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Dans
À mains nues, Amandine Dhée explore la question du désir à la lumière du parcours d’une femme et de ses expériences sexuelles et affectives. Comment devenir soi-même dans une société où les discours tout faits et les modèles prêts à penser foisonnent ? La narratrice revisite toute sa vie, de l’enfance à l’âge adulte et se projette à l'âge de la vieillesse.
La réflexion féministe apparaît à chacun de ces âges de la vie.
Amandine Dhée poursuit ainsi la réflexion entamée en 2017 avec
La femme brouillon sur la représentation des femmes dans l’imaginaire collectif et leur émancipation.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Amandine Dhée est écrivaine et comédienne. L’émancipation, notre rapport à autrui et à notre environnement de vie sont les thèmes récurrents qui marquent son travail, distingué par le prix Hors Concours pour
La femme brouillon en 2017.
Son besoin d’exploration des formes l’amène régulièrement sur scène pour partager ses textes lors de lectures musicales ou encore pour y interpréter un rôle dans l’adaptation de ceux destinés
au théâtre.
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Seitenzahl: 99
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Je ne l’ai pas beaucoup vue, ce soir. Mon amie s’est réfugiée dans la cuisine, elle donne un coup de main, prépare des bricoles. Elle peine à se mêler aux discussions, trop pleine de sa nuit. Elle n’en est pas revenue. Je la rejoins. Elle me dit son élan et ce qui se passe quand l’autre répond, la faim partagée. Elles ont fait l’amour toute la nuit et son corps est resté là-bas, quelque part sous les draps. Deux corps peuvent ça. Se rencontrer, faire l’amour comme des dingues. Que ce soit joyeux, généreux, évident. C’est rare, et ça la chamboule, cette magnifique histoire de cul. Entorse au réel, sursis. Je recueille son miracle.
Nos sourires.
Et soudain, ça me manque. Ça me manque d’avoir mal au ventre et jusqu’au bout des doigts pour quelqu’un. Vivre cette surprise des corps. Les hésitations remuent, les vieilles questions se radinent. Je pense au petit qui dort à l’étage, j’entends le rire de mon compagnon depuis la terrasse. Est-ce que ça lui manque à lui aussi ?
Évidemment, sur le papier, on est tous d’accord. On ne veut pas vivre comme nos grands-parents, nous jurer fidélité avec des tremolos dans la voix et signer pour trente ans d’exclusivité sexuelle. Non, on ne veut pas posséder l’autre, quelle idée mesquine. Pas question non plus de verser dans cette banale hypocrisie, prétexter des réunions tardives pour baiser ailleurs. On veut de la transparence, nous, de l’honnêteté. Assumer nos désirs, faire le deuil de la fusion et de l’amour romantique, être adultes, enfin !
La solution est connue, bien sûr. Elle s’appelle le couple libre.
Ce n’est pas compliqué, il s’agit de s’organiser. D’appeler un chat un chat, de distinguer le couple, les plans cul, et de s’autoriser les deux. Dialogue, pragmatisme, google agenda. Cette sexualité 2.0 me fait envie, soudain.
Il paraît que certains couples se disent tout. J’imagine les discussions une fois de retour au bercail, Tiens, c’est sympa d’avoir pensé aux croissants, alors tu as passé une bonne soirée, ah oui, c’est vrai qu’elle est super cette fille, mon poussin mange proprement s’il te plaît, tu mets des miettes partout là, et samedi prochain, tu te souviens que je couche avec David, on a eu un mal fou à trouver une date, nous deux on peut se retrouver mercredi soir, j’irai au badminton juste avant, demain il faut absolument racheter des BN, tu sais ceux à la fraise qui sourient, et au fait, à quelle heure nous attendent tes parents ce midi ?
Si seulement j’en étais capable.
À vrai dire, je rencontre plus de gens qui triturent ces questions que de gens qui incarnent sereinement cette liberté. J’ai l’impression que les homos s’en sortent mieux, moins écrasés par ces normes, obligés qu’ils sont de s’inventer. Mon amie se moque de mes fantasmes d’hétéro. Et puis on les connaît celles et ceux qui sous un noble « Tu ne m’appartiens pas » vont niquer dans tous les sens pendant que l’autre remâche son chagrin et serre les dents.
On les connaît celles et ceux qui angoissent tellement de découvrir que l’autre est aussi nul que merveilleux, aussi merveilleux que nul, qu’ils préfèrent s’éloigner tant qu’il rutile. Oui, le couple libre. L’obscure clarté.
Je sais qu’il existe aussi le polyamour, mais à vrai dire je me demande comment les gens se débrouillent pour vivre plusieurs histoires d’amour à la fois. Sans vouloir paraître terre-à-terre, je ne sais pas où ils trouvent le temps, tout simplement, moi qui ne parviens pas à aller deux fois par semaine au yoga.
J’oscille. À l’heure du libéralisme à tout crin, je fais preuve d’une grande maturité en choisissant de n’aimer qu’une seule personne dans la durée, je vais à contre-courant de la société de consommation, je suis formidable. Ou bien, après avoir tant œuvré à mon émancipation, je me suis coincée dans une institution de poche : le couple. Mes choix tiennent-ils de la sagesse ou de l’obéissance ?
Je partage mon désarroi avec mon amie. Je comprends tes doutes, dit-elle. Mais toi, tu as la stabilité.
Et toutes les deux, on sait ce que ça veut dire. Elle aussi vient d’une famille à trous, et elle sait comme c’est bon, à un moment, de trouver un endroit à soi. Elle aussi a envie de s’enraciner, et pourquoi pas, d’élever un enfant. Une forme de routine peut être désirable, car c’est depuis cet ancrage que l’on peut se déployer, prendre des risques. Personne ne veut jamais de routine, pourtant. Les gens se mettent en couple, font des courses ensemble, habitent la même maison, dorment l’un à côté de l’autre, font des enfants, achètent des peignoirs en éponge, et ils pestent contre la monotonie. Moi, j’en veux bien. Gamine, j’en rêvais, d’avoir des murs qui tiennent. Bon an mal an, j’ai réussi à construire quelque chose, et ce n’était pas gagné. Tel un vétéran de guerre, j’aimerais brandir médailles et cicatrices. Je me suis battue, moi madame, pour cette stabilité ! Je suis fière d’apprendre à aimer, et tant pis si j’ai des allures de bible ou de chanteuse de variété. Ce n’est ni du couple ni de la vie de famille dont j’ai assez, c’est simplement moi que je cherche.
Soudain, j’ai envie de retourner vers la petite fille que j’ai été, rendre visite à l’adolescente et à la jeune femme qui furent moi. Tenter de comprendre, mesurer le chemin parcouru, retrouver la joie, la colère et le chagrin de ces années-là. Et renouer avec un autre moi qui, parfois, aurait mal au bout des doigts.
Elle est assise à ses côtés sur le muret de la cour de récréation, à l’abri du regard des adultes. Toute la classe s’agglutine autour d’eux. De toute façon, sans spectateurs, à quoi bon relever un tel défi : fourrer sa langue dans la bouche d’un autre ? Elle prend une grande inspiration et, n’écoutant que son courage, elle plonge dans Sébastien. C’est chaud, humide, doux et dégueu. Commentaires techniques, rires et frissons de dégoût dans l’assemblée. Au bout d’une minute et vingt-neuf secondes, selon le décompte des camarades, ils s’arrachent l’un à l’autre et reprennent leur souffle comme deux sportifs de l’extrême. Chacun ensuite repart de son côté, auréolé de cette gloire : l’avoir fait. Il ne leur vient pas à l’idée de rester plus longtemps ensemble.
Non. L’intimité, la vraie, c’est avec Mélissa. La façon dont elle remonte son pantalon de jogging laisse apparaître la forme de son sexe, c’est à la fois ridicule et joli. Elle a tout le temps envie d’être avec elle, de se confondre avec elle. Parfois, souvent, quand elles sont seules dans sa chambre, elle soulève son pull et s’allonge contre Mélissa. Elle frotte ses seins contre sa peau et attend le feu. Un disque vinyle chante Besoin de rien, envie de toi. C’est mieux que les galoches avec Sébastien, mieux que son cousin qui plaque ses couilles molles contre ses fesses pour faire han han. Si quelqu’un monte, le grincement des marches de l’escalier les préviendra à temps. Elles se décolleront à toute vitesse et s’assoiront devant leurs manuels scolaires déjà ouverts à la leçon du jour.
Elle s’espère en princesse. À Noël, elle reçoit une robe bleue en tissu synthétique, le genre qui arrache la peau en cas de brûlure, et son ombrelle assortie. Elle se regarde longtemps dans le miroir, priant pour que la magie opère. Dans ses yeux, une ombre. Quelqu’un va-t-il découvrir l’arnaque ?
Il ne fait aucun doute que, plus tard, elle aimera un garçon. Elle se souhaite un mariage et beaucoup d’enfants. Dans une célèbre émission dont elle ne manque aucun épisode, les candidats au mariage évoluent sur un manège en carton-pâte, rythmé par un air d’accordéon. Grâce à d’habiles questions, ils espèrent trouver l’âme sœur. Aimes-tu cuisiner ? Es-tu bricoleur ? Es-tu coquette ? Clou du spectacle quand l’animatrice fait coulisser le pan de mur qui sépare les deux candidats, qu’ils se découvrent mutuellement et poussent des cris de joie ou d’effarement, on ne sait pas bien.
Elle ne rate aucun épisode de Princesse Sarah, les aventures d’une jeune domestique dans un pensionnat de filles. Adepte précoce du sado-masochisme, Sarah essuie à longueur d’épisodes les brimades des supérieures et les humiliations des riches petites pensionnaires. Elle reste douce et calme en toute situation. Quand elle subit une injustice vraiment dégueulasse, ses yeux se remplissent d’eau. Mais toujours, le courage et la dignité. Elle en sera d’ailleurs récompensée au 444e épisode, quand, s’avisant de sa fortune, la directrice l’autorise à intégrer le pensionnat et à devenir à son tour une petite garce privilégiée.
Dehors, elle apprend à être sur ses gardes, à se méfier des hommes méchants, et encore plus des gentils. Elle est du côté des espèces protégées donc menacées. C’est bien connu, les princesses n’ont ni flingues ni super-pouvoirs. On ne zigouille pas des dragons avec une ombrelle.
Plus tard, elle est d’accord pour être sa mère. Elle se jette dans son image et elle y est bien. Sa mère a des amoureux, elle en parle les yeux brillants, elle ne dit pas faire l’amour, mais faire un câlin. Elle a un air spécial en disant ça, des points de suspension qui donnent envie. Le soir, devant la télévision, elle masque les yeux de sa fille pendant les scènes de sexe. Heureusement, elle se fait parfois piéger par le scénario, comme cette fois où un personnage secondaire arrache fougueusement le short et la culotte de Nicole Kidman au cours d’une étreinte passionnée. C’était sûrement une vieille culotte, commente sa mère, un peu gênée.
Mais son bonheur a un revers, aussi décisif que le scratch de ses baskets. Quand sa mère a picolé, elle chiffonne tout et elle détruit ce qui les tient. Ces soirs-là, la petite fille a assez de rage pour étrangler à mains nues une demi-douzaine de dragons et en faire des sacs à main.
Pendant la récréation, un des ses passe-temps favoris consiste à inventer avec Mélissa des scénarios érotiques qui mettent en scène leur instituteur bien-aimé du cours préparatoire. Dans leurs fantasmes, Monsieur Bachelet les convoque, se fâche, les déshabille, les punit et les caresse. Elles peaufinent leurs mises en scène et rient sous cape, tandis qu’à l’autre bout de la cour, Monsieur Bachelet leur sourit avec bienveillance.
Inutile de le nier, nous sommes devenus ce que j’ai fui : une famille. Presque sans faire exprès. Passer du couple à la famille est une question d’amour et d’horaires. Depuis l’enfant, nous vivons un véritable redressement chronologique. C’est nous, là, dans la marée de vélos, poussettes, trottinettes, matin et soir, du lundi au vendredi, comme des millions d’autres parents. C’est nous le petit pain après l’école, c’est nous le mercredi, c’est nous la varicelle, c’est nous les lego, c’est nous les vaccins, c’est nous les bisous mouillés, c’est nous les milliers de lessives. C’est nous ce quotidien qui nous leste, nous fatigue, et nous offre l’occasion d’être heureux en cherchant le bonheur de quelqu’un d’autre.
Les fenêtres de temps ont rétréci. Bien sûr, on veut tout. Ne pas tourner le dos au politique sous prétexte de famille, faire un travail qui a du sens, gagner assez d’argent pour repousser l’angoisse, et bien entendu de la lenteur pour l’enfant. Tout se contredit absolument, tout le temps. S’agiter pour exister, on n’y échappe pas plus que les autres. On pique des crises d’agendas. Le temps du couple devient la variable d’ajustement.
