Théâtre complet - Fabrice Gardin - E-Book

Théâtre complet E-Book

Fabrice Gardin

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Beschreibung

7 PIÈCES: Les Inconsolables (2004); Destin (2005); Anna (2006); Une rencontre (comme une autre) (2007); Une vie d’infortune (2008); Hôtel idéal (2009); Compartiment non-fumeurs (2009)

Les inconsolables :
Pour éviter d'attendre sous la pluie, quatre croque-morts et leur patron se retrouvent piégés au presbytère pendant la messe d'enterrement d'un important notable local. Ils tuent le temps en se racontant leur vie commune...
Entre vérités affligeantes et inventions aberrantes...

Destin :
Destin, c'est la rencontre de deux femmes. Dominique, une femme mûre qui croit connaître la vie, et Anna, une jeune femme qui sait ne rien connaître. Un soir en rentrant du travail, Dominique trouve Anna dans l'entrée de son appartement. Elle devrait la mettre à la porte de chez elle. Elle devrait appeler la police. Elle devrait avoir peur. Elle devrait courir chez le voisin... Elle l'accueille, l'écoute, la nourrit...

Anna :
Anna est une pièce de combat entre un frère et une soeur.
Un règlement de comptes.

Marco a créé le label « Anna Star », qui a transformé Anna en une vedette mondiale du show-biz. Suite à la mort de leur mère, ils se sont séparés.
Quatre ans plus tard, Anna revient. Mais le décalage entre leurs mondes a creusé un sillon infranchissable. Elle va détruire ce que Marco avait patiemment bâti durant leur séparation. Les dommages collatéraux sont irréversibles... et les deuils inévitables.

Une rencontre (comme une autre) :
Cette pièce nous plonge au coeur d'une rencontre improbable entre une femme qui vit avec ses certitudes depuis longtemps et un jeune homme qui n'accepte que l'instant présent.

Une vie d’infortune :
Voici l'histoire d'un homme sans nom. Un homme solitaire, méthodique et consciencieux, qui a appris son métier avec son père, comme un bon artisan. Un invisible qui accomplit ses contrats avec soin. Mais aussi un homme de principes, qui n'hésite pas à refuser certains objectifs.

Hôtel idéal :
Dans ce qu'on pourrait prendre pour la réception d'un ancien « grand » hôtel se trouvent Willis et Wallace qu'on pourrait prendre pour des réceptionnistes. Que font-ils dans cet hôtel ? Pourquoi occupent-ils ce lieu ? Ont-ils toujours été là ?
Nous sommes au coeur d'un affrontement dans lequel les mots sont des armes servant un questionnement perpétuel. Condamnés à parler, les deux personnages sont intégrés dans un processus qui empêche la moindre initiative. De dialogues absurdes en clients virtuels, ils avancent dans ce qu'ils pensent être la vraie vie.

Compartiment non-fumeurs :
Marco Bodoni est écrivain. Auteur de romans policiers aux tirages fabuleux !
Il veut se débarrasser de cette étiquette. Il veut être reconnu « à sa juste valeur ». Après un dernier polar, il passe à autre chose et se met à écrire uniquement pour le théâtre...
Un jour, lors d'un voyage international en train, une jeune femme vient squatter le compartiment qu'il a reservé. Elle est étudiante, elle écrit un mémoire sur... Marco Bodoni.
Leur rencontre n'est pas due au hasard. Mais qui a vraiment suivi l'autre ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Outre ses propres pièces, Fabrice Gardin a adapté Candide de Voltaire (Compagnie des Galeries, été 2002), L’assassin habite au 21 de S.-A. Steeman (Théâtre des Galeries, octobre/novembre 2008) et La Souricière d’ Agatha Christie (Théâtre des Galeries, octobre 2009).
Avec Christian Lutz, il est l’auteur de deux romans, Peut-être rencontrerons-nous des pintades en route (éditions Le Cri, 2006) et Davies, la mort qui tue (éditions Le Cri, 2009).

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Seitenzahl: 348

Veröffentlichungsjahr: 2021

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GARDIN

Du même auteur

chez le même éditeur

 

 

Peut-être rencontrerons-nous des pintades en route

(avec Christian Lutz), roman, 2006

 

Davies, la mort qui tue

(avec Christian Lutz), roman, 2009

 

 

 

Adaptations théâtrales

 

Candide, Voltaire,

Compagnie des Galeries, 2002

 

L’Assassin habite au 21,Stanislas-André Steeman,

Théâtre des Galeries, 2008

 

La Souricière,Agatha Christie,

Théâtre des Galeries, 2009

Gardin

Fabrice

 

Œuvre théatrale complète

 

 

 

www.lecri.be

[email protected]

 

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

 

ISBN 978-2-8710-6612-5

© Le Cri édition,

Avenue Léopold Wiener 18

B 1170 Bruxelles

 

Dépôt légal en Belgique

D/2010/3257/28

En couverture : Fabrice Gardin (© photo Anne-Sophie Galand)

 

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

FABRICE GARDIN

(charleroi 1970)

2004

Les Inconsolables 7

 

2005

Destin 41

 

2006

Anna 77

 

2007

Une rencontre (comme une autre) 123

 

2008

Une vie d’infortune 159

 

2009

Hôtel idéal 181

 

2009

Compartiment non-fumeurs 219

 

 

Les Inconsolables

 

 

5 personnages masculins.

 

Pour éviter d’attendre sous la pluie, quatre croque-morts et leur patron se retrouvent piégés au presbytère pendant la messe d’enterrement d’un important notable local. Ils tuent le temps en se racontant leur vie commune…

Entre vérités affligeantes et inventions aberrantes…

 

Lecture-spectacle au Théâtre du Parc dans le cadre du MET le 7 juin 2004.

Distribution :

Avec Jean-Paul Dermont, Marc De Roy, Serge Demoulin, Alexandre Crépet et Michel Poncelet

Mise en espace : Claude Enuset.

Les inconsolables

 

 

 

Personnages :

 

Fernand

Lucien

Marcel

Mario

Le Patron

 

 

 

Marcel. —Ok. Les voilà, vos putains de sandwichs. Je pige pas pourquoi c’est toujours moi qui vais les chercher vos sandwichs. J’en bouffe pas, moi, des sandwichs. Chaque fois, pareil, c’est moi qui me tape le snack. En plus à cette heure-ci, j’ai du me farcir tous les étudiants de cette putain d’école d’en face.ça a besoin de bouffer un étudiant ? Hé, je vous parle. Pourquoi ça mange ? Foutent rien de toute la journée. Doivent s’emmerder d’ailleurs. Le cul sur une chaise toute la journée. Moi, je m’emmerderais, je peux pas rester en place. C’est trop con. Je suis pas ici pour rester assis sur une chaise. Faut que je bouge. C’est nécessaire de bouger. Marcher. Respirer. Vivre. Vous croyez pas ?

Vous dites jamais rien. J’en ai marre de vous. Je vais me trouver un autre job. Voilà, ce que je vais faire. Trouver un autre job. Je vais vous laisser tomber comme des vieilles chaussettes. D’ailleurs ça pue ici. Pourquoi on nous fout toujours chez le curé ? Chaque fois qu’il pleut, c’est pareil. On doit attendre au presbytère. Le soleil. Voilà ce qui manque dans ce pays de con. Ce serait le job en or si on avait du soleil toute l’année. Note que parfois, avec le soleil, c’est plus difficile. Toujours cette espèce d’imperméable sur le dos. Quelqu’un pourrait me dire pourquoi on est obligé de porter ce truc. On dirait des truands. Et toi, le petit, avec ta tête de rital, on dirait un mafioso. Et les gars, vous trouvez pas qu’il ressemble à Pacino dansLe Parrain. C’est mon film préféré,Le Parrain. J’adore. Je l’ai vu des milliers de fois. Ouais, un bon millier de fois. Pas mal, hein. Ça vous épate, ça !

Bon, je mangerais bien quelque chose. Toi, passe-moi un morceau de ton sandwich. Je hais les sandwichs. Mais j’ai faim. Tu comprends ? J’ai faim. Ce boulot me creuse le ventre. Vous croyez qu’ils en ont pour longtemps ?

C’est qui la bonne femme qui pleurait comme une madeleine ? Elle est vachement bien foutue. J’ai pris note de l’adresse. Je repasserai lui dire bonjour dans quelques jours.

Il est dégueu ton sandwich. J’ai mis de l’essence dans la voiture. Je dois toujours penser à tout. On va drôlement loin, y paraît. Il était pas du coin, alors il retourne dans sa terre natale. Le patron m’a dit le nom, j’ai déjà oublié tellement c’est compliqué. J’espère que le plan est dans le vide poche. Tu connais toi, Lucien ? Connaît toujours tout Lucien. Lucien, le roi de la route. Enfin, à 40 km/heure, hein Lucien. Attention, pas dépasser le 40, sinon y suivent plus derrière et puis y a les fleurs qui se barrent et ça, ça fait mauvais genre. Une fois, je me rappelle, tu te rappelles Lucien, on a perdu une couronne, une putain de belle et grande couronne qui s’est retrouvée le cul par terre au milieu de la chaussée. On a du arrêter le convoi. J’étais pas fier devant la famille quand j’ai du la ramasser cette putain de grande et belle couronne, une couronne à deux sacs au moins. On a rien dit au patron, tu penses ! Mais le connard qui a payé la facture s’en est chargé. On s’est pris un de ces savons par la femme du boss. Le boss lui, il en a rien à foutre. Il a fait le boulot avant nous, il sait bien que ça peut arriver. Mais la patronne, elle a gueulé comme un putois. Tu te rappelles, Lucien ?

Quelle salope, celle-là. Quand je rentre dans le bureau, je ne pense qu’à une chose. Et les mecs, vous savez à quoi je pense ? Je pense à lui mettre le paquet. Ouais. Là, sur le bureau. Le paquet que je lui mettrais. Elle en verrait des étoiles avec moi. Pas de chichi, ma douce. Tout en force, y passe le Marcel. Hé Mario, t’as déjà remarqué que la patronne elle met tout le temps des porte-jarretelles. Moi, ça me tue ça. C’est le truc le plus bandant de la terre. Hé, si tu veux voir, tu fais comme moi, tu fais semblant de laisser tomber quelque chose sous le bureau. Mon vieux, c’est le nirvana. Elle a des jambes, la patronne, les jambes les plus longues de ce côté-ci du pacifique. Mais bon, c’est pas pour moi, hein. C’est la femme du patron. Pas touche que je me dis. On touche pas à la femme du patron. Ah, ça non.

Le patron, c’est Dieu. Tu piquerais la femme à Dieu ? Et Fernand, tu piquerais la femme à Dieu ? Toi, peut-être. On m’a déjà raconté bien des choses sur toi. Une vraie brute y paraît. Et petit, tu sais que Fernand est une vraie brute ?

Bon, ça avance. J’ai envie d’aller boire un coup. Fait sec dans cette baraque de prêtre. Je suis certain qu’il planque quelques bonnes bouteilles quelque part mais bon, je vais pas me mettre à fouiller. Bien. Puisque vous êtes décidés à ne pas dire un mot, je me casse. Je vais au café sur la place boire une bière. Mario, tu viens me chercher dès que ça bouge.

Sauf si je reviens avant.

 

Marcel sort.

 

Mario. — Il me fait pitié. Pourquoi vous m’avez dit de pas lui parler ? Je comprends pas. J’ai raté un épisode. Il a rien fait de spécial. Au contraire, je le trouve cool aujourd’hui. Presque calme.

Lucien.— Presque Calme. C’est ça. C’est là qu’est le problème. Je comprends pas qu’il soit presque calme. Pas normal. Il doit y avoir une embrouille quelque part. C’est pas possible qu’il reste si calme. La pluie, d’habitude, ça l’énerve plus que ça.

Fernand.— Moi, ce que je comprends pas, c’est comment ce mec peut dire autant de conneries sans que je lui casse la gueule. Il a vraiment une bonne étoile au-dessus de la tête. Tu vois, petit, tu dirais la moitié du quart de ce qu’il me dit et je t’étale aussi sec.

Mario.— J’essaierai de m’en rappeler.

Lucien.— Ceci dit, c’est vrai.

Mario.— Qu’est-ce qui est vrai ?

Lucien.— Tu ressembles à Pacino avec ton manteau.

Mario.— Merci.

Lucien.— De rien. C’est une blague. Si toi tu ressembles à Pacino, moi, je ressemble à Gabin. C’est stupide. On ressemble à des cons, ça oui. Des cons qui font le métier le plus con de la terre. Mais bon, faut le faire aussi. Et puis, on peut pas dire que ça fait des grosses journées.

Fernand.— On peut pas dire non plus que ça fait une grosse paie.

Lucien.— Non, mais on se marre bien.

Fernand.—ça oui.

Mario.—ça fait longtemps que vous faites ce job.

Lucien.— Vingt ans. Vingt ans que je conduis cette charrette à 40 km/heure, sur route rapide. J’ai presque connu le temps où on les tirait dans une carriole avec des chevaux.

Mario.— Et toi ?

Fernand.— Quelques années.

Mario.— Moi, je fais ça pour gagner du fric et puis je me trouverai autre chose.

Fernand.— Mais bien sûr.

Mario.— Tu veux dire quoi ?

Lucien.— Il veut dire qu’on dit tous ça. Et puis, on est trop fainéant pour chercher un autre boulot, et puis c’est pas si mal payé et les journées sont courtes, et puis si tu veux tu peux faire autre chose à côté, et puis ça te fait une très bonne paie.

Mario.— Non, non. Moi, j’y crois. J’ai mon certificat. Je fais ça parce que j’ai rien trouvé d’autre et que j’en ai marre d’être au chômage. Mais je vais pas rester avec vous toute ma vie.

Lucien.— Pourquoi ? On n’est pas assez bien pour toi.

Mario.— C’est pas ce que j’ai voulu dire.

Lucien.— Laisse tomber, je te charrie.

Mario.— Tu fais un autre job, toi, Lucien ?

Lucien.— Moi non. Je pourrais pas. J’ai déjà assez de soucis comme ça.

Mario.— Des soucis ! Avec quoi ?

Lucien.— Je m’occupe du ménage pendant que ma femme bosse. Pas facile. Fernand, il a un autre boulot.

Mario.— Tu fais quoi Fernand ?

Lucien.— Fernand est barman.

Mario.— Pourquoi y réponds jamais aux questions lui-même.

Fernand.— En fait, je suis pas vraiment barman. Je suis plutôt videur. Je m’occupe des petits cons dans ton genre qui pensent qu’ils savent boire et qui sont dans les vapes après le deuxième verre.

Mario.— C’est normal que je sois votre tête de turc.

Lucien.— Tu es le petit nouveau.

Mario.— Chouette. On va bien s’amuser ensemble.

 

*

 

Mario.— Hé, Fernand, tu joues pas au foot ?

Fernand.— Non.

Mario.— Dommage, je te voyais bien au libero.

Lucien.— T’aimes bien le foot ?

Mario.— J’adore. Quoi ? Vous savez pas que je suis l’attaquant de l’équipe de l’Entente. C’est pas possible, vous me faites marcher.

Lucien.— C’est toi le fameux Mario qui marque comme il respire.

Mario.— Oui, Monsieur.

Lucien.— Je te voyais plus grand.

Fernand.— Moins tapette.

Lucien.— C’est ça.

Mario.— Je vous emmerde. On peut pas discuter avec vous. On pourrait tuer le temps…

Fernand.—àparler foot ! Non merci. Tu crois que ça va encore être long, Lucien.

Lucien.— Sûr. C’est une famille de calotins. On en a pour deux plombes ici.

Fernand.— Bon, un coup de gnole alors. T’en veux ?

Lucien.— Une petite rasade.

Mario.— Pourquoi t’as pas dit à Marcel que tu avais de quoi boire un coup ?

Fernand.— Vaut mieux pas qu’il boive Marcel.

Lucien.— Deviendrait encore plus méchant.

Fernand.— Encore que dans le fond, c’est un bon bougre. Mais il est pas comme les autres.

Lucien.— C’est vrai.

Mario.— Mais là, il est parti au café pour boire.

Lucien.— Justement. Là, c’est pas sous notre responsabilité. Il fait ce qu’il veut.

Fernand.— Avec nous, c’est pas pareil.

Mario.— Vous êtes des compliqués. Et cette histoire de porte-jarretelles de la patronne, c’est du bidon ?

Lucien.— Non, c’est bien vrai. Une bonne petite femme la patronne. Mais tu verras ça par toi même. Elle finira bien par te coincer un jour dans le garage. Elle adore ça.

Mario.— Quoi ?

Fernand.— Pauvre Marcel. Je crois bien qu’il y a que lui qui ne lui soit pas passé dessus à la patronne.

Lucien.— Tout le monde le sait.

Mario.— Vous êtes vraiment une bande de dégénérés.

Lucien.— Dis pas ça à Marcel.

Fernand.— Parce que lui, c’est vrai. C’en est vraiment un !

Mario.— Je vais voir si on en a encore pour longtemps.

 

Mario sort.

 

Lucien.— C’est ça. Rends-toi utile, va te faire mouiller pour la cause.

Fernand.— Il est sympa ce mec.

Lucien.— Oui. Je trouve aussi. C’est pas plus mal un peu de sang neuf.

Fernand.— T’as raison. Ça occupe.

Lucien.— Et puis, je sais pas s’ils deviennent plus gros ou bien si c’est moi qui deviens vieux mais je trouve que c’est de plus en plus lourd à porter.

Fernand.— T’as jamais été très costaud.

Lucien.— C’est vrai.

Fernand.— Je me rappelle quand t’es arrivé, il y a à peine dix ans, t’avais toutes les peines du monde à porter la rallonge. C’est pour ça qu’on t’a donné le volant.

Lucien.— Si on m’a donné le volant, c’est parce que je suis un ancien pilote de rallye.

Fernand.— Pilote de rallye ? Laisse-moi rire !

Lucien.— De course de côtes. C’est un peu pareil.

Fernand.— Si on veut.

Lucien.— J’avais une fameuse pointe de vitesse.

Fernand.—ça t’a jamais beaucoup servi depuis que tu es là. Il manquerait plus que tu fasses de la vitesse avec le corbillard. « Hé, les gars. Tenez-vous. V’là une petite côte, j’accélère. »

Lucien.—ça te va bien de te foutre de ma gueule. N’empêche que la fois où on a été enterrer l’ancien facteur à l’autre bout de la province et qu’on voulait revenir dare-dare pour voir la finale du mondial de foot à la télé, tu étais bien content de ma pointe de vitesse.

Fernand.— Encore vrai. On a pu voir la deuxième mi-temps et vider quelques casiers avec les copains.

Lucien. —C’était en plein après-midi parce que c’était de l’autre côté de la terre.

Fernand. —J’adore le foot, pour rien au monde j’aurais voulu rater ce match.

Lucien.— Et on l’a vu.

Fernand.— En partie.

Lucien.— Rabat joie.

Fernand.— Y joue drôlement bien le petit.

Lucien.— C’est vrai. On parle de lui pour un fameux transfert.

Fernand.— J’ai idée qu’il va pas rester longtemps parmi nous.

Lucien.— Ouais. Trop malin pour ce métier.

Fernand.— Et trop beau. Le patron va pas aimer d’avoir ça dans les pattes avec sa femme qui rôde dans les garages.

Lucien.— Clair. Je me demande pourquoi il l’a engagé.

Fernand.— Coup de pub. Le prochain week-end, après le match, il va poser à côté du petit s’il marque un but. Il veut juste avoir sa tronche dans le journal.

Lucien.— C’est un futé le patron.

Fernand.— C’est un con. Il a pas besoin de pub. On est les seuls de la région à faire ce qu’on fait. Il veut se faire mousser, c’est tout.

Lucien.— C’est bien vu. Même si on est la seule boîte de pompes funèbres du coin, et puis c’est honorable d’avoir sa photo dans le canard.

Fernand.— Tu crois ça, toi ? Moi, je pense que c’est juste pour les truands, ou pour les politiciens.

Lucien.— Je relève même pas.

Fernand.— Tu te présentes encore aux prochaines élections.

Lucien.— Bien entendu.

Fernand.— T’as jamais été élu depuis que tu t’es foutu dans ces conneries.

Lucien.— C’est vrai mais j’ai ma tête sur les murs pendant deux mois.

Fernand.— Et alors. C’est complètement con.

Lucien.— C’est très agréable. Ma femme trouve ça très bien. Elle frime devant ses copines, on lui parle de moi chez le coiffeur, chez le boucher,…

Fernand.— Elles doivent bien se marrer les copines de ta femme. J’imagine les greluches en train de ricaner devant ta gueule dans le canard. Il a encore grossi, il a de plus en plus de points noirs sur le nez,…

Lucien.— Tu peux être con. La vérité, c’est que tu es jaloux.

Fernand.—ça se pourrait.

Lucien.— C’est vrai ?

Fernand.— Pas du tout.

Lucien.— Ah. Tu aurais pu.

Fernand.— Et bien non. Et tu vas le chercher où l’argent pour financer les feintes des copines de ta femme.

Lucien.— C’est le parti qui paie.

Fernand.— Et tu fais quoi en échange.

Lucien.— Des petites choses, par ci par là.

Fernand.— Quelles genres, les petites choses ?

Lucien.— Des trucs, quoi !

Fernand.— Tu ressembles vraiment au patron. Tiens, ça ne m’étonne pas que c’est toi que la patronne préfère.

Lucien.— Excuse-moi, mais ça n’a rien à voir. Si la patronne me préfère, c’est parce que…

Mario.— Et bien. On n’est pas près de sortir d’ici. Ils vont seulement commencer les choses sérieuses. Jusqu’ici, c’était que des discours.

Fernand.— Des discours ?

Mario.— Ouais. Des amis, des membres de la famille, des hommes politiques. C’est ce qu’on m’a dit parce que moi les enterrements. D’habitude, j’y vais pas.

Lucien.— C’est normal que ça prenne du temps. C’était quand même l’ancien directeur de la banque, il connaissait du monde.

Fernand.— Y devait connaître tous ceux qui avaient des dettes. Hé Lucien, il te connaissait par cœur, ce mec.

Lucien.— Tu dis n’importe quoi. J’ai jamais eu de dettes.

Fernand.— Et à la roulette, au tiercé, au poker, au black-jack ?

Lucien.— C’est autre chose, c’est pas légal. J’allais pas voir le banquier pour ça.

Fernand.— Non, tu taxes les amis.

Lucien.— C’est pas arrivé si souvent.

Fernand.— C’est arrivé, c’est tout.

Mario.— Tu joues beaucoup Lucien ?

Lucien.— Je te demande si tu baises ?

Mario.— Beaucoup.

Lucien.— Ben alors, je joue beaucoup.

Mario.— Quelle orgie.

Fernand.— T’as pas vu Marcel dehors ?

Mario.— Non. Mais y a plein de monde. Ils ont pas pu tous entrer. Y doivent avoir froid. La pluie est glaciale.

Fernand.— On l’aimait bien cet homme-là.

 

*

 

Lucien.— Si on jouait aux cartes ?

Fernand.— Pas question.

Lucien.— Et toi, petit ?

Mario.— Ouais, pourquoi pas.

Fernand.— Pas question.

Mario.— Pourquoi ?

Fernand.— Parce que je le dis.

Lucien.— Ok.

Mario.— On fait quoi, alors ? !

Fernand.— On attend qu’on vienne nous chercher.

Lucien.— C’est notre métier, petit. Attendre. Et puis agir. Silencieusement. Avec respect.

Fernand.— Avec amour aussi.

Mario.— Ah. Ouais.

Fernand.—évidemment.

Lucien.— Y faut aimer porter des choses lourdes, y faut aimer être dehors…

Fernand.— Ou dedans quand y pleut…

Lucien.— Aimer l’odeur des églises…

Fernand.— Et des cimetières…

Lucien.— Un cimetière est toujours très aéré. Tu as déjà remarqué ?

Fernand.— On se promène dans certains cimetières.

Lucien.— Au Père Lachaise, par exemple.

Fernand.— Mon plus grand souvenir. Je voyage pas beaucoup, on peut pas dire. Mais là, je suis déjà retourné quatre fois…

Lucien.— Pourtant, c’est pas la porte à côté.

Fernand.— Non, mais c’est tellement bien…

Mario.— Vous êtes complètement barges…

Lucien.— Peut-être.

Fernand.— Pourquoi tu dis ça ? T’en connais beaucoup des ploucs qui aiment leur métier. Moi, j’aime mon boulot et tout ce que tu trouves à dire c’est que je suis cinglé… Tu veux savoir ? Moi, je pense que toi, t’es qu’un petit con de prétentieux de merde qui va finir comme tous ceux de ton espèce…

Mario.— T’excite pas, tu vas te faire mal. Et puis c’est quoi mon « espèce » ?

Lucien.— Ah, oui, ça m’intéresse aussi ça ?

Fernand.— Un blanc bec qui connaît rien à la vie…

Mario.— Toi, tu la connais la vie ? Tu côtoies que la mort.

Fernand.— Et Lucien, c’est un mort, ça ! Et Marcel, il est pas bien vivant, lui ? Et le patron ?

Lucien.— Et la patronne ?

Mario.— La patronne ! Toujours la patronne ! On dirait que vous avez jamais vu d’autres femmes.

Fernand.— Comme celle-là, c’est certain, on en a pas vu beaucoup.

Lucien.— Et petit, tu serais pas homo parfois que !

Mario.— Ouais, c’est ça. J’aime les mecs. Ce serait facile en étant joueur de foot.

Fernand.— Comprends pas là !

Lucien.— Laisse tomber, c’est juste un préjugé à la con. Je crois que je l’ai touché, le petit.Ok. Je l’enterre.

Fernand.— J’adore quand tu dis ça Lucien.

Lucien.— Merci mon Fernand. Allez petit, faut pas nous en vouloir, on aime bien taquiner les nouveaux. Ça occupe et ça nous rappelle nos débuts.

Fernand.— Quand on a commencé, les gars, ils étaient bien plus méchants que nous. Ils appelaient ça des blagues mais c’était pas de tout repos.

Lucien.— Un jour, au tout début que j’étais là, ils m’ont enfermé dans un caveau.

Fernand.— On t’avait donné une bouteille d’eau.

Lucien.— Ouais, c’est vrai.

Mario.— Je supporterais jamais ça. Me retrouver avec le mort. Ils t’ont sorti tout de suite au moins.

Lucien.— Tout de suite… C’est relatif. Je suis resté jusqu’au lendemain matin.

Fernand.— C’est plutôt court. On pouvait faire pire.

Mario.— Si vous me faites un truc pareil, je vous démolis.

Lucien.— C’est ça, il appellera ses grands frères à la rescousse, hein Fernand

Fernand.— Il a pas de frères.

Mario.— Qu’est-ce que tu en sais ?

Fernand.— Je le sais.

 

*

 

Marcel.— Et me voilà. De retour dans l’antre des gangsters. De retour dans la caverne des sorciers. Dans le repère des pépères. Ça va les gars ? Vous avez l’air tout secoué. T’as joué aux cartes Lucien ?

Lucien.— T’as pas trop bu Marcel ?

Marcel.— Marcel ne boit jamais trop, sauf quand il boit trop. Bien sûr. Mais là, y avait personne pour boire avec moi. J’aime pas vider des chopes tout seul. C’est déprimant.

Fernand.— Qu’est-ce que tu as fait alors ?

Marcel.— J’ai bu du pastis.

Lucien.— C’est bien. Tu sais que le petit est l’avant-centre de l’Entente ?

Marcel.— Ouais. Une vraie bête, y paraît. Tu bouffes du ballon, toi gamin.

Mario.— J’aime ça, oui.

Marcel.— C’est stupide. C’est le sport le plus con de la terre.

Fernand.— Tu jouais avant !

Marcel.— Le meilleur défenseur de la province. J’en ai cassé des jambes. Je pouvais pas supporter qu’on nous marque un but.

Lucien.— Et ils t’ont viré de l’équipe.

Fernand.— C’était la meilleure chose à faire.

Marcel.— Sans doute. Je sais pas. Ça m’intéresse pas.

Mario.— La cérémonie a débuté ?

Marcel.— J’espère pour eux. Sinon, ils vont finir sans public. C’est la pire des choses. Commencer en grandes pompes et finir en eau de boudin.

Fernand.— Toute l’histoire de ta vie.

Marcel.— Tu me cherches aujourd’hui, Fernand ? Tu vas encore te faire mal.

Fernand.— Je cherche personne. Je passe mon temps.

Mario.— T’es pas entré voir dans l’église ?

Marcel.— Pourquoi veux-tu que je rentre dans l’église ? J’y suis assez dans les églises. Si tu veux savoir comment ça avance, vas-y toi même.

Mario.— J’aime pas ça, les églises. Ça me fout le cafard.

Fernand.— T’as pas choisi le bon job.

Mario.— Je vais pas rester longtemps.

Lucien.— On a un peu asticoté le nouveau. Fernand et moi. On l’aime bien. Ça a l’air d’être un vaillant.

Marcel.— Tant mieux parce que moi je me casse bientôt.

Fernand.— Aurais-je entendu la plus grande nouvelle de l’année ou mes oreilles sont plus encrassées que d’habitude.

Marcel.— Tu as très bien entendu mon petit cœur. Je change de pays. Je vais voir ailleurs si l’herbe est plus fraîche. Un petit voyage ne peut pas me faire de mal. Et puis, j’ai un tuyau pour un job très intéressant.

Lucien.— Et tu comptes faire quoi ?

Marcel.— Secret absolu.

Mario.— Vous voyez que certains peuvent vous quitter. Où il y a de l’espoir, il y a du départ.

Fernand.— On va dire ça.

Lucien.— Si tu veux tout savoir petit, Marcel part assez fréquemment.

Fernand.— Oui, mais c’est le roi du come-back.

Marcel.— Pas cette fois. D’abord, cette fois, je pars ni en prison, ni à l’asile.

Lucien.— C’est encore juste.

Marcel.— Je pars de mon plein gré. Je vais, ailleurs.

Fernand.— Un ailleurs lointain !

Lucien.— Un ailleurs éloigné !

Fernand.— Le plus possible, si possible.

Marcel.— Je sens de la raillerie dans vos propos mais ne serait-ce pas plutôt de la jalousie.

Fernand.— Nous, quand on décide de se tirer, on se tire. Et puis, on revient. De notre plein gré, comme tu dis. Et ça, depuis toujours. Toi, ce serait la première fois que tu quittes la province depuis un bon moment.

Marcel.— C’est même pas vrai. J’ai du retourner à la capitale pour un nouveau jugement.

Mario.— Pourquoi t’étais jugé ?

Marcel.— Je sais plus.

Mario.— Et t’es toujours là ?

Marcel.— On dirait.

Lucien.— Cette fois-là, comme les autres, Marcel a été déclaré fou et donc irresponsable de ses actes.

Mario.— Et pourquoi il est là ?

Lucien.— Le patron l’aime bien. Il va toujours le rechercher à l’hôpital en se portant garant.

Mario.— Tu dois être un sacré bon porteur.

Marcel.— Le meilleur.

Mario.— Il va être triste le patron si tu pars.

Marcel.— Possible.

Fernand.— Y comprend vite le nouveau, hein Lucien.

Lucien.— On dirait bien.

Mario.— Dis-moi Marcel, peut-être que tu peux pas partir ?

Marcel.— Qu’est-ce que tu veux dire petit cul terreux, bouffeur de gazon ?

Mario.— …

Fernand.— Laisse petit.

Marcel.— Mais non, qu’est-ce qu’il veut dire ?

Lucien.— Sans doute que ce qu’il veut dire c’est que si tu es sous la responsabilité du patron, tu peux pas t’éloigner de lui et donc de sa boîte.

Marcel.— Mais c’est pas démocratique.

Fernand.— On va dire ça.

Marcel.— Je vais lui exploser la gueule au patron.

Lucien.— C’est pas de sa faute. C’est pas lui qui fait les lois.

Fernand.— Par contre, toutes les conneries qui pèsent sur ta tête, c’est toi qui les as faites et c’est grâce au patron que tu es ici.

Marcel.— Dans cette prison.

Lucien.— Là, tu confonds. La prison, c’est où tu devrais être. Ici, on est chez le curé.

Marcel.— C’est du pareil au même. On est enfermé entre quatre murs. On s’emmerde et ça pue le moisi.

Mario.— Sur ce coup là, je suis d’accord.

Lucien.— Tu sais, Marcel, pour te soulager, tu devrais en parler au patron et voir ce qu’il en pense.

Marcel.— De quoi ?

Lucien.— De ton départ.

Marcel.— Ah, ouais. Je sais pas.

Fernand.— Ou alors, t’en parles à la patronne.

Marcel.—àla patronne ?ça je pourrais jamais.

Lucien.— Pourquoi ?

Marcel.— Je sais pas. Elle me fait peur.

Mario.— Je la trouve plutôt sympa. Et elle a l’air d’avoir le cœur sur la main.

Fernand.— Elle va certainement t’aider.

Marcel.— Tu veux dire quoi, là ? Dis Fernand, j’espère que tu avais pas de mauvaises pensées. Parce que moi, je la respecte la patronne.

Fernand.— Je veux rien dire. T’inquiètes.

Lucien.— Bon. C’est pas tout ça, mais ça n’avance pas. Tu fais de la pêche, toi, le gamin ?

Mario.— Moi ? Quelle idée.

Lucien.— T’as tort.

Fernand.— C’est certain.

Mario.— Pourquoi ? Avec quoi vous venez encore ?

Lucien.— La pêche, c’est bon pour notre métier. C’est un jeu de patience aussi, tu comprends ?

Mario.— C’est une occupation ridicule.

Marcel.— Un sport. La pêche est un sport.

Mario.— C’est ridicule. Et puis, j’aime pas le poisson.

Fernand.— Et alors, moi non plus. Ça m’empêche pas d’aller à la pêche.

Mario.— Et tu fais quoi avec les poissons ?

Fernand.— Je les rejette à l’eau évidemment.

Mario.— Quel intérêt.

Lucien.— On te dit que c’est un sport. Tu crois que le mec qui joue au golf il mange ses balles peut-être.

Mario.— Ridicule. C’est tout ce que vous connaissez comme sport, la pêche et le golf.

Marcel.— Et toi, tu connais quoi à part le football.

Mario.— Je joue au tennis.

Fernand.— Ce mec est vraiment fait pour travailler avec nous !

 

*

 

Lucien.— C’est mon anniversaire aujourd’hui.

Marcel.— On s’en fout.

Mario.— Bon anniversaire.

Lucien.— Pourquoi tu me dis ça ?

Mario.— Ben, ça se fait. Quand un mec à son anniversaire, on lui souhaite…

Fernand.—ça, c’est ridicule. C’est pas parce que c’est son anniversaire qui faut l’aimer tout à coup.

Lucien.— Oui, c’est vrai. Je demande rien. Je suis pas malheureux.

Marcel.— Pourquoi t’en parles alors.

Lucien.— Je suis pas malheureux, mais ça pourrait être mieux.

Fernand.— Tu veux un gâteau avec des bougies et tout.

Mario.— Là, voilà, on y est, on lui souhaite un bon anniversaire.

Marcel.— Pas du tout, on veut juste bouffer un gâteau.

Fernand.— On lui doit un peu de reconnaissance à Lucien.

Mario.— C’est juste ce que je voulais dire.

Lucien.— Sauf que toi, tu voulais m’embrasser bêtement. Eux, déjà, ils pensent à la fête. Ils ont l’esprit fête. Ça fait super longtemps que j’ai plus eu de gâteau d’anniversaire. Je sais pas pourquoi. Je crois que j’ai passé l’âge de fêter mon âge.

Fernand.— Et moi, alors. Je suis plus vieux que toi, je te signale.

Lucien.— C’est pas pareil.

Fernand.— Et pourquoi ?

Mario.— Bon, on va pas s’éterniser sur le sujet. On va chercher un gâteau ou pas.

Marcel.— Ou un bac de bières.

Lucien.— On travaille.

Marcel.— Ouais, j’disais ça…

Lucien.— Quoiqu’on puisse travailler en s’amusant.

Fernand.— C’est rare.

Mario.— Quand je serai joueur pro, ce sera le cas.

Marcel.— C’est pas demain la veille…

Mario.— Qu’est-ce que tu en sais !

Fernand.— Tu as quel âge petit ?

Mario.— Vingt-deux ans.

Lucien.— Trop vieux déjà pour devenir une star.

Fernand.— Trop jeune pour pourrir ici.

Mario.— Mais vous me faites chier avec vos leçons à la con.

Lucien.— Tu sais très bien qu’on a raison.

Fernand.— Réfléchis. Bon, ok, tu es un bon petit joueur. Tu marques, tu as du style, tu sais y faire. Mais tu es toujours dans notre équipe. Ici, en provinciale.

Lucien.— La saison prochaine, tu vas être transféré. Peut-être même que c’est déjà fait. Tu vas monter, quoi, de deux ou trois échelons. Tu vas aller à la grande ville.

Marcel.—ça me rappelle une chanson.

Fernand.— Ta gueule Marcel.

Lucien.— Tu vas arriver en troisième, avec un peu de veine, en deuxième division. Tu seras un bon joueur moyen de deuxième division mais jamais plus haut, jamais au sommet.

Fernand.— Parce que tu es déjà trop vieux.

Lucien.— Bien entendu, tu auras un bon petit salaire, même un salaire important, surtout si tu continues à marquer des buts, encore que ça c’est pas gagné parce que ce sera plus difficile et puis que tu seras peut-être très vite blessé…

Fernand.— Parce que tu es un petit peu fragile quand même.

Lucien.— Tu feras une petite dizaine d’années et puis…

Fernand.— Tu lâcheras le foot.

Lucien.— Ou plutôt le foot te lâchera…

Marcel.— Ben oui, trop vieux le bourrin. Plus rien à foutre. (Ouais, ta gueule, Marcel.)

Mario.— Je pourrai me reconvertir dans le milieu.

Lucien.— Dis pas de bêtises. Déjà les très bons joueurs, ils ont pas facile de faire ça, alors toi…

Fernand.— Non. Tu sais ce que tu feras dans dix ans.

Lucien.— Parce que faut pas déconner, tes fameuses études, elles existent pas plus que les miennes et puis dans dix ans, tu seras quand même dépassé.

Mario.— Et je ferai quoi les gros malins ?

Fernand.— Tu devines pas.

Mario.— Non, là je vois pas !

Lucien.— Tu reviendras parmi nous.

Fernand.— Le seul job que tu auras fait et où on dira que tu t’en étais bien sorti.

Mario.— Mais vous êtes maboul. Je suis ici pour me faire un peu de pognon avant de toucher mon premier contrat pro. Dans trois mois, je suis peinard.

Fernand.— Avec une mentalité comme ça, tu risques pas de percer.

Mario.— C’est pas ce que j’ai voulu dire. Évidemment que je vais bosser dur. Mais je quitterai ce patelin pour connaître le foot pro. Et là, je vais gagner mes galons de titulaire et me faire du fric.

Lucien.— Ouais. On continue de penser que tu es un peu vieux.

Marcel.— La vraie question. Enfin, si je peux me permettre. C’est pourquoi tu es toujours là ? C’est pas d’hier que tu joues bien au foot. C’est pas d’hier que tu marques des buts. Et pourtant, toujours à la maison le petit.

Fernand.— C’est ça. C’est stupide. Pourquoi t’es toujours là ?

Lucien.— On plaçait beaucoup d’espoir en toi. On croyait en toi. Tout le monde se disait que tu serais une vedette. Un joueur phare pour nous, notre région, tu serais notre fierté.

Fernand.— Peut-être même que tu serais devenu une star internationale.

Mario.— C’est encore possible. Je peux encore y arriver.

Fernand.— Trop tard. Petit connard.

Lucien.— Évidemment. On ne démarre pas une carrière pro à 22 ans. Tu seras toute ta vie un bon petit joueur qui a raté une grande carrière.

Fernand.— Sans plus.

Marcel.— Et pourquoi ? Que fais-tu ici gamin ? Pourquoi es-tu toujours là ?

Mario.— Je sais pas.

Marcel.— C’est grave alors.

Fernand.— Irrémédiable.

Lucien.— Décevant.

Mario.— Tu sais, je frime un peu quand je dis que tout va bien pour moi.

Lucien.— Ah oui !

Fernand.— Tu veux dire quoi.

Mario.— Promener des macchabées toute la sainte journée, ça la fout mal.

Fernand.— Question d’habitude.

Lucien.— Faut pas penser à ce qu’on fait. Faut se concentrer sur la manœuvre. Sur les problèmes techniques. Voir ce qui va clocher et anticiper.

Fernand.— Y a toujours bien l’un ou l’autre de la famille qui flanche.

Lucien.— Une boîte trop lourde.

Fernand.— Trop de fleurs.

Marcel.— La pluie…

Fernand.— Se retrouver ici, c’est le piège.

Lucien.— L’ouverture vers la gamberge. Rester à rien foutre en plein boulot, c’est vraiment le plus mauvais.

Fernand.— Alors, les gars y se mettent à penser.

Mario.— Mais la mort, elle est là quand même. On la sent.

Lucien.— Pas très important. Juste une fatalité. Bientôt ton tour. Entre les deux bouts y a tout le reste.

Marcel.— Qu’est quand même très bien.

Fernand.— Faut profiter. Et pour profiter, faut travailler.

Lucien.— Voilà. C’est pas plus compliqué.

Fernand.— Court et bref.

Mario.— Je peux pas. C’est dans ma tête.

Fernand.— Fais en sorte que ce soit dans tes jambes. Tu as plus besoin de ta force physique que de ta tête.

 

*

 

Marcel.— Tout ça ne nous dit toujours pas pourquoi tu es pas parti plus tôt vers un autre club.

Mario.— Mais de quoi on parle ? Tu es qui toi d’abord ?

Marcel.— Tu veux savoir qui je suis ? Tu veux vraiment savoir ?

Lucien.— Laisse tomber. Il sait pas le petit.

Fernand.—ça sert à rien tout ça.

Mario.— Mais laisser le parler. Il attend que ça.

Marcel.— Je vais te dire. Je vais te dire qui je suis. J’étais un génie. J’étais adulé, adoré, choyé, chéri. Je faisais ce que je voulais, des hommes comme des femmes. On écoutait ma parole. Les gens buvaient ma conscience. On venait sonner à ma porte de partout dans le monde car je savais.

Mario.— Tu savais quoi.

Marcel.— La politique.

Fernand.— La politique de la terre brûlée.

Lucien.— Mais non, il était pacifiste.

Marcel.— Vous ne savez pas. J’étais, oui, le plus grand des pacifistes, sans doute. J’étais contre toutes les ignominies. J’étais contre l’état. Je faisais passer la contre-culture. On m’écoutait car je parlais bien et j’étais intelligent. J’ai fait de nombreuses études et ça, ça plait toujours aux gens, surtout à ceux qui n’en ont pas faites. Car les autres, ils savent qu’on obtient les diplômes avec un peu de bagout et de couilles au cul. J’ai écrit des traités parlant de la paix dans le monde. J’ai eu beaucoup de femmes aussi. Normal avec ma gueule et mes belles paroles.

Fernand.— Notre village était le centre du monde grâce à lui.

Lucien.— Pourtant il était plus là.

Fernand.— Mais si, y revenait dans sa belle maison avec toute une clique derrière lui pour faire des fêtes monstrueuses.

Lucien.— J’ai jamais été invité.

Fernand.— Moi bien.

Marcel.— Tu étais garde du corps.

Fernand.— Ton garde du corps.

Lucien.— J’ignorais ça Fernand.

Fernand.— C’est pas le meilleur de mon histoire.

Marcel.— Tu étais bien payé.

Fernand.— Pour ça, oui. Et tu sais qui était avec moi, Lucien ?

Lucien.— Non.

Marcel.— Le patron. À l’époque, c’était mon homme de confiance. Enfin quand j’étais ici. Fernand et le patron quittaient jamais la région. Ils étaient mes repères et mes informateurs.

Fernand.— On a pas pu faire grand chose sur ce coup là.

Marcel.— Non. Personne n’a rien vu venir. Pas même moi.

Mario.— Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Marcel.— Un jour, en pleine gloire. Des chefs d’états venaient me voir régulièrement.

Fernand.— Marcel était le gourou de l’intelligentsia.

Marcel.— J’étais simplement un agitateur intelligent. Je brassais des idées que tout le monde connaissait mais que j’avais mises en forme.

Fernand.— Un mondain macho… titrèrent les journaux.

Marcel.— J’avais beaucoup de femmes autour de moi et j’en profitais. Des ligues féministes, qui servaient de couvertures à d’autres, m’attaquaient régulièrement.

Mario.— Jusque là rien de très grave.

Marcel.— Non. Et puis un jour, dans un accès de colère, j’ai eu une dispute violente avec ma petite amie du moment. Au début, je l’ai juste un peu secouée, puis bousculée, mais elle en redemandait. Alors, je l’ai tabassée à mort. A la fin, elle était cassée de partout. Un pantin désarticulé. J’ai pris peur, je l’ai mise dans une malle et je l’ai gardée dans un placard quelques jours…

Fernand.— C’est la version du procès. C’était un complot. Tout le monde le sait.

Marcel.— Qui sait jamais quoi !

Lucien.— Tu étais déjà un loser. On parlait d’un gourou illuminé et malfaisant. Un illuminé paranoïaque, obsédé par des complots occultes et les forces du mal.

Marcel.— Tu veux dire quoi par là, Lucien.

Lucien.— Rien. Je t’aime bien sinon je serais pas ici, à tes côtés. Mais bon, les faits sont là et c’est bien difficile de retirer ça de sa mémoire. On y pense parfois. La fille était jeune, très jeune.

Marcel.— Et moi. J’étais pas jeune. J’aurais pu avoir une belle carrière, j’étais candidat à l’époque, j’aurais pu être élu. Mes bouquins se vendaient bien, mes conseils me rapportaient beaucoup d’argent. J’ai tout perdu, tout.

Fernand.— Et on ne saura jamais pourquoi.

Marcel.— Non, c’est ça le vrai problème. La vérité, c’est qu’on ne connaîtra jamais la vérité. On me croit mais on a des doutes quand même, comme Lucien. On me croit parce que je suis du pays et qu’il faut faire bloc. Mais peut-être que je suis un meurtrier. Qui sait après tout ? Directement ou indirectement, je suis peut-être ce meurtrier.

Mario.— Pourquoi on aurait inventé cette histoire ?

Fernand.— Il connaissait pas mal de secrets.

Marcel.— Des choses inavouables pour certains notables.

Mario.— Et tu t’en est sorti comment ?

Marcel.— Des gens m’ont payé les meilleurs défenseurs, et puis peu importait le résultat, le mal était fait. Personne ne s’est acharné contre moi au procès. Le but était atteint.

Mario.— Quel but ?

Marcel.— Me mettre hors d’état de nuire. Si tu n’as pas remarqué, gamin, je suis une loque, un déchet.

Fernand.— Le patron t’a bien aidé.

Marcel.— Bien sûr. Sans lui, je ne serais plus là. Mais la déchéance, je l’ai connue, tout seul. Et maintenant, je suis là. Avec vous.

Lucien.— Mais nous, on a rien fait… Je veux dire, moi, c’est mon boulot. Et je l’aime bien. C’est comme un autre métier, quoi. Toi, tu prends ça comme une punition. Mais c’est pas le cas pour moi.

Marcel.— Désolé Lucien, je voulais pas dire du mal de ton job.

Lucien.— Désolé. Non, non, faut pas être désolé. Ce que tu dis, tu le dis. Je veux bien croire que t’as été malin. Plus malin que moi, ça c’est sûr. Plus con aussi, sans doute. Moi, je ferais pas de mal à une mouche. Je cause beaucoup, pour sûr. Mais je ferais pas de mal. Ce boulot, c’est ma vie. Je fais ça depuis toujours. Les gens y me connaissent grâce à ça. Pas d’études pour ça mais tout le monde s’en fout. Je fais bien ce que j’ai à faire. On est content de moi pour ça et moi, je suis content de le faire. C’est un boulot comme un autre avec même, peut-être, plus d’avantages. Toi, tu crois juste que ça te dépanne. Moi, ça fait bouffer ma famille. C’est pour ça qu’on sera jamais pareil.

Fernand.— T’en fais pas Lucien. Je crois pas que Marcel pensait à mal.

Lucien.— Toi, t’es toujours dans son camp. Suffit que je dise quelque chose contre lui pour que tu le défendes.

Mario.— Normal s’il a été son garde du corps. Ce sont des vieux réflexes.

Fernand.— Tu peux être con toi. Je défends personne. J’essaie de comprendre. J’ai toujours essayé de comprendre.

Mario.— C’est chevaleresque.

Fernand.— Ouais, c’est ça.

Marcel.— Taisez-vous. J’entends des pas.

Lucien.— J’entends rien.

Marcel.— Ta gueule.

Lucien.— Oui, ça va. Tu peux rester poli.

Marcel.— Je te dis que j’entends quelqu’un arriver. Ferme-la.

Mario.— Oui, je pense aussi qu’il y…

Fernand. —Y a pas péril en la demeure. Quand bien même y aurait quelqu’un. Qu’est-ce que ça peut foutre ?

Marcel. —Taisez-vous. Merde.

 

*

 

Le Patron. —Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Vous en faites un de ces raffuts. On vous entend jusque dans l’église. Vous glandez quoi là. Et y a personne qui surveille dehors.

Lucien.— On pensait pas que vous étiez là, patron.

Le Patron.—J’y étais pas, figure-toi. Je suis passé vous voir.

Fernand.— Qu’est-ce qui justifie cette aimable visite ?

Le Patron.—Je suis venu vous dire que c’était la guerre.

Lucien.— Quelle guerre ?

Le Patron.—Une de plus.

Mario.— Ons’enfout.

Le Patron.—C’est bien ça le problème.

Marcel.— Ou la solution.

Fernand. —C’est inquiétant.

Lucien. —ça t’inquiète ? C’est sans doute à l’autre bout du monde.

Fernand. —Et alors. Il y a toujours des retombées chez nous.

Lucien. —Oui, si tu veux.

Fernand. —Je veux rien. C’est comme ça, c’est tout. C’est la guerre entre qui et qui ?

Le Patron. —Je sais pas. J’ai pas retenu. Enfin, j’ai pas vraiment écouté.

Fernand. —Dommage. J’aurais bien voulu savoir.

Le Patron. —Ouais. En attendant, j’arrive ici, tranquille, certain de mes hommes. Ils connaissent le métier mes hommes, on peut leur faire confiance et puis voilà, je vois quoi ! Je vois qu’il y a personne dehors.

Fernand.— Il pleut.

Mario.— Eux non plus y sont pas dehors.

Le Patron.—On t’a pas demandé d’ouvrir ton clapet, toi. T’es qui pour me parler sur ce ton. Va te foutre en-dessous du porche, et dès que ça bouge tu te ramènes.

Mario.— Oui, bien sûr. Désolé.

 

Sortie Mario.

 

Lucien.— Encore un qui est désolé.

Le Patron.—Tu veux dire quoi ?

Lucien.— Pas grand chose, une discussion qu’on avait avant que vous arriviez.

Le Patron.—Pour discuter, ça discutait. C’est comme ça que vous formez le nouveau.

Fernand.— Pour ce qu’il va rester avec nous.

Le Patron.—Je crois que ça, c’est mon affaire.

Marcel.— On se demandait quand même ce qu’il foutait là. C’est naturel, non ?

Le Patron.—Fallait lui demander clairement, il aurait sans doute répondu.

Lucien.— On a essayé.

Marcel.— Pas très clairement.

Fernand.— Je me rappelle plus.

Lucien.— Et c’est quoi la réponse ?

Le Patron.—Tu lui demanderas.

 

Marcel.—ça fait longtemps qu’on t’a plus vu sur le boulot, patron. Tu t’es perdu ?

Fernand.—ça m’étonnerait.

Lucien.— Vous êtes venu pour le banquier, patron.

Le Patron.—ça aurait pu.

Lucien.— Il avait de la classe ce mec.

Le Patron.—Pourquoi tu dis il avait…

Lucien.— Ben…

Marcel.