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Extraits :
Le ciel commence au bout du regard. N’est-il pas l’image de ce que nous cherchons… la pérennité ?
Quel est ce rire dépité qui a oublié le dépit et n’a de joie que celle d’un moment d’esprit ?
L’écho de la beauté ne dit rien sur la beauté. On n’entend que le son de celui qui la rencontre.
La raison domine la routine et l’on n’a pas le temps de s’appesantir sur l’absurdité des choses mal faites, sur la bêtise des autres et leur méchanceté. C’est une première étape, un détachement général s’amorce, et les tristesses s’accrochent comme à un radeau aux promesses de la prochaine retraite. C’est la retraite qui compte.
La tournure malencontreuse d’un épisode de notre vie peut devenir salutaire si elle apporte à l’expérience comme une ombre à ce qui resplendit, une transparence à ce qui risque d’aveugler.
Lorsqu’aucun espoir et pas une des innombrables peines de la tendresse n’assistent à l’agonie, vue de loin, la fin d’une vie peut s’accepter avec la sérénité de la pensée heureuse. La mort a quelque chose d’un accomplissement. On la sacre, on s’en remet à elle. On l’envisage pour soi et pour tous les hommes. Un temps sans calendrier s’empare de ce qui a été limité et tributaire des mesures humaines.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Nicole Verschoore, née à Gand en Belgique, est docteur en philosophie et lettres, boursière du Fonds national belge de Recherche scientifique, assistante à l’université de Gand. Journaliste, elle publie régulièrement dans la Revue générale et la revue électronique www. bon-a-tirer. com. Parlant six langues et amoureuse des grandes capitales européennes, elle se veut citoyenne du monde et passe le meilleur de son temps à revoir et à sauvegarder la vérité du vécu.
Elle a publié aux éditions Le Cri les deux premiers volets d’une trilogie :
Les Parchemins de la tour (2004) et
Le Mont Blandin (2005).
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Seitenzahl: 289
Veröffentlichungsjahr: 2021
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR *
Les Parchemins de la tour, 2004
Le Mont Blandin, 2005
CHEZ UN AUTRE ÉDITEUR
Le Maître du bourg,Gallimard, 1994 (rééd. 2000)
* Note de l'éditeur :
Les Parchemins de la touretLe Mont Blandinconstituent les deux premiers volets d’une trilogie, dont le troisième volet,est La Charrette de Lapsceure
Nicole Verschoore
VIVRE
AVANT TOUT !
Nouvelles
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6667-5
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : John Singer Sargent,Portrait de Madame Gautreau(1884).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Ça y est. J’ai revu Frédéric. Il n’a pas trop changé. C’est toujours un beau gars. Le côté jeune homme, le côté « page » — enfant sage, petit savant — a disparu. Sa mère n’est plus là. Je n’ose pas lui en parler. Il m’a annoncé tant d’autres bouleversements dans sa vie que je n’ai pas eu l’occasion de prononcer des condoléances. Il n’en désirait pas, c’était clair.
Il vit toujours de ses traductions, mais a abandonné ses recherches sur les modules de concordances syntactiques en électronique.
Le lieu de notre rendez-vous était choisi avec pédanterie et romantisme : la statue de Victor Hugo dans les jardins de la villa Borghèse. Elle est gigantesque, on ne pouvait se tromper. Il suffisait de suivre la grande allée qui commence porte du Brésil, une des entrées de la villa Borghèse les plus connues, point fixe qu’on repère immédiatement sur un plan de la ville. Frédéric aurait la statue à sa gauche, moi, venant en sens opposé, à ma droite.
Romantisme ? Le monument Victor Hugo date de 1905, il est plutôt grandiloquent. Comme il se devait, au temps des redingotes. J’aurais pu prendre Goethe à quelques pas de là, mais Goethe y est représenté jeune, en perruque. Il fait trop marquis, et les personnages à ses pieds nous auraient dérangés. Trop de monde. Nous voulions être seuls. C’est le regard sous la statue de Hugo qui nous allait bien : cachées aux yeux des passants pressés, les pelouses descendent en vallée douce vers un lac bordé de bancs. La vue s’arrête sur l’eau, qui fait un creux paisible et sans histoire. On a dans le dos le paysage vallonné qui remonte de tous les côtés. Je savais que Frédéric, lui aussi, cherche à accorder le décor aux moments d’exception.
Malgré leur préparation, nos retrouvailles ne cadraient dans aucun scénario prévisible.
Il y a six ans, je faisais un travail sur les écrivains allemands qui avaient débuté vers 1945 dans une Allemagne complètement anéantie mais libérée du nazisme. Au Wannsee à Berlin, dans un château en ruine déchu de sa dignité, ils se groupèrent et se nommèrentGruppe 47en fonction de la date de leur première réunion. Entre les décombres du passé, leur liberté consistait avant tout à essayer de vivre. Böll, Grass, Schnurre, Walser. Plus tard, peut-être Johnson se joignit-il aux jeunes de 1945, peut-être Kasack y était-il comme aîné ? Enfin, il y avait Nossack. L’étrange Hans Erich Nossack que j’étudiais.
Le matin après le bombardement et l’incendie qui ravagea Hambourg, l’écrivain et sa femme étaient revenus de la campagne où ils s’étaient réfugiés, pour récupérer leur appartement et ranger les dégâts. Dans cet appartement fétiche, séjour des années trente meublées d’alarmes et de menaces, Nossack avait travaillé en silence, sans publier, attendant un temps meilleur. La veille, au moment où le bombardement ne semblait plus vouloir s’arrêter, ils avaient abandonné leurs affaires et rejoint les fuyards.
Mari et femme ne reverraient plus leur ville.
En marchant dans la bonne direction, l’horizon couvrait une mystification. La perspective avait changé de nature. Sur la route des faubourgs, parmi le cortège d’inquiets traînant à pied leur baluchon improvisé de la veille, les Nossack entrèrent dans l’irréel, le cauchemar. On s’avançait, s’avançait vers le centre, mais où était-il ? Des ruines fumaient encore ça et là, où certains murs tenaient debout. Des foyers incandescents dégageaient une terrible chaleur. Nos amis découvrirent un grand vide où avait été leur quartier. Ils eurent beau chercher, il ne trouvèrent rien. Le plan des rues était méconnaissable, et dans l’immense tas de débris la matière avait été dépossédée de son identité.
Nossack y avait tout perdu : passé, pièces d’habitations, meubles et manuscrits — son œuvre accumulée en secret sous Hitler. Parfois, il y faisait allusion, mais personne n’arriva à savoir ce qu’ils furent, il ne reconstitua rien qui appartînt au passé.
Plus tard, dans sa nouvelle écriture d’après-guerre, la réalité ne fut plus que fantasmagorique. Le lecteur se croyait dans le quotidien, les détails étaient reconnaissables, c’était bien là la vie de chacun de nous dans nos moments simples mais bons quand-même, et voilà que le rêve s’implantait dans ce quotidien, et le personnage passait dans l’impossible. Cet impossible n’était pas violent comme le sont les fictions actuelles, le lecteur n’avait pas peur, on ne massacrait pas, au contraire, la vie continuait. L’histoire de Nossack n’était pas une quête ni une errance comme chez Kafka, mais un quotidien d’apparence réelle. Ce qui s’y passait d’agréable devenait — imperceptiblement, d’une façon ou d’une autre — impossible ou fantastique, et le reste, comme dans la vie courante, bourré de faits insignifiants et de rencontres banales. La narration tenait le lecteur en suspens, mais on ne retrouvait pas le frère qu’on cherchait (avait-il existé ?), une vague promesse disparaissait, l’objet de l’action ou de l’espoir restait inexprimé, la vie semblait une flânerie, les voyages inutiles et les lieux fixes interchangeables. Il s’agissait d’un égarement perpétuel.
Depuis des années, je voulais aller à Hambourg pour m’arrêter à l’endroit décrit où, pour les Nossack, il n’y avait euplus rien. Le vide complet, l’anéantissement de ce qu’on a considéré réel et — en un certain sens — durable. Je voulais me trouver à Hambourg, les images du passé en tête, avec la conscience que tout ce qui est peut, en un instant, en une nuit, disparaître sans laisser de traces. J’ai le curieux besoin de mesurer chaque chose à l’éternité — ou ce qu’on appelleéternité— qui pour moi n’est qu’une grande question béante, nourrie par mes fréquentations historiques et ma peur de l’avenir. Ce n’est d’ailleurs pas étrange qu’ici, à Rome, ville éternelle, je me replonge dans l’ambiance qui m’a poussée vers Hambourg — et la rencontre avec Frédéric. Le matin des Nossack dans les ruines méconnaissables marqua l’anéantissement d’une époque. J’ai voulu voir la suite. À Rome aussi, civilisations et peuples se sont suivis, formant de nouveaux amalgames avec un matériau humain qui, à chaque bouleversement, avait semblé anéanti.
Il y a six ans, je voulais donc trouver l’endroit de 1943 indiqué par Nossack. Je regarderais ce que cinq décennies peuvent créer, et comment une ville se relève. Une fois de plus, je parlerais à Nossack, décédé depuis quelques années. Je lui enverrais au loin un témoignage du nouvel Hambourg, Hambourg rebâti et partiellement récupéré. Mon message l’atteindrait peut-être. Je me représente cette sorte de missive envoyée vers l’inconnu comme un envoi de ma conscience vers une conscience plus universelle qui serait l’espoir et le souvenir de l’humanité,l’âme collective de l’espèce, où celle de Nossack se serait nichée.
On n’a toujours pas prouvé qu’elle n’existe pas.
À laJungfernheide, les eaux de l’Amstel se prêtaient à merveille à ce soliloque. Elles s’étendent, impassibles sous l’activité marchande et touristique, pour rejoindre, d’une part, le port et les océans, donc l’avenir, d’autre part les forêts des faubourgs habités. Le ciel commence au bout du regard. N’est-il pas l’image de ce que nous cherchons… la pérennité ?
J’ai eu besoin de ce long préambule non pas tant pour éclaircir ma relation avec Frédéric, que pour arriver à cerner son caractère, sa manière d’envisager la vie. En Frédéric, j’avais rencontré un homme tout à fait spécial. Il se mit à incarner Nossack, et le remplaça complètement.
Nossack n’était pas devenu fou, mais le traumatisme face au vide effaça chez lui toute pensée et tout sentiment normaux. Une aperception s’était incrustée dans le vécu, qui à son tour avait transformé l’émotion. Cette aperception et ce sentiment de vie différent, je les retrouvais chez Frédéric.
Lorsque Reina, le deuxième personnage de mon histoire, m’apprit qu’elle vivait à Hambourg et m’invita, je réservai un aller-retour Bruxelles-Hambourg. Chez elle, je fis la connaissance de Frédéric. Nous étions à la fin des années quatre-vingt-dix.
*
Juin 2005.
Juste avant mon départ pour Rome, une amie m’envoya la biographie de sa main, récemment sortie de presse, d’un homme qui avait beaucoup fait parler de lui, Jo Lernout, remarquable inventeur qui, le premier, dans son obscur coin de nos modestes Flandres, avait élaboré et créé le système de reconnaissance électronique du langage. Célébré aux États-Unis comme meilleur système au monde, son invention fit une ascension de météore. Ses entreprises furent cotées en bourse. Lernout mit temporairement à l’ombre les plus grosses firmes américaines. Un beau matin, surprise ! Un article du Wall Street Journal envoya un message mensonger. Lernout fut coulé par la presse américaine, payée par d’adroits concurrents qui avaient préparé sa chute, rachetèrent ses entreprises et, depuis, font des affaires mirobolantes. La fraude fiscale dont Lernout avait été accusé revenait à ceci : pour prévoir la production de son système et financer le matériel et le personnel nécessaires à cette production, il avait fallu signer des contrats avec ceux pour qui Lernout produirait. Les signataires des contrats étaient, comme Lernout, des firmes sur papier, qui démarreraient dès que Lernout fournirait. L’accusation présenta ce mécanisme comme frauduleux, les opérations fictives et l’entreprise Lernout,de l’air,rien que de l’air !Contre la mauvaise foi, la puissance des concurrents et la force d’une argumentation qui semble prouvée, l’accusé est impuissant. J’avais envie de présenter cette biographie dans une prochaineLettre de Flandre, mais pour pouvoir formuler de façon exacte une technique qui m’était totalement inconnue, j’écrivis à Frédéric.
Il y avait longtemps que notre correspondance s’était arrêtée.
Même quand la confiance règne et qu’on sait qu’un jour on se rencontrera comme on s’était quitté, on ne saute pas trois ans sans préambule. Je dus y mettre des formes.
*
Cher Frédéric,
Tes explications dans la cafétéria du musée d’Histoire de la Ville me reviennent périodiquement à l’esprit, chaque fois qu’il est question ou que j’aurais besoin de traduction électronique. Ce n’est pas tout ! Le soir du restaurant indou avec Reina, lui aussi, fait une apparition régulière, la maison de ton père et les quartiers extérieurs où je passais en bus ou en tram. Ta mère au concert. La façon dont tu prenais soin d’elle et de tout. De Reina, de l’invitée que j’étais, des courses, de la maison et de la cuisine.
Ce souvenir vieux de six ans devrait, après trois ans de silence, servir à te rappeler que moi aussi je juge inutile de parler ou d’écrire alors que nous n’avons plus rien d’urgent ni de quotidien à nous dire. J’ai une confiance absolue en la façon dont tu mènes ta vie — et celle des autres. Je ne dois pas en connaître le détail. Nous ne partageons rien si ce n’est ce partage sans exigences qu’est la mémoire automatique dès qu’elle se déclenche.
En ce qui te concerne, elle fonctionne bien. Ainsi, je viens de lire la biographie de deux chercheurs qui sont à l’origine de la reconnaissance du langage en électronique, avec usage en robotique. L’ordinateur comprend et répond en plusieurs langues, qui toutes sont programmées. L’idiome de celui qui questionne ou donne des ordres n’est pas nécessairement celui qu’utilise l’ordinateur. Il traduit donc.
Or, tu travaillais sur l’intraduisible des unités syntactiques. Tu cherchais à définir et à formuler mathématiquement des modules syntactiques applicables d’une langue à l’autre. Pourrais-tu m’expliquer ce que ces chercheurs ont trouvé ? D’une syntaxe à l’autre, cela ne peut être qu’extrêmement élémentaire, du petit-nègre ? Scansoft a racheté leur brevet, qui rapporte des fortunes aux nouveaux actionnaires.
Ta réponse après tant d’années me fera très grand plaisir. Comment vas-tu, toi qui comprenais et sentais si bien ce dont d’autres avaient besoin ? Tu prévenais tous mes désirs. Je m’en tiens là. Peut-être m’enverras-tu une réponse ?
Bien cordialement,
Nicole
Reina m’avait annoncé qu’elle avait quitté Frédéric et demandé le divorce. De Frédéric, pas un mot. J’étais horrifiée.
Réponse de Frédéric :
Ma chère Nicole,
Comme c’est étrange que tu m’aies écrit justement maintenant.
Des années sont passées depuis que ton livreLe maître du bourgest dans la bibliothèque, et voilà que hier, je l’avais en main, comptant enfin le lire. Des amis français ont logé chez moi, mari et femme, je les ai entendus et écoutés, le français m’est revenu… Je ne comprends pas pourquoi j’ai mis tant de temps à m’y mettre.
« Il s’occupe des affaires de sa mère, pensai-je. Le livre était chez elle. »
J’ignore si tu sais que Reina et moi sommes séparés. Il y a déjà trois ans ! Mais comme Reina n’aurait pas obtenu définitivement sa naturalisation allemande si le divorce avait été demandé il y a trois ans, il n’a été entamé qu’en décembre dernier. Il n’est toujours pas prononcé.
Es-tu encore en contact avec elle ? Reina a consulté un avocat qui prétend que le divorce a été exigé par les deux parties et met des bâtons dans les roues. Il a fait miroiter devant les yeux émerveillés de Reina les avantages qu’elle pouvait tirer de son divorce, et Reina ne compte pas les laisser passer sans en recueillir quelques-uns. Mes amis m’apprennent qu’elle se renseigne auprès d’eux, pour savoir si j’ai déjà une nouvelle compagne. Ils m’en avertissent. Je présume que tu n’as pas été chargée de faire des investigations dans ce sens.
Dis-moi si récemment tu as eu des nouvelles de Reina.
Et si elle te parle de son divorce.
La réponse à ta question : je ne m’occupe plus des modules syntactiques, de sorte que je ne suis pas au courant des dernières évolutions. Bien sûr, on utilise déjà partout le langage technique traduit par ordinateur. Un texte sans humour et sans suggestions, vierge de toute nuance de la pensée hypothétique, conditionnelle, etc., peut être traduit. Exemple : les modes d’emploi d’ustensiles. On en met d’abord les formules dans une sorte d’espéranto électronique, qui peut être converti en dix, vingt, trente, soixante idiomes, dans une seule machine. Ils sont à la disposition de l’utilisateur. Dans un avenir proche, il me semble probable que les actualités pourront être diffusées ainsi. Une version pour le monde entier. Il s’agira d’un langage universel pour un message universel. Ces informations ne seront pas des commentaires personnels adaptés aux demandes et besoins de chaque pays. Pour ces choses, on aura encore besoin de l’idiome du lecteur. Une séparation très nette s’opérera entre la diffusion faite pour le monde entier et le commentaire, destiné à celui qui ne se contente pas du premier message. Ce sera certes un avantage, car en ce moment nous sommes inondés de textes qui ont l’aspect de commentaires, en occupent la place, mais qui, en réalité, ont déjà été remaniés selon les règles qui domineront la diffusion électronique mondiale. Pour te dépeindre le paysage qui sera à notre disposition, pense aux images des satellites qui colorient en rouge les endroits malades des forêts d’Allemagne. Eh bien, nous aurons une image claire des endroits malades de la communication universelle et pourrons d’autant mieux nous libérer d’elle et nous consacrer aux véritables textes rédactionnels.
Ma mère, que tu as rencontrée déjà fort atteinte de la maladie de Parkinson, est décédée l’année dernière. Elle n’a plus vu le troisième enfant de ma sœur.
Mes traductions de l’anglais n’ont pas changé de nature : encyclopédies, ouvrages de référence, mathématiques. Par contre, j’ai déménagé de la maison de mon père, et demeure — toujours dans la verdure, l’air de l’ancienne périphérie boisée et l’odeur de terre de bruyère — dans un de ces nouveaux logements-bureaux construits autour d’un centre commercial. Tu y trouves à pied tout ce qu’il te faut pour le travail et pour vivre. Pour bien vivre. L’appartement est spacieux, clair et aéré. Ils le sont tous. Les murs sont parfaitement isolés, mais le chant des oiseaux passe au lever du jour.
Je pense à toi, Frédéric
Ma réponse :
Oui, cher Frédéric, Reina m’a annoncé votre divorce, sans commentaire.
À Hambourg, j’avais des doutes sur son amour pour toi. Je n’ignorais pas que beaucoup de Russes se mariaient en Allemagne pour devenir allemands. J’ai avant tout pensé à toi, mais puisque tu ne me faisais plus signe de vie, je n’ai pas osé t’écrire. Étais-tu préparé à ce qui est arrivé ? Quand j’étais chez vous à Hambourg, il me semblait que tu continuais à l’aimer (et à la servir) alors que tu te rendais parfaitement compte de l’ambiguïté de sa relation avec toi. Tu me semblais trop lucide pour ne pas avoir compris. Sans doute avais-tu accepté l’amoureuse et la diva qui se sert d’autrui. L’enfant gâtée à qui tout est dû. Mais l’allumeuse et la méchante ? Après la scène au port, à la réception donnée en son honneur par de vieux messieurs richissimes, flatteurs et peu attrayants si ce n’est par leurs flatteries, je n’en revenais pas. Tu voyais ce que je voyais.
Reina me dégoûtait. Si nous n’étions pas qui nous sommes, je dirais que j’avais pitié de toi.
C’était plutôt le gâchis de la situation qui me désespérait. L’aimais-tu encore ? D’un amour d’homme ou d’un amour de bonté ? Donner est ce qu’on peut faire de plus sûr lorsqu’on n’attend plus rien d’autrui.
Ne réponds pas, je te soumets la question pour expliquer que je ne pouvais pas t’écrire sans paraître indiscrète. Tu as beaucoup d’amis plus proches que moi.
Entre-temps, oui, Reina m’écrit toujours. À Noël et Nouvel An, ou pour m’annoncer un succès, une tournée de concert. Elle m’envoie des coupures de presse. Au choix qu’elle fait, je constate qu’elle n’a toujours pas dépassé le réseau local. Pas de grandes salles, pas de grands journaux, pas de critiques connus. Je réponds à ses lettres en peu de mots. Je ne veux pas qu’elle m’ouvre son cœur, j’ai horreur de ses flots tumultueux. Je ne désirais pas non plus qu’elle se crût oubliée. Je pensais encore qu’elle avait du bon. Elle croyait qu’elle était bonne, c’était déjà ça…
Maintenant que tu me décris ses manigances dans votre affaire de divorce, c’est fini, je ne répondrai plus, du moins, c’est ce que je décide maintenant. Je ne tiens pas toujours cette sorte de promesse. Le dépit passe et je pardonne. Je lui trouverai des excuses. Pas trop, n’aie crainte. Je ne chercherai pas à la voir.
Sursum corda, Nicole
Petite missive de Frédéric :
Message reçu. Très bien. D’accord en tout. Je vais être absent pendant quinze jours. Je dois prendre l’air. Amitiés, Frédéric.
Ma réponse :
Je suis à Rome. Puisque tu comptes bouger, pourquoi ne choisirais-tu pas Rome comme point fixe dans ton itinéraire ? Je présume que tu ne pars pas sans tes dictionnaires et ton ordinateur. Ici, ils sont de rigueur car il fait chaud en juillet, on ne peut sortir agréablement que la nuit. La nuit refroidit les chambres. Il fait bon travailler le matin. Je peux te trouver une chambre à l’Académie. Ou ailleurs, près de la gare, car je pense qu’il vaut mieux que nous ne soyons pas logés trop près l’un de l’autre. Je rédige un cours que je ne fais que commencer. Amitiés, Nicole.
J’avoue que j’ai attendu sa réponse avec impatience.
Frédéric au téléphone :
— Que vas-tu faire à Rome ?
— Écrire, j’ai une bourse d’auteur. Trop long à expliquer.
— Envoie-moi le détail par mail.
Je m’exécute :
Une bourse d’auteur : on reçoit une chambre dans un lieu privilégié, et on est censé écrire. Ce qui signifie ne pas être sollicité, des vacances par rapport à la vie qu’on mène et une plage vierge pour l’inspiration et les initiatives personnelles.
Puisque tu veux le détail, je t’en passe un que j’ai en réserve depuis longtemps :
À Hambourg, à la cafétéria du Musée historique de la Ville, nous étions d’accord sur la façon de mener sa vie. J’ai retrouvé tout ça dans Sénèque. Il prétend que nous avonsd’immenses et royales ressources. Échues à un mauvais maître, elles se dissipent. Est-ce que, par faiblesse, je m’engage dans de fausses occupations pour ne pas être confrontée à mon manque de confiance en moi ? Possible. D’un autre côté, quand on me laisse le champ libre, je me sens mieux. Il suffit que je sois assise dans un train, que le voyage m’éloigne de mes activités, pour qu’une idée me vienne, l’envie de la noter ou de vérifier des choses. Le contraire exact de la fatigue morale qui m’accable si souvent. Je ne l’avoue à personne. Mais je pense à toi à la cafétéria et à mon ahurissement.
Si je restaisen voyage?
Je ne peux pas. Impossible de quitter ceux qui vivent avec moi. Comme si je n’avais pas le droit de me réserver le temps que je leur consacre, la vie en général étant plus importante que mes écritures. Ce serait une sorte d’escroquerie, le vol d’un bien qui ne m’appartient pas, qui leur est dû, partiellement du moins. Ce sentiment tenace doit être un atavisme féminin, entretenu par l’éducation. Un mois de retraite est un succédané efficace, je l’ai déjà constaté. J’ai donc succombé à la tentation de poser ma candidature pour une bourse derésidence d’auteurà Rome et j’ai présenté mon projet d’écriture.
J’avais eu Reina chez moi à demeure, candidate au Concours Reine Élisabeth pour piano. Avant elle, plusieurs inscrits avaient travaillé et logé dans la chambre qu’elle occupait, et joué sur le piano du salon, hommes et femmes de dix-huit à trente ans, pianistes japonais, allemands, espagnols, russes, un violoniste bulgare, une chanteuse danoise. Reina fut la seule vraiment compliquée. Tous souffraient du trac et du travail à fournir. Certains ne mangeaient pas et demandaient autre chose. Mais tous s’efforçaient de solliciter le moins possible de mon temps. Reina, elle, commença par raconter sa vie et ses états d’âme. J’évitai de me montrer, c’étaient à chaque coup des flots difficiles à endiguer. Elle ne venait pas aux repas, elle dormait le jour et travaillait la nuit. Faisait des scènes de désespoir —découragementest un terme trop faible. Je me devais de la réconforter. Pour la stimuler, je la flattais. Elle n’attendait que ça. Il fallait que je sois son public. Quand je l’écoutais dans le salon, au lieu de jouer d’affilée tout son répertoire ou de répéter les passages douteux, elle s’arrêtait à tout bout de champ pour me raconter ses passions, ses besoins sentimentaux, la nature russe, le caractère allemand… qu’elle critiquait, bien qu’elle eût trouvé en Allemagne ses professeurs et gagné suffisamment d’argent pour voyager et payer son inscription au concours belge. Elle comptait rester en Allemagne, y faire carrière.
Malgré les inconvénients de son séjour chez moi, lorsqu’elle eut quitté la maison, je pensai souvent à elle, avec une certaine tendresse. L’artiste désemparée, seule. Elle m’écrivit ses succès, ses contrats. Elle joua sur un paquebot de luxe et gagna beaucoup d’argent.
Puis je n’entendis plus parler d’elle. Jusqu’au jour où elle m’annonça qu’elle s’était mariée.
En la félicitant, je lui demandai si par hasard elle ne pouvait pas me procurer la cassette vidéo duFaustde Peter Stein. Elle avait des amis au théâtre, mon intérêt la flatterait. CeFaustétait si long qu’il remplissait deux cassettes. Je reçus le paquet par la poste.Faustest une merveille inépuisable. Pour la remercier, je fis un commentaire sur l’interprétation de Stein. La réponse qui me parvint ensuite n’était pas rédigée par elle. Ses longues pattes de mouche étaient remplacées par un texte tapé à l’ordinateur, concis et précis, contenant — comme chaque fois — une invitation à venir la voir. La jeune femme parlait de « leur maison », du quartier du lac et du bois. Zut, pensais-je, ils habitent le faubourg, je serai loin du centre. Mais les précisions suivaient, sur les communications avec le centre-ville. Si l’envie me prenait de m’échapper pour quelques jours, Frédéric viendrait me prendre, je n’avais qu’à l’appeler à mon arrivée, et faire connaître dès à présent la date prévue. C’est le verbe « échapper » qui me décida. Je fis un aller-retour.
Ce jeune mari qui écrivait ses lettres, avait lu les miennes et y avait répondu. Pour m’accueillir chez lui, il avait ouvert l’ordinateur sur une page de mes textes. Un salut sans précédent, à mille kilomètres de chez moi !
Il avait épousé Reina pour lui procurer la nationalité allemande et pour qu’elle vienne en ligne de compte pour un poste dans l’enseignement. Elle l’avait obtenu dans une académie de musique du faubourg, mais elle lâcherait cet emploi, me chuchota-t-elle dès mon arrivée, seuls les concerts l’intéressaient. Elle avait dû accepter le poste, un rendu pour un donné, le donné étant sa nouvelle nationalité.
Le jeune mari parlait à sa femme avec précaution, comme quelqu’un qui connaît les points délicats et les réactions acariâtres. Un autre que Frédéric aurait été blessé vingt fois au déjeuner, dans la voiture, avant et après un concert. J’étais ahurie. J’avais affaire à un intellectuel, beaucoup plus évolué que son épouse russe. Comment supportait-il ses rebuffades sans un mot ? L’aimait-il pour la protéger d’elle-même et du monde, était-elle devenue sa mission secrète ? Frédéric préparait le déjeuner, couvrait la table, la desservait, rangeait le frigidaire et la vaisselle.
Il était venu à l’arrêt du métro extérieur. Ensuite, il fallait encore faire quelques kilomètres, mais une ligne de bus parcourait le même trajet. Il avait noté pour moi sur un billet le numéro des bus, l’horaire de leur passage et les arrêts. La maison était petite, bâtie en 1934 par son père, jeune architecte. On y flairait le Bauhaus. Le piano à queue que Frédéric avait acheté occupait la majeure partie d’un salon donnant sur le jardin. Mes hôtes y avaient mis un matelas à terre, entre le piano et le mur. Il fallait faire attention à ne pas se cogner la tête.
Le soir de mon arrivée, Reina donnait un concert.
J’y rencontrerais la mère de Frédéric.
Si je voulais l’accompagner ? fit Frédéric. Il déposerait d’abord Reina dans sa loge au théâtre, puis nous irions chercher sa mère.
La mère de Frédéric n’était pas gentille. Elle ne m’aimait pas du tout. Jalouse, pensai-je. Pendant l’entracte, elle me dévisageait et jetait ensuite des regards sur son fils. Je m’imaginais sa question : de quoi Frédéric pouvait-il parler avec cette étrangère ? L’interrogation marquait un visage hargneux. Le lendemain, ayant appris que nous avions passé l’après-midi à bavarder, l’expression était devenue carrément rageuse.
Avant le concert, devant l’immeuble où résidait sa mère, Frédéric m’avait priée de l’attendre dans la voiture pendant qu’il irait la prendre. Il avait besoin d’un certain temps.
Je serais patiente, promis-je.
J’ignorais la raison de cette attente.
Il revint vers la voiture en poussant une chaise roulante. Sa mère était invalide. Frédéric la fit asseoir dans la voiture et l’en sortit en la portant. Elle ne disait mot. Jadis sans doute fort jolis, ses traits s’étaient durcis, et l’acier de son regard se voulait blessant.
À destination, il la déposa dans la chaise roulante pliante qu’il avait extraite du coffre et dépliée, sans agitation ni paroles, sourire aux lèvres, dévoué et attendri comme peut l’être quelqu’un qui aime encore, malgré tout.
La salle des Glaces du musée d’Art et d’Artisanat de Hambourg est une merveille. Dorée. Richissime, mais de bon goût. Et la scène semble reconstituée d’après d’anciens dessins. La place de l’infirme était réservée, première chaise à droite du couloir central, au milieu de la salle. Acoustique parfaite. Vue sur les mains du pianiste. Frédéric y installait sa mère avec précaution, discret comme un domestique qui ne désire pas attirer l’attention sur l’objet précieux qu’il manie — cristal et argent, inestimable mais quotidien. Puis roula le véhicule vide vers la sortie, comme le maître d’hôtel son chariot de service. Bientôt il monterait sur scène, avec son air d’enfant sage, son maintien de page immobile. Il n’était rien, absolument rien. Juste là pour se faire oublier. Seule comptait Reina, qui faisait son entrée et saluait, trop consciente de son apparition pour plaire à tout le monde. Elle voulait convaincre le public de prime abord, mais se trompait de mise. Oserais-je le lui dire ? Comme j’étais assise à gauche du centre, je voyais la pianiste de profil. Frédéric était caché, mais dès que Reina faisait de grands mouvements d’interprète exaltée incapable de contrôler l’émotion du compositeur qu’elle incarnait, elle laissait entrevoir un instant Frédéric, immobile et attentif. Tourneur de pages.
Je le voyais de profil. Sa mère, elle, l’avait de face. Elle pouvait s’abreuver de son visage. Pendant tout le concert elle ne le quitta pas des yeux. Elle avait donc au moins une grande passion. La constatation la rendait plus humaine. J’eus pitié d’elle, tout en la détestant.
Sans doute détestait-elle aussi l’intrigante sur scène. L’amour entre homme et femme ne devait pas être son affaire, elle avait divorcé de son mari alors que Frédéric avait huit ans et, à la mort du père, comme elle n’avait pas voulu de la maison, Frédéric en avait hérité.
Je m’ennuyais. Reina fougueuse et violente, comme chez moi au salon. Ou alors, si la musique exigeait que l’interprète atténue l’emportement de son inspiration, les forces l’abandonnaient de façon si théâtrale, qu’elle en mourait presque.
Je n’aimais pas son jeu.
*
Juillet 2005
Six ans plus tard. Nous sommes à Rome.
La question de Frédéric à son arrivée :
— Quel projet as-tu présenté pour ta bourse d’écriture ?
— Des cours que je vais donner aux Pays-Bas. Au niveau secondaire. Rien d’honorifique, mais à mon avis beaucoup plus passionnant que certains cours que j’ai donnés à l’université. S’adresser aux jeunes, quatorze-quinze ans, seize-dix-sept. Dans des conditions difficiles ? Verra qui vivra.
— Que dois-tu préparer ?
Nous étions déjà à une centaine de mètres du lieu de nos retrouvailles au monument Victor Hugo, toujours pas revenus de notre émotion. Nous nous étions mis à marcher pour essayer de redevenir neutres. Simples. Raisonnables.
Les circonstances nous avaient joué un tour.
Mon cœur battait à faire mal.
J’aurais voulu me coucher, entraîner Frédéric et me taire. Il m’aurait enlacée. Serrée dans ses bras, je me serais retrouvée pressée contre lui, sans même faire un seul mouvement.
— Mes cours ? répétais-je.
Il fallait que je réponde. La question de Frédéric avait été jetée à l’eau comme planche de sauvetage. Lui aussi avait été pris par la situation. Nous nous étions aperçus de loin. Il venait de la porte du Brésil, moi du rond-point Fioceo. Il pressait le pas, moi aussi. Fit un salut de la main, moi aussi. Activa encore le pas. Et puis, nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre. On a desserré l’étreinte pour se regarder. Puis nous nous sommes resserrés, les yeux cachés. Comme il est très grand, pour dire quelques chose, il devait se baisser. Bonjour ! fit-il à mon oreille. Son souffle !Adama, courant de vie. Je ne pouvais plus bouger, j’avais été touchée par la poussière de l’être.
Pour ne pas bouger lui non plus, il posa les lèvres dans ma nuque. Un baiser pour un bonjour. Pendant que je m’évanouissais intérieurement, lui se redressait déjà. Notre étreinte ne s’accordait ni au passé, ni à nos intentions.
Il ne me lâchait toujours pas, et moi, chamboulée, étonnée, je me laissai envahir par le bouleversement.
Un charme.
Quand nous nous sommes détachés, Frédéric souriait comme il avait souri en toutes occasions, tendre, courtois, avec une pincée d’ironie, un pardon, un soupir philosophique. Pendant que la séparation me déchirait, lui sans doute se demandait comment nous ferions semblant que rien ne s’était passé.
Qu’est-ce qui nous avait pris ? Nous n’avions pas été amants, nous ne nous étions pas aimés. Nous n’avions pas parlé d’amour. J’avais été plongée dans son histoire avec Reina. J’avais assisté à son amour et à ce qui ne l’était pas de la part de Reina. Nous avions parlé de la vie, jamais de l’amour. Nous supposions l’un de l’autre que nous étions passés par toutes sortes d’aventures, et par leur dénouement. Lorsque l’amour dégénère ou se fracasse.
Cette fois, l’attrait qui nous avait ensorcelés venait du fait que nous nous connaissions suffisamment pour être très heureux, profondément heureux de nous revoir. Nous étions les premiers à en être surpris. Je l’avais vu apparaître, à cent mètres du rendez-vous. Frédéric en chair et en os. Lui. Vivant. Pas sa voix au téléphone, ni son message en ligne. La vivacité du souvenir était tout autre chose, je l’avais oublié.
Il était venu à moi, rayonnant. Plein de gratitude pour ce romantisme inespéré. Les hommes que je fréquentais n’avaient pas son allure. Ni son équilibre, sa lucidité. Avec lui, j’allais entrer dans un havre de paix, le contraire exact de la compagnie des politiques harassés par l’ambition, continuellement à l’affût du jugement d’autrui. Frédéric était à l’antipode des obsédés de la réussite, il s’était débarrassé du souci d’être vu par autrui. Quant au sexe, lorsque j’étais à Hambourg, il avait Reina. Elle devait s’y connaître pour se faire cajoler et se préparer des orgasmes. Bons pour la santé et la forme, ils garantissaient la patience de son mari. Et que savais-je de Frédéric ? J’y avais songé à l’annonce du divorce. Le sexe, parfois l’amour, dégénèrent vite en servitude involontaire. Avait-il perdu la compensation physique ? À partir d’un certain moment, avait-il méprisé sa femme aussi profondément que je le faisais, moi ?
À mes côtés, Frédéric essayait de retrouver notre diapason.
Nous marchions déjà.
Lui :
— Tes cours ?
Moi :
— Où va-t-on ?
Après notre étreinte, le romantisme que j’avais prévu ne faisait plus l’affaire. Vallée verte, sentiers serpentant, bancs espacés, solitude ? Non. Pour retrouver nos esprits, il nous fallait un jardin français, rectiligne. Et les paisibles habitués de la nature en ville.
— N’allons pas vers le lac, dis-je. De l’autre côté, montrai-je du bras, l’allée traverse un jardin dont tu aimeras le dessin. Au bout, au temple d’Esculape, on passe dans un autre monde. Tu verras.
Je lui jetai un regard. Il mesurait encore les siens.
La grille était ouverte, l’allée centrale partageait l’espace en carrés et sentiers parfaitement symétriques. De part et d’autre, les bancs étaient tous occupés. Un jeune père, seul, avait sorti de sa poussette un enfant qui ne marchait pas encore. Le bébé n’était vêtu que d’un petit slip, si minuscule qu’on aurait pu le croire nu, comme les anges baroques un peu partout dans les rues et les églises de Rome. Le père l’avait posé sur la pointe de son genou, soutenait le petit dos de la paume de sa main, ouverte comme une coquille Saint-Jacques qu’on aurait étirée. De l’autre main il caressait une des petites cuisses, non pas distraitement ou machinalement, mais avec attention, traçant du bout des doigts des dessins sur les contours rebondis de la chair, puis dans les plis, qu’il semblait suivre comme pour essayer un croquis. Sur le banc d’en face, un vieux dormait. Plus loin, des filles étaient imbriquées dans une longue histoire à l’italienne, et sur tous les autres bancs, des amoureux nous faisaient la haie. Nous étions presque à l’étang.
