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Si Remmer avait cru qu'il y serait tout autant en son absence que s'il y avait été réellement, il ne s'était pas trompé. Était-ce cela l'au-delà ? À moins que le souvenir soit une essence qui ne périt pas et reste planer sur nous et sur notre ombre, attachée aux lieux sensibles, au retour des saisons, aux atmosphères.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Nicole Verschoore, née à Gand en Belgique, est docteur en philosohpie et lettres. Boursière du Fonds national belge de la Recherche scientifique et assistante à l'université de Gand, dès les années soixante-dix elle opte pour la presse quotidienne et publie toujours, entre autre, dans la
Revue générale.
À Paris,
Nicole Verschoore obtint pour son premier roman
Le Maître du bourg (Gallimard 1994) le prix franco-belge de l'Association des Écrivains de langue française et, en mars 2008, à Bruxelles, le prix Michot de l'Académie royale de langue et littérature françaises pour sa trilogie
La Passion et les Hommes (Le Cri).
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Seitenzahl: 121
Veröffentlichungsjahr: 2021
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AINSI DONC, UNE FOIS ENCORE
Du même auteur
chez le même éditeur
Les Parchemins de la tour, roman, 2004
Le Mont Blandin, roman, 2005
Vivre avant tout !, nouvelles, 2006
La Charrette de Lapsceure, roman, 2007
L’Énigme Molo, nouvelles, 2009
Autobiographie d’un siècle, roman, 2010
Les Inassouvis, roman, 2013
chez d’autres éditeurs
Le Maître du bourg, Gallimard, 1994 (rééd. 2000)
Nicole Verschoore
ainsi donc,
une fois encore *
* D’après le titre du livre de Paul Claudel, Ainsi donc encore une fois, Gallimard, Paris, 1940.
roman
Il s’agit ici d’une version revue et augmentée de celle parue dans le recueil de nouvellesVivre avant tout !(Le Cri, 2006) sous le titreRemmer.
www.lecri.be [email protected]
ISBN 2-8710-6789-4
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
En couverture: Arcadi I (photo © Anne-Catherine Labrique, 2012)
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Lorsque dans mon entourage immédiat l’énervement et la mauvaise humeur dépassent le plafond de ma résistance, je me retire pendant quelques jours. J’oublie que je suis une épouse et une mère. J’emporte papiers et téléphone et me terre dans un petit bureau au rez-de-chaussée d’une ancienne maison bourgeoise à l’entrée du centre-ville, derrière un atelier désaffecté dont la porte cochère assure à ma voiture, le long du trottoir, un emplacement de stationnement réglementaire à durée illimitée. Moi aussi, je peux rester ici pour une durée illimitée. La perspective est tonique. Avant même d’y retourner, savoir que le refuge existe et que je trouverai la paix lorsque je n’en pourrai plus, fortifie sensiblement mon endurance dans certaines situations moins privilégiées. Ma fuite est préparée, je vis en état d’alerte, toutes tâches accomplies, sauf celles que j’emporterai. De sorte que la conscience du sursis ne me quitte plus. Elle s’est étalée sur tout ce que je fais et ce que je pense. C’est extrêmement salutaire : je me suis débarrassée de l’illusion que la vie était un fleuve sur lequel on navigue, sachant à peu près où l’on veut aller, tout en partageant avec l’équipage le plaisir de l’effort et la perspective du but à atteindre. Pour la jeune femme qui se marie, l’équipage c’est la famille, et le but, le bonheur des siens. J’ai donc également lâché le deuxième composant de l’illusion, celui du partage. Ce dernier élément fut tenace, le partage ayant fait partie de l’image du bonheur que je m’étais créée.
Préparer une fuite ou une retraite vous apprend par la pratique qu’on s’attache trop au quotidien et à l’espoir du lendemain. Pour éviter de laisser du désordre pendant mon absence, l’idée de mon départ m’impose de la discipline et de la prévoyance, ce qui n’est pas mauvais : la raison domine la routine et l’on n’a pas le temps de s’appesantir sur l’absurdité des choses mal faites, sur la bêtise des autres et leur méchanceté. C’est une première étape, un détachement général s’amorce, et les tristesses s’accrochent comme à un radeau aux promesses de la prochaine retraite. C’est la retraite qui compte.
Quant à la durée de mes séjours à l’abri des appels inopportuns, contrairement à la promesse que me procure pour ma voiture la licence de stationnement au centre-ville, elle est en réalité tout sauf illimitée. À mon arrivée, j’imagine que je resterai longtemps. L’expérience m’apprend que le répit est, au contraire, fort court.
La porte refermée, le bagage rangé, les souliers sous le divan qui me servira de grabat, et moi-même à pied d’œuvre à ma table, immanquablement, je pense à Virginia Woolf, à lachambre à soiqu’elle réclamait. Le soulagement d’être arrivée est si total que j’ai déjà un peu honte de mon exaspération, car j’ai les moyens de m’enfuir, moi, d’autres ne l’ont pas. Quatre-vingts ans ont passé depuis la première aspiration de l’Anglaise. Mes ennuis, considérés avec le recul que procure la liberté, tout à coup me semblent secondaires, car même bouleversée et à bout de force la femme que je suis se rappelle l’horreur qui sévit ailleurs. L’Anglaise et ses contemporains ignoraient – leur conscience du monde n’étant pas aussi exacerbée que la nôtre – , que malgré l’évolution des chances égales pour tous, ailleurs, de nos jours, dans des pays lointains qui ne sont plus lointains, d’innombrables femmes vivent moins libres que le bétail de nos prairies. Là-bas, la moitié mâle de l’humanité, arrêtée dans son évolution par un pouvoir maléfique, réduit l’autre moitié à l’esclavage et à la torture. Pour désigner l’esclavage auquel je pense, il faut ajoutertortureau terme d’esclavage, car l’esclavage peut être doux lorsqu’on le choisit soi-même ou qu’il vous est imposé par une société civilisée. Imaginons un instant l’atrocité de la servitude lorsque tous les droits sont octroyés au maître et que celui-ci est resté primitif, donc foncièrement mauvais. Pour exemple, par contraste, moi, je suis née dans un pays civilisé, mon homme et ses amis n’ont pas le droit de me battre, de m’atrophier, de m’enfermer, de me punir, de m’empêcher de travailler pour pouvoir me nourrir. On ne m’enferme pas, je ne suis pas réduite à la mendicité ni à mourir sans soins, je ne vis pas dans la crainte, je peux m’exprimer, penser et agir.
Et l’amour dans tout cela ? Je viens de recevoir une lettre qui me rappelle qu’il existe des hommes exquis. Les poncifs sur le partage des tâches et responsabilités entre hommes et femmes, même dans notre société moderne du travail, rappellent volontiers la nuit des temps, lorsque pour subvenir aux besoins de la communauté il fallait défendre le territoire, en conquérir de nouveaux, inventer l’outil pour tuer et partir à la guerre. Pendant ce temps la femme gardait le nid et surveillait le butin et la progéniture. De là à suggérer que le besoin de destruction est masculin, il n’y a qu’un pas.
À mon sens, dans la vie privée, la relation entre la virilité et le besoin de détruire s’est réduite à celle, apparemment plus anodine, entre la virilité et un relent d’atavisme qui ressemble fort à la méchanceté des enfants qui se savent les plus forts. Entre femmes, nous appelons cet atavisme le côtémachode l’homme. Toutes, nous en connaissons qui ne sont pas machos, qui ne vous tuent pas à petit feu. Ils sont fins, attentifs, consciencieux et patients, ils sont capables d’aider autrui sans vous faire payer le fait que vous êtes dans le besoin, ils sont même désireux de vous soigner et connaissent la joie que procure la générosité, ils savent ce qu’est l’amour.
Ces hommes-là n’en perdent pas pour autant leur virilité. Ils me plaisent et plaisent à toutes les femmes. Nous savons qu’ils nous séduisent, irrésistiblement comme toutes les séductions du sexe. On les aime de la tête, du cœur, et de tous les sens, ce qui se traduit par la petite phrase : « Voilà l’homme qu’il me faudrait ». Autrement dit, on en tombe amoureuse.
J’ajoute ce détail sur la force de l’illusion et la faiblesse du sexe pour illustrer la réponse de la femme à l’attrait d’un homme dont la virilité se passe de l’atavisme macho. Sans doute parce qu’ils me sont indispensables, j’ai passé le plus clair de mon temps, avec prudence, plaisir et passion, à observer les hommes, observation qui m’inspire la conclusion qu’il n’a été possible de déraciner l’instinct du tueur que par l’éducation au respect de l’autre, et que pour contrebalancer la nature dite masculine il faut faire appel à l’intelligence des choses de la vie et de la paix. Elles ont besoin de soins, de travail, de patience et d’amour.
Remmer vient de m’écrire, il sera à Berlin à Pâques.
J’ai emporté dans mon refuge, outre mon travail sérieux, mes carnets Remmer et ses lettres. Il me faut les relire, retrouver le Remmer de notre première rencontre, me rappeler qui j’étais.
Je travaillais depuis trois ans et partageais mon temps entre l’Université et la famille. Entre deux trains, je venais régulièrement dans mon petit refuge pour terminer un article à tête reposée, pour fuir la fatigue inutile, pour souffler. Le voyage à Berlin était une mission professionnelle, pour moi de véritables vacances. Selon mon carnet, j’avais préparé ces vacances par trois jours de silence. La solitude avait suffi à me remettre d’aplomb. J’avais une aide familiale qui me remplaçait lorsque j’étais absente. À la maison, la situation s’était déjà complètement détériorée. Mon mari n’était presque jamais là sauf à table pour les repas. Il imposait aux enfants ses désirs et ses commentaires sans même les écouter. Il énonçait ses opinions sans se rappeler qu’il nous les avait déjà servies. Les conversations devenaient extrêmement pénibles. J’essayais d’intervenir en me faisant l’interprète des enfants. Inévitablement, il m’accusait alors de « monter les gosses contre lui ». J’ai consigné les plus véhéments de ces conflits, ainsi que les altercations lors des repas. Une note du 6 mai, à la veille de mon voyage à Berlin, évoque l’état dans lequel je me trouvais au moment où Remmer entra dans ma vie : Dans mon petit bureau à l’abri de la rue, derrière l’atelier vide (hanté par un passé inconnu mais bénéfique), je peux respirer, travailler, manger, boire et dormir à mon rythme, sans être bousculée, bafouée, agressée.Je m’étais retrouvée sereine et nullement obligée de me mettre en cause ou de me défendre contre toutes sortes d’attaques et de récriminations. La vie était redevenue sereine, en marge du néant dans lequel j’avais abouti, épuisée après quelques mauvais jours de trop. L’absence de ceux qui d’habitude sollicitaient mon temps et mon attention produisait un premier soulagement.
Là-dessus se greffaient les impressions du matin. Des passants dans la rue, un voisin de palier, des voix au téléphone, gestes automatiques ou paroles aimables. Je voyais vivre des gens, jetais un coup d’œil sur le décor du train-train quotidien et l’ensemble, tout banal qu’il fût, semblait prometteur de lendemains. J’étais rendue au stade de disponibilité primaire que l’adulte exténuée avait perdu. J’appelais cette sensation de disponibilitéretrouver mon adolescence, parce que, finalement, l’émerveillement était prêt à renaître, illogique et indéfendable. Émerveillement de découvrir autre chose que ma propre vie, celle de la rue et des hommes, d’imaginer leurs pensées et leurs joies, d’y assortir mes rêves, mes projets, enfin, de boire aux innombrables sources de l’existence, avec une soif avidement étanchée, et pourtant toujours inassouvie.
J’étais exactement au point où je me retrouve chaque fois que je prends la fuite. Ce qui se passait chez moi n’avait plus aucune importance. À part moi et les miens, d’innombrables « autres » vaquaient à leurs occupations, quelques-uns détenaient peut-être la formule exacte pour vivre agréablement, et les autres se rattraperaient à leur façon, inutile de s’en préoccuper. Mes états d’âme n’altéraient en rien l’inextricable mouvement perpétuel qui me fascinait, de l’examiner je ne me lasserais jamais.
Je relis quelques pages d’un monologue théâtral que j’ai écrit à la même époque, pour me défouler juste avant le fameux départ pour Berlin.
Le trou dans l’espace
De deux choses l’une, ou j’ai une voix horrible et mon entourage, pour cause, essaye de ne pas m’entendre, ou alors, je n’existe pas.
Le lundi, je vais chanter. Ma chorale a un programme chargé – concerts, messes de mariages et d’enterrement, à Noël la messe de minuit, avant Pâques la Passion selon Saint Matthieu ou selon Saint Jean. Tout ça jalonne l’année. De plus, depuis la saison dernière, nous avons remplacé les « Anciens de l’Opéra » et chantons les opérettes de la série populaire Lyrica ainsi que les parties du chœur aux Récitals des Grands Solistes, ce qui rend les répétitions passionnantes. J’en parle à la maison puisque je dois m’absenter. De temps à autre, on me trouve au salon devant l’enregistreur. J’y répète un passage difficile. Je suis placée au centre de l’harmonie, les alti à ma gauche, les basses et les ténors dans le dos. Une erreur de soprano, ça s’entend.
Il est midi. Je me tais dès que quelqu’un rentre. Ce n’est pas qu’on pourrait me voir ou me demander ce que font mes partitions étalées sur le tapis. On ne me dit pas : « Tiens, tu répètes. » Non, chez nous, on ne parle pas en entrant, on ne se salue pas. Aucun bonjour, rien de gentil, rien d’anodin, pas même un grognement. Moi, hélas, je n’ai pas perdu l’habitude, le salut me vient naturellement, c’est un automatisme, et je n’ai toujours pas appris à supporter qu’il n’y ait pas de réponse. Idiote que je suis ! Toujours saisie et blessée, je devrais pourtant m’y attendre, depuis le temps…
Si la porte du salon s’ouvre et qu’une tête apparaît, cette tête a un regard qui fait le tour de la pièce et ne m’effleure pas plus que les objets. Les yeux cherchent quelque chose ou quelqu’un, jamais moi. Ou alors, ils veulent s’assurer qu’il n’y a personne. Il n’y a personne, puisqu’on ne me voit pas. Or, avant l’apparition de la tête, j’avais l’impression d’y être, j’y étais, visible à l’œil nu, de toute ma personne, mon matériel largement étalé sur le tapis.
Il faut savoir que père et fils ont des yeux distraits, embués par le poids d’une pensée intérieure qui ne désire aucune intrusion inutile. La tête que j’ai reconnue ne pose donc pas de questions. Elle véhicule le silence. La porte refermée, je constate une fois de plus que je me sens mieux quand je suis seule, parce qu’alors au moinsj’existe.Je fais des choses et ces choses m’intéressent. De plus, tout un monde pend à ces choses, et ce monde du dehors me conforte. Tandis que maintenant, depuis que la porte s’est ouverte et qu’il y a eu ce regard, je suis redevenue un trou dans l’espace.
