7 ans sur la route - Hervé Le Bévillon - E-Book

7 ans sur la route E-Book

Hervé Le Bévillon

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Beschreibung

Sept ans dehors. Sac sur le dos, pouce levé, nuits à la belle étoile. J'ai traversé l'Europe, l'Afrique, puis l'Inde. Pas en touriste. En routard. En beatnik. J'ai dormi dans des ruines, partagé du pain avec des inconnus, marché sans but, toujours sans un sou. En Inde, j'ai laissé tomber le reste. J'ai vécu comme un sâdhu. Un an sans attaches, sans chaussures, sans nom. Juste moi, les chemins, et ce qu'il restait à comprendre. Pas de grandes théories. Juste l'expérience brute. La boue, la poussière, les silences, les fulgurances. Ce n'est pas une histoire de vacances. C'est un voyage au couteau. Extérieur, mais surtout intérieur.

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Traduction complète en français

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Elle est à toi cette chanson

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m’a donné quatre bouts de bois

quand dans ma vie il faisait froid

……

Georges Brassens

À tous mes Auvergnats.

Toutes les illustrations sont libres de droits et proviennent de

https://commons.wikimedia.org/

Sommaire

Novembre 2024

On the road. 1967-1968

Sahara, nous voilà.

Les choses sérieuses commencent

Petit tour au Maghreb

Cap sur l’Inde

De l’Égypte au Soudan

Du Soudan au Tchad

Tchad et Centrafrique

Nigéria - Gabon et un peu de prison

Du Cameroun au Maroc

Namaste India

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Degemer mat e Breizh1.

50 ans plus tard

Novembre 2024

Je viens d’éteindre la télé. J’en suis encore sous le choc. Non, je n’ai pas rêvé, j’ai bien vu le Sahara inondé ! Il y a même des lacs ! Des rivières et des lacs ! Et, en plus, c’est là où j’ai circulé ! Les dunes, d’où il fallait sortir les camions ensablés, sont inondées…. Et plus au sud, la mosquée de Zinder s’est écroulée. Elle était en terre, comme toutes celles du sahel, puisqu’il ne pleut quasiment jamais.

On vit une époque formidable, comme disait Reiser. Cette année à Delhi, il a fait si chaud que quinze agents électoraux sont morts de chaleur ! Il y a deux ou trois ans, les oiseaux mouraient en vol, toujours à Delhi ! Cette année-là, à Lokarn, mon village au cœur du centre Bretagne, il a fait 42 degrés alors que le même jour, à la même heure, il ne faisait que 37 degrés à Agadez et à Delhi. Et c’était presque le printemps à Bangui, avec seulement 27 degrés.

La température mondiale monte tous les ans. Dès guerres de l’eau ont déjà commencé, et beaucoup d’autres se préparent. Pour de l’eau ou d’autres ressources, vitales pour notre monde moderne.

Et, pendant ce temps, les dirigeants mondiaux se croient encore au 19 ème siècle, avec des guerres pour des histoires de territoires, de frontières ou d’autres raisons plus que douteuses. L’orgueil et la vanité des "grands" de ce monde est toujours le même. Obnubilés par leur propre image, ils ne voient rien venir…

Le temps passe vite, et j’ai pu voir l’évolution de notre vie, à nous les petits blancs.

Quand j’étais gosse, les femmes se jetaient sur le crottin de cheval, laissé par ceux qui tiraient les corbillards. C’était un excellent engrais pour les pots de fleurs.

Le soir on regardait la radio. Plus exactement, on écoutait la radio en la regardant. La télévision a été commercialisée l’année de ma naissance, mais avant que le commun des mortels puisse l’acheter, il s’écoulait du temps. On allait à pied à l’école, quel que soit le climat. Les instituteurs nous donnaient des grandes baffes pour un oui ou pour un non. De nos jours, ils risqueraient presque la prison.

Maintenant tout a changé, y compris les mentalités. Bien entendu, c’est mieux, au point de vue confort. Plus besoin d’aller chercher l’eau au puits, plus de baffes mais des ordinateurs, smartphones etc... Mais, d’autres problèmes sont apparus. Nous sommes plus de huit milliards sur terre. La température augmente tous les ans. Ce qui provoque des dérèglements et des catastrophes naturelles inattendue, comme, par exemple, des inondations monstres au Pakistan et, moins grave mais surprenant, de la neige en Arabie Saoudite.

Le monde a complètement changé sous mes yeux. C’est l’avantage d’être vieux. On voit l’évolution de la vie, de la pensée, et, malheureusement, ça se dégrade.

Mais c’est bien d’être vieux. Pas trop pour le corps, parce qu’il se déglingue comme tous les vieux trucs mécaniques. Par contre, pour l’esprit, c’est excellent. Entre autres, on revoit les moments qui ont le plus compté dans notre vie, avant la mondialisation.

Pour moi, ça a commencé quand j’allais avoir vingt ans...

On the road. 1967-1968

Septembre 1967. J'allais avoir vingt ans quand je suis parti en tant que " beatnik ". Je n’avais pas lu Kerouac, Burroughs ni les autres, mais c’était vraiment dans l’air du temps. Je travaillais dans un studio de postsynchronisation à Paris. C’était une arnaque. J’ai commencé début juillet et fini à la fin août. Le patron faisait le même coup tous les ans. Plutôt que de prendre un extra pour remplacer son projectionniste en vacances, il faisait monter de la "province profonde " un jeune candidat à ce job, en juillet, lui prolongeait la période d’essai début août, sous prétexte qu’il n’y avait pas beaucoup de travail en lui faisant miroiter une vie de rêve et le seize août, il lui disait qu’il ne le gardait pas. Je ne l’ai su qu’après avoir rencontré un vieux projectionniste, en cherchant un autre boulot, dans le quartier latin.

***

Nous somme sous De Gaulle. Les femmes ont le droit de porter un pantalon depuis peu, et encore, pas officiellement. Elles ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire sans l’accord du mari. Elles n’ont pas de droits sur leurs enfants, c’est le père qui doit signer et décider. Elles ont le droit de vote depuis 23 ans. Trois ans avant ma naissance !

La majorité est à 21 ans. Je suis donc encore mineur. L’ambiance est lourde et pesante dans cette France gaulliste. Les églises sont encore pleines. En Bretagne, mon pays, les femmes vont à la messe le dimanche matin et les hommes à la chapelle. C’est-à-dire au bistrot. Les rues sont vides.

Le déshonneur suprême pour un homme, c’est d’avoir les cheveux longs. C’est-à-dire, pour l’époque, pratiquement tout ce qui est plus long que la coupe en brosse. La blague en vogue chez les prolos agressifs et alcoolisés, c’est : ton coiffeur est en grève ?

L’homosexualité envoie pas mal de monde en prison. Bref, la France d’avant 68, est loin d’être gaie. Le racisme est tout ce qu’il y a de plus courant. Même si chez mes parents ce n’est pas du tout le cas, tout le monde considère l’arabe et le noir comme des presque humains. Ce n’est pas méchant, c’est comme ça : il y a d’un côté les blancs supérieurs – surtout les Français et les Anglais, persuadés d’avoir tout inventé en matière d’humanisme et de civilisation – et de l’autre tout ce qui est plus ou moins bronzé.

Le devoir de l’homme blanc, c’est de civiliser les peuples inférieurs. Et parmi ces blancs, le Français est de loin le plus ouvert aux droits de l’homme. En tout cas, il en est vraiment persuadé. Ce qu’il oublie de dire qu’il s’agit des droits de l’homme blanc uniquement, et de préférence parisien. C’est comme ça, pratiquement tout le monde partage cette vision des choses. À droite comme à gauche. Surtout à droite. À gauche pour le bien de l’homme inférieur, quitte à lui imposer le bonheur à coups de baïonnette. La droite est plus vénale mais se cache derrière les valeurs de l’Occident chrétien, bien sûr. Et pourtant la guerre d’Algérie est finie depuis cinq ans, l'Afrique s’est décolonisée, mais ça ne change rien, le Français moyen reste persuadé d’être supérieur. C’est dans son ADN.

On nous élève dans le mythe de la France résistante, en passant presque sous silence que sa politique officielle était la collaboration avec l’Allemagne nazie. La police française est à l’honneur. On parle à peine de sa rafle du Vel d'Hiv et des traques de juifs et de résistants, qu’elle a pourtant mené jusqu’à la veille de la libération de Paris. Les valeurs de cette époque sont quasiment celles de Pétain : Travail, Famille, Patrie. On ne conteste pas, on ne proteste pas, ça ne se fait pas. Point. Celui qui à raison, c’est le chef ou celui qui porte une cravate.

Cette vie ne m’attire pas. Mais pas du tout. Mon adolescence a été pourrie par l’école qui me sortait par les yeux. Elle ne m’intéressait pas. L’école m’ennuyait considérablement. Je n’avais absolument aucune ambition et ne me projetais pas du tout dans l’avenir. Je me réfugiais dans l’écoute quasi-religieuse du rock ‘n roll, avec Gene Vincent, pour la musique, et je me politisais avec Léo Ferré, pour les paroles.

j’ai quand même fini par obtenir un BEPC et un CAP d’opérateur-projectionniste. Et voilà que je me fais arnaquer à mon deuxième boulot. J’avais travaillé six mois dans un cinéma en Bretagne, à Rennes, juste avant.

La vie qui s’annonce pour moi ne m’intéresse pas du tout. J’ai envie de voir le monde. J’ai surtout envie de rencontrer des gens différents du Français moyen, de quitter cette France triste et étriquée. Je sens que je dois trouver quelque chose. Ma propre vie. Moi, tout simplement. Il faut que je me débarrasse de toutes ces âneries qu’on m’a fourré dans le crâne en profitant de ma jeunesse. Je n’ai aucune envie d’avoir une " bonne situation ", ni une mauvaise non plus, d’ailleurs. Je n’ai absolument pas envie de devenir médecin ou prof, pas plus que d’être maire ni même riche.

Autre chose m’attend, je ne sais pas quoi, mais je crève d’avance de rester vivre dans cette France grise et mesquine d’avant 68, de me marier, d’avoir des gosses, de faire construire et d’attendre la retraite. C’est sinistre.

Vers la fin août, alors que mon préavis court toujours, je fréquente le soir les escaliers de la butte Montmartre, sans trop comprendre ce que font ces gens de tous les pays, assis sur les marches, sinon qu’ils voyagent beaucoup et sont contents d’être ensemble.

J’ai déjà entendu parler de beatniks mais pas encore de hippies. On doit en parler un peu à la télé, sans doute, mais à cette époque tout le monde n’a pas la télé, surtout pas les gars de vingt ans. Bien sûr, il y a les Beatles, Antoine et ses élucubrations, mais ça ne touche pas grand monde en dehors de Paris et des milieux favorisés des grandes villes de " province ". Je vois de temps en temps des fils à papa en chemise à fleurs, avec une marguerite dans les cheveux longs. Ils sont bien propres sur eux. Ils essayent de copier les Américains et parlent de paix et d’amour, sans que leur pays soit en guerre. Pour moi ce sont des snobs et ça ne m’attire pas du tout. Par contre, ce qui m’intéresse le plus, c’est d’avoir affaire à des non-francophones.

Au début j’ai un peu de mal avec l’anglais, mais j’arrive à me faire plus ou moins comprendre. Je n’étais pas trop nul dans cette matière à l’école, malgré la succession presque ininterrompue de profs totalement incompétents en pédagogie. Ils nous enseignaient l’anglais en français ! Je compensais par l’écoute des classiques du Rock 'n Roll. En seconde, ma prof d’anglais me demande, sérieusement, si j’avais été élevé aux USA. Ça, ça m’aurait plu…

Un soir, je ramène dans ma chambre meublée une dizaine de personnes qui ne sait pas où dormir. Parmi eux, un grand maigre est un adepte d’un médicament, des amphétamines utilisées pour les désintoxications alcooliques particulièrement difficiles. C’est aussi le secret des exploits cyclistes de l’époque. C’est aussi ce qui tuera, la même année, Tom Simpson sur le tour de France.

Il me propose une injection et j’accepte. Je n’ai même pas fumé un joint de ma vie et je m’apprête à passer directement dans la cour des grands, avec une espérance de vie aléatoire. Je suis prêt, le garrot en place, les veines gonflées. Prêt à commettre la plus grosse stupidité de ma vie. Et au moment précis où le grand maigre va m’enfoncer son aiguille dans le bras, quelqu’un frappe à la porte. J’enlève mon garrot et vais ouvrir. À ma grande surprise, c’est Bernard mon ami d’enfance qui avait été obligé, lui aussi, d’aller travailler à Paris. Je laisse tout le monde en plan, dans ma chambre et pars avec lui, faire la tournée des bars du coin. Je n’oublierai jamais cette troublante coïncidence. Il m’a sauvé la vie sans le savoir ou, au minimum, il m’a évité de devenir junky. J’en suis persuadé.

À la fin du mois d’août, je pars vers Amsterdam avec un gars rencontré au Sacré-Cœur. Il est content de m’initier à la route, probablement aussi parce que je pars avec ma dernière paye. Ça ne me dérange pas, j’ai l’intention de tout claquer le plus vite possible et d’être vraiment pauvre.

En fait, je ne vais pas en Hollande, et je m’arrête à Anvers où je traîne lamentablement au Muse. C’était un café, bien connu du petit monde marginal qui se développe depuis quelques années. Il appartient à des Turcs et est fréquenté quelques fois par Ferré Grignard, une star de l’époque.

Au bout de quelques jours, je me fais expulser avec une dizaine d’autres ressortissants français. C’est l’occasion de découvrir les joies de la garde à vue et ma première expérience de prison, puisque l’expulsion prendra deux jours. Nous passons la nuit dans celle de Moons. On dort à sept dans une pièce avec trois lits superposés. On nous met donc des matelas par terre.

Ferré Grignard

À peine revenu à Paris, je traîne chez Popov, rue de la Huchette, à Saint-Michel où on peut passer la journée devant un petit rouge à 30 centimes. C’est un Russe Blanc d’environ 70 ans qui tient son troquet avec sa fille. Tous les routards de passage à Paris viennent déposer leurs sacs à dos dans l’arrière-salle. Les flics débarquent jusqu’à quatre fois par jour pour contrôler les papiers. Heureusement, un flic du commissariat prévient Popoff avant, ce qui laisse le temps de s’organiser.

Mouna

C’est l’époque des farfelus à Saint-Michel et Saint-Germain : Il y a surtout André Dupont dit Aguigui Mouna. Mouna est un ancien restaurateur qui publie un journal vendu à la criée par les beatniks et étudiants fauchés, ils touchent un pourcentage sur les ventes.

Il y avait une différence entre les voyageurs et ceux qui ne bougeaient pas de leur bled. On les appelait les zonards, avec un léger mépris. Les zonards passaient leur temps à chercher de l’argent. Vivre à Paris sans travailler devait être un problème.

Un jour, un vague copain, un peu bizarre, me demande de l’accompagner chez Simone de Beauvoir où se trouve aussi J.P. Sartre. Le copain est venu pour réclamer du fric que Sartre lui devrait. Ils n’ont pas l’air d’accord et Sartre a l’air bien embêté. Finalement Il me demande de faire sortir le copain qui est quand même dans un drôle d'Etat. Il lui donne un billet de 100 francs, pioché dans sa poche de veste extérieure posée sur le dossier d’une chaise, pour aider au départ. C’était la première fois que je voyais quelqu’un ranger ses billets dans ce genre de poche. Ça devait être de la petite monnaie pour lui.

La vie est dure à Paris, sans un sous et sans connaître qui que ce soit. La nuit, je marche aux halles pendant des heures, et à l’ouverture du Métro je fonce avant que le poinçonneur ne commence à bosser. Et je dors sur un banc dans une station tranquille. D’autres fois, je monte au dernier étage d’un immeuble1 et je dors sur le palier. Tout ça, bien sûr, sans sac de couchage ni quoi que ce soit d’autre.

Je fais un peu la manche, mais je déteste ça et je m’arrête dès que j’ai de quoi m’acheter une baguette de pain. Les jours de chance, je m’achète un sandwich tunisien, un vrai régal. Mais cette vie ne me plaît pas du tout, alors, très rapidement je décide de reprendre la route.

Au début, je me déplace en stop, en général avec une guitare, à travers la France, l’Italie, la Suisse et la Belgique. Je ne connais que quelques accords et je suis incapable de l’accorder réellement bien, mais ça fait partie du folklore, même si je casse les oreilles de bien des gens.

J’avais acheté, avant de partir un sac à dos et un sac de couchage. Je les avais trouvés aux puces de Saint-Ouen. Il régnait une ambiance bizarre. Tous les vendeurs étaient agglutinés autour des postes de radio, l’air graves, mais je n’entendais pas ce qu’il se passait. Bien plus tard j’apprenais qu’il s’agissait de la guerre des 6 jours entre Israël et les pays arabes.

Un sac de couchage, c’est confortable et un peu encombrant, mais en Europe, c’est indispensable. Une des premières nuits, j’étais en pleine campagne quelque part en France. Il ne pleuvait pas et je décidai de dormir dans un champ, ou plutôt une prairie, juste à côté de la route. Au milieu de la nuit, alors que je dormais profondément, je sens comme une respiration à côté de ma tête. Comme ça ne pouvait pas être une compagne, je regarde et je découvre un cheval qui devait se demander ce que je pouvais être. Notre histoire s’arrête là, car il s’en va. Et je me rendors, tout content de cette rencontre.

Il m’arrive un tas d’aventures avec ceux qui me prennent en stop. Ça va du gars qui ne sait pas conduire et qui est visiblement atteint de problèmes psychiatriques – heureusement les flics l’arrêtent avant qu’on ne se tue, au papy complètement bourré qui monte de Nice à Paris pour flinguer son gendre. Il me montre son pistolet et son chargeur garni dans sa boite à gants.

Je traîne un peu partout : à Paris, à Bordeaux, à Dijon, à Rome, à Positano, Neuchâtel… Quand je me plais quelque part, je reste, et quand je ne me plais plus, je m’en vais. Je fais la connaissance des asiles de nuit, municipaux ou religieux. J’y rencontre tout plein de clochards et des anciens légionnaires bien secoués par la guerre d’Algérie.

Dans l’un de ces asiles de nuit, je découvre un business qu’un des clochards a mis au point : il épluche une orange et revends 10 centimes chaque tranche à ses collègues. Il faillait y penser !

Je suis un débutant, je ne connais rien. Je ne connais pas les bons coins, les endroits où je vais trouver des gens sympas. Je me fais contrôler par les flics – ou gendarmes – à longueur de temps quand je fais du stop. Ils appellent le fichier central pour savoir si je suis recherché.

Je commets des petits larcins de temps en temps à contrecœur, en fonction des copains que j’ai. Je n’aime pas voler, mais je me laisse entraîner quelques fois. Les larcins en question sont quand même très rares et très minables. Genre camembert dans une épicerie, arnaque au faux haschisch à base de bouillon Kub, arnaque au faux LSD sur buvard etc … Je laisse mes empreintes et mes photos dans plus d’un commissariat. La routine.

La grande blague des flics quand on arrive au commissariat pour contrôle d’identité c’est : " vivement l’année prochaine qu’on ait les tondeuses. "

Quelques fois je rencontre des collègues aussi dépenaillés que moi. Autour d’un joint, nous nous racontons nos " aventures ". Istanbul revient sans cesse comme un lieu paradisiaque.

A Marseille, je me fais un copain : Claude. Il chante ses propres chansons en s’accompagnant à la guitare. On squatte un grand immeuble boulevard de Strasbourg avec une dizaine d’autres routards. Un jour, Claude et moi, nous décidons de partir pour Istanbul. Mais nous avons un problème : ses fringues sont au pressing et il n’a pas un sous pour les récupérer. Alors il lui vient une idée de génie : on va piquer un autoradio dans une voiture et le revendre rue des Chapeliers où se tient une petite foire aux voleurs, tolérée par la police.

Personnellement ça ne me plaît pas du tout. Non, ce n’est pas une question de morale — je me réfère à Proudhon pour sa formule " la propriété, c’est le vol ", dans ces cas-là — mais la trouille de me faire prendre. Mais, j’y vais quand-même. Stupidemant.

Pas de surprise, une voiture de flics en maraude nous prend en flag. Le butin est impressionnant : une couverture, un Sandow, une paire de gants et un tournevis. Voleurs minables, butin minable mais sanction correcte : trois mois fermes. Pas mal pour des débutants ! Nous n’avions même pas d’avocat ! Je ne reverrai Claude que le jour de notre libération. Il ne s’est pas attardé, il est retourné chez ses parents. A Marseille !

J’aurais dû me méfier : un routard qui met ses affaires au pressing !!!

Les Baumettes

La prison, faut aimer. D’accord on est nourri et logé, mais on est trois par cellule 23 heures sur 24. Et honnêtement, la plupart des jeunes détenus sont vraiment cons. Très cons. Et vantards. Ils sont tous des Al Capone. Aucun d’entre eux ne s’est fait prendre par les flics, ils ont tous été " donnés. " Ils parlent tous de faire la peau de celui qui les a balancés.

Dans ma première cellule, je tombe sur deux super gangsters de mon âge ayant une conception différente de l’honneur du Milieu. Il y en a un qui vante les mérites du proxénétisme et l’autre la morale des braqueurs. En réalité le premier est tombé pour viol et le super-braqueur, pour vol à la roulotte, comme moi. Les discussions sur la moralité du braqueur et celle du proxénète me lassent très vite.

Heureusement le procès vient rapidement. Claude et moi, on prend nos trois mois en cinq minutes. Il faut dire qu’il y a du monde et que sans avocat, qu’on avait pourtant demandé, ça va plus vite.

L’avantage, c’est que je change de cellule à mon retour. Cette fois-ci les deux occupants, de mon âge aussi, sont des durs de durs. Le plus jeune " cassait du pédé " dans les toilettes publiques et l’autre avait voulu régler un différend avec son patron à coup de barre à mine un soir où il avait poussé le pastis un peu loin.

Mes colocataires ont mis au point un système pour désigner celui qui est de corvée, chaque semaine, pour laver le sol et les toilettes2. On joue au poker avec des allumettes et le perdant est de corvée. Au début, je suis d’accord mais curieusement c’est toujours moi qui perds. J’en fais la remarque mais ça ne plaît pas. Je sens que les choses vont se gâter. Je préfère demander au directeur de la prison de me changer de cellule. Je lui écris et je n’ai pas à attendre longtemps. Il me reçoit avec un grand sourire et m’annonce que je vais être content : il m’a mis avec des antimilitaristes !

Effectivement, ça me plaît. Mais, relativement quand-même. Il y a sans doute différentes catégories d’antimilitaristes. Ces deux zigs sont plutôt du genre crétin. Le premier est là pour avoir tabassé un lieutenant, un jour où il était fin-saoul. L’autre pour désertion. Pas dans le genre Boris Vian, mais plutôt petite frappe sensible qui veut retourner chez sa mère. Ils font des pompes toute la journée entre deux coups de peigne.

Une nouveauté quand même, c’est la possibilité de travailler dans un atelier, histoire de s’occuper et d’avoir un pécule à la sortie. On lime les bavures sur des voitures miniatures qui sortent des moules. On est payé à la pièce. Au sac plus exactement. Chacun a dix minutes pour fumer une cigarette. Le maton de garde n’a rien de méchant.

Il court des rumeurs bizarres. L’une d’entre elle dit que Donovan en chantant Mellow Yellow, nous incite à fumer les peaux de bananes séchées. L’effet serait le même que celui du haschich. Très connement, j’étale des peaux à sécher au soleil sur le bord de la fenêtre et je les fume. Évidemment ça n’a rien donné. C’était juste ridicule.

Et puis un jour, une nouvelle nous parvient. On ne peut plus faire entrer de journaux ni de magazines. On trouve ça bizarre. Deux jours plus tard une autre beaucoup plus déplaisante : on ne peut plus commander de tabac. Heureusement, les deux " antimilitaristes " gardaient, dans une boite de conserve, tous leurs mégots.

Quelques jours plus tard, on finit par demander au maton de l’atelier, ce qui se passe. " Rien, il y a juste une grève générale illimitée." Il appelle ça rien ! On est en plein mois de mai 1968 !

Même les meilleures choses ont une fin, dit-on. Je sors début juin. Après avoir revu mes copains de Marseille, je remonte en stop vers Paris. A Auxerre, je reste coincé trois jours à la sortie de la ville. Les gens du coin me regardent d’un sale œil. Il y a des affiches partout montrant des manifestants en train de couper des platanes parisiens pour les mettre sur les barricades. En gros caractères on peut y lire : " ce n’est pas en coupant les arbres qu’on récolte les fruits. "

Finalement, au bout de trois jours je décolle. J’arrive à Paris et je vais sur les quais de la Seine. A Saint-Michel il y a plusieurs camions de CRS. Un groupe d’étudiants enjoués va à leur rencontre. L’un d’entre eux me dit de les rejoindre, ils vont leur lire de la poésie. Ça ne me branche pas et je décline l’invitation. Assis sur mon sac de couchage, j’apprécie intensément la liberté. Je me rends compte que le mot que j’aime le plus dans la langue française est justement celui-là : liberté. Ça fait un bien fou de le découvrir.

C’est aussi l’époque de Michel Corringe qui chante "la route".

Oh, bien sûr, j’ai souvent faim et froid

J’ai envie de m’arrêter parfois

Mais la route m’entraîne toujours

Désir de concrétiser un symbole

De posséder l’unique beauté

Que l’on nomme Liberté.

1 Il n’y avait pas d’interphone à l’époque, il fallait crier un nom devant la loge du gardien.

2 Le mot est un peu pompeux.

Sahara, nous voilà.

Quelques mois plus tard, après être repassé une ou deux semaines chez moi voir mes parents, qui maintenant comprennent mon point de vue – même si mon père doit se forcer un peu quand même – je décide d’aller en Afrique.

J’avais traîné un peu à Rennes, où je m’étais fait quelques copains. Il n’y avait pas de haschisch, alors on utilisait des produits en vente libre dans les pharmacies. Ce n’était pas particulièrement bon, mais, ça m’a permis de fait quatre dessins, "abstraits", puisque je n’ai aucun talent. J’avais été marqué par les étudiants des beaux-arts parisiens, qui faisaient des "craies3" sur les trottoirs. Je m’étais dit, que c’était un bon moyen de survivre. Je les ai gardés soigneusement, pendant longtemps. Ils étaient affreux, mais bon, c’était mieux que rien.

Partir pour l’Algérie n’a rien à voir avec partir pour Istanbul, mais j’ai envie de découvrir le monde, de quitter l’Europe. J’en ai marre des contrôles de flics, des beaufs qui nous traitent de tous les noms, parce qu’on a les cheveux longs4. J’ai envie de voir autre chose, d’autres gens, d’autres cultures. Dans mon passeport, j’ai un billet de 100 francs que ma mère m’a donné en douce avant mon départ.

Avec ça, j’ai juste de quoi prendre le bateau de Marseille à Skikda.

Le bateau est bondé d’Algériens qui rentrent au pays. Arrivé au port, dans le grand hall de débarquement, je vois une file d’attente de plusieurs centaines de passagers qui doivent déclarer l’argent qu’ils apportent à leurs familles. Je suis bien embêté car je n’ai pas un centime et je n’ai aucune envie de faire la queue.

Un peu à l’écart, un gros flic souriant, en uniforme, le fusil à l’épaule, surveille le bon déroulement des formalités avec une certaine bienveillance. Je vais le voir et lui explique que je n’ai pas d’argent. Sympa, il me fait passer la douane sans faire de déclaration.

J’en suis ébahi. Les flics français pourraient prendre des leçons. Et puis, je me retrouve dehors. Il fait un temps magnifique, bien qu’on soit en hiver. Il neigeait à Marseille avant que je parte.

Je prends la direction de Constantine et lève le pouce. Aussitôt trois voitures s’arrêtent. Je n’avais jamais vu ça ! Ne voulant vexer personne, j’hésite un peu, mais finalement, je prends la première qui s’est arrêtée.

A Constantine, je décide d’exposer mes dessins sur une place assez importante. Une foule de jeunes s’assemble et je discute avec eux. Ils me donnent ce qu’ils peuvent pendant que je finis d’écrire un magnifique " aidez-moi à continuer mon voyage " tout en couleurs. Il n’y a que ça qui est à peu près beau dans ce que j’expose. Mais, je n’ai pas le temps de finir, deux flics débarquent et me disent de ramasser mes affaires et de dégager. Ce que je fais sans émotion particulière. Ce n’est pas la première fois qu’on me vire.

Je n’ai pas le temps d’aller loin car les jeunes se bousculent presque pour m’inviter chez eux. Ils m’expliquent que c’est un devoir pour les musulmans d’aider les voyageurs. Je passe plusieurs jours à aller d’une famille à une autre. Je vois tout le monde, les cousins, les oncles, les grands-parents… Partout l’accueil est génial. Je déplore quand même, intérieurement bien sûr, de ne voir pratiquement que des hommes. Les femmes sont un peu trop discrètes.

Je découvre aussi la signification du rot. Mon père qui a passé huit ans au Maroc dans la " coloniale " m’avait dit que c’était poli de roter après un bon repas. En fait, ça signifie : " j’ai assez mangé, grâce à Dieu. " Donc, les familles qui m’accueillent me donnent à manger jusqu’à ce que je rote naturellement. Je finis par comprendre, au bord de l’indigestion. J’aurais dû le simuler !

Une chose m’intéresse beaucoup c’est leur perception de la guerre d’Algérie. Ils m’en parlent sans problème et je constate qu’ils n’en veulent pas aux " roumis5 ", malgré ce que nous leur avons fait subir. Il n’y a aucune rancœur. Ils sont surtout intéressés par la France. Leur rêve c’est d’aller y vivre. Ceux qui reviennent aux pays avec la fameuse 404 blanche sont considérés comme des héros. Ils ne font aucune allusion au racisme bien réel qui existe à l’époque.

Constantine

Quand je quitte Constantine, je reprends le stop, et boum, encore deux voitures qui freinent brutalement. C’est le pays idéal pour un auto-stoppeur !

A Alger, devant la poste centrale, je fais la connaissance d’un Allemand très sympa. Il s’appelle Rudy. Il parle assez bien français. Il est comme moi, c’est-à-dire : complètement fauché. Il a une guitare. Il est parti sur la route sans trop savoir pourquoi. Il se laisse porter par les événements. Nous passons quelques jours à faire des " craies " pas très loin de la grande Poste. Ça marche très bien. Même les mendiants, dont un aveugle, tiennent à nous donner quelque chose. Nous refusons, bien sûr, mais ils insistent lourdement. Nous finissons par accepter, pour ne pas les vexer.

Pour se loger, nous n’avons que l’embarras du choix. Tous les jeunes, des étudiants, en général, nous invitent. L’hospitalité n’est pas une légende en Algérie. Ça doit leur faire tout drôle quand ils viennent en France.