très douloureuse, semblable à la colique des peintres. Expulsée de Claremont, la famille royale n’y revint que longtemps après et lorsque l’on fut bien sûr d’avoir supprimé la cause du mal ; mais on ne put guérir complètement toutes les personnes atteintes. Parmi les victimes on citait Mme de Montjoie, Mme de Dolomieu, M. Vatout ; la Reine en fut si malade qu’on la crut perdue ; enfin, le Roi succomba. N’était-ce pas assez pour appeler Claremont un tombeau ?

Ce n’est pas là ce qui m’effrayait : c’était la pâle et austère dévotion de la Reine : il me semblait entrer dans le royaume des ombres. Exilée pour la troisième fois de sa vie, condamnée à supporter tant de chagrins et de catastrophes, mais résignée à voir inhumer tant d’êtres chéris, les uns après les autres, rien ne saurait altérer la sérénité de son âme. Après la mort encore toute récente de la reine des Belges, la duchesse d’Orléans écrivait : « Nous pleurons notre amie, notre appui, notre seconde Providence ; mais si vous pouviez voir la Reine, notre mère ! Si vous pouviez entendre ses paroles de foi et de soumission, qui étonnent nos cœurs ! C’est vraiment la femme forte. Elle ne vit plus qu’au ciel. Son unique pensée est d’y voir arriver ses enfants et de s’y préparer elle-même. Elle est à cent pieds au-dessus des souffrances humaines, parce que Dieu la soulève et la fortifie ... Hélas ! je renonce à l’imiter et je prie Dieu de me pardonner le degré de tristesse où m’a plongée cette perte. » C’est presque ainsi que la duchesse d’Orléans m’avait parlé de la Reine sa belle-mère. Comment s’élever à cette sublime vertu ? Comment inspirer à ses petits-fils, dont elle surveillait l’éducation, assez de docilité aux bons conseils, assez de fidélité à suivre les bons exemples, assez de perfection chrétienne pour satisfaire sa Majesté ? J’étais inquiet ; mais lorsque j’eus l’honneur de m’entretenir avec la Reine, toutes mes inquiétudes furent dissipées.

Elle commença par me remercier d’être venu me joindre à M. Régnier pour achever l’éducation de ses chers petits-fils. Ils avaient été appelés un peu trop tôt à l’école du malheur, mais elle espérait que sous la direction de leur mère, ils sauraient en tirer grand profit. Le comte de Paris avait déjà l’esprit sérieux et le cœur ouvert à tous les nobles sentiments : il avait fait sa première communion avec une conviction profonde qui avait ému son grand-père jusqu’aux larmes. Ce sera certainement, disait le Roi, un honnête homme très intelligent. Quant au duc de Chartres, la Reine avait pour lui une tendresse particulière, un faible qu’elle était obligée d’avouer. La vivacité de son esprit et de son caractère l’avait tellement séduite qu’elle se faisait un jeu de l’appeler son chevalier. Elle me demanda d’avoir pour ses incartades quelque indulgence et me pria (sic) de m’armer de patience contre les difficultés de l’éducation dans une famille que je ne connaissais pas encore. – « Je n’ai eu qu’une fois, répondis-je, l’honneur de voir Sa Majesté et plusieurs de ses enfants. – Où et quand ? – À Livarot, département du Calvados, en 1833. J’étais juché dans un grenier, près de l’arc de triomphe en feuillage, et je vis Sa Majesté par une lucarne. » La Reine ne put s’empêcher de rire de ma naïveté et, levant les yeux au ciel, elle dit en soupirant : « Quelle jolie vallée, et quel heureux temps ! »

Au milieu des tristesses qui accablaient la Reine, un souvenir joyaux venait de traverser son esprit ; avec la rapidité de l’éclair elle avait vu un instant la France libre et tranquille, jouissant des bienfaits de la civilisation, et les riches populations de la Normandie montrant, par leur sympathie au Roi, leur reconnaissance pour son dévouement aux intérêts du pays. Quelle différence avec ce débordement d’injures et de sales calomnies dont la démagogie victorieuse flétrissait le nom des Princes exilés ! La comparaison du présent au passé était un des supplices de l’exil ; heureux quand cela pouvait en même temps donner une courte consolation.

Il fut démontré pour moi que le duc d’Orléans avait eu raison de compter non seulement sur sa chère Hélène, la Princesse sa femme, mais encore et beaucoup sur la Reine sa mère, pour donner à l’éducation de ses fils une direction morale et des impressions qu’ils ne trouveraient pas dans les livres ni dans les leçons de leurs maîtres. Nous étions donc mis à couvert des critiques du dehors, et nous n’étions responsables de nos leçons que devant la mère et la grand’mère des princes dont l’éducation nous était confiée. Quelles que fussent les différences de vues et de sentiments des deux Princesses, nous espérions bien qu’elles seraient toujours d’accord sur les principes qui avaient fait la gloire de leur maison.

Chapitre II – 1851-1852

Qu’est-ce qu’un Prince ? Caractère du comte de Paris et du duc de Chartres. L’exil et ses douleurs. 1er mai, fête du comte de Paris. Ouverture de la première grande Exposition internationale à Londres. Mon cours de l’histoire de la Géographie en tire grand profit. Théorie des progrès. Premiers essais de Fusion. Attitude de la duchesse d’Orléans. Approbation de ma conduite par S. A. R. Je vais en vacances ; ma mère m’encourage. Prudence et discrétion envers les amis trop curieux. Je reviens en Angleterre et j’aperçois les difficultés que la duchesse d’Orléans rencontrait partout, même à Torquay. Pendant l’automne nous travaillions tranquillement à Esher, quand nous fûmes troublés par le coup d’État de Louis-Napoléon en France et la confiscation des biens de la famille d’Orléans. Résignation de la Reine, indignation de la Duchesse. Plaisanterie de M. Thiers.

En travaillant à l’éducation du comte de Paris et du duc de Chartres, je faisais la mienne. D’abord, j’apprenais bien autant de choses que j’en enseignais. Ensuite je me débarrassais de quelques préjugés que j’avais apportés de France, notamment sur les nations étrangères, en particulier sur les Anglais. Enfin, je comprenais que les Princes diffèrent des autres hommes, non seulement par leur naissance, mais surtout par les grands devoirs qu’ils ont à remplir et les grands obstacles qu’ils ont à surmonter. C’est vers eux que dans les désastres publics le peuple tourne ses regards ; c’est chez les hommes de leur espèce qu’on espère trouver la science des affaires humaines, la sagesse de la vie politique, l’expérience, le dévouement, la force morale et l’autorité qui peuvent gouverner et sauver une nation en péril. Quelle perspective pour ces enfants dont l’éducation nous était confiée ! Je m’attachais à eux de cœur et d’esprit, non moins que par le sentiment du devoir.